‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 9 sur 32 · Journal des Goncourt, U, p. 231-232 (Paris, Charpentier · texte numérisé non relu

Journal des Goncourt, U, p. 231-232 (Paris, Charpentier

SO LA PONCTION DE Lk MÉMOIRE

en être la navrante tristesse. Je sens bondir mes artères à ridée de raconter cette excursion.

« Je veux le faire cependant, ne fût-ce que pour constater la persistance de certains sentiments anciens, irréconciliables en apparence avec des sentiments nouveaux, et la réalité de leur coexistence dans un cœur qui ne sait rien oublier,

« Cette inexorable action de la mémoire est si puissante chez moi que je ne puis aujourd'hui voir sans peine le portrait de mon fils à Tâge de dix ans. Son aspect me fait souffrir comme si, ayant eu deux fils, il me restait seulement le grand jeune homme, la mort m'ayant enlevé le gracieux enfant.

a A la montagne maintenant.

« Trente-trois ans se sont écoulés depuis que je l'ai visitée pour la première fois. Je suis comme un homme mort depuis ce temps et qui ressuscite. Et je retrouve en ressuscitant tous les sentiments de ma vie antérieure, aussi jeunes, aussi brûlants...

« Je monte, je monte, et au fur et à mesure que mon ascension se prolonge, je sens mes palpitations redoubler... J'aspire cetair qu'elle a respiré... Ah!... Un cri, un cri, un cri qu'aucune langue humaine ne saurait traduire est répété par l'écho du Saint- Eynard. Oui, je vois, je renais, j'adore... le passé m'est présent, je suis jeune, j'ai douze ansi La vie, la beauté, le premier amour, l'infini poème ! je me jette à genoux, et je crie à la vallée, aux morts et au ciel: « Estelle I Estelle I » et je saisis la terre

dans une étreinte convulsive, je mords la mousse... un accès d'isolement se déclare..., indescriptible... furieux... Saigne mon cœur, saigne, mais laissemoi la force de souffrir encore *. »

Voilà quelques faits. Us sont plus que suffisants, à mon avis, après tous ceux qu'on a déjà cités, pour constater une fois de plus la réalité de la mémoire affective. Mais il faut examiner leur signification et leur portée. Cela nous donnera l'occasion d'en rappeler ou d'en citer quelques autres.

1. Mémoires de Hector Berlioz^ II, 322-325 (Paris, Calmann- Lévy).

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