CHAPITRE V
J'ai eu souvent à faire remarquer la tendance de Fesprit humain à utiliser ses propres imperfections '. Il n'est sans doute aucun de ses défauts dont il ne sache tirer parti. Ce que j'ai dit de la mémoire comme opposée à la systématisation générale n'implique donc pas que la mémoire la moins systématisée ne puisse servir à rien. L'esprit saura toujours en profiter, et outre l'utilité générale que tout esprit en pourra tirer, chacun, selon ses facultés propres, selon ses tendances et ses idées s'ingéniera pour l'employer en quelque manière avantageuse qui lui soit personnelle. Une fois son utilité
1. Voir en particulier : Esprits logiques et Esprits faux (chapitres sur rillogisme et les Esprits illogiques) et la Psychologie du calembour y Bévue des Deux Mondes, août 1897.
recoanue, la mémoire affeclive peut être cultivée pour elle-même. Selon un procédé très général, de moyen elle devient fin, et nous voyons qu'elle suscite plusieurs artifices destinés à permettre au souvenir affectif de se conserver.
Il ne faudrait pas croire que cette utilisation soit toujours, en définitive, un bien pour l'esprit. Parfois elle aide certaines tendances à vivre et à se développer, mais elle peut nuire par cela même à l'équilibre général. Il faudrait, pour chaque cas particulier, discuter les avantages et les inconvénients. Ni les uns ni les autres ne manquent jamais, mais ils sont en proportion très variable.
Nous allons examiner successivement quelques cas d'utilisation de la mémoire affective. 11 est bien entendu que je laisse ici de côté ceux où la mémoire afiective sert directement à Torganisalion de Tesprit et, par là, tend à se supprimer. Il est de règle que les souvenirs affectifs comme les souvenirs intellectuels soient évoqués quand nous avons besoin d'eux pour le mécanisme de l'association systématique, quelque nombreuses que soient les exceptions dues à L'activité indépendante des éléments psychiques. Par exemple, si l'enfant s'est brûlé le doigt à une flamme, le souvenir de la douleur l'avertit, en présence d'une bougie ou d'un foyer, de ne plus se risquer à y envoyer la main. Mais l'enfant prend ainsi l'habitude d'éviter certaines causes de souffrance et de mort, et le rôle du souvenir affectif va diminuant à mesure que l'organisation qu'il a facilitée se déve-
loppe. Je ne sais plus comment j'ai appris que le feu brûle, ni si je me suis jamais brûlé & un foyer ou à une lampe, je n'ai plus — depuis longtemps — besoin que ces souvenirs s'évoquent en moi. Le souvenir n'existait pas pour lui-même. Grâce à la systématisation de Tesprit, il a tendu indirectement à se rendre inutile. C'est là comme je l'ai dit la véritable fonction du souvenir affectif.
Mais il se peut, dans certains cas où lorganisation ne s'établit pas spontanément, qu'il y ait intérêt à maintenir le souvenir affectif, à l'exciter, à le rappeler volontairement par divers procédés. Une sorte de protectionisme mental tâche de suppléer aux défauts du « laissez faire, laissez passer » appliqué aux éléments psychiques. La volonté se substitue à Taulomatisme.
C'est que, quelquefois, le sentiment n'arrive pas à produire une organisation que nous jugeons suffisamment durable et solide. Il faut alors s'eiforcer, si les souvenirs sont un peu usés et fanés, do \o,\xr rendre leur fraîcheur et leur force première pour quMIs puissent de nouveau intervenir utilement. Beaucoup de nos sentiments, de nos habitudes, sont constamment attaqués par d'autres. Mille tentations nous en détournent, dos occasions continuelles se présentent de les oublier, de les laisser se dissoudre. Si nous tenons à les garder en nous, s'ils sont euxmêmes assez solides encore, ils se défendront et nous serons amenés à rechercher, par des moyens artificiels à leur conserver leur force où à la leur
rendre et, pour cela, à raviver de vieilles impressions, à recommencer le travail d'organisation déjà accompli ou à le perfectionner.
Ou bien encore, au contraire, au lieu de conserver en nous des sentiments anciens et qui risquent de s'étioler, nous voudrions faire naître et croître en nous des sentiments nouveaux à qui les circonstances de la vie ne sont pas naturellement très favorables. Nous sommes alors portés à raviver souvent les impressions déjà éprouvées qui peuvent faciliter leur épanouissement. Ici, Fimagination vient se joindre au souvenir et collaborer à son œuvre. Il s'agit, en effet, très souvent, non pas tant de faire triompher des sentiments déjà formés, que de créer un sentiment nouveau en systématisant diverses impressions passées et en les combinant avec celles que donne la réalité ou du moins certaines portions de la réalité. Cette création ne rentre point dans notre sujet, mais elle se mêle si intimement au souvenir qu'il n'était guère possible de ne pas au moins la mentionner.
Dans tous les cas le souvenir des sentiments est souvent conservé. On se promet — quelquefois parce qu'on l'a promis à une autre personne, — de garder une impression, une émotion. On juge que cela est bon, on s'en fait un devoir, ou bien on s'en fait un plaisir. On met en quelque sorte en réserve un souvenir heureux pour le revoir à volonté, pour le ruminer à loisir. On y trouve la satisfaction de quelque sentiment : amour, amour-propre, orgueil,
sentiment du devoir, selon la nature du souvenir :
J'enferme ce trésor dans mon âme immortelle Et je remporte à Dieu
disait Musset. Alors, ou bien on se ^e instinctivement à sa mémoire affective, ou bien on a recours à quelque moyen artificiel et convenu, plus ou moins méthodiquement employé. Ce qu'on appelle un « souvenir », un petit objet qu^on donne ou qu'on échange, une fleur cueillie à quelque buisson en un jour de joie, est un moyen mnémotechnique appliqué à la mémoire du cœur. C'est, dans le domaine affectif, l'équivalent du nœud fait au mouchoir pour se rappeler une idée. De même le soufflet que, dit-on, des parents avisés appliquent à leurs enfants, quand la tête d'un criminel tombe sur l'échafaud, pour leur rappeler cette scène et l'importance de la vertu. Les notes qu'on prend, les « journaux » que certaines personnes écrivent régulièrement sont employés aussi pour conserver des émotions, et offrent pour cela un moyen plus précis.
On fixe le sentiment en imitant le procédé naturel de Tassociation par contiguïté (sauf dans le cas du journal ou de la note où l'association est plus systématique). On crée une contiguïté factice, de manière à pouvoir retrouver à volonté l'objet, le fait quelconque choisi pour être l'évocateur du sentiment, ou bien on renforce l'impression, on l'associe à un souvenir que l'on suppose devoir persister plus aisément comme le soufflet destiné à fixer l'émotion en
no LA FONCTION DE LA MÉMOIRE
raugmentant sans doute. En rattachant ainsi rémotion au moyen de Tassociation par contiguité à une fleur qu'on peut revoir quand on le veut, à un air qu'on peut fredonner à volonté on rend le rappel du fait affectif bien plus facile, et mieux subordonné à notre pouvoir personnel. C'est un des nâille expédients par lesquels nous arrivons à soumettre à notre volonté une portion naturellement assez indépendante de notre vie mentale.
Il est très avantageux, d'ailleurs, d'utiliser pour cela, quand on le peut, les associations spontanées, et c'est certainement par là qu'on débute. Remarquer que l'audition d'un air ou que la vue d'une fleur évoque en nous des souvenirs agréables ou pénibles, nous amène vite à créer systématiquement des associations qui peuvent nous être utiles et à éviter à l'avenir celles qui nous seraient désagréables.
Le choix du fait évocateur est varié. Il est parfois traditionnel, imposé par la coutume, par la religion, par les mœurs, d'autres fois il est personnel, c'est-àdire déterminé par les aptitudes spéciales du sujet, parfois plutôt occasionnel, c'est-à-dire qu'on profite du fait qui se présente et qu'un ensemble de circonstances fortuites a désigné. L'échange d'un anneau rentre, par exemple, dans le premier cas, le choix par une personne, sensible à la musique, d'un air chargé de fixer son émotion et de la rappeler, rentre dans le second, et, dans le troisième, le rappel d'un sentiment au moyen d'une perception qui y a été accidentellement jointe, d'une émotion d'amour
par la vue, la lecture nouvelle du livre qu'on lisait lorsqu'on a vu la personne aimée ou lorsqu'on a vivement pensé à elle. Un fait inédit signalé à M. Ribot, qui veut bien me le communiquer, donne une bonne idée du mécanisme employé. Ici l'émotion ravivée est pénible, et doit être plutôt évitée, mais une émotion agréable peut, en pareille circonstance, être volontairement et méthodiquement rappelée. « Il y a deux ans, écrit le correspondant de M. Ribot (ayant alors dix-sept ans), je me mis à lire la Jeanne d'Arc de Michelet, soufiFrant de douleur d'estomac et de maux de tête. Je dus renoncer à finir ma lecture ce jour-là et me reposer. Mais quand, le lendemain, rétabli par un bon sommeil, je voulus reprendre le récit, je sentis peu à peu, avec étonnement mon malaise me ressaisir. C'est avec un véritable dégoût (je ne trouve pas d'autre mot) que j'achevai ce chef-d'œuvre d'émotion. Et quand un mois plus tard, je recommençai la même expérience, mêmes symptômes.
Aussi pour ne pltis y être exposé, je cachai le livre dans ma bibliothèque. »
En certains cas on profite encore des associations fortuites d'une autre manière, la vue des lieux où l'on a éprouvé une émotion est un bon moyen de Ja faire revivre, seulement il n'est pas toujours aussi commode à employer. Il est bien connu, d'ailleurs, et la littérature en a souvent profité.