‹ La fonction du poèteChapitre 15 sur 48 · VOLT AIRE · texte numérisé non relu

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constitution démocratique, il n'y a que deux utiles et glorieux personnages à jouer pour le chef d'un Etat : celui de Vhomme de génie qui prête à tous sa force, ou celui de Vhomme habile qui emprunte à tous la leur : celui de Napoléon ou celui de Louis XIV. Louis Bonaparte ne peut pas être le premier, saura-t-il être le second (1)? » On devine à qui cet homme habile doit emprunter de la force. L'Année 1850 est l'année terrible de Victor Hugo. A la tribune il s'efforce de distinguer l'Eglise catholique du parti clérical, rappelle la mission de la France, nation éclairante, réclame l'ordre vivant du progrès par le plein rayonnement de l'intelligence nationale, combat pour l'inviolabilité de la vie humaine,oppose la conscience à la raison d'état, défend la liberté sous toutes ses formes. Mais dans les luttes politiques on ne s'attarde guère à comprendre les principes et le développement moral de ses adversaires. Montalembert l'écrase de son dédain, d'autres lui reprochent ses vers royalistes de 1818. De la presse tombe le même déluge de critiques. Charles de Mazade le range parmi les hardis et malfaisants spéculateurs de l'imagination (2) ; Al. Thomas, dans un article qu'il intitule La Carmagnole oVOlympio raille sa croyance au règne des idées et traite la cervelle du tribun « de <av rne vide où tourbillonnent seulement de creuses rêveries et de malsaines fumées (3) » ; Cuvillier-Fleury conclut : « On arrive à la violence aussi bien par la méchanceté de l'esprit que par celle du cœur», et l'adjure de ne pas se mettre à la remorque du lourd navire qui part, chargé de l'attirail de la science, à la recherche des vérités sociales, mais de chanter du rivage le départ ou le retour (4).

(1) Evénement. 11 décembre 1849.

(2) Revue des Deux Mondes. De la Démocratie en littérature. Ch. de Mazade. 1er mars 1850.

(3) Revue des Deux-Mondes. Avril- Juin 1850.

(4) Journal des Débats. 1G juin 1850.

On conçoit que de telles attaques ne troublent pas Victor Hugo dans sa foi idéaliste à la fonction sociale du poète. Des amis plus intimes déplorent des luttes qui épuisent son temps et son ardeur et l'empêchent de terminer tant de belles œuvres commencées. Quand finira-t-il son roman des Misères, qui serait la victorieuse réponse aux Thomas et aux Cuvillier-Fleury ?

L'écrivain répond :

Pour achever ce vaste manuscrit, Il me faut avant tout ma liberté d'esprit.

Et c'est bien ce que prétendent tous les lettrés qui ont déploré son entrée dans la politique.

Quand un monde se meut dans le cerveau d'un homme, Il ne peut pas songer aux Jésuites, à Rome.

Il lui faut l'espace, le ciel, la solitude et la forêt muette :

Hélas ! on ne peut être en même temps poète Qui s'envole et tribun coudoyant Changarnier, Aigle dans l'idéal et vautour au charnier (1).

Ainsi il le reconnaît lui-même ; il y a incompatibilité de fonctions : on ne peut être poète-tribun. Comment se fait-il donc que l'aigle dans l'idéal consente à n'être que le vautour au charnier ? Il a subi l'influence de Lamartine. Il pense qu'il est des moments où le poète doit abandonner son rôle, si noble soit-il, pour travailler à la besogne de tous, et surtout prétend dépasser ceux qu'il coudoie et sortir de la lutte, grandi et populair» comme homme de pensée et d'action. Cette période de renouvellement profitera à son génie et à son œuvre, par le contact plus direct qu'ils prendront avec les hommes et les choses.

L'Evénement a continué d'avertir le président, il le

(1) Toute la Lyre, t. II. v. XII. Post-spriptum, p. 87.

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