‹ La fonction du poèteChapitre 23 sur 48 · EZECH1EL · texte numérisé non relu

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antidatées, nombreuses les poésies omises. Une idée commande la composition : Victor Hugo veut magnifier les différentes fonctions, qu'il a remplies jusqu'à ce jour, de révolutionnaire de lettres, de libérateur de l'amour, de chantre de la famille, de contemplateur de la nature, de représentant de la conscience nationale, de révélateur religieux. Il amènera ainsi la foule à travers sa jeunesse, ses illusions, ses combats, son désespoir, jusqu'au bord de l'infini. Sacré par le deuil, par la défaite, par l'exil, il pourra se retourner vers elle du haut de ce Sinaï d'épreuve et promulguer enfin la religion dont, nouveau Moïse, il tient les tables sous sa main puissante.

Dès lors le Romantisme n'est plus un simple mouvement littéraire, il devient l'entrée de la Révolution dans les profondeurs du langage, la Déclaration des droits du mot. Le mot est un être vivant, d'abord essence de l'homme, puis force supérieure, issue de la puissance divine. Il fait chanceler les tyrans, crouler les villes, vivre les peuples ; il existait avant l'âme et même avant la création dont il est l'aîné et finit par s'identifier au Fils de Dieu, au Logos, sans d'ailleurs aucune ironie ou esprit de blasphème. Victor Hugo en effet est profondément troublé par le mystère du langage, par l'union du mot et de l'idée en nous. Dans une pièce de la Dernière Gerbe il s'effraie de ne savoir « comment ce bruit se lie à cette flamme, » et, à ceux qui veulent passer outre jusqu'à Dieu, il crie d'une voix terrible :

Tu ne sais pas ton verbe et veux savoir le sien.

Il constate une action de la pensée sur la langue, mais aussi une réaction de la langue sur la pensée 'et retrouve ici le problème de l'inspiration et de la liberté déjà tant de fois entrevu. L'œuvre n'est pas indépendante de l'homme ; en elle et en lui il y a le même mystère de vie. Le poète saigne le sang du drame,

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Corneille vit vraiment à Rome et c'est dans sa poitrine que saint Jean entend l'Apocalypse horrible agiter son tocsin. Mais l'intelligence qu'il a de sa puissante activité ne suppose-t-elle pas la reconnaissance de lois morales mieux lues par lui que par d'autres et par suite, une plus haute nature et une plus grande responsabilité? — Victor Hugo ne répond pas nettement. Il affirme :

Ce qui fait qu'il est Dieu, c'est plus d'humanité (1).

Cette formule lui permet de considérer sa nature comme exceptionnelle, comme la perfection de l'homme. Modèle des autres, et n'en ayant pas, il ne relève que de luimême : Sum non sequor. Un pas de plus et il sera à lui-même sa propre loi. Ce pas, Victor Hugo le fait. Est-ce que l'épouse ne lui a pas reconnu le droit de rompre le serment du fiancé ? Donc les instincts de sa nature sont supérieurs à toutes les lois sociales. Il célèbre tranquillement toutes sortes de Béatrices, mêle le sentiment de la mort aux voluptés (2), accepte tous les conseils de la nature amoureuse et sensuelle, s;ins un retour, sans un regret, sans un remords, finit par identifier ses désirs les plus égoïstes, ses joies les plus banales avec les plus nobles aspirations et déifie le couple amoureux dans des vers qu'il faut citer, car toute analyse semblerait une trahison :

Eblouis nous chantions : « C'est nous-mêmes qui sommes Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes, Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant... Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu, L'éternité pour âge, et notre amour c'est Dieu (3).

Il remplit ainsi son rôle de libérateur de l'amour, c'est-à-

(1) Contemplations, liv. I, ix.

(2) Contemplations, liv. II, XXVI. Crépuscule.

(3) Contemplations, liv. II, xiv. Billet du matin.

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dire au fond de libérateur des instincts. Persuadé qu'il est un prêtre de la joie, il enlève à Béranger la couronne de roses dont il était jaloux. Hélas ! c'est trop justifier la défiance des moralistes, qui jugent la nature foncièrement immorale et corruptrice de ceux qui la prennent pour guide. A cinquante-trois ans il s'écrie :

Amour! « Loi, » dit Jésus. « Mystère, » dit Platon,

pour nous révéler l'émoi que lui cause une femme passant joyeuse, une fleur au corset (1).

S'il célèbre Vénus « in sylvis », il ne veut pas renoncer à sa gloire de poète du foyer. Un affreux malheur est tombé sur lui. Sa fille Léopoldine à peine mariée s'est noyée à Villequier, le 4 septembre 1843. Elle était l'enfant bien-aimée. Le poète n'a pas fait de retour sur lui-même, il n'a pas cherché le sens de cette épreuve ; il accepte, soumis mais non résigné, ces lois immenses « que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit (2) ». A travers le père, même en ces lugubres moments, on aperçoit le conducteur de peuples qui n'oublie pas son métier de flambeau ; si accablé soit-il il se retrouve toujours prêt à « guider les foules décrépites vers les lueurs de l'horizon ». Ce n'est pas un père, c'est un prophète, c'est le Moïse de Vigny, qui demande à Dieu le repos après sa tâche, a y mt dès l'aurore

Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté, Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore.

En sculpteur il dresse le monument dû au dévouement de Charles Vacquerie. Les lignes sont nettes, le mausolée imposant ; on ne sent pas que le ciseau ait pu tomber de ses mains émues : « Bis cecidere manus », disait Virgile de Dédale.

(1) Contemplations, liv. III, x. Amour.

(2) Contemplations, liv. IV, XV. A Villequier.

Nul ne se donne impunément cette fonction d'interpréter la nature et de guider l'humanité. La tâche absorbe trop l'homme pour que la sensibilité n'en soit pas quelque peu desséchée. Il y a longtemps que le poète s'applique à la méditation de l'univers. Déjà dans les Lettres du Rhin la création lui apparaît comme un ensemble d'êtres regardant en pitié se mouvoir à tâtons au milieu d'eux l'homme orgueilleux et ignorant de sa destinée (1). Il suit les métamorphoses des êtres et retrouve l'échelle des créatures. Il fait des déclarations parfois inquiétantes sur son libre arbitre, se confessant à la merci d'une machine obscure et divine, créant fatalement alors qu'il croit composer librement : « Faire dérive fatalement et immédiatement d'être. Comme on est, on fait ». Cette méthode a fait de lui le Songeur comme il aime à s'appeler et l'a conduit à mélanger intimement ses contemplations de la nature et ses méditations sur l'humanité. En 1856 les Luttes et les Rêves seront pleins de ces songeries qui prépareront la foule aux théories d'une métempsycose rajeunie. Dante déclare avoir été d'abord montagne, puis chêne, puis lion. La planète Saturne devient un vaste bagne où les méchants sont punis par l'aspiration et par le souvenir. Les patriarches, les anachorètes, les prophètes aperçoivent par la même fêlure faite aux réalités, le monde obscur des visions. « Voir la vérité, dit-il, c'est trouver la vertu et bien lire l'univers, c'estbien lire la vie ». La Chouette, Baraques de la Foire, Aux arbres, J'aime V araignée, La Nature, sont des exemples de ce genre de lecture. A la fin du Ve livre, où il est plus question de rêves que de luttes, il définit magnifiquement et complètement son type le Songeur dans le poème Magnitudo parvi qu'il faudrait appeler l'Ode du Sacre. g£j

Il s'agit de glorifier le poète de la nature, inconnu ou méconnu, élu supérieur aux prêtres, rêveur dépassant

(1) Le Rhin. I. Lettre xi, p. 125.

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les philosophes, ignorant plus profond que les savants. Victor Hugo en découvre le symbole ou plutôt le type mystérieux dans le pâtre qui, au bord de la mer, près de son feu et de son troupeau, vit au hasard parmi les ruines, craint des hommes, aimé des animaux, pauvre, oublié. C'est '■( un haillon dans une masure », mais Dieu qui l'a caché au fond des bois l'a sacré, le remplissant du mystère du soir et maintenant c'est un prêtre involontaire, « un esprit dans l'immensité ». Victor Hugo le célèbre comme un saint ; il semble se rappeler les divines béatitudes : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des deux est à eux... Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés... Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ». Ce pâtre demeuré loin des luttes et des désastres, « seul, éveillé, comme un génie à côté d'un peuple endormi », devient l'égal des prophètes de la Judée.

Et ce n'est pas une vaine figure, une louange au hasard. Hugo rappelle que, si des prophètes sont venus les apôtres, des bergers de la Chaîdée descendent les devins sages et savants, et il ne sait qui monta le plus haut des Zoroastres ou des Abrahams. Leurs fonctions ne sont pas abolies même après Jésus-Christ et le Calvaire, car l'énigme n'est pas entièrement déchiffrée. Les successeurs des prophètes et des devins dont a besoin le monde seront les hommes qui sous l'influence de la solitude iront plus loin dans l'impénétrable et le démesuré, qui, dans le désert et là seulement, pourront voir hors de la vie, savourer le réel, se pénétrer de toute la grandeur qui les entoure, se faire une âme composée de tous les éblouissements. Même elles sauront par la mémoire de leurs vies antérieures retrouver les formes sous lesquelles elles ont déjà lui. Le pâtre du promontoire d'Ingouville est une de ces âmes, l'exilé du roc de Jersey en est une aussi. Il résout le mystère de l'avant-naissance par un développement

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indéfini dans le temps, il s'accroît de même dans l'espace en affirmant que chaque créature est toute la création. Cet homme, qui ne sait pas lire, sent dans son être l'infiltration des soleils, et, grâce à leurs rayons découvre sous les formes l'essence ; il boit avec la coupe d'Orphée à Ja source où Moïse but. Et, faisant passer le monde par sa pensée, sentant son œil devenir éclatant, il monte toujours, toujours accru et regarde tant la nature qu'elle disparaît. Comment ne pas reconnaître l'idée première de la première préface du poète : « Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses ». Le pâtre dépasse aujourd'hui les philosophes et les savants, il voit l'astre unique : il voit Dieu !

Mais comment a-t-il pu remplir ce désir que le poète philosophe ne pouvait naguère assouvir ?

Il aime : il est l'âme voyante Parmi nos ténébreux esprits.

Quant à cette clarté qui fait du pâtre une âme réverbérant Dieu, quant à cette lumière éblouissante faite de tous les rayons purs et de toutes les harmonies, sœur du flambeau des génies, elle s'appelle

Innocence avant la tempête, Après la tempête, vertu !

Et pour que rien ne manque à cet être symbolique qui, à force d'amour, de simplicité et de vertu, voit Dieu, il lui donne l'ignorance de sa propre beauté et le rayon suprême, l'humilité.

En écoutant cette ode magnifique, on s'étonne de voir un génie que l'on croyait alourdi par la sensualité, égaré par l'ambition, retrouver soudain l'idéal de sa première jeunesse, le développer dans toute sa vérité, reconnaître

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si exactement les conditions nécessaires à sa réalisation : pureté, humilité, amour, distinguer si parfaitement le prophète du philosophe et du savant et proclamer non plus comme autrefois : « Le génie c'est la vertu », mais : « Ce que le génie peut entrevoir, la vertu l'atteint tranquillement ». Est-il vrai qu'au sortir des luttes de décembre et des flots du monde il rencontra réellement ce pâtre paisible qui le calma et l'éclaira sans s'en douter lui-même ? Est-ce un simple souvenir développé, ou la reprise de ce type du Mendiant déjà célébré dans les Feuilles d'Automne, dans les Burgraves et ailleurs, étudié ici et approfondi avec amour ? Qu'importe. Pour la première fois depuis longtemps, le poète définit nettement une de ses fonctions et l'incarne en une figure qu'il pouvait aisément réaliser lui-même. Le sentiment le plus intime de la nature uni à la foi religieuse la plus candide, la poésie se développant dans la sainteté, c'est l'idéal que le moyen âge a vu vivre dans un de ses héros, dans Pâme de saint François d'Assise, et n'est-ce pas une des beautés de l'ode de Hugo qu'elle puisse évoquer cette pure et noble figure ?

Mais depuis l'enfance il admire un autre idéal qu'il juge supérieur à celui du contemplateur solitaire. Audessus du génie pasteur de troupeaux, il y a le génie pasteur de peuples. Si l'âme pacifique voit Dieu à travers la nature, l'âme vaillante le sent dans sa conscience au milieu des luttes pour la justice. Le proscrit n'ayant gardé en lui que l'honneur imperdable accepte avec la majesté d'un titan foudroyé et le dévouement des siens et les hommages de ses fidèles, défend sa réputation contre les accusations des royalistes, montre comment il est devenu l'apôtre de la cause humaine, l'adversaire de tous les esclavages, le martyr plein de pitié pour les méchants seuls malheureux, le cœur enthousiaste qui sent Dieu tressaillir en lui au cri de Liberté.

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Sa poésie est la Proserpine sinistre qui, prisonnière de l'Averne, rêve accoudée à son trône d'airain ; mais elle n'exercera pas dans cette œuvre son privilège de haute justice, elle ne fera descendre personne dans son horrible royaume, elle exaltera seulement le droit méconnu, la beauté de la souffrance, « le juste méprisé comme un ver qu'on écrase, » d'autant plus grand que son supplice est plus vil (1).

Et maintenant que le poète a subi l'épreuve et l'a acceptée comme un élément de progrès, le voici au bord de l'infini promulguant la nouvelle religion. La Bouche d'Ombre reprend les dogmes du poème de Dieu : la nature révélatrice de la Divinité, la chute première, la transformation de l'univers en bagne, les ascensions et les déchéances des âmes, la métempsycose expiatrice et l'inévitable pardon final. Les actes religieux sont la prière, l'effort de la volonté conquérante, la contemplation de la nature, église de Dieu, et la consultation des esprits.

Quels seront les initiateurs de cette religion ? Dieu d'abord, car Dieu lui-même officie (2) : puis les êtres qui n'ont d'autre signe « parmi tous les fronts noirs que d'être les fronts blêmes (3) », les songeurs qui espèrent, les envoyés de Dieu mêlés à la foule. Mais tout à coup le poète demande impétueusement :

Pourquoi faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous ? (4)

Il se décide à revendiquer le privilège de la direction spirituelle pour les génies, poètes, prophètes, apôtres, artistes, savants, inventeurs, sacrés prêtres par Dieu dans le berceau, envoyés par lui dès qu'il faut dompter

(1) Contemplations, liv. V, xxvi. Les Malheureux.

(2) Contemplations, liv. VI, xx. Religio.

(3) Contemplations, liv. VI. xxi. Spes.

(4) Contemplations, liv. VI, xxin. Les Mages.

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