ÉZÉCHIEL
cette épopée, nous savons que le poème de Dieu au trois quarts composé, se trouvait à peu près tel qu'il nous est parvenu. Résultat de la foi religieuse de Victor Hugo, il explique son enthousiasme visionnaire : « Ecoutez, je suis Jean. J'ai dit à Dieu : « Jugez où nous en sommes.
Et Dieu m'a répondu : « Certes je vais venir (1) ».
Mais ce serait se faire une idée très fausse de cette poésie que de la considérer comme un torrent dévergondé qui s'échappe d'une imagination puissante, de croire le poète incapable de la diriger emporté qu'il est par le souffle irrésistible de Dieu. Une page de Toute la Lyre affirme bien cette possession. Victor Hugo déclare que c'est par devoir qu'il écrit toutes ces choses : il se demande si par hasard ce n'est pas la grande haleine des prophètes qui trouble sa pensée. L'Esprit fait ce qu'il veut, dit-il, je sens le souffle énorme qui souleva Elisée et j'entends quelqu'un qui me dit : Va! «Est-ce quej'obéis ? Est-ce que je commande ? » Mais il avoue ne pas savoir s'il est le cavalier superbe ou ou le cheval farouche, il n'ose décider; ou plus exactement il n'ose nier ni l'influence divine, ni le libre arbitre.
Je suis la volonté, mais je suis le délire (2).
C'est cette volonté énergique qui donne à tous ses poèmes religieux une valeur de raison. Non, il n'est pas une conscience éperdue dans une extase divine, mais une raison qui veut conquérir son propre mystère. Car l'homme a le devoir de ne pas attendre la venue du Seigneur, d'aller à sa rencontre, de monter de toutes ses forces vers lui, réconforté par cette double certitude qu'il peut atteindre les Vérités éternelles et que la puissance même de Dieu le soutient dans ce vol à Dieu.
(1) Contemplations, liv. VI, iv.
(2) Toute la Lyre, II, p. 82.
Il faut quelqu'un pour annoncer cette loi qu'il croit nouvelle. Qui en promulguera la beauté, sinon le poète du devoir et de la souffrance, l'ange du châtiment, l'âpre athlète, le mage effaré ? N'est-ce pas sa mission essentielle, supérieure. Sûr de sa vocation, sans qu'aucune menace ne l'intimide, il montera jusqu'aux portes visionnaires. A l'heure où il tente l'idéale ascension dans son poème de Dieu, il célèbre ce vertige sacré par une ode qu'il intitule Ibo (1) et qui est comme l'ouverture de cette symphonie héroïque, le Chant du départ religieux, la Marseillaise de la conscience exaltée. Elle devrait sonner le réveil en tête de sa nouvelle œuvre.
Est-ce bien sur la raison qu'il va s'appuyer pour remplir sa haute fonction de législateur de la conscience moderne ? Dès qu'il veut nommer Dieu, l'Esprit humain, l'Esprit Légion l'arrête et lui oppose la multitude des définitions données par les philosophes et les théologiens. Pourtant une voix reconnaît une force supérieure à la raison, c'est « le pouvoir suave et sinistre des chants ». Trophonius est devin, Amphion bâtit les villes, Linus dompte les tigres, Homère du fond de son tombeau pousse Alexandre, Isaïe appelle Sennachérib. Archiloque force Lycambe à se pendre, Tyrtée entraîne un peuple avec sa lyre. D'où leur vient à tous cette puissance ? De ce qu'ils sont des éléments de la stature du bien et du mal, des contemplateurs capables de pénétrer la destinée des peuples et les lois de la nature, de ce qu'ils cherchent le point fatal caché dans la mort où « tous les secrets se fondent en un seul ». L'homme se dissout ainsi dans le poète qui, par cette intimité avec l'être, devient plus qu'un prêtre, plus qu'un augure, plus qu'un pontife : un esprit. Supérieur aux savants, car non seulement il sait, mais il peut ce qu'il veut, il met sur la science le ciel, arrache le mal de l'âme méchante, glorifie les martyrs, apaise la
(1) Contemplations, liv. VI, u. Ibo.
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guerre civile, prend les cœurs lointains des peuples et les mêle,
Accouple à la raison la foi sa sœur jumelle (1).
Fort de cette double puissance, le poète s'obstinera malgré la défense de la voix qui lui clame l'impossibilité de nommer Dieu. Il ne lui suffit pas en effet d'être un cœur sentant en soi la nature bruire, il se persuade « que d'une fonction l'ombre l'a revêtu » et qu'il est plus que le fondateur de la cité future, le traducteur sacré de la divinité aux hommes, sacer interpresque deorum. Il s'élève donc, laissant tour à tour au-dessous de lui dans le gouffre, les êtres qu'il rencontre. « La Chauve-souris, dit-il lui-même, représente l'athéisme : Nihil ; le Hibou, le scepticisme : Quid? le Corbeau, le manichéisme: Duplex; le Vautour, le paganisme : Multiplex ; l'Aigle, le mosaïsme : Unus ; le Griffon, le christianisme : Triplex ; l'Ange, le rationalisme: Homo ; la Lumière, ce qui n'a pas encore de nom : Deus (2). »
Le Vautour dans un mythe qui ravirait Platon, raconte comment Orphée, c'est-à-dire le Poète, a délivré Prométhée. Le Titan est le premier type des grands Initiateurs. Il a voulu faire vivre ceux que le destin fait naître, fonder un temple dans le cœur des hommes pour que la raison l'achevât « et remplacer Atlas par la justice ». Grâce à lui l'homme sait désormais « que vouloir est la force et qu'atteindre est la loi ». Qu'il retrouve donc la flamme et vive, car il peut, puisque l'idée a lui,
Allumer quelque chose en lui de plus que lui (3).
C'est un des plus beaux moments de l'ascension du poète. Il plane, il renouvelle sa vigueur, son désir, sa foi
(1) Dieu, I. Ascension dans les Ténèbres, n. Les Voix.
(2) Revue Encyclopédique, 15 juin 1872, p. 870.
(3) Dieu, II, iv. Le Vautour.
dans le succès. C'est aussi un moment critique. Comment par la seule raison, l'homme allumera-t-il en lui cette flamme qui n'est pas de lui, qui est plus que lui ? Ni le mosaïsme, ni le catholicisme, on s'y attend, ne satisferont le poète. Le Dieu unique de Moïse, pense-t-il. est un créateur endormi, sabaoth des armées, juge vengeur ; le Dieu du Christianisme, ni vengeur, ni jaloux, ni endormi, crée l'homme immortel.
Il fit l'âme et la mit dans l'homme son autel;
mais c'est le Dieu du pardon. Il s'agit de résoudre par la raison cette antinomie apparente de la justice et de la miséricorde infinies. Le révélateur se débat entre les deux attributs divins sans pénétrer dans le mystère. L'Ange initiateur proclame que Dieu est vérité et ignore la clémence ; tout être est responsable; mais la métempsycose empêche qu'il y ait des déshérités. La liberté étant imperdable,
Le méchant est un mort dont l'harmonie est veuve. Il peut, quand il lui plaît, renaître après l'épreuve (1) ;
il ne tient qu'à la nuit d'être heureuse et innocente. Ainsi Dieu laisse à tous le poids qu'ils ont, le parfait est fatal. Toutes les équités forment son âme. Dieu est justice.
Une apparition nouvelle, une Lumière avec deux ailes blanches proteste. «Justice, mot humain». — 11 faut pourtant se servir de mots humains pour parler à l'homme ! — Oui, dit l'apparition, si hors de la terre Dieu est l'innommé,
« Il est croix sur la terre et s'appelle Jésus ».
Victor Hugo rentre ainsi dans le christianisme, dont d'ailleurs il n'est pas sorti. La justice est l'expression humaine des rapports de l'homme et de Dieu. Mais l'être absolu n'a que faire d'un rapport et les mots ne peuvent
(1) Dieu, II, vu. L'Ange.