‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 28 sur 32 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

C'est là un des grands aspects de la lutte de la systématisation mentale contre la mémoire et une part importante de la vie de Tesprit. Les impressions qui arrivent à Tesprit de divers côtés, quoique hétérogènes, forment souvent un tout, une agglomération plus ou moins unifiée, grâce à leur association avec le moi du moment, à la cénesthésie qu'elles rencontrent. Elles tendent à former un groupe indépendant, mais elles sont vite séparées, dissociées, par des systèmes différents. Les unes vont d'un côté, les autres de l'autre. Et cependant tous leurs rapports ne sont pas rompus, et elles peuvent dans une certaine mesure, très variable, et qui souvent va diminuant, s'évoquer encore l'une l'autre. Ce travail d'organisation est infiniment souple et compliqué. Les nouveaux états qui se forment ainsi se trouvent, quoique mieux harmonisés en général, dans la même situation que le premier. Eux aussi tendent à subsister, à vivre d'une existence indépendante, à persister tels quels, et eux aussi, sont attaqués de nouveau, dissociés encore, et en tout cas englobés dans de nouveaux systèmes qui recommencent de même. La lutte de la mémoire contre la systématisation reprend sans cesse sous des formes nouvelles, elle

ne se termine jamais tant que l'esprit dure ou se développe, et Ton peut la retrouver partout et toujours dans cette vie.

Cette association continue, cette analyse préparant sans cesse de nouvelles synthèses, s'accompagne en général d'une sorte de concentration. Nous avons déjà dû la signaler. Elle est un fait important. A mesure que se détachent d'une façon temporaire ou définitive, généralement définitive pour plusieurs d'entre eux, les faits accessoires, secondaires, incohérents, l'ensemble du phénomène primitif, se précise, devient plus net, plus accusé comme le dessin des branches d'un arbre en hiver quand les feuilles sont tombées. Après avoir lu un livre, nous pouvons être incapables de nous rappeler un grand nombre des détails qu'il contient, des faits relatés, des idées émises. Il nous reste tout de même une idée d'ensemble, que nous pouvons selon le cas, traduire par une conception générale, ou bien par l'expression d'une émotion. J'ai lu par exemple les ouvrages de Fustel de Coulanges sur les origines des institutions de la France. J'ai oublié bien des faits, bien des théories même, mais je me souviens très bien que le but général de l'auteur était de montrer la part immense qu'ont eues les institutions romaines dans la formation et le développement du régime féodal. Il me revient aussi quelques idées sur la monarchie franque, sur le colonat, l'alleu, le bénéfice et ses transformations. Tout cela se résume ou se condense en une certaine attitude mentale abstraite, en un

concept général, concentré et résumé qui unit dans une même impression le contenu varié de plusieurs gros volumes. Il me reste en outre la possibilité de retrouver le reste en recourant à ces volumes mêmes. Toutes les impressions, les idées, les perceptions que j'ai eues en lisant, opération qui s'est interrompue à plusieurs fois, reprise ensuite, et qui s'est répartie sur plusieurs années, puisque je lisais les volumes, autant qu'il m'en souvient, lorsqu'ils paraissaient, tous ces faits si divers s^sont condensés et unifiés en une impression d'ensemble, abstraite et assez précise, singulièrement appauvrie, mais capable d'être reconstituée, et de revenir à un état semblable à son état primitif, un peu par la réflexion et surtout par une nouvelle lecture, ou par le fait de de consulter certaines parties de l'ouvrage si j'ai besoin de restaurer en particulier quelques idées.

Ainsi d'une part une idée nouvelle se constitue par la constatation de quelques formes abstraites, accompagnées en général de quelques faits concrets, et parfois symbolisée chez certains esprits qui répugnent aux abstractions, par des images plus colorées et d'aspect plus vivant. D'autre part, la dissociation des phénomènes et leur répartition entre différentes synthèses déjà existantes qu'ils enrichissent, qu'ils développent ou qu'ils contribuent à former. Voilà l'action de la systématisation mentale sur les faits qui se produisent à chaque instant dans l'esprit, voilà les résultats de la lutte de l'organisation contre la persistance des éléments mentaux et

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de leurs groupes. Et les produits de cette action sont de nouveau et continuellement soumis à une action semblable. J'ai dû prendre pour être plus clair des exemples concrets. Il serait facile de les varier en les multipliant. Au lieu d'une lecture scientifique ou historique on pourrait choisir la lecture d'une poésie, d'un volume de vers ou d'un roman. Nous pourrions aussi considérer un fragment de notre vie, penser à une série d'actions, de sentiments, à un voyage, à une liaison amicale ou amoureuse, et ce seraient toujours les mêmes caractères généraux que nous retrouverions. Il n'y a là, je crois, aucune difficulté grave. Nous pourrions encore prendre comme sujet d'étude notre vie entière et alors ce que nous trouverions comme concept d'ensemble résultant de toutes nos expériences, ce ne serait rien moins que l'idée même, la conscience obscure ou lumineuse de notre personnalité.

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