CHAPITRE III MOÏSE
Sommaire : Victor Hugo approfondit les devoirs du poète envers lui-même et envers l'humanité. — // défend la place du poète à venir, lutte contre le romantisme et le libéralisme révolutionnaire. — Il étudie la nature du génie, détermine sa valeur et son mode d'action. — Essai de réalisation. — Équilibre de forces en 1825.
Sainte-Beuve écrivait sur Hugo, dans la Biographie de Rabbe : « Amour, politique, indépendance, chevalerie et religion, pauvreté et gloire, étude opiniâtre, lutte contre le sort en vertu d'une volonté de fer; tout s'embrasa, se tordit, se fondit intimement dans son être au feu vulcanien des passions, sous le soleil de canicule de la plus âpre jeunesse et il en sortit cette nature d'un alliage mystérieux où la lave bouillonne sous le granit. (1)» C'est de 1S23 à 1827 que s'apaise peu à peu ce bouillonnement et que se solidifient les assises qui seront capables de porter la forêt luxuriante des œuvres. Le poète a renoncé au travail accablant du Conservateur littéraire, mais non à la critique. En appréciant dans la Muse Française, fondée en juin 1823, Walter Scott, Lamennais, Voltaire, Vigny et Byron, il approfondit les devoirs du génie, étend son rôle, découvre les dangers qui le menacent, définit les rapports qu'il soutient avec sa génération, ses prédécesseurs et la postérité. Il se prépare ainsi à conquérir les hautes fonctions du poète primitif par l'intelligence de la société et des écrivains qui l'entourent.
(1) Biographie des Contemporains, par MM. Rabbe et Vieilh de Boisjoslin, supplément, t. IV. 2e partie, p. 332.
20 VICTOR Hl'CO. — LA FO>TCTIO>" DU POETE
Il juge que Walter Scott a compris sa mission de poète mieux que Napoléon, qu'il appelle le géant aveugle, n'a compris celle de fondateur. Pourquoi ? parce que Walter Scott a rempli ses devoirs de romancier relativement à son art et à son siècle. Il déclare que « ce serait une erreur presque coupable dans l'homme de lettres de se croire au dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie de la grande vie du corps social (1) », et laissant de côté le romancier, il s'écrie dans son enthousiasme : « Et qui donc se dévouera, si ce n'est le poète ? Quelle voix s'élèvera dans l'orage, si ce n'est celle de la lyre qui peut le calmer ? Et qui bravera les haines de l'anarchie et les dédains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse antique attribuait le pouvoir de réconcilier les peuples et les rois, et auquel la sagesse moderne a donné celui de les diviser ? » Cette réconciliation, cette œuvre commencée par Chateaubriand est la plus belle mission du poète et il espère bien la continuer et l'agrandir.
Le second volume de Y Essai sur Y Indifférence en matière dereligion lui sert de façon assez inattendue à développer ces mêmes idées. Le succès du Génie du Christianisme et de Y Essai prouve qu'il y a encore une âme dans la société. La génération nouvelle sérieuse et douce renonce à l'athéisme et à l'anarchie « et revient à la religion parce que la jeunesse ne renonce pas facilement à la vie. C'est pourquoi elle exige du poète plus que les générations antiques n'en ont reçu. // ne donnait au peuple que des lois, elle lui demande des croyances (2) ». Est-ce que Victor Hugo se pose en révélateur, en initiateur d'une nouvelle religion ? Non, il s'élève contre la religion individuelle la multiplex religio, contre ces «étranges individus
(1) La Muse française, — Quentin Durward. Mai !S23. C2) La Muet française. — Essai ur l'Indifférence. Ji
qui auraient chacun un créateur de leur Création, » il se rallie au catholicisme, à la religion traditionnelle, mais avec une éducation vraiment insuffisante. Le Génie du Christianisme a démontré qu'elle embellit l'existence, corrige les passions, jette de l'intérêt dans les œuvres littéraires, que sa doctrine et son culte se mêlent merveilleusement aux émotions du cœur et aux scènes de la nature, qu'elle est enfin la seule ressource dans les grands malheurs de la vie. Il a cherché à la faire aimer, à en prouver l'utilité, non à l'établir solidement. L'Essai sur Vindifférence n' a pas non plus pour objet d'en prouver la vérité, mais d'obliger à en faire une étude sérieuse. Victor Hugo fera-t-il cette étude, en acceptera-t-il les conséquences ? Il supplie Lamennais, de ne pas désespérer de ceux auxquels il apprend à espérer ; il lui déclare peu chrétiennement que la gloire est pour lui une mission. Et aussitôt, élargissant l'éloge au point de pouvoir le revendiquer, il s'écrie : « Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poison, la véritable nourriture de vie et d'intelligence doivent se confier en la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard, les peuples désabusés se pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus (c'est Pierre à Jtsus qu'il eut fallu dire) : Ad quem ibimus? verba vitae aeternae habes. « A qui irons-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle. »
Quel jugement portera-t-il sur son premier maître, sur Voltaire (1), maintenant qu'il est dégoûté profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les chefs de la secte incrédule ? Si le génie c'est la vertu, si sa double mission est la réconciliation des rois et des peuples et la restauration dans les âmes des croyances religieuses, que deviendra l'admiration d'antan pour « sa grande âme, pour son vaste génie ? » Accordera-t-il un pardon aussi facile à ses fautes, et refusera-t-il, en dépit de
(1) La Muse française. — Sur Voltaire. Novembre 1823.
Joseph de Maistre et de tant d'écrivains catholiques, de faire peser sur sa mémoire les attentats des sophistes et les forfaits des démagogues ? Quels enseignements tirerat-il de l'examen d'une existence si pleine, si complète, mais si indifférente à son idéal de poète.
Son appréciation est sévère. L'œuvre de Voltaire est un bazar, un temple monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n'est pas la vérité, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu. Il plaindrait une littérature qui, pour courir sur sa trace, déserterait le sentier de Corneille et de Bossuet. Son importance et ses proportions lui semblent « bien mesquines entre la grande image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoléon ». Il reconnaît cependant le génie de cet homme extraordinaire, mais justement parce que ce génie était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun écrivain, il en déplore le frivole et funeste emploi. Ainsi le génie n'est plus identique à la vertu, il peut être une puissance tournée contre le ciel et Victor Hugo gémit sur Voltaire « qui n'a point compris sa sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la Muse et la sainteté de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu que le trépied du poète a sa place près de l'autel ». En un mot l'homme de génie possède une force merveilleuse, distincte de ses forces morales; il doit, et c'est en cela que consiste sa vertu, l'employer à la glorification du devoir.
S'il abuse de son génie, s'il détourne ses facultés de leur véritable fonction en résultera-t-il un dommage pour le coupable ? Dans son œuvre aussi bien que dans sa conscience n'y aura-t-il rien qui l'avertisse de cette déviation ? La faute, répond Hugo, renferme le châtiment. Ce châtiment c'est « la dispersion dans une multiplicité d'œuvres et de genres. Voltaire a défriché tous les champs, on ne peut dire qu'il en ait cultivé un seul ». Châtiment contestable, car c'est une gloire peu commune que celle
de génie novateur, de pionnier de la littérature, d'investigateur dans tous les domaines. Victor Hugo insiste et complète. Voltaire a commis une double faute. Il eut la coupable ambition de la suprématie littéraire absolue, il fut indifférent à la nature des semences qu'il jetait. S'il eut réuni toutes les forces colossales de sa pensée vers un même but (un même genre plutôt), la tragédie, il aurait surpassé Racine et peut-être égalé Corneille ; s'il eut compris la véritable grandeur il eut placé sa gloire dans l'unité plutôt que dans l'universalité. « La force ne se révèle point par un déplacement perpétuel, par des métamorphoses indéfinies, mais bien par une majestueuse immobilité ». En un mot le premier devoir du génie est de porter au maximum la valeur de son œuvre en la faisant une et en concentrant sur elle toutes sespuissances. La seconde faute de Voltaire, c'est d'avoir semé également « dans tous les sentiers, où l'activité littéraire se précipita à sa suite, les germes nourriciers et les germes vénéneux, et pour sa honte éternelle ce sont les poisons qui ont le plus fructifié». Ni dispersion intellectuelle, ni dispersion morale, mais concentration et intégrité, voilà le devoir, et voilà en même temps la condition nécessaire de la création littéraire.
Pour se maintenir contre les entraînements, le génie puisera sa force dans la préoccupation, non de son siècle, mais de la postérité, image austère qui doit dominer toutes ses méditations. C'est la pensée des génies de l'antiquité païenne, d'Eschyle dédiant ses tragédies au Temps, de Thucydide, de Virgile et d'Horace. « Exegi monumentum aère perennius » ; c'est aussi la pensée du psalmiste : « Scribantur haec in generatione altéra ». Mais le but du poète hébreu est noblement désintéressé : « Et populus qui creabitur laudabit Dominum » ; celui des Grecs et des Romains est plus égoïste : c'est la satisfaction d'une gloire immortelle assurée à leur nom. Lequel
3o VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POKTE
de ces deux sentiments fait la force et la joie de Victor Hugo ? Il ne nous le dit pas : il montre que Voltaire, trop fort pour obéir à son siècle fut aussi trop faible pour lui résister ; de cette égalité d'influence entre son temps et lui résulta un continuel flux et reflux de nouveautés, « qui entraînait toujours quelque vieux pilier de l'édifice social. » Il indique au moins par là le sentiment qui doit élever le poète. C'est le désir non de dominer son temps, mais de raffermir les principes qui soutiennent la société, sans quoi tout le génie et tout l'esprit d'un Voltaire ne f :>nt que « mettre la fange en ébullition » et ne créent que « le plus dangereux des sophistes ».
Alexandre Soumet en annonçant les Nouvelles Odes de son ami se chargeait de découvrir au public la valeur de son génie. Sous l'impression d'étonnement que lui causait ce poète de vingt-deux ans. il rappelait que ce n'était pas la première fois que le génie du mal avait été forcé de reculer devant les accents du poète. Et l'auteur de Saiil ajoutait : « La lyre d'Orphée apprivoisait les monstres -des forêts, la harpe de David chassait l'ange des ténèbres. Qu'il rouvre les voiles du temple, et que, soutenu du redoutable esprit qui l'anime, sa muse combatte encore longtemps les penchants égoïstes et les révoltes intérieures de l'homme demeuré seul avec ses passions (1). »
Ces louanges classaient Victor Hugo parmi les hommes supérieurs en communion directe avec Dieu. La Pandore raillait ces prédicateurs mélancoliques, demandaient si les temps prédits par Jérémie étaient accomplis ; elle reconnaissait cependant que Victor Hugo était « le plus intelligible, le moins obscur et sans contredit le plus distingué de ces congréganistes pleureurs, » regrettait que quelques beaux vers, quelques grandes pensées de ses premiers chants eussent été effacés par l'expression
(1) La Muse française. — Nouvelles Odes par Victor Hugo, par A. Soumet, (mars 1824)
MOÏSE 3l
amère d'une politique haineuse si étrangère aux sentiments généreux d'un homme qui, dès son entrée dans la carrière faisait preuve d'un véritable talent. « Tous les chants de M. Hugo méritent d'être lus, et plusieurs d'être appris par cœur. » Analysant l'ode intitulée « Mon enfance » elle concluait : « Elle est parfaite à deux ou trois taches près. Les souvenirs de notre gloire de trente ans ont noblement inspiré le poète, (à qui elle attribue vingtsept ans) et j'avoue que dans un temps d'impudeur comme celui où nous vivons, quand j'entends chaque jour des enfants indignes de leur mère flétrir la gloire de la France en lui opposant les gloires ennemies, je suis content d'entendre un jeune homme qui, désertant les rangs de ces contempteurs de notre honneur national fait de tels aveux où la vanité n'est pour rien (1).» Le Drapeau blanc n'hésitait pas à déclarer que nos plus grands poètes auraient signé l'ode sur la mort du duc de Berry, reconnaissait qu'il avait ce qui ne peut s'acquérir, le génie et l'inspiration et que nul ne pouvait lui contester la gloire d'être, à vingt-trois ans, le premier poète lyrique de l'époque (2). Le Constitutionnel lui-même applaudissait à son talent en ajoutant toutefois : «Il n'y a pas d'avenir pour la servilité (3).
Sans nous apprendre s'il accepte ou non ces louanges, avec une fougue toute française Victor Hugo se jette dans la lutte qui met aux prises classiques et romantiques (4). Son roman de Han d'Islande l'a fait considérer à tort comme le chef de la nouvelle école. Le terrain est vivement déblayé; le poète n'admet que le bon et le mauvais, le beau et le faux, compte autant de littératures que de sociétés et insiste surtout et pour cause, sur cette idée que
(1) La Pandore, 26 novembre 1824.
(2) Le Drapeau blanc, 25 mai 1824.
(3) Le Constitutionnel, 15 mars 1824.
(4) Odes et Ballades. Préface de 1824.
chaque grand poète est le représentant d'une poésie et d'une nation. Aussi refuse-t-il d'envelopper dans le terme vague et collectif de classique des créations dissemblables et souvent contraires dans leurs formes, leurs éléments et leurs natures, bien qu'il leur reconnaisse ce caractère distinctif d'avoir toutes une même âme, la vérité. Enfin aux partisans de la nouvelle théorie il reproche de « faire à une littérature, expression imparfaite encore d'une époque incomplète, l'honneur d'une qualification qui la sépare des littératures antérieures. »
Le rapport d'une œuvre à son époque est un critère de sa valeur, son degré de vérité en est un autre bien différent. Les deux peuvent s'opposer, et même se contredire. Pourtant on entrevoit la double pensée du critique. Il n'admet pas les groupes d'écrivains, les écoles, les pléiades, mais les individus: chaque société a son poète. Gomme on le reconnaît à ce qu'il crée « pour sa sphère sociale, un monde d'idées et de sentiments appropriés au mouvement et à l'étendue de cette sphère », il ne veut pas que cet homme représentatif soit déjà proclamé. Chateaubriand serait le rival sérieux ; mais on n'est qu'au début du siècle, attendons. Chateaubriand s'exclura lui-même en écrivant : « Le poète, quoi qu'on en dise, est toujours V homme par excellence et des volumes entiers de prose descriptive ne valent pas cinquante beaux vers d'Homère, de Virgile ou de Racine (1). » C'est bien l'opinion de Victor Hugo.
On pose au critique une grave question : « Comment poète monarchique et catholique pourrez-vous représenter une société travaillée par des courants démocratiques et irréligieux issus de la révolution ? » Il nie cette opposition. « La littérature actuelle peut être en partie le résultat de la révolution sans en être l'expression. » Elle en acceptera, purifiera, vivifiera les forces
(1) Atala, préface, p. 3. — Œuvres complètes, X (1839).
généreuses, en rejetera les scories, les éléments mauvais et destructeurs. Qu'est-ce à dire sinon que la fonction du poète est de dégager l'ordre, l'âme de vérité, de l'amas confus des idées et des institutions. «L'ordre renaît dans les institutions, il renaît également dans les lettres. La religion consacre la liberté, nous avons des citoyens. La foi épure l'imagination, nous avons des poètes. » L'ordre par la religion fondant la liberté et la poésie, voilà le principe: il ne saurait que mettre plus de vérité dans les
lettres. « La littérature nouvelle est vraie Ce n'est pas
un besoin de nouveauté qui tourmente les esprits, c'est un besoin de vérité et il est immense. » Avec quelle vigueur il reproche aux grands classiques d'avoir accepté les fausses couleurs de la mythologie, au lieu de chanter, comme les poètes primitifs, les grandes choses de leur religion et de leur patne. Le goût national qu'ils dédaignèrent eut répudié les doctrines sophistiques et soutenu la cause de Dieu défendue en vain par la vertu, si leur génie l'eut plaidé.
L'étude de l'histoire, comme l'examen de la société, confirmera le poète dans le sentiment de son rôle sublime. C'est toujours au lendemain des grandes révolutions que naissent les grands poètes : «L'esprit des peuples, en un religieux silence, entend longtemps retentir de catastrophe en catastrophe la parole mystérieuse qui témoigne dans les ténèbres.... Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s'en fortifient. Quand elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs inspirations, et c'est ainsi que les enseignements célestes se continuent par des chants. Telle est la mission du génie ». Certes il est difficile de croire qu'il parle ici de Chateaubriand et qu'il ne voie pas dans sa propre naissance au lendemain d'événements qui frappent profondément la pensée la preuve de sa prédestination. Comme Homère, Virgile, Dante, Milton, il sera une de ces « sentinelles
laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et qui ne se tairont ni jour, ni nuit». En renouant la tradition il réparera le mal fait par les sophistes. Il marchera comme une lumière devant les peuples et leur montrera le chemin. Il les ramènera « à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur, et pour que sa puissance leur soit douce, toutes les fibres du cœur humain vibreront sous ses doigts comme les cordes d'une lyre. » En 1822 il se plaignait déjà que des hommes voulussent placer leurs petits intérêts et leurs mesquines ambitions dans son avenir; aujourd'hui, fidèle à son principe, il se dégage des querelles de partis comme des querelles d'école, et déclare fièrement qu' « il ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu. »
C'était une noble profession de foi et l'on s'explique que des adversaires un peu sensibles à la générosité d'une âme poétique aient été si bienveillants pour lui. Dans le Mercure du XIXe siècle, Tissot lui consacre deux longs articles. S'inspirant de la poétique de Vida il s'efforce de lui donner des conseils imprégnés de l'amour du beau et du vrai, de le mettre en garde contre les déclamations de son parti, de l'éclairer. Le poète n'est plus dans les révolutions, il n'a pas à craindre un pouvoir entouré de licteurs prêts à le frapper. Le critique s'étonne de lui entendre dire que la patrie était exilée au milieu des Vendéens et marchait avec eux : ce n'était pas le glaive des Bretons que Louis XVIII avait mis dans la balance des destinées, mais celui des vainqueurs de l'Europe. Par suite, il conçoit plus difficilement encore que, l'oubliant, le poète donne aux Vendéens le nom de derniers Français. Surtout il ne peut contenir son indignation en lisant les strophes sur Quiberon. « Un tartare revenu d'Austerlitz ; un soldat de Frédéric II échappé au désastre d'Iéna ; un Allemand battu à Rivoli, à Castiglione, à Marengo ou dans les champs deWagram; un élève du vieux Chatham ou de
quelqu'un de ces Bretons orgueilleux et jaloux nourris d'une haine héréditaire contre nous ont-ils écrit ces vers dans un transport de colère ? Non, le coupable est un jeune Français ! c'est lui qui se rend l'accusateur de sa nation et de son siècle ! Il jette, par derrière lui, toute l'histoire pour accabler le peuple français et en faire ainsi comme un peuple maudit... Insulter la patrie, c'est insulter sa mère. » Mais il fait la part de la jeunesse et de l'ardeur. « Ecrivez un peu, lui dit- il, mais méditez avant d'écrire ; accusez, ne calomniez pas vos semblables, armez-vous, si vous le voulez, du glaive de Lucile ou de Juvénal, mais ne frappez que des coups justes». Il le met en garde contre la satire et la glorification des guerriers : « La Lyre est faite surtout pour célébrer ceux qui épargnent le sang des hommes et leur font tomber les armes des mains... Monsieur Hugo! vous êtes jeune, vous avez devant vous une longue carrière d'honneur et dv gloire. Si vous voulez la parcourir avec succès, rappelez-vous que le poète doit toujours avoir la vérité dans ses mains et que la plus belle poésie ne servirait qu'à diffamer le talent qui voudrait colorer des mensonges. » Il justifie sa sévérité par le devoir de veiller sur les grandes espérances que fait concevoir le poète et sur sa fonction même, « car le poète est aussi un prêtre de la morale et de la vérité; » mais, faisant allusion à l'ode sur le xvnr3 siècle, il l'adjure de ne pas damner, oracle sans mission, le genre humain, car on n'imite pas la sublime tristesse d'un prophète inspiré pour prédire la ruine de Ninive ou de Jérusalem. Enfin il lui rappelle qu'il est l'heure de substituer des pensées d'homme à des fictions de poète: « le temps présent et surtout celui qui va le suivre imposent de si grandes obligations aux écrivains qu'il n'y a aucune renommée durable à espérer pour ceux qui ne se trouvent pas d'accord avec la raison générale. Des vérités revêtues d'une expression sublime voilà ce
qu'on attend désormais du poète. » Avait-il tort de finir son premier article par cet avertissement : « Je me ferai un devoir religieux de lui faire entendre ces vérités parce que son talent est d'une portée remarquable, qu'il peut s'élever bien haut, mais aussi faire une chute terrible et adopter des erreurs incorrigibles comme les vices d'un grand caractère ? » (i)
On n'est donc pas étonné de retrouver dans les Nouvelles Odes la confiance de V. Hugo dans le pouvoir du poète, la croyance en son élection, le sentiment de ses devoirs, le religieux respect pour le don sublime du génie qu'il sent en lui, et parfois aussi le découragement qui accable les âmes les plus fortes devant les vulgarités qui les entourent et l'insuccès apparent de leurs nobles efforts. Il faut combattre ; c'est un sceptre que la lyre,
Dieu, dont nos âmes sont l'empire, A mis un pouvoir dans les chants (2).
Le poète inspiré semblable aux grands monts reçoit le premier et le dernier rayon du soleil, prophète il peut dire à la muse :
Muse, il n'est point de temps que tes regards n'embrassent. Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel (3) ;
justicier, il peut marquer les bourreaux et fonder un temple où manquait un tombeau ; prédestiné et oint par le Seigneur au milieu de ses frères, de son œil visionnaire il entrevoit dans la solitude plus de mystères
Que les morts effrayés n'en lisent dans les ombres Sous la pierre de leur tombeau (4).
Car son âme « étincelle de Dieu » était présente à la créa-
(1) Mercure du XIX* siècle. — Mai 1824, t. V. p. 61-73.
(2) Odes et Ballades. — A mes odes, liv. II, ode i.
(3) Odes et Ballades. — L'Histoire, liv. II, ode n.
(4) Odes et Ballades. — Le Poète, liv. IV, ode i.
tion. Il est l'élu envoyé au monde pour le sauver en lui rapportant comme Moïse la parole de Dieu. Et dès lors éclate dans ses strophes embrasées, cette vigueur poétique, cette fougue biblique que l'on croit communément la marque spéciale des poèmes de l'exil. « Voilà Moïse lui-même, s'écrie Tissot, et peint d'une manière sublime par un élève de Dante et de Milton! » (1) Victor Hugo accepte la parole de Soumet et le sacre de Vigny :
Un formidable esprit descend dans sa pensée. Il paraît : et soudain, en éclairs élancée,
Sa parole luit comme un feu :
Les peuples prosternés en foule l'environnent, Sina mystérieux, les foudres le couronnent,
Et son front porte tout un Dieu (2).
Il a dépassé l'Orphée antique, il se souvient du dithyrambe de Lamartine sur la Poésie sacrée, et l'on n'est plus étonné de l'entendre s'écrier dans ses actions de grâces :
Mon esprit de Pathmos connut le saint délire, L'extase qui l'amène et l'effroi qui le suit (3).
Il est vrai que cette strophe d'épouvante se mue tout à coup en un chant d'une tristesse douce et profondément humaine qu'oubliera trop le Mage.
Ce n'est pas qu'il faille lui reconnaître à cette époque soit l'âpre renoncement des prophètes inébranlables dans leur foi, soit l'invincible confiance du stoïcien en luimême. Sans doute il se donne comme la voix inspirée de Dieu, mais après avoir menacé en vain les hommes de la vengeance divine, découragé par leur indifférence, il rapporte à Dieu le rameau d'espérance et s'écrie :
J'ai mal atteint le but où j'étais envoyé (4) ;
(1) Le Mercure du XIXe siècle, t. V, p. 300.
(2) Odes et Ballades, liv. IV, ode i. Le poète.
(3) Nouvelles Odes, xxiv. Cf. Odes et Ballades, liv. V, ode xiv.
(4) Odes et Ballades, liv. II, ode x. — Le Dernier Chant.
Il n'a pas toujours l'humilité qu'on attendrait de l'élu instrument de Dieu. L'amour de la gloire déborde de ses chants ; c'est son laborieux et douloureux effort pour enfanter sa renommée qui excite sa tristesse. Il envie le poète qui déjà en espoir voit revenir, du voyage des temps, sa gloire. Penché sur les âges futurs, il écoute « son lointain souvenir »,
Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme, Eveille mille échos au fond de l'avenir (1).
C'est là son transport le plus puissant et l'on se demande s'il ne prend pas cet amour de la gloire pour l'impulsion de la volonté divine. Aussi ce n'est pas sans raison que dans son second article Tissot. après avoir relevé son audace peu commune, lui reprochait d'avoir pris comme type de poète M. Hugo lui-même. « Pour composer son ode il fallait commencer par s'oublier. Homère, le Dante, le Tasse, Milton, Corneille, Moïse, David et Jérémie, voilà les modèles qu'on devait interroger. M. Hugo a prêté à son poète chrétien ou plutôt à son prophète les plaintes amères de l'amour propre d'un auteur mécontent, comme si celui dont l'âme est en commerce avec Dieu et reçoit des visions célestes pouvait se laisser émouvoir par des intérêts de vanité. » Et il lui posait ce dilemme : « Choisissez : votre poète est, ou un homme de talent qui demande son salaire au monde et qui se plaint amèrement de ne l'avoir point obtenu, ou bien c'est un génie qui habite déjà dans le ciel et vit tout entier dans l'avenir » (2).
Quelle est donc la nature de ce don spécial qui élève Victor Hugo à la hauteur des prophètes ? Se confond-il avec le don de prophétie ? Est-ce la chaleur de l'esprit en travail ? Un écrivain qui longtemps s'applique à rétlé-
(1) Odes et Ballades, liv. II, ode x. — Le Dernier Chant.
(2) Le Mercure du XIXe siècle, t. V. p. 298, 299, 300.
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chir sur un sujet sent, comme le dirait Bufîon, le moment précis où il doit prendre la plume, tant ses idées lui apparaissent claires et bien enchaînées. Est-ce ce sentiment ? Hugo étudie cette question dans un article sur YEÏoa de Vigny. « La composition poétique résulte, selon lui, de deux phénomènes intellectuels, la méditation et l'inspiration. La méditation est une faculté, l'inspiration un don. Dans la méditation l'esprit agit, dans l'inspiration il obéit. Le poète appelle l'inspiration par la méditation comme les prophètes s'élevaient à l'extase par la prière (1) ».
En 1824 il n'établit pas identité mais seulement parallélisme entre l'extase prophétique et l'essor poétique, car les conditions sont les mêmes : il faut Y isolement de la vie extérieure « pour jouir avec plénitude de cette vie intérieure, qui développe dans le poète comme un être nouveau, et ce n'est que lorsque le monde physique a tout à fait disparu de ses yeux, que le monde idéal peut lui être manifesté ». La distinction entre l'inspiration, plénitude de vie intérieure, regard de la conscience sur le monde de ses pensées et l'extase, absorption de l'âme dans la contemplation de l'Etre divin, est suffisamment nette : la première crée une conscience nouvelle dans la conscience, la seconde fait disparaître la conscience même.
L'inspiration ne serait donc plus un don mystérieux, mais l'état de l'esprit qui, après le travail de l'attention, de l'incubation, élabore sans avoir à faire d'effort et assiste pour ainsi dire à ses créations intérieures et aux réactions spontanées de sa sensibilité. Victor Hugo ne pense pas que ce soit un phénomène psychologique aussi simple : « Il semble, dit-il, que l'exaltation poétique ait quelque chose de trop sublime pour la nature commune
(1) La Muse Française, (Mai 1824). — Littérature : Eloa ou la sœur des Anges.
4o VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE
de l'homme ». Tandis que les hommes se sentent libres de rompre la trame du travail de l'imagination ou de la raison, le génie inspiré n'a plus ce pouvoir directeur ou plutôt discrétionnaire. Le véritable poète, est sans doute maître du choix de ses méditations, mais nullement de la nature de ses inspirations. « Son génie qu'il a reçu et qu'il n'a point acquis le domine le plus souvent et il serait singulier et peut-être vrai de dire que l'on est parfois étranger comme homme à ce que l'on écrit comme poète. »
Une pareille théorie s'oppose formellement à celle du génie- vertu. Au moment du Conservateur littéraire, Victor Hugo avait foi dans la force de la volonté éprise d'un noble but : aujourd'hui il accepte une sorte de dédoublement de sa personne. Mais si le génie domine la volonté du poète, si le poète est un étranger vivant dans un homme, à qui incombera la responsabilité de son œuvre ? Et comment pourra-t-on parler de la fonction du poète ? S'il n'est pas libre d'accepter ou de rejeter les inspirations suivant leur nature, il n'est plus qu'une force qui va, et Lamartine a raison, méditant sur la destinée des Bonapartes, de s'écrier : « Qui sait si le génie n'est pas une de vos vertus ? »
Toutefois on risque fort de tirer des conséquences illogiques si l'on ne remarque avec quel soin Victor Hugo maintient la liberté dans le choix des méditations. Il constate par conséquent un certain rapport entre l'inspiration et la méditation, rapport qu'il n'analyse, ni ne définit. Tout entier sous le rayon de la grâce poétique, il se contente à cette heure d'en chanter la plénitude : « Heureux celui qui sent dans sa pensée cette double puissance de méditation et d'inspiration qui est le génie ! Quel que soit son pays, fut-il né au sein des calamités domestiques, fut-il jeté dans un temps de révolutions ou, ce qui est plus déplorable encore, dans une époque d'indifférence, qu'il se confie à l'avenir, car si le présent appartient aux autres
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hommes, l'avenir est à lui. Il est du petit nombre de ces êtres choisis qui doivent venir à un jour marqué. » Pour s'exciter lui-même autant que pour encourager Vigny, il devance en esprit le jour où il répétera le cri sublime :
Voici mon Orient ; peuples, levez les yeux.
Il a donc la foi profonde en son avènement. Jean-Baptiste Rousseau montrait le dieu versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs; Fontanes au contraire, plaignait les hommes de génie condamnés à une vie obscure et misérable ; entre ces deux théories, on le sent, Victor Hugo n'hésite pas. L'épreuve doit s'achever en triomphe du vivant même du poète.
Et cependant voici qu'après une existence agitée, Lord Byron meurt à Missolonghi. Quel poète pourrait donner un plus éclatant démenti à la thèse de la vertu-génie ? Hugo célèbre la puissance de ce génie très haut, mais il av< ue le caractère satanique de son œuvre, son profond mépris de Dieu et de l'humanité, l'irrégularité de sa conduite (1). Naguère, Lamartine tentait de prouver au poète anglais que l'irréligion le faisait déchoir et que l'acceptation amoureuse de la souffrance le grandirait et le remettrait à son rang
Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,
Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer (2).
Selon Hugo, Byron représente le côté sombre de la littérature dont Chateaubriand représente le côté consolant. Ce sont titres de même nature, sinon de même valeur. Il accorde cependant la supériorité à l'écrivain français « autant pour sa propre élévation que pour la
(1) La Muse Française. — Sur Lord Byron à propos de sa mort. Juin 1824.
(2) Lamartine, — Méditations poétiques, IL
l\1 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE
hauteur de sa morale. Mais Byron, « sujet quelquefois comme tous les penseurs profonds au vague et à l'obscurité, a des paroles qui sondent toute une âme, des soupirs qui racontent toute une existence. Et c'est ce qui fait le génie. Les douleurs, les joies, les passions n'ont pas de mystères pour lui; s'il ne fait voir les objets réels qu'à travers un voile, il montre à nu les régions idéales. Hugo ne permet pas qu'on l'enveloppe dans l'école de Voltaire, il le revendique fièrement, malgré les ouvrages où il a paru descendre de la double hauteur de son caractère et de son talent. « Il est mort si noblement ! il est si bien tombé ! Généreux auxiliaire de la gloire, de la religion et de la liberté, il avait apporté son épée et sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poètes ». Son génie se sent des affinités secrètes avec celui du poète anglais. D'aigle à aigle on se reconnaît. Leur vie n'est pas celle du commun des mortels. « L'homme qui a dévoué ses jours au culte des Muses sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de lui, en même temps que la sphère de son existence intellectuelle s'agrandit. Un petit nombre d'êtres chers occupent les tendresses de son cœur, tandis que tous les poètes morts et contemporains, étrangers et compatriotes s'emparent des affections de son âme... La nature lui avait donné une famille, la poésie lui en crée une seconde... Une douce communauté de pensées l'attache comme un lien invincible et indissoluble à ces êtres d'élite isolés dans leur monde, ainsi qu'il l'est dans le sien ; de sorte que, lorsque par hasard il vient à rencontrer l'un d'entre eux, un regard leur suffit pour se révéler l'un à l'autre ». On remarquera désormais dans les défenses du génie par Victor Hugo, cet accent intime, familial. Il absout Byron dans un grand cri d'admiration : « Il est si bien tombé ! » et immédiatement l'élève dans un monde supérieur où ne doit pas pénétrer le jugement des autres hommes.
Ce détachement de la vie commune, des affections naturelles et des préoccupations actuelles aura pour conséquence de séparer le génie de ses contemporains et de l'isoler dans une région sereine où il n'aura de rapports qu'avec ses égaux. Que devient la fonction du poète perdu dans ce dilettantisme ? Que fait-il du devoir suprême de se dévouer à ses frères ? Victor Hugo essaie de concilier l'isolement et l'action sociale. Il exprime l'idée que chantera Lamartine :
Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s'y confondre pour agir (1).
Parfois les génies quitteront les régions supérieures afin d'exercer leur domination sur les événements, de juger et d'apaiser les conflits, puis ils rentreront dans le sénat de leurs pairs. C'est ainsi que lui apparaît Chateaubriand disgracié, « qu'ont tour à tour trouvé fidèle en leur temps la religion, la monarchie et la liberté, les trois grandes nécessités d'un grand peuple (2) ». Il l'appelle un de ces phares qui n'obtiennent un regard reconnaissant du pilote que dans la tempête. Déjà « il fait son métier de flambeau ».
Déjà il s'efforce de réaliser cette fonction qu'il vient de définir et de célébrer à propos des Voltaire, des Lamennais, des Vigny, des Byron et des Chateaubriand. Invité au sacre de Charles X, il ne se contente pas de chanter les pompes de cette antique liturgie; poète juge, il scelle dans ses strophes le serment fait par le roi à ses sujets d'aimer, «dans les bons comme dans les mauvais jours, la charte de leur liberté »; il confie cette parole solennelle à la garde des preux et des gloires de la France et dans une émouvante prière demande à Dieu de
(1) Recueillements poétiques. — Utopie.
(2) Lettre à Hoffman. — Journal des Débats, 26 juillet 1S24
mettre aux côtés du monarque deux anges qui la lui rappellent (1).
Un voyage aux Alpes clôt cette époque. Le poète admire non seulement les grandioses aspects de la nature, mais surtout la puissance de l'Eglise réglant à la fois la vie des cathédrales et des plus humbles chapelles : « Quelle intelligence, s'écrie-t-il, que celle qui peut au même instant donner la même pensée à tout un monde ! (2) »
C'est le plus beau moment de la jeunesse catholique et royaliste de Victor Hugo. Toutes les cordes de sa lyre sont montées et rendent des sons purs, des accords nouveaux. L'Humanité par son histoire, confirme sa foi profonde dans la royauté pour allier l'ordre à la liberté, la tradition au progrès ; elle excite sa défiance des conquérants, des Bonaparte, en dépit de l'admiration que lui inspire leur superbe épopée; la Nature lui offre à quelques pas de Paris les paysages doux et légers de Gentilly <>u de Chérizy et se laisse pénétrer de ses joies pures, de ses tristesses ou de ses rêveries, sans lui poser encore les énigmes troublantes de son indifférence au mal : la Pensée s'élève d'elle-même vers Dieu, son Créateur, par qui elle se sait prédestinée et à travers la théogonie chrétienne s'efforce de ressaisir les preuves de sa vocation : l'Art, dès l'origine l'a enthousiasmé comme un instrument divin dont la puissance peutrendre à la société troublée son équilibre et relever dans les cœurs les grands cultes abandonnés; le «Moi» s'affirme déplus en plus sympathique, cueillant déjà dans les souvenirs de l'enfance et de la première jeunesse, dans les gloires paternelles, dans les joies de l'amitié et les deuils du foyer, les premières palmes si précieuses à un génie conscient de son avenir, tout vibrant de joie et de gratitude au contact de ses pairs ; l'Amour, depuis le Premier Soupir jusqu'aux
(1) Odes et Ballades. — Le Sacre de Charles X, liv. III, ode iv.
(2) Victor Hugo raconté (1822-1841). p. 63.
Actions de Grâces, a modulé des chants si simples et si suaves que Sainte-Beuve ose à peine en parler de crainte d'en offenser la pudeur. Parfois la Fantaisie se donne carrière, elle se joue des cauchemars ou rajeunit de capricieuses ballades. Enfin si la Corde d'airain résonne contre la Révolution, la Bande Noire, Bonaparte, elle est toute désintéressée et croit naïvement devancer la postérité dans ses jugements. Ainsi apparaît le poète dans toute la beauté et la grâce de sa forte et crédule jeunesse. On désirerait sans doute que sa foi royaliste fut plus raisonnée que littéraire, on craint que sa religion n'ait d'assises solides, ni profondes, qu'elle soit trop dans la dépendance de son idéal monarchique ; sa croyance en son génie et en sa mission laisse bien quelques inquiétudes et on lui voudrait un enthousiasme de la vérité plus pur, une ardeur moins effrénée de gloire. Mais quoi, Chateaubriand, Lamennais, les jeunes collaborateurs de la Muse Française sont là ; les critiques suffiront certes à ce travail de censeur et n'a-t-il pas à son foyer une compagne dont l'exemple plus que les paroles saura maintenir le poète dans la voie de la vertu où il a cru trouver son génie ?