CHAPITRE XI DANTE
Sommaire : I. La Légende des siècles. — Le plan primitif. — Son aboutissement à Dieu. — Incertitudes du poète. — Le dogme du Progrès. — II. L'exécution. — L'épopée de l'homme : le méchant, le justicier, le génie. — L'Ane, la Révolution, la Pitié suprême. — La Fin de Satan : le nouveau peuple de Dieu. — La triple tâchedupoète. — 111. Élargissement des Misérables. — Caractère social, épique, révolutionnaire et religieux du roman. — IV. Les interventions de Hugo : les actes semblables aux paroles. — Dispersion dans les travaux, mais unité de fonction.
Au lendemain des Contemplations, Victor Hugo ne publie pas le poème de Dieu qui en est la suite logique, il se jette dans la. Légende des Siècles. Longtemps il hésite sur le sujet précis qu'il doit traiter. En 1856 il composait la Vision des Montagnes qui en eut été la brève et magnifique préface et qui faisait apparaître successivement le Caucase, l'Ararat, l'Olympe, le Sinaï et le Calvaire (1). Plus tard il lui préféra la Vision du mur des siècles plus vaste, plus sombre, moins belle. A la fin de 1857 il peut dresser le plan de son œuvre nouvelle (2). On voit émerger quatre ilôts : Les Temps antiques avec Caïn, Iblis, Daniel, Jésus-Christ ; — le Moyen âge avec Roland, Aymerillot, le Cid Vieux, les Quatre Romances de Ratbert ; — le xixe Siècle avec de longs poèmes : Océan, la Révolution, la Pitié suprême, les Pauvres Gens, l'Epopée de l'Ane et une pièce qu'il intitule :
(1) Toute la Lyre, t. I, i. La Vision de3 Montagnes (2 juillet 1856).
(2) La Légende des Siècles. Edition de l'Imprimerie nationale, Historique de la Légende, t. 1.
igG VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POETE
Tous les spectres revenus. — Enfin le xxe Siècle avec Léviathan (Pleine mer) et l'Epopée du ver. L'œuvre se terminait par un dialogue intitulé l'Archange et le Poète. C'était peut-être cette partie du poème de Dieu qui fut en effet publiée dans la seconde série delà Légende sous le titre : Tout le Passé et tout l'Avenir. L'œuvre s'enfermait ainsi entre le symbole du Dieu conscience, de l'œil poursuivant Caïn et les révélations de l'archange Justice. A l'Esprit qui reprochait à l'homme son orgueil, sa cruauté et ses voluptés, le poète répondait : « L'œuvre du genre humain, c'est de délivrer l'âme ». Il osait même déclarer :
Jésus pour nous n'est point le Dieu; c'est plus, c'est l'homme,
l'homme chargé de porter à Dieu nos douleurs et de lui demander ses comptes de tutelle (1). Il n'a pas osé maintenir cette affirmation. La conclusion était la victoire de l'humanité sur Satan, c'est-à-dire sur la douleur, sur l'erreur, sur la borne, la libération définitive en un clin d'œil par la volonté même de Dieu :
Dieu voudra. Tout à coup on verra les discordes... Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase, Se changer en amour et devenir extase Sous un baiser de l'infini,
c'était l'harmonie universelle déjà chantée dans la pièce finale des Châtiments :
L'avenir c'est l'hymen des hommes sur la terre Et des étoiles dans les cieux (2).
Si ce finale grandiose disparut du plan définitif, l'idée en subsiste partout et illumine toute la préface. L'œuvre
(1) La Légende des Siècles. Edition de l'Imprimerie nationale. Reliquats, t, II, p. 432.
(2) La Légende des Siècles. Nouvelle série XIX. Tout le Passe oi tout l'Avenir.
DA>'TE 1 <j~
cyclique du poète exprimera « l'humanité sous tous ses aspects se résumant dans un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière, depuis Eve mère des hommes jusqu'à la Révolution mère des peuples ». Cette série de poèmes chantera « l'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la Liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre ». Le prophète va apparaître dans toute la sublimité de sa fonction : il entonne « un hymne religieux à mille strophes ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière (1). » L'épopée de l'homme tant de fois annoncée et vainement tentée la voici réalisée.
En 1859 la Légende des Siècles est en effet composée dans ses grandes lignes et on peut se demander si le poète en remaniant son plan, en différant la publication de certaines parties, en reprenant, en étendant certains poèmes n'a pas compromis le succès de sa croisade et l'unité de son œuvre. La première série, d'après E. Montégut, offrirait deux effigies d'une même médaille. D'un côté le justicier, de l'autre le méchant; la dernière face est la plus remarquable. « On voit, disait-il, que le poète Fa gravée avec une haine amoureuse et une colère complaisante. Le méchant joue le premier rôle dans la Légende des Siècles. En vain vous changez d'époque, de civilisation, de climat, vous la rencontrez partout et toujours cette bête fauve à face humaine, sifflant, rampant, hurlant, mentant, les mâchoires ensanglantées, des lambeaux de chair aux griffes (2) ». Si Caïn, Kanut, les rois des Pyrénées, les oncles de Nuno, Ladislas et Sigismond, Zim Zizimi et Mourad, Ratbert et Philippe II apparaissent plus hideux les uns que les autres, pour leur faire contre-
(1) La Légende des Siècles. Première série. Préface.
(2) Revue des Deux-Mondes. La Légende des Siècles par E. Moxteodt, 15 octobre 1859.
ig8 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE
poids, empêcher l'asservissement général de l'humanité aux tyrans, se dressent les grands justiciers, les Rolands et les Eviradnus. Mais E. Montégut a oublié un troisième type, l'Elu ; c'est-à-dire Daniel, le prophète de la nature que les lions contemplent avec respect, Booz, le grand vieillard vêtu de probité candide et de lin blanc, Mahomet l'apôtre de la métempsycose et Jean de Pathmos le défenseur de l'ordre et des grandes lois contre les thaumaturges. Ces deux sortes de personnages incarnent le poète lui-même à la fois justicier et ennemi des tyrans comme le vieux vaillant maître qui protège Mahaud, mage familier de la nature ainsi que le prophète vénéré des fauves. Certains vers de Booz le font reconnaître à demi, comme s'il s'éloignait dans le crépuscule, et lorsque Mahomet avoue ses fautes, on n'est pas bien sûr de ne pas entendre la confession même du poète. L'âne qui voit Dieu invisible au philosophe a déjà dressé un long réquisitoire contre la science, le lion d'Androclès en qui s'épanouit l'âme humaine pendant la décadence bestiale de Rome est le frère du songeur qui fit, lui aussi, sur le monde horrible et châtié « flamboyer tout à coup l'amour et la pitié ». L'indignation du Momotombo s'est allumée aux discours du poète-représentant. Les sphinx, la lampe et la coupe redisent au despote oriental les sombres méditations du Contemplateur. L'aigle des Alpes rappelle à l'honneur les fils de Guillaume Tell, mercenaires d'un Empereur, avec l'âme du glorificateur des soldats de l'An II. Le Satyre lui-même, l'humble joueur de pipeaux, à qui Mercure prête sa flûte, puis Apollon sa lyre et qui, sans cesse grandissant, absorbe en lui toute la nature et se transfigure en Dieu suprême, jette à la face du sombre Jupiter le Credo même du poète : « Plus de fantômes sur l'Etre, plus de dogmes, liberté, vie et foi,
Amour ! tout s'entendra, tout étant l'harmonie. «