ÉZÉCHIEL I
enfermer l'idée, le profond, le vivant, la plénitude. D'ailleurs rien n'existe que Dieu ; tout vient s'engouffrer dans sa bonté calme, et après avoir réfuté la religion de l'équité de l'ange, la voix nouvelle conclut par cette formule :
Dieu n'a qu'un front : Lumière ! et n'a qu'un nom : Amour.
Mais en résorbant dans l'amour la matière et la liberté, le poète n'a résolu aucun des problèmes posés de l'origine et de la disparition du mal, de la coexistence de la liberté humaine et de la toute Puissance divine, de la responsabilité et du Progrès indéfini, de l'union en Dieu de l'Amour et de la Justice infinies.
Aveugle qui croit lire et fou qui croit savoir ;
disait la Lumière. Tant que le Mage ne lira pas et ne saura pas, il n'aura pas conquis son propre mystère, ni « volé Dieu ». Aussi s'élance-t-il toujours vers un point noir au-dessus de sa tête. Il sait que dans la mort seule il pourra toucher le but, regarder l'invisible « l'innommé, l'idéal, le réel, l'inouï », jusqu'à cette heure il continuera son vol, ajoutant sans cesse à ses révélations et à ses méditations. La solution n'en est pas une, et comme œuvre philosophique, remarque M. Alcide Bonneau, Dieu ne fait point avancer d'un pas la question (1).
En 1853, dans la réédition de ses œuvres, Hugo avait indiqué les degrés de l'ascension vers la vérité de sa conscience civique, depuis les odes royalistes de l'enfant jusqu'aux poèmes et aux livres démocratiques de l'homme fait (2). Il voyait dans ce développement le symbole abrégé du progrès humain, qui paie à chaque échelon franchi l'accroissement moral d'un sacrifice matériel. Le poème de Dieu devait dégager cette même vérité que l'accroissement religieux est un travail de toute la vie,
(1) Revue Encyclopédique, 15 juin 1892, p. 874
(2) Odes et Ballades. — Préface de 1853.
que la vérité demande un effort continu et que le poète, nouveau Prométhée, n'est qu'un splendide exemple de cette avidité de lumière jamais satisfaite ici-bas. L'effort civique avait conclu : Victor Hugo pouvait offrir à ses concitoyens un idéal politique et social, la République démocratique ; l'effort religieux n'aboutit qu'à une espérance injustifiée, puisque le poète, par la "aison et la puissance poétique, ne force pas les portes du mystère qui de tout temps a inquiété l'humanité.
Il ne se dissimulait pas combien il lui serait difficile d'emporter la foule sur ces sommets où il y avait « peu d'air respirable pour elle (1) ». Si l'entreprise était ardue, il n'était pas homme à y renoncer. Il fallait d'abord, pour préparer ses contemporains à l'accepter dans ce rôle d'initiateur religieux, se rapprocher d'eux, leur montrer que sa vie était leur vie, son humanité leur humanité, son chemin leur chemin ; faire enfin ce poème de l'homme tant de fois promis et les habituer pendant la route à voir l'unité de sa vie, à comprendre le dessein du Dieu qui le dirigeait. Laissant de côté son poème théologique, il publia les Contemplations.
Primitivement l'œuvre ne devait comporter que trois thèmes « Dieu, la nature, Léopoldine », et montrer dans Hugo le prêtre, le mage, le père; puis, le poète élargit son plan et résolut de livrer au public tout ce que sa vie lui avait inspiré depuis 1830. « L'auteur, dit-il dans la préface, a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances l'a déposé dans son cœur ». L'étude du manuscrit et la simple lecture des Quatre Vents de VEsprit et de Toute la Lyre prouvent que le poète n'a pas classé ses poèmes, comme il le prétend pour en donner la suite « exacte et intégrale (2) ». Fréquentes sont les pièces
(1) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Enfantin, 7 juin 1856.
(2) Les Contemplations. Préface.