Pillon, Article cité
blent pas à celles qui furent manifestées tout d^abord et les souvenirs affectifs varient d'une fois à Taulre sans que ces variations soient dues au rappel volontaire des sentiments. Les désirs actuels, les tendances, les idées nouvelles ont peu à peu altéré rimpression première, et, sans que Tespril y prenne garde, Tout rendue très différente de ce qu'elle était d'abord. Qu'une occasion, même involontaire, la fasse revivre et incite à la rapporter au passé, elle pourra très bien y être projetée avec ses caractères actuels. Autant que j'en puis juger, j'ai plusieurs fois remarqué de semblables erreurs.
La confiance est plus légitime si l'on peut supposer que l'impression affective a été tenue à l'abri des causes de transformation. Certains faits nous arrivent, certaines impressions éclosent en nous, puis elles disparaissent pour longtemps. Nous les oublions, et les idées, les sentiments qui vivent en nous ne s'attaquent point à elles pour les annexer, les détruire ou les modifier. Elles restent, autant qu'il est possible, étrangères à notre vie, et si un jour quelque hasard les fait revivre en nous, elles nous apparaissent un peu comme ces objets longtemps enfermés dans quelque tiroir que personne n'ouvre. Nul ne pense à eux et, s'ils sont un jour tirés par hasard de leur retraite, ils en sortent tels qu'ils y sont entrés et nous reportent aux jours passés depuis longtemps pendant lesquels ils ont été mêlés à notre vie. Ainsi se lèvent parfois des impressions de jadis que leur longue disparition nous Paulhan. — Fonct. de la mém. 7
fait apparaître maintenant comme étrangères. Je crois que cette apparence d'étrangeté, ce manque d'harmonie avec nos préoccupations, nos idées, nos désirs actuels, cette brusque interruption de la vie présente et ce retour obligé au passé dont nous avons rimpression sont de bonnes garanties de la fidélité de la mémoire. Au contraire, lorsque le souvenir s'adapte trop bien à notre état actuel, lorsque nous y retrouvons trop complètement notre moi d'aujourd'hui, il est prudent de nous en méfier. Il a probablement subi des retouches, il s'est tenu au courant de notre propre évolution.
Souvent le souvenir affectif sincère et fidèle est une gêne pour nous. Les impressions qu'il fait revivre en nous ne nous conviennent plus. Elles nous sont désagréables, elles nous choquent, nous en sommes légèrement honteux. Une des personnes qui m'ont donné quelques renseignements sur leur mémoire affective me dit qu'elle évite en général de faire revenir ses anciennes impressions, parce que même les souvenirs de plaisir lui deviennent désagréables à cause de la réaction des sentiments actuels.
§ VII
Sans doute nous n'arrivons jamais à une certitude absolue, et c'est faire une hypothèse que de voir dans la discordance des souvenirs et de l'état actuel une
garantie de la fidélité de la mémoire. Mais cette hypothèse est rendue vraisemblable par bien des faits. Il arrive que nous retrouvons une trace objective, une expression conservée d'un ancien sentiment. Et alors môme que nous n'avons pas beaucoup changé au fond, la forme concrète que prenait alors ce sentiment chez nous, Texpressîon que nous lui donnions, les petites impressions qui raccompagnaient nous sont devenus assez étrangers pour que Tidée qu'ils ont été une partie de nous nous soit désagréable, et que nous soyons gênés par la pensée d'avoir ainsi manifesté à d'autres notre personnalité. J'ai connu plusieurs personnes qui, à cause de cela, n'aimaient pas du tout qu'on conservât leurs lettres et qu'on les relût plus tard, surtout lorsqu'elles avaient un caractère d'expansion et d'intimité. Moimôme, en relisant de vieilles lettres, et en repassant par les impressions que j'avais éprouvées jadis au moment où je les écrivais, j'ai eu plusieurs fois de pénibles impressions de gêne, môme sans qu'il s'y trouvât rien d'important. Je crois qu'il est bon, pour que cet efl'et se produise bien, que la lettre ait été longtemps oubliée. Elle garde bien mieux alors la force d'évoquer les impressions dans leur fraîcheur première. Les sentiments qui nous sont rappelés chaque jour conservent leur place dans la vie et s'harmonisent mieux, en se modifiant quelque peu, â l'évolution de notre vie mentale. L'impression que je mentionne est, je pense, assez commune. Assurément, elle n'est pas univer-
selle. On peut prendre plaisir à la discordance du passé et du présent, on peut aussi la négliger et jouir simplement du rappel du passé en évitant instinctivement le heurt du présent. Tout cela dépend des personnes, des habitudes, des circonstances, et Ton pourrait analyser les raisons d'être de ces différentes impressions, mais elles nous importent peu pour le moment. Il nous suffît de voir que cette discordance, pourvu qu'elle existe, n'est pas une raison absolue, certes, mais est une bonne condition de la véracité du souvenir. Nous pourrons en apprécier un peu mieux la valeur en examinant les conditions dans lesquelles le souvenir s'est produit, en nous rappelant si nous l'avons déjà éprouvé. Il est sûr que lorsque nous possédons une expression objective du vieux sentiment, une lettre par exemple, la présomption de fidélité du souvenir devient plus grande, soit que cette lettre devienne l'occasion de la reviviscence du sentiment, soit qu'elle nous serve de moyen pour contrôler un souvenir né d'une cause différente. Et les cas où la fidélité du souvenir est ainsi à peu près prouvée peuvent nous servir à reconnaître les caractères intrinsèques des souvenirs vraisemblablement exacts et nous permettre de supposer légitimement la fidélité de ceux en qui nous les retrouvons, même quand la vérification n'est pas possible. Dans ce dernier cas, notre confiance doit être cependant un peu diminuée.
Nous ne sommes donc pas sans ressources pour apprécier dans une certaine mesure l'exactitude d'un
souvenir affectif. Hais il est très important, pour pouvoir bien profiter de ces ressources, de s'habituer à se méfier de la croyance immédiate et spontanée qu'on appelle le témoigne du sens intime, de ce sentiment intérieur qn*on est trop porté k croire infaillible. On se trompe très souvent sur son propre compte, et Ton est instinctivement porté à prendre Tabsence d'autres moyens de certitude pour la preuve de la véracité deTinduction spontanée fondée sur une impression du sens intime. Peu de gens ont su s'habituer à traiter leurs phénomènes psychiques comme une matière d'observation objective, à critiquer leurs impressions et leurs opinions sur leurs propres états de conscience. De très fortes raisons, intellectuelles et sentimentales, rendent cette opération difficile et l'illusion presque inévitable en certains cas.
§ VllI.
Si nous cherchons à dégager quelque conclusioû générale de cette étude très incomplète sur les transformations du souvenir affectif, nous sommes frappés encore par l'opposition de la mémoire et de l'organisation.
La mémoire, en tant que simple reproduction du fait est, en soi, une gène pour l'esprit. Elle introduit dans son fonctionnement des éléments mal adaptés, mal dégrossis, qui heurtent et choquent les rouages
principaux, et qui, pour devenir eux-mêmes des rouages utiles ont, en général, besoin d'être retouchés, analysés, décomposés en bien des façons, puis synthétisés en des systèmes nouveaux, taillés et retaillés selon les exigences propres, le caractère, les qualités spéciales, la fonction particulière de Fesprit qui doit les utiliser.
Ce travail s'accomplit incessamment. Les souvenirs qui restent pour ainsi dire dans la circulation, qui sont souvent rappelés, subissent plus ou moins ces diverses opérations, ils se transforment et parfois ils perdent complètement leur forme concrète primitive et cessent d'être aptes à la reprendre. Ils ont dépouillé leur qualité de souvenirs pour ne garder que celle d'éléments organisés de la vie de l'esprit. Bien des notions que nous employons journellement, bien des sentiments constamment mêlés à notre vie sont dans ce cas. Nous ne les rappelons plus sous leur forme primitive, nous les avons dégagés de bien des éléments parasites qui les accompagnaient d'abord, et même le système essentiel qu'ils formaient a évolué. Nous le reconnaîtrions parfois à peine sous sa première forme, bien que le changement ait été progressif et assez lent pour que nous ne l'ayons pas remarqué. On peut dire, avec une comparaison inexacte d'ailleurs à bien des égards, que la mémoire est une sorte de garde-manger où s'entassent encore intactes les provisions que l'esprit devra absorber et s'assimiler ensuite en les transformant.
Les transformations que nous avons étudiées sont un commencement d'organisation. Et ce commencement d'organisation est déjà suffisant pour diminuer en quelques cas, dans les faits que j'examinais, leur caractère de souvenirs. On a dû le remarquer. Si le souvenir s'amplifie, se purifie, change de caractère, c'est pour entrer, en Tenrichissant, en le transformant, dans l'organisation mentale, dans la systématisation générale de l'esprit. C'est aussi, parfois, pour son développement propre. La vie indépendante de l'élément conservé s'exagère, en ce cas, au lieu de se détruire. Cet élément se développe dans Tesprit et parfois contre l'esprit. Mais en tant qu'il se développe, il change et se transforme, et l'organisation spéciale de cet élément s'oppose encore à la mémoire, à la conservation pure et simple qui, d'ailleurs, le laisserait beaucoup plus faible devant les attaques de l'organisation générale de l'esprit.
Cette organisation progressive des souvenirs ou de leurs éléments fait évidemment l'utilité de leur existence. Cela est vrai des faits intellectuels comme des faits affectifs. Il serait inutile de conserver en soi des quantités d'expériences si ce n'était pour en dégager les éléments, pour en tirer des lois générales, des caractères abstraits, pour leur appliquer son intelligence en la transformant ainsi et en l'enrichissant. De même la conservation des faits affectifs doit nous servir à profiter des expériences passées, à organiser le système général de nos réactions, à éviter ou à rechercher telles ou telles
impressions, à faire évoluer notre caractère, nos sentiments, notre conception de la conduite, notre pratique '. Et pour cela, il faut que le souvenir soit assimilé, transformé à certains égards, analysé, généralisé, associé à d'autres souvenirs semblables, il faut qu'il perde, au moins en bien des cas, beaucoup de ses détails, de ses éléments originels, e^ parfois qu'il se transforme complètement. L'utilité de la mémoire c'est de fournir l'occasion de la supprimer en la remplaçant par l'organisation, c'est qu'elle est la condition, et en quelque sorte, la forme rudimentaire, le premier pas de l'organisation mentale contre laquelle elle lutte, mais qui doit la vaincre et s'enrichir de ses trésors.
En dehors de cette utilité générale où le rôle du souvenir est de se détruire, il existe certains cas particuliers où la mémoire affective est utilisée sous sa forme propre, où le souvenir est pris tel quel par l'esprit qui s'en sert sans l'adapter et précisément parce qu'il n'est pas adapté. C'est ce phénomène que je désire examiner à présent.
1. Voir sur rutilisatioQ générale de la Mémoire affective, Tarticle déjà cité de M. Pillon, Revue philosophique, février