‹ La fonction du poèteChapitre 27 sur 48 · DA>'TE · texte numérisé non relu

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Hugo voulait même glorifier plus clairement sa force dans la personne de Thallummore le bon Croate, Hercule, Roland, Samson et en outre poète, intimidant, comme Daniel et Orphée, trois lions échappés :

Quand Thallummore entra les trois chiens se couchèrent. (1)

Est-ce à dire que, dans son désir de remplir la haute fonction de poète de la fraternité, il ait négligé de s'assurer de la vérité et de la solidité des articles de cette foi ? Non ; en 1859 étaient déjà composés les poèmes de La Révolution, de VAne et de La Pitié suprême qui devaient primitivement faire partie de l'œuvre. La Révolution, c'est l'horrible Légende qui fait de Louis XVI la victime expiatoire des crimes de Louis XV, de Louis XIV, de Louis XIII et d'Henri IV. Les statues triomphales descendues de leurs piédestaux viennent voir leur petit-fils. En apercevant l'horrible guillotine ils demandent à la tête sanglante : « Qui donc l'a construite ? » et la tête répond : « 0 mes pères, c'est vous ». Sans discuter la valeur de son information historique, il est facile de remarquer que Victor Hugo, bien loin de prouver le progrès et la justice, s'inflige à lui-même un démenti, en montrant l'innocent héritier de la peine due aux coupables. Il le comprit et ajouta en 1871 une protestation qu'il devait probablement intituler Le verso de la page. Elle débute par ces vers :

Soit ! Mais quoi que ce soit qui ressemble à la haine N'est pas le dénouement, et l'aurore est certaine (1).

L'effort humain, la vie, l'espoir sacré, la foi, l'idée ne peuvent dire : « Je me trompais », car le monde et l'humanité deviendraient inintelligibles :

C'est en fraternité que tout doit se dissoudre.

(1) La Légende des Siècles. Edit. Imp. Nat., t. II, p. 518. (1) Les Quatre Vents de V Esprit. — Le livre épique, t. II.

Tel est le postulat moral de la conscience du poète : il n • le prouvera donc pas, mais il n'a pas besoin de le prouver, il lui suffit de constater que l'histoire en dépit des fléaux et des catastrophes chaotiques laisse apercevoir « ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labjTinthe humain, le Progrès (1) ».

Victor Hugo se penche de nouveau sur ce problème. Les mascarons du Pont-Neuf, se réjouissaient du châtiment des oppresseurs. Il interroge cette haine. Elle répond : « Je souffre, je juge... je suis l'immense épopée écrite au mur du crime, et quant à ma justice,

Je m'appelle Isaïe et je m'appelle Dante (2).

L'auteur des Châtiments loue la probité de ces poètes justiciers :

Nul homme n'est plus grand, sous le ciel solitaire, Que ces archanges froids et tristes de la terre.

Pourtant du fond de l'infini arrive comme le soupir d'une autre conscience. Il existe donc un plus beau rôle. Audessus du poète de la justice il y a le poète de la pitié : à force d'aimer on peut comprendre, à force de comprendre pardonner. Le tyran résulte non seulement de sa naissance et de son enfance hors des conditions communes, mais de son acceptation par le peuple : « Consentir au tyran c'est le faire ». La haine contre cet homme irresponsable est par conséquent absurde. Haïssons et poursuivons les ténèbres, mais non les ténébreux. Dès les Orientales, Nicior Hugo plaignait Mahmoud, bourreau qui n'était peut-être pas cruel, en des vers qu'un critique estimait ses plus beaux (3). Aujourd'hui il se refusa

(1) Légende dra Siècles. Préface.

(2) La Pitié Suprême.

(3) Orientales, III, v. Le-s Têtes du Sérail. — Revue Enc;/cl. L829, p. 140.

à reconnaître un seul être à qui on puisse imputer son crime, même Satan qui, du fond de son abîme, peut se redresser en criant : « 0 ciel ! l'amour me hait (1) ». Il retombe ainsi dans un fatalisme destructeur de tout effort volontaire, de toute beauté morale. Il enchâsse même dans son poème de la Pitié suprême deux thèses contradictoires : tantôt le tyran est féroce, obscène, abominable, en paix, tantôt il vit dans l'épouvante, voyant dans ses rêves « Tibère lui sourire, Brutus rôder, Caton saigner, Tacite écrire ». Si l'éducation fait la conscience, d'où vient le vertueux dégoût d'un Louis XVI pour la cour de Louis XV et l'âme monstrueuse d'un Commode fils du sage Marc-Aurèle ? Que de tyrans n'ont pas été élevés sur les marches du trône, mais se sont frayés par le crime un chemin jusqu'à la couronne ? Pas une seule fois Victor Hugo ne songe à cette lumière que tout homme porte en lui en venant au monde et que les ténèbres ne peuvent complètement étouffer. On s'en étonne d'autant plus qu'il traduit en vers magnifiques la loi évangélique :

Homme, on t'a fait ie mal, ce qu'il faut que tu rendes C'est le bien, vis, réponds à la haine en aimant, Et c'est là tout le ciel et tout le firmament (2) ;

loi qui ne nie nullement la responsabilité des méchants. Si incomplète que soit l'étude du poète et si peu fondé qu'il soit à déclarer : « J'ai tout pesé, j'ai vu le fond, j'ai fait la somme sans distraire un chiffre,

J'ai du dilemme humain touché l'extrémité (3), »

M se préparait, par cette méditation, par cet exercice spirituel, à séparer nettement sa Légende, toute de pitié et

( 1 ) La Fin de Satan, IV. Satan pardonne, p. 307.

(2) La Pitié Suprême XIV.

(3) La Pitié Suprême. XV.

d'amour, des Châtiments où s'était répandue sa verve satirique. L'Epopée de Y Ane décelait la même préoccupation morale. Il s'efforçait de détruire le préjugé qui considère la science comme ayant en elle-même sa raison d'être. Titan-Ane, comme il l'appelait sur la première page de son manuscrit, représentait le poète lui-même développant un long réquisitoire contre la science, la philosophie et la religion. La fin de la science comme de la religion, c'est de rendre l'homme bon. Mais l'homme déprime l'enfant par le collège, l'abâtardit par une fausse religion ; surtout il refuse de reconnaître les génies ces éclaireurs :

Dès qu'un flambeau paraît l'homme crie ; Au secours ! (1)

il n'apprécie le beau que s'il ajoute à ses satisfactions matérielles. Il ne comprend pas mieux la société que la création. A cet incurable égoïste manque une croyance aux reins. Il faudrait qu'il s'écriât avec le poète : « J'aime, je veux, je crois. » Aussi l'âne aura raison, conclut tristement le philosophe Kant, jusqu'au jour

Où la science aura pour but l'immense amour ;

Ce jour sera celui où les peuples verront les écrivains, les songeurs, les penseurs, les poètes divins,

Tous les saints instructeurs, toutes les fières âmes Passer devant leurs yeux comme des vols de flammes (2).

Car nul n'a jusqu'à présent compris l'ascension ténébreuse de l'homme « hors Socrate et le Christ ». Quelqu'un surgit qui joindra son nom à ces deux noms, quelqu'un qui l'a comprise, lui aussi, cette ascension, parce qu'il a une foi semblable, révélatrice et organisatrice.

C'est cette foi de Hugo, cette âme universelle qu'il

(1) L'Ane, VI. Conduite de l'Homme vis-à-vis des Génies.

(2) L'Ane. Tristesse du Philosophe.

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