SABLE COLLECTION
que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez pitié des têtes blondes (1) ». Mais il se souvient toujours que la poésie est une grande synthèse « comme la religion », Il sonne prématurément le glas du catholicisme « Jérusalem et Salomon, choses mortes, Rome et Grégoire VII choses mortes. Il y a Paris et Voltaire ». Son livre est un panégyrique de l'art, qui n'est pas perfectible, des Phidias et des Raphaël qu'on ne peut dépasser, mais égaler; c'est surtout un parallélisme perpétuel et en quelque sorte fatal de la littérature et de la société. De nouveau il s'écrie: « Est-ce que le siècle qui a été assez grand pour avoir son Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare ? -> Afin de grandir ce prédestiné, Walter Scott descend de son faîte d'honneur : on peut faire mieux que Quentin Durward, on peut faire le roman à la fois drame et épopée ; Lamennais s'atténue : la gloire n'est plus pour lui une mission; et Chateaubriand, qui a eu le tort de rompre le silence après 1830, disparaît de l'article sur Byron avec son cortège de louanges.
Ne s'est-il donc trouvé personne pour signaler au poète le danger de se placer ainsi par le mépris de la morale commune et par l'ambition la plus effrénée au-dessus et presque en dehors de l'humanité ? Au mois de décembre 1833, Charles Nodier vantait au poète en pleine Académie (2) son innocence première : « Les talents vrais peuvent s'égarer, mais ils ne peuvent pas se perdre, parce qu'il n'y a point de talent vrai hors d'une bonne conscience. Et comment ne serait-il pas juste et vertueux le poète qui comprend sa mission, qui se reconnaît assez de forces pour l'accomplir ? Comment pourrait-il oublier qu'aux jours malheureux où nous sommes et quand les croyances ébranlées par l'ignorante malignité des sophistes
(1) Littérature et Philosophie mêlées, p. 116.
(2) Institut de France. — Discours de réception de Charles Nodier, décembre 1833.
ont perdu leur autorité salutaire sur la multitude, c'est dans ses nobles mains que la Providence des sociétés a placé le sacerdoce ? Hélas ! il ne renoncerait pas à la plus vulgaire des qualités de son âme sans abdiquer une des parties essentielles de son génie. » Il insistait avec un accent de douleur et même de colère qu'on s'étonne de trouver chez cette âme bonne et facile : « Je le répète ! hors de la ligne des devoirs moraux de l'homme, il ne faut plus chercher le talent. Il n'y est pas ! et s'il pouvait s'y trouver une fois par un déplorable hasard, il vaudrait mieux qu'il n'eût jamais existé ! La littérature est l'interprète des nobles sentiments. Elle est faite pour diriger les nations dans leur marche et non pour les suivre dans leurs égarements ! Elle porte un flambeau qui éclaire et non une torche qui dévore. Le génie et la vertu c'est peutêtre la même chose. »
Il n'était pas possible de rappeler plus directement au poète la première idée de sa fonction et les conditions nullement mystérieuses qui lui traçaient son itinéraire.
Naguère Sainte-Beuve tout en s'efîorçant de l'avertir, de le contenir, flattait son ambition. Il lui écrivait : « Les esprits comme le vôtre sont inébranlables, doivent l'être, car ils ont leur vocation marquée. Napoléon devait venir au temps de Mahomet et vous deviez venir au temps de Dante. Entre des facultés aussi gigantesques et un temps comme le nôtre, il n'y a pas harmonie (1). » Au lendemain de YEtude sur Mirabeau, il tient à dégager sa responsabilité et attaque vigoureusement les adorateurs et les émules des grands conquérants : « Ce ne sont que demidieux toujours absous quoi qu'ils fassent et toujours écrasants. Bonaparte a gâté le jugement public par son exemple. » Il montrait qu'au xvne siècle la supériorité admise et admirée des écrivains ne leur conférait nulle-
(1) G. Simon, Le Roman de Sainte-Beuve. — Lettre de février
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ment le titre de guides reconnus de la société ; qu'au xvine siècle, tout en aspirant à régner, les chefs de l'esprit humain maintenaient toujours présent le but moral bien que souvent poursuivi à faux. Bonaparte était le génie qui avait le plus démoralisé d'hommes en se montrant l'homme de bronze. Son idée obsédante avait substitué la force à Vidée morale comme ingrédient d'admiration dans les jugements, comme signe du beau dans les œuvres. Tout ce qui avait paru fort et puissant était justifié et déifié indépendamment du bien et du mal moral. Il attaquait le Saint-Simonisme pour être allé encore plus loin dans le droit divin des révélateurs. « Qu'on ait marqué d'abord, qu'on ait été puissant et glorieux... et l'on n'aura en aucun temps été plus absous, on vous trouvera à défaut de vertu personnelle, une vertu plus haute, une utilité et moralité providentielle qui est l'ovation suprême aujourd'hui. » Et pour ramener Victor Hugo à des sentiments plus humains, il finissait son article sur le ton mélancolique de Gray visitant un cimetière : « Tous les grands hommes qui arrivent sont prédestinés, sans doute, mais tous les grands hommes n'arrivent pas. Il y a dans cette pensée de quoi tempérer humainement l'apothéose des génies (1)» La publication de VEtude sur Mirabeau souleva une tempête de protestations. Le Courrier français, après la Reçue de Paris, et d'autres journaux démontre l'identité voulue de Mirabeau et de Hugo, dénonce le fanatisme de l'infaillibilité que le poète affectait à l'exemple du Constituant. « Son talent, ajoute-t-il, est dans un de ces sérieux moments de crise qui décident à tout jamais de l'avenir (2) ». Le Constitutionnel raille également Mirabeau-Hugo, s'efforce de lui faire comprendre qu'il n'y a pas de génie là où il n'y a pas de simplicité et montre la
(1) Sainte-Beuve. Premiers Lundis. — Mémoires de Mirabeau. t. I. — Revue des Deux-Mondes. 1er février 1834.
(2) Courrier Français, 13 février 1834.
réaction contre le drame commencée par les revues anglaises : la Revue d' Edimbourg, la Revue Trimestrielle, le Magasin Théâtral, et par la Revue Britannique, se continuant dans les journaux libéraux français, car « un instinct secret apprend à tous les hommes qui veulent sincèrement la liberté, qu'une littérature abjecte et corruptrice ne saurait jamais en affermir, en développer les principes dans les cœurs et que le plus sûr moyen d'asservir les peuples, c'est de les démoraliser (1) ». A la Revue des Deux Mondes, G. Planche proteste contre les Royautés littéraires inviolables, irresponsables et défend l'étude et la réflexion (2). et Nisard, à la Revue de Paris,- qui traitait le Gromwell et le Bonaparte du Romantisme français de Pindare- Turlupin, lance son fameux manifeste contre la littérature facile où il regrettait la « lutte impie d'un homme supérieur contre sa vocation, d'un poète contre sa muse » et lui montrait qu'il fallait savoir choisir entre les besoins éternels de vérité, de raison, de moralité, de progrès d'une époque et les besoins du jour, de l'heure, qui sont la vaine curiosité et la charge des licences contre les mœurs (3).
Le grave Vinet à son tour s'étonne non des troubles de Victor Hugo qu'il ne soupçonne pas, ni de son ambition qui s'estompait à distance, mais de la disparition subite de ses croyances religieuses. « Le jacobite était chrétien, le révolutionnaire ne l'est plus.. Encore s'il reniait ses opinions, s'il les rétractait expressément, s'il se réfutait lui-même. Mais qu'est-ce que cette religion qui tombe sans mot dire et s'esquive furtivement avec le système politique auquel elle faisait compagnie ? En était elle une dépendance ? Etait-ce affaire de costume (4). »
(1) Constitutionnel, 24 et 30 janvier, 6 juin 1834.
(2) Revue de Faris, 1er mars 1834.
(3) Revue des Deux Mondes, décembre 1833, février 1834. '4) Vinet. — Etudes sur la Littérature française au XIX" s
t. II, (1848.) Litt, et phil. mêlées, p. 314.
L'article de Sainte-Beuve blessa le poète. N'avait-il pas émis sur Notre-Dame un jugement cru qui permettait au romancier de se dire jugé sans bienveillance. Le critique se défendit de son mieux, sans rétracter, en étendant sa condamnation aux Lerminier, aux Michelet, « à presque tout le monde (1) ». Il avait raison. En vingt ans le génie surhumain et providentiel avait été revendiqué par une multitude d'esprits.
Victor Cousin dès 1828 avait exposé la théorie de l'homme providentiel, du grand homme, merveilleuse synthèse de généralité et d'individualité en qui se reconnaît tout un peuple, toute une époque. Le philosophe de l'éclectisme définissait le génie par un certain nombre de conditions nullement morales : représenter une idée spéciale, avoir la puissance de la faire accepter, réussir sans contestation possible. Ainsi le succès, la gloire tant honnis par Sainte-Beuve, étaient son vrai signe, l'infaillible, le seul critérium. Il est vrai qu'il ajoutait : « Il (le Génie) n'est pas seulement un individu mais il se rapporte à une idée générale, qui lui communique une puissance supérieure, en même temps qu'il lui donne la forme déterminée, et réelle de l'individualité... L'esprit de son peuple et de son temps, voilà l'étoffe d'un grand homme : c'est du haut de l'esprit commun à tous qu'il est grand et commande à tous ». Mais il osait écrire : « Ou nul guerrier ne doit être appelé grand homme, ou s'il est grand il faut l'absoudre et absoudre en masse tout ce qu'il a fait ». Inutile de dire que pour ce philosophe les deux genres les plus favorables à l'éclosion des grands hommes étaient la guerre et la philosophie, Aristote ou Alexandre, Colomb et Vasco de Gama ou Bacon et Aristote, Napoléon ou Victor Cousin (2). Saint-Simon, en dépit de son goût
(1) Gustave Simon. — Le Roman de Sainte-Beuve. — Lettre de Sainte-Beuve, 6 février 1834.
(2) V. Cousin. — Œuvres. T. I. — Introduction à l'histoire de la philosophie, 10e leçon, p. 74, 82.
Io6 VICTOR HUGO. — LA FONCTION DU POÈTE
pour les industriels rendait aux génies des hommages aussi royaux. Ses plans de société renouvelée proclamaient la nécessité d'un pouvoir spirituel, qu'à maintes reprises il confiait aux artistes, aux savants, aux penseurs. Son disciple Auguste Comte allait reprendre ces idées, les mettre en forme, leur donner une apparence de rigueur scientifique (1). Mais pour tous que ce fut Victor Cousin, Saint-Simon ou Auguste Comte, le grand homme n'a qu'un devoir, c'est de remplir sa mission historique de représentant de l'humanité, d'aider à l'évolution : sa valeur morale devient tout à fait secondaire. C'est la valeur sociale, l'aide apportée au mouvement progressif de l'humanité, qui domine toutes les autres considérations de vertu et de justice.
Plus que les théories philosophiques, la Révolution de 1830, en donnant une part de gouvernement à des hommes qui, la veille, n'avaient qu'une situation d'écrivain, avait démoralisé la génération littéraire. Des journalistes libéraux devenaient ministres, pourquoi des poètes ne deviendraient-ils pas eux aussi des puissances ? Balzac écrivait sur le fourreau d'une épée de Napoléon : « Ce qu'il n'a pu achever par l'épée, je l'accomplirai par la plume ». Seul l'insouciant Musset pouvait siffler les écrivains « amoureux de la place publique », déclarer qu'il n'entrait pas dans ses prétentions,
D'être l'homme du siècle et de ses passions (2)
et railler les poètes qui se mettaient à chanter la liberté,
Comme ils chantaient les rois ou l'homme de Brumaire. (3)
Comment Victor Hugo allait-il répondre aux Nodier,
(1) Cf. Em. Faguet. — Politiques et Moralistes (2e série. — Saint- Simon, Fourier, Ballanche, E. Quinet, V. Cousin. Aug. Comte».
(2) Alfred de Musset. — La Coupe et les Lèvres. — Dédicace.
(3) Thukeau Dangin. — Histoire de la Monarchie de juilht, t. I, liv. I, chapitre X.
aux Sainte-Beuve, aux Vinet et même aux Musset, qui l'accusaient de renier la beauté et la mission morales du génie pour suivre les instincts dépravés de la foule, ses mœurs irréligieuses, ses engouements politiques ? Au mois d'octobre 1835 le poète publie les Chants du Crépuscule. Dans le poème de la Cloche il développe sa théorie de la prédestination du génie qui ne peut rien perdre d'essentiel à sa mission, même par ses fautes. La vocation est inévitable, la grâce est inamissible. Sans doute la cloche est rayée en tous sens par les couteaux des passants, et le nom du Seigneur y devient illisible, mais, qu'importe! que l'Esprit-Saint la touche et lui dise ainsi qu'au poète: « Chantez, » aussitôt jaillira d'eux une harmonie immense, hymne à la nature, hymne de douleur, d'innocence, de foi et d'amour (1). Le génie ne peut pas être infidèle à sa mission, car elle s'accomplit en lui, même indépendamment de lui. C'est la conclusion jadis entrevue lorsqu'il déclarait, à propos de YEloa de Vigny, qu'en un sens, l'inspiration créait dans le poète comme un être nouveau et qu'il était peut-être vrai de dire « que l'on est parfois étranger comme homme à ce que l'on écrit comme poète ». C'est l'affirmation renouvelée que l'artiste peut faillir comme homme et rester pur comme poète. Le grand homme vaincu perdra sa gloire, son empire, sa couronne, son prestige, « il garde toujours son génie; » ainsi lorsque, dans la bataille, la pourpre du drapeau s'est envolée,
Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons, L'aigle de bronze reste seule (2).
Cette distinction se transforme en antithèse. Les poètes profonds « qu'aucun souffle n'éteint » peuvent avoir dans le cœur les feux dévorants des passions et produire cepen-
(1) Chants du Crépuscule, XXXII. A Louis? B.
(2) Chants du Crépuscule, XVI.
dant les poèmes utiles, le pain des esprits que demandent les hommes,
Comme le haut Etna, flamboyant et fécond, Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front (1).
Il ne suffit pas d'affirmer, il faut prouver. Le chantre des Feuilles d'Automne annonçait qu'il tenait en réserve un recueil de poésies politiques qu'il voulait d'ailleurs qu'on appelât historiques. Il en donnait les prémices et comme l'ouverture symphonique dans la pièce irritée, dantesque et juvénalienne qui terminait cette œuvre. Tient-il sa promesse dans les Chants du Crépuscule ? Voici en effet l'Ode à la Jeunesse des Ecoles, l'Ode à la Colonne, l'Hymne officiel aux morts de Juillet, l'Oraison funèbre de Napoléon II, l'Appel en faveur de la Pologne, l'Exécution du traître Deutz : puis laissant l'histoire et la politique il médite sur les questions sociales, sur les événements du jour, suicide des hommes de joie, ignorance de l'enfant, misère ouvrière, prostitution, devoir de l'aumône et soudain se met à dérouler toute une guirlande de chants amoureux entremêlés de deux Ou trois poèmes du foyer domestique. Trop justement il peut avouer à Canaris :
Nous avons tout rayé pour écrire autre chose.
Les Feuilles d'Automne exaltaient la fonction religieuse du poète. C'était lui qui à travers la nature sentirait Dieu et l'exprimerait aux hommes. Les Chants du Crépuscule ne gardent pas cette belle foi. Il croit encore aux hommes doués d'un front vaste, qui en marge du livre de l'univers écrivent : « Nous sommes venus », et en découvrent le sens, qu'ils épellent comme Pythagore ou lisent comme Moïse. Mais s'il confesse que le mot, c'est Amour, il se
(1) Crépuscule, XI', A Canaris.
sent ravagé par la désolation et le doute, blessé par la création.
Le jour est dur, l'aube est meilleure ;
il rappelle ces temps d'ivresse, de foi en son étoile, en sa mission, où la nature lui parlait cette langue de l'ombre et du mystère,
Qui, par moments presque étouffée, Chante des notes pour Orphée, Prononce des mots pour Platon,
et il frémit tout entier à ce souvenir- :
La terre me disait : « Poète ! »
Le ciel me répondait : « Prophète ! »
Marche ! Parle ! Enseigne ! Bénis !
Maintenant il reconnaît qu'il a sous son toit un mauvais hôte, l'ombre est dans son cœur, la douleur dans sa maison, un ver ronge sa grappe mûre et le chant désolé se poursuit de strophe en strophe pour finir par cet aveu découragé :
Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà ! (1)
Bien que le remords semble avoir effleuré son âme, bien qu'il admire celle qui a su se faire en la nuit qui redouble
Une sérénité qui traverse sans trouble L'orage extérieur (2);
bien qu'il s'épouvante de voir la foi décroître et qu'il salue la lampe de Jésus seule capable d'éclairer les recoins obscurs de l'âme, il ne remonte pas vers le christianisme ; il se résigne à ce doute, dont il ne sait s'il est un vice ou un malheur, qu'il croit inné au cœur de tout homme,
(1) Chante du Crépuscule, XXVI, A M"* J.
(2) Chants du Crépuscule, XXXVII, A. MUe, Louise B.
ainsi que la foi d'ailleurs, ce qui est singulier. Il se résigne ou plutôt croit pouvoir remplacer cette foi qui exige la vertu, la vigilance, le sacrifice, cette foi morte aujourd'hui par l'amour ou plutôt par un amour qui l'entraîne, sans demander un effort, à la dérive.
Aimer c'est la moitié de croire (1).
Cependant il n'ose publier dans les Chants du Crépuscule son credo nouveau, la pièce à Olympio qui justifie ses égarements et va jusqu'à leur donner un caractère divin. D'après ce poème, au fond de ses fautes il y a l'innocence, il y a surtout la possibilité de nouvelles transformations. C'est la main du Seigneur qui laboure son génie avec la charrue de la passion. Ainsi parle l'ami et Olympio lui répond « qu'il domine le monde et la nature comme un mage mystérieux, qu'il a fait sans doute des songes en son avril, mais quelle folie que de rêver l'éternité des roses. Nul mortel ne peut briser avec la passion, cette loi nommée expiation par les uns, destinée par les autres, cette loi fatale dont Dieu est l'axe et qui roule sur l'homme (2). Certes on entrevoit déjà une nouvelle théorie de la fonction du poète. Le poète a une destinée préfixe dans laquelle la passion mauvaise n'est plus le fruit amer d'une première faute, mais un élément. La Cloche cherchait à prouver qu'en dépit de ses fautes, il conservait son génie, l'ode à Olympio affirme que c'est par elles que son génie se développe et rend le son qu'il doit rendre : ce n'est même plus la théorie de l'art indifférent à l'immoralité de l'artiste : l'immoralité est nécessaire à l'art.
Victor Hugo a distrait ce poème de son recueil. Avant de le fermer, il s'interroge et il interroge autour
(1) Chants du Crépuscule, XXXV JII. — Que nous avons le •doute en nous.
(2) Les Voix intérieures. A. Olympio, XXX.
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de lui. L'heure est trouble : est-ce la fin ou le commencement, la nuit ou l'aurore ? Il se tourne vers l'Orient douteux, recueille tous les bruits ; dans ses chants où l'amertume abonde, il reflète tout ce que l'âme rêve, tout ce que le monde chante, bégaye ou dit dans l'ombre, en attendant ; et à sa gerbe de poésies il donne pour titre : Les Chants du Crépuscule.
Le poète qui, à vingt ans, déclarait fièrement que la vision de l'avenir lui apparaîtrait sûrement dans les souffrances du sacrifice suprême, n'est plus maintenant que le sombre reflet des incertitudes de son époque. Troublé par les fautes qui troublent les autres, arrêté par les problèmes qui les arrêtent, ne croyant plus puisqu'ils ne croient plus, il avoue qu'il n'accepte pas de solution extrême, « ni oui, ni non ; il est de ceux qui espèrent (1) ». De tels aveux après les revendications hautaines des préfaces et des études précédentes sont une abdication. Ce n'est pas sans raison que Nisard constate alors le peu d'influence sérieuse du poète sur son époque et sa complète impuissance à prendre un rôle malgré de très visibles prétentions à les remplir tous (2). Il en révèle la cause, lui montrant la nécessité d'avoir un caractère déterminé, une physionomie distincte qui vous élève au-dessus de tous, si l'on veut exercer une action décidée sur son temps et sur son pays. Il lui donne, lui aussi, Byron en exemple ou même Béranger. « On sait ce qu'ils sont venus faire. On sait ce qu'ils représentent. On voit ce qu'ils veulent et ne veulent pas : on a confiance en eux, on personnifie en eux telle ou telle opinion, telle ou telle croyance. Ou bien ils sont en avant de leur époque, ils prophétisent l'avenir, ils réchauffent les âmes par de sublimes espérances ou bien ils se tiennent à côté et au-dessus,
(1) Chants du Crépuscule, Préface.
(2) Revue de Paris. M. Victor Hugo en 1836 par Nisard. (Janvier 1836).
toujours en avant, jamais à la suite ; toujours dominant, jamais dominés, toujours supérieurs à leur gloire et à leurs échecs ; car soit qu'ils pensent comme leur époque, soit qu'ils voient au delà, ils sont toujours trop en avant d'elle pour que la mesure de leurs triomphes et de leurs défaites soient la mesure exacte de ce qu'ils valent. »
C'est exactement ce qu'il eut dû penser du poète dont les dernières défaites sont loin évidemment de mesurer exactement la valeur, de Victor Hugo à trente-trois ans : en lui s'écroule tout ce qui malheureusement a été construit à la hâte, sans fondement sérieux. Mais dans la crise elle-même on constate une puissance supérieure, une volonté de domination persistant malgré tout, un besoin d'harmonie intime, une espérance invincible et une foi profonde en sa vocation. Ce n'est pas sous la forme de la prière que s'exprime le moins fortement cette pensée :
Nous attendons toujours ! Seigneur, prenez pitié Des peuples, qui, toujours satisfaits à moitié,
Vont d'espérance en espérance, Et montrez-nous enfin l'homme de votre choix, Parmi tous ces tribuns et parmi tous ces rois
Que vous essayez à la France (1).
Va-t-il se reconstruire lui-même pierre à pierre dans le silence ? va-t-il sortir de ses doutes par l'action ? Double danger : la solitude favorable au travail de la pensée peut aigrir son égoïsme méprisant et l'action prématurée sans principes surs peut aussi le disperser, le monnayer, l'épuiser.
Il ne renonce pas à son rôle de poète justicier, mais sent qu'il doit attendre l'heure où toute cette force intime et bouillonnante se répandra. « 0 muse, contienstoi, dit-il,
(lj Chants du Crépuscule, XV. — Conseil.
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Muse de la loi juste et du droit souverain.... Jusqu'au jour d'éclater, plus proche qu'on ne croit,
Ne te dépense pas. Qui se contient s'accroît (1 ).
Il ne s'est pas laissé décourager par les attaques et les trahisons, du moins il s'est ressaisi et, après quelques mois de silence, il accepte la vie comme une descente dans l'enfer où il est soutenu par le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,
Le Virgile serein qui dit : Continuons (2).
Deux ans après les Chants du Crépuscule il publie les Voix Intérieures (1837). La préface revient sur la nature de la poésie et la fonction du poète : La poésie ! c'est cette musique que tout homme a en soi, l'écho de ce chant qui répond en nous au chant que nous entendons hors de nous. Le poète a donc pour mission de fondre la voix de l'homme, celle de la nature et celle des événements, chant du foyer, de la campagne et de la rue, en un même jgroupe. Victor Hugo renonce à la division qui avait présidé à la formation des Feuilles d'Automne et des Chants du Crépuscule, en vers de la famille et en poèmes historiques. S'il mêle toutes les sources d'inspiration, le recueil aura-t-il une unité véritable ? Il ne s'en préoccupe guère à ce moment ; avant tout il établit la valeur même du poète, supérieur au sujet qu'il traite, son rôle qui consiste à élever, quand ils le méritent, les événements politiques à la dignité d'événements historiques ; il affirme son aptitude à remplir une sorte de magistrature spéciale, qui le mette au-dessus des hommes et des événements, qui lui donne le droit non seulement de les juger,- mais de les récompenser ou de les punir par ses louanges ou ses invectives. Aussi insiste-t-il sur les qualités qui lui sont nécessaires pour ne pas être
( 1 ) Voit intérieures, XXXII. O muse, contiens-toi ! (2) Voix intérieures, XXVII. — Après une lecture de Dante.
Il4 VICTOa HL'GO. — LA FONCTION DU POETE
indigne de cette haute mission : intelligence des événements, intégrité de la conscience, impartialité, sympathie, désintéressement, indépendance. Et il fait rentrer toutes ces conditions dans cette formule : « Etre de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais ». (1) Eclectisme illogique et d'ailleurs impossible, mais c'est une conduite qui permet tout au moins au poète de se réserver et. sans être royaliste, ni bonapartiste, de chanter dans le même ouvrage, Charles X et l'Arc de Triomphe ; c'est en même temps une méthode qui lui donne l'occasion de reprendre avec plus de vérité des thèmes déjà traités. Il n'est guère possible d'être « tout à la fois irrité comme homme et calme comme poète », mais il est bon que le poète revienne avec calme à ce qui l'a jadis irrité. « Le résultat de l'art ainsi compris, c'est l'adoucissement des esprits et des mœurs, c'est la civilisation même ».
On regrette qu'il n'ait pas publié dans les Chants du Crépuscule les strophes à Olympio et la méditation Pensar, Dudar; on verrait alors dans ce nouveau recueil des Voix Intérieures un retour à la poésie du foyer, un sentiment de la nature plus profond et plus consolant en même temps qu'une plus grande sympathie pour la religion catholique qu'il a quittée, tout au moins pour son fondateur qu'il comprend mieux. Aussi sa confiance renaît. La pièce intitulée Prélude est plus exactement le finale de l'œuvre, les dates en font foi ; il y célèbre son siècle, la noblesse de l'instinct qui le mène, la marche de l'Idée en mission, c'est-à-dire l'adoucissement des lois, l'apaisement du peuple, le respect du devoir, fils du droit; dans cet hymne à la civilisation il ne confond pas le progrès social avec le progrès économique, il sent la néces^it-' d'une force morale et la seule chose qui l'épouvante, c'est l'écho de la voix de Jésus qui va s'affaiblissant.
(1) Voix v, Préface.
Comment ne pas espérer dès lors que le poète écoutera cette voix avec plus d'attention et d'humilité, qu'il s'imprégnera volontiers de cette doctrine jugée nécessaire et qu'il s'en fera l'écho fidèle dans cette société à qui elle manque si visiblement ? N'est-il pas ramené par le sentiment même de sa fonction de poète civilisateur à la religion qu'il avait rejetée dans la panique d'une révolution politique ?
Lamartine fut tellement enthousiasmé qu'il écrivit à Hugo : « En vous lisant je me sens fortement tenté de ne plus écrire de vers ; car il y a là des pages que l'on ne peut qu'admirer sans songer à les égaler,. » Mais d'autres furent scandalisés, surtout de la pièce à Olympio. Longtemps après A. Nettement dénonçait dans ce recueil le dernier terme de l'idolâtrie rationaliste, le culte de la suprématie, c'est-à-dire de la supériorité du génie de Napoléon, de la force populaire, du siècle actuel sur ses devanciers, surtout du poète sur ceux qui l'entourent (1). Qu'eûtil dit s'il eut connu le projet de Victor Hugo qui voulut tout d'abord publier un recueil intitulé les Contemplations d? Olympio avec cette préface : « Il vient une certaine heure dans la vie où l'horizon s'agrandissant sans cesse, un homme se sent trop petit pour continuer de parler en son nom. Il crée alors, poète, philosophe ou penseur, une figure dans laquelle il se personnifie et s'incarne. C'est encore l'homme, mais ce n'est plus le moi (îù)», et s'il avait pu lire cette déclaration : « Quand la foi manque aux peuples, il leur faut l'art. A défaut du prophète, le poète ».
Le recueil suivant (1840) s'intitule Les Rayons et les Ombres. Ce titre ne permet guère d'espérer que le poète éclairera les autres du flambeau religieux enfin reconquis et jusqu'ici il a été fidèle à ses titres. La préface traite encore
(1) Alf. Nettement. — Histoire de la Littérature Française sous la Gouvernement de Juillet. — T. II. p. 11 G- 130.
(2) Les Feuilles d'Automne, p. 496 et 500 (Edit. de l'Imp. Xat.).
IlG VICTOR HLGO. LA FONCTION DU POÈTE
la question du génie et de sa mission. Le poète a deux yeux, l'un pour l'humanité, c'est l'observation, l'autre pour la nature, c'est l'imagination. « De ce double regard toujours fixé sur son objet, naît au fond de son cerveau cette inspiration une et multiple, simple et complexe qu'on nomme le génie. » Jadis elle avait quelque chose de divin, elle naissait de la méditation et emportait par son élan le poète hors des bornes du monde réel; il semble qu'elle s'humanise, elle n'est plus que le fruit de l'observation. L'observation s'applique aussi bien à la nature qu'à l'humanité, et Victor Hugo ne chasse pas l'imagination de ses études sur la société : mais il est vrai que le spectacle de la nature développe plutôt sa rêverie, lui fournit la matière souple, colorée, infiniment variée de ses sensations et que l'étude des hommes devrait plutôt exciter dans son âme le désir de connaître les motifs et les mobiles les plus déliés de notre conduite, le jeu complexe de nos passions bonnes et mauvaises et les rapports entre nos sentiments et les siens sur les questions humaines.
Il le comprend : l'œuvre la plus belle qu'il puisse réaliser c'est le poème de l'Homme « dont Milton a écrit le prologue et Byron l'épilogue », non de l'homme céleste, ni de l'homme maudit, mais de l'homme civilisateur, poète harmonieux et philosophe, contenant, indépendamment des pensées qui lui viennent de son organisation propre et de la vérité éternelle, la somme des idées de son temps. » Préservé par le hasard ou sa volonté, de tout contact immédiat avec les gouvernements et les partis, il aurait une mission privilégiée ; il pourrait barrer le chemin à tous les mensonges, s'atteler aux principes embourbés dans les intérêts, se mêler à la vie de son temps et en exprimer la haute signification, relever la dignité de la créature humaine, en faisant voir qu'au fond de tout homme, si désespéré et si perdu soit-il, Dieu a
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mis une étincelle qu'un souffle d'en haut peut toujours raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n'éteint pas — l'âme. Cette partie de la préface prépare le roman des Misérables auquel il songe ; la suite annonce le poète des Châtiments, de Dieu et des Contemplations, on plutôt elle annonce un poète épique décidé à fondre en une seule et même œuvre toutes les richesses si variées de son génie. « Superposant constamment son esprit à l'univers, il laisserait rayonner, à travers toutes ses créations, la splendeur de la création de Dieu, il aurait le culte de la conscience comme Juvénal, de la pensée comme Dante, de la nature comme saint Augustin. Et ce qu'il ferait ainsi par cette profonde peinture du Moi ce serait la grande épopée mystérieuse dont nous avons tous chacun un chant en nous-mêmes (1). Il serait l'homme de tous les temps et l'homme de son temps. »
Chacun de nous n'a qu'un chant de cette épopée mystérieuse parce que, comme le dit Vinet, « en général notre vie à presque tous est une abstraction : pour mieux être l'homme d'une certaine position ou d'un certain rôle, chacun de nous cesse d'être un homme, l'espèce l'emporte sur le genre ; l'artiste est artiste, le théologien est théologien, le politique est politique. Il faudrait que dans une certaine mesure, chaque homme fût tous les hommes à la fois. La vie humaine n'a de vérité qu'à ce prix. » Et il avait raison d'ajouter en parlant du poète : « Le talent de quelques autres consiste à imaginer ; son talent à lui c'est de vivre (2) ». Mais vivre ne suffit pas, il faut bien vivre et pour remplir sa fonction complètement, vivre la vie la plus intense ; le poète demande une place supérieure et une liberté illimitée : il faut qu'il soit accepté de tous, qu'il ait partout ses entrées : « qu'il puisse aller voir en
( 1 ) Les Rayons et les Ombres, Préface.
(2) Vinet. — Poésie Lyrique. — Etudes sur la Littérature française au XIXe siècle, t. II.
Il8 VICTOR HUGO. LA FONCTION DU POÈTE
ami, à son heure, le printemps dans la prairie, le prince dans son Louvre, le proscrit dans sa prison, suivant son inspiration, sans autre but que de penser et de faire penser ». Certes on ne lui reconnaîtra ces droits, cette indépendance, cette autorité, que s'il les mérite par son respect religieux et son désintéressement continu : « Pietate gravem ac meritis si forte virumqueniConspexere. silent» dit Virgile.
Une pareille préface est un engagement. Le recueil s'inscrit entre une proclamation qui renouvelle l'affirmation de la Fonction du poète et un poème philosophique, Sagesse qui contiendra vraisemblablement le Credo du génie. A ceux qui lui conseillent de fuir dans la solitude harmonieuse la foule et les luttes politiques, il répond : « Oui j'aime la nature, mais chacun se doit à tous, toute pensée est une force, malheur à qui abandonne la mêlée,
Honte au penseur qui se mutile, Et s'en va. chanteur inutile, I Par la porte de la cité (1).
C'est au poète de préparer les hommes meilleurs, de faire flamboyer l'avenir, de semer dans des âmes élues la foi en Tidée auguste d'où sortira la société renouvelée. Sans doute il y a des rhéteurs ambitieux, des scribes corrompus, des philosophes vendus, des tribuns débauchés ou flatteurs ; s'il n'y avait qu'eux le devoir serait de les flageller et de crier : « Malheur », mais, Dieu laisse toujours parmi les hommes quelques fronts sublimes où ils peuvent voir luire la vérité ; ce front illuminé, c'est le poète.
Peuples, écoutez le poète, Ecoutez le rêveur sacré, Dans votre nuit, sans lui complète, Lui seul a le front éclairé.
n> Les Rayons et les Ombres, I. — Fonction du Poète.
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ïl affirme de nouveau la grande mission qu'annonçait au début des Odes et Ballades « Le Poète dans les Révolutions », mais avec quelle force et quelle virilité ! Il redevient le prophète distinguant dans les ombres des temps futurs « le germe qui n'est pas éclos » :
Dieu parle à voix basse à son âme.
C'est lui qui ramasse la tradition féconde, car il connaît la puissance de la continuité et s'il est l'homme de l'utopie, il sait que toute idée, qui prend le passé pour racine,
A pour feuillage l'avenir ;
il possède même un pouvoir qui ne laisse pas que d'étonner : « Il éclaire la vérité ». Comprenons simplement qu'il la dégage des voiles ténébreux, qu'il la fait resplendir aux yeux de l'âme, qu'il y conduit les hommes,
Car la poésie est l'étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs.
Cette fonction sublime, cette fonction de lumière, Hugo la remplissait jadis en avertissant Charles X de l'indignation du peuple, contre-coup de l'indignation de l'artiste, mais le roi s'est contenté de répondre : « 0 Poète ». Et la Révolution de 1830 lui semble un peu naïvement une conséquence de l'interdiction de Marion de Lorme. Aujourd'hui il conseille la jeune fille dans sa mansarde et son esprit perce le crâne austère du peuple, comme la racine du chêne entr'ouvre le granit ; il intercède pour Barbes auprès du roi, il rappelle à l'honneur le conseil municipal qui refusait un tombeau à la duchesse d'Abrantès, et stigmatise le peuple qui d'opprimé devient oppresseur et, comme les rois, a la brutalité pour dernière raison. La nature, qu'il apprit à aimer aux Feuillantines, sous l'œil indulgent de sa mère, parmi les leçons d'un vieux prêtre, est un commentaire vivant de l'Evangile
et un spectacle souriant qui rassure l'âme sur le grand secret. Pour compléter cette vie nouvelle, il encourage le statuaire David à montrer au peuple les grands hommes,
Fronts où'se résuma toute^l'humanité (1).
initiateurs, inventeurs, artistes, savants, bons rois, bons prêtres, poètes, l'apôtre et le soldat, et à donner à la ville ce grand exemple :
Les fureurs du tribun et leur songe abhorré N'entrent pas dans le cœur de l'artiste sacré.
Travailler pour le peuple, mais sans se mêler à la foule, écraser les vices, vivre parmi les grands esprits qu'il glorifiera et soi-même par degrés s'éblouir de son œuvre : tel est le programme! qu'il propose au sculpteur, et qu'il se propose à lui-même, en partie. Malgré les apparences il n'y a pas contradiction entre cette pièce et l'ode sur la fonction du poète, car pour être utile à la foule, pour collaborer au progrès humain, au développement de la cité, le poète peut s'isoler dans la méditation, comme l'artiste dans son atelier ; il suffit que son œuvre travaille, qu'elle soit utile il peut rester dans son ciel comme l'étoile, pourvu que sa marche et sa lumière guident les hommes : c'est pourquoi il dit encore :
Ami, cache ta vie et répands ton esprit (2),
laisse aller ta poésie loin de ton vallon, à travers les âmes fécondées, jusqu'à Dieu. Elle recueillera toute eau qui sort de terre ou qui descend du ciel, désaltérera à la fois dans son courant un voyageur malade et tout un peuple.
Sois petit comme source et sois grand comme fleuve !
Soudain au verso de la page, on se trouve en face d'un autre poète. Plus d'optimisme ; il s'étonne du noir mys-
(1) Les Rayons et les Ombres, XX. — Au statuaire Davi 1.
(2) Les Rayons et les Ombres, XXI. — A un poète.
tère de l'homme, de l'amour, de l'arbre et de l'oiseau ; perdu en d'affreux labyrinthes, il s'épouvante d'entendre tomber dans un gouffre inconnu le flot des jours, de voir le sort se rire de nous et Louis XVI heureux sur la place même où germe son échafaud. Plus de fonction sublime : il renonce à la gloire ; sa pensée qui pouvait emplir un monde ne veut plus emplir qu'un cœur. Que lui importe le peuple, la volupté lui suffit :
Chante ! en moi l'extase coule ; Ris-moi ! c'est mon seul besoin (1).
En v^>;n voit-il passer les poètes lumineux dans ses sonp^s :
Je veux, quoi qu'ils me conseillent, Préférer jusqu'à la mort, Aux fanfares qui m'éveillent Ta chanson qui me rendort.
C'est l'oubli d'une heure peut-être, l'ivresse d'un instant, le poète n'est pas impeccable ; que celui qui est sans péché lui jette la première pierre? — Il ne s'agit pas de l'accabler sous le poids de ses propres aveux ; il y a là plus qu'une faiblesse ; ce poème écrit dans une heure de défaillance, il le conserve, le relit, l'insère dans son recueil. Au moment de se donner au public comme une source de lumière, il ne craint pas d'y mêler cette ombre, il ne comprend pas qu'il doit purifier cette eau même ; il renonce à son principe : « Il pourra faillir comme homme, comme poète il sera pur, grave, sérieux. » Répondra-t-on qu'il a mieux fait d'agir ainsi, d'abandonner cette maxime d'hypocrisie qui corromprait toute la sincérité de l'œuvre. Soit, mais l'âme ne peut accepter ces attitudes contradictoires. Victor Hugo l'a déclaré lui-même à David, c'est le devoir du génie d'écarter de
(1) Les Rayons et les Ombres, XXIV. — Quand tu me parles de gloire.
lui les pensées basses ; notre œuvre est solidaire de notre vie :
Ce que nous avons fait tôt ou tard nous raconte... Les actions qu'on fait ont des lèvres d'airain.
Et le danger n'est-il pas que le poète, par suite de ce besoin intime d'unité, n'abaisse son idéal, n'obscurcisse ses principes les plus clairs, ne supprime la base morale et religieuse dont il a senti pourtant la nécessité. Quand on ne veut plus mettre sa conduite d'accord avec ses principes, on met ses principes d'accord avec sa conduite. Tout homme, dit-il, porte en son âme un mot suprême écrit par le Seigneur : Gloire, Bonheur, Vertu, Patrie, qui ne sont au fond qu'un même mot « Foi dans la langue du ciel, amour dans la langue des hommes (1) ». Il est déjà bizarre de voir la gloire, le bonheur et même la patrie synonymes de vertu, mais cet amour lui-même est susceptible de bien des sens, ainsi qu'il appert du Banquet de Platon ; c'est le sens vulgaire de la sensualité qui prédominera chez le poète. Est-ce donc la peine d'évoquer le Dieu saignant au Calvaire pour conclure : « Aimons, soyons deux (2) ! » de sonder la mer azurée et le ciel splerdide pour en rapporter cette perle ou cette étoile :
Aimez donc ! car tout le proclame, Car l'esprit seul éclaire peu, Et souvent le cœur d'une femme Est l'explication de Dieu (3) !
Au moment de clore ce recueil décisif, il reproche à l'homme, enfoui sous les besoins du corps, de ne rechercher que la jouissance, la vanité, l'or : *
(1) Les Rayon* et les Ombres, XXVI. — Mille chemins, un seul but.
(2) Le» Bayons 1 1 les Ombres, XXX. — A cette terre où l'on ploie.
(3) Les Bayons et les Ombres, XL. — Caeruleuni mare.
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Et tu ne comprends pas que ton destin, à toi,
C'est de penser ! c'est d'être un mage et d'être un roi ? (1 )
c'est d'extraire Dieu de la nature et du monde en les faisant passer par le creuset de l'âme ? Comment Victor Hugo, pendant cette phase si troublée, pourra-t-il conduire à bien cette mystérieuse expérience ? Quelle religion a-t-il élaborée ? quel Dieu a-t-il trouvé ?
Le mois même où il publiait les Rayons et les Ombres le philosophe anglais Carlyle faisait sa première conférence sur les Héros (mai 1840) :« La chose qu'un homme prend réellement et pratiquement à cœur et tient pour certaine, en ce qui concerne ses relations vitales avec ce mystérieux Univers et son devoir et sa destinée, là, telle est dans tous les cas la chose première pour lui, et celle qui crée et détermine tout le reste. C'est là sa religion... Pour un homme ou pour une nation nous demandons avant tout : Quelle était leur religion ? Etait-ce Paganisme, — pure représentation sensuelle de ce Mystère de Vie ? Etait-ce Christianisme : foi dans un Invisible comme seule réalité ? Etait-ce Scepticisme, incertitude et enquête pour savoir s'il y avait un Monde invisible, quelque Mystère de vie — doute quant à tout cela, ou peut-être, incrédulité et nette négation ? Répondre à cette question c'est nous donner l'âme de l'histoire de l'homme ou de la nation. Les pensées qu'ils avaient étaient les mères des actions qu'ils faisaient ; leurs sentiments étaient les pères de leurs pensées : c'étaient l'invisible et le spirituel en eux qui déterminaient l'extérieur et l'effectif (2). » Victor Hugo va donc nous révéler son âme dans ce poème de Sagesse. Chaque être, dit- il, suit sa loi, l'homme seul a dévié, il ignore et nie et végète, tandis que la chose pense et vit. — Pourtant il a reconnu lui-même que
(1) Les Rayons et les Ombres, XLIV. — Sagesse.
(2) Th. Carlyle. — Les Héros — Odin. (Traduction Izottlet-
LOUBATIÈRES), p. 5 Ct 6.
l'homme progresse; la souffrance enseigne la sagesse et il écoute trois grandes voix dans sa raison qui tremble. La première excite en lui le courroux des prophètes contre le siècle impie et sans foi, l'esprit vengeur d'Amos et de Jérémie effrayant les hommes mauvais au nom de Jéhovah ; la seconde conseille le pardon, l'espoir en un Dieu indulgent à l'homme, vivant dins chaque atome, principe, but et milieu de toute chose ; la troisième conclut à l'impassibilité devant le mal et le bien, choses indifférentes à un Dieu qui les domine et les ignore. Pan n'a pas besoin qu'on le prie ou qu'on l'aime; que font au Très-Haut les hommes insensés?
Fantômes dont jamais ses yeux ne se souviennent.
De ces trois théories les deux premières contiennent un problème dont le mystère fatigue vainement la pensée : Gomment la Justice de Dieu se concilie-t-elle avec sa Miséricorde ? Comment la Toute Bonté est-elle en même temps la Parfaite Equité ? Mais ces deux conceptions sont inconciliables avec la dernière. Si l'homme a des devoirs vis-à-vis de Dieu et Dieu de l'amour à l'égard de l'homme il ne peut être question d'indifférence, il est impossible de dire : c Aimer ? haïr ? qu'importe ! » Les premières voix affirment, la dernière nie. Que fera le poète ? Est-ce que toute sa conscience ne va pas protester contre la théorie de l'inutilité de l'effort devant Dieu ? n'est-il pas le rêveur sacré, l'étoile, la lumière qui éclaire ? Dieu qui jamais ne se retire n'a-t-il pas laissé quelques rayons de son soleil luire sur son front ? En 1830 au début de la crise il voyait s'ouvrir devant lui les trois routes du carrefour ténébreux : « Nier, douter ou croire, » et il disait tout bas : « J'irai, Seigneur, où tu m'envoies ! » Dix ans après on peut lui demander dans quel chemin il s'est engagé.
Victor Hugo n'admet même plus le problème. « Mille chemins, un seul but », répond-il. De ces trois conseils sort
pour son cœur une bienveillance universelle et douce qui attendrit son vers à moitié fait qu'achèvera l'influence de la nature. Bien loin de se disperser, affirme- t-il, toutes les routes convergent. Il ne se rappelle plus ses angoisses dans l'incertitude de sa voie, les tâtonnements de la société au lendemain d'une révolution, les démentis donnés par l'expérience à son optimisme naïf de royaliste. Il se garde bien d'ailleurs d'indiquer même vaguement comment peuvent s'unir dans son âme ces conseils opposés, sans la détruire, et se détruire eux-mêmes. Il n'a pas avancé d'un pas, il est toujours à ce carrefour des trois routes. Seulement en 1830, il sentait l'angoisse d'un choix nécessaire et d'une erreur possible. En 1837 il semblait hésiter entre le christianisme et la doctrine de Pierre Leroux :
Sous l'être universel, vois l'éternel symbole,
et révélait les transformations qui se faisaient en lui :
11 en vint par degrés à ce qu'en sa pensée
Tout vécut. — Saint travail que les poètes font! (1)
En 1840 il est dans la joie, il croit à une synthèse des contradictoires. « Tout jeune homme qui n'a pas reçu une éducation forte et sainte, dit Hello, éprouve, pendant un temps plus ou moins long, des aspirations sans objet. Tout; la littérature a été ce jeune homme et voilà le romantisme. Le romantisme c'est l'état de l'âme rappelée au sérieux par le malheur et complètement ignorante de son but et de sa route. Alors elle constate ses maux sans en chercher le remède, et la parole humaine n'est plus qu'une plainte... On se lamente et on appelle de ses cris la chose sans nom qui ne répond pas. Aussi le désir romantique renonce-t-il à toute satisfaction présente et
(1) Les Voix Intérieures, LXI. — Que la musique date du xvic siècle.
même future : il est l'acceptation musicale du désespoir organisé... Le romantisme est le désir de l'Infini destitué de celui qui est Infini (1) ». Et pourtant on l'admire d'avoir vivifié par le rhythme « les grands instincts du siècle, la sourde reconstruction des croyances religieuses, les terreurs muettes qui l'assiègent devant la terrible énigme delà destinée; enfin... l'inutile et majestueux effort de l'âme palpitante et blessée qui soulève son aile vers la voûte d'où elle est tombée. » On lui fait un mérite de ne pas débattre des doctrines, « car sa mission est de chanter des pressentiments et des sentiments. La poésie chez les vrais élus de Dieu est l'incarnation, est la voix frémissante de toute la vie qui circule autour d'eux. » Le poète est un fleuve a Plus donc il reproduit de sentiments et de faits... plus il est grand, car dès ce moment, il n'est plus un homme, il est une multitude. Le vrai poète c'est tout un monde qui chante sur une seule lèvre. (2) » D'autres le comparent à un soleil s' absorbant en Dieu :
Soleil de la pensée, astre immense, prophète Sur la création roulant son âme en feu, Ainsi, quand vient le soir, ainsi, sa course faite, Le poète est repris par l'océan de Dieu. (3)
Le poète s'est engagé dans une impasse qu'il prend pour une route nouvelle. Mais tant qu'il n'aura pas réalisé en lui-même cette synthèse il ne peut conduire l'humanité, ni remplir sa fonction (4). Aussi sa lyre intime va se taire maintenant pendant plus de dix ans ; elle ne se réveillera pour le monde que sur la Grève de Jersey.
(1) E. Hello. — Les Plateaux de la Balance, p. 34.
(2) La Presse. — L'Inconnu (Eug. Pelletas). 28 juin 1840.
(3) Alph. Esquikos (Avril 1840). — La Courou jus de Victor Hugo, p. t;:;.
(4) Cf. H. Pellier. — La Philosophie de Victor Hugo. — (Rudeval, p. 22.)