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CHAPITRE VI MIRABEAU

Sommaire: Rôle du Poète en 1830. — I. La Chute: Volupté. — Adaptation nouvelle de la fonction du poète a sa conduite. — Contradictions des attires. — Ambition. — Napoléon et Mirabeau : le binôme du XIX- siècle. — Le prédestiné et l'autorité spirituelle. — II. Les Rappels — De l'Amitié. Charles Xodier. Suinte Beuve. — De lu critique: Vinet. Nisard. — III. L'Obstination. ire phase : Théorie du dédoublement de l'homme et du poète, de la grâce poétique imperdable, du caractère divin de la passion. — Les Réalités : Aveux des Chants du Crépuscule.

— Objections de Xi su ni. — Foi de Hugo en sa mission. — •2^ phase : La Voix intérieure*. — Revendication d'une supèriorité dans l'ordre politique et social. — Retour à lu monarchie et au catholicisme. — 3e phase : Les Rayons et les Ombres.

— La Fonction du Poète et le Prélude. — Action ou recueillement. — Poète du peuple et poète de l'amour. — Défaite de Hugo : Sagesse.

« Sauf à se recomposer plus tard, la société est soluble, la famille non. Quand vous décomposez la société ce que vous trouvez pour dernier résidu, ce n'est pas l'individu, c'est la famille. La famille est le cristal de la société (1) ». Nul n'était plus désigné pour faire cette déclaration que le pur génie dont la vie de famille, de piété filiale, d'affection fraternelle, de fidélité conjugale, d'amour des enfants avait inspiré les plus beaux chants et qui semblait le poète même de tous ces nobles sentiments. Ses odes à la fiancée, devenue l'épouse ravissaient Montalembert, le calme de son intérieur avait étonné les poètes les plus libres de

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 143.

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mœurs et excité l'admiration d'Eugène Sue : heureux génie, si le charme de cette intimité n'eut attiré le poète équivoque des Consolations. L'année 1830, l'année à'Hernani, de la grande bataille littéraire, est l'année de la révélation la plus douloureuse, l'année de la trahison de Sainte-Beuve. La trahison ne ferait que grandir la victime, si, elle aussi ne se laissait entraîner aux flots des mauvaises passions. Il y a dans ses poésies je ne sais quel trouble avant-coureur. S'il s'écrie dans la première Feuille d'Automne :

Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur Qui n'attendit qu'un vent pour en troubler l'azur ;

en ce mois de juin 1830, il confesse à sa fille qu'il connaît « ces misères du monde, faux plaisirs, remords, soucis, passions,

Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs !

qu'il perd son âme au jeu du hasard qu'est la poursuite de l'empire, de la fortune, qu'il vieillit abattu sous le vice et l'erreur, comme tous. Il erre, il doute et accepte le fatalisme de la déchéance :

Tous laissent quelque chose aux buissons de la route, Les troupeaux leur toison et V homme sa vertu ! (1)

Il a laissé envahir son foyer par de nouveaux amis qui n'ont pas tous la tenue morale des premiers : Sainte-Beuve, quelle ironie ! fait le tableau de sa vie en proie à tous; loisir perdu, redoublements de haine, vieilles et nobles amitiés qui s'en vont, sots et fous qui les remplacent. Au front du poète il découvre des rides et des nuages qui ne viennent pas seulement du travail des grandes pensées. Dans le post-scriptum de sa lettre

(1) Feuilles d'Automne. — XXXVII. La prière pour tous.

essentielle à l'intelligence de ce moment, il s'indigne de voir le mot dévouement prostitué, l'utile apprécié avant tout, la combinaison matérielle l'emportant (1).

En 1827 Victor Hugo promettait de se tenir le plus possible éloigné du théâtre. « Il quittera toujours assez tôt pour les agitations de ce monde nouveau, sa chère et chaste retraite (2) ». Il ne parlait qu'avec défiance, qu'avec dégoût de cette atmosphère variable, brumeuse, orageuse, où la noble candeur du génie est quelquefois si déplacée, de ce théâtre, lieu d'intrigues et de tumultes, si différent, de la solennelle sérénité du théâtre antique. Il connaît maintenant les intrigues de coulisses, les orages des répétitions, le laisser-aller de ce monde insouciant et les influences dissolvantes de cette atmosphère.

Enfin si l'obligation d'un travail acharné pour achever sa Noire-Dame l'a soustrait momentanément au spectacle de la démoralisation révolutionnaire, s'il a montré même une confiance étonnante dans le peuple malgré ses excès, et prouvé qu'au fond de son âme vivait la foi démocratique, peu à peu le spectacle de la licence générale agit sur lui. Est-ce que la littérature ne s'affranchissait pas de la morale aux applaudissements de la nation ? Alexandre Dumas triomphe sur la scène, Georges Sand dans le roman ; ils attaquent le mariage et donnent l'exemple d'une vie libre ; les meilleurs sont atteints de la contagion et le sérieux Vigny devient l'esclave amoureux d'une actrice et compose la comédie : Quitte pour la peur où l'honneur de la famille n'est plus que le masque du libertinage.

Jamais un plus beau rôle ne s'était encore offert à Victor Hugo. S'il résistait à la surprise des passions du cœur, à l'action déprimante du monde des coulisses, au

(1) G. Simon. — Le Roman de Sainte-Beuve. Lettre de Sainte- Beuve à Victor Hugo. Février 1830.

(2) Préface de Cromwelt.

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mœurs de ses nouveaux amis, à l'exemple scandaleux des hommes de lettres, à cette fièvre qu'on a appelé le coup de soleil de Juillet, il prouvait qu'il était assez fort pour dominer son siècle et qu'il avait eu raison jadis de reprocher à Voltaire l'infidélité à sa mission ; il maintenait la beauté morale dans la littérature et prenait sous sa garde ce sanctuaire. Est-ce que les Feuilles d'Automne tant louées par Vinet et par Montalembert, et l'austère préface de Lucrèce Borgia ne sont pas des gages de cette volonté du poète ? Au mois de juin 1833, dans un article de Y Europe littéraire, il répète encore : « Le théâtre est devenu pour les multitudes ce qu'était l'Eglise au moyen âge, le lieu attrayant et central » ; la fonction du dramaturge est « plus qu'une magistrature, presque un sacerdoce ».

Pourquoi, ajoute-t-il hélas ! : « Il pourra faillir comme homme, comme poète il devra être pur, digne et sérieux (1) ». D'où vient cette théorie nouvelle ? Pourquoi ce dédoublement impossible ? C'est qu'il veut justifier un récent scandale, l'entrée de Juliette Drouet dans sa vie ; il se fait tranquillement l'apôtre des deux morales, sans s'avouer que cette pureté apparente, cette dignité extérieure, ce sérieux de façade ne font plus de la fonction du poète qu'un exercice puéril et vain, un métier d'imagination, une stérile gymnastique intellectuelle où la méditation et l'inspiration n'ont plus de raison d'être; qu'il commence une vie sans sincérité, le suicide de son génie.

Dans le même temps il ose écrire : « Désormais l'art doit avoir sans cesse présente la perturbation fatale qu'un pouvoir spirituel mal dirigé pourrait causer au milieu des forces qui élaborent en commun les unes au grand jour, les autres dans l'ombre, notre civilisation future (2). » Ce pouvoir spirituel de l'art doit répudier les vérités

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 17

(2) Littérature et Philosophie mêlées, p. 17

d'occasion de la polémique, mettre en valeur toutes les larges et éternelles vérités qui constituent le fond même des sentiments humains, les sept ou huit grandes vérités sociales ou philosophiques, sans lesquelles les masses n'auraient pas l'intelligence de leur temps. » Quelles sont ces vérités ? « Dieu manifesté au peuple, la Providence expliquée à l'homme : voilà le fond un et simple de toute tragédie, depuis Œdipe-roi jusqu'à Macbeth. La Providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le grand milieu. Deus centrum et locus rerum (1) ». Ses lettres rendent le même son : « Le théâtre est une sorte d'Eglise, l'humanité une sorte de religion, c'est beaucoup de piété ou d'impiété : moi, je crois accomplir une mission (2)».

Qui donc n'applaudirait un pareil programme? Et qui ne féliciterait encore le poète de distinguer nettement le populaire du vulgaire, de ne vouloir flatter ni les gouvernements, ni le peuple, de songer à cette popularité qui ne vient ni de la faveur, ni de la foule, mais des siècles ? Qui n'a hâte de le voir à l'œuvre, d'assister à ses nouveaux drames?

Marie Tudor nous montre un ouvrier candide et sublime qui à force d'héroïsme amoureux ramène à lui et purifie par le pardon la femme qui l'a trompé, mais une reine qui, pour satisfaire sa passion, devant sa cour, devant l'Europe, piétine toute pudeur, toute dignité féminine. Angelo, tyran de Padoue glorifie la courtisane capable du dévouement le plus absolu, supérieure à l'épouse qui n'a que l'adultère et la lâcheté en partage ; c'est le procès de l'épouse par la maîtresse, l'apologie de Juliette, c'est avoué aujourd'hui (3), et par contre coup la condamnation d'Adèle. Ruy-Blas veut faire applaudir

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 21.

(2) Correspondance (1815-1836). — Lettre à V. ravie, 25 juillet 1833.

(3) Marie Tudor. — Angelo tyran de Padoue (Edit. Imp. Nat.), p. 124.

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un valet qui accepte de revêtir la personnalité d'un grand d'Espagne disparu, de séduire sur l'ordre de son maître une reine, qu'il aime d'ailleurs, et qui, plutôt que de subir la honte d'être reconnu faussaire, accepte lâchement de devenir l'aveugle instrument d'une vengeance. Faut-il dire qu'il préfère ? Nulle part ce héros ne se pose la question de la légitimité de sa conduite. De drame en drame, malgré les promesses ambitieuses des préfaces, on suit les tristes progrès de la déchéance morale. Où est cette philosophie que le théâtre doit donner à la foule, « cette idée sévère qui doit subsister sous l'enveloppe merveilleuse du style, comme dans la plus belle femme il y a un squelette (1) ? » Est-il possible d'ailleurs, de la dégager alors que le poète prétend non seulement regarder « tout à la fois sous toutes ses faces», ce qui s'expliquerait encore, mais envelopper dans la même formule la Providence et la fatalité (2) ? Comment ne s'est-il pas aperçu jadis que si Macbeth enseigne la loi vengeresse qui pousse le criminel jusqu'à ce que ses derniers excès soulèvent les hommes contre lui, Œdipe- Roi au contraire accable l'âme sous le poids de la plus implacable, de la plus incompréhensible fatalité ? Le génie peut certes assumer la fonction d'éducateur moral du peuple par le théâtre, mais il faut alors qu'il opte entre ces deux idées : Fatalité, Providence. S'il croit que Dieu est le centre de tout, il ne croit pas à P 'Aviyy.r] et son devoir est de le faire sentir. Cette leçon ne ressort pas de n'importe quelle combinaison dramatique, de n'importe quelle fantaisie d'imagination.

Mais une ambition démesurée déborde de l'âme de Hugo : il n' y a pas que la volupté qui ait troublé l'équilibre de ses facultés et dimimué la force intime nécessaire au poète dramatique pour remplir sa fonction. Dès les premières poésies, en dépit des critiques, le concert

(1) Angelo, préface, p. 3.

(2) Marie Tudor, préface, p. 4.

des louanges a été grandissant. Chateaubriand l'a appelé l'enfant sublime. Soumet s'est enthousiasmé de cette énigme dont les Muses avaient le secret. Lamartine l'a traité en égal tout d'abord; la camaraderie louangeuse s'est développée à tel point que Latouche n'a pas eu de peine à en railler les excès ; Sainte-Beuve lui-même. Sainte- Beuve surtout, a flatté le poète d'autant plus indignement qu'il connaissait sa secrète pensée. Ce n'était pas le prêtre de Napoléon que voulait être Hugo, mais son égal. « Ce siècle, disait-il dans sa notice sur Ymbert Galloix, ce siècle a fait de grandes choses par l'épée, il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique... Toute grande ère a deux faces, tout siècle est un binôme a -f- b : l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme de la civilisation plus l'homme de l'art : Luther plus Shakespeare, Richelieu plus Corneille, Cromwell plus MiHon, (ce qui faisait d'ailleurs deux hommes de pensée et deux hommes d'action pour le même siècle), Napoléon plus Yinconnu (1) ». La Révolution attendait un homme de l'art pour s'exprimer entièrement et il laissait entrevoir dans l'ombre « ce prédestiné qui devait en se combinant un jour avec Napoléon donner complète à l'avenir la formule générale du xixe siècle ». Commentée grand homme complétera-t-il cette formule, c'est ce qu'explique VEtude sur Mirabeau en 1834 (2). Il faut qu'il soit d'accord avec son temps, qu'il en soit le plus complet symbole; homme de l'idée neuve, de la proposition risquée, n'obéissant qu'à lui-même, il aimera mieux être applaudi par ses passions dans son cœur que par le peuple dans les tribunes. N'y a-t-il pas contradiction dans les termes ? Etre le symbole de son temps, n'est-ce pas refuser

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 270.

(2) Littérature et Philosophie mêlées, p. 273.

d'être le précurseur des temps futurs et n'obéir qu'à sespassionsn'est-cepass'empêchersûrement d'être le symbole de son temps, n'est-ce pas être soi-même de la façon la plus égoïste au lieu d'être les autres dans ce qu'ils ont de plus noble ?

Victor Hugo résout ces oppositions par un acte de foi dans la puissance du grand homme et par l'affirmation dn caractère nécessaire et même providentiel de ses fautes. « Mirabeau qui dispose à son gré de toutes les âmes ouvertes vers l'avenir est pape en ce sens qu'il mène les esprits, Dieu en ce sens qu'il mène les événements ». Que parle-t-on de sa vie privée ? « Elle est résorbée par sa vie publique » ; des erreurs , de son cœur ? « Elles ont en elles quelque chose de fatal et de nécessaire. Mirabeau ne rencontre dans sa vie que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une révolution... Devant la postérité tout homme et toute chose s'absout par la grandeur (1) ». Soyez un événement qui parle et la morale n'existe plus pour vous. Victor Hugo a renversé sa formule de jadis. Ce n'est plus la vertu qui est le génie, c'est le génie qui est la vertu ; ou plutôt le génie dépasse la vertu, il domine la morale, il n'a plus de commune mesure avec elle, il n'en est plus justiciable. Le poète a tiré toutes les conséquences des dangereux principes posés naguère dans ses études sur Vigny et Byron. La grandeur, ne futelle que l'énormité, a sa raison suffisante en elle-même.

H. Fortoul reprochait à l'art romantique d'être inhabile, après la rénovation politique, à suivre le mouvement de la société, à la défendre, à la glorifier. Le poète ne se condamnera pas « au monachisme de l'art pour l'art » (2). Hardiment il déclare que les hommes de révolution ont

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 296.

(2; H. Fortoul. — Souvenirs Romantiques, d'Yves Cassagae : La Théorie de V Art pour V Art, p. 43,

fini leur œuvre, que les hommes politiques sont insuffisants, qu'il faut les hommes de progrès, le grand homme social, intelligent(mais non moral), « car il n'y a qu'une souveraineté véritable, c'est celle de l'intelligence et le peuple sera souverain le jour seulement où il sera intelligent. »

A travers ce dédale de pensées fausses, de déductions illogiques, de rapprochements sans valeur, de généralisations sans fondement, il est difficile de faire la part des remarques justes ou des intuitions admirables ; Victor Hugo lui-même ne désire aboutir qu'à une conclusion confuse. Plus exactement un sentiment assez vague d'une marche en avant, d'un progrès providentiel lui suffit : « Sous ce violent tourbillon d'hommes, de choses et d'idées, quelque chose de grand s'accomplit. Dieu reste calme et fait son œuvre (1). »

A la même époque il rassemble ses articles épars dans le Conservateur littéraire, la Muse jrançaise, Y Europe littéraire ; il en fait un choix, les corrige et les publie sous le titre : Littérature et Philosophie mêlées. Son but est de montrer par quels rapports mystérieux et intimes les idées divergentes en apparence de sa première jeunesse se rattachent à la pensée unique et centrale qui s'en est peu à peu dégagée et qui a fini par les résorber toutes (2). Cette idée centrale, cet élément qu'on sent poindre et se mouvoir, qui s'assimilera un jour tous les autres, quoi qu'il en pense, ce n'est pas l'esprit de liberté appliqué d'abord instinctivement à l'art, puis par un irrésistible entraînement de logique, à la société, c'est le sentiment de la royauté du génie. Le Jacobite de 1820 comme le Révolutionnaire de 1830 a cherché le terrain le plus favorable à son épanouissement. Il néglige parfois le précepte qu'il enseignait aux poètes: « Poètes, ayez toujours l'austérité d'un but moral devant les yeux. N'oubliez jamais

(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 313.

(2) Littérature tt Philosopliie mêlées, p. 3.

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