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CHAPITRE VIII VOLTAIRE

Sommaire : Situation du poète en 1848. — Préoccupations sociales : le Roman des Misères. — La Révolution de 18'tS. — L'Evénement. — La candidature de Victor Hugo : La politique et la fonction du poète. — Le sénat de la Pensée. — L'attitude de Victor Hugo vis-a-vis de Louis Bonaparte. — La véritable ambition ilu poète et l'inévitable rupture. — Le coup d'État du -2 décembre is.'.i.

De 1848 à 1851, Victor Hugo s'efforça de constituer le parti de la civilisation, le vrai parti de l'avenir qui éviterait les deux écueils de la routine et de l'anarchie, la Restauration et la Révolution. Il est manifeste qu'il se crut appelé à être le chef de ce nouveau parti ; on voit moins clairement dans quelle mesure le génie, pour remplir sa haute mission poétique, avait besoin d'une situation politique aussi éclatante. Ces deux fonctions ne sont-elles pas incompatibles ? En tous cas, jamais il ne renoncera à la première pour atteindre à la seconde. Il reste fidèle non pas à lui-même, mais à cet idéal dont il se croit, si l'on veut, le premier serviteur.

Aussi refuse-t-il les offres de Lamartine ; il ne veut se mêler à la Révolution de Février que pour l'apaiser par son autorité morale (1). Il accepte la République, non celle de la Terreur, mais la République nouvelle de la civilisation, qui sera la communion de tous les Français dans le présent, de tous les peuples un jour dans le principe démocratique ; car « la grande question fondamentale

(1) Choses vues. Nouvelle série, p. 174. Les journées de février. (Calmann-Lévy, 1900).

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pour lui, n'est pas dans le mot République, elle est dans le fait démocratie ».

Le 11 juillet 1848, parait Y Evénement qui prend pour devise cette parole du maître : « Haine vigoureuse de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple (1) ». Le journal exprime la pensée du poète, bien que celui-ci ait déclaré aux rédacteurs : « Nous devons nous entr' aider, dans nos périls et nous isoler dans nos consciences ». Quand Louis Bonaparte entre en scène, l' Evénement le soutient, mais en espérant que ce grand nom qui appartient à la France se fera pardonner par la seconde république d'avoir tué la première, que cet élu des classes qui souffrent sera aussi l'élu des classes qui pensent et conviera à son œuvre les penseurs restés jusque-là dans leur isolement et dans leur fierté (2). A la veille des élections de mai, Auguste Vacquerie adjure tous les hommes de l'art et de la pensée de donner à Victor Hugo une majorité imposante, de le faire sortir de l'urne un des premiers : « Ajoutons à l'autorité imprescriptible de son génie et de sa parole l'autorité accessoire d'une élection universelle (3) ». « Tous ceux qui attachent quelque importance à la grandeur intellectuelle de la France écriront en tête de leur bulletin le nom de celui en qui l'intelligence s'incarne au moment présent de la façon la plus éclatante ». Le poète en effet a dénoncé le mal moral qui travaille la société, l'excès des tendances matérielles, et préconisé comme remède le développement des tendances intellectuelles ; il s'est offert comme médecin et a désigné son poste : « Il faut et c'est là la grande mission, la mission spéciale du ministère de Vinstruction publique, il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la conscience, vers le beau, le juste, le

(1) Avant Vexil, I. Séance des Cinq Associations, p. 137.

(2) Evénement 28 octobre 1848.

(3) Evénement. 12 mai 1849.

vrai, le désintéressé et le grand ». Ce qui manquait, ce n'étaient pas les intelligences, c'était l'impulsion sympathique, l'encouragement enthousiaste, conseillés en vain aux gouvernements précédents (1).

A l'action du ministère doit s'ajouter celle de l'Institut. Il demande l'achèvement du Louvre pour en faire une sorte d'édifice métropolitain de l'intelligence, le palais du Sénat de la Pensée, de l'Institut des génies qui rayonneront là où rayonnait le trône, remplaçant une puissance par une puissance, siégeant au milieu des galeries d'art, des bibliothèques, des inventions, de l'Industrie, cerveau de ce grand corps. Le Louvre devenait une Mecque de l'intelligence, attirant les visiteurs de toutes les parties du monde (2).

Aussitôt après la réélection de Victor Hugo (13 mai 1849), Y Evénement déclare opposer au parti de la résistance quand même, et du mouvement quand même, le parti du Progrès. Très réservé vis-à-vis du Prince-Président, le 13 juin, il ne rompit pas avec lui à propos d^ l'affaire de Rome, mais dit d'une façon un peu nuageuse : « Ce que la Révolution a fait pour le sol, ce que l'Empereur a fait pour la loi, il reste à le faire pour tout ce qui tient le milieu entre la réalité matérielle et la pure abstraction, pour la vie, pour la société, pour le peuple. Celui qui fondera cette unité suprême, celui qui dira son Fiat lux à la société restera grand dans V avenir pour avoir ainsi trouvé le troisième et dernier terme de la démocratie (3). Assez hostile aux socialistes, mais non moins ennemi des conservateurs, le journal n'a plus d'espoir que dans le parti des Bleus comme il l'appelle, parti dont Victor Hugo donne encore une fois le programme en ouvrant à Paris

(1) Avant l'Exil, t. I. Discours pour l'Encouragement aux lettres, p. 185, 186.

(2) Avant l'Exil, I, p. 222.

(3) Evénement. 27 juin 1819

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le premier congrès de la Paix. Il croit venu le temps « où la Providence va substituer à l'action désordonnée des agitateurs, l'action religieuse et calme des pacificateurs ». Devant le Conseil d'Etat il revendique pour les génies une morale supérieure et splendide qui n'est pas la vulgaire morale de l'autorité, mais la haute morale de l'avenir, « toujours qualifiée d'immoralité par la courte vue des contemporains (1) ». Quant au ministre de l'instruction publique, il lui confie non seulement les théâtres où s'élabore la morale supérieure des Corneille et des Molière, mais l'Imprimerie nationale, les musées, les sociétés savantes, les églises et les grandes constructions nationales. « Le pilote de l'intelligence ne saurait être placé trop haut ». On se doute que ce pilote selon le cœur de Victor Hugo, sortira de l'Institut suprême dont le Louvre est le palais, qu'il sera le chef du tiers-parti de la civilisation, et le représentant de tous les hommes d'art et de pensée.

Le 19 octobre le poète monte à la tribune, proteste contre les Radetzki et les Haynau, « qui font à la civilisation l'abominable injure de la défendre par les moyens de la barbarie (2) ». Il demande à la papauté de comprendre son peuple et son siècle et d'arborer le double drapeau cher à l'Italie : « Sécularisation et nationalité ». Il rompt avec la droite. C'est une équivoque que les événements dissipent et non une palinodie ou une défection. Victor Hugo s'est fait une idée peu catholique du rôle de la papauté. Déjà vers 1840 il avait eu le dessein de montrer dans une vision dantesque que toute la responsabilité des événements européens incombait à Grégoire XVI. En 1857 Pie IX remplacera Grégoire XVI et Louis Bonaparte Metternich ou l'Empereur Ferdinand (3). C'est en 1849

(1) Avant l'Exil, T, p. 236.

(2) Avant VExil, II. L'expédition de Rome, p. 17.

(3) Légende des Siècles. Edit. Imp. nationale

que le poète s'aperçoit que ni les principes, ni la conduite de la papauté ne correspondent à son idéal et il le déclare. Mais le Journal des Débats, un ami cependant, n'avait-il pas raison de lui rappeler les résultats immédiats de la politique libérale de Pie IX : l'assassinat de son ministre, le meurtre de ses amis, la profanation des temples les plus spécialement confiés à sa garde, la révolte, la trahison de ceux qu'il avait généreusement rendus à leur patrie, et pour sa personne enfin, la nécessité de se soustraire par la fuite aux balles parricides de ceux qu'il avait lui-même armés (1) ? Comment le poète qui oubliait tous ces faits pouvait-il prétendre à la gloire de l'homme d'Etat ?

Vite il se rend compte qu'il n'est pas possible de former le tiers-parti de la civilisation. Le plus court dès lors est d'entraîner le parti du mouvement dans la nouvelle voie. Il refuse de dire sa pensée intime : « Quand la flamme est faible, trop d'huile éteint la lampe. Il y a des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent. La nudité lumineuse de l'avenir blesserait ses yeux parce qu'il a perdu depuis longtemps et n'a recouvré que peu à peu le sens et le goût de l'idéal (2) ».

S'il eut l'espoir d'entrer au Conseil, le 1er novembre 1849 les dissipa. Il s'en consola en laissant dire que sa place n'était pas dans ce ministère transitoire, formé d'hommes obscurs, sans couleur et sans vitalité. « Son beau talent, disait la Liberté approuvée par Y Evénement, est réservé pour une combinaison forte qui soit à la hauteur des circonstances ». Le 2 novembre on annonce un Dix-huit Brumaire, le 4 Victor Hugo refuse d'aller à Londres, les débats qui s'engagent pouvant l'appeler à la tribune. Le 11 décembre son journal sonde le président : « S'apercevra-t-il que même dans les conditions d'une

( 1 ) Journal des Débats, 20 octobre 1 849.

(2) Correspondance 183G-1882. Lettre à M. d'Eichthal, 26 oct

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