‹ La fonction du poèteChapitre 4 sur 48 · CHAPITRE II PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II PÉTRARQUE

Sommaire : Victor Hugo s'efforce de réaliser sa fSnetion de poète : I. La fiancée. — L'amour épreuve de sa sincérité. — Victoire de la vocation du poète sur l'amour. — L'amour lui offre un premier champ à conquérir. — Échec du poète. — //. Le public. — La première bataille : Les Odes et Poésies diverses — L'apostolat religieux et politique. — Victoire du poète.

N'y a-t-il pas dans ces premières odes un enthousiasme un peu factice, un écho de quelque admiration éphémère ? La croyance du poète en l'identité du génie et de la vertu, en sa prédestination purificatrice subità cette mémo époque (1819-1822) une épreuve qui en montrera la sincérité et la profondeur. Le 26 avril 1819 Victor Hugo et Adèle Foucher son amie d'enfance s'avouent leur mutuel amour. L'ne correspondance secrète commence ; un an après, jour pour jour, elle est interrompue brusquement par la décision de Mme Hugo : « Moi vivante, ce mariage ne se fera pas. » Reprise en février 1821 elle est encore arrêtée à la fin d'avril par la maladie et la mort de la mère du poète. Elle se renoue après le fameux voyage de Dreux, qui vaut à l'orphelin sa Réatrice et dure jusqu'à ce qu'il obtienne le consentement de son père et une pension longtemps retardée. Le 12 octobre 1822 le mariage est célébré après une épreuve de trois ans et demi.

Tout d'abord ces lettres apportent une cruelle désillusion. Le jeune poète possédé de cet amour semble avoir tout oublié pour son Adèle. Il lui rend un culte d'adoration dont l'expression ne laisse pas d'inquiéter, tant il ébranle le fondement même de la moralité. Elle peut user

ts

l'KTRAKQUE l5

de lui comme d'une chose et non comme d'une personne; c'est un amour d'esclave (1) qui veut arriver à la perfection de l'anéantissement, qui divinise l'être aimé, qui renonce avec joie à toutes les espérances d'une vie meilleure et immortelle pour passer aux pieds de l'idole cette existence sombre et bornée (2). a Je t'aime comme on aime Dieu (3) », lui répète-t-il. Eût-il vendu son avenir, son sang, sa vie, son âme, pour lui donner un instant de joie, elle ne lui devrait rien, pas une larme, pas un soupir, pas un regret. Il aurait accompli sa destinée, voilà tout. C'est l'amour de Gilbert pour Jane, de Ruy-Blas pour la reine. Il multiplie en effet les plus grands sacrifices, les plus durs renoncements. « Que demain on me donne mon Adèle avec la condition de ne plus faire un vers de ma vie. pourvu que j'aie un autre moyen d'assurer ton existence, je le dis comme je le dirais à Dieu, je ne m'apercevrai pas que le bonheur de te posséder m'ait rien coûté (4). » C'est l'apostasie. C'est aussi l'abaissement moral, il le reconnaît. « Je suis fier et timide et je sollicite : je voudrais ennoblir les lettres et je travaille pour gagner de l'argent ; j'aime et je respecte la mémoire de ma mère, et je l'oublie cette mère en écrivant à mon père (5). » Il va même jusqu'au désespoir suicide. « Si tous mes rêves s'évanouissent, écrit-il après la demande du consentement paternel, je n'aurai plus qu'à les suivre. L'heure est peut-être bien voisine où je confirmerai par les actions ce que tu n'as peut-être jusqu'ici considéré que comme des mots (6). » Qu'a-t-il fait de cet idéal du poète envoyé par Dieu pour consoler et racheter ses frères, de cette soif du martyre, de cet amour de la gloire qui ne se trouve pas dans

(1) Lettres à la Fiancée, 18 avril 1820, p. 24 et passim.

(2) Lettres à la Fiancée, 13 janvier 1822, p. 139.

(3) Lettres à la Fiancée, 20 janvier 1822, p. 146.

(4) Lettres à la Fiancée, 8 janvier 1822, p. 132.

(5) Lettres à la Fiancée, 2 mars 1822, p. 183.

(6) Lettres à la Fiancée, 8 mars 1822, p. 190.

l6 VICTOR HUGO. LA FONCTION DU POÈTE

le bonheur ? Si on regarde de plus près, on découvre qu'il aime moins Adèle elle-même que la parfaite Beauté rêvée ; moins la fiancée réelle, que la Dame de ses pensées. Elle le tient élevé au-dessus des vulgarités, au-dessus des passions mauvaises, et, sentant que d'elle émane cette douce influence, il l'en remercie par une tendresse profonde et chevaleresque : il est son défenseur, son protecteur, son esclave ; le jour où il perdrait cette conviction, « il est certain que son existence se dissoudrait d'ellemême, parce qu'il n'y aurait plus de base à sa vie (1). » Il l'a mise au-dessus de l'humanité : « Est-il une femme au monde vers laquelle puisse descendre celui vers lequel tu as bien voulu descendre ? » (2)

Loin donc d'affaiblir sa volonté cet amour l'a sublimée. Par nature et par éducation, il était déjà un de ces hommes énergiques qui rompent tout obstacle : « J'ai appris d'une mère forte, dit-il à M. Foucher, qu'on peut maîtriser les événements. Bien des hommes marchent d'un pas tremblant sur un sol ferme ; quand on a pour soi une conscience tranquille et un but légitime, on doit marcher d'un pas ferme sur un sol tremblant (3) ». Sûr de l'amour de son Adèle, il est prêt à crier comme Charles VU : « Dieu me l'a donnée, le diable ne me Tôtera pas (4). » Cette fierté et cette fermeté sentent plus le Romain de Corneille que le chrétien : c'est un jeune chevalier stoïcien, et lorsque la fiancée s'étonne de cette orgueilleuse confiance, il lui répond : « Autant on doit mépriser les avantages périssables, comme la beauté, le rang, la fortune, etc. autant on doit respecter en soi-même les dons impérissables de l'âme. Ils sont si rares ! Autant la vanité est nuisible et injuste, autant cet orgueil-là est juste et

(1) Lettres à la Fiancée, 5 juin 1822, p. 241.

(2) Lettre à la Fiancée, 13 août 1822, p. 262.

(3) Lettres à la Fiancée, 3 août 1821. A M. Foucher, p. 64.

(4) Lettres à la Fiancée, 28 février 1820, p. 17.

utile (1) ». A son avis, c'est la première qualité de tout homme qui se sent quelque dignité dans l'âme. S'il n'a pas une très profonde estime pour le commun des hommes, sa conscience « ne lui dit point qu'il est plus qu'eux, mais qu'il n'est pas comme eux ». Et il donne la règle de sa conduite, son principe, principium et fons : « Je ne compte que sur moi, car je ne suis sûr que de moi. » Méprisant les flatteries auprès des grands et les intrigues auprès des femmes, il lui reste le sentiment de sa force et l'estime de soi-même « pour frayer sa carrière noblement et franchement, y marcher aussi vite qu'il le peut, sans froisser ni renverser personne, se reposant du reste sur la justice de Dieu. »

Son renoncement à la poésie est sans valeur. Soyons certains qu'il ne trouvera pas d'autre moyen d'assurer son existence. L'hypothèse est irréalisable. Chateaubriand veut l'emmener en Angleterre, il sait se dégager malgré l'insistance de son père (2). On lui objecte l'incertitude de son avenir littéraire, il répond en montrant son avance sur sa génération et son influence que déjà l'on cherche à confisquer.

En même temps que la beauté, la fiancée est la Vertu : donc elle comprend le génie, suivant la théorie de Victor Hugo. Il se voit obligé, hélas ! de détruire en elle des idées « étrangères, dit-il, à cette heureuse nature ». En vain elle se déclare incapable de juger le talent poétique, le poète lui répond que la poésie c'est l'expression de la vertu, qu'une belle âme et un beau talent poétique sont presque toujours inséparables (3) ». Et malgré la réserve qui ébranle un peu le principe, il conclut en se rangeant à l'avis de Mme de Staël : « Tu vois donc que tu dois comprendre la poésie ; elle ne vient que de l'âme et peut

(1) Lettres à la Fiancée, 26 octobre 1821, p. 78.

(2) Lettres à la Fiancée, 25 janvier 1822, p. 154.

(3) Lettres à la Fiancée, 13 novembre 1821, p. 87.

l8 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE

se manifester aussi bien par une belle action que par un beau vers. » La fiancée n'est pas persuadée ; elle objecte son ignorance, elle prévoit la future désillusion du poète. Il insiste presque irrité : « Dire qu'on n'entend pas la poésie, c'est comme si l'on disait qu'on ne comprend pas la vertu. La 'poésie, c'est l'âme, le génie c'est l'âme, ce qu'on appelle mon talent n'est autre chose que mon âme (1). » Point n'est besoin de la science qu'il dédaigne, qu'il rabaisse déjà comme plus tard dans William Shakespeare. « L'être le plus ignorant peut sentir la poésie, cette poésie rêveuse et pure, à laquelle les connaissances positives n'ajoutent rien, qui revêt toutes les peu fantastiques d'images vivantes, qui se nourrit d'amour, de dévouement, d'enthousiasme et révèle aux êtres généreux les mystères les plus secrets de leurs âmes... Que sont auprès de ces divines inspirations, de ces illuminations idéales, les sciences laborieuses, incertaines et souvent fausses des hommes ? » (2) Hélas! nulle part, il n'exprime sa reconnaissance, sa joie d'avoir été compris. Au contraire il lui a déplu en prenant la défense de Chateaubriand, «du seul homme en France qui mérite l'enthousiasme»; il lui soumet ses travaux, car il ne veut pour juge qu'une femme telle que son Adèle ou cet homme de génie et il doit avouer : « Tu aurais découragé l'auteur des Martyrs (3). » Ni le catholicisme de sa fiancée, ni celui de Lamennais lui-même ne semblent avoir amolli tout d'abord eette âme de fer qui a fait peu de cas de l'esprit de convention, des croyances communes, des convictions tradition* nelles » (4). Chose curieuse ! c'est « l'austérité sublime» de l'apologiste qui l'intimide et ce directeur spirituel, qui l'a déjà prémuni contre la soif de la gloire, est obligé de

(1) Lettres à la Fiancée, 15 décembre 1821, p. 105.

(2) Lettres à la Fiancée, 15 décembre 1821, p. 105.

(3) Lettres à la Fiancée, 21, février 1822, p. 175.

(4) Lettres à la Fiancée, 14 décembre, 1821 p. 104.

lui rappeler que la joie des fiancés est légitime : « Elle est dans l'ordre de Dieu, si vous la lui rapportez. » Mais son influence pour le convertir au catholicisme est faible; et au moment de son mariage Victor Hugo se fait délivrer par son père une attestation de baptême, qui a tout l'air d'un certificat de complaisance.

Pendant ces années laborieuses et décisives il compose les Odes et Poésies diverses, les nombreux articles du Conservateur littéraire, le premier Bug Jargal, Han d'Islande, Amy Robsart et les Lettres à la Fiancée, véritable œuvre d'art, comme il le reconnaît lui-même, et non babil d'amoureux. Du même coup cet amour a donné un obj et à son généreux idéalisme, surexcité sa volonté, affermi son caractère, éprouvé et rudement sa théorie de la vertu identique au génie.

Déjà grâce aux rencontres de la vie, aux concours poétiques, aux lectures dans des sociétés littéraires, à la publicité de sa revue, il a conquis tout un monde d'âmes sur lesquelles il exerce une action diversement profonde. Il y a le groupe des amis intimes, poètes comme lui, ou esprits capables de le comprendre, de sa génération à quelque dix ans près : Ramon duc de Benavente, Saint- Valry, Vigny, Lamartine ; le groupe académique : Chateaubriand, Neufchâteau, Raynouard, Roger et aussi Lamennais et Soumet; puis ceux qui de loin, de Toulouse, admirent son génie naissant comme le bon M. Pinaud de l'Académie des Jeux Floraux ; il y a enfin le groupe royaliste de la Société royale des Bonnes Lettres où la politique se mêle intimement à la littérature. A tous il fait l'impression d'un caractère énergique et passionné, « d'une énigme dont les Muses ont le secret », d'un prodige qu'il faut saluer, d'un « enfant sublime » comme aime à l'appeler Chateaubriand dans sa prédilection paternelle d'après le témoignage de Tissot en 1824 (1).

(1) Le Mercure de France, t. V, p. 291. — Cf. L. Séché. — Le Cénacle de la Muse Romantique, p. 308.

Ainsi s'explique le ton doctrinal de la préface des Odes et Poésies diverses, son premier appel au grand public. Il définit la poésie : « C'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout ». Mais le plus réellement intime, c'est la loi organisatrice, c'est l'idée, dirait Platon. Hugo le proclame comme une découverte personnelle : « Les beaux ouvrages ont révélé cette vérité à peine soupçonnée auparavant que la poésie n'est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes (1) ». A propos de Chénier il avait déjà déclaré qu'il était un bon auteur parce qu'il avait les idées. « le reste est d'habitude ». Dans Lamartine, c'est également la richesse des idées qu'il avait admirée. Quelle sera la loi qui harmonisera les idées dans une unité suprême, quelle sera l'idée des idées, sinon l'idée d'ordre ? Or prendre l'ordre comme point de départ, c'est reconnaître comme fondement essentiel de la conscience du poète, de son rôle propre, de ses rapports avec la nature et la société, un principe moral.

Pour la première fois il se heurte à l'objection de fait qu'il retrouvera toute sa vie. L'histoire de l'humanité offre une race de poètes indifférents au bien et au mal, à l'ordre et au désordre moral, qui trouvent dans les joies et les déceptions de leur sensibilité une matière poétique suffisante à leur génie, qui répéteraient volontiers avec Béranger : « Faute d'idée, il allait faire une ode ». D'Anacréon à Parny leur chanson voluptueuse redit le conseil de jouir en hâte des années rapides : ils ont choisi pour but d'embellir la vie, de prolonger le charme des plaisirs et pour ainsi dire de les affinerpardes rappels harmonieux. C'est le thème de la lyre païenne : elle s'en glorifie. Victor Hugo la dédaigne pour la harpe du psalmiste. Le christianisme a donné un nouveau sens à la vie. Le poète n'a plus le droit de se confiner dans un bonheur égoïste : il doit être utile à tous, par sa

(1) Odes et Ballades, préface de 1822.

charité, sa foi, sa vie exemplaire, ses vertueuses indignations, son enthousiasme religieux, son espoir de l'éternité. Sa fonction c'est de soutenir son frère, de pleurer avec lui, de veiller sur lui, de prier pour lui, de l'exciter à la vertu par la pensée de la mort (1). Mais n'est-ce pas le retour à la fonction primitive du poète chez les Grecs comme chez les Hébreux. Il le reconnaît, et, dans la préface d'une nouvelle édition (décembre 1822), déclare que s'il adopte la forme de l'ode, c'est qu'elle est la forme primitive de cet apostolat, la plus naturelle et par conséquent la plus réelle manière de remplir la vraie mission du poète, d'atteindre le but propre à la poésie. « C'était sous cette forme que les inspirations des premiers poètes apparaissaient jadis aux premiers peuples. »

Si idéaliste que soit le poète, la nature ne va-t-elle pas séduire son imagination par ses brillantes et vaines métamorphoses et troubler sa conscience ? Non, car il s'est aperçu que « sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses (2). » Ainsi la nature ne sera pas un magasin d'accessoires, d'images, de couleurs, de métaphores bonnes à enrichir son style, mais une apparence à travers laquelle il entrevoit la réalité vivante, réalité qui fortifiera ses espérances humaines ou ultra terrestres en reliant son âme à Dieu.

La société à son tour ne sera que l'organisation qui rend visible cet ordre. Elle reposera sur deux idées, la religion, la monarchie. Dès la première phrase de sa première préface il l'affirme : « Il y a deux intentions dans la publication de ce livre : l'intention littéraire et l'intention politique; mais, dans la pensée de l'auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire

(1) Odes et Ballades. — La Lyre et la Harpe, liv. IV, Ode n.

(2) Odes et Ballades, préface de 1822.

des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses (1). » C'est la première phrase mais ce n'est que la conséquence de sa définition de la poésie qui est l'intime de tout, qui est l'ordre : car l'athéisme et l'anarchie nient l'ordre et ne peuvent donc être sources de poésie. Il l'a démontré dans le Conservateur littéraire en critiquant les théories historiques de Dufau et de Voltaire, comme en appréciant les poésies dénuées d'espérances divines de Mme Desbordes Yalmore. C'est Chateaubriand qui dans le Génie du Christianisme avait habitué les âmes à fondre ensemble leurs jugements esthétiques et leurs sentiments religieux. Dans V Examen des Martyrs il rappelait la parole de Rollin : « Le véritable usage de la poésie appartient à la religion qui seule rappelle à l'homme son véritable bien et qui ne le lui montre que dans Dieu. Aussi n'était-elle chez le peuple saint consacrée qu'à la religion. C'est ce qui a fait même chez les anciens peuples, la première matière de leurs vers (2). » Rollin ne faisait que reprendre l'idée de Fénelon dans sa Lettre à V Académie et Fénelon lui-même s'appuyait surtout sur le témoignage d'Horace:

Silvestres homines sacer interpresque deorum, etc..

Sous l'influence de Lamennais Victor Hugo ne se contente pas de cette fonction religieuse, il revendique aussi une fonction civique, ou plutôt il ne veut pas distin s le domaine religieux du domaine politique : il mêle intimement foi catholique et foi monarchique et même, s'il est défenseur de l'autel, c'est qu'il est déjà défenseur du trône. L'utilité inspire sa poésie : « Tout écrivain dans quelque sphère que s'exerce son esprit doit avoir pour objet principal d'être utile et c'est pourquoi il a solennisé

( 1 ) Odes et Ballades, préface de 1822.

(2) Chateaubriand, Examen des Martyrs. — Rollin. Traite J a Etudes. (Œuvres complotes, t. I.) p. 433.

quelques événements de son époque qui peuvent être des leçons pour les sociétés futures (1). » C'est pourquoi il veut non seulement transformer et animer l'ode par le développement d'une idée fondamentale en accord avec le développement de l'événement raconté, mais l'enrichir des couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne, non seulement lui donner quelque chose de l'intérêt du drame, mais encore « lui faire parler ce langage austère, consolant et religieux dont a besoin une vieille société qui sort encore toute chancelante des saturnales de l'athéisme (2) ». Le néant d'une poésie sans catholicisme et sans royalisme tient à la nécessité d'une loi organique et la formule : amour de l'ordre et haine de l'anarchie, n'est que la première conséquence d'un parti pris moral. Avant tout le poète doit avoir le goût du bien et l'horreur du mal.

Enseignement social et religieux, telle est sa haute mission ; il doit rechercher dans ses odes le sens des événements et joindre l'intérêt dramatique à la vérité des couleurs. Certes, ni Bonaparte ni le Baptême du duc de Bordeaux ne réalisent ce programme. C'est déjà beaucoup que ce jeune homme de vingt ans, après quelques essais, soit capable de déterminer exactement à qu< lies conditions le poète lyrique remontera au rang des chanteurs primitifs et qu'il ait la noble ambition du rôle si étrange de l'Orphée interprète des dieux et fondateur de ville, ou d'Enos dont la Genèse ne dit que cette phrase étrange : « Iste coepit invocare nomen Domini ».

Le Journal des Débats, à propos de son Ode sur le Génie à M. de Chateaubriand, le félicitait de se tenir souvent à la double hauteur du sujet ; il se modère tout à coup et inaugure cette critique limitative dont Victor Hugo sera harcelé toute sa vie. Il trouve ce poète trop poète, il lui reproche une pléthore de talent, il considère « J.-B. Rous-

(1) Odes et Ballades, préface de 1822.

(2) Odes et Ballades, préface de 1822.

2 A VICTOR Hl'GO. — LA FONCTION DU POÈTE

seau comme un assez bon guide, pour qu'on ne doive pas chercher à s'élever au-dessus de la sphère où il occupe une si belle place (1) ». Le Miroir l'engage de même « à voir les choses telles qu'elles sont,» à mettre dans ses poésie? mêlées un peu de la grâce et de l'esprit de Voltaire, dans ses odes quelques étincelles du génie pindarique de J.-B. Rousseau : il pourra alors tenir un rang honorable parmi les versificateurs (2). Gela n'empêche pas Victor Hugo de voir sa renommée grandir. En six mois ses poésies ont deux éditions. Au témoignage de Stendhal qui ne l'aime guère son parti lui procure un fort grand succès (3). Le Défenseur n'avait pas attendu son premier livre pour le mettre dans l'élite des écrivains royalistes et se plaindre qu'on ne lui rendit pas justice (4). Mai^ surtout il entend à ses côtés, un ami, un poète plus âgé, comme un précurseur célébrer dans son poème de Moïse un de ces Rois sans ancêtres et sans postérité, un de ces élus de Dieu appelés à guider les peuples :

Sitôt que votre souffle a rempli le berger,

Les hommes se sont dit : « Il nous est étranger ; »

Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme.

Car ils venaient, hélas ! d'y voir plus que mon âme |

Et il dut tressaillir de joie car ces vers qui disaient si bien non son regret mais son espoir, c'était à lui qu'Alfred de Vigny les dédiait, à lui qui avait mis en tête de son premier volume la parole de La Mennais : « Quelque chose me presse d'élever la voix, et d'appeler mon siècle en jugement. »

(1) Journal des Débats, 17 novembre 1S22.

(2) Le Miroir, 15 septembre 1822.

(3) Correspondance inédite de Stendhal, t. I, p. 221.

(4) Le Défenseur, 5 mai et 21 juin 1821, t. II, p. 117, III, p. 40 et 337.

(5) Alfred de Vigny. — Poésies comphts.*. Moïse. (Edit. Calnmnn-Lévy. )

Page 1