LA PONCTION DE LA MÉMOIRE
tures et bien d'autres détails accessoires. Et j'ai oublié sans doute encore une assez grande quantité de petits événements que je n*ai pas môme l'idée d'avoir oubliés. De plus il y a eu une dissociation, une analyse des éléments du fait primitif et une assimilation, correspondant à quelque degré à cette décomposition, de quelques-uns au moins de ces éléments. Voyons un peu ce qui s'est passé.
La tranche de vie mentale, l'ensemble de phénomènes agglomérés que je viens d'indiquer a formé tant bien que mal un tout, malgré l'hétérogénéité de ses éléments, une sorte de paquet de faits mal harmonisés mais agglutinés ensemble. La preuve en est qu'il a subsisté dans ses lignes générales, en perdant beaucoup de ses éléments, sans doute, mais en en conservant de discordants, de très mal harmonisés. Il a été pris, à un moment donné, dans le réseau de l'esprit, il a été associé à une cénesthésie spéciale, à un ensemble de sensations organiques, de phénomènes plus ou moins conscients, à un système bio-psychique représentant ma personnalité d'alors qui l'a conservé dans sa forme incohérente, mais il a éprouvé de sérieuses modifications.
D'abord, comme je viens de l'indiquer, il a subi des pertes inévitables, il a été démembré par ces oublis dont on a pu dire qu'ils étaient nécessaires, non seulement au fonctionnement de l'esprit, mais à . l'exercice même de la mémoire. Beaucoup de sensations, d'impressions, d'images, d'idées ont disparu sans laisser de trace appréciable, et ne revivent pas
si j'essaye de me remémorer mon état d'alors. C'est une question de savoir s'ils sont complètement effacés ou si des circonstances exceptionnelles pourraient les faire apparaître de nouveau. La folie, l'hypnose, la désorganisation de Tesprit peuvent, on le sait, laisser revivre des modes d'activité qui semblaient à jamais abolis. Il semble donc que l'empreinte reçue ne s'efface jamais complètement, mais, en somme, nous ne savons rien de bien précis sur cette question.
La disparition de quelques éléments donne au souvenir un caractère imprécis. Il est vraisemblable que je n'ai pas lu le livre en une seule fois. Mais combien de fois ai-je dû le reprendre ? Je n'en sais rien. Sur combien de jours ma lecture s'est-elle répartie? Les mêmes impressions, ou des impressions analogues ont-elles accompagné ou entrecoupé toutes ces reprises? Elles devaient différer, comment et pourquoi ? A quelles heures de la journée mes lectures ont-elles eu lieu ? J'ignore tout cela. J'ai une vague impression d'après-midi, mais son exactitude reste douteuse. Je me rappelle aussi que j'ai lu (est-ce toujours ?) sur une chaise longue recouverte, je crois, d'une housse blanche à minces raies rouges. Il me semble bien que cette chaise longue était dans un coin de la chambre, à gauche de la fenêtre. Je devais avoir une commode surmontée d'une glace en face de moi. Mais il se peut très bien que je me trompe sur beaucoup de points.
L'ensemble du fait, disons même des faits, s'est
ainsi usé, amoindri, dépouillé, il s'est ramené à des impressions de plus en plus abstraites, générales et vagues. Il s'est aussi concentré et à certains égards, systématisé. Certaines associations ont persisté et se sont peut-être fortifiées, dans le désarroi général. Un grand nombre d'impressions diverses se sont réunies dans une sorte de souvenir d'ensemble, se sont comme fondues en un état unique où elles ont disparu, ne laissant qu'une sorte de squelette décharné mais reconnaissable : le souvenir de la lecture d'un livre, unie à des impressions tout à fait difiFérentes pour lesquelles le même travail s'est opéré. Peut-être ce qui m'en reste est-il un résidu analogue à une photographie composite qui se serait abstraite et décharnée en se généralisant. Peut-être aussi quelque souvenir a-t-il principalement survécu, est-il devenu le symbole; d'une série interrompue. Les deux procédés ont dû se combiner sans doute.
§ VII
Autre côté du processus : divers éléments ont été absorbés par des systèmes de pensées et de tendances et ne sont plus évoqués selon la contigûité par d'autres éléments avec lesquels ils ont été mêlés au début. J'ai puisé sans doute dans ma lecture quelques connaissances, quelques renseignements qui se sont organisés dans des ensembles de con-
naissances du même ordre et que je ne reconnais plus comme ayant été acquis au moment dont je parle. Je ne puis trop dire quelles sont celles-là, mais ce que je constate pour bien des choses que je sais, c'est que j'ignore complètement quand et comment je les ai apprises. Sans doute en y réfléchissant, je retrouve bien quelques associations, je rattache telle ou telle connaissance à telle ou telle époque de ma vie, mais il me faut réfléchir, raisonner, chercher en dehors de moi des renseignements. Les associations primitives par contiguïté ont été rompues, lU mémoire a fléchi devant Torganisation. Alors môme que ces associations primitives n'ont pas tout à fait disparu, elles se sont si affaiblies qu'elles ne se manifestent plus spontanément. 11 faut que j'aie besoin d'elles et que je les évoque volontairement ou presque volontairement. Dans un cas donné il peut m'étre utile de savoir en quelle année, de quel professeur ou dans quelle salle de lycée, j'ai appris la définition du triangle rectangle. Simplement, cela peut m'amuser. En raisonnant, et avec quelques recherches j'arriverai à retrouver ce renseignement. Mais spontanément et si je pense au triangle rectangle et à ses propriétés je ne me le rappelle pas en général. La notion que j'ai de ce triangle s'est détachée presque complètement des circonstances accessoires de temps, de lieu, etc. qui ont agi sur mon esprit en même temps qu'elle y arrivait pour la première fois. Elle s'est, au contraire, étroitement associée à d'autres idées du
même ordre, à un ensemble de notions sur la géométrie, acquises peu à peu, en des temps et en des lieux différents. Elles aussi sont arrivées à moi avec une grande quantité de perceptions, d'idées, d'impressions différentes dont elles se sont également séparées pour s'organiser ensemble et à part. Vraisemblablement, bien que je ne puisse à cet égard, être très précis, plusieurs idées, plusieurs notions entrées ainsi dans mon esprit, ou recueillies et consolidées par la lecture du livre d'Huxley se sont détachées des autres éléments psychiques qui les accompagnaient pour s'associer avec d'autres idées, d'autres tendances intellectuelles qui les ont assez étroitement tenues pour que leurs rapports avec les premiers se soient relâchés ou rompus. Elles ont sûrement enrichi ou développé certaines connaissances que j'avais déjà. Et je me rappelle avoir conservé ainsi plusieurs faits que j'ai utilisés plus tard. Ils avaient au moins assez bien subsisté dans ma mémoire pour que j'aie su où les retrouver, et je les ai employés en les engageant encore dans un système nouveau de faits et de considérations théoriques qui m'étaient personnelles et qu'ils ont servi à fortifiert peut-être à créer en partie. Et ils se dégageaient de plus en plus des éléments qui les avaient accompagnés d'abord, de ceux au moins qui ne pouvaient entrer dans le système nouveau, tandis que ceux qui devaient le consolider étaient au contraire fortifiés ou ramenés dans la conscience par le retour au livre qui devait me fournir tous les
détails du fait, et, au besoin, des citations exactes et précises.