JUVENAL
Le retour de la liberté, qui se confond dans son âme avec le Progrès, excite sa foi d'apôtre, mais les attentats à la Justice l'effraient par leurs conséquences, comme jadis les infidélités du peuple élu terrifiaient les prophètes trop sûrs des vengeances divines. Devant l'irruption du deuil, du massacre, sa confiance n'est pas ébranlée, il maudit ceux qui ont semé cela sur l'avenir, mais il annonce l'inéluctable dénouement ; tandis que festoient les triomphateurs,
Arrive l'avenir, ce gendarme de Dieu (1).
Les lois éternelles rouvriront les portes mal fermées ; Jéricho s'écroulera. S'il appelle au secours la vengeance divine, aimant mieux voir couler son sang que croupir la boue, il clame des vers qui portent « à leur cime une lueur étrange ». Prophète, il annonce les désastres et voit déjà les armées en cendres emportées par la tempête :
L'épouvante se lève : Allons, dit l'Eternel.
Le prophète est aussi un apôtre, ce qu'il veut pour la France, c'est l'amour rayonnant,
La loi sainte du Christ, la fraternité pure.
Il est impossible que pour un misérable le monde recule en son chemin. Dans sa foi profonde Victor Hugo songe au lendemain du triomphe ; pas de représailles sanglantes, pas de nouveau Quatre-vingt-treize ; pas d'échafaud sanglant, même pour l'Empereur parjure. Déjà il célèbre le réveil et entonne l'hymne de joie :
Encore un peu de temps et ceci tombera, Dieu vengera sa cause.
Bientôt ce sera la République universelle, l'humanité prendra conscience de son labeur social et de l'effort individuel.
(1) Châtiments, liv. IV, xni. On loge à la nuit.
l66 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE
Nous vous verrons sortir de ce gouffre où nous sommes, Mêlant vos deux rayons, fraternité des hommes Paternité de Dieu! (1)
En 1853 cette confiance semble une amère dérision à ses compagnons, alors que l'Empire s'affermit de jour en jour au milieu de l'indifférence politique et des appétits de jouissances. Victor Hugo répond par un Credo dont les principaux articles sont épars dans ce vaste recueil. Il croit en Dieu et oppose l'argument de Job : « Puisque personne ne peut expliquer comment crée l'Eternel, comment ose-t-on lui objecter le chaos présent ? n II croit au tempérament moral de la France : si elle s'abaisse, s'avilit, recule, elle rachètera « par cent pas en avant chaque pas en arrière ». Les esprits du mal profitent de son sommeil pour attaquer la caravane, mais en sortant de sa caverne comme le lion, par son seul rugissement, le peuple dissipera ses ennemis et l'on reprendra la marche. Il croit aux génies providentiels accourant à chaque étape de l'humanité pour la guider : Jean Huss. puis Luther, puis Voltaire, puis Mirabeau (2). Est-ce que la nouvelle génération n'aura pas son guide, elle aussi, et le poète lui-même ne se présente-t-il pas pour entraîner tous ses contemporains dans la voie sainte ? car c'est le rôle de la poési e et de l'art, de hâter l'heure où la concorde serrera tous les hommes dans ses bras. Cette foi en la poésie s'unit à une foi non moins vive en la science. Tandis que le poète semble être le don spécial de Dieu aux hommes, le savant est le coopérateur continu à l'œuvre du progrès par la découverte des lois de la nature; car la natui dépit de la mer qui traîne les pontons et de la nuit, complice des coups d'état, n'est pas indifférente au bien et au mal, elle crie aux hommes :
Chacune de mes lois vous délivre. Cherchez
(1) Châtiments. Lux
(2) Châtiments, liv. VII, vin. La Caravane
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La fraternité des peuples s'ébauche déjà grâce au câble électrique. L'amas des faits crée l'idée d'où naît la vie et qui refait les mœurs, les cités, les codes, les religions. Progrès scientifique et progrès historique se tiennent donc et tous deux concourent au progrès humain (1). Serait-ce que Victor Hugo confond le progrès scientifique et le progrès social ? Croit-il à une évolution fatale et indépendante de l'effort moral humain? La question est importante. On sait que Vigny opposait à l'optimisme l'impassibilité de la nature et entrevoyait la haine séparant jusqu'à extinction de la race les deux sexes irrités. D'autres penseurs se sont demandés si l'humanité finirait comme un juste, comme un criminel ou comme un homme insignifiant et déclarent que le dénouement dépend de l'humanité elle-même. En 1853 Victor Hugo affirme que la victoire du mal et la dégradation morale de la France sont transitoires. Cette affirmation n'est pas irréfléchie, elle se fonde sur la valeur de l'épreuve. Le mal ne triomphe qu'en écrasant les justes, mais les souffrances accumulées des martyrs du droit finiront par constituer une force toute puissante qui l'emportera sur l'apathie générale. Voilà pourquoi il conclut en encourageant ses compagnons, en unissant dans une même affirmation sa foi en Dieu et sa foi dans l'épreuve :
Dieu nous essaye, amis. Ayons foi, soyons calmes, Et marchons (2) ;
les bannis et les martyrs se réveilleront au fond de leurs tombeaux pour baiser la racine de l'arbre saint du Progrès qui, grâce à eux, couvrira l'Europe et l'Amérique.
Ce Credo magnifique était digne d'inspirer toutes les pages de cette œuvre, de garder le poète des colères exaspérées, de le faire réfléchir sur sa responsabilité
(1) Châtiments, liv. VII, xin. Force des Choses.
(2) Châtiments. Lux.
l68 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POETE
personnelle dans la catastrophe et surtout sur les conditions nécessaires au relèvement d'un pays las de révolutions. Aède, justicier, tribun, prophète, apôtre, tous ces titres n'étaient-ils pas suffisants ? Pour conserver à ces chants leur austère beauté ne devait-il pas arracher de sa lyre
La corde injurieuse où la haine a vibré ?
Les notes aigres troublent à jamais la plusbelle harmonie, et c'est la punition du satirique que ses outrages fassent oublier son idéal et que ses victimes puissent lui renvoyer son propre distique :
Comme s'il s'y lavait, il piaffe en pleine boue,
Et, voyant qu'on se sauve, il dit : Comme ils ont peur (1).
Toutefois ce Juvénal n'insultait pas des morts. La République fraternelle qu'il chantait lui demandait toutes les tristesses de l'exil, et il réalisait la fonction qu'il célébrait, non seulement dans ses œuvres, mais dans sa vie, acceptant vaillamment les conditions de son rôle. Il écrivait à un ami : « Tenons-nous prêts aux évolutions futures des faits et des choses : soyons dès à présent l'homme-peuple et préparons-nous à être un jour l'homme-humanité (2) »; à Villemain : « Si toutes ces choses qu'on est convenu d'appeler le malheur et qui sont sur moi pèsent le poids d'un caillou dans le progrès humain, je bénis la destinée (3) ». Et enfin à David d'Angers ce mot sublime : « Enviez-moi, ma proscription est bonne et j'en remercie la destinée (4) ». On peut lui reprocher de n'avoir pas assez marqué dans les Châtiments la force de la tradition,
(1) Châtiments, liv. III, vn. Un autre.
(2) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Alphonse Esquiros, 5 mars 1853.
(3) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Villemain, 9 mars 1854.
(4) Correspondance, 1636-1882. Lettre à David d'Angers, 26 avril 1854.
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de n'avoir pas assez insisté sur le travail moral individuel, d'avoir trop simplifié le devoir de l'humanité, d'avoir exagéré le pouvoir civilisateur de la science, de l'art et de la poésie, et de n'avoir pas eu un seul regret de ses imprudentes glorifications de Napoléon. Jusqu'à quel point même n'était-il pas responsable de ce triomphe du coup d'Etat? est-ce que la théorie des hommes providentiels, des guides de l'humanité ne pouvait pas être retournée contre le poète. N'allait-elle pas être revendiquée par l'héritier du conquérant qui disait : « l'Empire c'est la paix ? >
A ces objections, Victor Hugo répondra que son but n'est pas! d'établir logiquement des théories, de fonder sur l'histoire des convictions sociales ou politiques, mais de prendre la crise que la France subit comme point de départ d'une ascension nouvelle de l'humanité. Satirique, politique, philosophe, poète, il est surtout prophète et apôtre, plus même que prophète et qu'apôtre, chef spirituel de l'humanité, médiateur entre elle et Dieu, fondateur d'une nouvelle religion. De là l'étrangeté et la beauté de ses attitudes. Grand prêtre, il multiplie ses enseignements, ses rappels et ses consolations. Sur le rebord des fosses ouvertes, il annonce la dissolution des mensonges, la grandeur de la femme future, la résurrection de la République brisant son sépulcre (1). Dans les banquets d'exilés, il célèbre la fraternité européenne, la fin des castes et des haines, il sacre Paris, Ville Eternelle, Urbs, décrit la dernière assemblée composée uniquement de créateurs et d'inventeurs, concile de l'intelligence, de l'art et de la science, Institut promulguant des lois découvertes et non plus imaginées (2). Au pied du gibet qui s'élève pour Tapner, devant la cour
(1) Pendant l'Exil, t. I. Sur la tombe de Jean Bousquet, de Louise Julien.
(2) Pendant VExil, t. I. 6e anniversaire de février 48, p. 141.
de justice qui juge l'espion Hubert, il proclame l'inviolabilité humaine et adjure tous ceux qui croient à T Homme- Dieu et ceux qui croient à l' Homme-Peuple de se joindre à lui (1). Quand ses compagnons sont expulsés de Jersey il s'associe à leur acte et se fait chasser avec eux. Enfin, au milieu des guerres qui éclatent, il ose même prononcer les paroles barbares des sacrificateurs antiques, dévouant les ennemis aux dieux infernaux. « Grâce pour les soldats ; mais quant aux chefs, faites ». Qu'on évalue la pression sur sa conscience de l'idée fixe d'une fonction suprême, de la solitude où il vit. de la persistance de l'exil qu'il a pu croire tout d'abord temporaire, mais qui, après l'année 1855, l'année qui devait être « ceuvée » est sans terme définissable, et l'on comprendra qu'il écrive : « J'habite dans cet immense rêve de l'Océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer et devant tous ces prodigieux spectacles... et toute cette énorme pensée vivante où je m'abîme je finis par ne plus être qu'une espèce de témoin de Dieu (2) ». Mais le somnambule ne se laisse pas dénouer par cette gigantesque oscillation de l'infini : s Ce qui ne flotte pas, ce qui ne vacille pas, c'est l'âme devant Dieu, c'est la conscience devant la vérité ». Voilà son point d'appui pour soulever le monde. Cette âme de l' Homme-Peuple, elle se fera connaître par les Contemplations, La Fin de Satan, Dieu, La Légende des Siècles et Les Misérables. Par toutes ses œuvres elle édifiera une vaste construction religieuse, elle tentera une synthèse des religions et s'efforcera à travers le relatif et le progressif d'arriver à l'absolu. Avec les Châtiments le poète est sorti des tâtonnements et des agitations du citoyen incertain de ses devoirs, il lui faut sortir égaleni ut des doutes et des inquiétudes du penseur que tourmentent
(1) Pendant l'Exil, I. Aux habitants de Jer9ey, p. 89.
(2) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Franz Stevens, 10 avril
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les problèmes de l'homme et de la destinée. Affermi dans son rôle de poète démocrate, il lui reste à établir sa puissance religieuse et, remplissant sa double fonction de tribun de la liberté et de prophète de Dieu, de se faire accepter par sa génération comme le véritable poète de l'humanité nouvelle.
Aussi s'apaise-t-il ; sa vie entre dans l'ombre de la mort : il accepte et admire son destin.
L'homme juste est plus beau terrassé par le sort, Et les soleils couchants sont des apothéoses.
Il laisse le monde ingrat et vain ne craignant que le blâme dé la conscience ; il en a fini avec le satire et il s'écrie ayant médité surSocrate, Brutus, et Jésus-Christ :
Il faut toujours quelqu'un qui dise : « Je suis prêt. » Je m'immole. Sans quoi, ma France bien aimée, La conscience au cœur de l'homme se romprait ; Peuple ! il ne resterait pas une âme allumée.
Je songe, ô Vérité, de toi seule ébloui ! Ai-je des ennemis ? J'en ignore le nombre...
Dieu ! si j'ai fait saigner des cœurs dans le passé, Que votre grande voix me courbe et m'avertisse ! Je demande pardon à ceux que j'offensai, Voulant traîner ma peine et non mon injustice (1).
(1) Les Quatre Vents de l'Esprit, t. II. — Le livre lyrique, XXXI II.