CHAPITRE IV
L'idéal du souvenir en tant que souvenir serait de conserver ou de reproduire exactenaent la réalité passée. Ce n'est pas ce qui arrive en général, heureusement, car Tidéal du souvenir est un idéal très inférieur. Les faits, les idées, les sentiments, se transforment toujours plus ou moins en se reproduisant, quand ce ne serait que par leur réapparition dans des circonstances nouvelles et par les associations, nouvelles aussi, qui en résultent.
On s'est demandé quel était le degré de fidélité de la mémoire affective et si Ton pouvait le connaître. Il est sûr que cette fidélité varie beaucoup selon les gens et les circonstances. Je ne veux pas d'ailleurs aborder pour le moment cette question, mais exa-
miner un peu certaines modifications particulières qui s'opèrent parfois dans le sentiment conservé et qui peuvent, il me semble, prêter à des considérations intéressantes.
Ces modiOcations sont celles qui amènent le sentiment à une intensité supérieure ou à une pureté plus grande. Ceci est assez différent de ce qui se passe pour le souvenir d'une perception. Pour trouver des analogues à ce fait dans le domaine de Tinteiligence c'est encore à d'autres faits qu*il faudra recourir, par exemple, comme nous l'avons déjà fait, aux opinions, aux croyances, aux théories.
L'évolution du sentiment conservé dans le sens d'un accroissement de l'intensité ou de la pureté ne parait pas un cas très rare. Commençons par en établir la réalité et, pour cela, citons quelques faits.
Voici tout d'abord une affirmation de Chateaubriand : <c Dans le premier moment d'une offense,
dit-il, je la sens à peine, mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie, je ne serais dangereux que dans le malheur '. »