VOLTAIRE
fera jusqu'à ce qu'il soit trop tard. « La forme nécessaire de la démocratie, dit-il, c'est la République ayant à sa tête non un fantôme titré, mais un homme de pensée et de liberté ». Au banquet de la Presse Victor Hugo a glorifié les serviteurs de l'intelligence, « les maîtres de l'avenir ». Le 29 juillet éclate sa déclaration de guerre à Louis Bonaparte. Dans la lutte engagée, son journal soutiendra toujours le pouvoir législatif contre le pouvoir exécutif ; en enregistrant la rupture entre le gouvernement et les artistes, il ajoute : « Pour ceux qui ne voient pas l'importance de cette rupture de Vart avec le pouvoir, nous ferons remarquer que, depuis vingt ans, il ne semble pas qu'il puisse y avoir de grande opposition sans un grand poète. Celle de 1830 avait Chateaubriand, celle de 1848 avait Lamartine, celle de la grande date prochaine aura Victor Hugo (i) ». Le poète lui-même annonce, sur la tombe de Balzac « que toutes les fictions se sont évanouies, que les regards se fixent désormais non sur les têtes qui régnent, mais sur les têtes qui pensent ». Il parle des dominateurs par l'esprit succédant aux dominateurs par le glaive et place le puissant romancier napoléonien, qu'il y consente ou non, dans la forte race des écrivains révolutionnaires (2). Le il décembre Y Evénement défendant la littérature contre ses insulteurs, donne une formule qui dut être pleinement approuvée par le Maître : « Nous reconnaissons la papauté de l'intelligence, ils reconnaissent la papauté d'une tiare. »
Aussi en défendant son fils poursuivi pour manque de respect à la loi, Victor Hugo ne s'abaisse pas à discuter les charges devant la Cour d'Assises. Il se réclame de Servan, de Voltaire, de Chateaubriand, de Royer-Collard qui furent les religieux échos de la loi des lois, de la conscience universelle ; il proteste avec la fermeté d'Antigone
(1) Evénement. 8 août 1850.
(2) Avant l'Exil, II, p. 192.
rappelant à Créon les lois non écrites. Ce n'est pas un père qui défend son fils, c'est le Génie entré dans le prétoire pour terrasser la loi de sang, suivant l'expression de Y Evénement (1).
De la hauteur où il se pose il n'y a plus de combat. Apollon perce ses ennemis de ses flèches d'or. Dans la discussion sur la révision de la Constitution, il lance une philippique indignée, déclare la République de droit naturel, annonce les Etats-Unis d'Europe, célèbre l'éducation des peuples par l'exemple de la France, adjure ses collègues de substituer aux questions politiques les questions sociales, au moment « où les hommes sérieux croient entendre distinctement le bruit monstrueux de la porte des révolutions qui se rouvre dans les ténèbres ». Pourtant ses craintes s'apaisent, Y Evénement, supprimé le 16 septembre 1851 a reparu sous le titre : Y Avènement du Peuple et Victor Hugo, grâce à l'abrogation de la loi du 31 mai, entrevoit l'arrivée, sans convulsions, ni violences, à un magnifique avenir de concorde et de paix, avenir inévitable. Deux mois après, Louis Bonaparte confisque brutalement cet avenir par le coup d'état du Deux Décembre. La période tribunitienne du poète est close.
On voit nettement ce qu'il a perdu dans cette tentative de conquête politique. Il n'a plus la situation privilégiée dont il parlait dans la préface aux Rayons et les Ombres, de l'homme dominant toutes les contingences et les querelles politiques et ne s'occupant que de hautes questions sociales ou de larges et profonds intérêts humains, il est devenu l'homme d'un parti. Sa sérénité, il le reconnaît lui-même, a disparu, il se plaint de ne pouvoir travailler aux Misérables et avouera plus tard qu'il avait commencé un recueil d'iambes contre Changarnier et
(1) Avant VExil, II. Pour Charles Hugo, p. 165.