‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 30 sur 32 · XL · texte numérisé non relu

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Nous pouvons apprécier maintenant l'ensemble de l'évolution par laquelle l'organisation se substitue à la mémoire. Les éléments psychiques variés, hétéro-

gènes, incohéreDts sont unis à chaque instant par leurs relations de contiguïté, ou plutôt de simultanéité. Ils sont rattachés les uns aux autres par Tunité de la céneslhésie, par Tensemble systématisé, en partie conscient et inconscient en grande partie, que produisent à chaque instant le fonctionnement de Tesprit et du corps, la vie mentale et la vie organique. Cet état systématisé qui n'est pas suffisamment connu encore, malgré son importance, ni môme suffisamment désigné, qui se manifeste à notre sens intime par le sentiment de Tunité actuelle du moi, et que j*ai déjà dû signaler plusieurs fois dans cette étude, forme une sorte de réseau vivant, un système actif. Il embrasse et unit^ dans une certaine mesure, des impressions, des perceptions, des émotions, des idées, qui arrivent à Tesprit à peu près en même temps et forme ainsi une sorte de conglomérat psychique. Il est ainsi, sans doute, une des principales causes de l'association par contiguïté qui se ramène dans tous les cas, à une association systématique élémentaire. Une impression, en rappelle une autre, qui n'a rien à faire avec elle, par l'intermédiaire de l'état cénesthésique commun auxquels elles sont toutes deux rattachées si elles se sont produites en même temps. Cet état crée donc une tendance de toutes les impressions simultanées ou successives à renaître ensemble, quand elles se rattachent à lui et parce qu'elles s'y rattachent, il tend à les maintenir associées, par sa systématisation propre et par les liens qui Tunissent à chacune d'entre elles. Quand un des

éléments unis par lui vient à reparaître dans l'esprit, il tend à y rappeler aussi les autres, et quand il y réussit, c'est un fait de mémoire qui se produit.

Mais bien des causes viennent afifaiblir ou ruiner cette influence de la contiguïté, cette force systématique élémentaire maintenant unis des phénomènes psychiques que la vie de Tesprit utilisera bien mieux en les séparant. Et peu à peu, en effet, ces éléments se dissocient, s'égrènent, suivent des fortunes différentes. Il en est un grand nombre qui disparaissent et qu'on ne revoit plus. Ce sont en général les plus faibles, ceux qui ne se sont produits qu'une fois, qui n'ont tenu aucune place importante dans la vie, qui ne serviraient plus à rien. Peut-être ont-ils laissé quelque trace et ne sont-ils pas morts tout entiers; peut-être quelques parcelles en subsistent encore, à peu près invisibles, méconnues, capables pourtant de ressusciter la vision oubliée, l'émotion disparue. Mais pratiquement, ils n'existent plus.

D'autres ont survécu, mais se sont séparés du groupe primitif. Ils sont allés s'associer à d'autres systèmes, comme des hommes qui ont laissé pour toujours leurs camarades de classe et font leur tâche sociale sans s'occuper d'eux. Les images, les idées se sont incorporées à des théories, à des créations existant déjà et qu'elles ont complétées. Avec les émotions et les sentiments elles ont transformé notre manière de penser, de sentir et d'agir. En se combinant aux tendances déjà organisées, en les développant, en les modifiant, en les arrêtant, ces éléments

ont provoqué toute une série de phénomènes coordonnés et contribué à cette adaptation continuelle qu'est notre vie mentale. Mais à mesure qu'ils contractaient ou qu'ils provoquaient de nouvelles associations et qu'ils entraient plus profondément dans l'organisation mentale, ils se sont séparés de leurs premiers compagnons. Ils ne les évoquent plus, ils ne sont plus évoqués par eux. La mémoire a disparu, — non pas complètement, — devant l'organisation conscie.nte et les progrès de la systématisation. L'analyse et la synthèse ont fait leur œuvre. Le morceau primitif, l'agglomération d'états plus ou moins incohérents unis par la même cénesthésie, ou, en d'autres circonstances, par une habitude plus ou moins longue, ce bloc disparate a été cassé, dissous, digéré, assimilé. L'association systématique a triomphé de l'association par contiguïté. Ou, pour parler plus rigoureusement, l'association systématique générale, celle qui constitue la vie d'ensemble de l'esprit a triomphé de l'association systématique élémentaire, représentant la vie indépendante des éléments psychiques. Et cette organisation ne se fait pas comme on paraît l'avoir admis, par le développement de la mémoire, par la répétition des faits, mais bien par un ensemble très compliqué d'analyses et de synthèses partielles dirigées vers des fins convergentes par l'activité inconsciente et instinctive ou consciente et voulue de la personnalité.

La vie sociale nous présente bien des phénomènes analogues. Les élèves d'une même classe sont unis

pendant leur enfance par d'élroites habitudes communes. Us étudient ensemble, vivent ensemble, et souvent habitent une même demeure. C'est une sorte d'association par contiguïté due en partie aux hasards divers qui les a réunis là, maintenue par une organisation sociale, qui joue ici le rôle de la cènesthésie dans l'association psychologique et pur des raisons spéciales très nombreuses qu'il n'est pas utile de détailler ici. Ces enfants acquièrent ainsi un fonds commun d'idées et de sentiments qui, joint aux solidarités diverses développées par la vie commune, les unit assez étroitement. Cependant, leur étude faite, chacun s'en va de son côté, il en est qui ne se reverront jamais, l'activité de l'un ne provoque plus du tout de la môme façon l'aclivité de l'autre. Il sont séparés, dispersés, le bloc primitif est analysé et les éléments en sont engagés dans d'autres synthèses, administrations, familles nouvelles, métiers, qui les utilisent et les absorbent, l'activité sociale comme l'activité mentale, rompt sans cesse les associations par contiguïté pour les remplacer par une organisation supérieure. Et les deux phénomènes sont, par leurs traits généraux, exactement pareils.

Mais, ni dans un cas, ni dans l'autre, l'association par contiguïté, la vie indépendante des éléments, les premières formes de la mémoire ne disparaissent complètement et c'est cette survivance dont il faut voir les raisons et le caractère général dans la vie de l'esprit.

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