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Baudelaire est plus énergique encore. L'art est bien « la sublime fonction », mais, comme il déplore cette « espèce de vignette politique », ce « condiment approprié à la nature des passions » de la foule dont sont « illustrées ou souillées » les poésies de Victor Hugo et de Lamartine ; comme il sépare violemment le vrai qui sert de base et de but aux sciences et invoque surtout l'intellect pur et le bien qui est la base et le but des recherches morales, du beau qui est uniquement le but exclusif du goût. Si le poète poursuit un but moral, il diminue sa force poétique, car la poésie ne peut sous peine de mort et de déchéance s'assimiler à la science ou à la morale : elle n'a pas la Vérité pour objet, elle n'a qu'elle-même, et il nie ainsi brutalement la fonction que veut lui attribuer Leconte de Lisle. Repousse-t-il autant qu'il le croit le bien ? On le dirait à l'entendre déclarer : « Que le poète croie ou ne croie pas qu'il soit nécessaire de donner à ses trj vaux le fondement d'une vie pure et correcte, cela ne relève que de son confesseur ou des tribunaux, en quoi sa condition est absolument semblable à celle de tous ses concitoyens ». Victor Hugo pouvait reconnaître dans
- paroles l'accent de la préface des Orientales. Mais Baudelaire a écrit quelques pages plus haut cette phrase platonicienne : « Je ne crois pas qu'il soit scandalisant de onsidérer toute infraction à la morale, au beau moral, comme une espèce de faute contre le rhythme et la prosodie universels (1) ». C'est ce rhythme et cette prosodie universels qui semblent avoir éclairé Victor Hugo sur la véritable portée de l'esthétique du poète et lui faisait dire que, bien comprise, la théorie de l'Art pour l'Art, était identique à la sienne : « L'Art pour le Progrès ».
Les conversations de son compagnon d'exil, Pierre
i Ce. Baudelaibe. — Th. Galtiee. — Notice littéraire i 1 859; .
Leroux, devraient d'ailleurs maintenir le critique de William Shakespeare dans sa foi à l'union indissoluble de l'Art et de la Vertu. Si la Vertu n'est qu'un vain mot. l'Art est une chose abominable, l'iniquité à la centième puissance, démontre le philosophe humanitaire. Le poète sacré n'est plus qu'un conquérant qui emprunte à la réalité ce qu'il veut pour s'en faire un sceptre ou un jouet, qui s* élève sur les ruines universelles et à qui des milliards d'hommes serviront uniquement de piédestal. Séparé de la connaissance humaine, l'Art n'est plus que la fantaisie, c'est-à-dire la fantaisie de celui qui l'a. Donc, en définitive, l'Art c'est l'artiste. Soit, dira Gautier pensant à l'Olympien de YVeimar, le Dieu ; mais une voix arrête le blasphémateur. « Non il n'est pas Dieu, il est Narcisse, l'adorateur de soi-même (1). Victor Hugo cherche à se dégager de cette discussion serrée, à la dominer, à imposer sa fonction de poète sans rien perdre des droits de l'Art.
Au fond, il est ici un farouche adversaire de l'esthétique indépendante. Du beau il rapproche étroitement le vrai, il y rattache solidement le juste. Ce sont comme les trois fortes colonnes dont Michel-Ange voulait soutenir le fronton de Saint-Pierre. Si l'une manque le fronton sublime s'écroule. Pourtant il est difficile de dire qu'il ait résolu le délicat problème des rapports de l'art et de la morale. Dans William Shakespeare en effet il tire de la fonction du poète de rigoureux devoirs ; dans le Posl-Scriptum au contraire il déduit de l'absolu de l'art et de la valeur suprême du génie le droit à l'indifférence. Convaincu que les poètes sont des élém que ce qu'ils font ils ont à le faire, il prosterne l'humanité devant eux ne lui reconnaît que le devoir de les admirer en bloc, sans conditions, sans critique. George Sand elle-
1 P. Leroux. — La Grève de Samarez, liv. II. ohap. lxxv, p. 105 ; liv. m, chap. v, p. 198.
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même protesta. « La critique est une législation ou un enseignement : législation, elle ne peut se passer de lois : enseignement, elle ne peut se passer de méthode. Sa mission est de former le goût. » Il est vrai qu'elle ajoutait ; « Peut-on former le goût ? J'en doute, mais on peut, on doit faire naître le besoin de goûter, et en tirant les sens de leur apathie naturelle, on les force à s'aider du discernement. » Et elle concluait : « Nous sommes bien forcés de distinguer un vice d'une vertu, une ombre d'un rayon, une tache d'une beauté, sans cela nous n'aurions pas de raison pour admirer et apprécier quoi que ce soit (1). »
Malgré le poète la question se pose : si l'art, comme il l'affirme a une vertu civilisatrice indépendante de la morale, on doit admettre que Goethe est « une entité... dont les facultés combinées selon un rythme spécial concordent et en qui on sent l'Inconnu... un de ces esprits qui jaillissent directement de la nature et ne relèvent de personne ». On acceptera difficilement que Victor Hugo puisse admirer Shakespeare « comme une brute », oubliant que la chose du monde la plus contraire à l'admiration c'est l'idolâtrie (2), et ait en même temps le droit de clouer sur la voie publique de lugubres phrases du génie allemand « pour que les poètes ne retombent plus dans cette faute (3) ». On le peut d'autant moins que, selon le critique français, si révolté de l'indifférence au bien et au mal, tout poète même sans intention, même contre son intention, même à travers ses vices, à la seule condition de posséder la langue, comme le demandait Boileau, civilise ; et il s'efforce de le prouver par un passage de Virgile et l'exemple d'Horace, de La Fon-
(1) Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1864. — Lettre d'un voyageur, p. 272.
(2) E. Hello. — Les Plateaux de la Balance, p. 110.
(3) W. Shakespeare, p. 267
taine et d'Aristophane (1). » Nous sommes loin des fameuses prescriptions de l'Art poétique :
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse ; En vain l'esprit est plein d'une noble vigueur, Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
Déjà dans la vie de Hugo nous avons remarqué ces discordes intimes. L'artiste veut garder le droit à la fantaisie, à Fimmoralité même et déclare hardiment que l'art n'a qu"un devoir c'est d'être fidèle à sa loi. mais le génie prétend à la direction de la conscience humaine, et il ne peut être question de diriger sans règle morale : il affirme alors que l'art a pour mission de remettre de l'idéal dans l'âme. Constatant la contradiction, en 1834 il se contentait d'un dédoublement : les faiblesses de l'homme étaient indépendantes de la fonction du génie. Plus tard, il ne craignit pas de parler d'une morale des génies en avance sur celle des hommes de leur génération, morale supérieure qui naturellement expliquait, justifiait et enveloppait les fautes. En 1864 il pense résoudre le problème par le devoir de l'admiration en bloc, par le démenti pur et simple, ou enfin par la reconnaissance d'une certaine diminution de grandeur. Des grands génies on doit tout admirer et quant aux vices qu'on leur reproche les tenir pour des calomnies. Toutefois si ceux qui ont négligé l'utile, le progrès, et «hanté la vie facile, sont encore des génies et civilisent, il faut leur préférer les poètes qui civilisent à bon escient, qui voient dans l'art plus que l'art. Inutile de faire remarquer que le problème i entier.
Le génie étant divin et ayant pour fonction de faire avancer la civilisation, la troisième question : « Qu'est-ce que l'humanité lui doit ? » se trouve résolue. Qui osera refuser de suivre ce> esprits intelligences, ces guides
(1) Poat-Scriptum de ma Vie. — Utilité du Beau, p 24.
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chefs, ces légats de Dieu ? Pourtant l'histoire ne montre guère l'obéissance des hommes aux poètes. Eschyle, Dante ou Shakespeare ne semblent pas avoir exercé la légendaire puissance d'Amphion, d'Orphée ou de Linus. On les méconnaît, on les raille, on les rabaisse, on les persécute. « La pierre jetée au génie est une loi ». Mais si Zoïle est aussi éternel qu'Homère, la mort remet chacun à sa place. Pour le soldat tout finit à la tombe : pour l'homme de l'idée tout commence là. Les morts de génie travaillent. Ils font de la civilisation.
Ils gagnent l'admiration, répondra-t-on, mais non l'autorité directrice. Hugo rejette tout d'abord cette distinction : si Alexandre est l'élève d'Homère, c'est donc bien Homère qui soumet la barbarie asiatique à la rayonnante civilisation grecque. Puis il admet que jusqu'au xixe siècle les hommes de la force aient seuls brillé à l'empyrée de l'histoire, « suprématie unique ». Mais cette usurpation du batailleur sur le penseur cesse. L'histoire réelle va substituer aux dynasties la succession des génies. On ne comprend pas comment expliquer la filiation divine du progrès, c'est établir la réalité de la puissance des génies. Victor Hugo prétend que chez les hommes comme Moïse qui ont été à la fois capitaines, législateurs, poètes, le poète seul subsiste aujourd'hui. Api es cette assertion étrange, il conclut que la même loi qui veut que le genre humain n'ait pas de propriétaires, veut qu'il ait des guides. « Nous ne voyons pas ce qu'on gagnerait à jeter Christophe Colomb à la mer ». Chatterton dans ses comparaisons était moins audacieux. Toute la question est de savoir si les poètes et les génies sont les Colombs de la flotte humaine (1).
Hugo ne tient pas à prouver l'autorité des génies qui l'ont précédé ; il veut surtout établir que la foi est due aux
(1) W. Shakespeare, 2e partie, liv. III. — L'Histoire réelle, p. 313 et sq.
génies des âges nouveaux et plus exactement à lui. De la première à la dernière page de William Shakespeare c'est à sa vocation spéciale qu'il songe ; il ne déblaie les préjugés accumulés contre ses prédécesseurs que pour faire resplendir la beauté du don suprême qu'ils ont eu et qu'on doit admirer en lui. Les quatorze génies qui figurent les grands sommets de l'humanité ne sont, on l'a remarqué, que quatorze incarnations de Victor Hugo luimême. Homère, Job, Lucrèce, Juvénal, Tacite, Saint Jean, Dante, Shakespeare sont visiblement ses frères. Il est curieux de constater comment le récit de la représentation d'une pièce d'Eschyle n'est que la transposition de la première soirée de Hernani. L'exactitude est en effet le moindre défaut du poète critique qui ne craint pas de montrer les Athéniens parlant de la mort de Socrate en écoutant la trilogie de Prométhée. On se plaignit qu'il fit d'Isaïe, conseiller d'un roi réactionnaire (1), l'éternel contemporain des vices qui se font valets et des crimes qui se font rois. En réalité Isaïe c'est le poète contemporain de Napoléon III et de sa cour. Ezéchiel, le devin fauve, donne la même formule que l'apôtre de la fraternité des peuples : « Vous serez une seule nation, vous n'aurez plus de juge et plus de roi que moi, et je serai le Dieu qui a un peuple et vous serez le peuple qui a un Dieu. » Paul tombe dans la vérité pour se relever homme juste, comme le royaliste dans la démocratie pour se relever martyr du droit. Rabelais regarde fixement la théocratie comme le représentant du peuple a regardé le parti clérical; Cervantes, ce militant qui a une thèse et fait un livre social, annonce l'auteur des Misérables.
Trois poètes surtout le préfigurent : c'est Homère, l><-hyle et Shakespeare. Homère et Shakespeare ont < il pour mission de fermer les deux premières portes de
(2) Opinion Nationale, J. Levallois. — 25 Juin 1864.
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la barbarie, la porte antique et la porte gothique. La Révolution française est la troisième, la porte monarchique, qui se ferme en ce moment et l'on devine sous la poussée de quel poète. Shakespeare est encore uni à Eschyle. Hugo l'appelle Eschyle II, le poète de la formation carlovingienne qui succède au poète de la formation jupitérienne. Il ajoute : « Reste le droit de la Révolution française à être représentée dans l'art. » Par qui ? quel sera l'Homère de la Révolution, l'Eschyle III qui doit logiquement apparaître, sinon le poète de la Légende des Siècles? De là sa colère contre ceux qui prétendent qu'il ne peut plus y avoir de grands génies, car c'est le refus de reconnaître son avènement : de là sa protestation lyrique. « On pourrait dire : Dieu est éteint de ce côté-là ! Non ! non ! non ! ô Père ! »
S'il a cette conviction profonde d'être un de ses génies dont Chateaubriand disait jadis : « On se débat en vain sous leur joug... Tout se teint de leurs couleurs, partout s'impriment leurs traces... Leurs œuvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l'esprit humain ; » s'il nourrit l'espérance d'être «un de ces navigateurs diluviens qui recommencent la création après l'épuisement des cataractes du ciel (1) » ; s'il demande l'admiration et l'enthousiasme qu'il professait lui-même à l'égard de Shakespeare, il sent vivement que, pour conquérir la foi les autres il ne suffit pas d'étonner les esprits par la force de son imagination. Il faut les harmoniser, c'est-àdire, initiateur, leur montrer une voie nouvelle ; guide, les précéder et les éclairer par de fortes vérités ; apôtre, soutenir les défaillants par la puissance de l'exemple ; éducateur, offrir un nouveau type de vie à réaliser. Il veut être pour les nouvelles générations celui qui leur révèle le principe, le moyen et la fin de leur destinée .
Le principe de la destinée, c'est d'exister, c'est-à-dire,
(1) Chateaubeiand. — Essai siirla Littérature, anglaise, p. 207.
pour Hugo, de comprendre, de savoir ce qu'on vaut, ce qu'on peut, ce qu'on doit (1). La nouvelle voie est celle qu'a ouverte la Révolution. La caravane humaine est. grâce à 1789, parvenue sur un haut plateau d'où l'horizon est plus vaste (2). Or à tout élargissement d'horizon correspond un agrandissement de conscience. De là ce besoin de liberté développant à travers le siècle un triple mouvement littéraire, philosophique et social qui est un seul mouvement, la démocratie. Le premier devoir du poète sera donc de travailler au peuple, c'est-à-dire de transformer la foule, la canaille. Il accepte le mot que Lamartine avait employé, définissant les Misérables l'épopée de la canaille. Lorsque l'horizon est plus vaste, l'art a plus à faire. Il fera sonner le clairon que la Révolution a forgé, il éveillera les âmes et les guidera dans leur ascension vers la liberté.
Comment se fera cette ascension ? Par la lumière. Lumière morale et non vain savoir, puisqu'« exister, c'est avoir la justice, la vérité, la raison, le dévouement, la probité, la sincérité, le bon sens, le droit et le devoir chevillés au cœur ». L'instrument de cette rénovation, sera le poète. Il sent que le peuple a un besoin d'idéal et l'idéal c'est la poésie qui le secrète. Le symbole de ce besoin est donné par Ezéchiel : « Manger le livre, c'est toute la formule de la perfectibilité (3). 11 faut donc traduire, commenter, imprimer, répandre tous les poètes, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les producteurs de grandeur d'âme ». Jusqu'à lui les grands poètes peu connus n'ont pu contribuer, autant qu'il le fallait au rehaussement moral nécessaire, mais, par la diffusion de l'imprimerie et l'instruction gratuite et obligatoire «se fera cette combinaison du cœur du peuple avec le cœur
(1) W. Shakespeare, p. 238.
(2) W. Shakespeare, p. 263.
(3) W. Shakespeare, p. 239.
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du poète, qui sera la pile de Volta de la civilisation. »
Qu'on ne croie pas cependant que Victor Hugo se soit contenté de cette croyance à l'efficacité du livre. Les multitudes, et c'est là leur beauté, sont profondément pénétrables à l'idéal ; mais l'instruction, il l'a bien vu, n'est pas la seule, n'est pas l'essentielle voie de pénétration. La fonction des génies nouveaux n'est pas la même que celle des génies passés. Il ne suffit pas de leur dire : « Allume les cerveaux, enflamme les âmes, éteins les égoïsmes ». Ayant affaire à la virilité du genre humain, ils feraient peu en assistant à la majestueuse jonction du beau avec l'utile, il faut qu'ils y travaillent de leur personne. « Donne l'exemple », proclame le poète ; Et plus loin : « Montrer à l'homme le but humain, améliorer l'intelligence d'abord, l'animal ensuite, dédaigner la chair tant qu'on méprisera la pensée, et donner sur sa propre chair V exemple, tel est le devoir actuel, immédiat, urgent des écrivains (1) ». L'exemple du sacrifice, la victoire sur Les instincts de jouissance est une des obligations du génie. « A temps nouveaux, devoirs nouveaux. La fonction des penseurs aujourd'hui, est complexe, penser ne suffit plus, il faut aimer ; penser et aimer ne suffit plus, il faut agir ; penser, aimer et agir ne suffit plus, il faut souffrir (2) ». Et la conclusion du Post-Scripium rend le même son : Victor Hugo monte de la méditation à la contemplation et de la contemplation à la vision, pour arriver à cette formule : Le double but de l'homme, c'est l'idéal sur la terre, l'infini hors de la terre : et c'est en même temps le but unique, car l'un mène l'homme au progrès et l'autre l'âme à Dieu. D'où il tire cette conséquence que l'important est de bien mourir. « L'âme consciente d'une destinée solidaire avec l'univers doit à ceux qui ont su bien mourir,
(1) W. Shakespeare, p. 243.
(2) W. Shakespeare, p. 305.
244 A1CTOR HUGO. LA FONCTION DU TOLTE
le contentement de pouvoir associer l'idée de beauté à l'idée de mort (1) ».
La liberté est le principe de l'ascension, l'instruction et le sacrifice en sont les moyens et la condition, la fraternité en sera le but magnifique. « L'heure est venu de s'entr'aimer. C'est à promulguer ces vérités que le poète est bon. » Un siècle est une formule, une époque es* une pensée exprimée qui se condense généralement en un homme. Victor Hugo a l'ambition d'exprimer la pensée de son siècle. « La concorde résumée en félicité, la civilisation résumée en harmonie : tel est le but lointain encore, mais qui se rapproche un peu ». « Les phrases mystérieuses des siècles, s'enchaînent, dit-il encore, et leur série constitue le progrès. Toutes ces phrases, expression d'une idée divine, écrivent lentement le mot : Fraternité ».
A cette hauteur l'idéal de Hugo se distingue bien nettement de l'idéal classique. Le poète n'a pas à s'isoler dans la contemplation du Beau identique au vrai, à se renfermer dans l'étude du jeu complexe des passions de l'homme en général, de l'homme de tous les temps et de tous les pays ; il doit mêler la vie et l'art, puisant dans l'un les éléments qui lui serviront à construire l'autre, ou plutôt unissant sa vie et sa force artistique pour les mettre toutes les deux au service de l'humanité qui ne peut progresser que par le concours et les encouragements de tous et surtout des meilleurs et des mieux doués. Visionnaire, il a développé sa foi en sa mission par l'étude de ses hautes facultés, il a approfondi les devoirs qu'exige la poursuite de l'idéal jusqu'à reconnaître la beauté du sacrifice exemplaire et n'attendre sa récompense du travail moral que dans la mort. Il a trouvé un critérium qui lui permet de classer les génies sans confondre la beauté, la vérité et la vertu, mais en montrant lea rapports intimes qu'elles soutiennent entre elles. Il no
(1) Post-Scriptum. — Contemplation suprême, p. 2G5.
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lui reste plus qu'à remplir cette sublime mission d'initiateur, de guide et de nourrisseur d'âmes, à s'avancer hardiment dans la voie royale de l'immolation qu'il a déjà tant de fois célébrée depuis son entrée au désert de Jersey, à justifier l'éloge de G. Sand : « L'auteur est ici à l'apogée de sa force, de sa lumière, de sa santé intellectuelle et morale... Cet Océan, est d'un horizon à l'autre, harmonie et limpidité ; il vous communique sa force, il remplit votre esprit de sa splendeur... Vous vous sentez tout à coup de force vous même, à vous confier à cette grande houle qui chante comme Amphion, et vous abordez à tous les rivages qu'elle bat ou caresse, sans craindre les monstres qui menacent, sans méconnaître les esprits célestes qui sourient. (1) » Si les critiques jugent son livre « insolent » qu'il s'efforce de mériter que les générations futures, au défaut des contemporains, glorifient en lui le poète de la civilisation et de la fraternité, en développant cet idéal à force de lumière, de dévouement et de sacrifice.
On attendait Dieu ou un nouveau carton de la Légende, ce furent les Chansons des Rues et des Bois qui parurent. L'Ane quittait Kant pour un pré plein d'herbes embaumées, où le meilleur emploi de la sagesse était : « de se vautrer les quatre fers en l'air »>. Hugo l'imite. Qu'il saisisse le grand cheval de gloire pour le mettre au vert dans la prairie de l'églogue, Virgile ne peut qu'approuver. Nul ne refusera au robuste travailleur le droit aux fantaisies, aux exercices de virtuosité, aux ballades, chansons et guitares que de tout temps il a gaiment rimées pour se reposer de longs et sérieux ouvrages. On sait trop que bientôt l'alérion redéploiera ses ailes farouches, qu'uni au poète il fuira au plus profond du ciel d'où rayonne avec le vrai et le juste le beau non traître
(1) Revue des Deux -Mondes. 15 mai 1864. Lettre d'un voyageur, p. 27.
et froid, mais utile comme le soleil. On est bien sûr que le cheval Titan continuera de lancer sa ruade à l'échafaud, de renverser tours, geôles, temples athées, d'éveiller le peuple de son hennissement et d'éclairer l'ombre d'une éclaboussure d'étoiles (1). — Soixante-trois ans ! c'est l'âge des feuilles d'automne, des regards en arrière des souvenirs de jeunesse. N'a-t-il pas défini les poètes par les Alpes, «ces grands vieux monts horribles, 'merveilleux faiseurs de roses et de violettes; ces vieillards immenses qui ont dans leur ravin le plus farouche, un charmant petit printemps à eux, bien connu des abeilles (2) ? »
Voici le Genius Libri à qui tout d'abord le poète livre son esprit, lui enlevant son collier et lui concédant d'étranges licences : « Mêle les dieux, confonds les styles, accouple le péan aux agnus, fais danser les nymphes dans les cloîtres, remue l'étang de l'Art poétique jusqu'au fond, plus de cages, chante l'hymne libre (3). » Et ce proscrit sexagénaire débride ses instincts sensuels, célèbre ses prétendues amours de collégien précoce, rature par un mensonge les chastes lettres à la fiancée, se présente comme un bohème ou un faune épiant les lavandières et les servantes, travestit les grands solitaires en amoureux visités par des courtisanes et des reines impudiques, fredonne la morale facile de Béranger et raille les invalides. Est-ce là l'effort pour faire coïncider avec les lois morales anciennes, les lois nouvelles ? Est-ce la défense du cœur menacé la libération de l'amour, la préparation au mariage vrai annoncées dans William Slmkcspeare et le Post-Scriptum ? En septembre 1864 il chante :
Quand deux cœurs en s'aimant ont doucement vieilli,
(1) Chansons des Bues et des Bois. Le Cheval, p. 5. — Au Cheval, p. 277.
(2) W. Shakespeare, p. 217.
, (3) Chansons des Bues et des Bois, I, vu. Genio Libri, p. 30.
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Oh ! quel bonheur profond, intime et recueilli ! Amour ! hymen d'en haut ! ô pur lien des âmes (1) !
Comment le public, comment la Béatrice elle-même pourra-t-elle prendre au sérieux cet hymne d'amour ? Et comment nier que le poète sous ce débordement de poésies erotiques n'ensevelisse l'idéal du Poète exemplaire prêt à tous les sacrifices, depuis le renoncement aux voluptés jusqu'à l'acceptation de la mort ? Plus d'une fois Pégase s'échappe de ces bois douteux du côté de la Navarre, retourne écraser le passé ou s'élance furieux vers l'infini. Victor Hugo exalte alors l'homme jusqu'à l'égaler à Dieu. Tout grand homme, dit-il, c'est Dieu sous un pseudonyme,
C'est Dieu masqué, mais c'est Dieu (2).
Plus audacieusement que dans ses œuvres précédentes, il déclare que si Dieu créa le premier verbe, Gutenberg créa le second. Mais il a beau agiter les feuilles du souffle des Châtiments, railler la guerre, célébrer le Quatorze juillet, les soldats de la République et l'homme parallèle à Dieu, depuis trop longtemps Lycoris et Turlurette, Rhodope et Madelon, Psyché et Lola mènent la ronde de ses quatrains pour que se dissipe aussi aisément l'impression pénible de sa déchéance.
On comprend l'admiration d'un Paul de Saint-Victor pour cette orchestration. « Le rhythme, dit-il, semble être devenu l'élément naturel de sa pensée ; il la porte comme l'air porte l'oiseau ; elle y roule, elle y nage, elle s'y déploie, elle y monte avec des mouvements d'une rapidité éblouissante. Imaginez je ne sais quel instrument magique qui contiendrait en lui toutes les voix d'un immense orchestre,
(1) Toute la Lyre, t. II, vi. — L'Amour, xlviii, p. 258.
(2) Chansons des Eues et des Bois, liv. II-III, v. — L'Ascension humaine, p. 244.
depuis le soupir voilé du hautbois jusqu'au rauque éclat du clairon (1) ». On s'étonne davantage des effusions de George Sand. Quel secours pouvait trouver dans ce livre la malheureuse qui avait perdu dans la même année trois êtres chéris, un petit enfant et deux amis et qui écrivait : « Je suis devenu pauvre et je n'ai plus à moi qu'une chose inféconde, le chagrin, champ aride, domaine du silence ? » Sans doute elle veut s'arracher à sa douleur, marcher quand même, « car la vie traîne celui qui ne s'aide pas, et pourquoi donner aux autres la peine de vous porter ! » Aussi elle remercie le poète de chanter 'plus haut que la foudre, et, quand un rayon l'enivre, d'avoir l'exubérante gaieté du printemps, de mettre son âme à l'unisson des heures pâles et lugubres, mais de chanter toujours, de voir, de sentir, « même sous l'impression accablante du néant, la profondeur des choses cachées sous le silence et l'ombre ». Sans doute elle avait raison de lui dire : « Au delà d'une certaine région où l'esprit humain ne peut plus rien affirmer et craint de s'affirmer lui-même, le poète peut affirmer tout. C'est le voyant qui regarde pardessus toutes les montagnes. Qui osera lui dire qu'il se trompe, s'il a fait passer en vous l'enthousiasme de Tinconnu, et si sa vision palpitante a fait vibrer en vous une corde que la raison et la volonté laissaient muette ? » Mais comment peut-elle puiser des consolations dans ce mélange adultère de grandes idées et d'indignes voluptés ? Comme par mégarde, en rappelant une récente promenade au Quartier latin, dans les jardins du Luxembourg, parmi les coups de cloche de Saint-Sulpice, autour du Panthéon et des Feuillantines, elle lui donne le programme des vraies Chansons des Rues et des Bois, celles qu'il eût dû faire (2), les chansons de cet âge ou pour lui le génie était la vertu. Jules Janin peut applaudir au
(1) Paul de Saint- Victor. — Victor Hugo, p. 169.
(2) George Sand. — Nouvelles Lettres d' un Voyageur, p. 13 à 28.
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travailleur acharné, au conquérant infatigable: « Il sait tout ; ce qu'il ne sait pas il le devine. Images, visions, douleurs, espérances, respect de la gloire, honneur, vertu, pitié, courage, voilà de quoi son œuvre est faite.» Mais pourquoi conclure : « Ajoutez-y la sagesse et l'œuvre est complète (1) ?» Hélas! c'est précisément cette sagesse fondamentale qui lui manque. Etait-il si difficile au charmant poète de l'Eglise des fleurs de se délasser au souvenir « du frais enchantement de ses jeunes années» et de donner comme en se jouant le pur Roman de la Rose idéalisé et parfumé de vraie nature qu'il avait vécu au temps du voyage à Dreux ?
La fonction d'éducateur du peuple n'est pas mieux remplie dans les romans que Hugo compose de 1864 à 1870 délaissant pour ces travaux moindres le grand œuvre de la Légende. Après avoir glorifié dans Les Travailleurs de la Mer cette Iliade à un, comme il l'appelle, un Job de l'Océan, un humble marin, nouveau Prométhée, vainqueur titanique de toutes les rages d'une tempête qui, suivant l'expression de Jules Janin, réveillerait Jean-Bart dans son cercueil, il prouve l'inutilité du dévouement le plus héroïque en concluant par cet arrêt niaisement fataliste : « Ce qui échappe à la mer, n'échappe pas à la femme ». Gwynplaine, après un douloureux apprentissage de la vie entre subitement à la Chambre des Lords, mais est incapable d'agir en faveur de ce peuple dont il a partagé les plus dures misères et sombre dans le suicide peut-être inconsciemment. Nulle part ne se trouvent affirmés la foi au triomphe définitif du bien et l'accroissement de conscience et de beauté par la pratique des sacrifices. Aucun de ces romans ne justifie le vers tombé par mégarde dans William Shakespeare :
Un livre est quelquefois un secours attendu. (1) J. Janin. — Journal des Débats, 4 décembre 1865.
200 VICTOR Hl'GO. — LA FONCTION DU POETE
Cependant le rôle du poète grandit. Florence lui fait hommage de la médaille jubilaire de Dante (1), Zimbrakakis l'appelle au secours de la Crète au nom des Orientales (2). On lui demande de composer la préface du livre des écrivains français pour l'Exposition universelle de 1867. Des Fenians le prient d'obtenir leur grâce de la reine d'Angleterre et l'empereur d'Autriche, de sauver son fils de Juarez et des Mexicains (3) ; l'Amérique unit son nom à celui de Washington. Lui-même voit s'ébaucher dans les fêtes littéraires de Shakespeare, de Dante, de Schiller, l'union des peuples par la fraternité des génies, la pensée étant « la grande maison, la grande église, la grande patrie ». Il déclare que le vieux vaisseau monarchique « tiare en poupe et turban en proue » fait eau et sombre « au Mexique et en Autriche, en Espagne, en Hanovre, en Saxe, à Rome et ailleurs », c'est-àdire en France, célèbre le xxe siècle qui verra l'épanouissement de l'humanité avec Paris pour capitale, Paris à qui dès maintenant appartient 1' « urbi et orbi » par suite d'un mystérieux déplacement spirituel. Il va même jusqu'à affirmer au Congrès de Lausanne « que la République européenne fédérale est fondée en droit (1) ». En dépit de son optimisme lyrique, la monarchie s'affermit en Allemagne par Sadowa qui l'étonné sans l'éclairer, en Italie par Garibaldi lui-même, en Espagne malgré ses lettres et en France où l'empire triomphe. Aussi son caractère s'aigrit. Mentana lui arrache un cri de rage: « Pleurez, Italiens ! il vous eut fait romains » et il insulte encore Pie IX qu'il avait jeté à l'enfer dix ans auparavant (2).
(1) Pendant VExil, t. II, p. 69.
(2) Pendant VExil, t. II, p. 83.
(3) Pendant l'Exil, t. II, h. 90, 99.
(4) Pendant VExil, t. II, p. 1G6 (.-) Pendant VExil, t. U. p. 117
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Il revient au théâtre abandonné depuis 1843 ; il veut remplir pleinement la fonction de poète civique éducateur : « Qui dit fonction dit mission, qui dit mission dit devoir ». Et le devoir du réveil s'impose. Toutes ses fiertés, ses haines, son amour de la liberté, sa foi aux hommes solaires passeront dans ces nouveaux drames et ces nouvelles comédies. En 1867 il s'était donné la joie mauvaise d'humilier et d'avilir la majesté royale en montrant un roi couard qui, à la merci d'un voleur, abdique pour sauver sa vie (1) ; 1869 voit éclore coup sur coup Margarita, L'Epée, Esca, Torquemada, Welf castellan cTOsbor. Margarita, c'est la fille du proscrit recevant comme il convient l'usurpateur et ses propositions d'amnistie. Esca, la paysanne pervertie par un duc, adulée mais méprisée, s'empoisonne et flétrit le séducteur de ce vers'
Boire la mort n'est rien quand on a bu la honte (2).
L'Epée montre un petit-fils instruit par son aïeul à révérer les princes, mais, qui sous un affront suprême, comprend la révolte de son père, et, comme Rodrigue, reçoit de lui le glaive de l'honneur et de la délivrance (3). Welf, le dernier défenseur de la liberté et de la nature, résiste à la fois aux ducs, aux rois, aux empereurs et aux papes, comme Victor Hugo debout sur le roc de Guernesey (4). Torquemada n'est lui-même qu'un frère dépravé du poète. En 1827, celui-ci protestait dans Cromwell, contre la théorie de Goethe faisant « à certains individus qu'il rencontre dans l'histoire l'honneur de leur emprunter leurs noms pour les appliquer aux êtres de sa création ». En 1869 il déclare qu'en art la philosophie de l'histoire doit passer avant l'histoire : « le fait est le
(1) Théâtre en Liberté. — Mangeront-ils ?
(2) Les Quatre Vents de VEsprit. — Le livre dramatique, t. I.
(3) Théâtre en Liberté. — L'Epée.
(4) Légende des Siècles. Nouvelle série, VIII.
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serviteur de l'idée (i) ». Aussi ayant à opter entre deux portraits du fameux inquisiteur, le sanguinaire, bourreau par nature et le visionnaire, bourreau par pitié, il choisira sans approfondir l'histoire, l'homme de foi instrument d'une mission, se croyant, ainsi que le poète lui-même, le pape réel, inconnu qui porte en lui l'âme même de l'Eglise dont l'autre a le vain diadème, vrai prêtre devant le faux pontife au hasard couronné, homme de Dieu et homme des hommes qui voit, comme l'interlocuteur de la Bouche d'Ombre « l'affreuse transparence de la terre et l'enfer dessous ». Ce drame prouve surabondamment le danger de s'abandonner, même avec les intentions les plus pures et la vie la plus sévère, à la complaisance intime en une mission supérieure, indépendante de tout contrôle. Torquemada qui a su conquérir la toute puissance par l'ascendant de sa volonté et de son austérité, jette les hommes au feu du quemadero pour sauver leurs âmes du feu éternel. Et si Victor Hugo espérait saper ainsi la suprématie de « l'altier vicaire du Christ », il faut reconnaître qu'au contraire il démontrait la nécessité non seulement d'une loi morale dont les articles fussent invincibles à toutes les réclamations particulières des plus hauts génies, mais d'une direction spirituelle divinement inspirée pour garder intacte dans les crises et développer cette loi de l'âme humaine. C'est avec plus de bonheur qu'il remplit sa fonction civique. Dans les deuils, les épreuves, les dénis de l'histoire, son attitude d'obstiné défenseur du droit acquiert de jour en jour une beauté plus émouvante. Sur la tombe de son ami Hennett de Kesler, il prononce une des plus belles oraisons funèbres. Il donne à cette âme envolée la mission de saluer les grands révolutionnaires, et relie superbement aux fondateurs de la République et de la Civilisation moderne « la poignée des proscrits survivants résolus à ne jamais se rendre, debout sur cette
(1) Torquemada, p. 161.