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faut d'abord admettre, si l'on veut sentir sa poésie. Les images, les métaphores, les antithèses, les sujets, ne sont pas des procédés de rhétorique, mais ses moyens pour exprimer le plus directement possible la vie des êtres ou plutôt pour leur infuser sa propre vie. Le fonds de la Légende des Siècles, c'est la vie même du poète, ses passions, ses croyances, ses haines, ses amours, ses espoirs, ses luttes. Rien n'est moins épique, si épique veut dire impersonnel : car c'est bien le dernier degré du lyrisme individualiste (1). Grâce à ces symboles, à ces mythes, à ces personnages, à ce merveilleux réel, sincère, cru, langage secret dont seul il comprend tout le sens, il s'exprimera sans réticences, sans limites, protégé contre les reproches d'outrecuidance et contre les insultes ou les railleries par le rideau vaporeux et brillant de ses inventions et de ses tableaux qui le dérobera toujours au lecteur. Ce n'est pas lui d'ailleurs qui se contenterait de brosser de vastes fresques sans les animer de son àme. En ces années d'exil, il ne saurait comprendre la pensée sans l'action, la prédication sans l'exemple, il affirme en des vers magnifiques la nécessité pour l'artiste d'être digne de son œuvre.

Honte au vain philosophe, à l'artiste inutile Qui ne met pas son sang et son cœur dans son style ! Honte au sophiste assis sur le seuil des vertus Qui commente Platon sans méditer Brutus !.... Honte au rhéteur qui dit : Progrès, Humanité, Avenir ! sans vouloir le Calvaire à côté ! (2)

Le nouveau Dante va s'efforcer de briser les préjugés, tenter une synthèse de la science, de la religion, de l'histoire, de la foi et de la raison, proclamer ses dogmes de

(1) Cf. E. Rigal. — Victor Hugo, poète épique, Introduction, p. xn et sq.

(2) Toute la Lyre, t. II, rv, xi. p. ;6. (Vers 1858 d'après M. G.

Simon).

la pitié suprême et de la suréminente dignité du Géni^. La Fin de Satan qu'il remet sur le métier en 1859 est ellemême moins un effort de poésie objective comme le poème de Milton, qu'un nouveau livre ajouté à son Pentateuque, un nouvel Evangile qui prétend continuer l'ancien et le compléter. Pour vaincre la mort et racheter l'homme, le Fils de Dieu s'est fait homme; pour délier le citoyen de la servitude et racheter les peuples, la Fille de Satan, l'ange Liberté se fera femme. Le Quatorze Juillet et la Révolution française aboliront la haine de peuple à peuple, comme le Calvaire détruisit la haine d'homme à homme. La troisième partie de ce poème devait montrer en effet Camille Desmoulins poussé par l'ange Liberté s'incarnant dans Lucile Duplessis, la prise de la Bastille et le triompha de l'Homme-Peuple. La goule Lilith Isis à la mort du Christ s'était écriée joyeuse : « L'enfer prévaut », mais elle trouvait un obstacle inattendu dans un peuple étrange, le peuple français qui est plus qu'un peuple, une âme, l'Homme même :

Il va, tous les progrès sont faits avec ses pas (1).

La France, dont Paris, la ville univers, est le cerveau, soufflait la vie comme une tempête et triomphait du mal en arrachant de son sein la grande prison. V. Hugo rattachait ainsi cette œuvre à sa mission suprême de prophète de la nouvelle nation élue, du nouveau peuple de Dieu, appelé à vaincre le mal par la Révolution. Dieu, La Légende des Siècles, la Fin de Satan ne forment donc pas une simple trilogie de poèmes unis l'un à l'autre par le lien qui joint Dieu, l'Humanité et le Mal, «l'absolu, le progressif et le relatif, » ce n'est pas « le problème unique de l'Etre envisagé sous sa triple face ». Le poète trouve dans l'étude de Dieu la loi divine de l'humanitf. dans l'humanité une nation prédestinée et il s'efforce de faire triom-

( 1 ) La Fin de Satan, VI, n. L'Ange Liberté, p. 272.

pher la loi divine en instruisant le peuple élu. Pour mener à bien une telle entreprise, le révélateur doit d'abord se faire accepter par la nation missionnaire, puis l'éduquer et l'enflammer d'enthousiasme pour l'œuvre nouvelle de régénération, enfin lui préparer les voies, habituer le monde à la reconnaître dans sa mission sublime. Cette triple tâche, que le poète assumait déjà sous le règne de Louis-Philippe, il peut s'y consacrer désormais tout entier. L'exil n'est pas une sinécure, il l'a dit, et le recueillement qu'il y goûte n'est-il pas favorable à l'accomplissement de ce grand dessein, déjà conçu par les Ballanche et les Edgar Quinet.

Cependant après le succès inouï de la première série de sa Légende, bien qu'il eût annoncé dans la préface que ce n'était là qu'un premier carton de sa grande esquisse et que d'autres suivraient, il délaisse cette tâche, enferme les nombreux poèmes déjà composés et qui auraient aisément rempli une seconde série et reprend un roman jadis promis à l'éditeur Renduel sous le titre Le Manuscrit de VEvêque et dont la Révolution de 1848 avait interrompu la composition. En le relisant après douze ans, vite il se rend compte qu'il faut l'accorder avec ses nouvelles idées, avec sa fonction de Promoteur du Progrès mondial. Il sait bien que le roman mieux que le poème fera pénétrer son nom et son idéal au cœur même du peuple qu'il veut relever. Il n'abandonne pas pour cela son ancien programme, il l'agrandit. « Ma conviction, écrivait-il, est que ce livre sera un des principaux sommets, sinon le principal, de mon œuvre (1 ). » Les Misérables sont non seulement un roman social, mais l'épopée de la conscience humaine, la glorification de la Révolution française, l'exaltation du peuple élu et la promulgation du nouvel évangile qu'il doit prêcher aux nations. Aussi ce livre s'adresse à tous les peuples civilisés.

(1) Les Misérables. — Edit- Imp. Nation. — Ve partie, p. 334.

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Sa courte préface en fait un réquisitoire contre la damnation sociale résultant du fait des lois et des mœurs, contre la dégradation de l'homme par le prolétariat, de la femme par la faim, de l'enfant par l'ignorance. Mais Victor Hugo ne se contente pas, suivant sa promesse de jadis « de substituer les questions sociales aux questions politiques », il créera une épopée : « Faire le poème de la conscience humaine, dit-il, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive (1). » Cette histoire de Jean Valjean, de Fantine, de Marius, c'est bien l'épopée de l'âme humaine, se dégageant du mal, montant vers l'idéal, et se transfigurant à travers les sacrifices. Gomme il le dit luimême, c'est « d'un bout à l'autre la marche du mal au bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ la matière. Point d'arrivée l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la fin (2). » Ou comme le résumait parfaitement Nefîtzer dans le Temps : « C'est le drame de la chute, de l'expiation et de la transformation. »

C'est encore le livre de la Révolution française, le livre de la mission civilisatrice de la France. La Révolution est une œuvre qui se continue ; le poète commence son roman en 1815 pour poser la question : Etait-il possible que Napoléon gagnât la bataille de Waterloo ? Et il répond : Non ; la disparition de Napoléon étant nécessaire au progrès du genre humain. Il flétrit le grand conquérant qui a tourné en dérision l'avenir en donnant à l'idéal le nom étrange d'idéologie.

(1) Les Misérables. I. Fantino. — Une tempête sous un crâne.

(2) Les Misérables, V. Jean Valjean. — Les Morts ont raison ot les Vivants n'ont pas tort, liv. I. xx.

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« Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. » La France reprend donc sa fonction : « Elle est faite pour réveiller l'âme des peuples, non pour l'étouffer. Depuis 1792 toutes les Révolutions de l'Europe sont la Révolution française : la liberté rayonne de France. C'est là un fait solaire. » Son rayonnement se constate dans la tendance de son temps à faire des livres européens, et même plus, humains. Elle pénètre dans les zones les plus étranges. La prière, grâce à elle, se transformera et « d'hostile au progrès social lui deviendra favorable : car la révolution contient toutes les civilisations, le passé et le futur ».

D'où vient à la France cette fonction suprême, ce rôle prépondérant ? De son goût artistique, de son amour de la science, et de son chevaleresque désintéressement. Ce qui fait sa beauté et sa grandeur « c'est qu'elle prend moins de ventre que les autres peuples ». « Elle est chercheuse » : elle est artiste. « Les peuples artistes sont les peuples conséquents, car l'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. » Et il répond ainsi à Baudelaire qui déclarait que la France n'était pas artiste, qu'elle n'était pas poète (1). Victor Hugo voit dans la poésie l'élément de son progrès et mesure la quantité de civilisation à la quantité d'imagination. « Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Qui s'elïémine s'abâtardit : il ne faut être ni dilettante, ni virtuose, il faut être artiste. En matière de civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. «...Moins dédaigneux pour la science que dans « Magnitudo Parvi » il déclare que «l'idéal moderne a son type dans l'art et son moyen dans la science. C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes, le beau social. On refera l'Eden par

(l\ Ch. Baudelaire. — L'Art Romantique, p. 182. (M. Lévyï.

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A -f B. Au point où la civilisation est parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide et le sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe scientifique : le rêve doit calculer. L'art qui est le conquérant doit avoir pour point d'appui la science qui est le marcheur. » S'il est sur ce point d'accord avec Leconte de Lisle (1) il n'accepte pas ses conclusions. L'art malgré tout conserve sa supériorité sur la science qui n'est qu'un moyen tandis que lui se confond avec l'idéal : mais tous deux ont le même caractère de recherche libre et de désintéressement. Or le désintéressement est le grand facteur de la civilisation et c'est en définitive le vrai signe de la vocation de la France. Si elle est artiste, si elle est savante, si elle est civilisatrice, c'est qu'elle n'est « ni pétrifiée dans le dogme, ni démoralisée par le lucre ». Elle est de la même qualité de peuple que la Grèce et 1" Italie : « Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre elle est bonne, elle se donne (2). »

Un roman de l'importance des Misérables ne pouvait être à la fois un livre social, une épopée de la conscience, et un poème de la mission de la France, sans être un livre révélateur, un livre religieux. Il ne suffit pas de le définir avec M. J. Claretie « une œuvre évangélique et qui seule pouvait venir d'un génie immense, sanctifié par la souffrance et grandi par le malheur ». Les idées de civilisation, de progrès politique, social et moral, du poète étaient trop unies à sa croyance en un Dieu providentiel pour qu'il ne mit pas dans les entrailles de son roman, comme dans la Légende, une foi profonde et sur son sommet une haute prière, pour que ce drame de la vie ne fût pas éclairé par le visage du Créateur. Son œuvre n'est-elle pas « un drame dont le

(1) Leconte de Lisle. — Poèmes anti'ji* (ls-">-) p. xv et sq.

(2) Les Misérables, V. Jean Valjean. — Les Morts ont raison et les Vivants n'ont pas tort, liv. I, xx.

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premier personnage est l'infini, l'homme le second ?... une marche du néant à Dieu ? » Si l'on n'avait pour prouver son caractère religieux que la figure de Monseigneur Bienvenu, la Tempête sous un crâne, Waterloo, le Petit-Picpus et la mort de Jean Valjean, ce serait déjà plus que suffisant ; la publication récente de la grande Préface composée par Victor Hugo en 1860 ne laisse plus l'ombre d'un doute.

« Le livre qu'on va lire, déclarait l'auteur, est un livre religieux (1).» Etranger à toutes les religions actuellement régnantes, il se déclarait prêt à les vénérer, s'il arrivait que leur côté divin finît par résorber et détruire leur côté humain. On sait qu'il avait tenté lui-même par son poème de Dieu cette résorption, ou plutôt cette sublimation. Il s'efforçait de montrer le mode de formation des religions et exprimait magnifiquement ses croyances spiritualistes. Il donnait nettement au génie sa place et sa fonction : « Remarquez, disait-il, cette échelle de faits : on brise une pierre plus tranquillement qu'on ne coupe un arbre ; on coupe un arbre plus tranquillement qu'on ne tue un animal ; on tue un homme avec moins de tremblement qu'on ne tue un génie : témoin le long frémissement, grandissant de siècle en siècle, qui suit la mise à mort de Socrate et le supplice du Christ (2). » Il continuait de glorifier les académies et l'institut, ces conciles de travailleurs, mais en leur refusant le pouvoir de faire dans la science ou dans l'art la besogne du génie, pape de ces conciles évidemment. Après avoir affirmé la décadence du christianisme, il ajoutait : « En attendant qu'il se fasse providentiellement comme cela arrive à toutes les époques climatériques de la civilisation quelque transformation divine de la formule religieuse, aujour-

(1) Les Misérables, I. Reliquats. — Edition de l'Imp. Nation.

(2) Les Misérables — Edit. Imp. Nation. — Préface philosophique, p. 364.

d'hui étroite et usée, il sied que la sagesse des esprits attentifs avise (1). » Sa solution était que là où le prêtre manque le philosophe devait venir, le philosophe n'étant autre chose que « le prêtre en liberté », Mais la formule nouvelle par qui sera-t-elle donnée sinon par le génie qui a seul l'intuition ? On verra plus tard ce qu'il entend par ce mot : il en donne ici une définition qu'il faut retenir : « L'obéissance aux lueurs intimes, la confiance aux irradiations infinies, la foi à l'intuition, c'est la chose sacrée, c'est la respiration de l'air même, du sanctuaire inexprimable, c'est la communication avec Dieu sans intermédiaire, c'est la religion (2) ».

M. Gustave Simon (3) a recherché quelles causes empêchèrent la publication de ce travail capital, de cette préface qui n'était pas disproportionnée au roman et qui répondait d'avance aux accusations de matérialisme prévues par le poète. Quand on songe au rôle qu'ambitionnait Victor Hugo, à cette fonction de guide spirituel de l'humanité, on comprend aisément qu'il n'ait pas osé risquer toute son influence sur un roman, fut-ce un roman social. Peut-être crut-il que le public, de lui-même, sentirait la force religieuse de son œuvre. Il s'adressait surtout au peuple. Le peuple découvrirait-il l'initiateur sous cette épopée populaire et lui ferait-il son triompha des Rameaux ? Victor Hugo pouvait l'espérer. Il félicitait le critique du Journal de Gand, M. P. Voituron. qui avait écrit : « La vraie grandeur pour l'homme est dans l'aspiration vers le bien et partout ou brille un de ces rayons célestes... nous devons nous incliner avec

(1) Les Misérables. — Edit. Imp. Nation. — Préface philosophique, p. 396.

(2) Les Misérables. — Edit. Imp. Nation. — Préface philosophique, p. 369 à 371.

(3) G. Simon. — Victor Hugo inédit (Les Annales politiques et littéraires. 30 août 1908).

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respect, que cette âme habite sous les haillons du pauvre, la casaque infamante du forçat ou la robe flétrie de la fille perdue. » : « Vous avez compris ma pensée à ce point, lui disait-il, que vous pénétrez dès à présent le livre entier... Ce livre est un livre de pitié. La pitié vaincra ». Le journaliste rapprocha V. Hugo de Dante et lui donna l'avantage sur le poète théologien du moyen âge parce que sa philosophie était plus pratique et qu'il avait compris la mission de l'humanité au xixe siècle qui est de commencer la révolution dans l'ordre social. Mais certainement Mario Proth, dans sa brochure Le Mouvement en faveur des Misérables répondit mieux encore à l'attente du romancier. « Ce livre, affirme-il, résume les souffrances et les erreurs du présent, il formule aussi les promesses et les inspirations de l'avenir... 77 est histoire, mais il est prophétie... Sur tous ces problèmes plane le grand axiome, celui que savent les poètes et que les économistes oublient : la loi d'amour ! Elle se détache naïve et lumineuse de cette œuvre et par-dessus les barricades de l'An 1832 on voit se chercher, pour s'étreindre, les frères de l'an deux mille ! Ce livre-là est actuel, car il est éternel. »

Comment Victor Hugo aurait-il oublié de marquer dans ce roman le rôle des génies, son rôle personnel ? P iuvait-il parler de l'ascendant d'un saint comme Monseigneur Bienvenu recréant une âme, de la mission humaine de la France, guide des peuples, du progrès moral de l'humanité sans nous faire entrevoir au-dessus de toutes les âmes, ces élus qui ont pour fonction de les diriger ? L'évêque de Digne, en dépit de ses doctrines assez aventureuses, suit encore l'Evangile, « ce sentier qui abrège », mais il lui manque peu de chose pour avoir ce que possède éminemment l'auteur : « une de ces philosophies personnelles propres à son siècle, qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent

et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions » ; pour être « un de ces contemplateurs contemplés qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'ahsolu, un de ces gigantesques archanges de l'esprit humain, Lucrèce, Manou, saint Paul ou Dante (1). » Le poète sexagénaire n'oublie pas de remarquer que la vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal. « Pour les Dantes et les Michel- Anges, vieillir, c'est croître, pour les Annibals et les Bonapartes est-ce décroître (2) ? » Même il déterminera l'échelle des valeurs des génies ou plutôt des élus. Son critérium c'est le désintéressement : « Au-dessous de Jean Huss, il y a Luther ; au-dessous de Luther, il y a Descartes, au-dessous de Descartes il y a Voltaire, au-dessous de Voltaire il y a Condorcet, au-dessous de Condorcet il y a Robespierre ; au-dessous de Robespierre il y a Marat ; au-dessous de Marat il y a Babeuf. Et cela continue... Une divine chaîne invisible lie entre eux, à leur insu, tous ces pionniers souterrains qui, presque toujours se croient isolés. Les uns sont paradisiaques, les autres tragiques. Tous ces travailleurs ont une similitude et la voici : le désintéressement. Marat s'oublie comme Jésus. Vénérez, quoiqu'il fasse, quiconque a ce signe, la prunelle étoile. La prunelle-ombre est l'autre signe (3) ». On a crié au blasphème et on aurait pu en effet opposer à Victor Hugo la page du révolutionnaire de 1830 qui n'avait pas assez de dégoût de Robespierre et de ceux qui avaient chanté « Divin cœur de Marat » ; mais s'il est possible de garder un peu de sang-froid en ces questions, il faut bien reconnaître à Hugo, héraut de la Révolution Française, le droit de signaler ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cet « ami du Peuple » capable, en

(1) Les Misérables, I. Fantine, liv. I, xiv. Ce qu'il pensait.

(2) Les Misérables, II. Cosette, liv. I, ni. Le 18 juin 1815.

(3) Le* Misérables, III. Marius, liv. VII, i. Les Mines et les Mi iv il

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dépit de tous ses crimes, de défendre l'unité de la République et de se dévouer à l'établissement d'une société plus fraternelle. Il n'est pas dans la grande caverne du mal, car là le désintéressement s'évanouit. « Chacun pour soi ne s'occupe pas du progrès universel ». Si Victor Hugo réclame pour eux la vénération, c'est que le génie, comme l'onction sacerdotale, est inamissible et indélébile, mais il ne fait pas vaciller l'axe de la loi morale, il le laisse au bas de l'échelle. Après cela, il aurait pu lui reprocher d'avoir fait à la civilisation « l'injure de la défendre par les moyens de la barbarie. » Les génies indifférents, les égoïstes de l'infini, les radieux-ténébreux existent pourtant. Ils seront flétris sans ménagement ; car ils méconnaissent leurs devoirs, ils doivent agir et travailler au progrès du genre humain. Ici du moins Victor Hugo est d'accord avec la doctrine initiale de sa vie. Qu'il s'agisse de savants, de pionniers ou de poètes leur génie doit être avant tout désintéressement c'est-à-dire vertu (1). Gomment après la lecture de son roman la France ne croirait-elle pas que les vrais guides sont les poètes ? « Il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un songeur ». Le poète s'efforce de le démontrer. Le postulat de son rôle mondial c'est la fraternité de tous les peuples. En 1843 il unissait la France et l' Allemagne dans une communauté d'antiques traditions, mais l'Angleterre était la Carthage ennemie de toute civilisation. En 1855 les meetings en sa faveur à la suite de son expulsion de Jersey consacrent, resserrent et cimentent, « non l'alliance pleine de cendre du cabinet anglais et de l'empire bonapartiste, mais l'alliance vraie, nécessaire, éternelle du peuple libre d'Angleterre et du peuple libre de France (2) ». L'année suivante, à la

(1) Les Misérables, IV. L'Idylle rue Plumet, liv. II, i. Le Champ «le l'Alouette.

(2) Pendant l'Exil, 1, p. 167.

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demande de Mazzini, il supplie les Italiens de se défier des rois et de ne pas accepter de solution à part. « Tout se fera et tout se fera en un jour, en un seul éclair, en un seul coup de tonnerre (1) ». L'esprit de l'Europe doit remplacer l'antique esprit des nationalités, mais il rappelle à M. Rigopoulos qu'il faut d'abord que les nations s'appartiennent pour crier ensuite « Unité ! Humanité (2) ! n Aussi n'accorde-t-il aucune attention à la chose appelée amnistie, la France ne s'appartient pas, et il renouvelle l'engagement « de partager jusqu'au bout l'exil de la liberté ». Rien n'est plus douloureux pour sa foi que l'exécution de John Brown l'abolitioniste, de ce combattant du Christ, par les Américains ; c'est l'assassinat de la Délivrance par la Liberté (3). « Les crimes des rois, passe, mais ce qui est insupportable au penseur ce sont les crimes de peuple (4) ». Plein de confiance dans la grande Europe de l'avenir, il soutient Garibaldi et la cause de l'Unité italienne, proteste et contre les pillages de la guerre de Chine au nom de la civilisation, et en faveur de la Pologne, adjure les soldats russes de redevenir hommes et s'indigne de la guerre du Mexique, outrage au drapeau tricolore.

Ainsi par ses œuvres, par ses interventions, par sa conduite, il s'efforce de conquérir cette situation unique qui lui permettra de diriger l'humanité dans la voie de son Idéal. A mesure qu'on avance, il devient plus difficile de séparer la fonction qu'il attribue au poète, de celle qu'il attribue en général au génie et il devient impossible de ne pas sentir que les différences d'œuvres et de noms craquent de toutes parts, et ne laissent apercevoir qu'une volonté puissante utilisant

(1) Pendant l'Exil, I, p. 173.

(2) Pendant l'Exil, I, p. 177.

(3) Pendant l'Exil, I, p. 186.

(4) Correspondance (1836-1882). Lettre à Georges Sand, 20 décembre J8.r)f!.

toutes ses facultés^et toutes ses énergies pour atteindre son but. Il veut s'imposer à l'attention de la France et de l'Europe par tous les moyens : odes, poèmes, romans, discours, protestations, interventions, comme un de ces êtres d'exception, un de ces hommes providentiels revêtus d'une toute-puissance qui inspirent à la fois l'étonnement et l'admiration.

Les Misérables donnèrent à Victor Hugo cette immense renommée. Traduits dans toutes les langues, ils lui valurent une correspondance qui l'effrayait lui-même. A Bruxelles, au glorieux banquet où furent conviés journalistes et littérateurs, sans outrecuidance il put tracer fièrement à la presse ses devoirs. Lacroix, son éditeur, fit de cette fête une fête du génie et de la fraternité littéraire. « Un grand génie, disait-il au poète, est universel, il appartient à toutes les races comme à tous les siècles, et la pensée a pour patrie l'humanité même ». Mieux que Nefftzer, buvant « à l'homme de génie qui n'avait pas isolé son génie de l'humanité, » mieux que Bérardi qui appelait Les Misérables un phare apportant la lumière dans les ténèbres, avertissant ceux qui ont charge de nations, Louis Blanc sut lui dire des paroles capables d'éveiller en lui d'intimes et lointains souvenirs. Sa souveraineté il la devait aux inspirations d'une grande âme. « Car il existe entre l'honnêteté et l'intelligence un lien d'origine auguste et d'essence immortelle. Platon a dit : Le beau est la splendeur du vrai. Je dirai volontiers : Le génie n'est que la splendeur de la vertu. » C'était la formule même de Victor Hugo au temps où adolescent il se définissait dans les premières livraisons du Conservateur littéraire. Louis Blanc la commentait hardiment : « Génie, égoïsme sont des termes qui se contredisent. Le génie est un flambeau et un flambeau n'éclaire pas seulement celui qui le porte... La puissance de rayonner à travers les siècles n'appartient, après tout,

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qu'à une certaine grande manière de servir la vérité~et de proclamer la justice. Oui l'intelligence vraie est inséparable de l'honnêteté, souvent même, c'est l'honnêteté qui la crée, et pour moi, je l'avoue rien ne me touche davantage que la générosité du cœur suffisant à enfanter la force de l'esprit (1). a Nobles et belles paroles dignes de faire réfléchir le poète et de le contenir à une époque où l'ambition, la volupté et le désir d'étonner allaient tour à tour et simultanément disperser ses forces et dilapider son génie. Théodore de Banville lui-même exaltait l'apôtre du progrès et de la pitié, le Verbe nouveau chantant le Chanaan de l'humanité,

« A chaque génération, disait E. Montégut, Dieu envoie cinq ou six hommes auxquels il confère le privilège de l'antique Jupiter et qu'on pourrait nommer comme lui : Assembleurs de nuages. Quoi qu'ils fassent ou qu'ils touchent, ces hommes déchaînent les tempêtes et soulèvent les orages... M. Victor Hugo est peut-être de tous les hommes de notre époque celui qui a reçu le plus pleinement ce privilège glorieux et parfois embarrassant. Personne n'aura fait naître autant de colères, fourni le prétexte d'autant de guerres civiles littéraires, soulevé d'aussi fanatiques enthousiasmes, enfanté des haines aussi intraitables et d'aussi inaltérables dévouements. Il peut dire justement de lui-même : Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre. (2) » Les Contemplations, La Légende des Siècles, Les Misérables faisaient monter Victor Hugo à l'apogée de sa gloire. Il éclipsait tous les noms. Il recevait l'hommage universel. Le moment était donc venu, pour lui, d'entraîner la foule vers les hauteurs religieuses du poème de Dieu.

(1) G. Frédérix. — Souvenir du banquet offert à Victor Hugo, p. 33.

(2) Revue des Deux-Mondes. Les Misérables de Victor Hugo, par E. Moktegut, 1er mai 18*>2.

Il ne l'osa pas encore ; il avait reculé devant la publication de la préface des Misérables, il lui sembla que son autorité n'était pas encore suffisamment affermie et acceptée, et qu'il gagnerait à dissiper d'abord toutes les équivoques et à instruire ses coutemporains de la nature et des prérogatives du génie, avant d'en exercer la dictature morale. Ce problème dn génie le tourmentait à cette époque plus fiévreusement. Il l'avait étudié dans Les Misérables après l'avoir chanté dans Les Contemplations et La Légende, il le reprit d'une manière suivie dans les études publiées après sa mort sous le titre Post-Scriptum de ma vie qui sont de cette période. Le troisième centenaire de la naissance de Shakespeare lui fournit plus qu'une occasion, une véritable raison de définir sa fonction, de montrer comme le disait Georges Sand : « que la poésie est aussi nécessaire que le pain » ; et de prouver que chaque siècle ne relevant que de lui-même et étant fils d'une idée, c'est le devoir des peuples d'écouter et de reconnaître pour chef spirituel celui en qui cette idée s'incarne de la façon la plus haute et la plus vivante.

Le 2 Décembre 1863 il avait terminé les préparatifs de son coup d'état : il avait achevé William Shakespeare.

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