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tions, comme des enfants de famille, n'ont plus qu'à soutenir la fortune paternelle (1). Le poète a une ambition plus haute que la pairie et le ministère et il tient bon : « Tu as raison, écrit-il à Asseline, de voir en moi plus qu'un poète, un homme. Vois-tu la pensée c'est la grande Eglise, c'est la grande patrie (2).» A Charles de Lacretelle il se déclare « avant tout dévoué à la civilisation, à la pensée, à son pays (3) ». A Alphonse Karr, qui le raillait spirituellement de son ambition, il répond : « L'Académie après tout a été une grande chose et peut et doit le redevenir, grâce à tous les hommes de pensée et d'avenir. Je suis la brèche vivante par où ces idées entrent aujourd'hui et par où ces hommes entreront demain (4). »
Mêlée à tout, au naturalisme, à l'histoire, à la -philosophie, aux hommes et aux événements, l'âme du poète doit toujours être prête à aborder les questions politiques comme les autres, afïïrme-t-il dans la préface du Rhin au mois de janvier 1842. Il croit suivre la logique de sa vie : « N'avoir pas reculé dès le premier jour devant la laborieuse mission de l'écrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais. Gouverner les nations c'est assumer une responsabilité, parler aux esprits c'est en assumer une autre. Et l'homme de cœur, si chétif qu'il soit, dès qu'il s'est donné une fonction la prend au sérieux. Il sait que la persévérance est une force (5). » Toute la question était de savoir si ce n'était pas confondre les fonctions et les compromettre l'une par l'autre que de vouloir mêler à ce gouvernement spirituel une part de la direction politique.
Cette puissance sur les affaires était-elle utile à celui qui
(1) Institut de France. — Réponse de M. de Salvandy 1841.
(2) Asseline. — Victor Hugo intime. — Lettre de V. Hugo, 9 juin 1841.
(3) Correspondance 1836-1882, 10 juin 1841.
(4) Correspondance 1836-1882. — Lettre de V. H., 20 juin 1841.
(5) Le Rhin, I, préface, p. 2.
ambitionnait la royauté spirituelle, ou, pour lui donner son vrai nom, la papauté des esprits ? Sans doute tout se tient, mais à s'employer aux entreprises les plus différentes, le poète ne risque-t-il pas de s'asservir à des travaux inférieurs, de perdre son temps, sa vie, en des luttes sans profit pour son œuvre ou pour l'humanité ? Que gagne Apollon à bâtir les murs de Troie ? Combien ne faut-il pas remercier la Providence de n'avoir inspiré à Shakespeare que l'amour du théâtre, d'avoir donné à Virgile la timidité et l'amour de la retraite ! Victor Hugo n'a-t-il pas sous les yeux un exemple terrible d'un génie égaré ? Depuis 1833, depuis qu'il est entré dans le domaine politique, Lamartine méprise de plus en plus le divin don de la poésie, jusqu'à n'y voir qu'un simple passe-temps. « On ne doit donner, dit l'auteur de Jocelyn, à ces œuvres de complaisance de l'imagination que les heures laissées libres par les devoirs de la famille, de la patrie et du temps ; ce sont les voluptés de la pensée ; il ne faut pas en faire le pain quotidien d'une vie d'homme. Qu'est-ce qu'un homme qui, à la fin de sa vie, n'aurait fait que cadencer ses rêves poétiques, pendant que ses contemporains combattaient, avec toutes les armes, le grand combat de la patrie et de la civilisation, pendant que tout le monde moral se remuait autour de lui dans le terrible enfantement des idées et des choses ? Ce serait une espèce de baladin propre à divertir les hommes sérieux, et qu'on aurait dû renvoyer avec les bagages parmi les musiciens de l'armée. — Il y a, quoiqu'on en dise, une grande impuissance ou un grand égoïsme dans cet isolement contemplatif que l'on conseille aux hommes de pensée dans les temps de labeur ou de luttes. La pensée et l'action peuvent seules se compléter l'une l'autre. C'est là l'homme (1). » En 1838 il affirme : « La poésie est ce
(1) Lamartine. — Joceleyn. Avertissement, p. 6, p. 177 (Haclvtt 1888.)
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qui déborde du calice humain. On ne vit pas d'ivresse et d'extase. » La poésie n'est qu'une consolation rare et accidentelle de sa pensée. Après avoir déclaré que le sujet de son poème était la nature morale comme la nature physique était le sujet du poète Lucrèce, après avoir remarqué que le plus beau thème des chants de la poésie c'est l'âme et les phases successives par lesquelles Dieu lui fait accomplir ses destinées perfectibles, il avoue candidement que ses premières éditions sont de véritables improvisations et démoralise ses émules plus fidèles en les considérant comme des êtres privilégiés, des solitaires ascétiques de la pensée qui n'ont pas leur place dans le temps actuel, des égoïstes qui se mettent à l'écart de l'œuvre des siècles, de l'œuvre à laquelle tous doivent leur labeur, fut-elle une Babel ! (1) En 1839 il confesse que sa vie de poète n'était que le douzième de sa vie réelle. Il renie publiquement la Muse qui lui avait donné non seulement la gloire, mais le plus beau rôle qu'un homme pût désirer, celui de relever les âmes de ses contemporains abattues et desséchées par le scepticisme, celui de faire renaître en elles l'espérance avec la vie, de les tourner de nouveau vers les grands problèmes, non plus seulement avec l'analyse, mais avec toutes les puissances de leur être vibrant. Il oublie la beauté souveraine et bienfaisante de la poésie que les politiques avaient reconnue, devant laquelle les savants comme Cuvier s'étaient inclinés avec gratitude. Carlyle était plus profondément dans la vérité lorsqu'il rappelait le mot de Gœthe : « Le Beau est plus haut que le Bien; le Beau enveloppe en lui le Bien »; lorsqu'il posait la grave question aux Anglais : « Voulez-vous abandonner votre Empire Indien, vous Anglais, ou votre Shakespeare (2) ? »
(1) Lamartine. — La Chute d'un Ange. Avertissement, p. 2 (A. Lemerre, L885).
(2) Th. Carlyi,e. — Les Héros. — Shakespeare, p. 177.
l3.4 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE
Lorsqu'il montrait le grand poète, resté par son œuvre, à travers les siècles, le lien intime de ses compatriotes dispersés, et de même en 1840 Dante principe d'unité de l'Italie plus une que la Russie qui n'avait pas encore d*1 voix articulée.
Hugo n'est pas Lamartine, bien qu'il ait écrit : a Faire des vers, travail qui délasse, » et que ses recueils lyriques n'aient jamais été la réalisation d'un plan préalablement médité. Il ne veut pas dépouiller le poète pour faire triompher l'homme politique, mais le mettt à son rang, c'est-à-dire au premier, alors qu'on s'efforce de le resserrer dans le domaine étroit de l'imagination. La langue est une force sociale, il faut donc ménager ceux qui la possèdent. La pensée du nouvel académicien est que l'heure décisive de la civilisation va sonner. Il s'agit de savoir quelle est la nation qui prendra la tête du genre humain, qui réunira les peuples civilisés dans une même vie. Or le ciment des nations, c'est une pensée commune. Pas de pensée commune sans une même langue qui la fasse circuler dans les mots, qui sont comme la monnaie de l'esprit possédée tour à tour par chacun. Ce qui imprime l'effigie aux mots, crée la pensée commune, c'est avant tout l'art, la poésie, la littérature de la France, de Paris. Les autres capitales ne sont que des villes, Paris est un cerveau. La France mutilée n'a cessé de grandir depuis vingt-cinq ans de la plus réelle des grandeurs, la grandeur intellectuelle ; son esprit se substitue peu à peu à la vieille âme de chaque nation (1). C'est donc elle qui est appelée à guider l'humanité.
Jamais impérialisme intellectuel ne s'est affirmé avec une hauteur plus dédaigneuse de la force matérielle dans une formule plus ample et plus simple : « La résistance de l'Europe fera de la France une Rome de la civilisation future, affaiblie matériellement, mais moralement
(l) Le Rhin, III, Conclusion, p. 22-.
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agrandie, métropole de l'humanité, remplaçant sa vieille prépondérance militaire par un formidable pouvoir spirituel qui fera palpiter le monde, vibrer les fibres de chaque homme et trembler les planches de chaque trône, toujours inviolable par son épée, mais reine désormais par son clergé littéraire, par sa langue universelle au xixe siècle, comme le latin l'était au xne siècle ; par ses journaux, par ses livres, par son initiative centrale, par les sympathies secrètes ou publiques, mais profondes des nations (1). »
C'est bien une Rome nouvelle brillante de clartés avec son esprit, sa constitution, son clergé : mais qui est-ce qui sera au sommet de la hiérarchie sainte ? Victor Hugo le laisse entendre suffisamment en ajoutant : « Ayant ses grands écrivains pour papes, et quel pape qu'un Pascal ! ses grands sophistes pour antéchrists, et quel antéchrist qu'un Voltaire ! tantôt éclairant, tantôt éblouissant, tantôt embrasant le continent avec sa presse, comme le faisait Rome avec sa chaire, comprise parce qu'elle serait écoutée, obéie parce qu'elle serait crue, indestructible parce qu'elle aurait une racine dans le cœur de chacun, déposant les dynasties au nom de la liberté, excommuniant des rois de la grande communion humaine, dictant des chartes évangiles, promulguant des brefs populaires, lançant des idées et fulminant des révolutions (2) ! » Voilà le programme grandiose : la fonction du poète est d'organiser toutes les énergies intellectuelles de la France, car les nouvelles générations « sont littéraires comme elles étaient militaires sous l'Empire (3) », de les discipliner et de conquérir par elle l'esprit des peuples civilisés, d'effacer par conséquent les différences ethniques et nationales, et de constituer une vaste union euro- Ci) Le Rhin, III, Conclusion, p. 229.
(2) Le Rhin. III, Conclusion, p. 229.
(3) Le Rhin, III, Conclusion, p. 235.
péenne qui soit dans les temps modernes ce qu'avait été la chrétienté au moyen âge. Cette idée plus tard il l'appellera la République des Etats-Unis d'Europe. On comprend que, du haut de ce rêve, il puisse regarder Lamartine comme un émule, mais non comme un modèle. Pour réussir il faut que toute importance soit donnée aux écrivains ; aussi menace-t-il le gouvernement de Louis-Philippe et lui rappelle-t-il que la lumière qui éclaire peut incendier. Si la mort du duc d'Orléans le frappe si douloureusement, c'est que ce prince s'entourait d'hommes de lettres et d'artistes et que son avènement, pensait le poète, aurait été l'avènement des générations littéraires : car « fils de la Révolution il avait le respect de tout droit et l'amour de toute liberté ». S'il dit au Roi frappé par la mort dans cette chère espérance : « Dieu a besoin de vous, » c'est qu'il sent la stabilité politique nécessaire à la France pour qu'elle réalise des conquêtes civilisatrices marquées par Dieu. C'est pourquoi il s'effraie de voir l'Amérique surgir et la Rome du Seigneur mourir, « la matière prendre le monde à la pensée, » et interpelle Dieu hardiment »
Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux (1).
Qu'on relise la préface des Burgraves on s'apercevra rapidement que la grandeur du sujet, son caractère épique ont pour origine cette nouvelle conception de la fonction du poète : il veut lier dans l'admiration d'une même œuvre la France et l'Allemagne, et rappelle la lutt^ des Titans et la Thessalie d'Eschyle, pour affirmer qu'il y a aujourd'hui une nation européenne, comme il y avait au temps du tragique une nationalité grecque. « Toutes les nations policées appartiennent au même centre. » Il entrevoit le jour où sera accompli le magnifique rêve de
(1) Toute la Lyre, t. I, i, xxvi. Les Deux côtés de l'hori p. 66.. — Revue des Deux-Mondes, 15 déo. 1842.
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l'intelligence: «avoir pour patrie le monde et pour nation l'humanité (1) », et après son désastre dramatique, avec une tristesse fière, il consacre, comme Eschyle, son œuvre au temps. Si quelques années auparavant, il attaquait le privilège de Casimir Delavigne, consul à vie du Théâtre Français, tau pied de sa tombe il n'a plus que du respect et prononce un discours qui eut honoré la mémoire d'un Lamartine. Ce n'est pas son jugement littéraire qui a varié, mais son appréciation du rôle de l'écrivain. Pour exécuter son plan il glorifie devant le public tous ceux qui ont les instincts du magnifique avenir de travail et de concorde et s'efforce d'augmenter la vénération du peuple pour la haute fonction que la pensée exerce parmi les hommes (2).
En 1845 il aura la lourde tâche de recevoir à l'Académie Saint-Marc Girardin et Sainte-Beuve, deux critiques qui naguère se sont efforcés de rabattre ses prétentions. Dans cette lutte académique le poète est admirable.
Saint-Marc Girardin, en 1843, a publié son Cours de Littérature dramatique, critique du théâtre romantique au nom du bon goût et de la morale. Les Grecs, selon lui, s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme chrétien: nous semblons redescendre vers le matérialisme. Il voit dans les caractères de pères de Victor Hugo non des métamorphoses du type depuis Corneille, mais des altérations ; à son avis, de la Phèdre sort cette leçon austère et dure qu'il ne faut qu'une mauvaise passion pour perdre une âme ; Lucrèce Borgia au contraire ne donne qu'une leçon indulgente qui met le cœur de l'homme fort à l'aise (3). >
C'est l'heure de montrer au critique son injustice et sa partialité. Victor Hugo lui répond par un tableau
(1) Les Burgraves, Préface, p. 9.
(2) Avant l'exil, II, p. 185.
(3) Cours de littérature dramatique, t. I, in, iv, p. 165; xxn,p.339
élyséen de l'Académie qui domine l'Université comme les templa serena de Lucrèce. Reprenant son hymne en Fhonneur des lettrés, tête de la nation, chefs visibles d'un pouvoir spirituel redoutable et libre, il éclaire leur responsabilité par l'exemple d'Homère créant Alexandre, de Virgile calmant l'Italie, de Dante l'agitant, de Lucain l'insomnie de Néron, de Tacite faisant de Caprée le pilori de Tibère, et tout ému de la grandeur de la mission des écrivains dont le talent est une magistrature, le génie un sacerdoce, il les adjure de tout rapporter à Dieu, avec un accent de piété et de pleine autorité qui suffirait à révéler le chef suprême de la nouvelle littérature (1).
Sainte-Beuve engage une véritable bataille. L'ancien fidèle est en effet devenu très incroyant à la mission sublime des poètes. Il ne se fait pas faute de lui opposer une conception de leur rôle toute contraire, d'exalter Casimir Delavigne, homme de lettres accompli et qui n'a été que cela, «poète à la fois populaire et modéré..., bon ménager d'un grand renom..., qui eut offert en tout temps une existence littéraire bien distinguée et bien rare, laquelle le devient plus à la considérer aujourd'hui (2) ». Après des allusions à d'autres talents élevés qui poursuivaient et atteignaient ou manquaient la gloire, il en arrive à lancer des vers d'une désolante platitude à cause de l'épigramme qu'ils contiennent.
Que le littérateur se tienne dans sa sphère,
et ce sera avec une ironie voilée qu'il parlera de l'idéal des Lamartine et des Hugo : « Je conçois que le divorce entre les différentes applications de la pensée ait cessé de nos jours, qu'un noble esprit habitué à parcourir la région des idées en tous les sens ne renonce pas à sa part de
( 1 ) Avant l'Exil, I, p. 74.
(2) Institut de France. — Discours do Sainte-Beuve à l'Académie. 27 février 1845 .
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citoyen, à faire peser ou briller sa parole dans les délibérations publiques, à compter dans l'Etat », mais il louera avec conviction Casimir Delavigne d'avoir gardé, gravé au fond du cœur, l'antique programme d'Horace: «Quem tu Melpomene semel... »
Loin de suivre Sainte-Beuve sur ce terrain défavorable, de montrer tout ce que Melpomene interdit à ses nourrissons, de remettre à sa vraie place son rival défunt sans franche audace, Victor Hugo admirera, à travers ce fantôme, le poète lyrique et dramatique éducateur de la conscience humaine et gloire de la France. Il trouve dans les travaux mêmes de Sainte-Beuve l'occasion de proclamer sa foi nouvelle et de chanter la force qui jaillit de toute foi : « Qui que vous soyez, voulez-vous avoir de grandes idées et faire de grandes choses ? Croyez, ayez foi ! ayez une foi religieuse, une foi patriotique, une foi littéraire. Croyez à l'humanité, au génie, à l'avenir, à vous-mêmes... Il ne suffit pas de penser, il faut croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les actions saintes et en poésie, les idées sublimes ». Il semble qu'on entende en ces paroles comme un écho de ses premières théories de jeune homme. Sans partager la croyance catholique des Solitaires de Port- Royal, il affirmera que le penseur, au xixe siècle, peut avoir sa foi sainte, utile, et croire à la patrie, à l'intelligence, à la poésie, à la liberté (1).
C'est déjà remplir sa mission que de la proclamer avec cette force dans les circonstances les plus solennelles ; c'est déjà travailler à la fondation de cette Eglise littéraire de la civilisation que de sonner le ralliement de toutes les bonnes volontés et de leur prêcher la nécessité de la foi. Quelques semaines après cette séance célèbre, une ordonnance royale élève le poète à la dignité de pair de France (13 avril 1845). Si un scandale le réduit quelque
(1) Avant VExil, t. 1, p. 86.
temps au silence, dès qu'il peut monter à cette nouvelle tribune, il reprend son apostolat de la mission humanitaire et morale de la France, qui a, dans les choses de la civilisation, l'autorité que Rome avait et a encore dans les choses de la Religion. Il est vrai que cette distinction disparaît puisqu'il définit la civilisation : la religion appliquée. Pourtant ce n'est plus à Rome qu'il reconnaît la suprême domination spirituelle, mais à Paris qui peut jeter un prince en dehors du monde civilisé, comme autrefois la malédiction de l'Eglise pouvait placer un Empire au dehors du monde religieux (1).
Il continue partout sa prédication ; il célèbre, fut-ce sur la tombe d'un Frédéric Soulié, le rôle sublime de la nouvelle génération d'écrivains. Il convoque toutes les probités et toutes les intelligences à une croisade dont il est le Pierre l'Ermite en attendant d'en être le pape, l'Urbain II. Est-ce peur distinguer nettement les deux pouvoirs, les deux royaumes, le spirituel et le temporel, celui du Poète et celui du Roi, qu'il compose la Source où un aigle explique son entente cordiale avec le lion ?
Rois dans les mêmes lieux :
Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine Et je garde les deux. (2)
Ce serait une explication bien mesquine de cette audacieuse conception que d'y voir simplement de la vanité le dernier terme d'un orgueil s' exaltant de poème en poème, une folie de grandeur luciférienne sur le point d'éclater au milieu de la société indifférente à de si sublimes projets. Bien au contraire, l'idée d'un pouvoir spirituel à fonder ne cesse de hanter les esprits. Edgar Quinet en est possédé comme Auguste Comte, Victor Cousin s'efforce de l'établir par l'Université, et
(1) Avant l'exil, t. I, p. 98.
(2) Contemplations, t. I. L. m. vr. La Source. (Oct. L84Ô)
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Lamennais depuis sa rupture avec Rome tente de l'absorber dans son prophétisme. (1)
Aussi les critiques s'élèvent avec indignation ou douleur contre ces prétentions qui ne peuvent d'après eux que vicier le génie littéraire du xixe siècle. Saint- René Taillandier déplore la dispersion de l'armée romantique, la rareté des vocations littéraires, la stérilité des résultats, l'infatuation, l'absence d'idées et l'orgueil politique, mais il constate que la puissance des penseurs est une vérité désormais accréditée. (2)
« Ce qui se disait ainsi de quelques époques privilégiées nos poètes et nos romanciers se l'appliquèrent bientôt à eux-mêmes avec une candeur merveilleuse. Comment ne seraient-ils pas à leur tour les guides lumineux des générations nouvelles. Leurs prédécesseurs avaient ignoré les résultats de leur œuvre, eux connaissaient la portée infinie de l'arme ». Il prenait à partie Victor Hugo. « Ce maître de la forme et de la couleur s'est persuadé un jour qu'il remplissait un sacerdoce providentiel et au moment où il éblouissait ses lecteurs par les jeux de sa palette étincelante, il a cru qu'il les nourrissait de sa pensée. On ferait un recueil singulièrement curieux de toutes les strophes sonores, de toutes les interpellations adressées au poète, à cet être supérieur, divin, irresponsable, médiateur entre la Divinité et l'homme, et qui transmet au monde, comme le démiurge des Alexandrins, la lumière qu'il a puisée au ciel. » Le critique ne refusait pas de reconnaître le caractère utile d'une pareille pensée, il niait que le poète eût compris et rempli les devoirs impliqués dans cette fonction. « Il fallait se dire que la puissance est aux idées, aux convictions fortes, aux principes qui animent toute une vie et qu'enfin puisque cette influence des lettres est si grande, elle mérite bien qu'on
(1) Cf. E. Faguet. — Politiques et Moralistes (2e série).
(2) Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1847.
l'achète par d'énergiques efforts et de douloureux sacrifices». Il accusait le poète de s'être cru dispensé du travail, « de s'asseoir sur le trépied prophétique et de balbutier des lieux communs ». Le grief était singulièrement injuste qui visait un travailleur aussi acharné que Victor Hugo, un aussi infatigable apôtre de la responsabilité de l'écrivain, du respect de la vie humaine, de la mission morale de la France, du développement de la liberté par l'intelligence des choses et des événements. Lieux communs, soit, mais toutes les grandes idées sont des lieux communs où se rencontrent des âmes non communes. Qu'il y eut des faiblesses dans la vie de Victor Hugo, des alliages fâcheux dans son esprit, c'était évident: son devoir et sa grandeur consistaient à « augmenter et à épurer la quantité de lumière qui était en lui ». (1)
Pour comble d'incompréhension, Saint- René Taillandier lui reprochait de n'être pas guidé par une foi, par un principe qu'il voulut faire triompher. « Une idée, une foi, disait- il, ce n'est pas seulement le but vers lequel on marche, la lumière qui éclaire les mers orageuses, la boussole qui indique le chemin, c'est aussi le lest qui maintient le vaisseau dans sa belle attitude ». Sans doute, et tout l'effort de Victor Hugo depuis 1827 était justement, comme il le disait dans son discours sur la question polonaise, de s'élever au-dessus de la forme gouvernementale, de placer la souveraineté « non dans les dynasties ou les peuples, mais dans toutes les idées d'ordre et de justice, de vérité », avec cette lumière, la foi au progrès par le travail commun de V intelligence et de Vamour.
Gomment après les appels nombreux de Victor Hugo à ses émules, incriminer son orgueil personnel, sa prétention d'avoir un rôle tout à soi. (Qu'est-ce donc que mon
(1) Correspondance 1836- 18S2. — Lettre à S. Lapointe, mare
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rôle, s'il n'est pas tout à moi ?) Comment lui reprocher de n'avoir pas d'idéal qui le gouverne, à qui il doive son inspiration, dont il se reconnaisse l'humble interprète. Le critique écrivait encore : « Si une époque obéit à d'énergiques croyances, les plus hautains resteront à leur rang, et nul ne songera à usurper l'influence qui appartient à une société tout entière. Il faut être fier de son temps et modeste pour soi, il faut participer à la vie générale et échapper par là à cette adoration de soi-même qui a perdu tant d'honnêtes gens ». Mais Victor Hugo était en droit de lui répondre que depuis vingt ans il avait vu les croyances de la société s*écrouler et s'émietter ; son œuvre avait été justement de rechercher ce qui vivait encore, ce qui pouvait redonner de l'influence au groupe national dont il faisait partie. Il avait senti la nécessité de participer à la vie générale: aussi, pour cette œuvre de libération et de fraternité entreprise parles écrivains, cherchait-il à fonder une puissance spirituelle forte, indépendante, au-dessus de l'opinion. 11 pouvait répondre enfin qu'à cette heure même où il était attaqué si violemment il composait son livre des Misères, pour exalter les vertus évangéliques d'un saint évêqueet montrer comment, par l'influence de sa charité, une âme pure peut relever une âme tombée qui à son tour en relèvera d'autres. Quelques mois après, en janvier 1848, il donnait un démenti à cette imputation calomnieuse de se croire le seul appelé à travailler à son idéal, en remerciant du haut de la tribune le nouveau pape, Pie IX, d'avoir fait voir « que l'Evangile contient toutes les chartes, que celui-là qui a dans l'âme la vraie charité divine, la vraie fraternité humaine, a en même temps dans l'intelligence le vrai génie politique (l) ». Non pas qu'il fut redevenu catholique; il parle en allié et non en fils : Jungamus dexteras ; mais, s'il se croit le représentant de cette civilisa-
(1) Actes et paroles. Avant l'Exil, I, p. 121.
l44 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POETE
tion dont l'aïeule est la Grèce, la mère l'Italie et la fille aînée la France, il faut avouer que c'est remplir avec grandeur et non avec orgueil, son mandat de génie, que d'exprimer si magnifiquement son admiration pour un pape qui « en communiant publiquement avec les idées des peuples a fait faire en un jour un pas à la civilisation humaine». Confiant dans un roi ami, intelligent de la liberté et désireux de maintenir la paix universelle, dans un pape qui répond aux aspirations de son temps, dans une pléiade d'écrivains rayonnant sur le monde civilisé, dans son propre génie tout préoccupé des questions sociales et capable d'en découvrir et d'en glorifier les hautes solutions morales, Victor Hugo travaille dans le recueillement de sa chambre à son roman. « Non je n'ai pas changé, écrit-il à Louis Boulanger,
Je suis l'homme pensif que j'ai toujours été, Contemplant la nature, adorant la beauté, Fait d'admiration, d'étude et de prière. »
Gréé pour souffrir et vivre par l'amour, il sent en lui deux musiques
Dans la tête un orchestre et dans l'âme une lyre.
La fantaisie ne lui suffit pas, il a un but social
Je veux les peuples grands, je veux les hommes libres ; Je rêve pour la femme un avenir meilleur.... Comment guider la foule orageuse et pressée, Comment donner au droit plus de base et d'ampleur, Comment faire ici-bas décroître la douleur, La faim, le dur labeur, le mal et la misère.
Il médite sur les émeutes et sur les formes de gouvernement. Il lui semble que, si la République a pour elle la logique au point de vue de la spéculation pure, en France la monarchie a la raison, une nation devant se tenir à la forme sous laquelle son unité se développe. Il