‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 19 sur 32 · Ribot, Psychologie des sentiments, p · texte numérisé non relu

Ribot, Psychologie des sentiments, p

s'éloignait (jusqu'à un certain point, bien entendu). Il m'est arrivé souvent d'être plus affecté d'un événement en y pensant qu'au moment où il s*était effectivement produit. Il est des choses qui m'ont laissé presque indifférent sur le moment, contrarié ou charmé à peine et dont le souvenir s'est accompagné d'une impression beaucoup plus forte. C'est une remarque souvent rencontrée que la faiblesse ou la nullité de l'émotion au moment même du péril, et son accroissement considérable une fois le péril passé. Et nous abordons des faits, qui, s'ils sont, à certains égards, des faits de mémoire, sont aussi autre chose et demandent à être examinés de plus près.

Je citerai enfin une observation inédite communiquée à M. Ribot et qu'il a bien voulu me transmettre. « Voici, écrit la personne qui l'a rédigée, comment évoluent en molles souvenirs des émotions pénibles, et ceux des émotions agréables : leur marche est tout à fait différente selon moi : Tandis que le souvenir des émotions agréables faiblit graduellement mais ne s* effsice presque jamais complètement^ le souvenir des émotions pénibles croît en intensité pendant quelque temps^ arrive à un maximum, pendant lequel l'émotion renouvelée dans la mémoire est beaucoup plus intense que celle primitivement ressentie, puis ensuite l'effacement se fait, et il est complet au bout de quelque temps.

« Observation I. — Le départ de mon amie, M"* Z., me cause un immense chagrin. Ce chagrin

augmente après son départ, de jour en jour, et devient si grand que je me sens absolument malade pendant plusieurs semaines. Durant une année entière je ne peux me résoudre à passer par la rue dans laquelle demeurait mon amie, et, une fois, ayant aperçu de loin sa maison, je fus prise d'un si subit accès de larmes, que mes jambes fléchissaient sous moi, j'avais beaucoup de peine à cacher mon émotion et à continuer ma route. Malgré la violence de mon chagrin il diminue peu à peu et disparaît complètement au bout de deux ou trois ans.

« Obs. III. — A Allevard-les-Bains, en 1883-84? j'ai été réveillée une nuit brusquement par une secousse de tremblement de terre, j'en fus très effrayée. Mais la crainte augmente encore les jours suivants, et pendant plusieurs semaines je crus devenir folle tant la peur se ravivait au moindre bruit et au seul souvenir de la secousse éprouvée et du bruit souterrain qui l'accompagnait; j'en avais perdu le sommeil et l'appétit. Cela dura plusieurs mois, puis s'effaça graduellement et disparut complètement en tant qu'émotion ; le souvenir seul du fait reste très vif jusqu'à présent, mais je n'ai pas la moindre peur en pensant aux tremblements de terre, toujours possibles cependant.

« Obs. IV. — Une autre année encore à Allevard, je tirais au pistolet, pour me désennuyer, en compagnie de ma sœur. Celle-ci, un jour qu'elle venait de charger son pistolet, et qu'elle s'apprêtait à viser, se

tourna subitement vers moi pour dire un mot h mon père placé derrière moi ; dans ce moment Tarme fut braquée sur ma poitrine et à bout portant, mais je détournai brusquement son bras, et le coup partit en Tair. Je fus assez effrayée du danger que je venais de courir et dont je me rendais parfaitement compte, surtout étant donné le caractère très peu attentif de ma sœur. Cette impression de crainte se renforça les jours suivants et devint pendant quelques semaines si pénible que j'avais mal au cœur en y songeant. Ensuke, après plusieurs semaines, Témotion s'effaça et je pus recommencer à tirer avec le plus grand calme. »

La même personne cite encore deux faits semblables aux précédents et que je supprime pour ne pas trop allonger ma citation. Le fait que Témotion conservée peut croître parfois en intensité ne paraît pas, en somme, douteux.

La pureté n'est pas l'intensité, cependant ces deux qualités sont assez étroitements unies en certains cas pour qu'il soit difficile de les distinguer, et l'une peut prendre l'aspect de l'autre. Un sentiment peut paraître plus intense lorsqu'il est devenu plus pur et que rien, en le troublant, ne parait plus en diminuer l'éclat, mais il peut paraître aussi plus pur

parce qu'il est plus intense et que son intensité même nous empêche d'apercevoir ses défectuosités, ses petites taches. La pureté d'un sentiment peut d'ailleurs diminuer les causes internes d'inhibition qu'il renferme et le rendre ainsi plus vif, comme une vivacité plus grande peut, en stimulant les principaux éléments, leur permettre d'écarter les autres et purifier ainsi l'ensemble du sentiment. A d'autres égards cependant, la pureté et l'intensité peuvent s'opposer, mais si je les joins ici c'est en tant qu'elles marquent des changements analogues dans le sentiment conservé. 11 est possible que dans les faits que je viens de citer il y ait parfois un accroissement de pureté à côté d'un accroissement d'intensité. En certains cas l'accroissement de pureté est tout particulièrement visible.

Je rappellerai ici le cas de Rousseau, le souvenir que lui avait laissé une punition injustement subie pendant son enfance : « Le premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion ; et ce sentiment relatif à moi dans son origine, a pris une telle importance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel que mon cœur s'enflamme au récit de toute action injuste, quel qu'en soit Tobjet, et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers

pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr *. » Remarquons ici une épuration et une généralisation corrélatives. Tandis que d'une part le sentiment conservé s'épure, s'abstrait de ce qu'il contient de trop personnel, élimine par conséquent certains éléments de la forme primitive qu'il avait prise, d'autre part, — et cette épuration en est une condition — il se généralise, s'applique, virtuellement au moins, à un bien plus grand nombre d'objets. Il se transforme, en somme, il évolue.

J'interpréterais encore dans, le môme sens certaines déclarations de Restif de la Bretonne. « Les jours où je lui avais parlé, dit-il à propos d'une des nombreuses femmes dont il fut épris, me redevenaient présents ; je versais des larmes, je lui étais plus fidèle, absente, que lorsque je pouvais la voir et lui parler tous les jours * ». Il me semble impossible de ne pas trouver dans un tel cas l'épuration et peut être le renforcement du sentiment par le souvenir.

Mon expérience personnelle aussi m'a montré maintes fois une émotion, un sentiment se purifiant, dans le souvenir, des éléments étrangers ou parasites qui les déparaient. Il m'est souvent arrivé de mieux profiter d'un plaisir quelconque, après coup, en y pensant, qu'au moment même où je le prenais réellement.

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