‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 24 sur 32 · L\ FONCTION DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

L\ FONCTION DE LA MÉMOIRE

Pour fixer rémotion et pour la conserver, Tassociation par contiguïté est constamment employée, de préférence à des formes plus systématiques d'association. C'est qu'il s'agit à la fois d'empêcher le souvenir de disparaître et aussi de Tempécher de se décomposer pour laisser ses éléments entrer dans des organisations supérieures, et perdre ainsi son individualité, sa nature concrète. La perception ou ridée à laquelle est rattachée par contiguïté Témotion à retenir ne tend guère par elle-même à en séparer les éléments. Une association plus systématique, au contraire, aurait souvent cet effet. Le rappel logique d'une émotion au moyen de procédés appropriés, par l'éveil voulu des tendances auxquelles cette émotion se rapporte répond à un autre but. Il risque alors de réveiller surtout certains éléments du souvenir, les éléments essentiels et les mieux adaptés à la tendance qui les évoque. Le souvenir, mieux organisé en somme, n'a plus toujours, alors, la même fraîcheur et la même vivacité. Les éléments secondaires, accessoires, ceux qui sont plus ou moins en désaccord avec le moi actuel sont écartés, mais ce sont justement ces éléments-là qui font Tindividualité de Télat passé, de cet état éprouvé par un moi qui n'est plus le nôtre, et ce sont par

suite des éléments que nous pouvons être surtout désireux de conserver, ou que nous pouvons même avoir besoin de conserver, si nous croyons devoir réagir contre notre moi actuel, ou le transformer quelque peu, l'orienter en un certain sens. C'est pourquoi il ne faut pas, en pareil cas, réveiller ce souvenir affectif avec notre organisation acquise, avec le moi d*à présent, avec Tensemble de tendances qui domine en nous, même quand ce souvenir peut s'y rapporter. Il faut le rappeler par l'éveil d'une perception, d'une image, par la vue d'un symbole quelconque, pas trop usé encore et qui s'y rattache par un mode d'association quelque peu illogique, comme la contiguïté. Alors nous avons bien plus de chances de voir apparaître notre souvenir affectif dans sa fleur première. Nous restituons ainsi non plus l'émotion d'autrefois vue, pour ainsi dire, à travers notre moi d'aujourd'hui, comprise et remaniée par lui, mais l'émotion du moi de jadis, ressuscité lui-même pour un instant. Il n'est personne, sans doute, qui n'ait eu l'occasion de comparer le caractère terne, effacé, du souvenir direct, évoqué logiquement, avec la fraîcheur, la vivacité, la complexité de l'impression réveillée, par exemple, par la vue des endroits où nous l'éprouvâmes jadis, par une fleur séchée retrouvée à l'improviste.

En pareil cas c'est un procédé illogique qui s'emploie parfois très logiquement, et cette logique tortueuse de l'esprit supplée à l'impuissance de la logique directe. C'est en empêchant l'organisation des sen^ Paulhan. — Fonct. de la mém. 8

timents et des idées que rassociation par contiguïté a pu- permettre, en certains cas (car il s'en faut que le résultat soit toujours avantageux), à une organisation supérieure, de s'établir en profitant d'elle.

Défendre ainsi ses sentiments, c'est aussi, bien souvent, se défendre soi-même. Certaines personnes ont, de temps en temps, le besoin de s'abstraire de leur vie, de se réfugier dans le passé ou de se construire un monde idéal dans lequel elles vivent plus que dans le monde réel. On sait, par exemple, quelle force Balzac donnait à ses conceptions, et il est à croire qu'un artiste comme Gustave Moreau n'a pas surtout vécu des sentiments de sa vie sociale. L'imagination est ici plus puissante que le souvenir, et je n'ai pas à m'occuper d'elle, mais dans cette substitution d'un monde préféré au monde réel, la mémoire aflFective est un auxiliaire qu'on ne peut négliger. « Mon imagination, écrit Rousseau, qui dans ma jeunesse allait toujours en avant, et maintenant rétrograde, compense par ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente ; les seuls retours du passé peuvent me flatter; et ces retours si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle, me font souvent vivre heureux, malgré mes malheurs*. » Ce cas n'est pas exceptionnel. Ce rappel, instinctif ou voulu, est, à des degrés divers, d'un usage presque général. Il

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