PROMÉTHÉE
grande brèche qu'on appelle l'exil (1) ». Un mois après il renouvelait sa protestation indignée contre l'empire essayant de se légitimer par un nouveau plébiscite. Mais à son non fier et énergique la France opposait sept millions cinq cent mille oui. Le fardeau s'alourdissait. Le vieux Titan ne plia pas. C'est l'instant le plus tragique et peutêtre le plus beau de sa destinée. Il se recueille et le 7 juin, lance sa profession de foi à la foule avilie, Turba.
Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas! (2)
Il lui rappelle qu'elle est peuple ou cohue suivant qu'elle révère ou insulte les génies, qu'elle ne peut avoir de pouvoir sur les hautes consciences en qui s'incarne le droit, sur les penseurs qui tiennent le flambeau et savent écouter la voix des héros passés (3). A la même époque il atteste Archiloque, Cicéron, Machiavel que toujours il s'est trouvé un homme pour souffleter le crime triomphant et faire reparaître la conscience engloutie sous la honte (4) ; et dans une ode frémissante il s'encourage à s'assouvir de sa grande âme, à se souvenir de l'isolement d'Homère et de Dante, à accepter ses superbes tâches,
Sois l'intrépide chez les lâches, Et sois le vivant chez les morts!
à redoubler d'effort et de foi, quand l'heure est trouble, à surgir, suivant la belle comparaison de Chateaubriand, comme ces hautes colonnes qui, dépassant tout, dominant tout,
Belles dans les débris difformes,
Gisantes paraissent énormes,
Et semblent sublimes debout (5).
(1) Pendant l'Exil, II, p. 212.
(2) Le Rappel, 7 juin 1870.
(3) Année terrible. Prologue.
(4) Légende des Siècles. Dernière série, XVIT, ?. (.">) Toute la Lyre, t. II, t. IV (xxxn).
Il reprend son poème de Dieu, y ajoute deux magnifiques hymnes d'amour et de foi. deux odes d'un élan sublime qu'il intitule Ombre et Lumière. Il y distingue plus nettement que dans les Mages et que dans William Shakespeare les savants, fils des Paris et des Londres, des voyants, fils d'Ur et de Memphis.
Nous, faits pour l'ombre, humbles apôtres, Qui tâchons de savoir ; les autres, Prophètes pleins d'Adonaï, Ames d'extase ou de colère Qu'à travers les siècles éclaire Le flamboiement du Sinaï.
Nous montons la même montagne ; Pour nous, tout meurt, pour eux tout luit : Tous ensemble, par la prière, Ou par Vidée, âpre ouvrière, Fouillant le sol, cueillant le fruit, Nous sondons l'âme et la matière.
Au regard de la science l'âme est de l'ombre qui sanglote, le but des choses semble être de cacher Dieu qui nous fuit, et le poète tout pénétré de l'effroi de ce moment terrible demande :
S is-tu parfois, dans l'ombre infâme Qu'agite un vent farouche et lourd.
Une toile où se prend ton âme Et sur laquelle un monstre court ?
Il est prêt, devant la vaste embuscade de la nature et du destin, à désespérer : « Insensé qui s'imagine connaître la tombe, la fin, l'origine, se dévoue et crie : Avançons !
Insensé ce Jésus lui-ir:
Qui -immole parce qu'il aime !
Mais aussitôt l'homme de foi se révolte, le Voyant reparaît la lumière au front.
PROMETHEE 200
Non ! il ne se peut, ô nature, Que tu sois sur l'homme au cachot, Sur l'esprit, sur la créature, De la haine tombant d'en-haut !
Il ne se peut que tout aboutisse au ricanement de la nuit !
Que je sois meilleur que le père,
Que l'homme soit plus grand que Dieu !
et il renie les poètes de la joie, les rieurs comme Rabelais, proteste contre le mal, les fléaux, les nuits : « Faites
Tous vos serments dans les tempêtes, Ténèbres je ne vous crois pas.
Je crois à toi, jour ! clarté ! joie !
Toi qui seras ayant été,
A toi, mon aigle, à toi, ma proie,
Force, raison, splendeur, bonté !
Je crois à toi, toute puissance !
Je crois à toi, toute innocence !
Encore à toi, toujours à toi !
Je prends mon être pierre à pierre ;
La première est de la lumière,
Et la dernière est de la Foi !
Et la dernière strophe d'une clarté d'aurore enseigne enfin d'où lui vient cette foi, cette certitude absolue : Croire, c'est la récompense du penseur aimant, la pensée naît de la foi, la vision lumineuse, de l'espérance :
Dieu vivant, dans ma nuit d'atome, Si je parviens, bien loin du jour, A comprendre, moi grain de sable, Ton immensité formidable, C'est en croyant à ton amour (1) !
Ainsi, dans le plein exercice de sa fonction religieuse, marchant à son but auguste, comme le stoïcien d'Horace il déclare : Ni l'émeute, ni les cris, ni le rire,
(1) Toute la Lyre, t. I, III (xxxni et xxxiv), p. 229 et 237.
Ni la haine où je suis en butte, Rien ne me fera chanceler.
Si le monde croulait, sa chute M'écraserait sans m' ébranler (1).
Pour affirmer sa foi inébranlable en la République idéale et nécessaire, le 14 juillet 1870, il plante le chêne des Etats-Unis d'Europe et célèbre dans une ode triomphale l'épanouissement futur de l'arbre symbolique :
Chacun de nous contient le chêne République, Chacun de nous contient le chêne Vérité.
De nouveau et comme dans le poème final des Châtiments, après ces dix-huit ans de proscription, il proclame devant les bannis la nécessité des épreuves pour faire germer par l'exemple sévère « des cœurs semblables à leurs cœurs (2) ». Décidé à reprendre la lutte il rassemblait toutes les pièces que l'exil avait inspirées à son âme de Français irrité, de républicain humanitaire déçu, de guide spirituel méconnu. Il voulait donner un frère aux Châtiments. On en retrouve les membres épars dans les Quatre Vents de VEsprit, la dernière série de la Légende, Toute la Lyre, la Dernière Gerbe et les Années funestes. Il s'écriait :
O Dieu partout visible, Sauve-moi du petit, fût-ce dans le terrible.
Des coups de clairon retentirent soudain et l'avenir s'approcha avec le bruit
D'un déluge, ô terreur ! qui monte dans la nuit (3).
Les années funestes étaient accomplies, l'année terrible commençait. Le 5 septembre 1870, Victor Hugo est à Paris : la République est proclamée, mais les armées
(1) Toute la Lyr<>, t. II, v. XIII, p. 88.
( 2 ) Les Quatre Vents de VEsprit. — Livre lyrique. Dernière pièce.
(3) Années funestes, LIX. — Grondements à l'horizon, p. 169.
PKOMÉTHÉE 2Ô7
prussiennes avancent et bientôt le poète se trouve enfermé dans la capitale.
Au moment où s'effondrait le régime abhorré, dans le tumulte des mauvaises nouvelles se succédant, Victor Hugo put-il songer à son œuvre brusquement interrompue et jeter un regard sur ses dix-neuf ans d'exil ? Avait-il rempli sa fonction telle qu'il la célébrait dans William Shakespeare ? Avec une perspicacité quasi prophétique il avait annoncé la fin, avait-il préparé le lendemain ? Le poète devait réveiller la conscience démocratique, l'éclairer par ses révélations et son exemple et la conduire vers le but de l'humanité, la fraternité. Il n'est besoin de juger ni son attitude politique, ni ses prétentions religieuses pour sentir que ses haines persistantes et ses défaillances morales troublent trop souvent ses inspirations lyriques et font avorter ses travaux. Cette verve courroucée qui foudroyait l'empire ne s'est pas tue après les Châtiments pour laisser le vigoureux architecte à son nouveau labeur; elle gronde sourdement dans les Contemplations et la première Légende, pour éclater dans le Théâtre en Liberté, et les Années funestes avec une violence impitoyable. Saint Arnaud, Pie IX, Dupin, les hommes de Décembre reparaissent tour à tour frappés, piétines, même lorsque la mort s'est abattue sur eux. Et l'on se demande si c'est avec ces haines que le poète prétend relever les consciences alourdies par la prospérité matérielle. Un soufile erotique traverse ses livres, des Contemplations aux Chansons des Rues et des Bois et des Chansons à VHomme qui rit, et l'on s'étonne moins qu'aucun de ses héros, ni Jean Valjean, ni Gilliatt, ni Gwynplaine, ni Marius lui-même, prototype du poète qui s'est recréé en lui, ne symbolise exactement cette ascension d'une âme que le sacrifice éclaire et rend capable de plus grands et de plus beaux sacrifices. Enfin qui ne regretterait la dispersion de ce génie incapable de se vouer comme Dante
ou comme Shakespeare à l'œuvre dont il a senti la beauté et les difficultés, abandonnant à chaque instant sa Légende pour des romans.
N'avait-il pas une mission plus haute et cette mission n'exigeait-elle pas une obéissance de toutes les heures ? Ne devait-il pas craindre d'entendre l'arrêt qui rejette les Saùls :
La face du Seigneur s'est détourné de vous ?
Ce sévère regard de Dieu sur ses élus, il l'a senti sur lui, et dans des vers qu'on ne peut malheureusement dater il a exprimé ce sentiment qui faisait trembler saint Augustin :
Quand les hommes sont lourds dans leur lit plein de rêves, Dieu leur ouvre l'oreille et leur parle tout bas. Il leur dit ce qu'il faut qu'ils sachent ; de quel pas Le juste doit marcher dans l'ombre de la vie, Grand, éviter l'orgueil, et, petit, fuir l'envie. Oh ! tressaillez, vous tous qu'avertit cette voix ! Ecoutez-la bien ! Dieu ne parle qu'une fois Et ne répète point les choses qu'il a dites. (1)
C'est ce respect de sa mission, la crainte de Dieu, pour l'appeler de son vrai nom, qui, malheureusement manque à l'œuvre de l'exil. Victor Hugo rentrait dans sa patrie, nimbé d'une auréole de gloire, mais aurait-il le caractère et l'autorité nécessaires pour dominer les tempêtes nouvelles de la vie active ? Les événements en lui donnant raison l'établissaient dans cette fonction suprême tant de fois revendiquée. Il ne lui restait plus qu'à montrer qu'il suffisait de la disparition de l'empire pour sauver la société.
1) Toute la Lyre, t. II, IV, vm, p. 12.