‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 25 sur 32 · Confessions^ partie 1, livre VL · texte numérisé non relu

Confessions^ partie 1, livre VL

paraît dominer surtout, ce qui est assez naturel, chez les sentimentaux.

Il est parfois très systématique et très voulu. La commémoration devient une véritable méthode.

Quelquefois elle n'a qu'une portée individuelle. Elle est inspirée par le simple désir de se rappeler une personne chérie. Je citerai, en ce genre, le calendrier sentimental et amoureux de Restif de la Bretonne *. Parfois son importance devient bien plus considérable et plus haute. Rappelons-nous Auguste Comte par exemple et sa façon d'entendre la prière, la commémoration et l'effusion qui en sont les éléments et qui sont très minutieusement réglés. Trop minutieusement même et trop régulièrement, trop logiquement sans doute pour que l'effet recherché ne risque pas de faire défaut.

Si la mémoire affective, la vraie mémoire non organisée peut aider l'organisation générale, il est à peine besoin de dire qu'elle peut aussi lui nuire. Son défaut général est d'encourager la vie indépendante des éléments psychiques, de faire revivre en l'esprit des sentiments, des émotions assez inutiles à la vie et qui constituent un vrai gaspillage des forces mentales. Et lorsqu'elle est instinctivement ou volontairementorganisée d'une manière régulière et systématique, elle tend peut-être à développer outre mesure le sentimentalisme, la contem-

1. Voir Monsieur Nicolas, et spécialement le volume XÎIl (édition Liseux).

plation intérieure^ et ces plaisirs parfois assez vains, ou dangereux par le fossé qu'ils creusent entre la vie réelle et la vie intérieure. Tout cela peut être bon, tout cela peut être mauvais. Le résultat dépend de ce que Tesprit fait, en fin de compte, de ce genre d'activité, il peut y trouver une satisfaction égoïste et qui peut-être n'était pas indispensable à son repos. Il peut s'en servir pour créer une œuvre. Je n'ai pas à insister ici sur ces considérations.

Nous sommes arrivés en étudiant le rôle de la mémoire affective jusqu'au seuil de la sociologie. Il est bien difficile de n'y pas pénétrer un peu, si nous ne voulons pas laisser cette étude trop incomplète. La mémoire affective a ses équivalents dans la vie sociale. Unft bonne part de notre éducation tend à faire revivre en nous les émotions de nos aïeux, des hommes qui ont fait partie de notre famille, habité la même patrie, parlé la même langue, pratiqué la même religion, partagé les mêmes croyances, vécu de la même civilisation, même à des degrés de développement assez différents. Un parallélisme singulier, et qu'on peut pousser loin, s'établit entre les faits psychiques et les faits sociaux.

On peut retrouver quelques faits analogues aux souvenirs affectifs dans les engouements pour une

vieille mode, qui se produisent de temps en temps, dans le triomphe momentané de quelque manière de sentir qui dominait il y a plusieurs siècles. Les « renaissances » sous toutes leurs formes peuvent être considérées, partiellement et à certains égards, comme des souvenirs affectifs déterminés par la conservation de certains objets témoins du passé, et qui, à un moment donné, jouent en quelque sorte le rôle d'évocateurs d'une âme disparue. Il semble d'ailleurs que cette sorte de souvenir social soit plus infidèle que le souvenir individuel, ce qui paraît pouvoir s'expliquer assez aisément.

La société emploie aussi des procédés mnémotechniques volontairement et avec méthode. Telles sont les cérémonies où Ton retrace avec émotion les anciens événements, où l'on nous convie à comprendre les âmes d'autrefois, à faire revivre en nous leur patriotisme, leurs vertus, à nous replacer dans une situation depuis longtemps disparue. Telles sont les fêtes nationales, les inaugurations de monuments élevés à de grands hommes, ou en commémoration d'événements importants, et souvent aux lieux mêmes où se sont passés ces événements, les statues qu'on dresse sur nos places publiques. Tout cela constitue des « souvenirs » destinés, en partie au moins, à faire revivre des impressions de jadis, des sentiments d'autrefois. Il en est de môme pour les fêtes religieuses ; à certains anniversaires (ressemblance ou identité partielle de temps agissant comme l'identité de lieu) on invite les fidèles à se rappeler

les souffrances de certaines époques, ou la joie de la venue d'un dieu sur cette terre. Sans doute ces moyens dégénèrent souvent et ne répondent pas toujours, ou ne répondent pas seulement à leur but essentiel. Il me suffit ici que ce but existe ou ait existé et qu'il soit parfois atteint.

L'histoire est un moyen de faire revivre en nous l'âme du passé et nous ferait retrouver bien des remarques faites tout à l'heure sur la mémoire affective. Sous ses diverses formes, elle répond à des besoins différents. L'histoire systématisée, abstraite, n'a rien à voir avec la mémoire de l'émotion. Elle nous fait comprendre plus que sentir. Elle peut aider à consolider le moi d'une société et, en lui montrant ses origines, lui indiquer dans quel sens elle doit s'orienter pour l'avenir. Mais ceci est de l'organisation, non de la mémoire. L'histoire résurrection, l'histoire à la Michelet, au contraire, réveille bien mieux en nous les sentiments d'autrefois. Par là elle peut exercer une influence plus passionnante et plus active, mais aussi sans doute moins sûre et moins réfléchie. Le souvenir affectif, ici, est bien nettement reconnaissable. Au reste, un livre n'est pas nécessaire pour l'évoquer et il n'y faut pas tant de logique. Il suffit de pénétrer dans Notre-Dame ou d'apercevoir les remparts d'Aigues-Mortes pour se sentir vivre de l'âme du moyen âge (un peu défigurée, je le crois bien). Et iiiême parfois une vieille cuirasse rouillée, une poterie brisée, nous donnent un moment l'illusion d'un passé disparu, nous appor-

tent une bouffée de Pair que respiraient les hommes d'autrefois. Ce qui garde encore ici la plus grande puissance pour évoquer Fimage concrète ou le fait affectif précis, c'est le petit détail, c'est le mode d'association un peu illogique plutôt que la recherche directe et le raisonnement parfait. Et sans doute ce mode d'association retrouve ici les avantages et les inconvénients que nous lui connaissons déjà. Il peut servir à fortifier des sentiments nécessaires, à relier les générations dont il régularise la solidarité, mais il peut s'employer aussi à arrêter ou à retarder la vie d'un peuple, et quelquefois à contester au nom d'un passé évanoui les droits de l'inévitable avenir.

§ IV

Que la mémoire affective intervienne dans la création de l'œuvre d'art, cela est assez connu, et même, si Musset a dit vrai dans ses vers, si

L*homme n'écrit rien sur le sable A rheure où passe Taquilon,

le souvenir affectif est bien plus propice à la création que le sentiment dans sa première intensité. Cela est assez vraisemblable.

Le succès d'une œuvre d'art est dû, pour une bonne part, à son action sur la mémoire affective. C'est le charme de certaines œuvres de soulever dans

les âmes des souvenirs émus qui intéressent ou qui passionnent. Une œuvre même médiocre, je dirai presque : surtout médiocre, peut obtenir un grand succès si elle réveille des émotions que ses lecteurs ont ressenties autrefois, émotions générales qui furent celles d'une foule ou d'un peuple, ou émotions particulières à chacun de nous*. C'est en partie parla que s'explique, si nous négligeons la part de l'idéalisation toujours réelle, le succès de certains écrits sur la guerre, de quelques tableaux de genre, de chromolithographies sentimentales. Mais même des œuvres très hautes agissent de même. Les vers d'amour des grands poètes charment aussi leurs lecteurs en réveillant au cœur de ceux-ci leurs propres émotions, un recueil comme les Châtimenls rappelle à la surface de la conscience des sentiments, des passions plus ou moins enfoncées dans l'oubli, et qui ressemblent à celles du poète sans être toujours les mêmes. Il n'est pas de mauvais roman qui ne puisse faire remonter jusqu'à nous quelque souvenir tendre ou cruel, et nous pouvons Taimer pour l'un ou pour l'autre. Assurément, en tout cela, le rôle de l'imagination l'emporte généralement sur celui de la mémoire ; celui-ci pourtant n'est pas nul.

Enfin on pourrait montrer la mémoire affective non plus excitée seulement, mais volontairement

1. Ou bien encore, et plutôt même, celles qu'il voudrait avoir resseoties, qui lui paraissent plus hautes ou meilleures que les siennes. Mais ceci concerne Timagination affective et sort de mon sujet.

provoquée en vue de certains effets par Tarliste. C'est dans les œuvres musicales, dans le drame lyrique spécialement, que nous prendrions nos exemples, il s'en trouverait aussi dans la littérature. On connaît assez rimpression produite par le rappel d'un motif musical, de la situation et des sentiments qui s'y sont associés, dans des circonstances modifiées ou complètement transformées. Plusieurs compositeurs l'ont employé avant que Wagner élargît singulièrement ce procédé en créant le système du leit-motiv, qui est lui-même quelque chose de plus large qu'une utilisation de la mémoire affective, mais qui l'emploie aussi cependant.

J'arrête ici cette étude du souvenir émotif. Elle est incomplète, et, je ne me le dissimule pas, elle contient quelques hypothèses. On pourrait insister bien davantage sur les analogies de la vie psychologique et de la vie sociale. Il me suffit d'avoir précisé — si j'y suis parvenu — la nature et le sens de lamémoire affective, d'avoir apporté quelques faits de plus pour prouver sa réalité, d'avoir étudié quelques-unes de ses transformations et indiqué comment elle est utilisée.

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