‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 26 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La mémoire, nous avons eu plusieurs occasions de le vérifier, représente le triomphe des formes psychiques inférieures, de Tassociation par contiguïté sur Tassociation systématique, de l'indépendance relative et de Tincohérence des éléments de l'esprit sur leur activité coordonnée.

On a reconnu depuis longtemps les inconvénients d'une mémoire trop fidèle et la nécessité de l'oubli.

Un cas célèbre est celui de la personne, mentionnée par Abercrombie, qui pouvait retenir, après l'avoir lu une seule fois, un document fort long, mais était obligée de se le répéter en entier, depuis le commencement, pour retrouver le renseifirnement dont elle avait besoin.

Le manque d'organisation éclate ici. Mais un fait de ce genre ne fait qu'illustrer avec un relief tout

particulier les inconvénients et le rôle de la mémoire. Il ne la dénature pas, il en démontre seulement, avec une plus grande pureté, la caractéristique. La nature de la mémoire est d'être toujours, à quelque degré, opposée à Torganisation. Cela parait assez compréhensible si Ton songe que la mémoire est essentiellement une conservation et une reproduction et que la conservation comme la reproduction trop fidèle sont toujours une gène dans un système vivant où les éléments doivent sans cesse entrer en des combinaisons quelque peu nouvelles. Il ne faut pas considérer la mémoire comme étant un commencement d'organisation que la répétition rapprochera de plus en plus de la perfection. Sans doute, — et nous reviendrons sur ce point — les phénomènes de mémoire présentent toujours un certain caractère d'organisation sans lequel ils ne pourraient même exister, sans doute aussi, comme nous l'avons vu, la synthèse générale de l'esprit parvient à les utiliser, mais cette organisation même et le mode de son utilisation montrent bien le caractère par lequel la mémoire s'oppose à l'organisation générale, comme la vie individuelle des éléments à la vie systématisée de Tensemble. Un souvenir n'est un souvenir que parce qu'il existe à quelque degré à part du système général de l'esprit, et c'est à ce même degré qu'il a le caractère du souvenir. Cela résulte de ce que nous, avons déjà vu, et deviendra, je crois, de plus en plus évident, à mesure que nous avancerons dans notre étude.

Le rôle de la mémoire rappelle, à certains égards, celui de l'analyse, ou plutôt se combine avec lui et peut-être ces deux faits peuvent-ils s'éclairer Tun Tautre. Nous avons reconnu ailleurs que la fonction de l'analyse est de dégager de Texpérience certains éléments pour les tenir à la disposition de Tesprit qui les réprendra ensuite et les synthétisera en diverses façons.

Si le fait de dégager ces éléments est une œuvre d'analyse, le fait de les conserver, c'est ce que nous appelons proprement la mémoire. Et l'analyse et la mémoire se combinent ainsi continuellement. Pour qu'un fait psychique quelconque acquière une vie indépendante, pour qu'il existe à part des autres, il faut qu'il en soit distingué, séparé, et c'est là le rôle de l'analyse. La mémoire ne conserve que ce que l'analyse spontanée ou réfléchie a isolé. C'est une perception, une image, une impression séparée des autres, isolée dans la masse des phénomènes qui l'accompagnent, soit par le mécanisme de nos sens qui sont déjà à certains égards, des appareils d'analyse et qui trient dans le monde extérieur certaines excitations, soit par le mécanisme de la perception, ou de l'idéation, spontanée ou réfléchie, par lequel le fait nouveau est rattaché à un système d'idées, d'images, de tendances, qui lui permet de vivre et

de se maintenir dans Tesprit. C'est toujours un élément psychique détaché d'un bloc quelconque, isolé de ce bloc par le système analyseur dont j'ai montré ailleurs l'importance. C'est par une analyse, une décomposition, une dissociation, un choix quelconque qu'un élément psychique peut acquérir une vie indépendante et se conserver dans l'esprit. Il est à remarquer que cette vie indépendante ne remplace pas toujours une vie bien systématisée, mais que l'élément psychique est souvent extrait d'une agglomération de phénomènes incohérents, rattachés les uns aux autres par des liens qui les unissent à un même état psycho-physiologique, sans les harmoniser entre eux. Les différentes perceptions de la vue, du tact, de l'ouïe que nous éprouvons à la fois et qui peuvent se rappeler l'une l'autre parce qu'elles sont unies à une même cénesthésie ne sont pas toujours harmoniquement unies entre elles et c'est un des travaux de l'intelligence d'éprouver leurs associations, de les dissoudre, de les fortifier ou de les perfectionner.

Si la mémoire suppose ranalyse,il n^est pas moins vrai que l'analyse suppose la mémoire. Elle ne peut s'exercer que sur ce qui persiste déjà dans Tesprit^ elle ne peut laisser vivre ou faire vivre^ en le triant^

en risolant, en l'encadrant même à quelque degré que ce qui vit déjà.

Il serait oiseux de pousser plus loin, et on pourrait aller jusqu'à Tinfini, la recherche de l'opération primitive. Mais les remarques que je viens de faire nous conduisent à une constatation plus importante : c'est que, généralement, les opérations et aussi ce qu'on appelait jadis et ce qu'on peut très bien continuer, si l'on veut, à appeler les facultés de l'esprit, sont non pas des phénomènes séparés et distincts ou des causes séparées et distinctes des phénomènes, mais bien des éléments de phénomènes ou des aspects différents, et d'importance variable selon les cas, sous lesquels nous considérons les phénomènes psychiques.

En d'autres termes, un même phénomène peut être envisagé, selon la façon dont nous l'examinons, selon ce que nous voulons remarquer en lui, comme un fait'de sensibilité, d'intelligence ou de volonté, comme une opération de jugement, ou comme un fait de mémoire, comme une analyse et comme une synthèse. J'ai tâché de montrer dans un travail précédent que l'analyse et la synthèse s'impliquent et ne peuvent aller l'une sans l'autre. 11 faut généraliser et dire que la mémoire et l'analyse s'impliquent aussi, et de même, bien que la mémoire s'oppose à l'organisation générale de l'esprit, la mémoire et la synthèse, et aussi la mémoire et l'intelligence, la mémoire et la volonté, de même que nous trouvons dans un même fait à la fois de l'imitation, de la rou-

tine el de rinvention, ou bien de Tautomatisme, de la suggestion et de la volonté'.

On a considéré pendant bien longtemps les différents aspects de la vie psychique, les volitions, les idées, les sentiments comme étant des faits distincts, des événements concrets différents. 11 y a là, je crois, une erreur considérable. Ce qu'on a pris pour des faits différents ce sont les différents points de vue auxquels nous nous plaçons pour considérer un même fait ou bien encore, en d'autres cas, les différents éléments, généralement inséparables, d'un même fait concret. Comme ces éléments sont en proportion variable, comme aussi il est plus utile et plus facile de considérer différents faits à des points de vue différents, Terreur commise était assez naturelle et a dû être utile. Mais il est utile aussi, maintenant, de reconnaître sa vraie nature.

Au reste, je ne veux pas traiter ici la question dans sa généralité. Peut-être aurais-je à faire, en ce cas, certaines réserves, à préciser certaines interprétations, à établir des distinctions. Mais ce n'est pas le moment de nous occuper de cela. Il me suffit donc de montrer la mémoire unie à l'analyse, comme je l'ai montrée ailleurs unie à l'imagination et à la volonté. J'ai en effet essayé de faire voir ailleurs que l'invention et la routine, la volonté et l'automatisme étaient continuellement mêlés. Or, il n'est pas douteux que la routine et l'automatisme sont, à

1. Voir à ce propos ma Psychologie de Vinvention (Paris P. Alcan), et mon livre sur la Volonté {Paris. Doin).

certains égards, ou peuvent être des formes de la mémoire.

§ IV

Comme ceci pourrait paraître contredire en partie ce qui précède, je tiens à m'y arrêter un peu.

J'ai constamment, en effet, opposé la mémoire à l'organisation. Or, la routine et l'automatisme sont des formes très systématisées de l'activité psychique. Peut-être croira-t-on trouver en cela quelque contradiction. Quelques réflexions suffiront, je crois, à écarter ce reproche, et peut-être aussi pourront-elles servir à préciser les rapports de l'organisation et de la mémoire.

Tout d'abord j'ai reconnu et dit déjà qu'il y a toujours quelque organisation dans le fait psychique quelconque dont la conservation et la reproduction constituent un acte de mémoire. Peu importe que ce fait soit plus ou moins systématisé, sa conservation et sa reproduction n'en seront pas moins des actes de mémoire.

L'opposition de la mémoire et de l'organisation ne consiste pas en ce que la mémoire ne reproduirait que des faits non entièrement organisés en euxmêmes, encore que ce soit bien souvent le cas. Elle consiste surtout en ce que les faits reproduits ou conservés ne sont pas systématisés parfaitement avec le reste de l'esprit. Leur harmonie interne ou leur degré de coordination avec d'autres faits mep*-

taux peut être d'ailleurs très variable, et aller de rincohérence presque absolue à la systémalisation presque parfaite. Et il faut appliquer ici ce que nous disions tout à l'heure des formes psychiques. Il y a à la fois, dans un même fait, de la mémoire et de l'organisation. Tout fait psychique répète un autre fait psychique à certains égards, à certains égards tout fait psychique est nouveau et n'est identique qu'à lui-même. Et de même tout fait psychique est quelque peu adapté à l'ensemble dont il fait partie et aucun n'y est absolument adapté. Il y a donc partout à la fois de l'organisation et de la mémoire. L'une et l'autre ont certaines conditions communes et certains caractères semblables. Mais à d'autres égards, elles s'opposent et l'une augmente d'autant que l'autre diminue.

Mais de ce que la routine, l'automatisme sont des actes bien systématisés en eux-mêmes, il ne s'ensuit pas qu'ils soient forcément bien systématisés avec l'ensemble de l'esprit. C'est même souvent une raison pour qu'ils ne le soient pas. Car un élément psychique bien systématisé, ou un groupe bien systématisé d'éléments a une individualité facilement gênante, et offre plus de résistance aux tentatives d'assimilation. Ainsi un individu dont la personnalité est très forte se trouve assez souvent en désaccord avec son milieu social.

Or la routine, l'automatisme, c'est-à-dire la répétition, toujours sous la même forme, des mêmes paroles, des mêmes sentiments, des mêmes actes, dans Paulhan. — Fonct. de la méxn. 9

un enchaînement immuable, est en elle-même un élément de désharmonie dans un être qui, en voie d'évolution, comme l'homme, a le devoir de s'adapter à des circonstances continuellement variables, et, de plus, de s'adapter de mieux en mieux à un ensemble de circonstances. Les habitudes, les réflexes en tant que répétés et vivant d'une existence indépendante sont évidemment un danger constant pour l'adaptation.

Sans doute ils sont aussi indispensables à cette même organisation, seulement, en tant qu'ils s'y soumettent et qu'ils la perfectionnent, ils ne sont plus, à proprement parler, des faits de mémoire. Il faut leur appliquer ce que nous avons dit plus haut des émotions répétées, ou des idées renaissantes qui ne doivent plus être considérées comme des faits de mémoire quand elles ont acquis un certain degré de systématisation dans leurs rapports avec l'ensemble de l'esprit. Il me semble que cela suffit à préciser ce que je veux dire quand Je parle de l'automatisme et de la routine comme étant à certains égards, ou dans certains cas, des faits de mémoire, et à écarter le reproche de contradiction. Et nous y trouvons, ce me semble, une nouvelle occasion de voir comment les faits que nous avons appelés de noms différents se fondent insensiblement les uns dans les autres, comment ils se contiennent réciproquement, combien leurs oppositions même leur servent à s'entr'aider, et comment aussi leur harmonie peut les amener à s'opposer les uns aux autres;

Nous nous rendons encore mieux compte des rapports de l'organisation et de la mémoire et de leur opposition en remarquant que la routine et l'automatisme représentent généralement le résultat d'une évolution plus ou moins longue pendant laquelle la mémoire a reculé peu à peu devant l'organisation. Au début, l'acte qui est maintenant automatique, l'opinion, l'ensemble d'idées, de croyances, de sentiments qui est devenu routinier, n'avaient pas la même apparence qu'aujourd'hui. Ils comprenaient bien des éléments qui ont dû être expulsés peu à peu. Il y avait des hésitations, des tâtonnements, des réflexions qui sont devenues inutiles, des ébauches de gestes ou de pensée, des émotions secondaires, des impressions, des réflexions qui ont peu à peu disparu. A mesure que l'acte, ou l'idée, ou le sentiment se répétait, il se transformait aussi, sous la pression de l'organisation générale de l'esprit et de quelques éléments psychiques, tendances, désirs ou idées en particulier, pour s'adapter de mieux en mieux aux nécessités de la vie mentale. La mémoire s'affaiblissait donc chaque fois et l'organisation gagnait à peu près ce qu'elle perdait. Le phénomène abandonnait de plus en plus son caractère de répétition pour prendre celui d'élément organisé.

Mais une fois qu'il est ainsi réduit à ce qu'il a

d'essentiel et d'utile et que l'habitude l'a fixé, il se peut que de nouveaux changements dans le milieu social, et par suite dans le milieu psychique, dans l'esprit dont il fait partie, tendent à le faire modifier encore. Seulement il a souvent perdu sa souplesse primitive. Il ne peut plus s'assimiler les éléments nouveaux qui s'offrent à lui, et rompre les vieilles associations qui unissent ses propres éléments. Alors la désorganisation commence. Il continue à se répéter tel qu'il était, et comme son milieu a changé, son adaptation n'est plus aussi bonne. Il est devenu une survivance et nous le voyons reprendre son caractère depuis longtemps disparu, de répétition incohérente. Nous pouvons le considérer de nouveau comme un fait de mémoire. Il s'oppose de nouveau au système général, et il faudrait une nouvelle évolution, analogue à la première, mais qui ne peut pas toujours s'accomplir, pour qu'il redevînt un élément organisé.

Ainsi la mémoire s'oppose encore ici à l'organisation, et ici encore elle lui est nécessaire, car c'est sur ces éléments conservés que peuvent agir les tendances, pour les modifier et les adapter de nouveau. Le processus peut ainsi recommencer indéfiniment, dans la mesure où le permet la souplesse de l'esprit et la continuation de la vie. Mais comme les générations en se succédant, se transmettent par une foule de moyens, l'hérédité, l'exemple, l'éducation, les livres, les causeries, et toujours imparfaitement, mais toujours avec quelque efficacité, leurs idées, leurs

sentiments et leurs [habiludes, on peut considérer que, dans une société qui subsiste, le processus ne s'arrête pas.

§ VI

Prenons quelques exemples concrets, nous pourrons y suivre la marche du phénomène et y voir, en action la mémoire et les influences qui la combattent et qui s'en servent. Je choisis d'abord un fait qui m'a déjà servi dans le cours de ce travail.

Il y a bien longtemps, je lisais ou je relisais un livre de Huxley. C'était dans une ville de province, au printemps, dans une petite chambre donnant sur un jardin, et que je me rappelle assez bien. Le livre traitait de questions scientifiques et m'intéressait fort. Ma lecture était cependant entremêlée et coupée de pensées, d'impressions diverses d'ordre différent et dont le souvenir, intellectuel et affectif, me revient encore. Voilà un fait de mémoire complexe, et, à certains égards, un peu confus. Bien des éléments en ont disparu. Je sais bien encore le titre du livre, et je connais à peu près le sujet de certains des essais qui le composent , je me rappelle aussi certains faits qui y sont exposés et quelques théories défendues par l'auteur, mais j'ai oublié bien des parties de l'ouvrage, et une bonne part des réflexions que je faisais et des impressions que j'éprouvais alors. J'ai oublié aussi les dates exactes de mes lec-

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