‹ La fondation de l'Empire allemand, 1852-1871Chapitre 10 sur 22 · CHAPITRE lîl · texte numérisé non relu

CHAPITRE lîl

L'évolution économique et son influence sur les événements politiques. — L'Association nationale allemande. — Le Reformverein : les projets de Beust et de Schmerling. — La question du Zollverein : tension des rapports entre la Prusse et l'Autriche- — La situation intérieure en Prusse : la réforme militaire; Roon au ministère. — L'avènement de Bismarck : le conflit constitutionnel. — Affaiblissement de l'influence prussienne en Allemagne : les projets de l'Autriche. — La crise polonaise et le Congrès des princes à Francfort. — Échec définitif du parti de la Grande Allemagne,

Le 9 février 1860, Bismarck écrivait à Schleinitz : « La méfiance avec laquelle l'Europe entière accueille un caprice d'agrandissement de la France aussi insignifiant relativement que la Savoie, permet au moins d'en conclure qu'une extension de puissance aussi disproportionnée que celle que lui apporterait la frontière du Rhin serait combattue les armes à la main par tous les Etats, uniquement dans l'intérêt de l'équilibre et abstraction faite d« leurs rapports avec la Prusse ; nous n'avons donc pas besoin de nous laisser tellement effrayer par cet épouvantail. » Il ne soufflait sa confiance ni au ministre ni à Guillaume, et leurs alarmes étaient partagées par l'Allemagne entière. Elle suivait d'un œil inquiet les moindres mouvements de nos troupes et elle prenait au tragique les vantardises de la plus indifférente feuille de chou. Elle était humiliée de ses transes et s'en prenait à ses gouvernements dont les jalousies mesquines la condamnaient à l'impuissance.

Ces craintes se seraient sans doute atténuées à la longue ; mais, en dehors de ses préoccupations d'ordre militaire et politique, la rapide transformation économique du pays rendait chaque jour plus odieux aux classes éclairées le régime de morcellement établi par le congrès de Vienne : l'acte fédéral craquait sous la pression du besoin d'activité plus intense et plus libre que fouettait le régime capiialiste.

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La crise financière et commerciale de 1837 n'avait pas longtemps arrêté l'essor économique qui avait suivi la Révolution. Au lendemain de cette tourmente passagère, le mouvement déterminé par l'afïlux des métaux précieux et par les découvertes qui modifiaient radicalement les conditions de production et d'échange, avait repris un élan nouveau ; la richesse se développait avec une rapidité extraordinaire et elle entraînait le bouleversement des anciennes traditions. On a pu affirmer sans exagération que la vie sociale et les habitudes intellectuelles et morales ont subi un changement plus complet pendant les cinquante années qui ont suivi 1848 que pendant les dix siècles précédents. Jusque-là l'Allemagne était un pays presque exclusivement rural, dont le commerce était faible, qui exportait h peu près uniquement des matières premières, où l'organisalion du travail était rudimcntaire et où la grande industrie commençait à peine : Berlin avait 450.000 habitants, Breslau 60.000, Kœnigsberg, 55.000 : surtout le territoire fédéral, on comptait à peine 20 villes de plus de 10.000 habitants. La bourgeoisie se composait de petits commerçants et d'artisans, encroûtés dans leurs habitudes, plus préoccupés de conserver que d'acquérir, qui redoutaient les placements hasardeux et les entreprises lointaines, qui condamnaient les spéculations risquées et les gains excessifs. La législation, qui répondait à ces tendances, exerçait une tutelle tracassière, se défiait de la liberté et du mouvement, préoccupée d'assurer à chacun les moyens de mener une vie modeste et paisible, à l'abri des aléas et des catastrophes.

A cette société se substitue brusquement une vie d'activité intense, d'ambitions hâtives et hardies, de changements rapides, de combinaisons lointaines et complexes. Les classes les plus conservatrices sont emportées dans la poussée universelle : les méthodes agricoles se transforment et les propriétaires ruraux ajoutent à leurs cultures des raflineries et des distilleries. Le sol en Allemagne est médiocre, mais le sous-sol renferme des richesses immenses, qui jusqu'alors avaient été presque complètement négligées ; on commence à les exploiter : les bassins houillers de la Silésie, de la Sarre, de la Ruhr surtout, se développent avec une extrême rapidité ; de tous côtés, des manufactures se fondent et des usines s'élèvent, hauts fourneaux et chantiers de constructions navales, filatures et ateliers mécaniques ; Alfred Krupp fait de l'aciérie qu'avait établie son père en 1810 un des établissements les plus célèbres du monde ; en dix ans, la production du sucre de betterave double, celle du fer passe de 218 à 529.000 tonnes. L'Allemand, par ses qualités naturelles ou acquises, s'adapte supérieurement aux conditions nouvelles de la production ; ses quali-

tés d'invention sont peut-être moins développe'es que celles des peuples voisins, mais il a l'esprit curieux et ouvert, il ne me'nage pas sa peine et il n'est pas, comme le Français, esclave de ses habitudes et prisonnier de ses préjugés ; le protestantisme et renseignement universitaire lui ont appris à juger d'après lui-même et à ne pas fermer les yeux à l'expérience; il voyage, il tient compte des besoins de ses clients, il adopte les procédés perfectionnés, il apporte dans la vie industrielle la rigueur des méthodes scientifiques. Les tendances intellectuelles et morales, très vite, subissent le contre-coup de ces changements matériels : à un peuple de paysans et de professeurs traditionalistes et idéalistes succède une nation d'industriels et de commerçants, avide et calculatrice, roulée dans un tourbillon de pensées et d'actions, intempérante et audacieuse.

La conséquence immédiate de cette évolution économique fut, en étendant l'horizon, d'affaiblir le particularisme local et de lui substituer un patriotisme plus large. Elle rendit aussi plus tangibles et plus intolérables les mille inconvénients matériels qui résultaient du régime politique. On ne saurait exagérer les résultats du Zollverein et la solidité des liens qu'il avait noués entre les diverses parties du pays. Mais on se fait souvent une idée fausse de la situation qu'il avait créée ; il était fort loin d'avoir aboli tous les obstacles qui s'opposaient à la formation d'un grand marché allemand. L'extrême complication des coutumes et des lois, la diversité des poids et mesures et des monnaies, les différences des tarifs des chemins de fer, la mauvaise humeur et la routine des administrations rivales, les exigences stupides des innombrables polices, maintenaient une foule d'entraves qui paraissaient d'autant plus gênantes que les relations se multipliaient et que les habitudes se modifiaient. Était-il possible qu'une nation du xix** siècle se contentât longtemps d'une constitution qui, dans ses traits essentiels, remontait au moyen âge ? Les institutions, qui avaient limité, mais non supprimé l'autorité absolue des souverains et qui laissaient aux nobles une influence prépondérante, ne répondaient plus aux circonstances ; la bourgeoisie, dont la richesse avait accru la confiance et les ambitions, entendait prendre la direction des affaires et lui donner une orientation nouvelle; elle sentait, très justement, que sa volonté, annihilée jusqu'alors dans les étroites barrières des divers Etats, deviendrait irrésistible si elle se trouvait réunie dans un Parlement allemand. Pour que ses vœux se transformassent en lois, il fallait, mais il suffisait, qu'elle pût uno fois exprimer ses désirs communs.

Sous le coup de l'émotion provoquée par la guerre d'Italie, quel-

ques libéraux s'étaient rassemblés à Hanovre pour étudier les moyens de répandre et de favoriser « l'idée d'une Allemagne unie, avec des institutions fortes vis-à-vis de l'étranger, libres à l'intérieur », et de remplacer la Diète fédérale par un gouvernement central solidement organisé et appuyé sur une assemblée populaire. Dans ce but, ils fondèrent « l'Association Nationale » (16 sept. 1859). Bennigsen^ en fut le premier président. Il était alors populaire à cause de l'opposition courageuse qu'il menait h la tête des libéraux hanovriens contre Greorges V, et il a tenu une place importante dans l'histoire de l'Allemagne contemporaine, sans avoir jamais joué vraiment un grand rôle. Ainsi que le remarque finement Wagener, il fit par moments figure d'homme d'état, mais c'est qu'il avait alors Bismarck derrière lui. C'était, suivant l'expression allemande, un enfant du dimanche, c'està-dire un de ces hommes que la fortune favorise et qui comptent assez sur leur bonheur pour ne pas s'astreindre à de trop pénibles eff'orts. Il avait des ide'es généreuses, qu'il défendait dans une langue noble et redondante, sans acrimonie et sans violence, et il se conso lait assez aisément de ses défaites par le sentiment de sa supériorité morale. Instruit, laborieux, sans ambition personnelle, il relevait par les manières majestueuses et réservées qui lui étaient naturelles la banalité de ses conceptions, et, dans les occasions solennelles, il traduisait avec une noble dignité les lieux communs de l'opinion; comme Gagern, il était plus propre à décorer qu'à diriger un parti. Il est le type représentatif excellent du futur groupe national-libéral, honnête et médiocre, épris de vertu mais faible devant la tentation, vendu d'avance au maître qui ferait violence à ses scrupules et donnerait satisfaction à ses appétits essentiels.

Bennigsen avait à côté de lui dans le National-Verein des hommes fort distingués : Miquel, qui avait appartenu dans sa jeunesse à l'extrême gauche démocratique, mais avait depuis lors fort atténué ses opinions, bien qu'il fût difficile encore de prévoir l'évolution qui fit de lui par la suite le complice et le protégé de l'extrême droite et des agrariens, très actif, d'une ambition fort éveillée, très mêlé aux questions financières; — Schultze-Delitzsch, qui avait inauguré en 1850 la

1. Bennigsen, né à. Lunebourg, 1824, descendant d'une vieille famille noble; entre dans la magistrature, puis abandonne ses fonctions pour pouvoir siéger à la Diète de Hanovre; un des adversaires les plus constants de Borries; fonde l'Association nationale en 1859, mais s'écarte de la Prusse pendant le conflit parlementaire ; se rallie à Bismarck après 1866 et devient l'un des leaders des nationaux-libéraux; président de la Diète prussienne de 1873 à 1879 ; scloigne de la politique (1883) au moment où Bismarck s'unit aux conservateurs : nrésident de la province de Hanovre (1888).

première de ces banques coope'ratives d'avances qui ont conserve' son nom et qui ont pris depuis lors un si remarquable développement, désintéressé, animé du plus sincère amour du bien public, d'une instruction fort étendue, quoi qu'en ait prétendu Lassalle ; — Von Unruh, ingénieur distingué, un des chefs de la gauche dans la Diète prussienne de 1848, à qui la pratique des affaires avait enseigné la modération et la patience ; bien d'autres encore. En feuilletant la liste des adhérents de l'Association nationale, on y trouverait presque tous les hommes qui, depuis 1866, ont aidé Bismarck, — quelquefois un peu malgré lui, — h fonder l'Allemagne actuelle. Ils comptaient des sympathies dans la bureaucratie, à Karlsruhe surtout, où Roggenbach et Mathy représentaient la même tendance ; à Berlin, où leurs projets se rencontraient avec les préférences de la reine Augusta et où ils avaient un soutien dévoué dans Max Duncker, qui avait la confiance du jeune prince roj^al Frédéric, et qui était chargé de la direction de la presse. Les Grenzboten, que rédigeaient Freytaget Julian Schmidt, mettaient à leur service leur notoriété déjà ancienne, et les Preussische Jahrbûcher, qui avaient été fondés à la fin de la période de réaction et que Rodolphe Haym dirigeait avec beaucoup de talent, leur ouvraient la bourgeoisie prussienne.

L'Association nationale a donné lieu à quelques monographies, mais elles sont médiocres et purement extérieures. L'histoire de ce mouvement bourgeois n'est pas faite, et ilest à craindre qu'elle ne soit impossible, parce qu'il s'agit d'influences subtiles et d'actions infiniment ténues qu'il n'est pas facile de saisir. Nous savons qu'au moment de sa plus grande expansion, elle comprit 25.000 membres. Le chiffre paraît modeste, mais il convient de remarquer qu'elle avait volontairement écarté les ouvriers en imposant une cotisation assez élevée; c'est-à-dire que ses membres, par leur situation sociale, représentaient une influence très supérieure à leur nombre. Elle ne pénétra guère en Bavière, où le particularisme s'appuyait sur les tendances catholiques, ni môme en Wurtemberg, où les démocrates, assez nonv breux, avaient peu de sympathie pour la Prusse ; mais elle rallia de nombreuses adhésions dans les États du Nord, et en particulier dans le Hanovre, la Ilesse-Cassel et le Nassau, où elle facilita plus tard l'annexion. Elle souleva aussitôt les inquiétudes des cours ; même à Berlin, le roi, tout en repoussant les mesures de rigueur que sollicitaient les autres souverains, la soupçonnait de tendances révolutionnaires et l'accusait de vouloir réformer la société par en bas. Accusations fort injustes ! Son action se borna à publier quelques brochures anodines et à tenir des congrès peu retentissants. Du moins,

elle eut le mérite de poser de nouveau nettement la question de la réforme fédérale et d'en indiquer les conditions nécessaires. — « Seule, une plus grande concentration de la puissance militaire et politique, jointe h. l'établissement d'un parlement national, donnera satisfaction à l'opinion publique et permettra à l'Allemagne de développer ses forces intérieures et de défendre énergiquement ses intérêts en face des puissances étrangères. — Or, l'Autriche est hors d'état d'accomplir cette transformation nécessaire. — Nous plaçons donc nos espérances dans le gouvernement prussien. Il sera appuyé par le patriotisme populaire ; les opinions et les partis comprendront les besoins pratiques de l'heure actuelle et se subordonneront au bien commun. »

L'Association nationale profitait assez adroitement du réveil libéral qu'avait encouragé l'avènement au trône de Prusse du nouveau souverain. La presse était plus audacieuse et les réunions plus animées et plus fréquentes. Lejubilé de la naissance de Schiller (nov. 1859) rassembla dans un môme enthousiasme des patriotes accourus à Dresde de tous les coins de la Confédération pour prouver que « malgré ses divisions extérieures, l'Allemagne était indissolublement unie ». — Les échos de la fête de Dresde retentirent de l'Océan aux Alpes : dans des centaines de cérémonies, des auditeurs innombrables répétèrent pieusement les vers du poète : Attache-toi à la patrie, à la chère patrie, embrasse-la solidement avec toute la force de ton cœur ; là seulement sont les racines solides de la force. — Pendant les années suivantes, ce fut une série ininterrompue de visites, de fêtes, de congrès ; tous les prétextes étaient bons et tous les orateurs étaient sûrs du succès, pourvu qu'ils parlassent en termes vibrants de la grandeur teutonne ; gymnastes, tireurs, orphéonistes, savants, d'un bout à l'autre du territoire, se grisaient de bière et d'éloquence.

Ces manifestations tumultueuses, ce tapage d'écoliers émancipés, ces parlottes qui, suivant l'expression de Freytag, ressemblaient à des crèches d'enfants turbulents, n'avaient en soi rien de bien redoutable. Les membres de l'Association nationale dont beaucoup n'étaient pas dégagés de vieux souvenirs romantiques et qui ne voulaient abandonner aucune des parcelles de la Confédération, cherchaient les moyens de réconcilier les princes avec leurs sujets et ils suaient sang et eau pour trouver des formules vagues qui ménageraient Les intérêts contradictoires. Les plus souples artifices de rédaction ne faisaient pas qu'il fût possible de constituer un pouvoir fédéral fort sans imposer aux petits souverains de sérieux sacrifices, et les Unitaires avaient beau se défendre de toute partialité pour les Hohen-

zollern, c'est au profit de cette dynastie seule que pouvait se faire la concentration de l'Allemagne, parce que l'Autriche demeurait profondément impopulaire et que les expériences pseudoconstitutionnelles de Schmerling ne suffisaient pas à lui ramener l'opinion.

Quand Frœbel, qui avait siégé à l'extrême gauche du Parlement de Francfort, mais que l'exil avait assagi et qui, d'ailleurs, avait toujours été favorable à la cause de la Grande Allemagne, reçut du ministère viennois la mission de parcourir le pays, pour frayer les voies à une réforme fédérale qui s'accomplirait sous le patronage de la Hofburg, ses anciens amis le dissuadèrent de se risquer dans une aventure sans avenir : — Vous n'avez pas partagé les souffrances de la réaction, aussi honteuse que stupide, qui a pesé sur nous pendant dix ans, lui écrivait l'un d'eux. Il vous manque la rancune directe et personnelle contre les principaux chefs et les représentants de cette réaction... Il faut une expiation. — Frœbel avait beau rappeler que Frédéric-Guillaume IV n'était pas plus innocent que Schwarzenberg; son argument ne portait pas. C'est qu'en Prusse la responsabilité des fautes commises appartenait surtout au roi, et que la tradition était libérale, tandis que l'Autriche était par définition la forteresse du passé et que, l'eût-elle loyalement voulu, il lui fallait de longs et tenaces efforts pour se dégager de ses alliances et de ses souvenirs. La méfiance et les rigueurs que les partisans des Habsbourgs opposaieat à l'Association nationale étaient donc parfaitement naturelles, a Sans doute, il y a des abus, disait Borries, mais où est la perfection ! Mieux vaut le statu quo que des réformes dont on ne voit pas le but. D'ailleurs, en dehors du statu quo, il n'y a de possible que la table rase. »

Cette fin de non-recevoir, claire et logique, était la seule méthode raisonnable et il n'est pas démontré qu'appliquée avec persévérance, elle n'eût pas calmé la fièvre. Les particularistes, bien qu'ils ne menassent pas grand tapage, étaient cependant assez nombreux, et leurs arguments n'étaient pas sans valeur. Les petits souverains avaient rendu au pays des services éminents et il y avait au moins beaucoup d'exagération dans les accusations dont on les accablait. Leurs armées n'étaient pas toujours très solides et l'organisation militaire fédérale se prêtait certainement mal aux guerres offensives; telle quelle cependant, elle suffisait à décourager les pensées d'agression. Leur administration, un peu routinière, n'était pas, après tout, si détestable, puisque Bismarck reconnut plus tard que la Prusse avait d'utiles leçons à recevoir de ceux qu'elle avait vaincus. Le mor-

us LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

cellement gônait le progrès économique, mais en somme il ne l'arrétail pas, et, d'autre part, il protégeait la nation contre les abus de la centralisation; il favorisait la vie intellectuelle et scientifique, et, au moment des pires réactions, il laissait ça et là quelque refuge aux libéraux persécutés. — Si les petits rois avaient été bien inspirés, en s*appliquant à ramener, par quelques réformes intérieures inofîensives, l'opinion peut-être plus surprise que vraiment hostile, ils n'auraient permis à aucun prix de toucher à cet Acte fédéral de 1815, qui leur avait offert jusqu'alors un abri tutélaire et que la plus légère secousse risquait d'ébranler : sur cette question, leur intérêt évident était d'être conservateur à outrance. Us ne le comprirent pas.

Dans n'importe quelle société, les forces de résistance sont si puissantes et les ressources des gouvernements sont si multiples que les tentatives révolutionnaires sont fatalement vaines si elles ne sont favorisées par les connivences involontaires ou réfléchies des ennemis mêmes qu'elles combattent. « On ne meurt, disait Goethe, que quand on le veut. » Seulement, il arrive sans cesse que les défenseurs du passé sont eux-mêmes contaminés par les idées qu'ils condamnent, qu'ils n'ont plus aucune confiance dans le système qu'ils représentent, et qu'ils deviennent les collaborateurs de leurs adversaires. Vers 1860, les hommes d'état allemands qui, comme Borries, se rendaient compte que leur seule ambition devait être de maintenir le statu quo, étaient fort rares, et la plupart de ses collègues, saisis par l'impatience universelle, combinaient à la hâte des plans artificiels et impraticables, qui entretenaient l'agitation, et, en agaçant le roi Guillaume, allaient fatalement le pousser aux résolutions radicales auxquelles répugnaient son loyalisme fédéral et sa timidité.

Des défections significatives s'étaient déjà produites parmi les petits princes: chez le grand-duc de Bade, Frédéric, le gendre de Çruillaume, le voisinage immédiat de la France non moins que les liens de famille et la terreur de la démocratie, que lui avait laissée le souvenir de l'insurrection de 1849, avaient développé le patriotisme allemand. D'autres, comme le duc Ernest de Saxe-Gobourg, ne répugnaient pas aux bouleversements q\ii ouvrent aux ambitieux des perspectives inattendues : leur enjeu était faible, puisqu'ils ne risquaient qu'une ombre de pouvoir. Ces défaillances inquiétaient d'autant plus leurs voisins que l'idée de légitimité fléchissait partout en Europe et qu'ils n'attendaient pas de leurs peuples, en cas d'épreuves, un dévouement, inaltérable. Ils cherchaient à tâtons le moyen d'affermir leur pouvoir, et leur clairvoyance même les induisait à des initiatives très imprudentes.

Comme d'habitude, ce fut Beust qui se mit en avant, parce qu'il avait besoin de se remuer, et aussi parce qu'il était un des plus menacés et qu'il avait de l'avenir dans l'esprit. Il était d'ailleurs poussé par le roi Jean qui, très sincèrement, poursuivait une entente avec la Prusse et une meilleure organisation militaire de l'Allemagne. La Diète de Dresde, timidement, avait demandé une réforme fédérale. Beust prit aussitôt la balle au bond : il n'était jamais embarrassé pour rédiger un plan ; il s'agissait cette fois de remplacer la Diète par des conférences ministérielles, assistées par une chambre des délégués des diverses assemblées parlementaires. Son projet fut plusieurs fois modifié sans arriver jamais à une forme définitive, et Beust avouait qu'il méritait le reproche a de quelque incertitude et d'un certain manque de précision ; c'était un point de départ, et ses propositions appelaient la critique » ; ce qu'il n'admettait pas seulement, c'était une fin de non-recevoir : elles ne pouvaient être écartées que par « l'ofi're d'une solution meilleure reconnue exécutable» (automne 1861).

A Vienne, les ministres étaient très divisés. Rechberg, qui avait remplacé Buol quand, au moment de la guerre d'Italie, François- Joseph avait essayé de ramener la Russie, était officiellement charge de la direction des aft'aires étrangères. C'était un petit homme, menu, avec des yeux gris très fins sous ses lunettes, un sourire aimable autour des lèvres, qui, en dépit de ses brusques colères, n'avait rien d'un matamore. Il connaissait bien l'Europe et il jugeait que l'Autriche n'y comptait guère d'amis; il redoutait à chaque instant un coup de main de Victor-Emmanuel sur la Vénétie et il savait combien l'ébranlement de l'administration et le mécontentement des peuples rendraient difficile à la monarchie de soutenir une lutte sérieuse. Il croyait que la Prusse était encore l'allié le moins suspect, le plus facile à satisfaire, et il désirait en revenir à la politique d'entente cordiale et de modération de Metternich. Malheureusement, il n'était pas maître chez lui. Le rapporteur des affaires allemandes, de Biegeleben, très écouté et qui méritait de l'être à cause de son expérience, de sa connaissance des aft'aires, de son rare talent de rédaction, était un doctrinaire : les Ilabsbourgs étaient, à ses yeux, les chevaliers de l'ordre et de l'Église, fatalement condamnés à lutter contre la Prusse qui, comme l'Italie, incarnait les idées anarchiques. Il était activement soutenu par la plupart des hauts fonctionnaires du Ballplatz, en particulier par le baron de Moysenbourg et Max de Gagern, Hessois comme lui et très hostiles aux Hohenzollern.

Ils se rencontraient dans cette aversion avec le président du ministère Schmerling (déc. 1860). Nulle part le secret des affaires publiques n'est aussi bien gardé qu'en Autriche; les publications de mémoires et de correspondances y sont rares, et nous sommes, par consé- •quent, fort mal renseignés sur les mobiles des divers acteurs. Il n'est pas très facile ainsi de voir quelle était la pensée dernière de Schmerling et il est possible que sa conduite ait été moins déterminée par des conceptions générales que par des rancunes personnelles et des intérêts momentanés. Le trait distinctif de son caractère était cette vanité de race poussée jusqu'(à l'outrecuidance et ce fétichisme de la suprématie germanique que les Allemands étalent avec une si insupportable complaisance au milieu des Slaves et qui leur ont valu, dans l'Europe orientale, de si solides rancunes. Son infatuation et son libéralisme superficiel et verbal ont exercé la plus funeste influence sur les destinées de l'Autriche contemporaine, dont il arrêta l'évolution fédéraliste par la patente du 26 février 1861. Ce Joseph II au petit pied, qui prétendait imposer aux divers peuples de la monarchie l'abandon de leurs aspirations nationales et leur offrait en échange un vain apparat de formes parlementaires, n'avait d'ailleurs aucune des qualités indispensables pour accomplir une œuvre aussi scabreuse : hautain, dédaigneux, n'ayant ni le goût du travail ni l'art de manier les hommes, il affectait vis-à-vis de François-Joseph des allures de pédagogue qui froissaient le souverain, déjà assez mal disposé pour l'homme qui lui avait imposé le contrôle d'une Assemblée. Son passé, son tempérament et sa politique générale faisaient de lui un adversaire déterminé de la cour de Berlin.

Si nous en croyons Frœbel, Schmerling n'était pas, comme on l'a supposé longtemps, un Grand Allemand, mais un Grand Autrichien, c'est-à-dire qu'il pensait surtout à étendre la puissance des Ilabsbourgs et qu'il n'eût pas été éloigné, sous certaines réserves, de reconnaître à la Prusse une influence prépondérante au nord du Mein. Seulement, il était évident que les Allemands d'Autriche, absolument incapables, s'ils étaient réduits à leurs seules forces, de maintenir sous leur domination les Tchèques, les Polonais et les Magyars, devaient chercher leur point d'appui dans la Confédération, et il ne l'était pas moins que, du jour où la Prusse serait maîtresse de l'Allemagne du Nord, elle exercerait sur les autres États une irrésistible attraction. Schmerling, en admettant même la modération de ses projets primordiaux, était ainsi obligé par les conditions générales de sa situation politique, d'étendre ses ambitions, et il s'y résigna sans peine. II se faisait fort de triompher sans difficulté des préventions

que les Habsbourgs avaient jusqu'alors rencontrées en Allemagne : quel libéral serait assez aveugle pour ne pas accepter comme chef un homme qui avait introduit à Vienne le régime constitutionnel, ou qui donc oserait prétendre que l'Autriche n'était pas une puissance allemande, alors que la majorité de son Parlement se groupait autour des Ilerbst et des Schmeykal ! Il ne douta plus du succès quand, en face de l'Association nationale, se constitua l'Association réformiste (Reformverein), qui rallia tous les adversaires de la Prusse.

Au milieu des changements que les vicissitudes d'un règne tourmenté ont imposés à François-Joseph, sur deux points essentiels il a conservé intacte l'empreinte de son éducation première : il est demeuré profondément catholique et il a une idée très haute de la mission de sa race. La fortune l'avait dès lors assez mal traité : il ne désirait pas une revanche sanglante, parce qu'il était humain et qu'il ne se sentait aucun talent de général ; mais il n'oubliait ni ses échecs ni la part qui en revenait à la Prusse et qu'il s'exagérait. Il était ainsi assez disposé à suivre Schmerling dans une campagne diplomatique, dont les risques lui semblaient limités et qui, en cas de -succès, eût réuni dans un même triomphe l'Église romaine et la dynastie des Habsbourgs : ii se réservait seulement lo droit de s'arrêter dès que l'affaire prendrait une tournure mena çante. On a souvent remarqué que François-Joseph s'est toujours séparé de ses ministres le lendemain même du jour oii il avait, par un acte important, donné une approbation retentissante à leur sys tème politique : il n*aime pas s'engager à fond et il ne pardonne pa. aux hommes qui imposent à sa discrétion une résolution définitive.

Rechberg était moins enthousiaste encore : à parler franchement, disait-il àFrœbel, je suis convaincu que rien de durable ne sortira de ce que nous faisons. Il ne suivait Schmerling que pour démontrer à son maître que ses combinaisons étaient vaines et que la sagesse exigeait une réconciliation avec la cour de Berlin. — S'y prêterait-elle, et de semblables expériences ne laisseraient- elles pas d'inguérissal^^es inimitiés ? Rechberg ne se le demandait pas. Le découragement, universel en Autriche, aboutissait à une imprudence fataliste ; comme on n'attendait que d'un coup de hasard le relèvement de la fortune de la monarchie, les plus prudents acceptaient des spéculations dont ils ne se dissimulaient pas les risques et dont les chances de succès étaient très faibles, mais qui, après tout, pouvaient bien tourner. « Nous marchons à une confusion universelle, disait l'un des plus autorisés. Alors le moment viendra pour l'Autriche de mettre de l'ordre, et elle arrivera ainsi à la tête de

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l'Allemagne. » Rien n'était plus éloigné des habitudes de la diplomatie prussienne, mesurée dans ses audaces et tenace au milieu de ses hésitations, que cette incohérente succession de provocations et de défaillances et ces tâtonnements incertains, dictés tour à tour par l'arrogance et la faiblesse.

Dans ce milieu, les vendeurs d'orviétan trouvaient les oreilles ouvertes. Frœbel avait exposé au délégué autrichien a Francfort un plan grandiose. La Confédération serait remplacée par un Empire allemand qui étendrait sa protection sur tous les domaines autrichiens et prussiens; François-Joseph, empereur héréditaire, recevrait les prérogatives nécessaires pour maintenir l'ordre au dedans et la sécurité au dehors; il serait assisté par une Chambre des princes et une Chambre des députés. Ce projet insensé fut pris au sérieux à Vienne : on en atténua seulement les clauses les plus excessives, on remplaça l'Empereur héréditaire par un Directoire de trois membres. Sous une forme comme sous l'autre, il était non seulement inacceptable, mais humiliant pour la Prusse, qui tombait au rang de satellite de l'Autriche.

La circulaire, de Beust arriva à Vienne pendant qu'on caressait ces mirifiques espérances. Les imaginations s'y étaient échauffées, et les concessions, plus apparentes que réelles, que le ministre saxon avait cru devoir faire à la Prusse, parurent scandaleuses. 11 demandait que les conférences ministérielles fédérales fussent tour à tour présidées par la Prusse et l'Autriche. Biegeleben répondit que la présidence de l'Autriche était le symbole de l'unité fédérale et que, pour y renoncer, elle prétendait que la Confédération lui garantît tout l'ensemble de ses possessions. La cour de Vienne en revenait toujours à sa chimère : médiatiser la Prusse et contraindre son roi à mettre ses armées à" la disposition de François-Joseph.

Avec une ironie délicate, Bernstorff loua le travail « de l'homme d'état distingué dont l'activité en ce qui concernait les questions allemandes était vivement appréciée à Berlin »; mais il ne fallait pas demander à la Confédération, qui était une réunion d'Etats souverains, ce qu'elle ne pouvait donner; elle ne durerait, ce que la Prusse désirait sincèrement, que si on réduisait sa compétence au minimum. Sans doute, il était nécessaire de concentrer les forces de l'Allemagne, mais le seul moyen d'y arriver, était la libre agglomération des divers États à la suite d'accords personnels et libres. — C'était l'application à la grande politique du système qui, dans l'ordre économique, avait abouti au ZoUverein. Guillaume, sans admettre encore le moins du monde l'hypothèse d'un recours à la

force, renonçait cependant à obtenir de la Diète de Francfort la réforme constitutionnelle; l'imprudence de ses adversaires le contraignait à reprendre la partie au point où elle avait été abandonnée en 1850 par l'impéritie de son frère (20 déc. 1861).

La simple allusion à la formation dans la Confédération d'une union étroite qui grouperait une partie de l'Allemagne sous le protectorat prussien, provoqua une émotion extraordinaire. Le 2 février 1862, l'Autriche, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, la Hesse- Darmstadt et le Nassau présentèrent à Bernstorff une note très vive où ils rappelaient à la Prusse les déboires que lui avaient déjà causés des projets analogues, protestaient contre toute tentative de nature à limiter les droits souverains des princes et l'invitaient à prendre part à des conférences où l'on discuterait la création d'un Directoire fédéral assisté d'une assemblée de délégués des Diètes. Bernstorfî naturellement refusa de participer à des négociations condamnées à un échec fatal. La situation était très tendue et les adversaires de la Prusse ne cachaient pas que, s'il le fallait, ils ne reculeraient pas devant la guerre pour arrêter ses envahissements.

Rechberg ne voulait pas de rupture, mais, pour complaire à ses alliés, il était obligé de contrecarrer la Prusse, même sur les terrains où il était impossible à celle-ci de reculer. A Gassel, les ménagements de l'Autriche entretenaient les résistances de l'Électeur qui s'entêtait, malgré les avis de Berlin, à refuser à ses peuples les satisfactions constitutionnelles qu'ils réclamaient ; il ne céda que quand le cabinet de Berlin ordonna la réunion de deux corps d'armée. L'affaire du Zollverein prit une tournure encore plus menaçante.

Napoléon III venait de signer avec la Prusse un traité de commerce très libéral (29 mars 1862). Le ministre viennois s'émut, invoqua les clauses de l'entente austro-prussienne conclue en 1853, etsesraisons, quoi qu'en dise Sybel, n'étaient pas sans valeur. Bernstorff lui répondit qu'un grand État ne saurait renoncer au droit de modifier ses tarifs commerciaux suivant ses propres intérêts. Rechberg exploita alors la mauvaise humeur des États du Sud, où les protectionnistes étaient nombreux, et reprit la campagne de 1852 contre le Zollverein; en même temps, il invita les quatre royaumes, les deux Hesses et le Nassau, à envoyer des ambassadeurs à Vienne pour y discuter les projets de réforme fédérale. La Prusse signifia aux membres du Zollverein qu'elle regarderait leur refus d'approuver le traité comme une dénonciation de l'Union douanière, et elle reconnut le royaume d'Italie. Guillaume n'y avait pas consenti sans peine, mais les derniers incidents l'avaient irrité; il doutait sérieusement

de la possibilité d'une entente avec l'Autriche et il envisageait avec moins de répugnance la pensée d'appeler aux affaires l'homme qui, dès la première heure, lui avait dénoncé les ambitions irréductibles de la cour de Vienne. Ses dernières résistances furent emportées par l'attitude de la Chambre prussienne dans la question de la réforme militaire.

Tel était le désespoir auquel Frédéric-Guillaume IV avait réduit la masse de la nation que l'avènement de son frère avait provoqué un véritable délire de joie. « Depuis dix ans, écrivait en 1858 un des critiques les plus connus de l'époque, voici la première nuit de Noël ou le peuple allemand peut enfin saluer Tannée nouvelle avec une foi virile et une sereine espérance. Les meilleurs d'entre nous risquaient de tomber dans un découragement inerte; la foule s'était enfermée en murmurant dans l'égoïste souci des intérêts les plus vulgaires ; nous ressemblions tous à des vieillards... Le nouveau ministère nous a sauvés de la mort. » Dans l'allégresse universelle, on oubliait que Guillaume s'était jusqu'à la dernière heure opposé à l'établissement d'un régime constitutionnel et qu'il avait montré contre les insurgés de 1849 une énergie très voisine de la cruauté. Depuis lors, il s'était séparé de la camarilla et il avait blâmé publiquement, à diverses reprises, les sottises de l'extrême droite. Gomment expliquer ce revirement? Sans doute par des causes diverses, l'influence de sa femme Augusta, le mariage de son fils, Frédéric, avec la fille préférée du Prince-Gonsort (25 janv. 1858), divers voyages en Angleterre, qui lui prouvèrent qu'anarchie et constitution ne sont pas nécessairement synonymes. Surtout sa nature loyale et droite répugnait au mensonge, et, sans avoir pour la Gharte une grande tendresse de cœur, il n'admettait pas qu'après avoir juré la Constitution, on songeât, comme son frère, à la supprimer, ou qu'on la faussât, comme Manteuffel, par un système d'interprétations jésuitiques. Maladroitement, les ultras le blessèrent personnellement. Quand il maria sa fille, beaucoup dé nobles s'abstinrent, la plupart des membres du parti féodal; il fut obligé de recourir à la ruse pour pouvoir marier son fils à une princesse d'Angleterre; son palais -de Coblentz était infesté d'espions; un escroc, Lindenberg, envoyait à Gerlach des rapports sur son compte : Guillaume le poursuivit devant les tribunaux, et le fit condamner; la camarilla obtint sa grâce, avant même que les délais d'appel fussent écoulés. Son fils, le prince

Frédéric, qui habitait en Silésie, en disgrâce comme son père, s'excusait auprès des libéraux de la froideur qu'il leur témoignait : « il se savait observé et avait toute raison d'être prudent ».

En arrivant au pouvoir, le Régent était donc bien résolu à se débarrasser d'une séquelle qui l'avait si cruellement offensé et d'un ministère qui n'avait pas su le défendre. Les libéraux eurent le tort de croire que ce changement de personnes impliquerait une transformation radicale du système suivi jusque-là. Le programme que le Prince présenta à ses ministres, très insignifiant, aurait dû les avertir de leur erreur.

« 11 ne saurait être question, disait-il, ni actuellement ni jamais, de rompre avec le passé ; il faut seulement améliorer, écarter avec précaution la part d'arbitraire qui a pu'se glisser dans l'administration. Il faut s'opposer, en restant dans la légalité, mais avec énergie, aux idées excessives qui tendent à se répandre ; on doit tenir fidèlement ce qui est promis, sans renoncer aux améliorations nécessaires ; ce qui n'a pas été promis, ayons le courage de l'interdire ; défions-nous des phrases stéréotypées, des formules convenues ; un souverain est fort quand il a une conscience pure, et il a alors le droit de résister au mal. ))

Toutes ces restrictions, si claires, si formelles, le public ne voulut pas les entendre; il n'eut d'oreilles que pour quelques phrases relatives à la religion. — « Dans l'Église évangélique, il s'est développé une orthodoxie qui n'est pas compatible avec ses doctrines essentielles et qui a eu pour résultat de produire l'hypocrisie. Elle a combattu l'Union que j'ai l'intention formelle de soutenir et de favoriser... La piété sincère se montre dans la vie entière de l'homme ; c'est là seulement ce qu'il faut considérer et démêler des manifestations extérieures. » — Gomme l'oppression avait pesé sur les âmes d'un poids particulièrement lourd, l'opinion salua dans la défaite de la coterie piétiste l'aurore d'une ère d'affranchissement et elle donna aux paroles de Guillaume un sens fort éloigné de ses intentions.

Il continuait à regarder les idées modernes comme un poison^ qui corrompt l'esprit public, et il n'avait même pas pris complètement son parti de l'abolition des privilèges féodaux ; il conservait quelque tendresse de cœur pour cette classe des Junker, qui, « après le premier étourdissement de mars, avait montré, pour sauver la patrie, une activité et un dévouement qu'on ne saurait trop admirer, — d'autant plus qu'il n'était pas sûr de ne pas avoir de nouveau à faire: appel à sa loyauté.

Î40 LA FONDiTION DE L'EMPIRE ALLEMAND

Avant même 1848, on le nommait « le flaireur de révolution » et il •en tirait vanité. Comme il s'exagérait jusqu'au ridicule la force des partis subversifs, qui, en réalité, n'existaient pas en Prusse, il tremblait que la moindre concession n'excitât leur audace et il entendait que le sceptre ne tournât pas en quenouille entre ses mains. « Vous •savez depuis longtemps, écrivait-il à Vincke au moment de son avènement, que je fais une grande différence entre la législation parlementaire et le gouvernement parlementaire ; j'admets la première, non la seconde. » — Sur ce point, il n'a jamais varié : la Prusse est une monarchie constitutionnelle, c'est-à-dire que le souverain s'est ■engagé à accorder aux sujets certaines garanties, mais ces garanties .«ont limitées et précises, et elles n'altèrent pas le caractère essentiel •de la souveraineté : le pouvoir exécutif appartient au roi seul, qui fi*est responsable que devant Dieu ; il choisit ses ministres ; les •Chambres peuvent examiner leur conduite et même les censurer; leur vote de défiance a pour but d'attirer l'attention du souverain ; si, après réflexion, il les maintient en fonction, les Chambres n'ont qu'à s'incliner. Elles ont le droit de repousser les lois nouvelles et les surtaxes d'impôts, mais elles ne peuvent modifier l'ordre de choses existant que de l'aveu du souverain, c'est-à-dire que les lois demeurent ■en vigueur et que les impôts continuent à être régulièrement perçus itant que le roi le trouve bon ; sans cela, on tomberait dans l'erreur •des démocrates qui transportent le veto du roi aux Chambres, de sorte •que le roi n'est plus que « le président d'une corporation». Sur cette question, aucune transaction n'est possible avec le parti du mouvement. — Cette conception, assez voisine du despotisme éclairé tel que Je comprenait Frédéric II, avec cette nuance, d'ailleurs importante, que les délégués de la bourgeoisie sont autorisés à présenter à la couronne leurs doléances et leurs vœux, Guillaume réussit à la faire triompher, et il a donné ainsi à l'histoire intérieure de la Prusse sa marque et comme sa direction. En dépit de l'éclat des discussions et du développement des partis, c'est, en effet, par abus de mots qu'on parle en Allemagne de régime parlementaire; il y a, en réalité, plus de différence, au point de vue du droit théorique, entre la Prusse et 4'Angleterre, qu'entre la Prusse et la Russie ; dans les deux pays, la volonté du souverain n'est limitée que par l'action incertaine et diffuse de l'opinion publique, et, s'il refuse une réforme, sa résistance ne peut être brisée que par une révolution.

Les libéraux avaient instinctivement compris qu'il convenait de traiter le Régent avec le plus extrême ménagement. « Il n'a pas brûlé ses vaisseaux, disait très justement Bernhardi; c'est-à-dire que, si on

l'efTarouchait, il se rejetterait vers la droite. » Un mot d'ordre courut : éviter les démarches hâtives, rassurer le Prince à force de modestie; après tout, la réaction n'avait pas été vaincue par la résistance du peuple et il était sage de ne pas abuser d'un succès qu'on devait au hasard bien plus qu'à ses propres forces. Aux élections, on écarta les candidats compromettants. Von Unruh, Rodbertus, Schultze-Delitzsch, qui n'étaient certes pas des démagogues, mais dont le nom rappelait les souvenirs de 18 i8, s'effacèrent; les programmes, très anodins, ne réclamaient que l'abolition des abus les plus scandaleux.

Malgré l'intervention désespérée des fonctionnaires, qui trahissaient le nouveau ministère, un sixième à peine des députés de l'ancienne droite fut réélu; elle tombait de 224 voix à 40; les libéraux étaient plus de 200 (novembre 1858).

Cette victoire trop éclatante, bien qu'elle ne fût qu'une approbation des premières mesures de son gouvernement, inquiéta Guillaume. Il avait peur d'être entraîné plus loin qu'il ne l'entendait et il était froissé de l'emportement des amitiés qui s'offraient à lui. Il prétait aux libéraux des calculs machiavéliques ; ses paroles, ses actes trahirent plus que jamais le dessein de repousser toute compromission suspecte.

Les ministres, très pâles, mais qui comprenaient cependant la nécessité d'offrir quelques satisfactions à la majorité, n'avaient aucune autorité sur lui. Il n'était pas facile à manier, Bismarck en fit l'expérience; ils étaient paralysés par le respect, assez divisés entre eux; Auerswald, plus tard Schwerin, qui prit le ministère de l'Intérieur au mois de juillet 1859, étaient affaiblis par la présence dans le conseil de quelques survivants du régime de Manteuffel, Simons, von der-Heydt, par la sourde résistance aussi du cabinet militaire. Ils décoraient leur faiblesse du nom de magnanimité et se glorifiaient de ne pas substituer un gouvernement de parti à un gouvernement de parti. Ils laissaient en place les fonctionnaires les plus détestés; le président de la province du Rhin, Kleist-Retzow, le président du gouvernement de Minden, Peters, ne furent mis en disponibilité qu'à la fin de 1858, et pourtant le Régent avait eu l'occasion de les voir à l'œuvre. Très vite, la droite féodale reprit courage. Embusquée dans la Chambre Haute, elle y disposait d'une majorité éprouvée; quand le ministère avait, après d'interminables négociations, obtenu du Prince quelque concession que la majorité sollicitait avec impatience, les seigneurs l'écartaient d'un vote dédaigneux; ils repoussaient ainsi la péréquation de l'impôt foncier, depuis si long-

EMriRE ALLEMAND. 16

ta LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

lemps promise, et maintenaient la scandaleuse exemption dont jouissaient les nobles; ils écartaient une loi sur le mariage civil, très insulïisante, mais qui eût au moins limité l'autorité de l'Église.

Les libéraux, au bout de quelques mois, se plaignirent, d'abord doucement, puis avec plus de vivacité. Dans les provinces, en particulier, leur situation était très pénible ; les sous-préfets, plus arrogants que jamais : « Depuis le départ de M. de Manteuffel, disait l'un d'eux, je ne lis plus les dépêches des ministres ; que m'importe l'opinion de ces gens-là ! » Le président du conseil, lïohenzollern, avouait que ses agents ne lui obéissaient pas et se reconnaissait hors d'état d'empêcher les abus d'autorité les plus étranges. Encore en 1860, un sous-préfet faisait enlever de nuit, dans sa chambre, un individu parfaitement respectable, mais qui lui avait refusé de régulariser une ancienne liaison; il le gardait huit jours prisonnier, lui faisait balayer les rues avec les condamnés de droit commun : le pauvre diable n'osa pas porter plainte, de peur de s'attirer de nouveaux ennuis. Les ministres, gourmandes, houspillés par leurs amis, obtinrent du Régent quelques concessions insignifiantes ; il leur sut mauvais gré de leur importunité. Les conservateurs jugèrent le moment favorable pour rentrer en scène. Le projet de réforme militaire leur en fournit une excellente occasion.

L'armée prussienne avait été organisée par la loi du 3 septembre 1814, complétée par une série d'instructions publiées de 1815 à 1825. Elle établissait en principe le service universel ; les jeunes gens qui avaient une certaine instruction et qui disposaient de ressources suffisantes pour s'équiper et s'entretenir à leurs frais, étaient mis en congé après un an de service et incorporés avec leur classe dans la landwehr, où les meilleurs d'entre eux recevaient le grade d'officier. Après trois ans de px^ésence au corps, le soldat était renvoyé dans ses foyors ; il faisait alors partie de la réserve pendant deux ans, puis de la landwehr du premier ban pendant sept ans, et pendant sept ans encore de la landwehr du second ban. Les jeunes gens valides qui n'étaient pas incorporés dans la ligne ou dans la landwehr et les hommes de dix-sept à cinquante ans faisaient partie du Landsturm. L'armée permanente était forte de 133.000 hommes, ce qui donnait un effectif réel de 110.000 hommes environ. Il était impossible qu'elle fût ainsi, à elle seule, comme l'avait ordonné la loi^ « la grande école de la nation pour la guerre », et elle ne suffisait pas à assurer la défense du pays ; aussi lui avait-on étroitement associé le premier ban de la landwehr. Au moment de la mobilisation, un régiment de ligne et un régiment de landwehr formaient une brigade ; le premier ban de la

L'AVÈNEMENT DE BISMARCK AU MINISTÈRE £i3

landwehr se composait d'hommes de vingt-six à trente-deux ans avec un effectif d'environ lôO.OOO hommes.

Ce système avait l'avantage de ménager les finances et de n'imposer qu'un minimum de charges à un pays qui, à la suite des exactions napoléoniennes et des suprêmes efforts de 1813, était à bout de souffle. Il répondait d'ailleurs admirablement aux tendances morales et intellectuelles d'une génération idéaliste, qui avait grandi à l'école de Kant et de Fichte et qui avait subi l'influence de la Révolution française. Scharnhorst, Boyen, Gneisenau, Grolmann, étaient de véritables apôtres du patriotisme ; ils croyaient que la justice et le droit finissent toujours par l'emporter et qu'un peuple qui défend son indépendance, est invincible ; ils ne dédaignaient pas sans doute les qualités professionnelles, mais ils attachaient plus de prix aux vertus sociales ; l'armée, telle qu'ils l'avaient conçue, devait bien être vraiment le peuple en armes, et la loi de 1815 a été un admirable facteur d'éducation nationale, précisément parce qu'elle n'imposait aux citoyens que des servitudes raisonnables.

Leurs adversaires les traitaient d'illuminés; ils niaient que l'esprit civique suffît à remplacer le séjour prolongé à la caserne et ils rappelaient que les insurrections populaires font en général assez pauvre mine en face de régiments exercés. Us avaient l'oreille de Frédéric- Guillaume III que les nécessités budgétaires avaient seules décidé à accepter le projet de Boyen et qui, à la fois pour des considérations techniques et des raisons politiques, n'aimait pas la landwehr, dans laquelle il voyait une sorte de garde nationale prête pour toutes les émeutes. Il chercha à la fondre plus complètement avec l'armée active et ce fut le prétexte de la retraite de Boyen (1819); mais le moment n'était pas favorable à des changements radicaux ; les dispositions essentielles de la loi de 1814 furent conservées. Elle était populaire : les guerres de Tlndépendance ont leur légende en Prusse comme la Révolution en B'rance, et la masse était toujours persuadée que Napoléon avait été vaincu par les volontaires. Par réaction contre ces exagérations, les écrivains militaires tiraient de l'étude des dernières campagnes des conclusions opposées : les troupes françaises de 1813ne valaient pas grand'chose, et cependant lavictoire avait été chèrement payée; les pertes de la landwehr avaient été beaucoup plus élevées que celles de la ligne, et ses hésitations avaient plusieurs fois compromis la victoire.

A mesure que s'éteignait la génération des amis et des disciples directs de Scharnhorst, les officiers devenaient plus nombreux qui réclamaient une armée plus entraînée, plus jeune, plus uni-

244 LA FONDATION DE L'EMPIRi: ALLEMAND

forme, où les éléments militaires proprement dits tiendraient une place prépondérante. Leurs plaintes étaient d'autant plus vives que depuis 1814 la loi avait été appliquée sans vigueur. Pour des raisons d'économie, on avait expérimenté en 1833 et introduit définitivement en fait depuis 1837 le service de deux ans; il est vrai qu'on gardait trois mois à la caserne les «recrues de la landwehr », mais ces conscrits de passage oubliaient vite l'instruction rudimentaire qu'ils avaient reçue. De plus, tandis que la population augmentait rapidement, le contingent annuel demeurait à peu près stationnaire ; en 1860, pour une population de 18 millions d'habitants, le chiffre des hommes appelés sous les drapeaux n'était que de 40.000, c'est-à-dire qu'au moins un tiers des jeunes gens valides passait dans la landwehr sans préparation sérieuse.

Une longue période de paix avait produit de plus un certain relâchement. Frédéric-Guillaume IV connaissait mal l'armée et s'y intéressait peu ; la politique là aussi avait accompli son œuvre néfaste. Par camaraderie, par faiblesse, on maintenait dans les cadres des généraux usés qui n'avaient jamais eu d'autre mérite que leur haine contre la Révolution. On ne désignait les chefs de corps que sous le nom de cadavres ambulants, et on sentait d'autant moins l'utilité de les remplacer que leurs subordonnés n'étaient guère plus valides. Pour l'avancement on tenait moins compte du mérite que des opinions. Les habitudes de soupçon et d'espionnage qui s'étaient introduites dans les régiments ruinaient l'esprit de corps : on écartait les bourgeois; l'armée tendait à n'être plus que la forteresse des hobereaux, et elle n'avait ainsi ni la trempe des troupes professionnelles ni la valeur morale des milices armées pour la défense du sol.

Elle était si peu nombreuse, qu'à la moindre alerte, on était obligé de recourir à la landwehr ; ces appels troublaient profondément la vie sociale et causaient dans le pays un mécontentement universel. En 1853, dans une compagnie de 250 hommes, il y avait 242 pères de famille; beaucoup laissaient les leurs dans la gêne, et, quand ils revenaient, ils ne retrouvaient pas toujours leurs places. Il était évidemment injuste d'imposer des sacrifices aussi durs à des hommes relativement âgés, alors que beaucoup de jeunes gens échappaient à tout service. Les officiers de réserve étaient souvent médiocres, et comme, au moment de la mobilisation, chaque régiment de ligne était rattaché à u n régiment de landwehr, l'armée entière était alourdie et affaiblie.

U convient de ne pas exagérer ces critiques, et il fallait bien que Guillaume lui-même ne doutât pas de la solidité de ses troupes puis-

qu'il était parfaitement résolu à accepter la guerre avec l'Autriche en 1850 ou avec la France en 1859. La cavalerie avait fait de très remarquables progrès depuis vingt ans, et le développement de l'élevage assurait largement le service de la remonte ; le fusil à aiguille que Dreysc avait inventé dès 1824, avait fait ses preuves dans les campagnes de 1849, et, depuis 1855, tous les régiments en étaient pourvus ; les ofiîciers d'état-major recevaient une instruction excellente, les manœuvres étaient fréquentes et sérieuses. La sécurité nationale ne courait donc aucun risque, mais l'armée n'avait peutêtre plus les qualités de souplesse et de mobilité qu'exige une politique d'offensive, et les officiers de carrière, presque tous réactionnaires, craignaient de ne pas trouver en elle une soumission assez joyeuse dans une heure de crise politique. Au moment de la mobilisation de 1850, quelques actes d'indiscipline s'étaient produits, isolés, sans gravité : on en avait exagéré l'importance ; on rappelait avec insistance certains incidents ridicules ; dans quelques villes, les hommes n'avaient pas pu être équipés aussitôt et ils avaient fait l'exercice en pantoufles, en casquettes et en chapeaux haute-forme ; pendant l'expédition contre les insurgés de Bade, les marches avaient été lentes et les pertes très élevées. La mobilisation de 1859 prouva que les abus tendaient plutôt à augmenter, et les partisans d'une réforme militaire en prirent texte pour renouveler leurs doléances. Parmi les officiers, le besoin d'une réorganisation était universellement ressenti, et, au milieu des plans qui se croisaient, il est très difficile de distinguer la part qui revient aux principaux auteurs de la réforme et d'attribuer à chacun d'eux sa légitime part de gloire. Mais, quelque rôle qu'aient joué, dans les discussions préalables, Clausewilz, Voigts-Rheetz, Hartmann ou Alvensleben, l'opinion publique ne s'est pas trompée quand elle a vu dans la réorganisation militaire avant tout l'œuvre personnelle du Régent. Non seulement il en a vraiment suscité la pensée et il en a poursuivi l'exécution avec une rare constance ; mais c'est bien lui qui en a définitivement arrêté les lignes essentielles. En 1827, il signalait les inconvénients de la loi de 1814 ; il revenait à la charge en 1832 après les affaires de Belgique. Dès ce moment, sa pensée était parfaitement arrêtée et elle ne varia que sur des détails secondaires : il fallait rompre définitivement avec le système des milices, renforcer l'armée active dans ses effectifs et son instruction, et lui incorporer une partie de la landwehr. Excellent officier supérieur, très versé dans les détails du service et leur attribuant volontiers une importance exclusive, il n'avait pas beaucoup d'imagination et ne croyait guère aux forces

2it LA FONDATION Dt: L'EMPIRE ALLEMAND

morales: Tidéai de Scharnhoi'^t et île Koyen lui semblait puéril. « Il suffit d*iia an pour faire un fantassin, lui disait un jour Grolmann. — Comment un an ! lui répondit le Prince ; il ne faut pas plus de trois mois; mais pour faire un soldat, il faut au moins trois ans. »

Frédéric Guillaume IV partageait son opininon, mais il ne voyait aucun inconvénient h. ajourner la question parce qu'il était bien résolu à éviter toute guerre et qu'il ne voulait à aucun prix engager des dépenses qui l'auraient mis dans l'obligation de convoquer les députés de la nation. Lambin et hésitant, sans contester les critiques de son frère dont il reconnaissait la compétence supérieure, il n'essaya pas le nurins du monde de ren>édier aux abus, qu'aggrava rapidement le service de deux ans. Il avait appelé au ministère Boyen, et lorsque le prince Guillaume s'ouvrit à celui-ci de ses projets, le vétéran des giœrres de l'Indépendance les repoussa avec une véritable indignation.

Sous le ministère de Manteufifel, quelques améliorations de détail ne satisfirent pas le Prince; même le rétablissement du service de trois ans en 1856 ne fut à ses yeux qu'un palliatif insuffisant, et son impatience était telle que, bien qu'il se fût fait une loi de ne rien entreprendre de grave tant qu'il gouvernerait par délégation de son frère, il profita de l'occasion que lui offrit un mémoire du lieutenantcolonel Glausewits (1858) pour remettre aussitôt la question sur le tapis. Il repoussa le retour au 'service de deux ans et la diminution de l'effectif de paix des bataillons; mais il se rallia aussitôt à la pensée d'iflBcorporer désormais le contigent entier, ce qui permettrait, pour peu qu'on prolongeât le service de la réserve, de disjoindre l'armée de ligne et la landwehr. Au mois de juin de 1858, il s'entretint de ses intentions avec le général Roon, qu'il connaissait depuis la campagne de Bade en 1849 et qui renchérit sur ses idées : « Au point de vue militaire et politique, disait-il, la landwehr était si corrompue, qu'elle n'était qu'un danger et que mieux valait la supprimer. » Dans ce but, il proposa un plan très compliqué, fort dangereux, et qui devait être définitivement écarté. Roon a eu le mérite d'exécuter la réforme, mais son amour-propre, qui était grand, s'est beaucoup exagéré la part qu'il avait eue dans la préparation. Son mémoire fut envoyé au ministre de la guerre Bonjn, et une commission fut chargée de l'examiner. Le général de Voigts-Rheetz, qui passait avec raison pour un des officiers les plus distingués de l'armée, et le lieutenantcrtonel Hartmann repoussèrent le projet de Roon ; mais, comme Qausewitz, ils insistèrent sur la nécessité d'incorporer le contingent entier (63.000 hommes au lieu des 38.000 qui recevaient l'instruction mili-

L'AVENEMENT DE BISxMÂRGK AU MINISTERE 247

taire), et proposèrent de rattacher étroitemement à l'armée active les trois premières classes de la landwchr, tandis que les quatre dernières classes ne seraient appelées que pour la défense des frontières. Leurs propositions ne plurent guère au Régent, mais il profita de la mobilisation de 1859 pour entrer dans la voie de l'application. Après les préliminaires de Villafranca il ramena à leur effectif de paix les 36 régiments d'infanterie qui avaient été mobilisés, mais il maintint à côté d'eux 36 nouveaux régiments qui furent composés des plus jeunes classes de la landwehr, des réservistes et de quelques troupes de la ligne; il créa de même dix nouveaux régiments de cavalerie.

La réforme était introduite avant qu'on en eût arrêté les principes. Une grande commission militaire, présidée par Wrangel, finit par accepter les projets de Glausewits et de Voigts-llheetz, modifiés sur plusieurs points essentiels par le Régent. Le contingent annuel était porté à 63.000 hommes; les trois plus jeunes classes de la landwehr étaient rattachées à l'armée active; le nombre des cadres des bataillons était doublé et les nouveaux régiments de réserve étaient assimilés aux régiments réguliers; le service actif demeurait fixé à trois ans pour l'infanterie et était porté à quatre pour la cavalerie. — Le ministre de la guerre qui prévoyait l'opposition de la Diète, demandait quelques adoucissements : mais Alvensleben, adjudant général, et Edwin deManteuffel, qui avaient l'oreille du roi, déclarèrent toute discussion inutile. Il est incontestable que le projet tel qu'il fut réalisé appartient en propre à Guillaume, qui, après avoir un des premiers signale l'urgence d'une réorganisation militaire, avait suscité les principaux projets et les avait modifiés dans leurs dispositions essentielles, de manière à créer une armée qui répondît à son idéal personnel.

Il s'efforça de ramener Bonin, pour qui il avait une vieille et réelle affection ; mais ils étaient séparés par une question de principe. Le ministre accusait les conseillers du Prince de vouloir séparer « l'armée du pays » ; du moment où elle deviendrait indifférente au peuple — et comment s'intéresserait-il à des régiments de prétorieng?

— « la Prusse aurait perdu les conditions nécessaires de son existence ». Assez négligent de nature, peu désireux de compromettre une popularité dont il était vain, il invoquait des raisons d'économie et de tactique parlementaire qui irritaient le Régent : « Dans une monarchie comme la nôtre, écrivait celui-ci, le 24 novembre 1859, le point de vue militaire ne doit pas être rétréci par des considérations économiques et financières ; car c'est sur notre force militaire que repose la situation européenne de l'État dont ensuite tout dépend. »

— Les Hohenzollern n'ont jamais admis que leurs pouvoirs de chefs

militaires fussent limités : « L organisation de l'armée et le système de défense du pays, disait Frédéric-Guillaume IV le 9 mars 1851, relèvent exclusivement de la couronne, ce droit lui a été expressément reconnu par la Constitution et je n'ai pas la moindre intention de me le laisser contester. » Les idées de Guillaume sur ce point étaient plus absolues encore : il était le chef unique du pouvoir exécutif, il avait le devoir de garantir la défense du royaume, il devait donc être libre d'en assurer les moyens ; il remplaça Bonin par Roon (5 déc. 1859), qui présenta à la Chambre le projet de réforme militaire (10 février 1860).

Si les libéraux avaient été bien inspirés, ils l'auraient accepté sans récriminations, et il est probable qu'ils s'y seraient résignés s'ils avaient été exactement renseignés sur la situation. Sortis d'un suffrage restreint, sans autre appui qu'une bourgeoisie dont l'éducation était très incomplète et dont le courage avait été très ébranlé par les luttes récentes, leurs forces étaient médiocres et, comme l'avenir le montra, leurs âmes mêmes étaient mal trempées pour les résolutions hardies. Dans ces conditions, mieux eût valu certainement ne pas engager le combat sur un terrain particulièrement épineux et ne pas opposer au Régent une résistance qu'il devait fatalement prendre pour une offense personnelle. Des tacticiens plus expérimentés et plus adroits auraient saisi l'occasion pour prouver hautement leur loyalisme, et en méritant la reconnaissance du Prince, ils l'auraient définitivement engagé dans la voie du libéralisme où il ne s'aventurait encore qu'avec une trop visible hésitation. Lorsque cependant certains historiens reprochent à la gauche de s'être laissé dominer par des raisons de puéril amour-propre ou d'avoir manqué de patriotisme, ils faussent grossièrement les faits. La vérité est que les droits essentiels du Parlement se trouvaient en jeu et qu'il s'agissait de savoir si la Prusse était vraiment une monarchie constitutionnelle, — et, quant au manque de patriotisme, sans parler de ce qu'a de ridicule une semblable accusation adressée à des hommes tels que Forckenbeck, von Unruh et même Sybel, ce fut au contraire l'ardeur môme de leur passion nationale qui poussa la plupart d'entre eux à combattre les projets de Roon.

Sous le coup de l'émotion provoquée par la guerre d'Italie, beaucoup de libéraux jugeaient le moment venu de reprendre l'œuvre si maladroitement abandonnée par Frédéric-Guillaume IV, et, sans parler, comme en 1848, de fondre la Prusse dans l'Allemagne, ils ne voulaient pas du moins accentuer encore les traits qui rendaient odieuse à ses voisins la monarchie des HohenzoUern. Qu'une réforme

militaire fûtnécessaire, ils l'admettaient sans difficulté et ils n'auraient pas reculé devant les plus lourds sacrifices, si seulement ils avaient eu pour but de développer les institutions de Scharnhorst et de Boyen : mais au contraire, on les supprimait. Les apologistes de Roon affîr-^ ment que l'armée, grâce à lui, est devenue plus solide, plus alerte,, quelquefois môme, qu'elle coûte relativement moins cher; aucun n'a eu l'idée de soutenir qu'il a créé une armée populaire. Roon ne dissimule pas dans ses M é moules qu'il voulait fortifier le pouvoir, le rendre plus indépendant de l'opinion, et Guillaume lui-même ne s'inspirait pas de considérations purement techniques ; il voulait des régiments qui fussent bien dans ses mains, qu'il fût libre de lancer à l'heure qu'il lui plairait sur l'ennemi qu'il leur désignerait. La gauche s'alarmait d'autant plus de ces tendances qu'elle connaissait le faible du Régent pour la noblesse. Celle-ci avait toujours été maîtresse de la diplomatie; Manteuffel lui avait subordonné l'administration; les grades d'officiers lui avaient été jusqu'alors presque exclusivement réservés ; allait-on encore fortifier sa situation en diminuant le rôle de la landwehr et en favorisant la formation d'une armée prétorienne, dont les souverains seraient à la fois les chefs et les prisonniers? C'est alors que la Prusse serait vraiment le paradis des Junker. — Idéal vraiment séduisant à offrir aux Allemands de l'Ouest et du Sud !

L'armée nouvelle suffirait-elle d'ailleurs à assurer la défense du pays dans le cas d'une guerre sérieuse? — Le ministre l'affirmait, mais Forckenbeck, très laborieux, très intelligent, et qui avait étudié la question sous toutes ses faces, le contestait, et l'événement ne lui donna pas tort, puisqu'en I8ô6 et en 1870 il fallut faire appel à la landwehr. — N'eût-il pas été plus sage dès lors de chercher à améliorer celle-ci au lieu de consacrer toutes les ressources du pays à maintenir pendant trois ans sous les drapeaux l'effectif complet des régiments de ligne? Personne n'ignorait que la plupart des officiers admettaient que deux ans de service suffisaient; à quoi bon imposer au pays une dépense inutile?. — On voulait une armée de parade, qui permettrait de distribuer aux Junker des sinécures, et les bourgeois, comme d'habitude, solderaient l'addition. — Ces raisons excellentes tiraient une force nouvelle de l'état d'esprit des députés qui" commençaient à se lasser d'une sagesse qui attendait toujours sa récompense. Vincke, le chef de la majorité depuis que le comte Schwerin avait été appelé au ministère, était un orateur très remarquable; il avait de la verve, du bon sens et du courage, mais il manquait vraiment un peu de souplesse et de moelleux; il menait sesi

■Î80 LA FONDATION DE LTvMlURK ALLEMAND

hommes h la baguette, et plus d'an commençait à regimber sous le joug. — « Toat tient ici pai* un M de laine, écrivait Forckonbeck dès ie mois de janvier 1859^ le ministère avec le Régent, les ministres •entre eux, les ministres et la majorité libérale. »

La session de 1860 fut complètement perdue, par la faute surtout •de Schwcrin, qui ne sut ni obtenir du Prince les concessions de détail qui eussent apaisé l'opinion ni éclairer ses amis sur les périls de la situation- On finit paj» se mettre d'accord sur une équivoque : la loi militaire, qui n'avait aucune chance d'être votée, fut retirée, et la Chambre accorda un crédit de 9 millions de thalers pour l'culreitien des nouvelles unités tactiques jusqu'au ["juillet 1861.

La Chambre avait cru sauvegarder ainsi son droit et réserver l'avenir, mais elle n'avait obtenu des ministres que des déclarations vagues, et son indécision était de nature à encourager les adversaires •du régime parlementaire. Le Régent, en clôturant la session (23 mai 1860), exprima son amer regret « de retards qui pourraient n'être pas sans inconvénients, si vous ne m'aviez accordé les moyens par îesquels j'assurerai^ le développement des forces du pays. Je vous remercie, ajoutart-il, de l'unanimité de votre vote; elle me prouve que la nécessité d'une réforme militaire a été enfin comprise et que la question qu'il est absolument indispensable dérégler sera résolue dans le plus bref délai. » — Il gardait ses positions et il était en effet puéril •de lui accorder les fonds nécessaires pour former les nouveaux bataillons, si l'on n'était pas résigné à le suivre jusqu'au bout. Le ministre termina rapidement l'organisation des régiments supplémentaires •et le roi* leur distribua leurs drapeaux dans une revue solennelle .

L'attitude de la majorité s'explique — sans se justifier — parce ■qu'elle ne niait pas qu'il fût utile de relever le contingent annuel et par eonséquent d'augmenter le nombre des unités tactiques. Seulement, elle exigeait en retour la réduction du service à deux ans et le maintien intégral dans sa situation antérieure de la landwehr que Roon reléguait dans une pénombre peu glorieuse. En dehors même des considérations techniques qui éloignaient le roi de toute transaction, la Diète soulevait ainsi une question de principe qui rendit la lutte sans issue. Elle partait du principe anglais : qui tient la bourse, est maître de l'autorité, et elle entendait faire acheter le vote des

1. Le texte primitif portait, au lieu de Jd mon gouvernement; et, au lieu de <assurerai, pourra assurer. Le Régent avait tenu à indiquer son action directe et sa résolution bien arrêtée d^agir. "

2. Je rappelle que le Régent devint Roi par la mort de son fi'ère, Frédéric- Ouillauine IV, dans la nuit du 1" au 2 janvier 1861.

L'AVÈNEMENT i>E BISMARCK AU MINISTERE 251

crédits par diverses concessions. Son triomphe eût impliqué une véritable transformation constitutionnelle : à la place d'une monarchie militaire, contrôlée, mais non limitée par une assemblée élue, on aurait eu une royauté parlementaire, dirigée par les représentants de la nation. La gauche était certes parfaitement dans son droit et même dans la logique en essayant de fixer et d'étendre ses attributions. Elle se trompait seulement sur ses forces. Le peuple, dont elle ne sortait pas directement, ne s'intéressait guère h des luttes théoriques dont il n'apercevait pas la portée, d'autant plus que l'opposition n'avouait pas ses arrière-pensées et se les dissimulait à ellemême. EUle n'avait d'autre chance de succès que la faiblesse du gouvernement et il était peu adroit de provoquer le roi justement sur le point où il était le plus convaincu de son droit et le plus rebelle à toute idée de transaction.

Elle avait le vague sentiment de son imprudence, et, en 1861, elle vota de nouveau les crédits « temporairement )> pour une nouvelle année. Chaque mois qui s'écoulait rendait plus difficile et plus blessante pour le roi toute tentative de retour en arrière.

Quelques députés se lassaient de cette politique d'atermoiements. Les plus résolus se groupèrent autour de Waldeck, de Schulzc- Delitzsch et de Forckenbeck, et décidèrent d'adopter une attitude nettement libérale, « sans se laisser arrêter par des considérations d'aucune nature (mars 1861)». On les appelaà ce moment lesJeunes- Lithuaniens : ils se recrutèrent surtout parmi les représentants de la Prusse Orientale et des provinces rhénanes. Comme ils comptaient dans leurs rangs des hommes très distingués, Hoverbeck, Virchow, von Unruh, Mommsen, comme de plus ils avaient pour eux une grande partie de la bourgeoisie éclairée, lasse de cet éternel piétinement sur place et aussi peu satisfaite de la politique extérieure du gouvernement que de ses ménagements pour les féodaux, ils exercèrent bientôt à la Chambre et au dehors une assez grande influence.

Plus les expériences suscitées dans le pays par l'ère nouvelle avaient été excessives, et plus amères étaient les déceptions qui avaient suivi. Dans plusieurs États voisins, le Nassau, la Hesse- Darmstadt, l'opinion arrachait aux souverains des concessions sérieuses. — La Prusse resterait-elle seule fermée à l'esprit nouveau, et était-ce là le moyen de gagner la sympathie de l'Allemagne? Étaitil indispensable de saigner à blanc le pays pour entretenir des régiments qui, avec de pareils chefs, ne serviraient jamais à rien ? C'était toujours la même antienne : on ne réunissait à grand fracas une armée que comme pour rendre les capitulations plus honteuses, car

personne à la Chambre ne doutait plus que Schleinitz et le roi, par faiblesse, et les Junker, par trahison, finiraient toujours par accepter en dernière analyse les ordres de Vienne.

A mesure que l'opinion se montrait plus impatiente, le roi devenait nerveux et se demandait avec angoisse s'il n'avait pas commis une imprudence coupable en se rapprochant des libéraux. Les conservateurs guettaient ses remords et lui peignaient sous un jour très alarmant les intentions de la gauche ; ils avaient maintenant un auxiliaire précieux dans le général de Roon. Albert-Théodore de Roon (1803-1879) était un officier consciencieux et appliqué, qui avait été professeur du prince Frédéric-Charles, le fils du prince Charles, le plus jeune fils de Frédéric-Guillaume III, et avait publié depuis des travaux géographiques honorables. On a souvent surfait sa valeur, et ses talents ne dépassaient pas une moyenne très distinguée, mais ses services furent éminents parce qu'il fut mis à la place qui lui convenait. Soutenu par le chef du cabinet militaire, Edwin de Manteuffel S qui partageait avec lui la confiance du souverain et qui, s'il n'était pas toujours exempt de vanité personnelle et d'esprit d'intrigue, joignait à un très vif dévouement personnel pour son maître un ardent patriotisme prussien, aidé par des collaborateurs éminents, tels que l'inspecteur général von Peucker et le général von Ilartroll qui fut son plus fidèle et son plus actif auxiliaire, il transforma les établissements d'instruction militaire, réorganisa l'académie de guerre et prépara ainsi un corps d'officiers homogène, qui fournit au chef d'état-major le personnel dont il avait besoin, à la fois capable d'initiative et uni par son éducation et ses habitudes d'esprit ; il étudia avec Moltke le plan de mobilisation et il hâta le rassemblement des troupes en plaçant dans les commandements généraux le centre des opérations préparatoires; comme Moltke aussi, il fut un des premiers à comprendre l'importance des voies ferrées et il fut par là un des organisateurs de la guerre moderne. Il aida le roi à rajeunir les cadres, à renforcer l'esprit de corps et à développer l'entrain et la solidité des régiments. Travailleur obstiné, dur pour les autres comme pour lui-même, susceptible et vaniteux, il mania sans pitié cette implacable discipline prussienne qui courbe sous son niveau les fronts les plus rebelles.

* Edwin de Manteufïel (1807-1885), chef du cabinet militaire du roi 18S7, commande l'armée prussienne dans le Schleswig 1865, chasse Gablenz du Holstoin et succède à Vogel de Falckenstein 1866. Pendant la guerre de 1870, il est opposé à Faidherbe, puis conduit l'armée du Sud au secours de Werder contre Bourbaki. Commande l'armée d'occupation en France. Gouverneur d'Alsace-Lorraine 1879-

L'AVÈNEMliNT DE BISMARCK AU MINISTÈRE 253

Nul n'était moins fait pour manier une Assemblée. Ses allures sévères et tristes, sa démarche saccadée, sa parole impérieuse et sèche,son regard provocant donnaient l'impression d'un contradicteur hargneux et grincheux ; il était toujours prêt à payer de sa personne, c'est-à-dire qu'il traitait toutes les affaires comme des questions d'honneur, ce qui ne rend pas les transactions commodes. Gomme son instruction était étroite et qu'il manquait de littérature, il était incapable d'entrer dans les raisons de ses adversaires et il n'attribuait leur opposition qu'aux calculs les plus mesquins.

Son orthodoxie rigide ne voyait dans l'homme que corruption, dans le monde qu'un lieu de souffrances et d'épreuves, et dans ce combat qu'est la vie, il n'estimait que la bravoure et ne croyait qu'à la force. — « Si j'ai bien lu l'histoire, disait-il, son principal caractère est la lutte pour la puissance et l'extension de la puissance. » L'État avait donc pour mission essentielle de développer ses moyens de combat et d'écarter sans merci les niais ou les traîtres qui lui en refusaient la possibilité : encore en 1878, il disait que le « seul espoir de rendre la santé au corps social était d'enlever au bistouri les excroissances malsaines » ; il y avait du Joseph de Maistre, avec moins d'envergure et de frénésie, dans ce luthérien fervent qui avait rétréci la doctrine du maître et n'était plus qu'un saint de Cromwell.

Entré par obéissance dans un ministère libéral, il déclina toute responsabilité dans la politique générale du cabinet, s'isola dans ses bureaux. Cette réserve lui pesa vite : il avait des passions impérieuses, qu'il dominaitd'habitudepar un effort de volonté; quand elles faisaient brusquement explosion, il se justifiait en se disant qu'il obéissait à sa conscience. Avait-il le droit d'assister inactif à des intrigues qui menaçaient de ruiner la monarchie? Il avait pour son maître un attachement féodal : « Que des députés osassent discuter ses ordres, que des ministres surtout lui marchandassent leur concours, c'était une infamie et une impiété. Il ne cacha pas longtemps son opinion, réveilla l'orgueil dynastique du roi, le supplia de sortir «du cloaque constitutionnel »; — « Je mé sens blessé profondément dans mes sentiments les plus intimes, lui écrivait-il, et mon cœur de soldat prussien ne saurait supporter la pensée que mon Seigneur et mon Souverain place une volonté étrangère au-dessus de la sienne. » Il lui faisait un cours de droit politique que Gerlach et Stahl n'auraient pas désavoué : « La Constitution n'est pas un contrat qui crée aux deux parties des droits égaux ; elle a été octroyée par le roi, et il ne saurait oublier qu'il n'est pas lié par elle comme par un traité qui lui imposerait des obligations fermes, mais par sa propre volonté, et que ses engagements dépen-

ÎTii LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

dent ainsi de sa libre dénision : « Vaus êtes le seul maître, vous ne devez soufîrir aucune contrainte. »

Naturellement, la question de la réfonDC militaire revenait sans cesse dans les lettres et les conversations du ministre. D'accord avec Manteiiffel, il repoussait les plus inditïerentes concessions, suggérait tovjonrs de nouvelles CKigences : création de régiments de cavalerie, constructions de casernes, augmentation de la garde. Peu à peu la question politique passait au premier plan, et il serait sans doute injuste de dire que Roon et les féodaux, toujours très puissants à la cour, se soudaient moins des intérêts de l'armée que de la victoire de leur parti, mais ils mettaient une complaisance évidente à confondre la cause de la défense nationale avec leur propre domination.

Depuis la mort de son frère, Guillaume se sentait plus près de Dieu, plus sûr de ses résolutions, renonçait à la mascarade libérale à laquelle il avait paru se prêter un moment. A Kœnigsbcrg, où il était allé prendre de sa propre main la couronne sur la table du Seigneur pour se la mettre sur la tête (18 oct. 1861), il promit, du bout des lèvres, de maintenir la constitution : puis, abondamment, il parla du droit intangible de la Dynastie, supérieur à tout ce qui est humain ; il rappela à l'armée qu'elle avait le devoir de défendre son souverain contre tous ses ennemis, de quelque côté qu'ils vinssent; il adressa à la Diète une harangue pincée et sèche comme une réprimande. 11 était manifeste qu'il ne conservait plus rien des sympathies qu'on lui avait assez gratuitement prêtées pour la gauche.

Comme la majorité des ministres persistait à ne vouloir gouverner qu'av-ec le concours de la Diète, Roon, avec colère, flétrissait ces séides des radicaux : — ils se vantaient de leur popularité, mais ils avaient pour eux les voix les plus tapageuses, non les plus autorisées ; leurs théories, qui, bien qu'ils s'en défendissent, aboutissaient à la souveraineté populaire, étaient à la rigueur conciliables avec une pseudoiiM)aarchie telle que les monarchies de la Belgique, de l'Angleterre ou de la France sous Louis-Philippe, non avec la saine et véritable royauté prussienne par la grâce de Dieu. Le moment était venu de briser les chaînes de i'aigVe et d'en finir avec une expérience déjà trop prolongée. Malheur à qui joue avec le diable. Si l'on se hâtait,, il n'y avait aucune résistance sérieuse à redouter, et d'ailleurs qu'importait? Du bain de sang d'une révolution, la Prusse peut se relever fortifiée ; dans le cloaque révolutionnaire, elle pourrira sans espoir de salut

Oiioi qu'il en dît, la partie était grosse à jouer et les candidats au mi<fiië4,ère n'étaient pas nomabreux; mais Roon en avait un, c'était Bis-

marck, qu'il avait rencontré pour la première fois en 1835, à Zimmershausen, chez les Blankenbourg, ses parents, et avec lequel il était, depuis lors resté en relations assez suivies. — Comment expliquer la. confiance qu'inspirait au conservateur méthodique et pointilleux le casse-cou qui se souciait aussi peu des traditions que des droits acquis? — Sans doute, le Général n'avait pas encore complètement, mesuré la distance qui le séparait de son protégé; il avait été d'autant plus charmé par ses qualités de" verve et d'audace qu'elles lui manquaieiitt à lui-même; il connaissait l'ardeur de son chauvinisme; ils appartenaient enfin au même cercle social et religieux, et Roon crut trouver là une garantie suffisante.

Bismarck se lassait de donner des consultations que personnen'écoutait. Il n'avait aucune raison de se déplaire à Pétersbourg, mais il jugeait qu'il n'avait plus grand'chose à y gagner; il avait dépassé quarante-cinq ans, et, bien que son tempérament vigoureux fût sorti à peu près intact des longues et sérieuses maladies qu'il venait de traverser, ces crises étaient une indication : pour accomplir l'œuvre^ qu'il méditait, il ne devait pas attendre que la vieillesse affaiblît ses facultés et glaçât son cœur. Dep-uis de longues années il rôdait, autour du pouvoir et se morfondait à attendre cette autorité suprême que, plusieurs fois déjà, il avait cru saisir et que ses souverains hésitaient toujours à confiera son effrayant génie. Il sentait l'heure favorable et l'occasion propice ; s'il ne saisissait pas la fortune quand elle s'offrait, ne s'éloignerait-elle pas pour toujours? — Napoléon, rongé par une maladie perfide, vieillissait rapidement : ne serait-il pas emporté par quelque crise subite ou ne se lasserait-il pas de rêves dont sa pensée défaillante ne poursuivait plus que par sursaut la réalisation. Guillaume avait soixante-quatre ans ; s'il disparaissait,, ou si, dans un accès de découragement, il renonçait à la couronne,, le pouvoir passerait aux mains du prince Frédéric. L'avènement, d'un souverain bonasse, soumis aux influences anglaises, entouré d'une coterie libéràtre, qui se paierait de mots et de phrases, fermait, à jamais l'avenir au représentant d'une politique de combat. Aussi, quand, au mois de juin 1861, au moment où le dissentiment entre le roi et ses ministres à propos du sacre prit une tournure aiguë, le ministre de la guerre, encouragé par Edwin de Manteuffel, appela- Bismarck à la rescousse, l'ambassadeur se hâta-t-il d'accourir.

Il arriva trop tard (9 juillet 1861); le roi avait cédé et la crise était conjurée. Ce replâtrage ne tiendrait pas longtemps, et il faudrait bien se décider à percer l'abcès, qui était mûr. Bismarck, assez froidement reçu pourtant par le roi que son arrivée inopinée avait désagréable-

ment surpris, lui exposa ses idées. Il s'étudiait à habituer peu à peu à sa personne et à son programme le vieux souverain qui n'aimait pas les décisions improvisées. Il se plaça nettement sur le terrain de la politique extérieure, et il n'y a jamais eu en réalité pour lui d'autre question que celle de la grandeur prussienne. « Depuis le commencement de ma carrière, disait-il le 9 juin 1879, je n'ai jamais eu qu'une étoile directrice : par quels moyens, de quelle manière puis-je amener l'unité de l'Allemagne, et, une fois que cette unilé a été constituée, comment fortifier, développer cette unité et l'établir de telle façon qu'elle soit maintenue à l'avenir par la coopération de tous. » Rien ne résume mieux sa volonté constante, ■avec cette restriction que l'unité de l'Allemagne l'intéressait surtout parce qu'elle était la condition de la puissance de la Prusse. — On s'extasie souvent sur la variété de son action et le nombre de ses avatars, et il est vrai qja*il avait l'esprit ouvert à tous les souilles du siècle et qu'il a conservé jusque dans sa vieillesse une remarquable puissance de renouvellement. Ces changements cependant qui Tious étonnent, ne sont que*feuperficiels ; qu'il s'engage dans une lutte furibonde contre l'Eglise ou qu'il poursuive la revision des tarifs douaniers, qu'il s'unisse aux libéraux pour transformer la législation industrielle et commerciale ou qu'il leur impose les lois de protection ouvrière, ce ne sont là pour lui que des moyens pour <înfoncer plus profondément dans le sol les bases de l'Empire qu'il a édifié; il a beau revêtir tour h tour les fonctions de ministre des finances ou du commerce, il n'est jamais que le ministre des relations extérieures*.

— L'opposition de la Diète, dit-il au roi, n'a quelque importance que parce que l'opinion est mécontente et troublée, et celle-ci est déconcertée parce qu'on n'assure pas au pays les satisfactions d'amourpropre auxquelles il a droit. Voilà quinze ans que nous avons donné à la nation le goût de la politique, et, comme nous n'ofirons à ses uppétits aucune proie digne d'elle, elle cherche sa nourriture dans le ruisseau. C'est que, libéraux au-dedans, nous sommes conservateurs au-dehors; nous faisons bon marché des droits de notre souverain et nous respectons avec une piété superstitieuse ceux des autres -princes, sans que d'ailleurs, de tous ces princes que nous ménageons,

1. Ce point a été mis en relief avec une très grande force par Charles Benoisl dans son livre sur Bismarck, si pénétrant et si solide (p. 122) : « L'Empire : consolider et renforcer l'Empire; après l'avoir fait, le faire vivre, le faire survivre; .après l'avoir planté dans le sol, l'enraciner dans les lois, les mœurs, les habitudes Allemandes. C'est pour consolider et renforcer l'Empire, qu'il entreprend et sa réforme financière et sa réforme administrative. »

«un seul nous soit reconnaissant de notre charité chrétienne. Je suis fidèle à mon souverain jusqu'aux moelles ; quant aux autres, je ne sens pas dans mon corps entier une fibre qui vibre pour eux. Dégageons-nous de ces vaines considérations légitimistes, ne cherchons que notre propre intérêt, acceptons sans fausse honte les alliés qui s'offrent à nous, assurons ainsi à la Prusse l'hégémonie de l'Allemagne; quand l'orgueil national sera satisfait, vous verrez ce que pèsent dans la balance ces progressistes et ces libéraux. »

Une fois encore le roi se déroba, mais Bernstorff, à qui il confia la direction des affaires étrangères, ne se regardait lui-même que .<;omme un ministre par intérim.

Aux élections de 1861 (décembre), quinze conservateurs seulement 'furent nommés. Les libéraux avaient accentué leur programme ; la gauche, les Jeunes Lithuaniens, devenus les Progressistes, obtenaient 83 sièges. Le roi les traitait de républicains : « Ce n'est pas moi qui dois régner, disait-il, c'est eux. » Ils protestaient avec indignation, et il simplifiait en effet outre mesure. A côté de quelques démocrates, Twesten, Waldeck, le gros du parti se composait de modérés qui ne songeaient guère à renverser les Hohenzollern. Seulement, il y a beaucoup de formes de républiques, et, sur le fond des choses le roi n'avait pas si tort : Hoverbeck, Forckenbeck et leurs amis pensaient que, dans les questions essentielles, le dernier mot doit appartenir aux électeurs et ils plaçaient ainsi le centre du pouvoir non plus au Palais, mais dans la Chambre. Ils demandèrent au gouvernement de présenter un budget plus spécialisé, ce qui leur eût permis d'exercer une action directe sur l'administration et sur l'armée. Guillaume répondit en dissolvant la Chambre (9 mars 1862) et, quelques jours après, il accepta la démission des ministres libéraux, Schwerin, Patow, Auerswald. Le prince de Hohenlohe-Ingelfingen qui avait remplacé un peu auparavant Hohenzollern à la présidence du conseil et qui subissait l'influence de Roon, était un grand seigneur, peu actif et maladif; à la Chambre Haute, dont il avait longtemps dirigé les débats, il avait joué un rôle de conciliation et il n'avait ni les talents ni les goûts d'un ministre de combat, mais la situation fut plus forte que sa volonté de modération. Les candidats libéraux furent poursuivis sans pudeur; les fonctionnaires dont le zèle reculait devant les pratiques les plus éhontées, furent menacés et frappés. Plus encore que sur le terrain de la politique extérieure, l'ère nouvelle aboutissait au-dedans à un lamentable fiasco; l'opinion publique se retournait avec fureur contre ce roi qu'elle avait accueilli avec ^un enthousiasme naïf et qu'elle accusait de l'avoir trompée. Jamais

peut-être Frédéric-Guillaume IV lui-méine n'avait été plus impopulaire.

Ce qu'il y avait de pire, c'est que ce luxe de violences ne servait à rien. La loi électorale des trois classes avait été très adroitement combinée, dans l'hypothèse où le péril viendrait d'en bas; or, maintenant, l'opposition se recrutait presque exclusivement dans la haute et la moyenne bourgeoisie; il se trouvait ainsi que la réaction de 1849 avait frayé les voies h l'opposition. La question militaire n'était pas uniquement une question politique, mais aussi, — et peut-être surtout, — une question sociale. Le mot d'ordre, c'était le respect de la volonté nationale, mais c'était aussi : à bas les gentillàtres. La bourgeoisie, en combattant la réforme qui réduisait à rien l'importance de la landwehr dont elle fournissait les cadres, défendait sa propre influence dans l'Etat et elle apportait au combat la fougue et la ténacité qui marquent d'ordinaire les luttes de classes. Que signifiaient en présence de telles passions et d'intérêts aussi primordiaux des menaces dont l'unanimité de la résistance émoussait l'aiguillon? — Aux élections de 1862 (mai), les conservateurs ne gardèrent que

10 sièges et nombre de modérés furent battus par des libéraux plus accentués; les progressistes (135 voix) formèrent le groupe de beaucoup le plus nombreux; unis au centre gauche qui sur les points essentiels partageait leurs doctrines, ils disposaient à la Chambre d'une énorme majorité.

Les ministres, médiocres, sans grande surface, étaient fort embarrassés de leur personnage et ils eurent une assez piteuse attitude. Ils n'auraient pas mieux demandé que de clore par quelques concessions un débat mal engagé; beaucoup de libéraux de leur côté auraient volontiers accepté un compromis qui les aurait tirés d'une situation dont leurs succès momentanés ne leur cachaient pas les périls.

11 leur était pourtant impossible de ne pas exiger quelques concessions et ils réclamaient avec persistance le service de deux ans qui,, comme l'événement l'a prouvé, n'était en rien incompatible avec l'existence d'une armée solide. Mais le roi était absolument résolu à n'abandonner aucun des moindres détails de son programme militaire.

Les conservateurs le suppliaient de ne pas céder. Ils avaient été fort alarmés des derniers événements : « Les élections ont été très^ tumultueuses, écrivait Maurice de Blankenbourg, on ne m'écoutait pas; les paysans étaient comme ensorcelés. » Si on n'arrêtait pas le mal par une intervention énergique, les pires catastrophes étaient possibles. « Dans les époques révolutionnaires, écrivait le princet

Frédéric-Charles, — et nous sommes vraiment en révolution, — la satisfaction provoquée par les concessions ne dure que quelques jours les progressistes veulent aller plus loin, jusqu'au but logique, la Terreur et la République; ils prétendent aujourd'hui obtenir peu à peu et lentement ce que les révolutionnaires de 1848 poursuivaient sur les barricades. » Gomme le bruit s'était répandu que Roon allait quitter le ministère, le prince Charles écrivait à sonfr^-re dans un accès de désespoir : « Le roi, mon très gracieux maître, doit savoir que ce changement ébranlerait profondément le corps des officiers, et cependant, contre les démocrates, les soldats seuls peuvent protéger et aider. »

Guillaume passa quelques mauvais jours, hanté par le cauchemar de 1848, tiraillé d'un côté par Roon qui invoquait ses sentiments d'honneur et de courage, de l'autre par sa femme et son fils qui lui montraient le danger d'une rupture avec la Diète, l'impopularité qui, dans toute l'Allemagne, en rejaillirait sur les HohenzoUern. Pendant quelque temps, ils semblèrent l'emporter, et Roon parut prêt à accepter un compromis. Puis, le 18 septembre 1862, peut-être par ordre du roi, il se rejeta brusquement en arrière, somma la Chambre de voter in extenso les propositions royales. Devant cette mise en demeure brutale, la Diète se cabra et repoussa les crédits par 308 voix contre 11 (23 septembre). Hohenlohe, Bernstorff et von der Heydt refusèrent de gouverner sans budget régulier et donnèrent leur démission.

A ce moment, la lutte est engagée à fond et des deux côtés tout retour en arrière semble impossible. Le roi est acculé au coup d'état ou à l'abdication. Au-dehors, la situation n'est pas moins mauvaise : les adversaires de la Prusse s'agitent et ses partisans se découragent ou se dispersent. Les projets de réforme fédérale de Beust et de Schmerling rencontrent à Francfort de nombreuses sympathies, et la monarchie, affaiblie par des discordes intestines, est menacée d'un conflit dans lequel elle trouvera en face d'elle l'Allemagne entière. Gomment Guillaume ne se souviendrait-il pas qu'un homme lui a prédit dès le premier jour qu'on ne désarme pas certaines rivalités et que les conflits où sont engagés les intérêts vitaux des États ne se résolvent pas par des paroles conciliantes. D'ailleurs, il n'a pas le choix, puisque tout le monde se dérobe autour de lui. Edwin de Manteuffel et Roon jugent « la poire mûre », et Bismarck, qui avait été nommé ambassadeur en France (22 mai 1862) reçoit à Avignon une dépêche de Roon : « Periculum in morâ. Dépêchez- vous » (18 septembre). Le 20 il est à Berlin.

Le roi, encore au dernier moment, hésite et se trouble. Quand Hoon lui reparle de Bismarck, il cherche des faux-fuyants : a II ne voudra pas ; et puis il n'est pas là; il n'y a pas moyen de s'entendre avec lui., » Roon l'arrête : « Il est ici, il obéira h l'ordre de Votre Majesté. » Cependant le Prince royal est accouru, dépêché par sa bclîa-famille, qui redoute un coup d'état et plus encore une alliance avec la France. Tel est l'instinctif recul du roi devant le serviteur dont il pressent à la fois le génie et les exigences, qu'il est tout prêt à abdiquer. Mais son fils s'effraie des responsabilités qui le menacent, se contente d'obtenir la promesse que la Constitution ne sera pas supprimée.

Guillaume est cependant encore fort irrésolu quand il se décide à recevoir Bismarck à Babelsberg (i22 septembre). Les déceptions récentes l'ont convaincu de la nécessité d'une politique moins longanime et il ne repousse plus absol-ument la pensée d'un rapprochement avec la France; mais, en acceptant au moins dans ses grandes lignes le programme de son ambassadeur, il redoute d'être conduit par lui plus loin que ne le lui permettrait sa conscience. Comme l'a dit très justement Marcks, môme après que les esprits ont pris contact, la différence des caractères et des tempéraments subsiste : « La

nature du roi, réservée , virile, mais douce, d'une netteté qui

redoute toute souillure, mais par cela même incapable, dans le choc de la réalité, dans le tumulte de la politique, d'accomplir par elle-même de grandes choses, puisque, pour les exécuter, il faut enfoncer le bras jusqu'au coude dans la poussière et la boue et qu'elles réclament des résolutions audacieuses et la liberté hautaine des décisions compromettantes, était choquée par la puissance démoniaque de Bismarck; il fallait qu'elle se vainquît elle-même avant de se livrer à lui. »

Il essaie de réserver sa liberté, stipule des garanties, pose ses conditions. « Ma conscience, lui dit-il, me défend d'accepter les volontés de la Diète et je ne trouve aucun ministre disposé à me soutenir; je suis donc résolu à renoncer au pouvoir, et j'ai déjà rédigé l'acte d'abdication. » Bismarck le rassure, se fait fort, avec le concours de Roon, de former un ministère. « Mais vous maintiendrez la réforme militaire? — Sans doute. — Même contre l'opposition de la Chambre? — Parfaitement. — Alors mon devoir est de ne plus abandonner le combat. » Sur le fond des choses, Bismarck, d'après ses propres déclarations, n'avait aucun parti-pris et il eut pour sa part parfaitement admis le service de deux ans; seulement il s'agissait, en assurant le triomphe de la prérogative royale, de conquérir la confiance

de Guillaume, et pour cela, nous dit-il, il eût réclamé le service de dix ans si son maître le lui eût demandé.

Le roi lui remet alors un mémoire, très détaillé. — Bismarck l'arrête : « A quoi bon vouloir ainsi fixer l'avenir ? Pour le moment, il s'agit uniquement d'empêcher le Parlement de saisir l'autorité; une période de dictature sera peut-être nécessaire. » Guillaume n'insiste pas, déchire son mémoire. Heure décisive dans l'histoire de l'Allemagne et de l'Europe moderne ! Dès la première rencontre, Guillaume s'inclinait devant une volonté plus ferme et une pensée plus audacieuse que la sienne. Souvent, par la suite, il essaiera de reprendre sa liberté d'action, et Bismarck devra soutenir contre lui des luttes qui l'irritent et l'épuisent ; il finira toujours par le traîner à sa suite, vaincu et docile, sur le sentier vertigineux de la puissance et de la gloire. Le 23 septembre 1862, la nomination de Bismarck était officielle : le même jour la Chambre repoussait les crédits. Le conflit entrait dans sa phase aiguë et une ère vraiment nouvelle cette fois commençait pour la Prusse et pour le monde.

Ni les libéraux ni le public ne soupçonnaient les projets diplomatiques de Bismarck et le rôle qu'il avait joué à Francfort. On ne connaissait guère de lui que ses boutades de 1848 et on ne voyait dans ce hobereau tumultueux et fantasque qu'un serviteur à tout-faire de la réaction féodale. Son avènement produisit en Prusse une impression analogue à celle qu'avait causée en France sous Charles X la nomination de Polignac.

Pourquoi aurait-on choisi ce fanfaron d'absolutisme si ce n'est pour les basses œuvres d'un coup d'état? Dans une commission de la Diète, Virchow l'attaque avec véhémence : Bismarck, très calme, tire de sa poche son porte-cigares et yprendunbrin d'olivier. — «Je l'avais cueilli à Avignon, dit-il au président, et je voulais le présenter à la Chambre comme gage de paix, mais je vois qu'il est encore trop tôt. »

Les parlementaires qui aperçurent là une ironie de mauvais goût se trompèrent radicalement sur son caractère et ses intentions. Il était tout prêt à signer la paix, si l'on acceptait son ultimatum. Il a toujours affirmé qu'il n'aimait pas la guerre, et c'était vrai : il aimait la victoire. A condition que ses adversaires lui abandonnassent ce qu'il exigeait, il les tenait quittes. Cette modération, — qui ne ressemblait guère sans doute à l'humilité évangélique, — fut une des raisons essentielles de ses prodigieux succès. 11 avait le mérite — très rare et

très haut — de ne jamais perdre la maîtrise de lui-môme. Nerveux au point que les contrariétés se traduisaient aussitôt chez lui par de véritables maladies, tourmenté par de terribles accès de colère et par des crises de lassitude et de dégoût, avec un besoin constant de projets et de mouvement, il avait une imagination inépuisable, mais il ne se laissait pas mener par elle, et il évita la faute la plus commune aux. victorieux, la plus dangereuse aussi, celle d'étendre ses espérances à mesure que la fortune le favorisait; il supportait les fumées du triomphe aussi bien que celles du vin, et au lendemain du succès le plus extraordinaire, il offrait volontiers aux vaincus les mômes conditions que la veille du combat. En revanche, il n'abandonnait la lutte qu'après avoir réalisé le programme qu'il s'était fixé dès la première heure.

Vis-à-vis de la Diète, il prit aussitôt position : — Les concessions que le roi a faites h la nation, il n'entend ni les retirer ni les réduire, mais il ne permettra pas qu'on les interprète contre lui ; la Prusse n'est ni l'Angleterre ni la Belgique, et, dans toutes les questions litigieusee, le dernier mot appartient au souverain. La Constitution a des lacunes, pourquoi voudrait-on en tirer des conséquences défavorables h la monarchie? Le budget, comme toutes les lois, naît de l'accord des trois pouvoirs : Chambre des seigneurs. Chambre des députés. Royauté; si cet accord n'est pas obtenu, comme il faut bien pourtant que le pays vive, le gouvernement acceptera la responsabilité d'assurer la marche régulière des affaires, sauf à poursuivre une réconciliation avec la Diète et à obtenir d'elle par la suite un bill d'indemnité. Dans les litiges qui s'élèvent à propos de la Charte entre le souverain et les sujets, il n'y a pas d'arbitre possible, et la question de droit devient ainsi en fait une question de force. — Les libéraux, non sans, hypocrisie, se voilèrent la face, crièrent à l'immoralité, reprochèrent au ministre d'avoir affirmé que la force prime le droit. Il s'en défendit avec quelque subtilité. — Pure querelle de mots. Il n'est guère contestable que jusqu'à présent le droit historique n'ajamais eu d'autre origine que la victoire; — et que prétendait dire d'autre Montesquieu quand il définit la loi le rapport qui découle de la nature des choses?

Il n'était pas facile de concilier la théorie du ministre avec les textes*. — Les libéraux, en grande partie sincères, se défendaient de toute

1. Article 99 de la Constitution : « Toutes les recettes et toutes les dépenses de l'Ltat seront évaluées d'avance pour chaque année et réunies dans un budget. Ce budget est fixé chaque année par une loi. » — Article 104 : a Toute dépense qui dépasse les prévisions budgétaires doit être approuvée par une résolution postérieure des Chambres. »

pensée d'usurpation, multipliaient les déclarations de loyalisme, s'appliquaient à renfermer le débat dans une question de chiffres. Tactique absurde, parce qu'il était ridicule de soutenir que la Prusse était hors d'état de payer quelques millions de plus. C'est que leur cause, juridiquement bonne, était matériellement très faible. Ils n'avaient pas seulement contre eux la puissance des traditions, les colères de la noblesse et de l'armée, et cette religion des HohenzoUern qui demeurait vivante dans l'immense majorité des populations; ils étaient surtout presque sans exception pénétrés jusqu'aux os par le virus monarchique, et ils savaient bien qu'ils n'iraient jamais jusqu'aux mesures radicales, le refus du budget, l'appel à la nation. Ils étaient dans la situation des diplomates qui sont bien résolus, dans tous les cas, à ne pas en appeler au canon. Quand Lassalle leur conseillait de suspendre leurs séances, de forcer ainsi le gouvernement à avouer ses desseins, et de rendre sensible à tous par leur abstention l'anarchie constitutionnelle que créait l'obstination du ministre, ils levaient les épaules; ils ne se souciaient pas d'appeler les masses à leur aide, non seulement parce qu'ils n'étaient pas sûrs de leur concours, mais aussi parce qu'ils redoutaient leur manque de délicatesse et de mesure. Ils s'effrayaient des conséquences naturelles qu'aurait facilement déduites de leurs principes la logique simpliste de la foule; au milieu de leurs emportements, ils mettaient une sourdine à leurs paroles et ils ménageaient leurs coups.

Bismarck connaissait de longue date ces républicains honteux qui n'osaient pas s'avouer à eux-mêmes leurs désirs, et il ne prit jamais l'affaire au tragique. Non pas qu'il méconnût la force des « impondérables » et qu'il dédaignât la puissance de l'opinion ; mais encore fallait-il que ces éléments insaisissables pussent se cristalliser et que l'opinion menaçât de se traduire par des actes. Il savait que derrière ces orateurs, il n'y avait personne, et il était bien convaincu que jamais ils n'essaieraient de construire une barricade. Même au moment où les passions sont le plus excitées, pendant l'été de 1863, quand le groupe conservateur de la Diète est si réduit qu'il suffît d'un omnibus pour le conduire tout entier à la Chambre, quand les municipalités des principales villes prennent contre le roi une attitude factieuse, il sait quelle petite pluie suffirait à abattre cette tempête de vent. A l'occasion, il fait la grosse voix, il rabroue durement ses contradicteurs. C'est sa manière ordinaire, et ces éclats sont nécessaires à sa santé. Au fond, il s'amuse de cette lutte qui aiguise sa verve, lui permet de déployer son esprit, son humour, sa fécondité de ressources inépuisable. On l'a accusé d'avoir inventé le conflit, ce qui est fort inexact

♦64 LA FONDATION DE L'E&fîMRfc: ALLHÎMAND

puisqu'il n'avait été appelé au pouvoir que pour réduire la majorité^ et il y a môme quelque injustice à affirmer qu'il l'a entretenu, puisque^ dans aucun cas, le roi n'aurait accepté une transaction. Mais il l'envenimaitpar des mesures au moins inutiles etdontmieux que personnel!, connaissait l'illégalité, ainsi cette ordonnance du l"juin 1863qui introduisait en Prusse le système napoléonien des avertissements aux journaux et soumettait leur existence au bon plaisir du gouvernement. Elle exaspéra les plus modérés et ils votèrent une adresse de défiance : ils refusaient de coopérer à la politique d'un ministère avec lequel aucune réconciliation n'était plus possible. La Chambre fut dissoute.

A la nouvelle Diète, en dépit d'une pression gouvernementale qui dépassa tout ce qu'on avait vu jusque-là, sur 352 députés, les progressistes occupèrent 143 sièges, et le centre gauche, qui n'était guèr& moins animé, 110 (octobre 1863). La majorité, par 207 voix contre 107,. vota une nouvelle adresse de défiance (18 décembre), et par 275 voix contre 51, repoussa les crédits demandés pour l'expédition du Schleswig. Bismarck prévint l'opposition qu'elle faisait fausse route en s'engageant ainsi sur le domaine de la politique étrangère : « En pareille matière, le laïque ne connaît pas l'ensemble du jeu. Virchow m'a accusé de n'avoir aucune idée d'une politique nationale; je peux lui renvoyer son reproche, en supprimant l'épithète : il ne comprend rien à la politique. C'est une ignorance qui n'est pas moins grande ailleursque chez nous, mais il est rare de trouver dans les autres Parlements une telle audace d'affirmations, une pareille assurance d'opinions, unies à un semblable degré d'ignorance. » L'avertissement était loyal, mais il est difficile d'admettre que l'orateur, en parlant ainsi, cherchât à convaincre la Diète et à se concilier ses sympathies.

Il pensait, très justement, que plus le combat serait ardent, plus sa situation près du roi serait inattaquable. Beaucoup de conservateurs lui étaient hostiles. Au mois de janvier 1862, Perlhes suppliait Roon de ne pas mettre sa confiance dans un homme, « qui agissait trop révolutionnairement au dehors pour être conservateur au dedans; la Révolution ne se laisse pas localiser; c'est un chancre qui ronge autour de lui ». Roon lui-même par moments se demandait où aboutiraient ces fanfaronnades. Le cabinet militaire était assez mal disposé pour le ministre, et Edwin de ManteufTel, insinuant, tenace, n'aurait pas été fàèhé de se substituer à lui, Le souverain était travaillé par sa femme, par son fils qui soutenait ouvertement les libéraux: après l'ordonnance sur la presse, celui-ci avait, dans un discours public, à Dantzig, désavoué la politique de Bismarck.

Guillaume avait des accès de découragement, pendant lesquels il

songeait à l'échafaud de Charles P*". Le nouveau Strafford savait le moyen de le relever, s'adressait à son honneur d'officier prussien : puisqu'après tout, il faut toujours mourir, quelle plus belle fin que de tomber en défendant la prérogative royale ! — Ces exhortations auraient perdu leur prix du jour où le conflit eût abouti à un armistice. Au mois de mai 1863, Forckenbeck et quelques députés avaient imaginé une transaction honorable ; les progressistes, bien qu'ils jugeassent un peu excessives les concessions consenties, talonnés par les radicaux qui menaçaient de leur enlever leurs sièges, étaient prêts à se contenter d'un médiocre traité. Bismarck profita d'un incident de séance pour réveiller les passions amorties, accusa la gauche d'insulter les ministres, refusa de reconnaître l'autorité du président, rompit toutes relations avec le Parlement. « Pour pouvoir être utile, écrivait l'ancien président du Conseil, Hohenzollern , il est nécessaire d'avoir en face du roi un caractère" de fer, et, sans tenir compte de ses qualités ou en les bravant, de marcher au but qu'on a reconnu utile à l'État. » En agitant le spectre rouge devant son maître et en attisant ses colères contre les fauteurs de désordre, Bismarck l'habituait à se laisser peu à peu dériver vers une politique que le roi n'aurait jamais adoptée, s'il eût été laissé à ses propres inspirations.

Le grief le plus sérieux des libéraux contre les meneurs de la réaction, c'est qu'ils écartaient des Hohenzollern les sympathies de l'Allemagne : ils en étaient restés à la théorie des conquêtes morales ; comme les parlementaires de Francfort et le parti de Gotha, auquel beaucoup d'entre eux avaient appartenu, ils pensaient que la Prusse devait acheter son hégémonie en se rapprochant le plus possible des habitudes et des mœurs des peuples qui accepteraient sa protection. — Bismarck ne dédaignait pas les sympathies de ses voisins, pourvu qu'ils ne les lui vendissent pas trop cher, mais il comptait sur elles pour achever son succès, non pour le préparer. « Ce n'est pas du libéralisme de la Prusse que s'occupe l'Allemagne, disait-il à une commission de la Diète, mais de sa puissance; il faut qu'elle rassemble ses forces et qu'elle les tienne prêtes pour le moment favorable. Les frontières du royaume, telles que les a fixées le Congrès de Vienne , ne se prêtent pas aune vie politique saine; ce n'est pas par des discours et des votes que se résolvent les grandes questions, — les hommes de 1848 et de 1849 le crurent et ce fut leur erreur, — mais par le fer et le sang. » Les députés souriaient de ces rodomontades, mais Bismarck pensait comme le libéral Max Duncker qu' « en définitive la force est toujours populaire », et il savait bien

que dès qu'il aurait prouvé la sincérité de ses ambitions, la plupart de ses adversaires les plus acharnés passeraient dans son camp.

Il avait tout de suite posé ses conditions àKarolyi, l'ambassadeur de François-Joseph. — «Il faut que nos rapports deviennent meilleurs ou pires; nous désirons qu'ils s'améliorent, mais cela dépend de vous. » — Karolyi,un peu interloqué, discuta les griefs de Bismarck, s'efforça d'en prouver l'inanité ; au moins ne suffisaient-ils pas pour faire oublier la communauté des intérêts supérieurs ; en face de l'ennemi national on se trouverait toujours réuni. — « Erreur redoutable, répliqua le ministre ; même dans ce cas, la conduite de la Prusse dépendra uniquement de celle de l'Autriche ; si cette dernière persiste dans son attitude, elle n'a à attendre de nous que des sentiments hostiles. — L'Autriche ne peut pourtantpas renoncer à son influence en Allemagne. — Portez votre centre à Pest. »

Comme à la Chambre des députés, il lui tendait le rameau d'olivier, et il est parfaitement exact qu'il n'était pas décidé à attaquer l'Autriche, mais il était dès lors résolu à revendiquer pour la Prusse une meilleure situation en Allemagne et à l'exiger par la force, s'il n'y avait pas d'autre moyen. Il prévoyait d'ailleurs que la cour de Vienne, effrayée par ses ouvertures, s'appliquerait à établir plus solidement sa prépondérance à Francfort et que ses manœuvres, en irritant Guillaume, le pousseraient à approuver plus aisément des solutions radicales. Il aimait cette tactique offensive qui affolait ses adversaires par la perspective des périls dont il les menaçait, et lui permettait ensuite de prendre avantage des imprudences auxquelles il les avait lui-même acculés.

En attendant, il montrait aux autres gouvernements qu'il n'était pas homme à se laisser berner et que l'heure des atermoiements était passée. Il envoya par un chasseur à l'Électeur de Hesse une lettre si péremptoire que, deux jours plus tard, l'Électeur congédiait son ministère et accordait à ses sujets les concessions qu'il leur refusait depuis plus de dix ans. — Il déclara à Francfort que si l'on adoptait le projet autrichien de réforme fédérale, il rappellerait son représentant; Rechberg, épouvanté, s'arrangea pour laisser voter contre la résolution autrichienne, des princes qu'il eût facilement convertis à ses idées, et le plan fut enterré. — Succès de portée secondaire mais qui indiquaient clairement que le pouvoir était passé dans des mains plus fermes.

Pour le moment où des luttes sérieuses s'engageraient, ce qui importait avant tout, c'était de concilier à la Prusse la ^^^^mpathie des grandes puissancesvoisines. Justement, commeentréedejeu, la fortune apporta

U Bismarck une merveilleuse occasion de mériter sans peine les bonnes grâces de la Russie.

La fermentation prodigieuse produite par la formation de l'Unité italienne ne se calmait pas. D'un bout à l'autre de l'Europe courait comme un frisson de printemps, les opprimés secouaient leurs chaînes, les morts s'agitaient dans leurs tombeaux. La Roumanie annonçait au monde sa renaissance (1862), les Magyars réclamaient la constitution de 1848, les Tchèques revendiquaient les droits de la couronne de Saint- Venceslas, et les rayas de la Bulgarie et de la Crète s'agitaient sous le joug du sultan. — Nulle part Magenta et Solférino n'avaient provoqué de plus ardentes espérances qu'à Varsovie. Quelles revanches les Polonais n'avaient-ils pas le droit d'attendre des sympathies françaises, maintenant qu'elles ne seraient plus paralysées par la pusillanimité d'un Louis-Philippe et qu'elles seraient appuyées auprès du successeur du grand Empereur qui avait restauré le grand-duché de Varsovie, par un avocat aussi autorisé que le comte Walewski.

Dans l'année 1862, quelques scènes de désordre s'étaient produites en Pologne. L'année suivante l'agitation s'étendit, se propagea dans la Lithuanie et dans la Russie rouge et prit figure d'insurrection. Les bandes de rebelles, mal armées, peu nombreuses, étaient hors d'état d'opposer une résistance sérieuse à l'armée régulière ; mais les autorités moscovites ne parvenaient pas à rétablir le calme, et leur situation devint assez difficile.

Les Czartoryski avaient aussitôt sollicité l'intervention de Napoléon. Bien qu'il n'eût pas, semble-t-il, une sympathie personnelle très vive pour les Polonais, il ne se défendaitpas de quelque pitié pour leurs souffrances, et, quand M""^ Cornu lui rappelait que, dans son enfance, il avait porté l'uniforme de uhlan polonais, il en concluait, avec le fatalisme puéril qui était un des traits essentiels de son caractère, que la Providence l'avait prédestiné à réparer une des injustices les plus monstrueuses de l'histoire. A plusieurs reprises, il avait sondé à ce sujet les diplomates russes et ils ne l'avaient pas découragé. Les relations entre Paris et Pétersbourg demeuraient bonnes, sans être vraiment cordiales : c'était un de ces flirts qui, en se prolongeant trop, risquent de ne jamais aboutir à un mariage. Alexandre II, très légitimiste, avait été choqué par les usurpations de Victor-Emmanuel, et il jugeait la politique de Napoléon trop incohérente et trop énigmatique pour qu'il fût possible de s'unir à lui avec honneur. « Que la poire soit mûre ou non, disait Gortchakov à Bismarck en 1860, le Tsar veut qu'elle ne tombe pas, mais qu'on la rattache. » Peut-être

eût-il été converti par son Chancelier ; mais celui-ci attendait vainement des Tuileries les paroles décisives qu'il désirait. On restait, des deux côtés, sur un pied d'aimable coquetterie, et, bien que Bismarck connût très exactement le fond des choses, cet étalage réciproque de petits soins ne lui causait aucune joie. Il était bien résigné, du jour où elle serait accomplie, à sauter à pieds joints dans l'alliance des deux empereurs ; mais, depuis Francfort, il avait réfléchi et il se demandait si son adhésion leur paraîtrait très précieuse et s'ils l'achèteraient par de sérieuses concessions?

L'affaire de Pologne l'inquiéta. — Aucun sentiment n'est plus universel en Allemagne et plus profond que la haine des Slaves. Des luttes dix fois séculaires ont accumulé dans les âmes d'inexpiables rancunes dont ne parviennent pas à se dégager même les hommes qui se croient affranchis des préjugés ethniques et des superstitions patriotiques. La haine de la France s'est atténuée aujourd'hui chez d'assez nombreux Allemands au point de disparaître presque complètement, parce qu'ils nous regardent comme une quantité négligeable, et nos pâles velléités de revanche ne provoquent désormais chez eux guère plus de colère que de crainte : mais, même au moment où leur sentiment national était le plus surexcité contre nous, les inimitiés qu'ils nourrissaient à notre égard se panachaient au moins de quelque envie, et elles étaient dans une certaine mesure un hommage à notre glorieuse histoire et à la supériorité de notre civilisation. L'antipathie que leur inspirent les Slaves est au contraire un curieux mélange de mépris et de terreur : ils voient en eux une race inférieure, mais souple, opiniâtre et rancunière, dont les ressources sont presque inépuisables et dont les brusques revirements ont à plusieurs reprises déconcerté leur offensive victorieuse ; ils la redoutent comme une héritière possible et ils suivent avec méfiance les progrès de ces rivaux dont le triomphe ne serait pas seulement la ruine de l'hégémonie germanique, mais, d'après eux, une menace pour la civilisation en général.

L'attitude de Nicolas qui était intervenu sans discrétion dans les affaires de l'Europe centrale, avait accru l'hostilité ambiante, et telle était l'aversion qu'inspirait la Russie, qu'on pardonnait aux Polonais leur origine, parce qu'ils étaient ses ennemis. Bismarck s'étonnait d'une exception dont rien, suivant lui, ne justifiait l'inconséquence. Disposé, comme la plupart de ses compatriotes, à s'estimer trop haut la puissance de la Russie, il ne faisait pas pourtant à la Prusse l'injure de supposer que l'appui de la Pologne lui fût nécessaire. Et que vaudrait cet appui? Faudrait-il l'acheter par le démembrement de la

monarchie ? En résumé, Bismarck détestait les Polonais par raison ; il les détestait plus encore instinctivement, par atavisme : leurs qualités lui déplaisaient autant que leurs défauts, il leur reprochait leurs tendances anarchiques, leur soumission à Rome, leur invincible ténacité, la grâce de leurs femmes qui rendaient les jeunes geiis allemands infidèles à leur langue maternelle, et jusqu'aux sympathies qu'ils rencontraient parmi les libéraux, ses ennemis. Sur ce point, il n'a jamais varié. Au milieu de sa carrière si mouvementée et de ses combinaisons si diverses, les Polonais sont à peu près les seuls avec lesquels il n'ait jamais cherché à lier partie et pour lesquels il n'ait eu que des paroles de mépris et de colère.

Quoiqu'on en ait dit, il ne se trompa pas une minute sur les forces réelles de l'insurrection. Il était moins sûr des combinaisons politiques auxquelles elle pouvait donner prétexte. Napoléon, dont les idées sur la matière étaient enfantines, bornait ses désirs à une reconstitution du grand-duché de Varsovie. Solution bâtarde dont Bismarck lui avait aussitôtsignalé lavanité. Dans quelques cercles pétersbourgeois onparlait vaguement de reprendre les projets d'Alexandre P*" et d'accorder à la Pologne une assez large autonomie. Le ministre prussien était fort peu édifié par la sottise de Gortchakov qui écoutait de pareilles sornettes; quel exemple à donner aux Slaves de la monarchie? Et puis, la Russie n'était-elle pas déjà assez redoutable sans qu'elle fortifiât •encore sa situation en se réconciliant avec ses sujets occidentaux? L'ambition des politiques moscovites n'était-elle pas déjà assez envaiiissante ? Fallait-il la solliciter encore en transformant en fidèles vassales ces provinces frontières toujours prêtes pour le moment à se retourner contre le corps de bataille ?

Bismarck était de la lignée des grands tacticiens, c'est-à-dire qu'il se traçait un plan général d'action, il occupait des positions qui, dans tous les cas, étaient avantageuses, mais il ne se piquait pas de prévoir d'avance les incidents de la campagne et attendait les événements pour les exploiter. Klaczko, dont le témoignage n'est pas négligeable parce qu'il a été mêlé de près aux événements et qu'il était en mesure d'être bien renseigné, croit qu'il pensa un moment à annexer la Pologne russe. Il est vrai qu'il reçut assez mal les émissaires des insurgés, mais il n'était pas homme à se découvrir avant l'heure. D'autre part, il pressait les habitants de Kalisz de demander une garnison prussienne; ses émissaires, Keudell entre autres, un de ses confidents particuliers, parcouraient le pays ; il entamait des négociations avec le prince Gzartoryski. — En somme, il se tenait prêt, très préoccupé de l'attitude de Gortchakov qui, « par besoin de popu-

larité, était sans défense devant le courant libéral. Les instructions qu'emportait Alvensleben h Pétersbourg trahissaient clairement ses craintes : « Le roi est profondément convaincu, disait-il, que toute émancipation de l'élément polonais en Russie étendrait son effet même de ce côté de la frontière. » — Plutôt que d'accepter la formation h ses portes d'un foyer permanent d'insurrection, mieux vaudrait encore occuper Varsovie. — Et pourquoi pas? — « En trois ans, tout serait germanisé. »

Il aimait autant ne pas en faire l'épreuve. Son intérêt lui commandait donc, en rassurant Gortchakov, de l'éloigner de toute concession. A peine l'insurrection avait-elle pris une apparence d'organisation qu'il envoya à Pétersbourg un confident du roi pour offrir ses bons offices. Gortchakov le remercia du bout des lèvres : il jugeait la démarche hâtive et indiscrète : la Russie n'avait besoin de personne pour mettre à la raison quelques centaines d'étourdis. — Bismarck n'en doutait pas, mais il avait cru l'occasion favorable pour agir sur l'imagination et le cœur d'Alexandre, et il n'avait pas mal calculé.

Dès le début des troubles, une campagne de presse adroitement conduite avait soulevé l'opinion publique européenne contre la Russie. Le Tsar était mis au pilori de la civilisation, et on flétrissait comme un piège tendu à ses malheureux sujets ses mesures libérales, qui n'avaient pas toujours été très adroites, mais qui avaient été certainement loyales et inspirées par les sentiments les plus généreux. Alexandre, comme beaucoup de Slaves, avait les nerfs impressionnables et la mobilité irréfléchie d'un enfant ; sa spontanéité le livrait sans défense à ceux qui, dans une heure de détresse morale, venaient à son secours. Il n'avait que faire des régiments prussiens; mais, en présence de l'amitié offerte avec tant d'empressement, alors que la France, infidèle et perfide, prenait parti pour les rebelles, le souvenir des liens qui unissaient les Hohenzollern et les Romanov se réveilla chez lui avec une intensité extraordinaire. Depuis lors, même après 4871, même après le Congrès de Berlin, ses sentiments personnels de respect et d'affection pour l'oncle loyal et bon qui lui avait tendu la main quand tout le monde se détournait de lui, demeurèrent un des facteurs essentiels de la politique européenne. L'insurrection polonaise marque comme la crise du règne de Napoléon III : elle a rendu impossible un rapprochement sérieux de la France et de la Russie, scellé pour de longues années l'alliance de Pétersbourg ot de Berlin, permis l'écrasement du Danemarck et, par là, préparé Kœniggrœtz.

Alvensleben, entraîné par la chaleur de reconnaissance que rencontraient ses déclarations aimables, envoya à Berlin un projet de convention (8 février 1863) : les troupes des deux pays se prêteraient une mutuelle assistance, et les régiments russes seraient autorisés a franchir la frontière pour poursuivre les bandes insurrectionnelles. L'idée venait d'Alexandre, et elle fut très médiocrement accueillie par les généraux russes et par Gortchakov. Le Chancelier soupçonnait Bismarck de jouer un double jeu et avait eu vent de ses intrigues en Pologne ; il ajouta au projet quelques mots qui lui enlevaient toute importance : « Cet arrangement durera tant que la situation l'exigera et que les deux gouvernements le trouveront convenable. » On s'expliquerait difficilement dans ces conditions l'émotion que souleva le traité à la Chambre prussienne, si on ne songeait à l'extrême excitation des esprits. La convention resta lettre morte et elle n'eut aucune conséquence militaire, mais les résultats politiques en furent considérables.

Le 11 février, dans une entrevue avec lord Buchanan, l'ambassadeur anglais à Berlin, Bismarck l'avait préparé à la conclusion d'une alliance entre la Prusse et la Russie et même, le cas échéant, à une occupation de la Pologne par la Prusse. — « L'Europe n'y consentira jamais. — Qu'appelez-vous l'Europe ? — L'union de plusieurs grandes puissances. — Oui, mais êtes-vous unis? — La France ne peut pas permettre un nouveau partage. »

Buchanan s'avançait beaucoup. Jusque-là Napoléon avait montré beaucoup de réserve, et Gortchakov lui témoignait sa confiance en communiquant à M. de Montebello la convention du 8 février. Billaud, répondant à Jules Favre, venait de condamner formellement l'insurrection. — Mais les partisans de la Pologne, le prince Napoléon, Walewski, trouvaient un auxiliaire dans Drouyn de Lhuys qui, à la suite de la tentative de Garibaldi sur les États pontificaux et de la bataille d'Aspromonte, avait repris le ministère des affaires étrangères (octobre 1862). — L'expérience de 1854 ne l'avait pas découragé et il comptait sur une réconciliation cordiale avec Vienne, à la fois pour rendre à la France en Europe son prestige compromis par la guerre de 1859 et, en ramenant à l'Empereur les sympathies catholiques, pour arrêter à l'intérieur les progrès de Popposition libérale qui devenait redoutable.

Pour relever la Pologne, — et c'était le projet qui depuis 1772^ avait périodiquement hanté la pensée des diplomates, — le seul moyen pratique était de rattacher à la Galicie les provinces russes occidentales. L'Autriche abandonnerait en échange la Vénétie, ce

qui donnerait satisfaction à l'Empereur et liquiderait définitivement une question encombrante. Dans la pensée de Drouyn de Lhuys, ce n'était là. qu'une entrée de jeu. Il était probable que la Prusse s'opposerait à un remaniement qui menaçait de lui coûter Posen et peut-être la Prusse occidentale : pour peu qu'elle donnât barre sur elle, elle n'aurait à s'en prendre qu'à son imprudence si on modifiait -contre elle la constitution de l'Allemagne, et l'Autriche, débarrassée grâce à la France d'un rival redouté, ne refuserait pas une part du butin à sa généreuse alliée. Naturellement, il s'agissait-là de projets ^e longue haleine et Drouyn de Lhuys se gardait de rédiger un programme précis, mais son esprit, qui avait de la hauteur et de l'ambition, caressait avec indulgence de vastes espoirs ; il trouvait un interlocuteur attentif dans M. de Metternich, l'ambassadeur autrichien à Paris, et un instrument enthousiaste dans M. de GramoDt, notre représentant à Vienne, catholique, exubérant et très porté à se regarder comme le favori de la fortune.

Gé plan, tout à fait classique, construit d'après les règles les plus pures de la tradition du xviii® siècle, indiquait chez ses auteurs une ignorance absolue de la réalité. Les hommes d'état français de 18iJ0 à 4870 connaissaient fort mal l'Allemagne, parce que leur éducation s'était faite à un moment où elle ne jouait qu'un rôle secondaire dans les affaires de l'Europe. Drouyn de Lhuys, comme presque tous ■ses contemporains, avait grandi dans la conviction que les domaines de l'Empire étaient des « terrée nullius », des propriétés vagues, et ce préjugé invétéré ne leur permettait pas d'attacher l'importance qu'ils méritaient aux rapports très précis et très exacts qu'ils recevaient de nos agents. Leurs connaissances historiques étaient insuffisantes et leurs préjugés ou leurs appétits leur en voilaient les leçons : sans cela les négociations des princes protestants avec Henri II ou Richelieu leur auraient facilement révélé l'intensité du patriotisme germanique, même à l'époque du morcellement et de la décadence politique de l'Allemagne. En 1863, toute puissance qui aurait consenti à reprendre avec nous la politique de la Ligue du Rhin, eût été immédiatement mise au ban de l'opinion, et les princes qui nourrissaient pour nous les sentiments les plus bienveillants, avouaient qu'ils seraient incapables de nous soutenir si nous ne nous enfermions pas dans la plus extrême réserve. Le seul homme, à Paris, qui eût une idée assez exacte de cet état des esprits, c'était l'Empereur lui-même ; malheureusement, il ne s'arrêtait pas volontiers à des réflexions qui lui étaient pénibles, <et, bien qu'il aperçût le danger des combinaisons chimériques où

on l'engageait, il n'avait pas le courage de les répudier une fois pour toutes.

Drouyn de Lhuys proposa à Vienne et à Londres d'adresser à la Prusse une note identique où, dans des termes amicaux, on lui exprimerait les regrets qu'avait soulèves son entente peu édifiante avec la Russie. L'Angleterre, qui depuis longtemps redoutait un rapprochement étroit entre la France et Pétersbourg, le poussait sournoisement en avant, sauf naturellement à l'abandonner au moment décisif. L'Autriche, qui, en principe, n'eûtpasété éloignée d'accepter le marché qu'on lui offrait, se défiait des revirements soudains de Napoléon et ne se fût engagée à fond que si elle eût été sûre de l'adhésion formelle de l'Angleterre. D'autre part, elle avait de nouveaux griefs contre la Prusse, et elle n'était pas fâchée non plus d'éloigner Paris de Berlin.

Rechberg et lord J. Russel, le président du cabinet de Londres, firent observer à la France qu'il paraîtrait singulier de s'adresser d'abord à la Prusse qui n'était pas dans l'espèce la principale intéressée, et Drouyn, pour ne pas rester sous le coup d'un échec, fut amené à interpeller directement la Russie. Au nom des stipulations du Congrès de Vienne, qui avaient garanti une constitution à la Pologne, on lui demanda des réformes radicales. — Il était bien évident d'avance qu'elle repousserait des exigences aussi humiliantes qu'inopinées, et de pareilles négociations sont absurdes si elles n'ont pas pour but d'amener une guerre. A Paris, on s'y préparait, on discutait des plans de campagne. Mais par où attaquer? — Par l'Autriche ? — Ce n'était pas très aisé et elle n'y eût pas volontiers consenti. — Par la Baltique? — M. de Bismarck déclarait qu'il s'y opposerait par tous les moyens, même par les armes.

L'opinion russe s'était peu à peu montée et elle n'eût toléré aucune concession; de leur côté les journaux français menaient une campagne tapageuse. Gortchakov déclara qu'après avoir été l'apôtre de l'alliance française, il en était la victime; il ne voulait pas en être la dupe. Le Tsar écrivit à Guillaume pour lui demander son concours contre la France, et même contre l'Autriche si celle-ci se laissait enjôler par Napoléon. — Le roi ne désirait par une rupture avec Vienne; Bismarck ne voulait pas non plus se brouiller définitivement avec Napoléon et il n'entendait pas se mettre à la remorque de Gortchakov : il n'aimait que la musique qu'il faisait lui-même. Il mit en garde le Tsar contre les dangers d'un coup de tête : si on attaquait l'Autriche, on la jetait ainsi dans les bras de la France; mieux valait ne pas brusquer les choses, ramener peu à peu François-Joseph.

EMPIRK ALLEM.\ND. 18

Quant à la Prusse, on ne devait pas douter de ses sentiments, mais elle ne pouvait pas se donner des allures de provocatrice, parce qu'elle fournirait à ses adversaires en Allemagne un prétexte pour lui refuser de l'aider à défendre les provinces rhénanes. — Il était difficile de se dégager avec plus de bonne grâce, et le Tsar ne sut pas mauvais gré à son oncle de réserves aussi délicatement formulées, d'autant plus que l'orage se dissipa vite et que la défection des partenaires de Napoléon rendit plus piquante sa déconvenue. Les flatteurs de Bismarck disaient qu'il avait le génie de l'amitié : ses refus même étaient utiles à ses alliés (juillet 1863).

La Russie avait mobilisé son armée; les Slavophiles l'emportaient décidément sur les Occidentaux, auxquels ils reprochaient d'avoir par leurs hésitations et leurs faiblesses compromis la sécurité de l'Empire; le rappel du grand-duc Constantin laissait les mains libres à Berg et à Mourawief qui, de Varsovie et de Vilna, faisaient aux insurgés une guerre sans merci. Au mois d'octobre, laLithuanie était pacifiée et les bandes qui parcouraient encore la Pologne, n'osaient plus nulle part tenir tête aux troupes. Gortchakov avait donc le droit de répondre avec quelque ironie aux notes identiques de l'Autriche, de la France et de l'Angleterre (12 août), et la situation de Napoléon qui partait en guerre pour soutenir une révolte qui n'existait plus, à la tête d'alliés qui battaient déjà en retraite, était presque ridicule.

A Berlin cependant, on accusait Bismarck d'incohérence et de caprice, et ces attaques ne venaient pas seulement du camp libéral : — « Quels bonds! écrivait Perthes à Roon, quels changements continuels î Alliance avec la France et la Russie, sans tenir compte de l'Angleterre et de TAutriche. — Rapprochement commercial avec la France, la Russie négligée, l'Autriche traitée de bas en haut : convention commerciale avec la France. — Rapprochement intime avec

la Russie : convention du 8 février Un homme qui a tant d'idées

et d'idées changeantes, et qui les transforme en dépêches et en notes est un homme très dangereux, qu'il se nomme Frédéric-Guillaume IV ou Bunsen ou Arnim ou de quelque autre manière que ce soit, et quelque honorable et intelligent qu'on le suppose. » « Chaque fois qu'on remue un pion, répondait Bismarck aux députés de la Diète, ceux qui ne voient qu'un coin du damier s'imaginent que c'est une nouvelle partie qui commence; ils ne connaissent pas la pensée du joueur et ils l'accusent dé ne pas suivre son idée. » Les événements récents ne l'avaient pas mal servi. Napoléon avait maladroitement froissé le Tsar et était en délicatesse avec l'Autriche et l'Angleterre à qui il reprochait, non sans quelque justice, de l'avoir berné; la Russie avait

été gagnée par d'aimables prévenances, et la Hofburg, comme en 1854, s'était aliéné les sympathies de tout le monde. — La confusion était universelle et la défiance générale. Au milieu de cette anarchie, les coups de main et les surprises étaient faciles.

Recbberg, avisé et clairvoyant, sentait l'orage et recommandait la plus extrême prudence; comme on ne l'écoutait pas, il offrit sa démission. François-Joseph, de mauvaise humeur, la refusa. Courageux, mais par accès, avec plus d'élan que de vigueur, facilement séduit par des rêves de gloire, mais se défiant de ses forces et de son étoile, il croyait se couvrir contre les dangereuses complications qui pouvaient sortir de ses présomptueux desseins en retenant auprès de lui des ministres raisonnables et timides auxquels il imposait des résolutions qu'ils désapprouvaient; il ne s'apercevait pas qu'il écartait ainsi les dernières chances de succès.

Rechberg, docilement, s'attela de nouveau à la réforme fédérale, bien convaincu qu'on courait à un échec, s'en consolant d'avance, puisque ces fameuses conceptions étaient imaginées par ses rivaux, Schmerling, qui y cherchait une dérivation aux difficultés intérieures, etBiegelebenqui espérait supplanter son ministre.

La cour de Vienne était le rendez-vous de tous les agités : Ernest de Saxe-Cobourg, toujours par monts et par vaux; le comte de Touret-Taxis, très riche, qui avait épousé une belle-sœur de François- Joseph et qui ne désespérait pas de reconquérir pour sa maison l'immédiateté qu'elle avait perdue; Beust; les délégués du Reformverein. Par moments, on se fût dit revenu au début du xvii° siècle, alors que Christian d'Anhalt étendait à travers l'Allemagne le réseau de ses intrigues, et, comme alors, les rivalités politiques se compliquaient de passions confessionnelles. Bismarck plus tard a prétendu expliquer les événements de 1850 à 1870 par un vaste complot tramé par les Jésuites pour entraîner la ruine de la Prusse : ce roman fantaisiste a été inventé au moment du Kulturkampf, pour justifier les représailles contre l'Église. Il n'est pas douteux cependant que les événements d'Italie avaient désolé les âmes pieuses et eff'rayé le clergé ; partout les catholiques se rapprochaient, s'organisaient, et ce n'était pas aux HohenzoUern qu'allaient leurs sympathies.

Vers le milieu de 1863, de mauvaise grâce, les uns poussant les autres, les ministres autrichiens partirent à la conquête de l'Allemagne. — L'affaire eût-elle réussi si elle eûtété poussée avec vigueur, et aurait-on jamais obtenu des princes qu'on appelait à Francfort qu'ils offrissent à François-Joseph la couronne impériale? — Quelques historiens le supposent, mais c'est une hypothèse bien invraisemblable.

et elle s'accorde mal avec ce que nous savons des dispositions des diverses cours et avec la suite des délibérations. Il est parfaitement certain dans tous les cas que parmi les metteurs en scène, presque aucun ne croyait au succès et que la plupart sentaient qu'ils faisaient le jeu de la Prusse en soulevant de nouveau avec fracas cette question de la revision de la Constitution qui n'était possible en réalité que par l'exclusion de l'Autriche. A certaines heures, les faits et les hommes conspirent pour préparer la ruine des Etats et la décadence des dynasties.

Le projet Frœbel, repris et refondu par Schmerling, par Rechberg et par Tour-et-Taxis, n'était, sous une forme insidieuse et dissimulée, qu'une nouvelle édition des projets de Schwarzenberg. — Bismarck qui pensait alors que les « affaires extérieures ont leur but en ellesmêmes et sont plus hautes que toutes les autres », laissait tranquillement s'enferrer les brouillons qui risquaient de mettre l'Europe en feu pour le plaisir de conserver la bienveillance de leur maître en lui offrant pour sa fête un parterre de rois comme enfants de chœur : « Si on dépouille l'animal de la vapeur des phrases, disait-il en parlant du projet autrichien, il reste un si pauvre squelette qu'il vaudrait mieux ne pas montrer au peuple que même cela ne peut pas être réalisé. » Il savait que le résultat de cette agitation serait de ramener aux Hohenzollern l'opinion désabusée.

Guillaume avait les nerfs moins solides. Dans une entrevue à Gastein avec François-Joseph (3 août), il lui avait présenté ses objections : l'affaire demandait un peu plus de mystère et il ne serait pas mauvais, avant de s'engager à fond, de se mettre d'accord. — L'entrevue avait été très courtoise; l'Empereur prit les politesses du roi pour un commencement d'hésitation et il poussa sa pointe. Les considérants du mémoire communiqué par la cour de Vienne à Guillaume étaient plutôt désagréables : — Il était impossible que l'état ce chaotique » actuel se prolongeât plus longtemps; si la Prusse refusait son consentement, on serait obligé d'agir sans elle. C'està-dire que, si elle ne se soumettait pas, on la menaçait de former un Sonderbund dont elle serait exclue. Aussi, quand le roi fut invité à se joindre aux souverains allemands qui allaient se réunir en Congrès à Francfort, Bismarck le pressa de s'abstenir et de ne pas répondre à un appel qui avait des apparences de sommation.

Il ne le convainquit pas sans peine. Non sans doute que Guillaume ne fût soucieux de l'honneur de sa couronne ou des intérêts de sa monarchie. Seulement, il souffrait à la pensée d'être en quelque sorte au ban de l'Allemagne. Marcks, qui a étudié avec beaucoup de

finesse révolution psychologique du roi, a montré qu'il lui a fallu une sorte d'héroïsme pour triompher, à un âge avancé, de ses habitudes intellectuelles et morales, et pour sacrifier ses goûts et ses préférences aux nécessités politiques et à la grandeur de l'État. Dans son développement moral, deux crises eurent une acuité particulière et entraînèrent une lutte douloureuse : la première, au mois d'août 1863, quand il est contraint par son devoir de Hohenzollern de se séparer des princes, ses confédérés, et de décliner l'appel que lui adresse son suzerain légitime, fut très dure et très cruelle ; la seconde, au mois de janvier 1871, quand il accepte le titre d'Empereur d'Allemagne, ce qui lui semblait impliquer le reniement de son vieux patriotisme spécifique prussien, ne fut peut-être pas moins pénible, mais elle n'affecta pas le même caractère aigu. Guillaume s'était habitué aux concessions et il prévoyait depuis longtemps le sacrifice qu'on lui demandait; il avait vieilli aussi et ses forces de résistance n'étaient plus intactes; sa tristesse se manifesta par des accès de mauvaise humeur, il ne songea pas cependant à se révolter contre l'inévitable.

En 1863, bien que l'autorité de M. de Bismarck fût déjà solidement établie, le roi ne s'était pas encore livré à lui sans restriction et sans esprit de retour. 3Iaintenant, l'heure des résolutions définitives était arrivée. En refusant de prendre sa place au Congrès des princes, Guillaume abandonnait l'entente cordiale avec les Habsbourgs; bien plus, il répudiait le système des conquêtes morales, rompait le pacte fédéral et se plaçait hors de l'Allemagne pour la conquérir. Si les conséquences dernières de son schisme ne lui apparurent pas sur-lechamp, il en aperçut au moins en partie la portée possible, et aussi la valeur de la prise qu'il donnait à M. de Bismarck sur sa volonté. Cela suffit pour apprécier ses angoisses et l'on mesurera assez le mérite de la victoire qu'il remporta sur lui-même en songeant à ce que son frère eût fait à sa place. Les rancœurs des dernières années n'avaient pas effacé chez Guillaume le souvenir de l'antique fraternité qui liait les Hohenzollern aux Habsbourgs, et résister à l'Empereur lui semblait toujours une sorte de félonie. Au dernier moment, ses vieux instincts de loyalisme germanique et de fidélité féodale se réveillèrent si impérieux qu'il fût venu à Francfort, renfrogné et bourru, mais vaincu, si Bismarck ne l'eût empoigné par la garde de son épée et ne lui eût barré la route. Ce jour-là, le ministre mit vraiment la main sur l'âme de son maître et lui dicta sa volonté. Ce fut sa première conquête en Allemagne, la condition de celles qui suivirent, non pas la plus aisée.

Par aversion, par tradition, par timidité, les femmes s'étaient coalisées contre lui, Augusta, la Reine douairière, la Grande-Duchesse Louise de Bade. — Nettement, il déclara que si le roi allait à Francfort, il donnerait sa démission dès son retour à Berlin. Les Autrichiens dépéchèrent encore auprès de Guillaume le roi Jean de Saxe, dont il appréciait la loyauté et dont les arguments l'émurent. «Trente princes souverains, répétait-il, etunroi pour courrier.» — Laluttedurajusqu'à minuit; le roi, brisé, après une crise de larmes, dut se mettre au lit. «Je voulais passer chez toi après la soirée chez ma fille, écrivait-il à Jean de Saxe, mais chez elle j'ai été pris d'un malaise tel que je n'ai pu rentrer qu'à onze heures pour me coucher... Que Dieu te bénisse pour ton amitié pour moi! Si, après un dur combat, je suis obligé d'en rester h ma décision et d'attendre le résultat de votre travail sans prendre part à vos délibérations, je n'ai agi en cela que d'après les inspirations de ma conscience. Que Dieu te bénisse ! Excuse le tremblement de l'écriture. »

Bismarck n'était guère moins accablé. — « Lorsque je lui eus enfin arraché la lettre de refus, a-t-il raconté plus tard àBusch, je me sentis si faible et si épuisé que je pouvais à peine me tenir debout. Je chancelai derrière la porte et j'étais si nerveux qu'en la fermant, le bouton me resta dans la main. L'aide de camp de service me demandasi je me trouvais mal. — Non, lui dis-je; maintenant je me sens bien de nouveau.» Il reprit vite son sang froid, s'il est vrai, comme il l'a affirmé dans la suite, qu'il fit garder les issues de la maison royale par un régiment, afin d'empêcher qui que ce fût de pénétrer auprès du roi^

Les renseignements que nous possédons sur le Congrès des princes à Francfort (22-31 août) ne sont ni très nombreux ni parfaitement concordants. Il paraît que François-Joseph déploya des talents inattendus de président; Jean de Saxe était le leader de la majorité. L'opposition ne se composait que de quelques souverains de quatrième ordre groupés autour du Grand-Duc de Bade. Mais les adversaires de la Prusse étaient assez peu unis et ils n'étaient pas le moins du monde résolus à pousser les choses à l'extrême. Les débats traî-

1. Sur le détail des faits, il plane toujours quelque incertitude. Bismarck lui-même les a racontés de façon différente. D'après Sybel, qui tient évidemment l'incident de lui, il aurait brisé une assiette qui se trouvait sur la table avec des verres : « Il me fallait casser quelque chose; maintenant je respire. » — Ces contradictions ne sauraient modifier le sens des événements et le rôle des personnages. Assez d'autres témoignages établissent la nervosité du ministre et la peine que lui donna son maître « à dresser et à mater ». C'est vers cette époque qu'il aurait dit : « On pousse le vieux coursier à coups d'éperons jusqu'au bord du fossé; là, il prend peur, et, avec une brusque secousse, se rejette en wrière. »

nèrent : il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes ; les chauvessouris entrèrent dans la salle des délibérations du vieux palais de Tour-et-Taxis. De guerre lasse, on vota une résolution que beaucoup n'acceptèrent que parce qu'ils étaient convaincus qu'elle ne les engageait à rien, a La situation privilégiée de la Bavière, écrivait le vieux roi Guillaume de Wurtemberg, est une inj'jstice pour les autresrois; mais dans les circonstances actuelles, il nous a fallu céder. D'ailleurs, je dois remarquer que l'opinion publique attend très peu de Francfort et de sa constitution. »

Schmerling avait escompté les déceptions que la politique extérieure de Bismarck causait aux libéraux et qu'avait amèrement traduites l'assemblée générale du Nationalverein au mois d'octobre 1862. — (c Nous étions prêts, disait le comité directeur, a confier la direction de l'Allemagne au chef du plus puissant État allemand, à la condition qu'il se montrât digne de remplir sa mission historique. Mais depuis lors qu'est-il arrivé? — La Prusse n'est plus la protectrice, mais l'ennemie la plus redoutable des intérêts nationaux. Les sentiments du Nationalverein n'ont pas changé. Si cependant les hommes qui gouvernent aujourd'hui l'État prussien et qui, condamnés par leur peuple lui-même, travaillent à la ruine de sa puissance, osaient essayer de prendre en mains la direction de l'Allemagne, leur insolence n'aurait pas d'adversaire plus énergique que l'Association. » — a La Prusse, écrivait Ernest de Saxe- Cobourg, qui se consolait assez aisément des maladresses de Guillaume, a laissé perdre toutes les chances favorables de ces dernières années et elle a fourni à sa rivale l'occasion de prendre sa place. »

Il se trompait sur la gravité de ces querelles d'amoureux qui divisaient les libéraux et la Prusse. Un congrès de trois cents députés des diverses diètes de l'Allemagne qui siégeait à Francfort en même temps que les princes, se prononça contre le projet de réforme deRechberg, et l'Association générale le condamna plus formellement encore (octobre 1863).

Les princes n'étaient guère plus enthousiastes. Quand Rechberg leur demanda d'installer le Directoire dont on avait voté le principe, Beust parla de la nécessité de ne pas diviser l'Allemagne; la Bavière ne voulait pas se brouiller avec Berlin. — Ces défections n'étonnèrent guère le ministre autrichien qui cherchait un prétexte pour se dégager. Les nouvelles de Paris étaient peu rassurantes. Napoléon, qui, ainsi qu'il le disait [h Goltz, l'ambassadeur prussien, aurait donné beaucoup pour que la question polonaise n'eût jamais existé, essayait

de couvrir sa retraite en proposant la réunion d'un Congrès qui réglerait le situation générale du monde. — Le fondement sur lequel reposait l'ordre politique, les traités de Vienne, s'écroulaient de toutes parts ; il fallait prévenir les dangers qui naissaient de cette anarchie; l'Europe verrait peut-être quelque avantage à ce que « la capitale d'où est parti tant de fois le signal des bouleversements, devînt le siège de conférences destinées à jeter les bases d'une pacification générale ». — Bismarck loua fort cette intention généreuse; il était bien sûr que Gortchakov n'accepterait jamais l'idée d'un Congrès où il comparaîtrait comme accusé.

Rechberg fut épouvanté. Il n'apercevait autour de lui qu'embûches et' pièges : la France avec laquelle il avait flirté, dénonçait les traités de Vienne; les princes allemands auxquels ii avait offert sa protection, se dérobaient. Il se jura bien de ne plus succomber à des tentations aussi périlleuses, d'en revenir à la politique de réserve et d'entente cordiale avec Berlin, qui ne promettait pas des résultats grandioses, mais qui, pratiquée avec adresse, pouvait |tout de même produire quelques avantages appréciables et qui, croyait-il, écartait les aléas les plus redoutables. Il renonça sans arrière-pensée à son hégémonie sur la Confédération. Le Congrès de Francfort fut ainsi la dernière tentative du parti de la Grande Allemagne. L'événement avait prouvé que tous les essais de réforme fédérale sous la direction de l'Autriche étaient nécessairement stériles; Rechberg borna désormais ses ambitions à maintenir le statu quo.

L'opinion se résignerait-elle longtemps à cette inertie, et la Prusse se tiendrait-elle pour satisfaite de la situation que lui offrait Rechberg et qui impliquait malgré tout une certaine infériorité et la garantissait mal contrôles suprises de l'avenir? Elle avait [le vent en poupe et elle méritait sa fortune : elle savait ce qu'elle voulait, elle le disait clairement, elle ne trompait personne, elle se montrait modérée et courtoise ; elle évitait les agitations inutiles. — Quand Rechberg fit mine de venir à résipiscence, Bismarck ne lui tint pas rigueur. Aux premières ouvertures, il ne prit pas seulement le doigt qu'on lui tendait, mais la main entière. Et comme il n'avait pas d'autre désir que de faire plaisir à ses nouveaux amis et de leur offrir une occasion de gagner les sympathies de l'Allemagne, il les emmena avec lui à la conquête des duchés danois.

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