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un fléau, unis les uns aux autres malgré la diversité pro-
Jfende de leurs esprits par la religion universelle, docteurs
de la Bible nouvelle dont chacun écrit un chapitre,
apparitions du vrai, du beau et du juste à nos barreaux.
Quelle est la nature de ces mages, leurs rapports avec Dieu, avec l'univers, avec l'humanité ?
Tantôt Dieu leur commande, tantôt il leur obéit, il est tantôt en eux, tantôt en dehors d'eux ; en l'un il trouve un instrument, en l'autre un adversaire. David le voit de près, Herschell l'entrevoit dans les mondes, Archimède rouvrirait malgré lui le puits de l'abîme, Amos le sent surplomber sur son âme et Daniel le fait sortir des lions. Ces acteurs du drame profond ne savent pas toujours ce qu'ils font, ni ce qu'ils sont, ni qui les envoie. Ils étaient penchés dans l'éternel effroi, messies effarés dans les ténèbres, buvant à la coupe de l'ombre, maintenant ils endettent Dieu aux âmes, puis on les revoit frappant au ciel et demandant : « Es-tu là ? » Voici qu'ils font couler « une sorte de Dieu fluide aux veines du genre humain»: enfin Victor Hugo déclare qu'un rayon va de leur âme jusqu'à l'œil de Jéhovah. Impossible de deviner si les génies, qui viennent s'habiller de matière et vont vêtus d'humanité, ont conscience ou non de leur rôle et de leur destinée.
Leurs rapports avec la nature sont mieux déterminés. Sous leur crâne Dieu a écrit la bible des arbres, des monts et des eaux ; ils sentent la pierre vivre, ramassent le nombre où tout est contenu, subjuguent la création. Hésiode est le grand prêtre fauve des forêts, Moïse étend ses bras sur la nature, Manès parle au gouffre puni et se fait écouter des astres ; d'autres courbent sous leur sacerdoce effrayant le tigre, l'hyène, l'antre, la montagne. Est-ce donc que le monde n'a pour but que d'offrir ses breuvages à ces altérés d'infini et de leur expliquer ses mystères ? Non, la création n'est pas aussi douce aux
élus de Dieu, qu'on pouvait le supposer. Le poète distingue en elle la nature-esprit et la nature-matière. Celle-ci apour souffle l'ouragan des ténèbres, brise, bouleverse tout, force aveugle ennemie de la paix et de l'amour, rage et foudre ; elle se nomme « barbarie et crime pour l'homme, nuit pour les cieux, pour Dieu Satan ». Mais l'Esprit ouragan de lumière la poursuit, l'étreint, l'abat, combattant le chaos par les harmonies et par les génies les éléments.
Ainsi les génies deviennent les auxiliaires de l'Esprit. Qu'ils soient les savants et les inventeurs, les Volta, les Franklin, les Fulton ou les adversaires du mal, « Christ en tête, Homère au milieu », tous combattent la barbarie, le crime, la nuit, Satan, sans qu'on puisse savoir si l'Homme-Dieu se détache de toute la chaîne, ou s'il n'est qu'un des guides de la caravane qui passe avec les Colomb, les Rousseau, les Voltaire, sous la lueur de Prométhée, le libérateur enchaîné.
On se demande si, loin de rabaisser le Christ au rang de simple génie, il n'élève pas les génies à la hauteur de l'Homme-Dieu. Ces têtes fécondes, vers qui monte l'Océan confus des idées, qui ont déjà des rapports exceptionnels avec Dieu et l'univers, sont-elles vraiment de l'humanité ? Il semble que peu à peu elles s'en détachent. Amos vit absent de son corps, Rabelais devient un gouffre de l'esprit. Le poète oppose les hommes qui ne vivent qu'une heure à ces fils de la nature qui ne sont peut-être que « les sombres masques de quelque prodige inconnu ». On est surtout douloureusement surpris de voir le poète anéantir, pour ainsi dire, la race humaine, l'accabler de son mépris, et accorder une puissance inattendue et surnaturelle à ces mages, qui font surgir l'ombre ou l'aurore dès qu'ils lèvent la main, et s'envolent loin du troupeau tremblant, dans les symphonies des abîmes étoiles, pour guûter l'évanouissement des cieux. Si dans un tel grau-
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dissement le lien qui unit ces vivants sublimes aux autres hommes n'est pas rompu, il faut avouer qu'il est bien ténu.
Aucun des génies nommés, est-il besoin de le dire? ne rentrerait dans la catégorie des Mages ainsi définis. Le poète ne se sert d'eux que pour indiquer les différents départements de sa propre puissance et il ne se fit pas faute de changer arbitrairement leurs noms en corrigeant son manuscrit. Tous ont une grandeur sinistre ou énigmatique qui parfois heurte violemment l'idée que suggèrent leur vie et leur œuvre. Archimède doit d'être chanté à la vis qui porte son nom et qui paraît à Hugo, tenir de l'infini ; Scarron et Esope l'émeuvent par le contraste de leur rire et de leurs douleurs ; Moschus grandit tout à coup dans le flamboiement de l'Etna et Plaute apparaît bucoliquement, on ne sait pourquoi, parmi les chèvres qui lui parlent.
Hugo exprime ainsi les différents aspects de son génie, les multiples fonctions qu'il s'est attribuées. Est-ce que le poète de l'amour libre, de l'âme en fleur peut se renier ? Aussi célèbre-t-il Anacréon, Catulle, Horace, Bion, Moschus, les prêtres de la joie et de l'amour. Dans les brouillards de l'exil de Jersey il est envahi des brumes du sort, plus que les Virgiles et les Isaïes. N'est-il pas encore à la fois le grand prêtre fauve des forêts comme Hésiode, le voyant du gouffre puni comme Manès, . l'ébloui de la création comme Orphée, le consolateur des proscrits comme Baruch, le témoin des nations qui naissent au souffle de la liberté comme Ezéchiel. Comme saint Paul n'a-t-il pas appelé le glaive du châtiment, comme Tacite sculpté l'infamie, attiré les chiens de la satire à l'instar de Perse, d'Archiloque et de Jérémie et ainsi que Rousseau, Voltaire, Beccaria combattu en gladiateur de Dieu. Homère lui-même ne sent pas plus que lui monter vers sa tête l'océan des idées : et il n'est pas téméraire de penser qu'en 1856 Jésus-Christ est peut-être
encore le premier, mais n'est plus l'unique ; son auréole divine trouble étrangementle restaurateur de cette religion de la civilisation qui. depuis Prométhée persisterait à travers les âges, de génie en géme, enveloppant le Christ lui-même pour se pencher avec Hugo sur les monstres et sur les êtres qu'on croit inanimés.
Qu'on ne s'étonne donc plus qu'il n'ait cité aucun prince, aucun pontife, aucun général. Les Cromwell, les Napoléon, les Mahomet, les Luther peuvent convenir à un Carlyle qui étudie les héros représentatifs de l'humanité, aussi bien l'écrivain et l'homme d'Etat que le dieu, le prophète ou le prêtre. Les César, les Annibal, les Innocent III, les saint Bernard, les Louis XI doivent exciter l'admiration d'un Auguste Comte acceptant tous ceux qui ont travaillé au labeur social. Mais le poète qui ne célèbre que les grands guides, les êtres vraiment providentiels n'acceptera comme précurseurs de la nouvelle ère de Liberté, de Paix et d'Amour, ni les hommes de violence et de coups d'Etat, ni les fondateurs ou interprètes de religions qu'il estime des déviations de la seule vraie, la sienne. Il s'en faut d'ailleurs qu'on puisse expliquer certains choix, certaines absences ou certaines exclusions. Dans son livre sur William Shakespeare il dénombrera les génies essentiels. Aujourd'hui il ne fait que proclamer le principe de cette religion des grands hommes annoncée jadis dans les Feuilles d'Automne. On entrevoit les deux conditions d'admission au Panthéon de Victor Hugo. Il faut que l'âme du postulant ait palpité en Dieu : il est vrai que le poète se contredit en déclarant que les génies ajoutent toute la matière à leurs sens et s'enivrent de l'étendue. C'est au contraire en se dégageant de l'esclavage des sens et de la vaine curiosité, et Victor Hugo le sait bien, que les civilisateurs se sont élevés à la connaissance des lois les plus hautes ou les plus secrètes. Comme seconde condition il faut qu'il ait entraîné les hommes dans la
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voie du progrès, c'est-à-dire de la liberté. Force reçue de Dieu, force donnée aux hommes, ces deux termes ne peuvent-ils se combiner dans une formule dernière. Le prêtre catholique n'est pas seulement l'intercesseur des hommes près de Dieu, il distribue aux fidèles Dieu même dans le pain sacré. Victor Hugo s'inspire de ce dogme et définit nettement la fonction du poète par cette belle strophe :
Oui, grâce à ces hommes suprêmes, Grâce à ces poètes vainqueurs, Construisant des autels poèmes Et prenant pour pierres les cœurs, Comme un fleuve d'âme commune, Du blanc pylône à l'âpre rune, Du brahme au flamine romain, De l'hiérophante au druide, Une sorte de Dieu fluide Coule aux veines du genre humain.
C'est le poète qui inspire toutes les religions, qui les rattache l'une à l'autre et en détermine les formes successives. Il est l'ainé de l'humanité, le pontife suprême de l'infini. Victor Hugo, évidemment, ne fait que revendiquer cette puissance spirituelle dont tant d'esprits, vers le milieu du siècle, sentaient la nécessité et il s'apprête à t;n disputer l'exercice à la papauté. Une telle ambition l'oblige à exposer une pensée puissamment organisée, à découvrir une vie de plus en plus pure. Son dernier livre de Contemplations, le livre des conclusions, est loin de donner cette double impression de forte unité et d'accroissement moral. Hugo déclare que la prière peut seule franchir l'abîme qui sépare l'homme de Dieu et tente immédiatement l'orgueilleuse escalade d'un Titan confiant ensaforce.il glorifie la volonté de l'homme et bientôt affirme que tout l'effort humain est vain. Après avoir maudit le doute impie et sacrilège, araignée hor-
rible, il le célèbre comme un signe de grandeur. Dans un poème l'âme abandonne à la mort le corps horrible, dans un autre la matière n'existe plus et n'est que de l'esprit condensé. A peine le poète a-t-il reconnu, que tributaire du mal, il fait rougir les anges passant dans l'azur qu'il se compare à l'Innocent couronné d'épines et affirme hardiment n'avoir rien à la conscience. Enfin dans la dédicace à sa fille qui clôt le recueil, il déclare qu'il a le droit d'être un de ceux qui se font écouter de la tombe et dont la parole émeut « les grains dans les sillons, les ombres dans les bières, » et aussitôt ce mage fier et tout puissant demande où est la science, où est la doctrine ? Quant à lui, il a tout saisi sans rien prendre et il conclut tristement :
J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Gomment Victor Hugo en écrivant de pareils vers, peut-il se considérer lui-même comme un guide de l'humanité, comme un génie prédestiné à rallumer la foi religieuse ? C'est qu'en dépit de ses défaillances morales et de ses incertitudes intellectuelles il compte sur le vaste poème de Dieu dont l'unité puissante emportera tous les doutes : il lui suffit dans les Contemplations de maintenir la sympathie de la France, de pousser sa curiosité vers les grands problèmes et de lui inspirer la confiance dans des solutions pressenties plutôt que découvertes. Si les Châtiments ont immédiatement précipité ses principes civiques, les Contemplations ne dégagent pas aussi clairement sa doctrine religieuse. Le public admira plus les tableaux du peintre prestigieux et les thrènes du père éprouvé que les révélations de la Bouche d'Ombre et la doctrine confuse des Mages. Cependant même des esprits légers n'hésitèrent pas à reconnaître la beauté et la force du poète. Il n'était pas un enfant de Virgile mais un lils de Lucrèce, affirmait Janin qui rappelait les vers du de Natura rerum. « Veux-tu savoir pourquoi vraiment je