CHAPITRE PREMIER ORPHÉE
Sommaire : Les maîtres deVietor Hugo : Virgile, Voltaire, Chateaubriand. — Victor Hugo définit le génie et en détermine les fonctions. — Comment il revendique ce rôle. — Lamennais. — Le Poète dans les Révolutions : élection divine, mission de consolateur et de protecteur, don de prophétie, rôle expiatoire.
Elève de la pension Decotte et Cordier, Victor Hugo, qui a trouvé pas à pas et comme d'instinct les lois de la prosodie, s'essaie à rimer sous l'œil bienveillant du maître d'études, son initiateur et ami, Biscarrat.
Comme on peut le forcer à éteindre sa chandelle le soir et à se coucher, mais non à dormir (1) », il emploie une partie de sa nuit à traduire en vers les églogues de Virgile et les odes d'Horace qu'il vient d'apprendre. Virgile est son auteur de prédilection. L'enfant tour à tour s'attaque à Tityre, à Pollion, aux Géorgiques et à YEnéide, passant du Vieillard de Tarente à Cacus, d'Aristée à Achéménide, du Règne de Jupiter à l'Antre des Cyclopes ou à Nisus et Euryale (2). Ce ne sont que des exercices
( 1 ) Victor Hugo raconté, ( 1802-1817), p. 169 (Sauf indication contraire les notes renvoient à l'édit. définitive Hetzel-Quantin in- 18).
(2) Victor Hugo (1802-1817), p. 181 et sq. — Cf. Gustave Simon. L'Enfance de Victor Hugo.
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de versification et il serait téméraire d'y chercher la complexité et la souplesse de l'art à la fois naturel et savant du Romain, mais, presque à son insu, le jeune disciple s'imprègne de la même admiration des grands poètes, du même amour de la nature, du même patriotisme religieux et dominateur ; s'il n'apprécie peut-être pas l'érudition profonde et variée de son maître, il développe dans ce commerce son imagination, son goût du beau et son habitude de l'alexandrin. Emule de Delille, il lutte avec avantage et maintes fois surpasse son rival dans le maniement du mètre, se prouve à lui-même dès ses premiers essais son étonnante facilité, et dès lors peut concevoir les plus grandes espérances de gloire. Si cet amour n'est pas exclusif, et si les cahiers de l'adolescent contiennent également des traductions d'Horace, de Lucain, de Martial, d'Ausone, Virgile garde le premier rang et c'est avec raison qu'en 1837 Victor Hugo pourra s'écrier après Dante :
O Virgile ! ô poète ! ô mon maître divin ( 1 ) !
Il honore Voltaire comme le second dieu de son Parnasse. Pendant les loisirs que lui crée un accident, il dévore son théâtre et, la fièvre de l'ambition l'exaltant, compose une tragédie en cinq actes, Irtamène (2). Plus tard, à l'exemple de cet initiateur, il voudra donner au théâtre « une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine », en 1817 c'est surtout le tour politique qu'il imite et sa tragédie plaide pour la royauté. En Voltaire il admire encore l'apôtre de la tolérance, l'adversaire des bourreaux, le vengeur des innocents, le défenseur des droits de la raison. Concourant en 1819 pour le prix de poésie française de l'Académie sur ce Bujel
( 1 ) Les Voix intérieures VII, A Virgile.
(2) Victor Hugo raconté ( 1802-1817). p. 174. — Gustave SlKON, L'Enfance de Victor Hugo.
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« l'Institution du Jury », il descend d'une façon assez inopportune aux Champs-Elysées, y fait discourir le philosophe de Ferney avec son ami Malesherbes sur les condamnations de la Cour romaine et de la Sorbonne, sur le pouvoir monacal
Que Fénelon craignait et dont riait Pascal (1).
et profite de cette occasion pour purifier sa mémoire des crimes révolutionnaires. Que l'enfance du jeune poète ait été catholique, il ne le semble guère, et c'est même un problème de savoir s'il fut baptisé. A quinze ans ce n'est pas l'idéal chrétien qui l'enflamme, c'est l'idéal stoïcien. Il s'excite à suivre les pas de Socrate et de Platon, ne songe guère au Christ, et s'écrie :
.... S'il te faut mourir, mon fils songe à Caton (2).
On voit se former en lui ce sage « du temps d'Aurèle et d'Adrien », comme il s'appellera plus tard. Voltaire frondait les hommes de la Régence; «jeune et brûlant d'un courroux qui l'honore », Victor Hugo flagelle les hommes de l'Empire et les libéraux, avec la même verve sarcastique, sinon avec la même spirituelle finesse, dans ses satires du Télégraphe, de VEnrôleur politique, de YEpitre à Aristide Brutus.
Toutefois son patron, son parrain littéraire, celui qu'il suit des yeux dès sa première enfance et qu'il saluera de l'épée en entrant dans la lice, c'est Chateaubriand. « Je veux être Chateaubriand ou rien », écrivait-il le 10 juillet 1816 (3), fasciné par ce grand nom qui à cette époque éclipse celui de Voltaire. La France à la suite des encyclopédistes et des révolutionnaires se perdait dans l'irré-
(1) Victor Hugo raconté (1818-1821), p. 154.
(2) Bonheur que peut procurer l'étude. — Victor Hugo raconté (1818-1821), p. 122.
(3) Victor Hugo raconté (1818-1821), p. 109.
ligion méprisante et le raisonnement aride, Chateaubriand l'a délivrée du dénigrement, il l'a ramenée à l'admiration des beautés du christianisme, à l'amour de ses antiques traditions et a aiguisé son goût de l'exotique et du pittoresque. Elle s'était donnée à un soldat de génie, au lendemain de Waterloo il lui a fait accepter la pâle royauté de Louis XVIII. Par sa gloire, son autorité, sa situation, il a démontré de superbe façon la puissance de l'écrivain. A Victor Hugo, comme à toute la jeune génération, il apparaît avec la double auréole du restaurateur de la religion et du restaurateur de la royauté, prodiguant aux deux pouvoirs les bienfaits d'un protecteur plus que le dévouement d'un fidèle et les dominant de toute la fierté de son génie indépendant et ennuyé.
Ces trois cultes se développent simultanément dans l'âme lyrique de l'écolier. Loin d'y être en lutte, ils s'y fondent et s'y complètent. D'instinct l'enfant de génie sent que le poète doit être la grande voix réparatrice et organisatrice. Ce n'est pas trop pour remplir ce rôle que d'être un chevalier de la monarchie et de la religion contre l'athéisme et l'anarchie, comme Chateaubriand, un promoteur de liberté et de progrès dans tous les domaines, surtout au théâtre, comme Voltaire, et un poète souverain par le privilège intangible d'une langue harmonieuse et d'une âme créatrice, comme Virgile.
Qu'est-ce donc qu'un poète ? qu'est-ce que la poésie ? qu'est-ce que le génie? L'idée qu'il en conçoit permettra de découvrir aisément le but qu'il se propose, la fonction qu'il revendique. Dès la première livraison du Conservateur littéraire il répond : « Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une langue expressive (1) » voilà le poète. «La poésie ce n'est presque que sentiment,»
(1) Le Conservateur Htltérair e. Etude sur Chénier, I liv., Dec.
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ajoute-t-il avec Voltaire, et il signale dans les vers d'André Chénier « l'empreinte de cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie et qui est peut-être le génie elle-même ». Tout le passage est un commentaire anticipé du cri de Musset :
Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie.
S'il reproche à André Chénier l'incorrection, l'incohérence, l' effervescence d'imagination, la bizarrerie des coupes, il admire avant tout « cé*tte fierté d'idées d'un homme qui pense par lui-même ». Sensibilité profonde, fierté d'idées, langue expressive, tels sont les traits caractéristiques du génie. Peu importent les défauts et les excès ; « ils sont peut-être le germe d'un perfectionnement de la poésie. » « Dans ses écrits, dit-il à propos de Corneille, le génie peut être monstrueux et ridicule, mais non médiocre (1) ».
Chénier n'avouerait pas cette doctrine, lui qui exigeait en même temps que la puissance créatrice et la force d'expression, l'intelligence divinatrice et le goût inné de l'harmonie, lui qui trouvait le génie simplement dans la spontanéité d'un langage neuf en accord avec la pensée (2). Il confondait l'œuvre et le créateur, car cette force n'est-elle pas indépendante de la perfection de ses ouvrages ? Même tumultueuse, incorrecte, barbare, elle peut se faire reconnaître ; La Bruyère le déclarait : « Talent, goût, génie, choses différentes, non incompatibles. »
En janvier 1820 Victor Hugo revient au problème de la nature du génie. Il a médité son sujet, l'a approfondi, et le
(1) Le Conservateur littéraire. L'Esprit du Grand Corneille, 3e liv. Janvier 1820.
(2) H. de Latouche. — Œuvres complètes d'A. Chénier. — L'Invention et 1er Chap. d'un ouvrage sur les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres.
résultat est une analyse qui prétend à la rigueur dialectique (1).
Pour imprimer du mouvement il faut en posséder soimême, dit-il, donc si vous voulez émouvoir soyez ému. Le génie est une force qui émeut, qui a pour conditions mêmes les émotions multipliées, les profondes souffrances, les grandes passions. De là Fapparition des grands hommes au milieu des grandes fermentations populaires, de là leur vie agitée et misérable. Mais qu'entend-il par passions ? Ce sont nos désirs « qui ne sont eux-mêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu'à cette volonté ferme et constante par laquelle on désire une chose toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel l'homme se brise lui-même ». C'est la volonté, non la sensibilité qui est maîtresse d'une telle âme, qui est le génie. On s'en étonne. A propos de l'éloquence de Cicéron arrachant à César la grâce de Ligarius, il venait de dire: «Si Cicéron eût été le père de Ligarius, qu'en eût-on dit ? Il n'y avait rien là que de simple. » Le génie de l'orateur romain consiste donc préci.-. ment à ressentir et à exprimer les angoisses paternelles sans être le père de Ligarius, à trouver spontanément, et non par l'effet « d'une volonté ferme et constante ». cette éloquence des larmes, cette voix du cœur qui seule au cœur arrive.
Victor Hugo nie tout ce qu'il y a de primordial, d'inné dans le génie, tout ce qu'il y a de prédisposé, d'involontaire dans la passion. Son premier type, le modèle d> hommes supérieurs ne sera ni Homère, ni Pindare, ni Eschyle, mais César, et à une époque où sa ferveur r liste et son horreur de l'ogre de Corse ne permet pas de croire à l'influence immédiate du conquérant qui vient de tomber.
(1) Le Conservateur littéraire. — Du Génie, 4e liv. Janvier 1820. — Litt, et phil. mêlées, p. 113.
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S'il confond la volonté et la passion, il confond également la volonté et son but. Plus l'objet sera noble, afnrme-t-il, plus tenace sera le désir. Il ne semble pas croire que les forces d'une âme puissent avoir pour fin une ambition égoïste, et fait dépendre la passion de la loi morale. « S'il existe une chose capable d'exciter une volonté pareille (qui désire une chose toute sa vie) dans une âme noble et ferme, ce doit être sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes. » La puissance de la volonté identique à* la passion, identique au génie est donc en raison directe de la hauteur du but. Il ne lui reste plus qu'à tirer la conclusion : « Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité ravissante, devant laquelle toute la philosophie antique et le grand Platon lui-même avait reculé. Que le génie, c'est la vertu ! »
Sous l'influence de Rousseau, Mme de Staël avait déjà tenté de rapprocher le génie de la vertu. Il ne devait servir qu'à manifester la bonté suprême de l'âme (1), elle le définissait une disposition intérieure de la même nature que celle qui rend capable d'un généreux sacrifice, car les belles actions comme les touchantes paroles partent toutes de la conscience du beau (2). Mais malgré son enthousiasme pour les religieux génies de l'Allemagne, pour Schiller « dont la conscience était la muse », elle n'osait aller jusqu'à cette définition qui fait du beau « la splendeur du bien »; elle renonçait à analyser le génie « qui se sent comme l'amour, par la profondeur même de l'émotion, dont il pénètre celui qui en est doué », et se contentait, à l'exemple des classiques, de montrer combien la vertu est favorable à son développement (3).
(1) De l'Allemagne, 4e partie, De la douleur, p. 588 (Edit. Charpentier).
(2) De l'Allemagne, 2e partie, chap. X, De la poésie, p. 162.
(3) De l'Allemagne, 2e partie, chap. X, De la poésie, p. 165.
On eût fort étonné Victor Hugo en lui opposant soit la distinction des trois ordres de Pascal, soit l'oraison funèbre de Condé dans laquelle Bossuet établit victorieusement la supériorité de la vertu sur le génie. Ce n'est pas en effet une question générale qu'il traite ; il ne s'inquiète pas de tous les hommes, mais seulement des âmes nobles et fermes. Pour celles-ci sa remarque est juste, les passions ne seront pas des mouvements déréglés destructeurs de toute beauté morale, de toute harmonie intime, de toute vraie grandeur, mais l'application de toutes les énergies, lumière de l'intelligence, enthousiasme du cœur, persévérance de la volonté, à la réalisation de l'idéal le plus élevé. *Dès lors rien de plus logique que de faire le génie synonyme du héros, mieux encore du saint. Sa fonction c'est d'exprimer la vertu, mais il ne peut l'exprimer sans la vivre.
Que sera au juste cette vertu ? Le poète la définit le modèle idéal que tous les hommes portent gravé dans leur conscience ; elle exige la lutte contre les mauvais instincts et commence dès la première enfance : « Pour être un Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau ». Le génie a le même devoir que le commun des mortels, c'est à savoir de refouler les passions bassitoute l'énergie des nobles, d'être supérieur à son destin, à ses souffrances, de fixer l'instabilité de son caractère, de dominer son activité et sa propre imagination. Nulle part Victor Hugo n'indique une foi religieuse, un idéal catholique; cette vérité ravissante « ignorée, dit-il, de l'antiquité » rappelle cependant la philosophie de Zenon plutôt que les enseignements du Christ.
A dix-sept ans Victor Hugo entre dans la vie comme un jeune César stoïcien. On sent que cette méditation est le résultat de sa pensée appliquée à se définir son objet, à affermir sa volonté, à se proposer un but de toute la vie. Etre un homme de génie, voilà son ambition : son
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plan de conquête est établi et, méprisant les victoires faciles de ses contemporains, il leur crie : « Veillez jeunes gens. Recueillez vos forces, vous en aurez besoin, le jour de la bataille. Les faibles oiseaux prennent leur vol tout d'un trait, les aigles rampent avant de s'élever sur leurs ailes (1). > Il a chanté dans une pièce des Quatre Vents de l'Esprit cette heure inoubliable du départ. L'âpre Muse lui demande inquiète
Quelle armure vas-tu choisir ou revêtir ?
Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste?
— J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste, Muse; et je suis armé mieux que le paladin.
On peut craindre que le dernier vers ne soit aussi exact.
— Et tes deux boucliers? — J'ai mépris et dédain (2). »
Tout d'un coup s'enlève dans le ciel de la poésie un aigle ou plutôt un cygne, Lamartine. Au mois d'avril 1820 Victor Hugo le salue dans le Conservateur littéraire (3). Le début de son article déconcerte. « Il n'est peut-être pas un de vous, dit-il à ses contemporains, qui comprenne ce que c'est qu'un poète. Et d'abord pour ce qui regarde Vâme du poète, la première condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un mensonge ? Poètes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous ? » On reconnaît son sentiment profond de la vertu nécessaire au poète! « Est-il dans vos rangs, l'homme qui possède Vos magna sonaturum, la bouche capable de dire de grandes choses, la ferrea vox, la voix de fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou les fureurs d'une faction ? N'avez-vous pas été tous, au
(1) Le Conservateur littéraire. — Marie Stuart, 9e liv. Mars 1820.
(2) Les Quatre Vents de l'Esprit. — Le Livre satirique, II.
(3) Le Conservateur littéraire. — Les Méditations poétiques, 10e liv. Avril 1820.
lO VICTOR HLGO. ■ — LA FONCTION DV POETE
contraire, semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps change ? » Il continue avec un superbe mépris : a Que nous font vos vers, vos chants, vos hymnes ? Sont-ce là des tùres ? N'avez-vous pas renié le Dieu et brûlé aux pieds de l'idole un encens impur comme elle ? » Si cette virulente satire étonne par ce qu'elle a d'obscur et d'inattendu, il évoquera Balthasar qui n'avait pas besoin que Daniel lui expliquât les mots réprobateurs. Affranchis, transfuges, courtisans doivent se connaître. Le génie ne peut être où n'est pas la vertu, il se hâte d'en renouveler l'affirmation : « Pour ceux qui ne prostituent pas les titres, sans un esprit droit, sans un cœur pur, sans une âme noble et élevée, il n'est point de véritable poète. »
Dans Lamartine il ne retrouve pas son idéal. Il déclare ses élégies supérieures à celles d'André Chénier, sa passion terrestre étant presque toujours épurée par l'amour divin, tandis que le sentiment de l'amour chez son prédécesseur est toujours profane. Il laisse de côté les méditations mélancoliques, voluptueuses, découragées : V Isolement, le Lac, le Golfe de Baya, le Vallon, il préfère citer les poèmes qui disent de grandes choses : la Semaine Sainte, V Invocation, la Poésie sacrée, le Temple, VHominc, poèmes « riches d'idées, et cette richesse là n'est pas d'emprunt ». Mais il n'entend pas résonner en eux la « ferrea vox *> ; ce n'est pas encore le poète qu'il cherche, et il conclut : « Il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas. » Ce soleil resplendit en lui, il le sait bien, mais il n'ose l'avouer au public. L'auteur du Télégraphe, de VEpitre à Brutus, des Vierges de Verdun, des Destins de la Vendée, de VEnrôleur politique, n'a pas encore assez de titres pour revendiquer le grand rôle de justicier, il en pressent la grandeur et s'y prépare. Voilà la véritable fonction du
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poète. Fort de sa vertu exemplaire, ce stoïcien dominera son siècle et le fera trembler des éclats de sa voix de fer.
Chateaubriand ne lui montre-t-il pas la force de ces hommes « qui sont des puissances contre les révolutions et dont le génie peut suffire quelquefois pour arrêter la décomposition des empires (1). «Victor Hugo a déjà traduit en vers une page de sa brochure sur la Vendée : il lui adresse une ode vibrante qu'il intitule le Génie et dont il faut d'abord noter soigneusement l'épigraphe empruntée à La Mennais : « Les circonstances ne forment pas les hommes ; elles les montrent ; elles dévoilent, pour ainsi dire, la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement (2). » C'est la fameuse théorie des chefs de l'humanité qu'il reprendra et développera dans les Mages et dans William Shakespeare ; leur origine mystérieuse, leur rôle dominateur, leur prédestination, leur influence sur la civilisation : tout est indiqué dans cette phrase superbe. Pour compléter ce programme, V. Hugo exalte le noble pair non seulement comme défenseur des rois, mais comme champion de la Liberté, honoré du double martyre du Génie et de la Vertu et le compare à l'oiseau du Cap des Tempêtes qui, dominant les flots et les nuages, solitaire s'endort dans les cieux (3).
Le disciple porte lui aussi en son âme « un rayon de l'esprit divin » ; parmi ces rois spirituels il accepterait « avec joie, le génie au prix du malheur ». Jusqu'ici il se
(1) Le Conservateur littéraire, 14e liv. Juin 1820.
(2) Odes, liv. IV, ode vi.
(3) Odes, liv. IV, ode vi.
dérobait derrière ses grands aînés, mais sa confiance grandit et, sous le patronage d'André Chénier, justicier « des bourreaux barbouilleurs de lois », il révèle sa noble ambition. Il sera « le Poète dans les Révolutions » (1). Une voix amie lui fait craindre la fureur des coupables démasqués, l'invite à ne chanter que ses propres douleurs, mais il refuse, il ne sera pas sourd aux cris de ses frères ; Faut-il ne souffrir jamais que pour soi ? Non, le poète ici-bas est un exilé volontaire, un esprit pur, dirait Vigny, un génie qui s'est incarné pour consoler les hommes esclaves et apaiser leur délire, comme Orphée domptait les enfers. L'ami conseille à l'apôtre de la pitié et de l'harmonie de laisser vieillir son innocence « avant de croire à sa vertu » ; en dépit de l'ironie le poète suivra son étoile sans orgueil, rassuré par le Dieu qui le pousse à protester devant le crime triomphant. Il n'est qu'une voile, qu'importe que l'orage la déchire, le rôle de la voile est de sauver le nocher. La voix sceptique lui prédit qu'il se perdra avec les hommes qu'il veut sauver ; qu'il songe plutôt à sa famille, à sa mère et à ses amours. A ce moment en effet sa mère et sa fiancée sont ses deux seules amours, son père a abandonné le foyer, ses frères ne répondent pas à son affection dévouée. Mais il a une trop grande idée de son rôle pour frémir devant les dangers et les séparations dont on le menace : il se promet le ciel et c'est dans l'amour même qu'il puise la force du sacrifice.
L'amour chaste agrandit les âmes Et qui sait aimer sait mourir.
Le poète doit être capable d'imiter les héros qu'il célèbre. Ce grand rôle, brutalement on le lui dénie: il n'y a plus d'Orphée, ni d'Isaïe, les poètes partagent l'ignorance universelle. Comment relever cette objection sans outre-
( 1 ) Odes et Ballades, liv. I, ode I.
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cuidance ? L'avenir ! l'avenir ! mystère ? — Oui, mais il sent intérieurement que Dieu l'anime et n'est-ce pas déjà pour lui une preuve de sa vocation ? D'accord avec Joseph de Maistre, il reconnaît, puisque les hommes sont solidaires, que la souffrance de l'innocent doit compenser le bonheur du crime. Le poète vertueux est promis au martyre. Mais sa foi n'aurait pas de sens, sa vie serait inintelligible, si au moment du sacrifice suprême une lumière supérieure ne lui laissait entrevoir les triomphes futurs auxquels il a travaillé jusqu'à l'effusion de son sang. Repoussant les vains regrets des voluptés orientales, il célèbre la gloire, ce but où il aspire comme un nouveau Polyeucte, ou, plus exactement comme Vauvenargues qui reprochait aux hommes de se trouver ridicules de l'aimer, par manque de vertu. Il laisse à l'alcyon craintif son nid flottant et, reprenant pour lui-même l'image dont il saluait son maître, à travers les nuages, audacieux aiglon, il s'élance vers le soleil.
Au contact des Chateaubriand, des Chénier, des Lamartine, il a dégagé son idéal. Il ne semble pas s'annoncer comme un poète dont la fonction sera de traîner tous les cœurs après soi, mais comme un martyr dont la gloire grandira seulement dans la mort et qui, fléau de ses criminels contemporains, n'excitera de son vivant que leurs haines par ses adjurations. Il se pose en s' opposant violemment à son siècle et sa grande fonction sera d'être exemplaire. Dans cette première ode personnelle, il affirme son élection divine, sa mission de défenseur social et de consolateur, son rôle de victime expiatoire, sa vocation prophétique. C'est un jeune Isaïe, un jeune Orphée plutôt dont l'âme s'est fortifiée par l'admiration des stoïciens et s'est adoucie un peu dans l'atmosphère de christianisme dont dix-huit siècles ont imprégné la société.