‹ La fonction du poèteChapitre 11 sur 48 · ESCHYLE I · texte numérisé non relu

ESCHYLE I

et grand comme eût été Dieu même ? N'est-ce pas au poète qu'elle dit :

O César ! un esprit sublime est dans ta tête ; Sois fier, car le génie est ta couronne à toi ? (1 )

Cette reine n'est peut-être que l'épouse du duc d'Orléans, Hélène de M ecklembourg, admiratrice du poète qui eut pour elle, jusque dans l'exil, un culte respectueux (2). En 1839, V. Hugo confiant dans la génération nouvelle, écrit à un de ses représentants : « Le jour où entre le parti de la Restauration et le parti de la Révolution, le parti de la Civilisation surgira, ce jour-là sera votre jour. » Il ajoute: « Ce parti-là, ce sera vous (3).» Le poète en sera lui-même le chef, centre et soleil des esprits, comme le fut Louis XIV, pour qui il professe alors une sympathie profonde (4). Bien loin de croire que la rêverie nuit à l'action, que la contemplation de la nature l'écarté de la pratique des affaires, il déclare dans ses lettres du Rhin « que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l'heure, mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent parmi les hommes ».

Il va bientôt le prouver. Au mois de janvier 1841, après plusieurs assauts, il force la porte de l'Académie, il y pénètre sur la tombe de son farouche adversaire, le peu classique Népomucène Lemercier. Mais la question du romantisme est depuis longtemps réglée et il lui agrée médiocrement de restreindre son rôle quand une tribune pour la première fois fait entendre sa voix au pays tout entier. Ce qu'il célèbre dans Lemercier c'est le citoyen qui sut résister à Napoléon, ce qu'il examine, au seuil

(1) Ruy-Blas, Acte III, scène ni, p. 101.

(2) C. Peeeetan. — - Victor Hugo homme politique, p. 86, 88 et sq

(3) Correspondance 1836-1882. — A Etcheverry, 27 février 1839.

(4) Le Rhin, I, p. 129.

l3o VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE

de l'Académie, c'est la puissance des écrivains qui ont donné à la France, au-delà de ses frontières visibles, des frontières invisibles se confondant avec les bornes mêmes du monde civilisé. Leur tâche actuelle est de propager la civilisation, surtout à l'heure où, par la mort de Walter Scott et de Lord Byron, il n'y a plus dans l'univers que la littérature française qui reste allumée. Il refuse de ne voir dans l'Académie qu'une compagnie littéraire, un salon d'écrivains. Dieu a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme nouveau. Qu'on ne s'étonne donc plus de l'entendre affirmer à ses confrères : « Vous avez sur les cœurs et sur les âmes une influence immense. Vous êtes un des principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est déplacé depuis Luther et qui depuis trois siècles a cessé d'appartenir exclusivement à l'Eglise (1) ». Ce n'est pas un compliment de bienvenue, c'est un programme.

Deux domaines relèvent de ce nouveau concile : le domaine intellectuel et le domaine moral. Lien des esprits spéculatifs et des esprits pratiques, l'Académie peut faire pénétrer la pensée là où ne peut pénétrer le code. Les autres pouvoirs assurent la vie extérieure, à elle de gouverner la vie intérieure. Et dès lors il est assez naturel que parmi ses devanciers Victor Hugo salue celui qu'il considère depuis longtemps comme l'homme complet, celui qu'adolescent il célébrait par deux fois dans ses pièces d-^ concours académiques, Malesherbes, « à la fois grand lettré, grand magistrat, grand ministre et grand citoyen».

Victor Hugo mettait le pied sur la première marche de la Chambre des Pairs, mais il s- rait injuste de lui reprocher avec V. de Laprade de chercher à « donner pour étui à sa lyre un portefeuille de ministre », et assez ridicule de le renvoyer avec Salvandy à Jean- Baptiste Rousseau et à Clément Marot, en déclarant que la littérature n'a plus à conquérir le monde civilisé et que les nouvelles généra-

(L) Actes et Paroles. — Avant VExil, I, p. 63.

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