PROMETHÉE
rait aux trois, approcherait de Dieu (1) ». Poète construire dans l'art, philosophe dans la science, juste dans la vie, c'est le but de la destinée humaine. Mais on voit bien vite que le génie a des facultés qui dépassent de beaucoup celle du philosophe et du simple artiste. En effet si l'observation qui s'applique à l'humanité fait le moraliste, si l'imagination qui enveloppe la nature donne le beau et fait le philosophe ou le mage créateur, l'intuition, qui élargit encore l'horizon, donne le juste et crée une troisième famille, celle des prêtres : prophètes, s'ils sont révélateurs de faits comme Isaïe, apôtres, s'ils sont révélateurs d'idées comme saint Paul (2). Par l'intuition ceux-ci pénètrent dans le domaine du surnaturalisme. L'intuition est définie « l'explication que donne la conscience apostée dans l'obscurité du monde immense, surnaturel en même temps qu'humain, vrai en même temps que divin, que le regard fait apercevoir au dedans de soi sur le sombre miroir de l'âme ». Le génie seul voit ces trois horizons : il est l'esprit cubique. Il sait tout, car ce qu'il ne voit pas, il le devine, l'invente ou le crée viable, d'abord idée, puis type, puis homme et enfin œuvre. Le génie est donc un prêtre de la classe des prophètes ou de celle des apôtres.
Récemment encore les artistes n'étaient que dans la seconde classe, celle des Mages ; mais Victor Hugo n'apporte pas une grande précision dans ses divisions. Il poursuit. L'art émane de l'absolu, il est une déviation à la loi ordinaire terrestre ; il a, comme l'infini, un parce que supérieur à tous les pourquoi, et la création artistique est tout simplement l'action divine faite par l'homme. Qu'on ne s'effraie pas de voir le poète en conclure l'égalité
(1) Post-Scriptum de ma Vie. — L'Ame. Rêveries sur Dieu, p. 200 et sq.
(2) Post-Scriptum de ma Vie. — Contemplation suprême, p. 232 et sq.
et même l'identité de l'artiste et de Dieu. L'homme agit ici comme instrument : « Dieu est notre conscience et il conseille la bonne action : il est intelligence et il inspire le chef-d'œuvre ». Les exemplaires de l'homme, les types vivants créés par le génie, sont prévus de Dieu qui préfère les réaliser de cette manière. «pour inspirer confiance», en faisant donner la leçon à l'homme par l'homme. On est un peu étonné d'apprendre que Dieu a ainsi créé, par l'intermédiaire des poètes d'Achille, de Prométhée et d'Hamlet, l'espèce des tueurs, la race des lutteurs, la famille des rêveurs. On serait heureux de voir Hugo expliquer plus nettement comment, Dante « s'est créé lui-même une seconde fois dans son poème qui est son type, son Adam (l)».Mais de nouvelles questions se pressent, se croisent, se multiplient. Enfin on revient à l'action de Dieu par le génie. « Chaque fois que paraît un chef-d œuvre c'est une distribution de Dieu qui se fait. Le chef-d'œuvre est une variété du miracle. De là dans toutes les religions et chez tous les peuples la foi aux hommes divins. On se trompe si l'on croit que nous nions la divinité des christs (2) ».
Victor Hugo ne fait nulle différence entre les Védas, les Bibles, les Korans, les Evangiles et les poèmes homériques, les tragédies d'Eschyle, la Divine Comédie ou les drames de Shakespeare. Il supprime les frontières qui séparaient les philosophes des justes, les mages des génies. En employant le mot christ au pluriel et dans son sens étymologique d'homme consacré,ne semble-t-il pas vouloir atténuer encore les différences ? Lui aussi conserve son livre de révélations et ce n'est pas sans raison qu'il glorifie les chefs-d'œuvre, émanation de Dieu, distribution de Dieu, variété du miracle. Il n'ose [pas cependant proclamer franchement que le Christ n'est qu'un génie, car
(1) W. Shakespeare, 2e partie, liv. II, p. 180.
(2) W. Shak(»pcarc, l™ partie, liv. IV, p. 2.'.4.
PAOMETHEE 2^9
les génies, c'est la région des égaux. Th. Carlyle avait déclaré : « Le plus grand de tous les héros c'en est un que nous ne nommerons pas ici (1) » ; lui aussi, il est pénétré d'un respect grave et religieux devant la plus sublime figure de l'histoire ; il montre les génies formant le groupe sacré des vraies étoiles dans le profond ciel de l'avenir, sans oser le confondre parmi eux : « La prodigieuse constellation à chaque instant plus lumineuse, éclatante comme une gloire de diamants célestes, resplendit dans le clair de l'horizon et monte, mêlée à cette immense aurore, Jésus-Christ (2). » C'est sur ce nom que s'achève le livre, sur la glorification inattendue de Celui qui fait pâlir tous les génies comme l'aurore fait pâlir les astres.
Le soleil est levé, disparaissez étoiles.
Si intense que soit le désir de Victor Hugo, si emportée que soit son ambition, si profonde que soit sa foi en sa mission, il a craint l'abîme de Swedenborg et a mis un sceau sur ses lèvres et sur son livre. Il prévenait M. P. Stapfer, dans une conversation, qu'il avait introduit en son ouvrage une phrase contenant tout son système. Il serait assez difficile de la rechercher à travers ces trois cents pages dont la première affirme. « Le monde dense, c'est Dieu. Dieu dilaté c'est le monde ». D'un bout à l'autre du volume on sent toutefois persister et revenir cette idée que si le génie, d'une façon absolue, n'est pas Dieu, il est l'être qui a les rapports les plus intimes avec lui et participe le plus à sa nature et à ses privilèges. Comment ce poète d'imagination visionnaire et de volonté étrangement ambitieuse peut-il maintenir l'invraisemblable équilibre de sa raison ? C'est en considérant non seulement la supériorité du génie, mais ses
(1) Th. Caklyle. — Les Héros. — Odin, n. 19.
(2) W. Shakespeare. Conclusions, liv. III, p. 335.
23o VICTOR HCGO. LA FONCTION DU POÈTE
devoirs envers l'humanité. En dehors de leur fonction d'atomes liens des mondes, les hommes solaires ont une tâche plus précise qui est « le roulement de la civilisation ». « La vie de l'humanité marchera par eux (1). S'ils ont du divin en eux. ils ne doivent être ni égoïstes, ni impassibles, mais s'inquiéter de leur propre énigme qui est l'énigme humaine, car ces surhumains portent dans leur vaste cœur l'humanité tout entière : « Ils sont vous plus que vous-mêmes (2). » Victor Hugo reprend l'exclamation de la préface des Contemplations : « 0 insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » mais pour lui donner une valeur nouvelle : « Là où vous avez la parcelle, ils ont le tout ». Jadis, dans Littérature et Philosophies mêlées, les chefsd'œuvre n'étaient la nourriture que d'une élite intellectuelle. Reconnaissant que peu d'hommes lisent Homère, Dante, Shakespeare, il remarquait très justement que leurs lecteurs s'ajoutent de génération en génération, et qu'avec les siècles cela fait également une foule. Aujourd'hui s'il rappelle avec complaisance cette idée d'autrefois, il veut que le poète s'adresse au peuple, car c'est au peuple que Dieu dédie les génies. C'est du peuple qu'ils viennent et leur devoir est « d'écouter le sourd murmure des petits prononçant l^s mots d'Avenir, Humanité Liberté, Progrès, de puiser dans toutes ces ténèbres leur propre transfiguration et de se relever terribles audessus de tous ». Il ne distingue même plus les populaces du peuple comme dans sa lettre à M. Vinçard (3). Le plus grand devoir du génie est de sacrifier tout à la canaille, tout, excepté la justice ; de promulguer les grandes vérités et pour cela il faut qu'il soit peuple, qu'il soit populace.
(1) W, Shakespeare, lre partie, liv. V. — Les Aii.es, p. 14o.
(2) W. Shakespeare, 2e partie, liv. III, p. 215.
(3) Cornspondance (1836-1882). Lettre à M. Pierre Vinçard. 2 juillet ls41.
PROMÉTHÉB 2.3l
Il revient ainsi à la préface de Lucrèce Borgia : « Le poète a charge d'âmes », et presque au principe de Boileau : « Rien n'est beau que le vrai ». Suivant le titre d'un de ses chapitres, le Beau doit être serviteur du Vrai; il n'a même plus ses répugnances si fortement exprimées naguère dans le poème de Y Ane contre son utilisation toute « bourgeoise ». Le beau doit être utile. « Mais l'utile limitera, ravalera, souillera l'art. L'art c'est l'azur ? — Oui, répond-il, mais l'azur du haut duquel tombe le rayon qui gonfle le blé... arrondit la pomme,,, sucre le raisin (1) ». Et pour justifier le poète « nettoyant les cages pénales, vidant le baquet des malpropretés publiques, » il cite Moïse, Homère, Eschyle, Samuel, Dante, Voltaire ; puis, prend l'offensive et demande ce qu'on attend de la muse : chanter, aimer, croire, prier. « Chanter quoi ? Le vide. Aimer quoi ? Soi-même. Croire quoi ? Le dogme, c'est-à-dire pour Victor Hugo des préjugés, des erreurs ou des formules vaines. Prier quoi ? L'idole. Non, voici le vrai. Chanter l'idéal, aimer l'humanité, croire au progrès, prier vers l'infini ». On ne saurait mieux dire, et, sans doute faire du beau le serviteur du vrai, c'est maintenir la différence des deux domaines et s'éloigner de la théorie classique laquelle identifie le beau et le vrai ; mais en déclarant que le but est l'idéal, Tlvimanité, le progrès, l'infini, on diminue l'intervalle au point de rendre la distinction bien difficile à saisir. Le poète aboutit donc au vers de Lamartine :
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie.
Il n'est plus question de la fameuse mission des atomes universels qui faisait du génie un être surhumain. A-t-il renoncé à cette gloire stellaire et dominatrice au loin ? Non, car « par un côté le poète reste hors de l'homme,
(1) W. Shakespeare, p. 255.
(2) W. Shakespeare, p. 257.
23a VICTOR HUGO. LA FONCTION DL' POÈTE
par les ailes, par la brusque disparition possible dans les profondeurs », comme il le chantait à la lin de l'Ode aux Mages ; seulement cette fois il a soin d'ajouter : «'Mais à la condition de la réapparition ». Volant et marchant, archange et frère, voilà la nature du génie.
.Ainsi ses deux fonctions, humaine et surhumaine, se complètent l'une l'autre. Serviteur de Dieu dans le progrès, apôtre de Dieu dans le peuple, telle est la loi de croissance. Il proteste contre la formule de l'art pour l'art qu'on lui attribue. Armé de sa définition, il élève Ju vénal au-dessus d'Horace et de Lucain, car Horace est le poète du caprice et Lucain le poète de la logique : « Juvénal corrige le caprice par la logique (1). » Il flétrit Goethe, « ce poète de soixante ans. ivre d'indifférence au bien et au mal, » et lui arrache sa couronne d'Olympien ; les vrais Olympiens ne sont pas impassibles, mais passionnés (2). S'il ignore l'opinion de Malherbe estimant qu'un bon poète n'est pas plus utile à l'état qu'un bon joueur de quilles, il n'oubliera pas cette phrase d'une plume autorisée : « Le plus grand service que puissent nous rendre les poètes c'est de n'être bons à rien. » Il accable ce critique d'une nomenclature de quatre-vingt-quinze poètes et écrivains de tous temps et de tous pays et conclut : « Quand l'aplomb d'un idiot arrive à ces proportions, il mérite enregistrement ». Pour lui il le déclare hautement : « Le poète est le créancier du genre humain ». Etre le chantre de l'humanité ne l'empêche nullement d'être le confident du cœur, car aimer n'est pas moins sacré que penser, et il aura à défendre tantôt la liberté de l'esprit humain, tantôt la liberté du cœur humain. Et il achève triomphalement ce panégyrique du beau utile, par un sourire de pitié : « Un peuple affranchi n'est point une mauvaise fin de strophe. Non
(1) W. Si .p. 268.
(2) W. Shaker tare, p. 267.
PBOMÉTHÉE 233
l'utilité patriotique et révolutionnaire n'ôte rien à la poésie (1) ».
Victor Hugo, pilote de la poésie, s'efforce de donner un violent coup de barre au navire de l'Art. Depuis 1850. les poètes se sont engagés dans des voies bien différentes de la sienne. Théophile Gautier dans ses Emaux et Camées, Leconte de Lisle dans ses Poèmes antiques, Baudelaire dans les Fleurs du mal ont voulu, par des théories parfois contradictoires, arracher le poète à la vie politique et sociale ou à la glorification de lui-même. Par delà le Stello de Vigny, ils sont revenus à l'admiration de l'artiste pur, de l'Olympien impassible, de Gcethe. De là la colère de Victor Hugo qui sent le sceptre lui échapper. Comment ne protesterait-il pas lui, le Mage, le Voyant inspiré, le Guide et le Révélateur contre le scepticisme de Leconte de Lisle. Il peut reconnaître en lui une force, lui adresser la fameuse dédicace : « Jungamus dexteras », il y a entre eux plus que des différences, des oppositions fondamentales.
La poésie, selon Leconte de Lisle, est incapable d'enfanter des actions héroïques, d'enseigner l'homme, de consacrer la mémoire des événements : « 0 Poètes, qu'enseigneriez-vous ? Qui vous a conféré le caractère et le langage de l'autorité ? Quel dogme sanctionne votre apostolat ? » Ils ne sont plus écoutés parce qu'ils ne reproduisent qu'une somme d'idées, désormais insuffisantes; «et puisque nous sommes une génération savante», ils n'ont plus qu'à s'isoler du monde de l'action et à se réfugier dans la vie contemplative et la science pure. Ils sont à une mauvaise époque de l'art, car personne ne peut signaler « le jet spontané et vigoureux d'une inspiration saine. La source n'en est pas seulement troublée et souillée, elle est tarie jusqu'au fond ». Il faudra peutêtre deux siècles de recueillement, deux siècles d union
(1) W. Shakespeare, p. 271.
■ntime jusqu'à la confus'on de l'art et de la science, « avant que la poésie redevienne le verbe inspiré et immédiat de l'âme humaine ». En attendant, son rôle est de comprendre le génie et la tâche du siècle qui sent « de réunir et de retrouver les titres de famille de l'intelligence humaine (1) ».
L'auteur de la Légende des Siècles, si sensible à l'admiration de ceux qui voient en lui un homme d'action, un guide (2), ne peut admettre cette étrange abdication, cet abandon si facile de l'héritage poétique. Il n'acceptera pas davantage l'esthétique de Théophile Gautier, ni « la philosophie » de Ch. Baudelaire. L'artiste en « Emaux et Camées » s'isole, sans prendre garde à l'ouragan,
Comme Gœthe sur son divan A Weymar s'isolait des choses Et d'Hafiz effeuillait les roses;
adorateur de l'art robuste qui « seul a l'éternité » :
Les dieux eux-mêmes meurent; Mais les vers souverains
Demeurent Plus forts que les airains (3).
Il ne proteste pas seulement contre l'accusation d'immoralité dont serait victime le poète « des Fleurs du mal », mais contre la niaiserie même d'une telle accusation. Est-ce que le bleu est moral par hasard et le rouge indécent ? Il semble oublier les Stances d'Espaïia dans lesquelles le poète répondait à la foule comme la montagne à la plaine :
Vai-je pas de mon flanc, d'où mon âme s'écoule Fait jaillir une source où boit le genre humain ? (4)
(1) LeCONTE DE LlSLE. PûùiHS Antiques, p. VII. VIII, IX,
xi, xii, xv. Ducloux, 185:2 .
2 E. Hamel. — Victor Hugo (1860 .
(3i Th. Gavtier. — Emaux et Camées. Préface, — L'art. (4; Th. Gautiek. — Poésies complètes, t. II, p. 134.