IX
Nous avons considéré surtout les phénomènes intellectuels, cependant notre étude les a dépassés, et en tout cas, nous arrivons aux mêmes conclusions par l'examen des phénomènes affectifs ou des faits de l'activité motrice.
Nos sentiments ne se maintiennent pas plus que nos idées exactement identiques à eux-mêmes, et quand ils reparaissent après s'être éclipsés^ ils ont
toujours subi quelques modifications. Nos impressions diverses, nos idées, nos perceptions, la mise en jeu de quelques sentiments nouveaux les empêchent de vivre sans varier, en supposant même que cela fût abstraitement possible. Une personne nous est sympathique, nous la voyons faire une action qui nous déplaît, et voilà notre sympathie amoindrie ou tout au moins troublée. Un sentiment évolue ou décroit toujours, il se développe, il s'amoindrit, il se nuance de jalousie ou de reconnaissance, de mépris ou d'orgueil, d'admiration ou de pitié. Alors même que son fond, son squelette abstrait resterait identique, et que l'intensité n'en varierait pas sensiblement, sa nature concrète est sans cesse transformée par les petites émotions nouvelles qui en naissent ou qui s'y joignent.
Souvent ces changements restent associés dans la mémoire aux états de conscience qui les ont provoqués. Nous savons que notre estime pour tel homme politique s'est affaiblie le jour où il s'est mal défendu contre une accusation de vénalité. Mais en bien des cas aussi Tassociation de l'effet et de la cause se brise ou se relâche, surtout quand notre attention n'a pas été spécialement attirée sur elle.
• Gela n'empêche pas la modification du sentiment de persister. On ne sait pas toujours très bien comment ni pourquoi quelque vieille amitié s'est refroidie. Ce changement est dil à des causes dont quelques-unes restent i^^norées, dont quelques autres ont été remarquées au moment même où
elles ont agi sans que le souvenir de leur action se soit conservé. La mémoire a disparu devant l'organisation. La dissociation des éléments divers, amalgamés d'abord, s'est produite. Quelques-uns de ces éléments ont disparu, pendant que les autres, séparés de ceux-ci, prenaient une place particulière dans la vie de l'esprit.
Le sentiment modifié sera d'ailleurs comme le sentiment primitif exposé à des attaques nouvelles et incessantes. Il tendra, par sa constitution même, et parce qu'il existe, à persister, mais des forces différentes agissent sans cesse sur lui pour le supprimer, le diminuer, le développer ou le transformer. Ce conflit de forces différentes engendre continuellement des résultantes nouvelles.
Gomme le phénomène intellectuel, le phénomène affectif s'abstrait et se concentre en se dépouillant de bien des éléments non essentiels qui l'ont accompagné et qui, à un certain moment ont aidé à constituer l'ensemble dont il faisait partie. Une amitié, un amour, une ambition sont des résidus de milliers de sentiments, d*émotions, d'impressions diverses, chacun de ces faits ayant été étroitement associé à des perceptions, à des images très variées. Il est impossible de dire combien d'émotions de chaque jour, d'actes, d'idées représente un sentiment qui subsiste ou se développe pendant des années : l'affection d'un fils pour sa mère, ou l'ambition d'un homme politique qui d'avocat devient conseiller municipal, conseiller général, député puis ministre.
Beaucoup de ces émotions, de ces actes, de ces expériences quotidiennes sont oubliés, ne reparaissent plus à la conscience, le sentiment lui-même dure cependant, s'affirme, s'organise, se développe et se transforme. L'amour filial passe du sentiment de la protection reçue à celui de la protection offerte, l'ambition change d'objet, se précise, se hausse et s'affermit. Il n'en subsiste pas moins une certaine direction d'ensemble, et un état d'âme général correspondant non seulement au sentiment de l'heure présente, mais à la lente évolution de ce sentiment, à tout ce qu'il a conservé du passé, à ce qu'ont laissé dans l'àme même les émotions et les images dont on ne se souvient plus. Et toutes ces transformations sont encore des résultats de la lutte de l'organisation contre la persistance des états de l'esprit, de la s^fstématisation contre la mémoire. D'ailleurs, cette lutte peut être plus ou moins heureuse pour l'un ou pour l'autre des antagonistes. Nous avons vu tout à l'heure qu'un sentiment pouvait croître et se développer en se conservant par le souvenir. En certains cas c'est là le triomphe d'un élément psychique sur l'ensemble de l'organisation mentale. D'autres fois l'organisation même peut y trouver son profit, comme cela me parait ressortir de la première partie de ce travail.
Il se peut que trop de souvenirs concrets demeurent et gênent l'adaptation progressive de l'esprit à mesure que les conditions de la vie changent autour de lui. Il se peut aussi qu'il ne reste pas assez de Paulhan. — Fonct. de la mém. 10
146 LA FONGTIOxN DE LA MÉMOIRE
ces souvenirs, qu'une adaptation trop complète aux conditions du moment ne laisse pas survivre des impressions passées dont la persistance ou le retour auraient pu être plus tard désirables et qu'une adaptation trop complète à des circonstances actuelles nuise à l'adaptation future. Le processus général n'en est pas moins toujours le même, et tout à fait analogue dans Tordre affectif à ce que nous l'avons trouvé dans l'ordre intellectuel, avec ses deux grandes manifestations : la dissociation des éléments unis dans un ensemble psychologique, et la conservation d'une sorte de réalité générale et abstraite, de squelette vivant, représentant avec plus ou moins de fidélité, une immense quantité de phénomènes dont quelques-uns subsistent encore ou peuvent être rappelés, dont un grand nombre ont pour jamais disparu dans l'oubli.
Un autre mode de dissociation du souvenir, une autre forme de la lutte de la mémoire et de l'organisation nous est offerte par la modification des actes et de la conduite. Elle se rattache évidemment de très près à la modification des idées et des sentiments.
Toutes les expériences que nous faisons, toutes nos émotions, nos idées, nos impressions, nos per-
ceptions mêmes tendent à déterminer dans quelque mesure, Torientation générale ou les détails de notre conduite, à nous inviter à certains actes, à modifier nos manières de réagir, nos habitudes, à leur donner l'occasion de s'exercer, à les empêcher d'entrer en activité. La douleur éprouvée en avalant une cuillerée de potage trop chaud nous apprend à ne pas nous hâter, manquer d'être écrasé par une voiture modère la marche et nous rend prudents. Parfois encore, nous pouvons savoir à quelle occasion s'est produite la transformation ou la naissance de nos habitudes. Bien qu'un grand nombre de détails aient été perdus, une partie de l'association par contiguïté primitive a pu se conserver. Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance, je me suis brûlé le doigt en l'appuyant, sur une barre de fer dont l'extrémité était rougie au feu, trop près de la partie la plus chaude. J'appris ainsi que le fer pouvait, sans être porté au rouge, être assez chaud pour nous faire soufiFrir, et mes habitudes se ressentirent de celte découverte. Bien des circonstances de ce petit événement ont disparu de mon esprit et je ne pourrais dire la longueur de la tige de fer, l'heure, le jour ni même l'année où je me suis brûlé; je mt rappelle le fait même, sous sa forme abstraite, et ma douleur un peu étonnée. Mais d'autres faits ont pu agir comme celui-là et contribuer de la même manière à régler ma conduite et je les ai oubliés. Pour beaucoup d'autres manières d'être je ne saurais dire aucun fait précis qui ait aidé à les créer, et
de même pour beaucoup de faits concrets que je pourrais me rappeler, je ne pourrais savoir comment et jusqu'à quel point ils sont intervenus pour diriger mes actes et former mon caractère.
Nous ne nous rappelons pas davantage les actes qui, peu à peu, par leur organisation, par leur simplification, construisent nos tendances. Tous les pas que nous avons faits ou ébauchas avant de pouvoir marcher, nous les avons à peu p^ès oubliés, les premières cigarettes que nous avons fumées, les alphabets épelés, que nous en reste-t-il? Quelques vagues images très incomplètes, quelques impressions conservées, on ne sait trop pourquoi, à travers la vie. Qu'est-ce que tout cela, en comparaison de tous les mouvements oubliés, de tous les actes disparus?
En revanche, la tendance qu'ils ont créée s'est maintenue souvent et développée. Et nous retrouvons ici sous une forme plus aisément visible à la plupart des observateurs, ces états abstraits et généraux dont la formation est un des grands effets de la lutte de l'organisation contre la mémoire et que nous avons déjà rencontrés dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre affectif. Nos habitudes, nos tendances sont, dans Tordre de l'action, l'équivalent de nos idées générales et de nos sentiments abstraits. Elles marquent une disposition à l'action qui s'incarnera dans des séries d'actes et qui peut aussi se combiner avec d'autres tendances. Sans se réaliser elle-même, elle agira sur les autres pour les modifier, pour en arrêter comme pour en faciliter le développement.
LA MÉMOIRE EN GÉNÉRAL 14d
De même nos idées générales et nos sentiments abstraits peuvent s'incarner dans des images plus concrètes ou dans des états affectifs plus spéciaux, comme ils peuvent, sans se concréter, influencer le développement des autres états de Tesprit. Je n'ai pas besoin de penser à tous les gens dont j'ai appris la mort pour être certain de mourir un jour moimême, ou d'évoquer des impressions concrètes, des émotions déjà éprouvées pour éviter un acte qui froisserait une personne que j'aime, et je n'ai pas besoin non plus de penser à aucune expérience concrète pour marcher ou pour éviter un tramway dans la rue.
Visiblement, en certains cas, un fait quelconque, une émotion, une impression un peu vive, une réflexion parfois ébauche immédiatement une tendance. La saveur agréable que nous trouvons à un fruit la première fois que nous le goûtons nous dispose à en manger de nouveau quand l'occasion s'en présentera, et même à provoquer cette occasion. Nous constaterons la formation de cette tendance en disant : « J'aime ce fruit ». Bien entendu l'occasion concrète qui détermine cette formation n'en est qu'un facteur parmi beaucoup d'autres. Elle agit en se combinant aux tendances déjà existantes, à qui elle donne une forme nouvelle, plus concrète ou plus spéciale. Si la vue d'un tableau fait naître une vocation de peintre, c'est que des conditions de cette vocation existaient déjà, que des aptitudes encore ignorées reposaient depuis longtemps dans
le cerveau du futur artiste. Et à défaut de cette occasion, une autre très probablement les aurait fait épanouir. Cependant ce rôle de l'occasion peut varier beaucoup et prendre une importance considérable pour déterminer telle ou telle forme de tendances chez un esprit riche, et assez sensible.
La lutte de l'organisation contre la persistance et le retour des agglomérations d'états de conscience tels qu'ils se sont produits présente donc partout les mêmes caractères. Nos actes, comme nos sentiments et nos pensées s'oublient et disparaissent en laissant une trace, une forme générale qui se développe et se condense en s'adaptant à de nouvelles circonstances, en se compliquant à certains égards, mais en se dépouillant des petits faits concrets, des formes spéciales qui les accompagnent ou les revotent d'abord. Ils ne se rapprochent de l'état parfait qu'à cette condition. Non seulement les tâtonnements du début doivent disparaître, mais souvent aussi les détails de nos premières actions qui doivent être remplacés par d'autres, et disparaître de l'esprit où ils sont inutiles quand ils ne deviennent pas dangereux.