III
Ceci s'explique, semble-t-il, assez aisément. Même dans les moments où nous goûtons les joies les plus pures, les plus exemptes de trouble que nous permet cette vie, il n'est pas rare que notre bonheur soit gâté par quelque dissonance. Il se trouve d'ordinaire, dans les événements les mieux ordonnés, quelques détails discordants. Ils ne détruisent certes pas la bonne impression d'ensemble que nous éprouvons, mais ils en troublent un peu l'harmonie, ils en altèrent la pureté. Souvent ces dissonances sont à peine aperçues, elles n'en existent pas moins et se font vaguement place dans l'état de conscience total qui s'établit.
Et ces discordances extérieures, objectives, ne sont pas les seules qui nous gâtent, parfois sans que nous nous en apercevions bien, nos plaisirs. Si les choses elles-mêmes n'en fournissaient point, par miracle, on pourrait compter, pour y suppléer, sur l'esprit de l'homme. Le jeu de l'association des idées, l'activité relativement indépendante des éléments psychiques éveillent intempestivement des idées, des impressions fâcheuses. Ou bien on sent vaguement naître une impression confuse de fatigue, d'énervement ou de satiété. Si Ton fait, par exemple, une agréable promenade en voiture, on resssent çà
et là quelques cahots ;un coup de vent vif et un peu frais fait pleurer les yeux, ou bien on rencontre un personnage déplaisant, ou bien encore Fidée vous vient d'un accident possible, ou l'on se rappelle qu'on a oublié d'écrire une lettre pressante, ou la pensée vous arrive de quelque événement fâcheux qu'on avait oublié. Tout cela, sans avoir une bien grande importance, tend à troubler l'état de conscience total, la résultante, le ton composé qui s'établit dans l'esprit.
Et bien souvent tout cela est éliminé par le souvenir. Il ne subsiste plus que les impressions dominantes, les sentiments principaux, et ils peuvent se développer à leur aise sans être gênés par les milles petits obstacles que la réalité leur oppose constamment et que le souvenir supprime.
C'est là un effet naturel et assez fréquent de l'association systématique. Si nos sentiments sont troublés, c'est que les circonstances dans lesquelles nous les éprouvons sont complexes et mêlées. Quelques-unes tendent à les produire tandis que d'autres tendent à les contrarier. Je viens de rappeler quelques cas bien communs où cette contrariété se produit. Dans le souvenir les éléments objectifs qui contrarient le sentiment sont fréquemment écartés, bien plus aisément que dans la réalité (quoiqu'ils soient souvent, pour certaines personnes, faciles à négliger dans la réalité même). Le souvenir d'un désagrément objectif ne s'impose pas à nous avec la même force que sa présence réelle. Les éléments principaux du sen-
timent et les images diverses qui s'y unissent logiquement ont une tendance à provoquer Tinhibition des images qui viendraient les contrarier, et cette inhibition s'exerce plus favorablement dans le souvenir, au moins en certains cas, que dans la réalité. Je dis : en certains cas, car le résultat me paraît dépendre beaucoup des personnes. Il en est qui sont assez ardentes, moins réfléchies, moins avisées et moins prudentes, plus impatientes et plus actives qui réduisent plus aisément peut-être, mais aussi aisément au moins, les causes de trouble lorsqu'elles sont réellement présentes. D'autres au contraire sont plus timides ou plus consciencieuses, plus scrupuleusement observatrices en face de la réalité, elles n'aiment pas à se faire illusion, à ne pas apercevoir, un peu volontairement, certains côtés des choses ou à s'aveugler sur eux, et leurs plaisirs sont très souvent troublés, mêlés d'appréhensions ou diminués par de tout petits faits. Mais elles sont mieux organisées pour la rêverie du souvenir. Quand elles se placent consciemment en dehors de la réalité actuelle, elles se laissent aller à idéaliser leurs souvenirs, à purifier leurs émotions conservées ^ même sans bien s'en rendre compte, de ce qu'elles pouvaient contenir de fâcheux et de discordant.
Les raisons qui agissent ainsi sur les causes objectives du trouble des émotions agissent aussi sur les causes qui se trouvent dans la nature même de Tesprit. La crainte, l'inquiétude, la timidité, l'ignorance de ce qui va se passer, toutes les causes de ce
genre sont assez aisément éliminées dans le souvenir, au moins chez certaines classes d'esprit, car il faut se garder des généralisations excessives.
Je comparerais volontiers cet effet du souvenir sur la pureté de Témolion à certains faits du fonctionnement de Tintelligence, et par exemple à Topération par laquelle une idée devient de plus en plus abstraite. En se dépouillant peu à peu de quelquesuns de ses éléments concrets, il arrive ainsi que ridée devient plus nette et plus pure, et, si Ton veut ensuite la généraliser, plus exacte et plus précise. Ce qu'il y avait d'essentiel dans l'expérience s'est dégagé des éléments accessoires ou accidentels, s'est condensé, systématisé en une idée abstraite, comme ce qu'il y avait d'essentiel, de principal dans le phénomène affectif s'est condensé, systématisé en un ensemble moins compliqué à certains égards^ mais mieux unifié, plus pur.
Et en effet cette purification que le sentiment subit dans le souvenir est une sorte de commencement d'abstraction et de généralisation, une phase préparatoire au moins de cette longue évolution qui va des sentiments tels que la réalité les produit tout d'abord aux impressions les plus abstraites et les plus générales. Jusqu'ici, et tant qu'on peut parler, au sens strict, de souvenir, les sentiments se sont surtout débarrassés des éléments étrangers. Us se purifient par l'élimination de ces éléments, ils deviendront abstraits par l'élimination d'éléments internes, mais non essentiels et dominateurs, du sys-
tème. De même une idée, un souvenir peut s'épurer par rélimination des éléments étrangers à sa nature et s'abstraire en se réduisant de plus en plus à quelques éléments essentiels. Notre conception d'un livre, par exemple, peut s'épurer dans le souvenir, en éliminant les éléments étrangers qui se sont associés à elle pendant que nous lisions ce livre. Nous oublierons, pour former cette conception, mille impressions hétérogènes de chaleur, de froid, de fatigue ou de bien-être, des interruptions, des images de la pièce où nous Tavons lu, de notre table, etc., ou du moins nous n'en tiendrons pas compte, nous Tisolerons de ces éléments accessoires et parasites et elle, se purifiera ainsi. Puis elle deviendra plus abstraite par l'oubli de certains détails du livre, de chapitres superûus, de digressions, et par l'organisation de ses éléments essentiels. De même notre affection pour une personne, par exemple, peut donner lieu à des souvenirs, à des émotions spéciales reviviscentes qui s'épurent par l'oubli des circonstances accessoires, des impressions concomitantes mais étrangères au sentiment même. Elle s'abstraira et se généralisera par l'oubli, ou par la simple mise à l'écart de quelques-uns de ses éléments, de quelques souvenirs concrets, de bien des images affectives ainsi purifiées, et par l'organisation de quelques impressions affectives essentielles. On trouve toujours une étroite corrélation entre le mécanisme des sentiments et celui de la pensée, à la condition de bien choisir les termes comparés, ce qui est essentiel, car l'un
et Tautre ne sont que les symboles d'une même organisation plus profonde. La purification, Tabstraction et la généralisation pourraient donner lieu à un parallèle très long et très minutieux. Je n'ai pas à y insister ici.
§IV
Il y a, au contraire, semble-t-il, une opposition visible entre la mémoire intellectuelle et la mémoire " affective en ce qui concerne Tintensité. Le sentiment s'exalte parfois par le souvenir tandis que, régulièrement, le souvenir d'une perception est plus faible que la perception même. 'L'analyse des conditions de ce renforcement de l'émotion nous expliquera, je crois, cette apparente anomalie et cette difiFérence qu'il ne faudrait pas exagérer, car le souvenir affectif ne va pas toujours — il s'en faut — en augmentant de vivacité, et le souvenir intellectuel parait bien ne pas toujours se caractériser par une diminution de vivacité, si l'on ne prend pas une perception, surtout, pour le point de départ du fait de mémoire.
Au fond, ce sont, au moins pour une part, les mômes raisons générales qui expliquent d'un côté l'affaiblissement de l'image, de l'autre, l'exaltation du sentiment dans le souvenir. Il s'agit toujours de l'association systématique et de l'inhibition. Seulement dans un cas c'est l'image souvenir qui l'emporte Paulhan. — FoDCt. de la mém. 6
sur ses réducteurs, dans l'autre ce sont les réducteurs qui remportent sur l'image souvenir.
L'image tend vers l'hallucination, si elle n'y arrive pas c'est qu'elle est inhibée par ses antagonistes. Pareillement le sentiment tend à se développer, à s'affirmer avec force, à envahir l'esprit, à diriger la conduite. S'il n'y arrive pas, c'est qu'il a aussi à lutter contre des réducteurs. Les deux faits sont exactement analogues. Seulement, il arrive que la réduction s'opère en général sur l'image reproduite bien plus aisément que sur la perception et que, au contraire, cette même réduction s'opère parfois bien moins facilement sur le sentiment représenté que sur le sentiment naissant. C'est que nous n'avons pas dans le domaine affectif un réducteur constant qui agisse sur le sentiment renaissant comme les perceptions actuelles agissent sur l'image renaissante. Nos sentiments ne dépendent pas étroitement de l'intensité de la perception qui les provoque, qui en est l'occasion, du moins ils n'en dépendent pas comme nos représentations concrètes des objets. Ils sont surtout en rapport étroit avec l'organisation de notre vie mentale. Quelques signes noirs sur du papier blanc, lus à la lueur débile d'une lampe peuvent nous émouvoir beaucoup plus profondément qu'une foule immense vue sous un soleil éclatant. Ce n'est pas dans le rapport de la perception à l'image qu'on peut trouver l'analogue du rapport du sentiment-souvenir à l'émotion primitive. Dans le cas du sentiment, c'est surtout l'organisation inté-
rieure qui décide de la vie et de la mort, de Tintensité et de la faiblesse, du développement ou de la régression des faits affectifs, et il n'y a pas de raison absolue pour qu'elle ne combatte pas aussi bien un sentiment qui se produit qu'une émotion-souvenir, pour qu'elle ne favorise pas aussi bien celle-ci que l'impression originelle.
Sans doute il ne faut pas trop généraliser. Mais les excès de la généralisation sont ici bien faciles à écarter, et je n'ai pas besoin de les signaler longuement. Il est vrai, par exemple, que le plaisir ou la douleur propre des sensations sera généralement plus vif que celui qui accompagnera leur reproduction par rimage. Encore cela n'est-il pas absolu. En tout cas, cela n'est pas vrai de la même manière pour l'image intellectuelle et pour l'image affective. Si, par exemple, je pense à une lumière éblouissante, j'éprouve une sensation pénible localisée dans l'œil et autour de l'œil, moins vive que celle que me ferait éprouver la réalisation de mon idée, mais certainement bien plus vive que mon image visuelle de la lumière, très pâle à côté de la moindre perception.
Souvent aussi la force propre de la perception, en imposant certaines idées à l'esprit, agit sur les sentiments correspondants pour les fortifier et les renforcer. Il se produit à chaque instant une excitation et une réduction de phénomènes affectifs par la réalité même, par les perceptions qui nous arrivent constamment du dehors. Je dis seulement qu'il n'y a pas ici un réducteur du sentiment comparable au