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CHAPITRE V SHAKESPEARE

Sommaire : 1. La rupture. — Avec la monarchie . Charles X, Louis Philippe ; les monarchies européennes. — Avec les religions : catholicisme, saint-simonisme. — II. La reconstruction. — Le travail intérieur. — La religion des génies. — L'affirmation de la fonction du génie. — Victor Hugo et Sainte- Beuve. — Victor Hugo et Alfred de Vigny. — Victor Hugo et Pierre Leroux. — III. Triomphe de la fonction shakespearienne dans Lucrèce Borgia.

Quelle majesté dans cette belle strophe d'un nocturne des Feuilles d'Automne!

Souvent alors j'ai cru que ces soleils de flamme,

Dans ce monde endormi, n'échauffaient que mon âme,

Qu'à les comprendre seul j'étais prédestiné :

Que j'étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne,

Le roi mystérieux de la pompe nocturne :

Que le ciel pour moi seul s'était illuminé ! (1)

On a peine à croire qu'une telle sérénité inspirée par le panthéisme de Marc-Aurèle ait pu régner dans l'âme du poète, à l'heure même où il luttait contre l'hostilité de la censure indiscrète et des journaux, à l'heure où il recrutait, pour les mener à l'assaut du Théâtre Français, des bandes de peintres, de musiciens, d'architectes et de rimeurs.

Conscient de sa royauté spirituelle, il ira trouver le vieux roi de France : il plaidera pour maintenir le droit de l'artiste sur l'histoire, pour faire lever l'interdit qui pèse sur Marion de Lorme. En dépit de ses

(1) Feuilles cT Automne, XXI. — Parfois lorsque tout dort.

protestations de fidélité, il rompt par le refus de l'indemnité ses vieilles attaches à la monarchie et profite de toute occasion pour proclamer son libéralisme et relier son œuvre d'affranchissement de l'art à ce qu'il appelle « notre grand mouvement social de 1789 (1) ». Il veut trouver dans sa fantaisie une logique et déclare que le principe de liberté désormais gouverne et régit tout d'en haut, même le génie. La définition réelle du romantisme c'est « le libéralisme en littérature (2) ». Il faut une littérature propre et personnelle et nationale; la France saura bien l'avoir, elle à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance (3). L'absurde Pétition des sept Académiciens à Charles X lui démontre sa force. En effet la soirée tumultueuse du 25 février 1830, la victoire d'Hernani, prouve que le poète a du moins comme le capitaine cette rapidité « qui d'abord accablait ses ennemis surpris ».

Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune (4).

Victor Hugo a cette âme ; Sainte-Beuve le montre « calme, l'œil sur l'avenir, cherchant jour dans son temps pour faire une autre pièce, véritable César ou Napoléon : Nil actum reputans (5) ». En ces luttes, le nouveau conquérant trace nettement son programme de poésie intime, de poésie sociale, de glorification nationale et de religion nouvelle :

Famille, enfance, amour, Dieu, liberté, patrie; La lyre à réveiller, la scène à rajeunir ;

( 1 ) Littérature et Philosophie mêlées. — Sur M. Dovalle, p. 220.

(2) Littérature et Philosophie mêlées. — Sur M. Dovalle, p. 223.

(3) Littérature et Philosophie mêlées. — Sur M. Dovalle, p. 224.

(4) Hernani. Acte IV, se. n. Monologue de Don Carlos, p. 118.

(5) Lettre de Sainte-Beuve à A. de Saint-Valry. 8 mars 1830, d'après E. Biré. — Victor Hugo avant 1830, p. 505.

Napoléon, ce Dieu dont tu seras le prêtre : Les grands hommes, mépris du temps qui les voit naître, Religion de l'avenir (1) !

de même qu'il exalte son génie, dans cette pièce dédiée à Lord Byron :

Rien ne touche un esprit que Dieu même a saisi... Il n'a qu'à se lever pour couvrir de son ombre A la fois tous vos fronts.

Il reprend avec vigueur le rôle des Samuels vis-à-vis des Saùls et fait entendre au roi sourd et endurci les paroles prophétiques : « Praebete aures, vos qui continetis multitudines, quoniam non custodistis legem justitiae, neque secundum voluntatem Dei ambulastis ». Ne faites point « cabrer la liberté qui vous porte avec elle »,

Et tachez d'être grands car le peuple grandit (2).

Aussi lorsqu'éclate la Révolution de juillet, elle ne le surprend pas : « A moins d'être inconséquent il devait accepter en politique ce qu'il voulait en littérature (3) ; » et il célèbre les trois journées, le triomphe de cette jeune France qui institue la liberté dans la vie de la pensée, de la nation et de l'humanité, de cette nouvelle génération dont il sera le chef. Est-ce que dès maintenaut toutes les ambitions ne sont pas permises à celui qui dans Hernani déclarait superbement

Crois-tu donc que les rois à moi me soient sacrés ?

et montrait l'Idée s'imposant, si elle vient en son temps,

même au roi qui la foule aux pieds ou lui met un bâillon.

La monarchie de Louis-Philippe n'est qu'une étape

(1) Feuilles (F Automne, XI. — Dédain. — A Lord Byron.

(2) Fcuilhs d'Automne, III. — Rêverie d'un passant à propos d'un roi.

(3) Victor H uyo raconté (1822- 1841), p. 140.

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nécessaire avant la République, société souveraine de la société, qui sera établie « quand on aura multiplié les chemins qui mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude ». « La Chambre, j'ai presque dit le trône, est le dernier échelon d'une échelle dont le premier échelon est une école (1) ». Il faut donc travailler dans ce sens, devenir ou plutôt continuer d'être un apôtre social, et préparer le régime de liberté. Nullement inféodé au roi nouveau, il est prêt à accepter le duc de Reichstadt, Napoléon II, comme un homme marqué par la Providence, à condition qu'il donne toutes les garanties nécessaires aux idées d'émancipation, de progrès et de liberté et qu'il s'appuie, non sur les anciens hommes de l'empire, mais sur la jeunesse qui fait tout à cette heure, qui est l'avenir et qui le sait (2). Il est prêt surtout à surgir au milieu de l'Europe comme un nouveau Juvénal, comme un juge des rois meurtriers, à qui il voue une haine profonde, car la Muse se doit aux peuples sans défense ; prêt à vibrer de cette indignation d'André Chénier qu'il a jadis célébrée, parce qu'elle n'est que l'indignation de la vertu; aussi met-il en épigraphe à la dernière pièce des Feuilles d'Automne son vers déjà cité : « Toi, vertu, pleure si je meurs (3) ».

Le rôle politique du poète s'affirme donc et il ne craindra pas de composer Le Roi s'amuse pour briser ouvertement avec la nouvelle dynastie et se réserver à la démocratie dont il pressent toute la vigueur neuve et bouillonnante. « La République, écrit-il, sera la couronne de nos cheveux blancs (4) ».

Il brise de même avec la religion catholique en publiant

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 148.

(2) Correspondance (1815-1S36). — Lettre au roi Joseph, 6 septembre 1831.

(3) Feuilles d' Automne. — XL, Ami un dernier mot.

(4) Correspondance (1815-1836). — Lettre à Sainte-Beuve. 12 juin 1832.

Notre-Dame de Paris. Il fallait toute la générosité d'un Montai embert, tout l'aveuglement d'un Lamennais pour ne pas sentir ce qu'il y avait de profondément anticatholique dans la donnée du roman, dans cette opposition de la science et de la foi, « dans cette Fatalité dont il inscrit le vieil asile providentiel par excellence de l'âme humaine. » Semblable à Quasimodo, l'écrivain s'enivre du mouvement des cloches, sans en entendre l'harmonie, sans en comprendre les appels; il défend la cathédrale contre les assauts des truands de la Bande noire, mais il reste sur la plate-forme et dans les tours; il n'entre pas dans la nef pour y prier avec la foule, pour vivre avec elle la vie de foi et d'espoir en Celle qui est la Porte du ciel. Notre-Dame est absente de sa cathédrale. Lorsque Victor Hugo rencontre son image, au coin de la rue Mauconseil, c'est pour la railler par un conte saugrenu. Dès que Lamennais sera condamné, le romancier n'aura plus rien à ménager, il imprimera les trois chapitres supprimés ou égarés lors de la première édition (1), et prononcera l'arrêt de mort de l'insigne basilique : Ceci tuera cela.

Comme il le dit, « son ancienne conviction royalistecatholique de 1820 s'est écroulée. » Il en reste pourtant quelque chose dans son esprit : « une religieuse et poétique ruine. Il la considère avec respect, mais il n'y vient plus prier (2) ». Attitude difficile à garder ! Comment concilier le respect avec les attaques ? Après les splendeurs de l'art gothique, il raconte les prétendus effrois du sacerdoce devant l'imprimerie, il pousse le cri du prophète qui entend" l'humanité émancipée fourmiller». Il s'efforce de montrer l'intelligence sapant la foi, la presse tuant l'édifice ; il affirme : « Toute civilisation commence par une théocratie pour finir par une démocratie. La presse,

(1) Cf. Ch. Maréchal. — Lamennais et Victor Hugo, 3e partie, chapitre iv.

(2) Littérature et Philosophie mêlées, p. 133.

qui a tout détruit au xvme siècle, va tout reconstruire au xixe ;... le grand poème... de l'humanité s'imprimera (1) ».

On ne détruit que ce que l'on peut remplacer, a dit Joseph de Maistre; qu'y a-t-il dans l'âme de Hugo qui puisse remplacer son catholicisme et devenir la raison profonde de son action, justifier sa fonction de poète ? Au mois de mai 1830 il flotte désemparé.

Que faire et que penser ? Nier, douter ou croire ? Carrefour ténébreux ! triple route ! nuit noire ! Le plus sage s'assied sous l'arbre du chemin, Disant tout bas : « J'irai, Seigneur, où tu m'envoies. » Il espère ; et, de loin, dans les trois sombres voies, Il écoute, pensif, marcher le genre humain (2) !

Qu'espère-t-il ? Est-ce de cette contemplation du genre humain que sortira pour son âme une lumière ? Hélas ! il a beau sonder la Babel du monde, creuser l'espace et le temps, il ne rapporte soudain qu'un cri d'épouvante :

Car il avait au fond trouvé l'éternité (3).

Va-t-il se jeter dans le saint- simonisme ? Il y trouverait une doctrine conforme à sa pensée intime sur la suprématie du génie. La révélation, pour les nouveaux rédacteurs du Globe, c'est l'inspiration puisée par notre force sympathique au sein de l'immensité des êtres qui nous entourent et qui révèlent eux-mêmes l'être infini tout amour, toute intelligence, toute beauté. C'est Dieu lui-même qui, dans ce monde se révèle perpétuellement à l'homme ; c'est par ce monde qu'il l'inspire et qu'il communique incessamment avec lui. Le Globe distingue les génies savants à qui se découvre une loi particulière des

(1) Notre-Dame-de-Paris, t.L — Ceci tuera cela, p. 215.

(2) Feuilles d'Automne, XXVII. — A mes amis L. B. et S. B.

(3) Feuilles d'Automne, XXIX. — La Pente de la Rêverie.

révélateurs proprement dits qui ont connu la loi générale du monde entier. : Orphée, Moïse, Jésus, Saint- Simon (1). Pourquoi Victor Hugo n'en serait -il pas un ? Barraut reconnaît en lui « un artiste du culte » et le place entre Lamartine et Byron (2).

« L'artiste a perdu le sentiment de sa mission, de l'importance de son action dans la société ; aussi a-t-il perdu toute puissance d'inspiration, toute influence légitime et populaire. Qu'est-ce qu'un artiste, si ce n'est l'homme qui transporte sa vie au milieu des faits les plus palpitants, qui cherche avec amour les destinées de l'humanité, qui sent retentir dans tout son être les douleurs de tous, qui manifeste sous toutes les formes des beaux arts les besoins de son époque ? La politique, les intérêts sociaux, voilà seulement la source des inspirations de l'artiste. » C'est pour n'avoir pas su comprendre ainsi leur mission que les artistes se trouvent engloutis au milieu du mouvement général de la société, étouffés par la politique, condamnés à n'avoir qu'une action très restreinte, à n'obtenir qu'une vogue de quinze jours. « Il faut qu'ils puisent leurs inspirations au sein des masses, de leurs besoins et de leurs douleurs, qu'ils cherchent à connaître les destinées de la société pour les faire aimer. Ils pourront ainsi exercer une action utile et bienfaisante, posséder une autorité reconnue de tous , . une popularité plus belle , plus excitante que des applaudissements de salons (3) ».

Après avoir « débusqué les artistes de leurs châteaux gothiques » les saints - simoniens crient aux poètes « Terre ! » La poésie n'est pas la sœur de la religion comme on l'a dit, elle en est la fille, elle en est le parfum, une suave émanation, elle en est le sens exquis : « Toute religion a sa poésie bien tranchée, bien originale, bien

(1) Globe, 3 mars 1831. p. 248.

(2) Globe, 2 mai 1831, p. 492.

(3) Globe, 30 août 1831, p. 907.

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à elle. Le paganisme et le christianisme ont eu leur poésie particulière ; plus grand que ces deux religions, puisqu'il les résume en lui, le saint-simonisme aura la sienne aussi, plus grande et plus large (1) ». Mais Victor Hugo répond : « On ne fonde pas une religion avec la seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le culte et le dogme, il faut les mystères. Pour faire croire aux mystères, il faut des miracles. Faites donc des miracles... soyez prophètes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis après prêtres, si vous voulez (2) ».

A y regarder de près, on se demande pourquoi il n'a pas profité de la lumière que jetait tout à coup la Révolution de 1830 sur la distinction essentielle de la Religion et de la Royauté ; comment, après avoir déclaré que de ce monarchisme il résultait une sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, des fictions : droit divin, légitimité, grâce de Dieu, « lesquelles sont au rebours du véritable droit divin qui est la justice, de la véritable légitimité qui est l'intelligence, de la véritable grâce de Dieu qui est la raison (3) », comment, après avoir écrit : « Toute charte doit être une version de l'Evangile »(4), il a pu abandonner en bloc royauté et catholicisme, celui-ci à cause de celle-là, et subir, en même temps qu'un ébranlement dans ses convictions politiques, ce qu'on peut bien appeler avec lui un ébranlement dans l'absolu (5). « L'Eglise affirme, la raison nie. Entre le oui du prêtre et le non de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot (6) ». Mais qu'est-ce qui est affirmé par l'Eglise contre la raison ? il ne l'indique pas dans ces pensées

(1) Globe, 3 janvier, 1832, p. 12.

(2) Littérature et Philosophie mêlées, p. 140.

(3) Littérature et Philosophie mêlées, p. 133.

(4) Littérature et Philosophie mêlées, p. 142.

(5) Titre d'un chapitre dos Misérables.

(G) Littérature et Philosophie mêlézs, p. 140.

■j4 VICTOR HUGO. LA FONCTION DU POÈTE

composées sous le coup des événements de juillet et qu'il intitula quelques années plus tard : Journal d'un révolutionnaire de 1830. « L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours à la fois toute sa lumière. L'esprit de l'homme ressemble à cette pâle lune qui a ses phases, ses absences et ses retours... qui emprunte toute sa lumière des rayons du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois (1) ». Sans doute, mais à qui l'esprit de Dieu donne-t-il toute sa lumière : si c'est à chacun de nous, voici le poète arrivé à la « multiplex religio » dont il avait horreur : si c'est à une société, il faut savoir laquelle, et le voici ramené à YEssai sur V Indifférence de Lamennais. Il n'y revient pas ; il s'obstine à regarder le catholicisme comme une forme passagère du christianisme éternel, à lier le sort de cette religion, à celui de la royauté, en dépit de la belle leçon d'histoire que lui fait Montalembert (2). « Cette forme, pense-t-il, a fait son temps et doit être remplacée par une nouvelle révélation divine. Une révolution n'est pas seulement une larve de civilisation : il y a en elle l'inconnu, le mystérieux, le divin. Quid divinum (3) ». Que dira-t-il de plus dans son roman de Quatre-vingt-treize ? « Le principe de liberté remplace le principe d'autorité ; pour être plus humain il n'en est pas moins divin ». En même temps il développe le culte des hommes supérieurs, des hommes représentatifs, écrirait Emerson. Benjamin Constant devient un de ces hommes qui « fourbissent, polissent et aiguisent les idées générales de leur temps». Apprenant en même temps que sa mort, celle de Pie VIII et celle de Gœthe, il écrit : « Trois papes de morts (4) ». Dogme du Progrès et de la Liberté, révéla-

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 140.

(2) Lecanuet. — Montalembert, t. I. — Lettre à Montalembert du 18 janvier 1831.

(3) Littérature et Philosophie mêlées, p. 129.

(4) Littérature it Philosophie mêlées, p. 14 5.

tion divine par les révolutions, miracle des grands hommes, papauté des génies : voilà le germe de sa nouvelle religion, religion révolutionnaire qui déterminera sa fonction.

Tandis que Sainte-Beuve se lamente sur la diminution de l'enthousiasme, Victor Hugo au contraire glorifie l'intelligence d'un public harcelé par tant d'intérêts matériels et malgré tout accourant en foule aux premières manifestations de l'art qui se renouvelle. Il est plein de confiance dans l'avenir de l'art « car les révolutions comme les loups ne se mangent pas (1) » et la révolution littéraire marchera intacte à côté de sa sœur la politique. Sa mission lui apparaît plus claire. Au lendemain de Marion de Lorme enfin représentée, il écrit : « Ce serait l'heure pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie de créer tout un théâtre, vaste et simple... national par l'histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion. Le théâtre maintenant peut ébranler les multitudes et les remuer dans leurs dernières profondeurs (2) ». Voilà l'auditoire, voilà le champ de bataille, voilà les moyens de conquête, mais ce génie puissant, ce conquérant où le trouverons-nous ? — « Tout est toujours possible », répond-il; quant à lui, il espère même un grand poète. « Que ce génie caché encore, s'il existe, ne se laisse pas décourager par ceux qui crient à l';iridité, à la sécheresse, au prosaïsme du temps. Une époque trop avancée ? pas de génie primitif possible ? Laissez-les parler, jeune homme ! Si quelqu'un eut dit à la fin du xvnr3 siècle, après le Régent, après Voltaire, après Beaumarchais, après Cagliostro, après Marat, que les Gharlemagnes, les Charlemagnes grandioses, poétiques et presque fabuleux étaient encore possibles, tous les sceptiques d'alors, c'est-à-dire la société tout entière, eussent haussé les épaules et ri. Eh bien ! au commence-

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 145.

(2) Marion Delorme, préface, p. 4.

ment du xixe siècle, on a eu l'empire et l'empereur ! Pourquoi maintenant ne liendrait-il pas un poète qui serait à Shakespeare ce que Napoléon est à Charlemagne (1) ? »

Son ambition, car il est inutile de chercher le jeune poète auquel il s'adresse, est donc d'être un Shakespeare, un poète primitif et nous savons que les poètes primitifs étaient à la fois éducateurs, législateurs et interprètes des dieux a sacer interpresque deorum ». Sans doute Victor Hugo n'explique pas encore tout ce que contient ce titre mystérieux : mais il a déjà prouvé sa force ; il est bien comme l'écrit J. Janin, l'homme puissant qui s'est trompé de siècle, qui s'est fait poète dramatique quand il n'y avait plus ni poésie, ni drame, le hardi novateur qui. avant d'atteindre le but qu'il se propose, a tout à faire : son théâtre, ses acteurs, son public, et jusqu'à la critique appelée à le juger (2). La préface et quelques pièces des Feuilles d'Automne vont développer le sens de cette fonction de poète primitif et deux drames joués coup sur coup, en essayer la conquête.

Le moment politique est grave et il fait le bilan de l'Europe au mois de novembre 1831. Dans le concile tumultueux des croyances et des erreurs occupées à discuter la formule de l'humanité au xixe siècle, c'est folie de publier un volume de pauvres vers désintéressés. Folie ! Pourquoi ? L'art a sa loi qu'il suit, comme le reste a la sienne. Il montre que le xvie siècle, immense époque pour la société humaine bouleversée et renouvelée est une immense époque pour l'art et remarque en passant que Luther, l'homme de la politique et de la religioi. dans les vieilleries et que Michel-Ange, l'homme de la Sixtine n'y est pas (3). Cet exemple l'encourage; mais une raison plus profonde explique l'immortalité de l'art.

(1) Marion Déforme, préface, p. 5.

Journal d°s Débats, lô août L831.

(3) Les Feuilles d'Automne, Préface.

La poésie s'adresse, non au sujet, au sénateur, au citoyen, au natif de telle nation, mais à l'homme tout entier. Il y a donc toujours place pour elle. Devra-t-elle ne s'occuper que de l'homme en général, indifférente aux débats contemporains ? Non. Mais la place du poète estelle au forum comme le déclarera le Globe (1)? Victor Hugo avait d'abord discuté cette objection. « Allons, artiste, quittez votre œuvre d'art et venez travailler à la besogne publique. — En vérité ! Mais l'art lui-même n'est-il pas une besogne publique ? Et puis, quels grands hommes avez-vous donc pour remplir ainsi la scène à vous tout seuls ? r> Puis il laissait transparaître toute son ambition à travers le symbole de Lord Byron inconnu en 1811, à qui les hommes de sens et de poids pouvaient dire : « Que faites-vous là ? A quoi bon l'art ? — Est-ce que vous ne voyez pas Napoléon ? Quoi ! vous prétendez intéresser l'Europe à des héros imaginaires, Conrad, Lara, un Corsaire, que sais- je ? lorsque voilà un héros réel et vivant qui la broie sous ses talons ! à des fantaisies de poète, quand elle subit des fantaisies de conquérant ! Poète, vous êtes un nain, voilà le géant ! vous êtes un fou, voilà le grand homme ! La force aujourd'hui est dans le bras, non dans l'esprit... Il n'y a que les affaires politiques maintenant qui aient vie et qui la donnent ». Il montrait ces gens l'adjurant de prendre place au Parlement : « Pair d'Angleterre, vous serez grand sur votre fauteuil ; poète, vous êtes ridicule sur votre trépied ». Et il concluait : « Aujourd'hui de cette époque il ne reste plus entières, saillantes et grandissantes de la petitesse des autres, que deux figures, le conquérant et le poète : Napoléon Bonaparte et Noël Byron, les deux N. B. (2) ». Craignit-il la trop claire transparence de ce symbole ? N'osa-t-il maintenir à Byron cette gloire ? Voulut-il se réserver ce fau-

(i) Globe, 13 février 1832, p. 170.

(2) Les Feuilles d'Automne, p. 130. (Edit. Imp. JSat.).

teuil de pair, ambition de sa jeunesse? Il n'imprima pas cette page, mais il n'en a pas moins exprimé dans sa préface sa pensée sur la poésie : « Pour ceux qui la sentent d'une certaine façon, dit-il, elle est plus belle et plus forte, risquée au milieu des orages politiques. On l'aime mieux aigle qu'hirondelle. » Il déclare : « L'artiste, qui prouve la vitalité de l'art au milieu d'une révolution, le poète qui fait acte de poésie entre deux émeutes, est un grand homme, un génie, un œil, cç.0a/.;j.iç, comme dit admirablement la métaphore grecque », et il ajoute avec la modestie de l'homme qui craint de passer pour extravagant en dévoilant sa secrète ambition : « L'auteur n'a jamais prétendu à la splendeur de ces titres au-dessus desquels il n'y a rien »,

Il n'y a rien au-dessus de ce titre de poète parce que V. Hugo en comprend la valeur plus profondément que ses contemporains. Déjà nous l'avons vu s'enthousiasmer du spectacle de la nature avec l'esprit d'un Marc-Aurèle déclarant que tout ce qui était en harmonie avec le monde s'harmonisait avec son âme (1), son âme de cristal qui vibre à tout souffle, à tout rayon. Tout le monde connaît ces vers ; on a voulu en déduire l'inconsistance, l'impersonnalité du poète et son indifférence morale; on ne l'a pas assez remarqué, Victor Hugo affirme surtout dans ce passage que non seulement Dieu, le Dieu qu'il adore, lui a donné son âme aux mille voix, mais qu'il Va placée au centre de tout, et c'est autant de cette place privilégiée que de cette sensibilité extrême qu'il tient sa foi en son génie, et qu'il se glorifie.

Sainte-Beuve, quelques mois après la Révolution, examine l'avenir du jeune mouvement littéraire et poétique. L'art va-t-il se diviser et s'amaigrir en une multitude de canaux dès qu'il pénétrera la société industrielle et démocratique, ou bien s'isoler, s'amonceler en

(1) Feuilles d'Automne, XXI. — Parfois lorsque tout dort.

lacs obscurs ou nul n'ira s'abreuver, ou bien enfin, mêlé à tout sans s'y confondre, deviendra-t-il un fleuve plus profond, plus large que jamais surtout moins inaccessible ? Il célèbre l'art, marchant côte à côte avec l'infatigable humanité, sûr de lui-même, intelligent du passé, armé et muni pour son lointain pèlerinage. « Les destinées presque infinies de la société régénérée, le tourment religieux et obscur qui l'agite, l'émancipation absolue à laquelle elle aspire, tout invite l'art à s'unir étroitement à elle, à la charmer durant le voyage, à la soutenir contre l'ennui en se faisant l'écho harmonieux, l'organe prophétique de ses sombres et douteuses pensées. La mission, l'œuvre de l'art aujourd'hui, c'est vraiment l'épopée humaine, c'est de traduire sous mille formes... le sentiment de l'humanité progressive..., de l'encadrer avec ses passions dans une nature harmonique et animée, de lui donner pour dôme un ciel souverain, vaste, intelligent, où la lumière s'aperçoive toujours dans les intervalles des ombres (1) ».

Victor Hugo sans doute se chargera de remplir ce magnifique programme, mais il n'admet pas que l'art n'ait qu'à charmer l'humanité dans son voyage, à la soutenir contre l'ennui, à n'être que son écho harmonieux. Le poète est tout esprit, tout lumière, tout œil, dit-il, rappelant un mot de Clément d'Alexandrie qu'il citera encore dans la préface des Feuilles d'Automne : la poésie n'est donc pas la louange banale de l'ode officielle, l'amusement de la foule ou des salons oisifs, l'habileté dans la versification ; non, c'est le concert de l'harmonieuse nature entendu et traduit, c'est Dieu même retrouvé dans sa création, c'est tout un monde intérieur de pensées et de sentiments qui s'exprime en s'échangeant avec les symboles et les images de l'univers visible. Ainsi le poète sera vraiment le poète primitif ; hardiment Hugo revendique

(1) Sainte-Beuve. — Premiers Lundis, I, p. 395.

la fonction des Orphée et des Musée, il supprime des milliers d'années de développement religieux et se présente aux hommes pour leur révéler le Dieu de la Nature, le Dieu Pan, car il n'est plus question ni du Dieu des prophètes hébreux, ni du Dieu de l'Evangile sacrant ses martyrs ; il leur chantera l'harmonie qui s'exhale de l'immense clavier et, grâce à sa communion constante avec la création, il trouvera un langage plus profond pour leur dire les mystères de l'âme : il est le médiateur entre l'humanité et Dieu (1).

Un pareil rôle non seulement isole le poète de la foule, mais le rend inaccessible. A cette époque Alfred de Vigny compose sur la Fonction du Poète, le livre de Stello. Lui aussi a une haute idée de sa supériorité, lui aussi s'examinant pour savoir s'il est véritablement poète, professe un fier credo :« Je crois en moi parce que je sens au fond de mon cœur une puissance secrète, invisible et indéfinissable, toute pareille à un pressentiment de l'avenir et à une révélation des causes mystérieuses du temps présent. Je crois en moi parce qu'il n'est dans la nature aucune beauté, aucune grandeur, aucune harmonie qui ne me cause un frisson prophétique, qui ne porte l'émotion profonde dans mes entrailles et ne gonfle mes paupières par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable, qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent les hommes mes compagnons en misère et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour... Lorsque l'Amour circule en moi... je crois comprendre tout à la fois l'Eternité, l'Espace, la Création, les Créatures et la Destinée. — Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le Poète, alors aussi tarira sa vie ; car, s'il n'est bon à tous,

(1) Feuilles d'Automne. XXXVIII Pan.

SHAKESPEARE Si

il n'est plus bon au monde. — Je crois au combat éternel de notre vie intérieure, qui féconde et appelle contre la vie extérieure qui tarit et repousse. » (1)

Vigny célèbre en même temps que le sacre du poète, ses hauts devoirs de perfectionnement moral individuel, et de préoccupation sociale. Un tel poète peut-il avoir sa place dans la société ? Le gouvernement monarchique craint sa puissance et le laisse mourir de faim : exemple, Gilbert; la monarchie constitutionnelle le dédaigne comme inutile et lord Beckford se charge d'expliquer à Chatterton que pour être poète à la façon lyrique, il faudrait vivre sous le ciel de la Grèce, marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues et faire danser les pierres; « mais, qu'avec des bottes crottées, un habit et une veste, il ne faut guère espérer se faire suivre dans les rues par le moindre caillou et exercer le plus petit pontificat ou la plus légère direction morale sur ses concitoyens». Quant aux Républiques elles haïssent les poètes et les nivellent comme supériorités aristocratiques qui refusent d'entrer dans le jeu mécanique de leurs constitutions, elles les haïssent parce qu'elles sont la multitude et que la multitude égalitaire est l'ennemie-née des noms.

Mais alors, quelle est la vie du génie ? Le poète n'est qu'un ilote ; au nom de la philosophie antique, Platon chasse Homère comme inutile et corrupteur, en réalité par envie. « Leur sentiment est l'envie, leur idée (prétexte indestructible) est l'inutilité des arts à l'état social... Mais tous sentent au fond du cœur quelque chose comme la présence d'un Dieu supérieur ». Platon, dans cette vieille querelle, représente les esprits raisonneurs qui croient à l'excellence du jugement, par suite à la frivolité de l'imagination, et se réservent la puissance des législateurs et des hommes d'Etat. Mais à son ironie, du péristyle de

(1) Alfred de Vigny. — Stello. (Edit. Michel Lévy), p. 17.

son temple, Homère répond : « Le don du ciel le plus précieux, c'est le plus rare. — Or un siècle fait naître trois poètes pourune foule de logiciens... L'Imagination contient en elle-même le Jugement et la Mémoire sans lesquels elle ne serait pas. Qui entraîne les hommes, si ce n'est l'émotion ? qui enfante l'émotion, si ce n'est l'art ? et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-même ?... Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai données aux villes ? Aucune aux nations, mais une éternelle au monde. — Je ne suis d'aucune ville mais de l'univers ». En effet les lois tombent et les œuvres de l'art céleste continuent à porter les malheureux mortels à la loi impérissable de l'amour et de la pitié (1).

Inspirées par Dieu, les œuvres ne dépendent que de cette inspiration : le poète ne doit écrire que lorsqu'il entend la voix secrète, ne pas craindre l'inutilité de son œuvre. Si elle est belle, elle sera utile par cela seul, puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration et de contemplation pour elle et la pensée qu'elle représente. Elle sera utile parce que la beauté dérive de la vérité la plus intime, de cette vérité, éternelle crainte de l'homme d'Etat. Au lieu de la lutte, de la conquête du pouvoir, Alfred de Vigny prêche l'abstention et le dédain à l'homme de l'art; qu'il laisse donc les gouvernements et sépare la vie poétique de la vie politique : rendez à César ce qui est à César et veillez, « heureux si vos veilles peuvent aider l'humanité à se grouper et s'unir autour d'une clarté plus pure.» Créateurs de pensées, n'appliquez pas vos idées aux choses, c'est une perte de temps. N'entrez pas dans les plus belles associations, mais accomplissez votre œuvre dans la solitude et la liberté, évitant le rêve maladif et inconstant et détournant la vue des entreprises trop faciles de la vie active.

(1) Alfred de Vigxy. — Stelh, Chapitre XXXVIII. — Le Ciel d'Homère.

Contentez-vous de dire suivant la conscience que vous avez de l'avenir, le mot qui presse ou arrête l'esprit des nations, inspire les actions publiques ou proteste contre elles et rappelez-vous que votre royaume n'est pas de ce monde actuel, mais de l'avenir, que vous avez, poètes, une malédiction sur votre vie, et une bénédiction sur votre nom : songez à la postérité (1).

Si noble que soit cette doctrine, ce n'est pas celle de Victor Hugo. Il répudiera à la fois le mépris de l'action facile, comme l'appelle Vigny et le simple rôle de charmeur que lui attribue Sainte-Beuve. Il écoute plus qu'on ne le croit la voix des Saints-Simoniens, surtout celle de Pierre Leroux qui, dans quatre articles, du mois d'août 1831 au mois de janvier 1832, étudie les rapports de l'art et des poètes avec la société nouvelle. On est arrivé à une de ces époques de renouvellement où, après la destruction d'un ordre social tout entier, un nouvel ordre commence « parce que l'homme, dit-il, conçoit de nouveaux rapports avec Dieu et avec les autres hommes ». La Révolution française n'a pas été seulement une révolution dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre moral ; elle a mis en poussière la société qui ne sera pas réorganisée « tant qu'une foi commune, un soleil moral unique n'éclairera pas les intelligences, ne remplira pas les cœurs ». L'ordre ne sera rétabli que lorsque le fait, qui est en opposition avec le droit, marchera d'accord avec lui ou s'acheminera pour le rejoindre. Et il s'écrie : « Mais savezvous que c'est une horrible chose d'avoir conservé le bourreau après avoir ôté le confesseur ! » L'homme ne sait plus dire un seul mot sur le berceau ni sur la tombe. Les philosophes ont engendré le doute ; les poètes ont senti l'amertume fermenter dans leur cœur et chantent le désespoir. Ou bien ils essaient vainement de se rejeter en

( 1 ) Alfred de Vigny. — Stello, Chapitre XL. — Ordonnance du Docteur Mbir.

b!\ VICTOR HUGO. LA FONCTION DU POETE

arrière et de se rattacher aux solutions du christianisme : ou bien ils prodiguent leurs forces à peindre l'aspect matériel de l'univers. L'état de crise des éléments de la pensée humaine dissociés durera jusqu'à ce qu'une parole nouvelle, messie impatiemment attendu, leur ordonne de s'harmoniser. Cette parole de désir et d'espérance, initiation à une nouvelle vie, programme d'une marche nouvelle, signal de départ à la recherche d'un nouveau ciel et d'une nouvelle terre, sortira du sein de l'humanité souffrante par la voix d'un homme et cet homme initial s'est toujours appelé un révélateur.

Pierre Leroux reconnaissait dans les poètes, les annonciateurs de la religion nouvelle : « Tout en vous enchaînant à ce deuil du passé, vous semez abondamment des germes de renaissance, chants de mort de l'ancien ordre social et en même temps fanfares éclatantes qui appelez la vie nouvelle et préludez, sans en voir vous-même l'aurore, aux destinées promises à l'humanité (1) ». La poésie fait connaître l'essence même d'une époque, sa vie intellectuelle et morale, elle verse dans les âmes, la douleur de ce qui est, mais aussi le désir de ce qui doit être ; elle a toujours été prophétique. N'a-t-elle pas un rôle plus précis ? Si l'art est la nature continuée par l'homme sous un de ses aspects ; si, tandis que l'industrie est l'action sur la vie qui est en dehors de nous, elle est l'expression de la vie qui est en nous, mieux encore la vie d'un homme se réalisant, se communiquant aux autres hommes et faisant effort pour s'éterniser, que valent les deux théories de l'art utile et de l'art indépendant ? « L'artiste est libre, répond P. Leroux, mais non point indépendant, au point que quelques-uns l'imaginent. Qu'il exprime la vie qui est en lui, mais si au lieu de s'inspirer de son époque il se fait le représentant d'un autre âge ou fait de l'art uniquement

(1) Revue Encyclopédique. Août 1831, p. 500,501,506,507,509, 513 à 516.

pour l'art, il n'est pas le prophète, le voies que l'humanité a toujours cherché dans ses poètes. Ce rôle est réservé à l'heure actuelle, à ceux « qui auront porté avec douleur les graves pensées de notre âge, auront senti l'impulsion des philosophes du xvme siècle leurs prédécesseurs, montreront leur ligne de parenté avec Rousseau, Diderot et Voltaire, la Révolution française et Napoléon, soit qu'ils se soient mis en lutte ouverte ou qu'ils vivent en harmonie avec tous ou quelques-uns de ces grands colosses qui avaient dernièrement en eux la vie du monde et qui, glacés dans leur tombeau tiennent encore en mains le sceptre de l'avenir ». Qu'ils n'imitent donc pas le goût de l'antiquité de Gœthe, mais l'enthousiasme pour son temps de Byron « toujours actif, toujours en tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une tempête perpétuelle, en sorte qu'en lui l'homme et le poète se confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages ; ce qui fait de lui le type de la poésie de notre âge (1) ».

Enfin il examinait la religion de Lamartine et de Hugo : « L'homme, pour être vraiment religieux, disait-il très justement, doit avoir à la fois le sentiment de sa faiblesse et de sa force, du fini et de l'infini, de Dieu et de l'humanité »; il espérait un temps proche où de toutes les traditions se formerait la tradition universelle, la grande Bible de l'humanité : mais tandis que Lamartine, panthéiste de sentiment plutôt que d'intelligence, voit tous les êtres s'absorber dans l'Etre des êtres et, ne comprenant rien à l'humanité, n'ayant pas la révélation du plan providentiel qui la guide, estime tous les travaux de l'homme aussi futiles que l'ouvrage des fourmis, Victor Hugo s'est rejeté dans le moyen âge ; tous deux affectent de croire, alors que le doute n'a jamais entièrement abandonné

(1) Revue Encyclopédique, novembre 1831, p. 400, 403, 405, 407, 410, 413, 4U.

leur cœur. « La même inspiration panthéistique, le sentiment le plus exalté et le plus profond de la vie universelle, la foi que dans le monde tout est lié, uni, accordé, qu'un anneau qui s'ébranle ébranle la chaîne, qu'une corde qui vibre fait vibrer toutes les cordes de cette harpe infinie qui est Dieu : voilà la grande pensée lyrique dans laquelle ils sont unis, et j'ose dire que c'est là toute leur religion. » Il reproche à Victor Hugo cette apparence de calme religieux avec une pensée sceptique et incrédule, ce culte idolâtre du passé avec un cœur bouillant d'avenir; il crie malheur ! à cet artiste qui, voyant son époque ind-r flotter entre le passé et l'avenir, sans destinée, se déchire ainsi lui-même et finit par n'avoir plus d'autre religion sociale que le culte de l'art, la religion de l'art. « Quand tu parles en ton nom. tu es comme tous les hommes de ton époque, tu ne sais rien dire sur le berceau ni sur la tombe. Voilà ce qui fait que ta poésie est sombre et glaciale. La foi, l'espérance et la charité lui manquent... Poète, d'où vient l'humanité et où va-t-elle ? Voilà ce que tu ne sais pas ; voilà ce que croyaipnt savoir et ce que savaient en effet sous un voile prophétique tous les grands artistes du moyen âge. Voilà ce que savaient Dante, Raphaël et Michel-Ange (1) ». En janvier 1832 s'il reproche aux poètes et à Hugo en particulier de s'être attardés aux discussions littéraires et de n'avoir pas vu que ces questions contenaient implicitement les plus hautes questions religieuses et sociales, il espère que l'art rajeuni joindra la prophétie de l'avenir au sentiment de la nature et de l'histoire.

Hugo protesterait." Pauvre. écrivait-il à Carrel (15 mars 1830), j'ai cultivé l'art comme un riche pour l'art, avec plus de souci de l'avenir que du présent. » Mais dans la société nouvelle, selon lui, il y a place pour le poète primitif en communion avec Dieu à travers la nature, en

(1) Revue Encyclopédique, décembre 1831, p. 628-644.

communion aussi avec l'humanité par le travail politique et social. Double fonction qu'il remplira sans déchoir et sans rien perdre de sa mystérieuse dignité. Il ne sera pas qu'un lyrique, comme le dit dédaigneusement la sœur d'Alexandre Dumas (1) ; il sera un apôtre de la civilisation, il entreprendra une campagne permanente contre Péchafaud, car il ne connaît pas de but plus élevé, plus saint, plus auguste que celui-ci : concourir à la suppression de la peine de mort; et il ne veut pas dans l'avenir d'autre couronne (2) ; voilà pourquoi il compose le Dernier Jour d'un Condamné. Il luttera pour la liberté, pour toutes les libertés ; il en sera le défenseur-né. Quand Le Roi s 'amuse est interdit, s'il intente un procès à la Comédie Française, c'est que, poète-citoyen, il ne peut abandonner son droit propre sans livrer le droit d'autrui, le droit de la liberté de la pensée, et reprenant la péroraison d'un discours de Montalembert: « Il n'y a eu, dit-il à la barre du Tribunal, il n'y a eu dans ce siècle qu'un grand homme : Napoléon et qu'une grande chose : la liberté. Nous n'avons plus le grand homme, tâchons d'avoir la grande chose (3) ».

La cause de la liberté est sacrée parce qu'elle est la cause du déploiement de toutes les valeurs civiques ; ces valeurs ne peuvent concourir à un progrès social que par l'accroissement des forces morales. En défendant la liberté du théâtre, Victor Hugo défend donc le droit d'élever les cœurs. Cromwell, Marion de Lorme, Hernani n'étaient pas que des tentatives littéraires : le poète avait déjà parlé des hautes leçons de l'histoire qu'il faut en dégager ; Le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia continuent cette œuvre de purification et d'élévation.

La préface de Lucrèce Borgia nous déclare plus nettement que le théâtre est devenu une tribune et une chaire.

(1) Victor Pavie. — Œuvres choisies.

(2) Dernier jour d'un condamné. Préface p. 2.

(3) Le Roi s'amuse, p. 174.

Hugo assimile Corneille et Shakespeare à MirabeaiTet à Bossuet. « Sans sortir des limites impartiales de l'art, le drame a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine ». Aussi s'interroge-t-il avec recueillement, sur la portée philosophique de son œuvre ; « car il se sent responsable et il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de ce qu'il lui aura enseigné. Le poète aussi a charge d'âmes. Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde (1) ». Est-ce bien là le but du théâtre et le poète n'a-t-il pas rempli son devoir lorsqu'il a montré aux hommes d'autres hommes vivants comme eux dans la lutte des passions et le choc des événements ? Moins affîrmatif que dans la préface de Cromwell où il exigeait que le dramaturge retrouvât le plan providentiel parmi les ruines éparses d'une période ou d'une vie historique, le poète se contente de dire : « Sans doute l'art n'exige pas cela, mais il ne suffît pas de remplir les conditions de l'art (2) ». L'homme en effet est un être moral, toutes ses œuvres sont des actions et aucune action n'est en dehors de la morale.

On ne pouvait faire doubler au drame un cap plus dangereux. Eschyle ni Sophocle, Corneille ni Racine n'eussent désapprouvé le poète. Et pourtant le théâtre de Hugo semble une gageure contre la moralité dont il se réclame incessamment. C'est au nom de la morale que Le Roi s'amuse est interdit. Il n'est pas une des pièces du poète qui ne révolte par la dérision religieuse, ou par des scènes lubriques ou orgiaques. Cromwell concluant froidement de la religion au crime, Marion dans les bras df Lafîemas, Hernani tenant un serment absurde et criminel, François Ier étalant ses mœurs de débauché, Lucrèce Borgia interrompant une orgie par une vengeance

fl) Lucrèee Borgia, préface p. 4.

{2) Lucrèce Borgia, préface, p. 5.

raffinée : qu'y a-t-il de commun dans tout cela avec la morale ? Victor Hugo répondra qu'il ne faut pas confondre, avec les leçons qu'il prétend donner, le respect des conventions sociales, des bienséances purement mondaines et même de la pudeur des hommes assemblés. Jadis, appréciant l'orgie du Sanglier des Ardennes, de Walter Scott, il écrivait : « Il faut toujours entrer franchement dans une donnée dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'émotion et l'intérêt ne se trouvent que là. Il n'appartient qu'aux esprits timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la voie qu'ils se sont tracée (1) ». Les Lettres à la Fiancée nous ont appris son dédain de ces conventions et avec quelle brutalité, il traitait la question de l'adultère devant celle qu'il allait épouser. La vérité et la vie même de l'œuvre exigent de vigoureuses peintures. Celles-ci empêchent-elles la leçon morale ?

Victor Hugo n'a pas été heureux quand il a voulu luimême définir cet enseignement de ses drames et l'on a facilement triomphé de ses déclarations : pourtant de 1827 à 1833 le progrès est visible. Dans Cromwell la leçon de l'ambition punie de ses crimes se dégage d'une façon douteuse, malgré d'invraisemblables remords ; Marion de Lorme avait laissé le poète incertain si l'amour se dégradant pour sauver l'être aimé mérite punition de son avilissement ou récompense de son dévouement ; Hernani oublie l'honneur familial pour sa Chimène, mais le châtiment révolte tellement par sa froide cruauté qu'il perd toute valeur éducative. Si Le Roi s'amuse rappelait que le ciel peut punir directement l'excitation à la débauche et la complicité d'un rapt infâme par le déshonneur et la mort d'une enfant adorée, la situation de Triboulet, sa difformité physique offrent encore des circonstances atténuantes au point que la vengeance divine

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 180.

gO VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POETE

semble injuste et excite la commisération pour la criminelle victime. Dans Lucrèce Borgia la moralité s'affirme d'une façon plus haute. Lucrèce a gardé une étincelle de conscience, elle voit sa monstruosité, elle veut s'en purifier afin d'être avouée de son fils pur et généreux. Cette joie de l'amour maternel retrouvant l'amour filial ne peut être que la récompense d'une conversion : il faut qu'elle accepte des affronts mérités, il faut qu'elle renonce à ses colères et à ses vengeances. Deux fois elle refuse et meurt poignardée par ce fils tant aimé qui l'a en haine et qu'elle vient d'empoisonner. Si les Borgias ne sont pas « les Atrides du moyen âge », Lucrèce rappelle pourtant Clytemnestre, et même exactement la Clytemnestre de Soumet. Ce drame atteint à la grandeur des tragédies antiques. Ses horreurs laissent apercevoir le criminel accablé par les catastrophes qu'il a préparées. Victor Hugo était vraiment dans la voie lumineuse. Le Moniteur Universel reconnaissait qu'il s'était montré plus sage, plus dramatiquement inspiré, qu'il avait demandé à son imagination, mais surtout à son âme, le développement, l'expression de l'amour maternel et de l'amour filial, ajoutant à la force de la situation l'énergie de la pensée (1). Le National rappelant qu'on reprochait au poète l'absence de vastes et hautes pensées et l'inaptitude à conduire un drame à son dénouement et à sa moralité par ses développements naturels et nécessaires, avouait qu'il avait gagné en logique (2). Et le Journal des Débats enregistrait « un des plus éclatants succès de l'histoire du théâtre », l'unanimité des suffrages, la grande et puissante leçon morale, l'effet produit par la scène de l'insulte au premier acte, et au dernier, à l'apparition de Lucrèce, le juste mouvement d'admiration de la salle entière debout (3).

(1) Moniteur Universel, 4 février 1883.

(2) National, 7 février 1833. (Rolle).

(3) Journal des Débats, 4 février 1833. R (Béquet).

Le dramaturge avait compris que la connexion intime du crime et du châtiment devait être l'essence du drame moderne. D'ardents amis admiraient sa force de conviction et le défendaient contre les Scribes. «M.Victor Hugo croit à son œuvre jusqu'à l'entêtement, disait J. Janin. c'est une assez belle chose que la conviction dans l'art pour qu'on y applaudisse. C'est une chose assez rare qu'un hommec convaincu pour qu'on se mette à sa suite, trop heureux de tenir à lui par le bout de son manteau. M. Victor Hugo a foi dans lui-même, a foi en son œuvre, a foi en nous tous ; avec cela c'est un grand poète, cela nous suffit, nous le suivons (1). » Il n'avait donc qu'à persévérer, qu'à proclamer le dogme nouveau, le dogme chrétien : Responsabilité, pour faire œuvre à la fois vivante et sociale, pour remplir sa mission de poète primitif.

Acimonet, et magna testatur voce per umbras. (1) Journal des Débats, 25 février 1833.

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