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CHAPITRE IX JUYÉNAL

Sommaire : Le rôle du poète en 1852. — I. Réalisation de ce rôle dans ses œuvres: L'Historien. — Le Justicier. — Le Tribun. — Le Prophète. — L'Apôtre. — La foi de Victor Hugo. — II. Réalisation de ce rôle dans sa vie: Auprès de ses compagnons. — Devant l'Angleterre. — Devant l'Europe. — Développement de sa foi par la contemplation de la nature et la méditation de ses épreuves.

Cette catastrophe délivre Victor Hugo. En un instant sa conscience retrouve son centre de gravité, son avenir s'éclaire, un rôle magnifique s'offre à lui. « Quant à moi, pensait-il pendant les journées de lutte, je voyais mon devoir comme un flambeau... Je ne sais pas si nous vaincrons, mais il faut protester. Protester dans le parlement d'abord, le parlement fermé, protester dans la rue, la rue fermée, protester dans l'exil, l'exil accompli, protester dans la tombe (1) ». Il se sentait dans la main de la destinée veillant mystérieusement sur l'historien futur. « Elle le laisse se mêler aux exterminations et aux carnages, mais elle ne permet pas qu'il y meure, voulant qu'il les raconte (2) ». C'est en effet comme le Tacite de Napoléon III qu'il s'apparaît à lui-même. A peine arrivé à Bruxelles, il s'enferme dans ce Crime du Deux décembre. « J'ai un devoir, celui de faire l'histoire immédiate et toute chaude de ce qui vient de se passer. Acteur, témoin et juge, je suis l'historien tout fait ». Et il compose,

(1) Histoire d'un Crime, I, p. 203

(2) Histoire d'un Crime, II, p. 79.

recueille les dépositions, évoque les scènes auxquelles il vient d'assister, suit les événements de Paris, encore tout ému de la bataille. « Ce qui se passe à Paris me convient. Par l'atroce comme par le grotesque, cela atteint l'idéal des deux côtés. Il y a des êtres comme le Troplong et le Dupin que je ne puis m'empêcher d'admirer. Ils arrivent à la perfection de l'infamie... Je traiterai le Bonaparte comme il convient ; je me charge de l'avenir historique de ce drôle. Je le conduirai par l'oreille à la postérité (1). » En même temps il sent la supériorité de sa situation et veille à ne pas la compromettre. Avec Kossuth et Mazzini il personnifie en Europe la résistance au despotisme (2), aussi refuse-t-il de collaborer au journal que Louis Blanc veut fonder à Londres, pour ne pas se rattacher au passé d'autrui et compromettre son avenir par des complications étrangères. N'ayant trempé dans rien, ni connu le pouvoir, ni hasardé de théories, ni fait de fautes, mais tenu le drapeau levé et risqué sa tête (3), il espère s'isoler à Jersey, comme un burgrave dans son fort, et de là, foudroyant l'Empire avec une double librairie littéraire et politique, rassembler et dominer l'état-major de la démocratie européenn e. Il a manqué la Révolution de 1830 et celle de 1848, mais il a pleinement réussi celle de 1851. Dès les premiers jours de l'exil, il s'identifie à la Liberté, à la France : « Ce n'est pas moi qui suis proscrit, écrit-il, c'est la Liberté, ce n'est pas moi qui suis exilé, c'est la France... Je contemple et j'attends. Je suis vaincu, mais heureux (4). »

(1) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Mme Victor Hugo, 5 et 11 janvier 1852.

(2) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Mme Victor Hugo, 30 décembre 1851.

(3) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Mme Victor Hug^,

5 janvier 1852.

(4) Correspondance, 1836-1882. Lettre à M. Van Hasselt,

6 janvier 1852.

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Le 5 mai 1852, après un travail de jour et de nuit, il termine son histoire contre Bonaparte par un magnifique défi qui respire à la fois la joie d'être le champion suprême, la certitude de la victoire finale malgré les apparences, la force du justicier qui se sait l'élu de Dieu, la foi du génie en la vérité et la grandeur de son rôle. « Eh bien oui ! je donnerai un coup de pied dans la porte de ce palais et j'y entrerai avec toi, histoire ! Je dresserai un gibet haut de cent coudées, je prendrai des clous et un marteau et je crucifierai ce Beauharnais dit Bonaparte... J'engage donc le combat avec qui ? Avec le dominateur actuel de l'Europe... Louis Napoléon a dix mille canons et cinq cent mille soldats ; l'écrivain a sa plume et son encrier. L'écrivain n'est rien, c'est un grain de poussière, c'est une ombre, c'est un exilé sans asile, c'est un vagabond sans passeport ; mais il a à ses côtés et combattant avec lui deux puissances : le Droit qui est invincible et la Vérité qui est immortelle. Certes pour cette lutte à outrance, pour ce duel redoutable, la Providence aurait pu choisir un champion plus illustre, un plus grand athlète, mais qu'importe les hommes là où c'est l'idée qui combat ! Qu'est-ce que cela en effet ? C'est l'intelligence atome qui résiste à la force colosse. Oui j'attaque Louis Bonaparte, je l'attaque en présence de Dieu et des hommes, je l'attaque résolument, éperdûment, pour l'amour du peuple et de la France ! Il va être empereur, soit. Que du moins il y ait un front qui résiste ; que Louis Bonaparte sache qu'on prend un empire, mais qu'on ne prend pas une conscience (1). »

Il ne réussit pas à publier son livre : les éditeurs belges refusent le manuscrit. Sans désemparer, il se remet à sa table d'exilé et en cinq semaines compose un pamphlet alerte, puissant, qui profite de tout son travail historique : Napoléon le Petit, « une de ses meilleures choses ». Le

(1) Histoire d'un Crime, II, p. 209.

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poète n'est plus le vague pape des intelligences se posant lui-même sur le front une tiare douteuse et contestée., mais l'Impératif catégorique fait homme, la Conscience universelle, l'Absolu de Kant venant « se poser sur le succès triomphant d'un parjure et l'écrasant. » Tout l'ouvrage est dominé par cette haute pensée : un faux serment ne peut légitimer un pouvoir, ne peut être un facteur de progrès, ne peut entrer dans la destinée de la France, ne peut avoir l'avenir. Il met en demeure la conscience humaine de se réveiller et de sentir sa responsabilité, réfute et confond les partisans du crime nécessaire, cherche à éclairer paysans et soldats, poltrons ou complices, rappelle la gloire de la tribune française et s'élève contre l'absolution donnée au coup de force. Il retrouve la vigueur de Ruy Gomez ou de Job le Burgrave pour exalter la religion du serment : il affirme sa confiance dans le relèvement de la France, dans la revanche des martyrs du droit et dans le suprême triomphe de la Révolution. On entend à chaque page battre les ailes du poète renouvelé, on s'étonne que les chapitres ne se terminent pas en strophes et que ses malédictions ne se coulent pas dans le moule de l'ïambe. Lui-même sent bien qu'il ne fait là qu'une besogne préparatoire, il a hâte « de laver ses ailes dans l'azur de la poésie ».

En quittant Bruxelles il célébrait les Catacombes de la République « qui sont le berceau et non le sépulcre ». Or que faire dans les Catacombes, sinon se préparer par l'étude, la piété, la pureté des mœurs, la fraternité, la patience dans les épreuves, à conquérir le monde divisé, dégradé, égoïste et jouisseur. Ouvrier de la dernière heure, ne s'était-il pas réjoui de ce que cette heure fut celle de la persécution ? Après YHistoire d'un Crime et Napoléon le Petit, la tâche qui s'impose au poète est la glorification de cet idéal d'unité et d'amour pour lequel il souffre, l'exaltation de la République incomprise,

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outragée et méprisée, le rappel des grands héroïsmes qui l'ont fondée, la reconnaissance aussi des fautes qui l'ont compromise en même temps que le réveil des forces morales qui la rendront au peuple éclairé. Par caractère et par tempérament le poète était également appelé à remplir le rôle de justicier. L'indignation violente qui, dès 1820, l'avait dressé contre les plats courtisans de l'Empire et de la Restauration, qui, en 1829, l'avait enflammé contre les rois et les peuples indifférents aux tortures de la Grèce, qui lui inspirait en 1831 un mépris superbe des zoïles et lui faisait ajouter une corde d'airain à sa lyre, qui se contenait pour s'accroître, mais parfois souffletait quelque tribun hideux ou quelque traître vendant une femme, toute cette colère sainte, longtemps accumulée et longtemps réfrénée demandait à éclater, à se répandre, à brûler. Il fallait choisir : être le poète martyr ou le poète vengeur. Victor Hugo voulut remplir les deux rôles à la fois. D'octobre 1862 à octobre 1863, il se plongea dans ce bain de feu et en sortit avec un poème de fureur et d'amour qu'il intitula les Châtiments. Le livre s'ouvre par le tableau du guet-apens nocturne et de l'ignominie des corps constitués, l'anathème au prince assassin de la loi et l'invocation à la Muse de Juvénal ; il se ferme sur une vision lumineuse : la fraternité des peuples et l'épanouissement .de l'arbre saint du Progrès. Au justicier, qui dénonçait la nuit complice : Nox, succède le civilisateur et le prophète chantant l'aube ; Lux.

Comment Victor Hugo pût-il croire à l'union dans la même œuvre de ces deux inspirations divergentes ? Poète civique il comprit qu'il devait dégager du passé, les principes, les leçons et les exemples, indiquer à ses compagnons les obligations de l'heure présente, aux hommes de l'Empire les lourdes responsabilités de leur coup de force et en même temps préparer l'avenir en éduquant les

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esprits et en faisant resplendir la beauté de l'idéal à réaliser.

Le passé ne l'inspire guère. Harmodius légitime le tyrannicide, mais le poète s'insurge contre le conseil de cette âme barbare (1). L'égoût de Rome lui rappelle les brusques fins des Césars. Les hommes de 92 et les soldats de l'an II enseignent le véritable patriotisme aux prétoriens de l'obéissance passive ; le Dix-huit Brumaire explique les désastres de la retraite de Russie et de Waterloo, l'agonie de Sainte- Hélène et le succès de la parodie du second Empire ; l'indignation du peuple de 1830 fait honte au peuple résigné de 1851. C'est tout et c'est peu. Ni dans les républiques antiques, ni dans les résistances des Anglais, ni dans l'histoire de la jeune république américaine, ni dans les soixante années d'enfantement laborieux de la démocratie française, il ne trouve de leçons plus précises, d'exemples plus fortifiants.

Il se complaît au contraire dans sa colère contre les hommes de l'Empire. Il les accable, les piétine, les traîne dans la boue, ramasse pour les avilir des invectives jusque dans l'obscénité. Napoléon III salirait l'égoût, il insulte à la figure humaine, son nom est le dégoût des lèvres de l'histoire ; Pie IX devient la goule papale ; Yeuillot, qui s'était engagé à reproduire la page qui le concernait, dut reculer : le premier vers était une insulte à sa mère. Le président Dupin finit par être « on ne sait quoi... quelque vieille honte dont le nom s'est perdu ». Quant au nom du ministre Baroche il l'enveloppe d'un vers qu'on ne peut reproduire.

Certes il s'en faut qu'on puisse applaudir à cet incendie de fureur et de poésie (2). Il ne s'agit même pas de savoir, quand on admire cette profusion d'invectives, si Victor

(1) Châtiments, liv. III, xv et xvi (Le bord de la Mer. — Non).

(2) Pacl Stapfer. — Victor Hugo et la Grande Poésie satirique

■ n France, p. 188.

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Hugo n'a pas confondu l'incontinence avec la vraie force, l'éclat de la fièvre avec celui de la santé, ou, comme dit Macaulay « l'enflure d'une tumeur avec le renflement d'un muscle » ; mais si, conscient du rôle sublime que la Providence lui donnait et du progrès que la morale a fait depuis l'ère chrétienne, il ne compromettait pas sa fonction dans cette verve fangeuse et ne diminuait pas le respect dû à sa cause en revenant aux injures des héros d'Homère. Il nous est difficile de concevoir la beauté du martyr insultant son bourreau, du juge se colletant avec l'accusé ou du preux crachant à la figure de celui qu'il combat en champ clos.

Que le poète se déclare investi d'une puissance redoutable, qu'il mette les crimes au bagne de l'histoire, qu'il étreigne dans son poignet les malfaiteurs publics et ferme sur eux son livre expiatoire, soit ; qu'il prenne même le fer rouge du bourreau ou les étrivières du tourmenteur. Mais la Calliope qui « tient des registres d'écrou (1) » doit être austère et pensive comme la Melancholia d'Albert Durer, non injurieuse comme les marchandes d'herbes

De la Minerve étrusque échangeant les proverbes ;

le supplice infligé doit laisser sur le corps des plaies et des brûlures, non des traces ordurières.

On souffre d'autant plus qu'on voit l'exilé capable de remplir la haute mission de vengeur du droit, de juge froid ou d'héroïque belluaire, entrant brusquement dans la caverne du ravisseur pour l'écraser.

Secouant mon vers sombre et plein de votre flamme, J'entrerai là, Seigneur, la justice dans l'âme Et le fouet à la main (2).

(1) Châtiments, liv. I, xi. Oh! je sais qu'ils feront des mensonges.

(2) Châtiments, liv. II, vu. A l'Obéissance passive.

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Et l'on regrette qu'il n'ait pas tenu sa promesse de nous montrer la lutte de l'intelligence atome soutenue par le Droit et la Vérité seuls contre la force colosse, ni compris ce combat comme les «magistrats sinistres de l'acier».

Car le châtiment doit lui-même être correct,

affirmera bientôt avec raison le vieil Evïradnus. Et c'était en effet dans cette maîtrise de soi-même que se seraient révélées la force et la beauté du justicier.

Hugo répondra qu'il est en même temps que le champion du droit, le tribun du peuple ; son autre devoir est de réveiller la France engourdie, les bourgeois qui ne sentent pas « la baisse de l'honneur dans la hausse des rentes », les paysans qu'on mène voter en troupeaux, les vieux faubourgs qui, « tremblants comme des lâches, font semblant de dormir ». A ce Lazare il ne cesse de crier : « Lève-toi! » et il appelle au secours, comme les aïeux, l'insurrection sainte. Mais sa meilleure réponse, ou plutôt sa vraie compensation c'est l'exemple. Il redit ce qu'il pensait en 1848 : « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent », ayant au cœur quelque grand amour, ceux qui résistent au maître d'où qu'il vienne, qui affirment :

On s'illustre en bravant un lâche conquérant, Et le moindre du peuple en devient le plus grand.

Aussi pour que l'exemple soit plus émouvant, il s'engage à rester exilé tant que durera le régime de honte. Tout le monde connaît le fameux serment par lequel il jura de protester jusqu'au bout, dût-il rester seul. On doit se demander s'il n'était pas aussi imprudent que celui d'Hernani et n'écartait pas le devoir de rentrer en France pour faire triompher la cause sacrée de la liberté. En 1852 on ne pouvait qu'admirer l'entier sacrifice du poète martyr. Victor Hugo est pleinement dans ce rôle de héraut du peuple si longtemps et si ardemment désiré.

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