CHAPITRE XII PROMÉTHÉE
Sommaibe : I. Étude de la fonction générale du génie. — Sa nature. — Sa mission. — Ses devoirs. — Ses droits. — II. Étude de la fonction spéciale de Victor Hugo. — Déblayer les préjugés. — Chanter les précurseurs. — Guider les petiples. — Servir d'exemple. — Beauté de cette conception. — III. L'idéal et les œuvres : Fantaisie et roman. — Volupté et martyre. — IV. L'idéal et la vie : Isolement religieux. — Isolement civique.
« Cette idée mère du xixe siècle qui l'incarnera? lui disait la Revue de Paris (1), qui en sera le clairon ? le portedrapeau ? Quel génie la résumera ? Ni en Allemagne, ni en Angleterre il n'est apparu puisque vous ne le citez point : il existe pourtant. Son nom ? Le livre de M. Hugo ne le prononce nulle part, il le sous-entend partout : la demande est posée sur mille modes, sur tous les tons. Le maître de la poésie nouvelle, l'initiateur de l'idée future, le Génie enfin, le livre laisse aux thuriféraires le soin de répondre; ce livre pourrait s'intituler: Moi (1) ». D'autres lui reprochaient de n'avoir mis sur la couverture de son livre que le titre William Shakespeare sans le nom de l'auteur Victor Hugo. Ils le soupçonnaient de vouloir plutôt s'identifier à Shakespeare que s'effacer devant lui (2). Laissons ces accusations d'égoïsme et d'orgueil ; mieux vaut étudier avec le poète le triple problème qu'il traite d'une façon générale et qui éclaire sa fonction :
(1) Bévue de Parie. — William Shakespeare, par M. Victor Hugo. Mai 1864, 2e volume, p. 415.
(2) Revue Contemporaine, mai-juin 1804, p. 390.
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Qu'est-ce que le génie ? qu'est-ce que le génie doit à l'humanité ? qu'est-ce que l'humanité doit au génie ? Mieux vaut surtout s'eiïorcer de savoir ce que signifie sa formule : « Le génie est une âme cosmique : il a pour fonction de guider l'humanité, l'humanité a pour devoir de le glorifier ».
Le poète est prêtre, le génie est pontife, nous le savons ; pourquoi ? Parce qu'il manifeste Dieu à travers l'art et la pensée, comme la nature le révèle à travers la vie de l'univers. Le génie est l'homme en qui la pensée humaine atteint sa plus complète intensité. Eliminant les dérivations, les cimes inférieures, les reflets, Hugo détermine ceux qu'en 1836 Chateaubriand nommait les géniesmères « qui semblent avoir enfanté et allaité tous les autres et qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée » ; c'est Homère, Eschyle, Job, Isaïe, Dante et Shakespeare.
Les génies sont caractérisés par le privilège d'avoir en eux de l'infini. Cette quantité d'infini, qui est le beau, divers selon les génies, mais toujours égal à lui-même, (car l'art est la région des égaux), leur donne à tous l'exagération qui n'est plus un défaut, mais la qualité manquant aux autres esprits : ce qu'on nomme en eux exagération, obscurité, monstruosité signifie : imagination, profondeur, grandeur (1). Enfin cette quantité d'infini les rend indépendants de la science, car la science est perfectible, l'art non. On est génie, on égale les génies en refrappant l'art à son image, en étant autre.
Cette définition ne s'applique évidemment qu'aux artistes, mais Victor Hugo ne circonscrit pas son sujet ; il dédaigne de distinguer les génies de la science et les génies de l'art et pose la question fondamentale : « Y a-t-il de grandes âmes ? — Les grandes âmes ne sont pas plus niables que les grands arbres et les grandes mon-
(1) W. Shakespeare, p. 74.
tagnes (1) ». Mais il s'agit de savoir en quoi consiste leur grandeur. Ces âmes sont-elles seulement supérieures aux autres ou différentes d'elles ? Les génies sont-ils des hommes plus qu'hommes, des atomes plus divins que les autres, des moteurs divins ayant pour emploi de faire aller et venir un homme solaire parmi les hommes terrestres ? Malgré l'étrangeté de la question Victor Hugo ne s'émeut guère. Puisque l'atome floral existe, dit-il, pourquoi l'atome stellaire n'existerait-il pas ? Cet homme solaire ce sera tantôt le savant, tantôt le voyant, tantôt le calculateur, tantôt le thaumaturge, tantôt le navigateur, tantôt l'architecte, tantôt le Mage, tantôt le législateur, tantôt le philosophe, tantôt le prophète, tantôt le héros, tantôt le poète (2) ». Le génie serait donc une âme cosmique « le point d'intersection de toutes les forces .-, la coDvergence de toutes les puissances qui se nouent en unité indivisible dans une intelligence souveraine.
Pour mieux le définir, Victor Hugo voudrait pénétrer dans le mystère de son existence antérieure, savoir où ces âmes se forment, quels stages elles font, quels milieux elles traversent avant leur manifestation humaine. L'histoire et la philosophie ne peuvent-elles aider à découvrir la loi de leur apparition, de leur succession, de leur mission ? En définissant leur nature on déterminera leur fonction, mais d'autre part, de l'étude de leur fonction on induirait aussi aisément leur nature. Il y a là deux problèmes interdépendants.
La psychologie des génies ne révèle qu'une chose, c'est leur extrême complexité. Les qualités les plus diverses, les plus opposées en apparence entrent dans leur composition et, bien loin de s'exclure, se complètent. « Tel prophète est scoliaste, tel mage, philologue ; tel esprit,
(1) W. Shakespeare, p. 142.
(2) W. Shakespeare, p. 143.
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visionnaire comme Dante, en même temps précis ; tel esprit précis, comme Newton, Leibniz, en même temps visionnaire. »
L'histoire ne permet aucun système ne laisse saisir aucune loi. Même la loi des affinités apparaît sans doute, mais échappe ; on imagine surprendre le phénomène de la transmission de l'idée : « Il semble qu'on voit distinctement une main prendre le flambeau à celui qui s'en va pour le donner à celui qui arrive, puis le fil casse (1) ». Coïncidences, analogies, concordances de mythes ? Vestiges, escarpements, précipices ! Dans les Mages le poète avait énoncé la loi providentielle d'après laquelle un génie paraît toutes les fois qu'il y a un nouveau fléau à combattre. Qu'il croie encore à cette loi, la suite le montrera, mais il n'essaie pas de l'établir ici historiquement.
A quoi bon cette étude, si elle n'offre aucun élément pour la solution du problème? Elle est vaine et même dangereuse. « Qui regarde trop longtemps dans cette horreur sacrée sent l'immensité lui monter à la tête ». Oui, répond Victor Hugo, mais on n'a que le choix du noir. Et il explique comment peu à peu son génie est devenu visionnaire. Ce n'est pas, comme on le croit communément, par une sorte d'hypertrophie du moi intellectuel et moral, par le dévergondage d'une imagination sans loi et d'un orgueil sans frein. « L'homme qui ne médite pas vit dans l'aveuglement, l'homme qui médite vit dans l'obscurité. Tout homme a en lui son Pathmos. Il est libre d'aller ou de ne point aller sur cet effrayant promontoire de la pensée d'où l'on aperçoit les ténèbres, S'il n'y va point il reste dans la vie ordinaire, dans la conscience ordinaire, dans la vertu ordinaire, dans la foi ordinaire ou dans le doute ordinaire et c'est bien ». On peut croire qu'au contraire cet homme médiocre n'aura à proprement parler ni vie intellectuelle, ni vie morale, ni vie religieuse : mais
(1) William Shakespeare, p. 138.
il est indéniable que, pour beaucoup trop d'hommes les problèmes de la destinée ne se posent pas de façon à les surexciter, ni à les troubler. « S'il va sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu... Désormais il sera le penseur dilaté, agrandi, mais flottant, c'est-à-dire le songeur ». Et voilà la définition exacte de <:es deux termes de « penseur » et de « songeur » si souvent employés. « Il touchera par un point au poète et par l'autre au prophète... L'illimité entre dans sa vie, dans sa conscience, dans sa vertu, dans sa philosophie. Il devient extraordinaire aux autres hommes ayant une mesure différente de la leur. Il a des devoirs qu'ils n'ont pas. Il vit dans la prière diffuse, se rattachant à une certitude indéterminée qu'il appelle Dieu. Il distingue dans ce crépuscule assez de la vie antérieure et assez de la vie ultérieure pour saisir ces deux bouts du fil sombre et y renouer son âme... Il s'obstine à cet abîme attirant... Il y fait un pas, puis deux et c'est ainsi qu'on pénètre dans l'impénétrable. Qui y descend est Kant ; qui y tombe est Swedenborg. Garder son libre arbitre dans cette dilatation c'est être grand. Mais si grand qu'on soit, on ne résout pas le problème. On presse l'abîme de questions. Rien de plus (1). » Si vous regardez très souvent dans cette obscurité, vous devenez « vates ».
Ainsi pour Victor Hugo il y a trois classes d'hommes : ceux qui s'éloignent des grandes énigmes, ceux qui s'y perdent, ceux qui s'y dirigent ; les indifférents, les rêveurs, les penseurs. Déjà dans Les Misérables il avait distingué très nettement la pensée qui est un devoir de la rêverie qui est un danger et dont l'excès fait les Escousse et les Lebras. Une certaine quantité de rêverie lui semblait bonne comme un narcotique à dose <li>crète, comme une vapeur molle qui corrige les contours trop âpres de la pensée pure. Mais il criait : Malheur au
(1) W. Shakespeare, p. 141 et sq.
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travailleur par l'esprit qui se laisse tomber de la pensée dans la rêverie, croyant pouvoir remonter aisément. « La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté (1) ». Tout un chapitre du Post-Scriptum de ma vie qu'il intitule : « Promontorium somnii » (2) est le développement de cette même idée fondamentale. Le songeur doit être plus fort que le songe, tout rêve étant une lutte et le cerveau pouvant être rongé par le chimérisme. Ce n'est qu'après s'être lesté de réalité qu'il faut se jeter à la mer de l'inspiration. « Etre le visionnaire possible et cependant rester le sage, c'est, dit-il, à cette faculté surhumaine qu'on reconnaît les suprêmes esprits ». Poète volontaire, en dépit de certaines pièces, depuis la Pente de la Rêverie des Feuilles d'Automne jusqu'au Crépuscule des Contemplations, Victor Hugo conserve très claire dans sa conscience la distinction du travail intellectuel et du laisser-aller de l'imagination ; il comprend l'importance de la possession de soi dans la méditation, la nécessité du maintien énergique de son» libre arbitre dans la vision la plus obsédante ou la plus attirante.
Malgré tout, à le voir revenir à ce problème de la nature surhumaine du génie, après avoir déclaré qu'on ne peut s'appuyer ni sur l'histoire, ni sur la psychologie, on rraint fort qu'il n'ait plutôt le sort de Swedenborg quf celui de Kant. Sur quoi peut-il fonder l'affirmation de grandes âmes, d'atomes doués d'irradiation, en fonction sublime parmi les hommes ? Comment ose-t-il déclarer qu'il peut exister une fonction mystérieuse consistant à compléter un univers par l'autre, accroissant ici la liberté, là la science, à communiquer aux inférieurs des patrons
(1) Les Misérables, IV. L'Idylle rue Plumet et l'Epopée rue St-Denis. — Le Chanip de l'Alouette (liv. II, i).
(2) Post-Scriptum de ma Vie. L'Esprit. — Promontorium s&mnii, p 107. 149.
de la beauté supérieure, à croiser les créations et que cette fonction est remplie par certains prédestinés qui, pendant leur passage humain, s'ignorent en partie euxmêmes ? Déjà dans l'ode des Mages, il se demandait avec angoisse :
Us sont .' savent-ils ce qu'ils sont ?
Et le poème de la Révolution, après l'explication la plus effarante des mascarons du Pont-Xeuf. posait la même question :
Ce dur Germain Pilon que l'abîme inspirait,
Ce prophète, était-il dans son propre secret? (1)
Etait-ce possible d'être le précurseur, le Titan, sans s'en douter ? Le génie a-t-il l'intuition totale de luimême ?
Shakspeare, ô profondeurs ! voyait-il tout Shakspeare ?
Si les génies sont des atomes universels, des atomes liens des mondes, on peut répondre hardiment que l'auteur d'Hamlet et de la Tempête n'a pas eu la conscience très claire de cette toute-puissance. Mais,si Victor Hugo revient perpétuellement à l'étude de ce problème, ce n'est pas simplement pour se griser d'une vaine ambition. Le chaos est insupportable à sa pensée. L'unité et l'harmonie étant essentielles au monde, sans quoi il serait inintelligible, le poète depuis longtemps, depuis au moins la préface de Cromwell sinon depuis la première préface des Odes, 'a fait rentrer toutes ses conceptions dans un système de la nature et de l'humanité. La création est une échelle qui de l'être le plus infime s'élève sans interruption jusqu'à Dieu. Or si nous voyons tous ses degrés depuis la pierre jusqu'à l'homme, comment admettre qu'elle
(1) Les Quatre vents d? VExprit. Livre épique, t. II, n. — Les Cariatides.
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s'arrête court à cette créature. Non il faut qu'il y ait d'autres chaînons qui relient l'homme à l'Ame suprême : l'homme de génie est nécessaire. Il l'est d'autant plus que l'harmonie du monde est brisée par la faute, et que, sans cette œuvre d'âmes plus spécialement chargées de rétablir l'ordre et l'équilibre en développant la fraternité, l'univers serait comme un ouvrage dont la langue est perdue et dont les feuillets salis, déchirés ont été transposés.
Après avoir trouvé une raison démonstrative dans les exigences mêmes de son système et le secret de son âme, Hugo n'est pas embarrassé pour citer, en preuve de sa croyance à la préexistence, de hautes âmes encore pleines du songe de ce monde antérieur, hallucinées jusqu'à voir et toucher des êtres imaginaires : Moïse, Socrate, Mahomet, Luther, et d'autres qui, avant de disparaître, se relient elles-mêmes, comme Jean Huss, à des génies futurs qu'elles annoncent. Oubliant qu'il a déclaré ne pouvoir s'appuyer ni sur l'histoire, ni sur l'étude psychologique, il ne craint pas d'invoquer les faits les moins avérés pour donner une apparence de justesse à ses audacieuses prémisses (1).
Pourquoi cette vaine recherche ? George Sand n'estelle pas plus simplement dans la vérité lorsqu'elle lui répond : « Virtuellement nous sommes tous Homère ou Mozart ou Rubens. Tous les glands de la forêt ne donnent pas de beaux arbres, mais dans tous les glands il y a le germe d'une forêt de chênes. Donc tout homme en qui la sève divine n'a pas été détournée de sa fonction est un homme complet. Les grands poètes sont des hommes réussis, mais ils ne sont rien de plus que des hommes et c'est pour cela que nous les aimons.» (2)
(1) W. Shakespeare, lre partie liv. V, p. 145.
(2) Revue des Deux-Mondes, 15 Mai 1864. Lettres d'un Voyageur, p. 278.
Ernest Hello qui a si bien vu que la grandeur de Victor Hugo est d'avoir relevé le coup d'œil de l'homme sur l'art et que pour être poète dans toute sa mesure il aurait dû être simple comme un enfant,. Hello rappelait justement que l'homme de génie n'est pas celui qui pense toujours autre chose que les autres hommes, mais qui les pense autrement, qui les pense dans leur réalité intime (1).
Mais ces termes d'atomes universels, d'atomes liens des mondes, d'atomes stellaires ne font que préparer la véritable définition du génie. Si ces âmes sont envoyées, si ces esprits missionnaires s'incarnent pour un apostolat, ils n'ont plus leur liberté. Chacun peut dire comme Hernani : « Je suis une force qui va ». Victor Hugo répond que l'apostolat est un acte de volonté en même temps qu'un acte imposé. Le génie est le volontaire nécessaire. Et il arrive à l'identification déjà osée dans les Mages : « Il est le messie ». Reste à savoir quel sens il donne à ce nom. Car en déclarant que Voltaire continue Jésus, comme dans une lettre à George Sand Jésus semblait continuer Socrate, il complique le problème et on ne sait s'il élève Socrate et Voltaire à la hauteur de l' Homme- Dieu ou s'il abaisse l' Homme-Dieu au rang du philosophe et du polémiste. Répondre à cette question, c'est, en même temps que définir la nature des génies selon Victor Hugo, déterminer leur véritable mission.
L'homme, dit-il dans le Post-Scriptum, reçoit le rayon divin comme un prisme le rayon solaire et le décompose en trois notions : le juste, le vrai, le beau. Son travail, c'est de faire chair ces trois notions. Voltaire bâtit le vrai, Shakespeare le beau, Jésus le juste. Jésus n'est donc ici qu'un génie « ayant travaillé à l'un des trois piliers du fronton infini ». Il ajoute : « Celui qui travaille-
(1) E. Hello, Revue du Monde Catholique, 10 Juin 1SG2, — Les Plateaux de la Balance, p. 245.