‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 8 sur 32 · Id., partie II, livre VIL · texte numérisé non relu

Id., partie II, livre VIL

impressions. « Ma plus douce occupation, dit-il, était de relire dans mes cahiers ce qui m'était arrivé les années précédentes: cette lecture me rappelait tout ce qui m'avait plu, tout ce que j'avais aimé, surtout Colette..... Les jours où je lui avais parlé me redevenaient présents; je versais des larmes, je lui étais plus fidèle absente que lorsque je pouvais la voir et lui parler tous les jours I Je poussai des cris aux dates de ces entretiens que j'ai rapportés et trop bien gravés dans ma mémoire pour que jamais ils s'en effacent... Mais elle vivait encore; je croyais la revoir un jour, être son frère, mes larmes étaient délicieuses!... Je m'écriais : ô femme divine... etc*. » A un moment de sa narration, il s'interrompt pour écrire en note : « Ho 1 ho ! je fonds en larmes en relisant ce trait; le 27 mai 1788, au bout de trente-trois ans ! Je fonds en larmes le 12 Auguste 17901 le 12 mai 1791! le 5 décembre 1794, en casant ! le 12 février 1795 en lisant la tierce" I » (Rappelons-nous que Restif était imprimeur). Que la composition même de celle note fasse d'ailleurs ressortir un caractère un peu artificiel, voulu, et tout au moins l'air en quelque sorte cultivé de cette émotion, je n'en disconviendrai pas, mais il ne faut pas oublier l'époque à laquelle écrivait et sentait Restif, et l'affectation de sensibilité qui fut à la mode.

1. Restif de la Bretonne, Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé. Édition Liseux, t. VIT, p. 75.

Paulhan. — Fonct. de la mém. 2

C'est peut-être encore Taine qui nous donne la notation la plus précise et la plus explicite de la mémoire affective la plus fidèle. Son cas qui n'a pas été mentionné, à ce que je crois, dans les travaux récents sur la question, est d'autant plus précieux qu'il vient d'un psychologue de valeur et ami de l'observation exacte, qu'il n'a pas été exposé par lui à propos du sujet même qui nous occupe et pour soutenir une thèse sur ce sujet, et, enfin, qu'il nous montre une certaine indépendance de la mémoire affective par rapport à la mémoire intellectuelle, avec prédominance de la première. Pour ces raisons je le considère comme très important quoiqu'il ait passé inaperçu, sans doute parce qu'il était, précisément, cité dans un ouvrage n'ayant pas trait directement à la mémoire affective. «Pour mon compte, par exemple, écrit Taine, je n'ai qu'à un degré ordinaire celle (la mémoire) des formes, à un degré un peu plus élevé, celle des couleurs.... Même dans les résurrections involontaires qui sont les plus vives, je ne suis qu'à demi lucide; le fragment le plus visible et le plus coloré surgit en moi sans éblouissement ni explosion; comparé à la sensation, c'est un chuchotement où plusieurs paroles manquent à côté d'une voix articulée et vibrante. La seule chose qui en moi se reproduise intacte et entière^ c'est la nuance précise d'émotion^ âpre^ tendre^ étrange, douce ou triste, qui jadis a suivi ou accompagné la sensation extérieure et corporelle; je puis renouveler ainsi mes peines et mes plaisirs les plus compliqués et les plus

délicats, avec une exactitude extrême et à de très grandes distances; à cet égard le chuchotement incomplet et défaillant a presque le même effet que la voix*.» Voici encore un fait tiré du Journal des Goncourt : « Nous avons hâte d'en finir avec les épreuves de Germinie Lacertëux. Revivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C'est comme si nous réenterrions cette morte... Oh I c'est un bien douloureux livre sorti de nos entrailles... Même matériellement, nous ne pouvons plus le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit : les choses du bouquin et leur horreur, nous cachent les fautes et les coquilles* ». Ceci pourrait nous amener à rappeler les faits de composition littéraire dans lesquels la mémoire affective intervient. Ils sont nombreux et assez connus. Je n'y insisterai pas.

J'emprunterai enfin à Berlioz quelques lignes de ses Mémoires. On connaît la sensibilité frémissante et bouillonnante du célèbre compositeur. Il n'est pas étonnant que ses émotions si intenses aient pu reparaître avec vivacité. C'est un des cas où la mémoire affective se rencontre avec un type émotif bien marqué.

« Je voulais, écrit Berlioz, (singulière soif de douleurs) saluer le théâtre de mes premières agitations passionnées ; je voulus enfin embrasser mon passé tout entier, m'enivrer de souvenirs, quelle que dût

1. Taine, De l'Intelligence, 4« édition, p. 78-79 (Paris, Hachette).

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