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H LA FONCTION DE LA MÉMOIRE

réducteur de l'image, et que, tandis que l'image tend forcément à être niée comme perception actuelle et enrayée dans son développement, il n'en est pas de même de l'émotion, qui peut, au contraire, réduire, parfois très nettement, le retentissement de la perception dans la vie intérieure. Une tendance puissante, le désir qui la manifeste en nous, nous arrachent à la réalité bien plus qu'une simple image, et si les images y arrivent parfois, c'est surtout en se rattachant à un sentiment, à une tendance puissante. Mais, en général, l'image, l'idée est plus indépendante, moins étroitement liée au jeu des tendances que le désir ou l'émotion.

Au contraire, la vie organisée du sentiment peut fort bien s'exercer pour réduire un sentiment, pour l'empêcher de se développer, au moment môme où il se produit. Bien des causes, surtout chez les esprits méfiants, prudents, hautains, dédaigneux, réservés, timides, empêchent la personne de s'abandonner tout d'abord à son impression, et atténuent, parfois dans une large mesure, l'intensité première du sentiment éprouvé. Il est des gens qui ne se laissent guère aller à leur première impression, qui retiennent leur émotion, et qui, non seulement en suspendent les manifestations, mais qui, par là même, en arrêtent le développement et l'empêchent de se produire d'une manière appréciable. Ce mode d'inhibition caractérise certains esprits. L'action d'arrêt s'exerce principalement sur les états de conscience dont on n'est pas st!lr, sur ceux qui n'ont

QUELQUES TRANSF'ORMAÏIONS DU SOUVENIR 8j5

point encore été éprouvés, qui restent inconnus ou douteux. Et précisément parce que c'est ce caractère de nouveau et d'inconnu qui fait inhiber un sentiment, il se peut très bien que l'inhibition cesse, une fois ce caractère disparu. Quand le sentiment qui tendait à se produire aura été apprécié, reconnu, qu'on aura pu parer à ses inconvénients et se mettre en mesure de profiter de ses avantages, il trouvera • dans l'esprit des conditions bien plus favorables à sa pleine manifestation, à son développement. Et s'il vient, pour une raison quelconque, à être rappelé à l'esprit, il y prendra une intensité bien plus grande, et l'esprit s'y abandonnera plus volontiers. Dans le moment où l'on reçoit une offense, il se peut qu'on mette son amour^propre à ne pas se sentir atteint, ou qu'on désire garder tout son sang-froid pour répondre, pour juger la situation, ou qu'on veuille, par orgueil, ne pas avoir lair humilié et qu'en supprimant l'expression du sentiment on arrête le sentiment même. Tout cela n'est pas conscient et voulu toujours sur le moment même, c'est l'expression de vieilles habitudes mentales, de la constitution générale d'un caractère, qui peut être très ardent, mais qui est instinctivement ou volontairement maîtrisé. Plus tard, au contraire, ces raisons d'arrêt disparaissent, l'esprit a pu se reconnaître; il ne craint plus de s'emporter à la'^légère, l'émotion renaîtra plus vive qu'au moment même où elle s'est produite, et elle pourra devenir de plus en plus vive à mesure que disparaîtront peu à

peu les obstacles qui s'opposaient à son expansion.

Il y a là une cause générale d'accroissement de rémotion. Elle se trouve assez communément chez les natures ardentes qui, parfois, à cause de cette ardeur dont il leur a fallu compenser les inconvénients, se sont habituées à se retenir beaucoup et affectent une indifférence dont la réalité va s'affirmant. La retenue explique le peu d'intensité de l'émotion première, et l'ardeur son intensité croissante à mesure que les circonstances changent. Le cas de Chateaubriand me paraît rentrer dans la catégorie de faits déterminés par cette cause.

Une nécessité générale d'adaptation tend à produire chez tous les hommes l'inhibition des émotions, au moins en certains cas, au moment même où elles se produisent, et où elles pourraient élre dangereuses, par exemple à cause du trouble qu'elles introduiraient dans l'esprit. Quand les circonstances ont changé, l'émotion qui ne correspond plus à une situation présente, mais à une situation passée, peut augmenter sans inconvénients. C'est à cette cause qu'il faut rapporter sans doute les cas où l'on voit l'émotion se produire faiblement au moment d'un grand danger pour devenir très intense quand le danger est passé, les cas, qu'on voit cités, de personnes qui, après avoir fait preuve de sang-froid pendant le péril, s'évanouissent quand elles sont en sûreté.

La réduction de l'émotion s'opère ici au moment même où cette émotion correspond à la réalité

actuelle. La nécessité de penser au danger, l'association systématique des tendances en vue de la conservation de la personne en arrête le développement tant que ce développement pourrait être un péril. Une fois qu'il devient plus inoffensif et que la coordination des sentiments, des idées et des actes vient à se relâcher, l'émotion, qui ne correspond plus à la situation, qui est une survivance, un souvenir, peut acquérir toute son intensité et inhiber à son tour les idées, les actes et les autres faits affectifs.

Peut-être pourrait-on trouver dans là mémoire intellectuelle des perceptions mêmes des faits correspondant à ceux-là. Si, par exemple, étant très préoccupés, nous ne faisons pas attention à une perception qui [reste inconsciente, inaperçue, — j'emploie ce mot malgré l'apparente contradiction qu'il implique — , et si ensuite cette perception revient dans le souvenir et attire notre attention lorsque sa cause extérieure a disparu, nous avons un phénomène à peu près analogue, bien que Timage du souvenir ne prenne guère la vivacité d'une perception.

Dans l'exaltation du sentiment par le souvenir, il faut tenir compte aussi des effets de l'habitude. Si nous sommes pour la première fois dans les conditions voulues pour éprouver un sentiment nouveau pour nous, il arrive que nous ne sachions pas l'éprouver, absolument, comme il arrive qu'on ne puisse pas toujours comprendre, à sa première présentation une idée nouvelle. L'esprit reste gauche, maladroit,

il ne peut laisser prendre au sentiment qui s'éveille toute son ampleur. Celui-ci est gêné par la systématisation première de Tesprit, par le jeu déjà organisé des tendances et des idées. Il lui faudra, pour se développer, une habitude qui manque à l'esprit, qui naîtra et se formera peu à peu, par des retours répétés, par des souvenirs successifs du même sentiment. La gêne qui résuite du manque d'habitude peut être bien moindre dans le souvenir que dans la réalité même, parce que les circonstances extérieures qui peuvent contribuer à produire, au début, ou à entretenir cette gêne, sont supprimées dans le souvenir ou considérablement amoindries, et que leur représentation est vaincue par la force du sentiment naissant qui agit d'autant plus vivement qu'il a été plus comprimé. C'est ainsi que, lorsqu'il s'agit de sentiments nouveaux, certains timides sont émus plus vivement par le souvenir que lorsq^ue la réalité même les y convie. Et le cas du manque d'habitude ressemble d'ailleurs beaucoup à celui que nous examinions tout d'abord. Il se mêle souvent à lui et ne s'en distingue pas toujours bien nettement.

Ce sont parfois des changements dans les idées et les sentiments qui permettent à quelques-uns de ceux-ci de se développer après leur première apparition. C'est ce qui se montre, par exemple, dans le cas déjà cité de Rousseau chez qui la reconnaissance pour un service rendu se développe au lieu de s'affaiblir, comme il arrive souvent, ou de se

conserver telle quelle. Rousseau avait été louché, tout d'abord, de la bonté de son hôte, mais, àjoutet-il, « moins que je ne devais l'être et que je Tai été depuis en y repensant ». C'est-à-dire qu'il a mieux compris le fait ou qu'il a modifié sa façon de le comprendre et que l'émotion s'en est accrue. Il arrive assez souvent, ainsi, que le jeu des idées et des sentiments subséquents transforme un sentiment primitif soit pour le fortifier et l'augmenter, soit pour en changer même la nature.

Il est à peine besoin de faire remarquer sans doute que tous les phénomènes que nous venons d'examiner reposent sur la tendance spontanée du sentiment, dans un esprit bien organisé, à se développer, à devenir plus vif et plus intense, à susciter par association systématique tout ce qui peut l'aider, à éliminer ou à inhiber le reste. Cette tendance correspond à la tendance hallucinatoire de Timage et de l'idée. 11 est des cas, comme celui que m'a communiqué M. Ribot et que j'ai longuement cité tout à l'heure, où Ton ne fait guère que constater cette tendance sans bien apercevoir les causes plus ou moins importantes qui déterminent ses diverses manifestations. On voit l'émotion aller en s'amplifîant, puis en diminuant sans que ses conquêtes progressives et la réaction qui finit par la faire disparaître puissent s'expliquer bien nettement et se rapporter à des circonstances précises.

L'accroisssement d'intensité et la purification que peuvent présenter les sentiments conservés dans Tesprit ne sont en somme qu'une des modifications que leur font subir les circonstances de la lutte pour la vie et la réaction sur eux des autres phénomènes psychiques. Ces modifications peuvent être très nombreuses et très variées. Je n'ai nullement l'intention de les examiner toutes, même d'une manière sommaire et en restant dans les généralités.

Mais il en est une dont je dirai quelques mois parce qu'elle se rattache assez étroitement à celle que je viens d'examiner, parce qu'elle appelle la question de la fidélité de la mémoire affective, et aussi peut-être parce qu'elle a été plusieurs fois abordée dans des œuvres littéraires célèbres, qui nous montrent d'ailleurs une tendance, très fréquemment visible dans les affirmations concernant la psychologie concrète, à trop généraliser une manière d'être spéciale.

Tout le monde se rappelle les vers de Musset dans le Souvenir^ à propos du Nessum maggior dolore, de Dante.

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'e^t pire misère, Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur, Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur,

Non par ce pur flambeau dont la splendeur m*éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur Ud souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.

Musset aurait pu se dispenser de critiquer Dante. Les deux façons de sentir sont également réelles. Elles nous montrent des attitudes différentes de Tesprit en présence d'un souvenir affectif. Dans Tune le phénomène affectif évoqué provoque une réaction nettement hostile. Il se produit un effet de contraste marqué et le sentiment reviviscent entre en somme comme élément dans un ensemble dont le caractère est précisément opposé au sien propre. Le souvenir heureux évoque vivement le malheur actuel, il ravive encore, et l'union discordante de ces idées et de ces impressions, c'est « la pire misère ».

Dans l'autre, au contraire, le souvenir heureux l'emporte, il apparaît comme une consolation, comme une revanche anticipée du malheur présent. Et qu'on remarque l'expression « peut-être... plus vrai que le bonheur » qui confirme, malgré le vague à cet égard des autres déclarations de Musset, ce que nous avons vu de l'amplification et de la purification du phénomène affectif par le souvenir. Ici, c'est au profit du souvenir que se fait le contraste avec la réalité. Souvent on fait naître ainsi une illusion sur le bonheur passé, on est enclin à se l'exagérer, on le juge trop d'après l'impression que nous en donne le contraste actuel. Si l'on n'a pas

la mémoire naturellement très sûre ou un esprit critique extrêmement développé, on est conduit à considérer comme très heureux, grâce au malheur actuel, un état qui était réellement jadis bien médiocre et bien troublé. Le contraste agit ici pour renforcer la tendance à Tépuration et à Texaltation du sentiment dans le souvenir. On juge ses propres états passés comme on juge ceux d'une société, le temps d'autrefois apparaît comme « le bon vieux temps » par une illusion dont le mécanisme est assez compliqué mais, en somme, facile à comprendre.

Seulement ceci nïmplique pas toujours que le sentiment soit en fait devenu plus vif. Il se peut que la représentation du bonheur d'autrefois comme plus grand qu'il ne fut réellement reste elle-même assez froide et plutôt intellectuelle. Alors ce n'est pas précisément un fait de mémoire affective qui se produit, ou c'est la mémoire affective sous sa forme la plus affaiblie. Le renforcement, l'épuration de l'émotion primitive ne se rapportent qu'à l'émotion représentée, non à l'émotion éprouvée, et ils sont rejetés dans le passé, localisés selon le mécanisme ordinaire du souvenir. Ils ne deviennent pas actuels, en tant que faits affectifs. Mais le mécanisme qui les produit sous leur forme intellectuelle ou sous leur forme affective est celui que nous avons déjà examiné, celui où la transformation est provoquée par le changement ultérieur des idées et des dispositions. Il est à noter que chez quelques esprits qui jugent plus sainement et sont moins dupes de leurs souvenirs,

ce qui domine c'est non pas Tidée qu'ils ont été très heureux jadis, mais Tidée qu'ils auraient dû Tôtre,' qu'ils n'ont pas su apprécier à leur valeur les conditions de bonheur dont ils jouissaient alors. Ils peuvent, au reste, s'en donner assez bien les raisons et par là même s'excuser à leurs propres yeux. En bien des cas aussi l'homme se reproche de n'avoir pas éprouvé, en des circonstances données, une émotion assez forte, de n'avoir pas été assez heureux, assez aimant, assez reconnaissant. Et cela décèle l'existence d'une des conditions de la mémoire affective amplifiante, mais peut aboutir seulement à une idée assez froide, à un jugement sans émotion.

L'illusion inverse se produit aussi. Le malheur actuel, au lieu de les raviver par le contraste, ou d'être ravivé^ par eux, nous gâte alors nos souvenirs et nos joies d'autrefois, comme un verre fumé nous ternit les paysages les plus éclatants. Il n'est même pas nécessaire pour qu'ils soient altérés que le malheur s'en mêle, il suffit parfois d'un simple changement d'opinion ou de sentiments. Le souvenir d'un bonheur qui reposait sur une illusion maintenant détruite n'est pas toujours agréable, et même l'état passé n'apparaît pas toujours comme ayant été jadis un bonheur. Comme on se dépreqd malaisément de ses dispositions actuelles, on a de la peine à le juger tel et l'on est aisément porté à croire que, en fait, on n'a jamais été heureux» Souvent j'ai pu constater, chez plusieurs personnes, la méconnaissance complète de phénomènes affec*

tifs anciens qui étaient en désaccord avec l'état affectif du moment, car on peut généraliser le fait en question et admettre que des sentiments très divers peuvent disparaître ainsi ou se transformer dans le souvenir. Les phénomènes de ce genre varient beaucoup selon les personnes, selon leurs dispositions du moment, et pour bien d'autres raisons. Il est souvent possible, dans un cas donné, d'en analyser les causes, mais il est très difficile dé formuler ici des lois générales. Elles seraient ou si abstraites ou si vagues qu'elles ne nous apprendraient rien d'intéressant. Pour mon compte j'ai pu souvent remarquer que des impressions, jadis agréables, deviennent désagréables lorsqu'on se les rappelle plus tard. Chez une des personnes que j'ai interrogées sur la mémoire affective, le même phénomène est assez habituel. Quelquefois quoique paraissant désagréable au moment où il reparaît, le sentiment peut être reconnu comme ayant été agréable autrefois, et il tend, dans une certaine mesure, à redevenir agréable. Il se produit alors une sorte de dédoublement assez curieux. Le sentiment renouvelé est à la fois agréable et pénible, agréable comme adapté à certaines tendances du moi qui subsistent plus ou moins encore ou qui revivent par le souvenir, désagréable en tant que s'adaptant mal aux tendances, aux idées, aux désirs qui sont prépondérants dans le moi actuel. Selon le rapport des tendances d'autrefois à celles d'à présent, selon leur mélange, leur force respective, les

résultats de la lutte, l'inhibition ou la combinaison, le caractère d'ensemble du phénomène changera considérablement. Nous pouvons avoir un état franchement désagréable, un état agréable, un état mixte et troublé. Et bien que d'après les dispositions et le caractère d'une personne on puisse parfois prévoir le résultat, cette prévision n'est jamais bien sûre, car sa réalisation dépend de trop de facteurs pour qu'on les connaisse tous et qu'on en puisse annoncer à l'avance le jeu précis que la moindre chose vient modifier.

§ VI

Fréquemment les souvenirs affectifs sont ainsi transformés par des dispositions actuelles, sans qu'on s'en aperçoive. De là une grande quantité d'illusions. Pouvons-nous éviter ces illusions ou, au moins, en certains cas, être à peu près assurés de la fidélité de notre souvenir? M. Hôffding avait signalé cette cause d'erreurs, et M. Pillon, en lui répondant, se montre assez optimiste. « Lorsque, ditil, je m'enfonce dans mes souvenirs intellectuels et affectifs, en m'efforçant de les revivre, il se peut, — je l'admets volontiers, — que le sentiment qui me domine en cette application de mon esprit altère plus ou moins, en s'y mêlant ou en s'y opposant, le sentiment ancien dont j'ai réveillé en moi le souve-

nir. De là les illusions dont parle M. Hôffding. Mais il faut distinguer entre Téveil voulu du souvenir affectif et celui qui se produit indépendamment de la volonté par l'effet imprévu des lois de Tassociation. Je crois que, dans ce dernier cas, la mémoire reproduit fidèlement, en ses principaux caractères, le sentiment ancien et que la pureté du souvenir affectif est conservée. Personne ne supposera qu'en s'éveilfant, tout à coup avec tanl de force, en l'esprit de Littré, le souvenir affectif dont j'ai rapporté plus haut l'observation ait pu être altéré par les sentiments ordinaires et dominants du philosophe* ». (Il s'agit ici du cas de Littré quej'ai brièvement rapporté tout à l'heure.)

M. Pillon a heureusement choisi son exemple, mais je ne pense pas que le caractère involontaire du souvenir suffise à nous assurer de sa fidélité. S'il donne une vague présomption d'exactitude, c'est en ce sens que la volonté, appliquée à l'éveil du passé, risque par l'intervention de la personnalité actuelle dont elle est l'expression, des sentiments dont elle est la conséquence, de fausser le souvenir. Mais il peut très bien se fausser sans qu'elle intervienne . On le constate, je crois, en comparant le langage très divers que tient une personne selon les moments, à propos de ses impressions sur une aulre personne ou sur un événement quelconque. Assez fréquemment, les impressions conservées ne ressem-

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