‹ La fondation de l'Empire allemand, 1852-1871Chapitre 11 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le traité de Londres et son interprétation. — Les désirs de Bismarck et sa politique jusqu'en 1863. — Avènement de Christian IX : l'attitude de la Diète de Francfort. La Prusse et l'Autriche se séparent d'elle. — La guerre de 1864. — Moltke. — Le traité de Vienne (1864) et les conséquences de la campagne des duchés. — La Prusse réclame le Schleswig-Holstein : les premières difficultés avec Vienne; démission de Rechborg. — Mensdorif-Pouilly : l'Autriche revient aune politique d'hostilité contre la Prusse. — Les hésitations de Guillaume : il accepte l'idée de l'annexion des duchés.*— Menaces de guerre : la convention de Gastein.

L'affaire des duche's danois était une de ces questions compliquées et obscures que la diplomatie classique se plaisait à entretenir et qui, à un moment donné, offraient aux souverains ambitieux un prétexte décent où amorcer leurs entreprises : tels ces fameux droits des Hohenzollern sur la Silésie, que Frédéric II chargeait Podewils de parer et de servir, pendant qu'il envahissait les États de Marie-Thérèse. Bismarck, qui avait eu l'occasion de s'occuper de l'affaire dès son entrée dans la vie politique, en savait ce qu'il était nécessaire de savoir, c'est-à-dire que, depuis un demi-siècle, les érudits et les légistes épiloguaient sur les textes, que les cabinets échangeaient des notes, et que les uns et les autres avaient si admirablement embrouillé les choses qu'il était également facile de soutenir les causes les plus diverses.

A la suite de l'insurrection du Schleswig en 1848, l'Angleterre et la Russie avaient obtenu des puissances européennes leur adhésion au

protocole de Londres (8 mai 1852), qui garantissait l'intégrité de la monarchie danoise et réservait au prince Christian de Glûcksbourg l'héritage de Frédéric VII. Les termes de la convention étaient assez clairs; le prince Christian d'Augustenbourg, qui avait des titres plus ou moins sérieux, à la succession des duchés, avait reçu une indemnité de 11.250.000 francs. C'était un fort bon prix. Quelqu'un lui soutenait un jour que ses droits ne valaient rien. « Comment, rien! Ils valent beaucoup au contraire, et la preuve c'est que nous les avons déjà vendus trois fois. » L'affaire paraissait réglée et le Danemark respira quelque temps.

Bismarck, à Francfort, avait été chargé de débattre avec le prétendant le prix de son renoncement; il avait gardé plusieurs jours les fonds dans sa caisse; il n'avait aucun doute sur l'équité de l'accord et aucune sympathie pour cette famille d'Augustenbourg, besogneuse et chicanière, ingrate et félonne, qui avait répondu par la trahison à la confiance des rois de Danemark et qui vendait maintenant les imbéciles qu'elle avait poussés à l'insurrection. Frédéric d'Augustenbourg, le fils de Christian, après avoir profité du marché, en contestait la validité : la couronne est un fidéi-commis et le détenteur éventuel n'a pas le droit d'en disposer au détriment de sa faniille. Pauvres arguments auprès du délégué prussien !

Les raisons ethnographiques et philologiques des professeurs qui invoquaient les droits des nationalités, ne le touchaient guère davantage. Les souverains danois avaient lo.ngtemps témoigné à l'Allemagne une sympathie voisine de l'engouement; que les faveurs dont ils comblaient les immigrés eussent à la^longue éveillé la jalousie des Scandinaves, il n'y avait pas à s'en étonner et il était puéril de prendre ces rivalités au tragique. Aussi Bismarck en 1848 condamna-t-il sans ambages l'imprudence de Frédéric-Guillaume IV qui, par complaisance pour de vagues théoriciens, mettait la loyale armée prussienne au service de rebelles soulevés contre leur souverain légitime.

S'il jugeait absurde de partir en campagne pour défendre une charte vieillotte et ambiguë, il n'eût pas été très difficile dès lors de le convertir à une politique nettement annexionniste : — « Ah ! si le roi me faisait appeler et me disait qu'il s'agit de conquérir une province, alors ce serait une autre question ; on pourrait partir de ce point de discussion. » — Les libéraux rougissaient de son cynisme ; au fond, ce qui les poussait comme lui, c'était un ardent désir de domination et de puissance. Il s'agissait bien de reprendre une de ces marches que la négligence des souverains ou le malheur des temps avaient peu à peu détachées de l'Empire, de reconstituer l'Allemagne

intégrale ; aujourd'hui les duchés, demain l'Alsace, en attendant les provinces baltiques, la Bohême, etc.; ils entendaient faire leurs preuves de patriotisme, montrer qu'ils sauraient comme les anciens souverains être non seulement les défenseurs, mais les « agrandisseurs » de l'Etat. Ici, tout se réunissait pour animer ces passions envahissantes : la faiblesse de l'adversaire, l'obscurité des droits historiques, le caractère même des populations qui, sans être aussi impatientes du joug danois que l'affirmait une presse bien stylée, étaient accessibles aux suggestions des pangermanistes.

Le Danemark, dépouillé de la Norvège en 1814, était essentiellement constitué, en dehors des deux grandes îles d'EIseneur et de Fionie, par la presqu'île de la Ghersonèse cimbrique qui prolonge entre la Baltique et la mer du Nord la plaine de l'Allemagne septentrionale. Elle est divisée en deux parties très inégales par l'Eider qui naît à quelque distance de Kiel, sur la Baltique, et se jette dans la mer du Nord. Ici, se trouvaient au moyen âge la frontière de l'Empire et la ligne de démarcation entre les Allemands et les Scandinaves. Au Sud, le Holstein était habité par une population exclusivement germanique ; au delà, le Schleswig avait été peu à peu pénétré par des colons allemands qui avaient occupé la partie méridionale ; le Nord était demeuré danois; au milieu, une zone mixte, que se disputaient les deux races. Le Holstein comptait environ 600.000 Allemands, et ils étaient au nombre de 250.000 à 300.000 au nord de l'Eider, en face de 150.000 Danois. Abandonnerait-on éternellement ces Germains à l'oppression étrangère? — Ce n'était pas la faute des libéraux si leur bonne action était aussi une bonne affaire et si la côte du Schleswig offre une suite de ports bien abrités où l'Allemagne fonderait les établissements maritimes qui lui manquaient encore.

Bismarck n'ignorait pas la valeur des rades de Kiel, de Flensbourg et d'Apenrade, et il ne demandait pas mieux que de débarrasser le Danemark de territoires qui étaient à la convenance de la Prusse. Il n'était pas fâché que la question des duchés demeurât ouverte et que la Diète de Francfort lui préparât d'utiles prétextes d'intervention. Seulement il n'était pas dupe des arguments qu'elle invoquait et il pensait qu'à vouloir trop presser les événements, on risquait d'aboutir à un résultat précaire et médiocre. Il lui importait assez peu que les duchés fussent séparés de la monarchie danoise si on y installait un prince qui, menacé par la Prusse, chercherait fatalement une protection à Vienne. En 1862, il écrivait à Blixen, le président du Conseil à Copenhague, pour lui annoncer son entrée au ministère et, comme à Karolyi, il lui donnait le conseil de déplacer le centre de gravité de

la monarchie et de former l'unité Scandinave qui serait l'alliée de l'Allemagne unie ; « mais, dis à tes compatriotes que, s'ils ne sont pas disposés à entrer dans mon plan, je serai forcé de les paralyser, pour n'avoir pas un ennemi dans le dos, si je dois attaquer d'autres points». Ses désirs étaient donc très précis et ses ambitions très arrêtées, ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas envisagé des solutions très diverses; il avait pour habitude de compter avec les circonstances et de ne pas forcer la fortune. Il s'agissait pour le moment de ne pas se lier trop vite les mains et, comme quand il allait chasser les bécasses, il n'avançait un pied qu'après avoir tàté le terrain.

Frédéric-Guillaume IV, trop pressé, avait durement expié son imprudence ; Bismarck ne voulait pas retomber dans les mêmes erreurs et, dès que l'affaire se réveilla à Francfort, il mit Manteufîel sur ses gardes. « L'Autriche, lui disait-il, fort indifférente aux duchés et secrètement favorable au Danemark qui la soutient à la Diète, ne cherche qu'à nous nuire; elle stigmatise en face de l'Allemagne nos lenteurs, et elle nous dénonce à l'Europe comme des ambitieux qui soulèvent gratuitement des difficultés ; payons-la de la même monnaie et, en étalant à Francfort un zèle peu compromettant, enfermons-nous dans une expectative inerte, jusqu'au moment où les puissances étrangères seront rassurées, ou jusqu'au jour où les circonstances générales nous permettront une initiative plus hardie.» La temporisation était assez facile, parce que la dernière insurrection avait purgé le pays des éléments les plus turbulents, et les grands propriétaires avaient mis une sourdine à leurs récriminations depuis que le ministère danois suivait une politique nettement réactionnaire. Leur patriotisme germanique se réveilla du jour où les libéraux reprirent le dessus à Copenhague, et ils se plaignirent que l'on menaçât leur nationalité, dès l'instant où leurs privilèges personnels furent contestés. Leurs griefs, fort exagérés, n'étaient pas tous imaginaires.

Un certain nombre d'États allemands n'avaient pas adhéré au traité de Londres, et il n'avait pas été ratifié officiellement par la Diète. Les partisans des Augustenbourg en concluaient qu'à la mort de Frédéric VII, les duchés qui n'étaient pas soumis à la même loi successorale que le royaume, devraient reprendre une existence indépendante. Ni la Prusse, ni l'Autriche n'acceptaient cette thèse, puisqu'elles avaient solennellement reconnu le traité de Londres, mais elles y avaient introduit des clauses ambiguës et obscures par lesquelles le roi de Danemark s'était engagé à respecter les privilèges des duchés ; elles l'accusaient de violer ses promesses, et aucune des proposi-

lions par lesquelles il cherchait à les contenter, ne trouvait grâce auprès de leurs ministres, gardiens vigilants et scrupuleux des droits des citoyens, quand il s'agissait de sujets étrangers.

Ces chicanes et cette mauvaise foi évidente exaspéraient les Danois. Pendant fort longtemps, leur aveugle tolérance avait favorisé une propagande séparatiste que quelque fermeté eût aisément arrêtée. La révolte de 1848 les avait tirés de leur indifférence, et le patriotisme, surexcité au nord comme au sud de l'Eider, avait déterminé la formation d'un parti radical qui voulait établir plus solidement l'unité de la monarchie. Il faisait assez bon marché duHolstein, rattaché à la Confédération et purement allemand; mais il voulait fondre avec le reste du royaume le Schleswig qu'aucun lien politique ne réunissait à l'Allemagne et qui renfermait au moins une importante minorité danoise. — La Diète de Francfort, pour contrecarrer ses projets, réclamait d'abord pour le Holstein une autonomie très large, puis exigeait que cette autonomie s'étendît aussi au Schleswig, parce que, disaient ses légistes, « les deux duchés ne forment qu'un seul corps politique, qu'ils sont rattachés par un nexus socialis et qu'ils doivent suivre les mêmes destinées ». Ce raisonnement triomphal, pour lequel l'Allemagne se passionnait et où l'on retrouve le pédantisme doctrinaire de ses professeurs, reposait comme l'a avoué depuis un des principaux collaborateurs de Bismarck, Lothar Bûcher, sur un contresens : le fameux up ewig ungedeelt (non séparé pour l'éternité) ne signifie pas du tout que les deux duchés ne pouvaient pas être séparés l'un de l'autre, il eût fallu dire ungescheiden — mais simplement que chacun d'eux ne pouvait être morcelé.

Les discussions de Francfort maintenaient une certaine agitation •dans les duchés et, quand les Danois, menacés dans leurs possessions légitimes, traqués par des juristes ergoteurs et des diplomates sans foi, destituaient un fonctionnaire suspect ou déplaçaient quelques pasteurs et quelques maîtres d'école fanatisés, les Allemands poussaient des cris de fureur et invoquaient le ciel et l'Europe contre les tyrans de Copenhague. La Prusse et l'Autriche, pour ne pas se singulariser,faisaient chorus, mais tout ce charivari n'aboutissait à rien et Bismarck avertissait Manteuffel de ne pas le prendre au sérieux.

Bien que l'Angleterre fût la gardienne naturelle du traité de Londres, les cabinets britanniques, par déférence pour la reine et le prince Albert, prêtaient beaucoup plus d'attention qu'il n'eût convenu aux criailleries allemandes, et la France n'était pas beaucoup plus adroite.

Nos ministres rabrouaient volontiers la Diète de Francfort : —

« On fait au Danemark des conditions impossibles, écrivait M. de ïhouvenel ; que dirait-on à Berlin si on demandait une constitution particulière pour le duché de Posen, tout en le fondant dans la monarchie, et que dirait-on à Vienne, si l'on demandait de soumettre la constitution commune à l'approbation de la Diète de Hongrie? Il est clair que la logique ne mène pas le monde.» — Malheureusement, l'opinion de l'Empereur était beaucoup moins ferme, et ses sympathies pour le Danemark, dont les difficultés actuelles avaient leur première origine dans sa fidélité à Napoléon 1", étaient contrebalancées chez lui par sa théorie des nationalités. Dès 1858, il déclarait à un agent de ManteufTel qu'il ne ferait pas la guerre dans l'intérêt du Danemark, et, à plusieurs reprises, il avait très clairement indiqué qu'il ne s'opposerait pas à une annexion prussienne. Il fallait laisser à ces bonnes volontés le temps de mûrir. On a prétendu qu'afm d'entretenir la querelle ouverte, Bismarck sous main avertissait les ministres danois de ne pas prendre au sérieux les observations de la Diète. Dans tous les cas, il affectait beaucoup de détachement dans ces discussions constitutionnelles et il étalait un extrême scepticisme à propos des griefs des Schleswigois. Il prouvait ainsi à l'Europe sa mansuétude et il poussait le Danemark vers des rigueurs dont il tira ensuite parti contre lui.

On prévoyait la mort prochaine de Frédéric VIL Les ministres danois, encouragés par le mariage du prince de Galles avec la fille de Christian de Glûcksbourg, l'héritier du trône, firent signer par Frédéric la patente du 30 mars 1863, qui accordait au Holstein une très large autonomie, mais assimilait le Schleswig au reste de la monar- <;hie. En Allemagne, ce fut un tollé unanime, et la Diète de Francfort, pour obliger les ministres à renoncer à leurs desseins, ordonna une exécution fédérale dans le Holstein (1" oct. 1863). Au milieu de cette agitation, Frédéric VII mourut (15 nov.), et, conformément aux stipulations du traité de 1852, Christian IX prit le pouvoir.

Ce traité, l'Europe aurait-elle la volonté d'en imposer l'observation aux duchés ? Le Danemark avait-il le droit de l'invoquer alors qu'il n'en avait pas observé les conditions et n'avait pas respecté l'autonomie du Schleswig? — Des Alpes à la Baltique et du Rhin à l'Oder, les journaux, les Universités, le Nationalverein embouchèrent la trompette guerrière, réclamèrent l'indépendance des duchés, et proclamèrent les droits de Frédéric d'Augustenbourg. — Le prince luimême se mit en campagne, s'indigna contre les intrigants qui avaient arraché à son père une renonciation sans valeur ; ses réclamations furent favorablement accueillies, non seulement par les petites cours.

ravies de voir naître une nouvelle principauté, mais même à Berlin, où Guillaume et surtout sa femme et son fils étaient fascinés par ces fanfares romantiques qui leur rappelaient leur jeunesse. — Bismarck laissait faire : ce tapage le servait, l'excusait vis-à-vis des puissances étrangères : a que le Danemark prît garde, leur disait-il; qu'il n'exaspérât pas des passions que les gouvernements ne seraient pas toujours maîtres de réprimer » quant à lui, il travaillait de son mieux à calmer les esprits, il fallait qu'on l'y aidât et qu'on tînt compte de sa bonne volonté.

La dernière campagne diplomatique de Napoléon et l'échec du Congrès avaient laissé l'Europe en plein désarroi, la France brouillée avec la Russie et en froid avec l'Angleterre, l'Autriche alarmée, chacun se défiant de son voisin et si dominé par ses rancunes que les intérêts généraux étaient rejetés au second plan. Bismarck en profitait, mais il ne se découvrait pas et ménageait les transitions : si l'opinion publique anglaise se rebiffait et exigeait le respect des droits de Christian IX, la France et la Russie suivraient presque certainement, et il était probable que l'Autriche se rallierait à eux. Un contre quatre, c'était une proportion dangereuse; deux contre trois, cela irait déjà mieux. — Bismarck, en même temps que, très correctement, il reconnaissait Christian IX et donnait ainsi un gage de la pureté de ses intentions, saisit l'occasion que lui offrait la récente déconvenue de l'Autriche au Congrès des Princes pour se rapprocher d'elle. Il réservait à Rechberg le rôle de paravent et comme de chandelier. D'ail leurs il protestait de sa loyauté : seulement, s'il respectait, par déférence pour l'Europe et par scrupule de conscience, un traité qui lui était désagréable, il était juste que Christian IX, qui en avait les avantages, en remplît les conditions, qu'il garantît les privilèges des duchés. ,« De quelle manière? lui demandaient les envoyés de France; posez vos conditions. — Ah! non, c'est son affaire; si j'avais à vous vendre un cheval de deux cents louis, je ne commencerais pas par vous confier que je vous le céderais à la rigueur pour cent, car aussitôt vous ne m'en offririez plus que quatre-vingts ». Il ferrait le poisson, énervait ses adversaires par ses récriminations vagues, ses exigences croissantes, ses concessions aussitôt reprises, il fatiguait l'Europe et il attendait le moment psychologique où la poire tomberait d'elle-même dans sa besace.

Napoléon n'y voyait aucun inconvénient : — « Le Schleswig réuni au Holstein, disait à Bismarck notre représentant à Berlin, voilà un beau morceau; j'espère que vous ne le laisserez pas au prince d'Augustenbourg ». — L'Empereur lui-même offrait son appui à Goltz

avec une insistance presque gênante. « Je serai toujours conséquent, lui disait-il ; j*ai combattu pour l'indépendance de l'Italie, j'ai essayé d'intervenir en faveur de la Pologne; je ne puis pas avoir d'autre sentiment en Allemagne. » Il finit par envoyer à Berlin le général Fleury qui passait pour le confident le plus intime de ses pensées. Devant celui-ci, Bismarck loua fort la magnanimité de Napoléon ; son idée de Congrès était belle et il comprenait qu'il n'y renonçât pas aisément; la Prusse serait certainement heureuse de le servir; mais franchement, on ne pouvait lui demander de renoncer à Posen ; plutôt mourir, plutôt céder les provinces du Rhin. « Le mot des provinces du Rhin a été prononcé, écrivait Fleury ; faut-il insister ? » « Ne parlez pas du Rhin », lui répondait l'Empereur. Pourquoi cette discrétion? Napoléon, qui ne se livrait complètement à personne, même h ceux qui étaient le plus près de son cœur, craignait-il de se compromettre en s'ouvrant à son envoyé de ses projets lointains? Ou bien, jugeaitil, mieux avisé certainement sur ce point que Fleury, qu'à la première parole précise, Bismarck se rejetterait brusquement en arrière, et craignait-il d'effaroucher par des exigences prématurées une ambition qu'il fallait laisser se développer pour en profiter? — C'est possible, mais rien ne permet de l'affirmer, rien n'indique qu'à ce moment ou plus tard, il ait obéi à des calculs égoïstes plutôt qu'à des considérations théoriques et qu'il ait songé à des acquisitions territoriales, au moins de quelque importance et autrement que dans ces surprises de concupiscence que la raison condamne et réprime aussitôt. — Mais, à défaut de l'Empereur, bien d'autres en France pensaient au Rhin, et Bismarck, sans se découvrir et par une phrase fort innocente, avait aguiché leurs convoitises et s'était préparé leur complicité.

Quelque avantage que lui assurât la bienveillance de Napoléon, Bismarck hésitait à s'engager à fond, parce qu'il craignait que Rechberg ne lui taillât des croupières. Que ce dernier s'unît à la Diète de Francfort pour soutenir la cause d'Augustenbourg, et aussitôt la situation de la Prusse devenait délicate, parce que très probablement l'Angleterre se rallierait à une solution qui mettrait fin dans des conditions acceptables, sinon satisfaisantes, à un inextricable imbroglio. — Dans ce cas, Bismarck était obligé d'abandonner ses espoirs de conquête, à moins d'accepter sans condition l'alliance de Napoléon, ce que le roi ne lui aurait pas permis et ce qu'il redoutait lui-même. Heureusement pour la Prusse que Rechberg était dans une de ces heures de mauvaise humeur où les esprits les plus rassis sont emportés à la dérive ; il avait hâte de prouver à ces principicules qui acca-

blaient François-Joseph de leurs protestations et lui tournaient le dos dès qu'on mettait leur bonne volonté à l'épreuve., qu'il n'avait aucun besoin de leur concours. Cette sempiternelle affaire des duchés, ces discussions de droit d'état qui lui rappelaient trop le Parlement de Vienne, cet étalage de principes démocratiques et de revendications nationales qu'il était si facile de retourner contre l'Autriche, l'exaspéraient : mieux valait encore Bismarck que la clique des Cobourg et des grands-ducs de Bade, et puisqu'il était décidément impossible de passer à l'ordre du jour sur la question danoise, on avait encore plus de chances d'aboutir à un résultat ra'isonnable avec la Prusse qu'avec la Diète fédérale.

Au Keichsrat, l'opposition, qui n'était pas toujours aussi bien inspirée, lui signala le piège où il allait tomber et le danger des mauvaises compagnies. — Oui, lui disaient les libéraux, il fallait marcher au secours des Allemands des duchés ; mais à la tête de l'Allemagne entière, non dans une coalition louche avec un État dont il est trop facile de prévoir les intentions. La Prusse a à peine digéré la Silésie qu'elle se jette sur une autre proie, et à son char de triomphe, c'est vous qui vous attelez, vous, le ministre do cette Autriche dont elle n'a jamais cessé de miner la puissance ! De joyeuses fanfares fêtent l'entrée des troupes autrichiennes dans le Holstein : sur quel air sonnera-t-on la retraite ?

Rechberg se donnait du cœur en pensant que le conflit constitutionnel, alors à son paroxysme à Berlin, imposerait beaucoup de prudence à Bismarck : et puis, pour le surveiller, le meilleur moyen n'était-ii pas de marcher avec lui? Il lui proposa une convention par laquelle les deux États renonçaient à toute acquisition personnelle : les duchés ne seraient séparés du Danemark que si les deux puissances alliées y consentaient. « A quoi bon, lui répondit Bismarck, nous lier ainsi les mains par des stipulations prématurées qui encourageront la résistance des Danois ? N'anticipons pas sur les événements. )) — Il n'était nul besoin d'être grand clerc pour deviner le sens de cette réponse dilatoire. Mais Rechberg ne voyait que des périls autour de lui ; menacé par la France, en froid avec la Russie, discrédité en Allemagne, sans influence auprès de son maître, avec un pays déchiré par les lactions, il choisit la solution qui lui parut ajourner le danger et il se donna la satisfaction d'humilier son rival, Schmerling, dont les ambitions allemandes étaient désormais abandonnées sans retour. Peut-être était-ce payer ce plaisir un peu cher que de l'acheter par la ruine de l'Autriche. Rechberg était certainement un très loyal ministre, qui avait souvent donné des preuves de sens et de tact ; il

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regretta vite son erreur, s'efforça de la réparer, et, s'il était resté aux affaires, il eût peut-être détourné les conséquences les plus graves de sa faute. Il n'en demeure pas moins que l'initiative de ce rapprochement fatal avec Bismarck lui appartient et qu'il porte ainsi la responsabilité première, la plus lourde, de la désastreuse campagne diplomatique qui aboutit h Kœniggrœtz.

Pendant qu'à l'envi les rivaux naturels de la Prusse, Napoléon et François-Joseph, s'attelaient à sa fortune, Bismarck rencontrait à Berlin une opposition qui gênait un moment sérieusement sa politique. Les criailleries des députés, qui, en elles-mêmes, le laissaient parfaitement indifférent, trouvaient un écho h la cour, et même auprès du roi. Moltke et Roon, conservateurs, mais avant tout soldats et épris de conquêtes, entraient encore assez facilement dans les vues du ministre, non sans trouble et sans remords. Ses autres collègues, dès qu'ils avaient entrevu ses lointains projets, l'avaient cru fou : Gomment supposer que l'Europe tolérerait jamais l'annexion des duchés à la Prusse; — et que dirait l'Allemagne ? On courait à un nouvel Olmutz.

Le roi était fort soucieux, tourmenté par sa femme, son fils, qui, favorables tous deux à Augustenbourg, reprochaient à Bismarck de compromettre la destinée de la monarchie pour un maigre butin qu'il n'obtiendrait probablement pas. Par moments, le ministre, isolé, battu en brèche, désespéra. — « X quoi sert de parler et de crier. Sans la main de Dieu, l'affaire est manquée, et la postérité comme les contemporains jetteront sur nous la responsabilité. A la grâce de Dieu ! Il sait sans doute combien de temps la Prusse doit durer encore. Mais, s'il faut qu'elle disparaisse, quelle douleur !» — Il était d'ailleurs parfaitement résolu à ne pas rester aux affaires s'il n'imposait pas son opinion.

Le conflit était toujours le même qu'en 1849. « Vous croyez, écrivait Bismarck à Goltz, que la Prusse peut chercher son point d'appui dans l'opinion publique, les Chambres, les journaux, etc. Pure fantasmagorie ! Ces braillards nous fourniraient-ils la force njécessaire pour nous opposer aux grandes puissances de l'Europe ? — Mais, objectez-vous, est-ce un appui bien sérieux que l'Autriche et avons-nous le droit de compter que notre accord avec elle durera longtemps ? — C'est l'affaire de l'avenir. — Il est possible que cette entente aboutisse à la guerre. — Pourquoi pas ? Je n'ai absolument aucune aversion pour la guerre, bien au contraire, et vous pourrez peut-être vous convaincre bientôt qu'elle est aussi dans mon programme, à condition seulement que nous en fixions les conditions,

que nous en choisissions le moment et que nous en retirions les bénéfices ; nous faire les instruments et les dupes de la Diète, c'est un jeu qui ne me convient pas ; courir le risque de rompre avec l'Europe et de subir un Olmutz pire que le précédent, uniquement pour le plaisir de créer un nouveau petit État ! Merci ! » — Guillaume du moins avait le respect des textes et il savait gré à Bismarck de poser le débat sur le terrain des traités. Un . vote de la Chambre qui se prononçait en faveur d'Augustcnbourg et qui lui parut un empiétement sur les attributions légitimes du souverain, acheva de dissiper ses irrésolutions. Rassuré de ce côté, Bismarck engagea rapidement l'action, et tout d'abord il se débarrassa du concours encombrant de la Confédération.

Christian IX, très pacifique, animé pour l'Allemagne de sentiments extrêmement bienveillants, était surveillé de près par les radicaux, et ils n'admettaient à aucun prix l'abandon de la célèbre Patente de lEider, c'est-à-dire de la constitution du 30 mars 1863 qui réunissait le Schleswig au Danemark. Devant cette attitude, Frédéric d'Augustcnbourg avait pris le titre de duc de Schleswig-Holstein, et la Diète de Francfort, pressée par l'opinion publique et poussée par quelques écervelés tels que Beust, s'apprêtait à proclamer ses droits (nov. 1863). — A ce moment Bismarck, traînant Rechberg à la remorque, à la grande stupeur de tous, s'oppose nettement à ce qu'on reconnaisse Frédéric VII : — Christian IX a des titres légitimes et réguliers, ils ne sauraient être contestés ; la question de la succession dans les duchés n'est pas enjeu, le prince d'Augustcnbourg, dont l'intervention n'est fondée sur rien, doit être écarté. — La Bavière et la majorité de la Diète protestent : déjà les troupes fédérales, Hanovriens et Saxons, ont pénétré dans le Holstein ; elles ont commencé une guerre de conquête, elles veulent rétablir sur son trône un prince allemand. (( Nous ne souffrirons pas que l'on nous compromette ainsi vis-à-vis de l'Europe, répondent Bismarck et Rechberg, et puisque la Confédération refuse de tenir compte des traités, nous prenons désormais l'affaire en mains » (déc. 63-janv. 64).

Et ils posent leur ultimatum. — Les droits de Christian IX sont fondés sur la convention de Londres qui garantit aux duchés des prérogatives violées par la Constitution de l'Eider ; nous respectons le traité, nous entendons aussi qu'il soit respecté par les autres. Si le roi de Danemark ne retire pas dans les quarante-huit heures la charte du 30 mars, les troupes austro-prussiennes occuperont le Schleswig. — Solution élégante, qui ne donne pas le change à l'Europe, mais qui offre un prétexte suffisant à tous ceux qui, par timidité, par calculs, n'attendent qu'une occasion pour sacrifier le Danemark. Gomment

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«'y prendront les cabinets pour déjouer une trame aussi bien ourdie ^t pour démasquer le jeu de ce ministre qui, esclave de sa parole, pousse jusqu'au scrupule le respect des protocoles et n'hésite pas, pour prouver sa bonne foi, à rompre en visière avec une démagogie •do princes turbulents? Et comment aussi la diplomatie n'éprouverait- •elle pas quelque bienveillance pour ce juriste pointilleux qui tire un -si adroit parti des textes? Pour le moment, la conscience de Guillaume ^st rassurée, l'Autriche est compromise, la France et la Russie .ilaissent entendre qu'après tout les Danois n'ont pas le droit d'opprimer les Allemands.

La Diète fédérale est rejetée dans l'ombre : première revanche de 1848. Jadis, le Parlement de Francfort prétendait dicter sa politique à Frédéric-Guillaume IV ; maintenant la Prusse règle seule une question où l'Allemagne entière est intéressée. Beust et ses comparses s'indignent de cette intolérable usurpation : c'est une des humiliations les plus dures qui leur aient été infligées, un premier essai de médiatisation ! Ils s'agitent, lancent des motions bruyantes et écrivent «des circulaires amères. — Et puis ? — Tant que la Prusse et l'Autriche sont demeurées sur la réserve, la majorité de Francfort a montré ^beaucoup d'audace : elle faisait blanc de son épée et partait gaiement en guerre contre l'Europe ; elle savait qu'on ne la prenait pas au :sérieux, et, le cas échéant, elle comptait bien sur l'appui des deux grandes puissances. Mais maintenant que celles-ci, sans ambiguïté, •condamnent sa politique, sa situation devient singulièrement délicate ! Soutiendra-t-elle malgré tout Frédéric Vil, et jusqu'à quel point ? — Bismarck, nettement, a averti Beust que l'affaire pourrait se gâter : •<( Faites-y attention ; si cela continue, nous finirons par venir à Dresde. » — Le roi Jean rappelle son ministre à la modération : — « Déchaîner une guerre intérieure dans le dos d'une guerre extérieure, lui •écrivait-il, je considère qu'il est impossible de concilier cette conduite avec mes devoirs vis-à-vis de la Confédération et de l'Allemagne. » — 11 savait bien que l'agitation en faveur d'Augustenbourg était factice, que l'Allemagne au fond ne se souciait que d'une chose, remettre la main sur cette marche septentrionale qui lui assurerait une situation prépondérante dans la Baltique ; la Diète avait entretenu la question, détourné l'attention de l'Europe, soulevé peu à peu l'opinion publique : son rôle était terminé. Dès que la partie sérieuse s'engageait, le premier rang passait à l'État qui pouvait jeter dans la balance le poids d'une armée redoutable.

Le 20 janvier 1864, 37.000 Prussiens et 23.000 Autrichiens entraient dans le Holstein ; ils occupaient Schleswig (1" février) et

refoulaient les Danois dans le Jutland et derrière les lignes de Diippel. Cette première partie de la campagne fut médiocrement menée, et.la guerre en général ne justifie guère renthousia&me des historiographes officiels ou les lyriques exclamations du Prince royal qui avait. été attaché à l'état-major avec une situation assez peu définie. LeS' succès des armées prussiennes en 1866 et en 4870 n'ont aucun équivalent en histoire ; ilsont inspiré au monde une telle épouvante que personne depuis n'a sérieusement envisagé la pensée de contester l'hégémonie des Hohenzollern ; l'opinion publique eu a conclu que leurs troupes avaient été commandées par des généraux de génie, ce qui n'est pas exact, ou du moins ce qui ne l'est que dans un certain sens. Les triomphes des Allemands s'expliquent — et ce n'est certes ni en diminuer la gloire ni surtout en réduire l'importance — beaucoup moins par la supériorité éminente de quelques chefs que parles qualités générales de l'ensemble des soldats et des officiers et par l'excellence de leur organisation militaire.

On a caractérisé très justement la campagne d'Italie (1859) en disant que ce fut une déroute en avant. Mais la plupart de nos expéditions antérieures, — et je n'excepterai même pas quelques-unes desplus célèbres campagnes du premier Empire — nous donnent une; impression analogue; je veux dire que tout y trahit l'improvisation,, que la part du hasard y est énorme et que ,1e succès y est déterminé, oui bien, — le plus souvent, — par une rencointre d'incidents fortuits,, ou bien par les splendides trouvailles d'un général inspiré. Dans lesguerres contemporaines, ces éléments accidentels n'ont pas sans doute cessé déjouer un rôle, qui peut être décisif, et il est probable que la présence d'un archiduc Albert sur les champs de bataille de Bohême, celle d'un Chanzy à Metz ou même celle d'un Pélissier à Paris, auraient modifié les événements dans une proportion appréciable. Du moins, — et c'est à mon sens l'enseignement le plus intéressant à tirer de l'étude des ces événements, — les Allemands, en perfectionnant dans une proportion inconnue jusqu'ici les méthodes et les institutions militaires, ont diminué de façon très sensible le rôle de la chance et réduit au minimum les risques du jeu. Benedek en avait le sentiment en 1866, et Napoléon III aussi, avec plus de netteté, quand €n 1870 il disait aux soldats que la campagne serait longue et difficile. Il est aisé d'imaginer telle ou telle manœuvre qui eût arrêté la marche des Prussiens, mais il ne semble pas qu'aucune défaite eût pu entraîner pour eux des conséquences aussi désastreuses que celles qu'eurent Kœniggrsetz pour l'Autriche, et Frœschwiller pour la France. C'est qu'ils ont su appliquer à la guerre les dons.

291 LA FONDATION Dlv L'EMPIRH ALLKMAND

essentiels de la race : le sens du détail, la conscience méticuleuse, la persévérance et Tapplication ; ce sont ces mérites qui ont dompté la fortune sur les champs de bataille, comme ils avaientdès lors établi la gloire de leurs savants et comme ils ont plus tard fait la richesse de leurs industriels. Ces qualités, peut-être serait-il plus exact d'écrire ces vertus, elles apparaissent à un degré éminent dans les deux, officiers, très distingués, qui ont préparé et organisé la victoire, dans Roon et Moltke (1800-1891).

Moltke était aussi éloigné que possible du type conventionnel sous lequel notre imagination se plaît à se représenter les grands chefs d'armée : rien ne rappelle en lui un Murât, un Lannes ou un Ney. Ce général, à qui revient, — justement, — l'honneur des succès les plus décisifs qu'aient encore enregistrés les annales du monde, Sadowa, Sedan, Metz, la Lisaine, n'a jamais commandé une brigade ou un régiment. Avec sa haute taille, son grand nez d'aigle, ses lèvres fines et serrées, ses gestes mesurés et lents, taciturne et compassé, il avait moins les allures d'un officier que d'un magistrat de l'ancien régime; disciple de Clausewitz, il se rattachait par lui à Scharnhorst, et comme Scharnhorst aussi, il n'imposa pas sans peine son autorité aux généraux de troupe qui se défiaient de ce rat de bibliothèque et le soupçonnaient de vouloir introduire en Prusse les habitudes du Conseil aulique autrichien. Il était difficile de se tromper plus lourdement sur ses tendances et ses intentions ; mais il est vrai que les apparences permettaient aisément cette erreur. Moltke était en effet avant tout un théoricien, et sans doute le théoricien militaire le plus pénétrant que connaisse l'histoire, supérieur même à ce point de vue à Napoléon. — Cela ne veut pas dire que, comme général, il puisse être comparé, même de loin, à l'Empereur; — il n'en avait ni la fécondité prodigieuse d'invention, ni la variété de ressources, ni les illuminations soudaines ; même ses panégyristes hésitent, quand ils parlent de lui, à prononcer le mot de génie. Seulement il avait admirablement compris les conditions propres de l'art militaire moderne et les lois qui en résultent fatalement; il savait la quantité de science qu'il comporte, et'la part qu'il convient de laisser à l'inspiration et au hasard. La marque essentielle de ce théoricien, c'est qu'il n'était pas dominé par la théorie et qu'il avait à l'occasion le courage de violer les règles les plus sages et les mieux fondées quand une nécessité supérieure l'exigeait; il était assez maître de la méthode pour ne pas s'y asservir.

Son instruction était variée autant que profonde; il avait le goût des plaisirs délicats et des nobles distractions; dilettante passionné.

il connaissait à fond Bach et Beethoven. Il n'était même pas incapable de fantaisie et d'humour; à quarante et un ans (1841), il avait épousé une jeune fille de seize ans, et il sut s'en faire aimer. C^est qu'à sa raideur se mêlait beaucoup de souplesse et que ce savant était avant tout un psychologue. Il aimait la guerre, par tradition patriotique et par réflexion, — intimement convaincu comme Roon que la lutte est l'élément normal de l'humanité et qu'un peuple qui n'essaie pas d'imposer aux autres sa prépondérance, perd une partie de sa force morale ; — il l'aimait surtout en artiste parce que nulle part les facultés les plus diverses n'ont un champ plus large de développement et parce qu'il y trouvait le terrain d'action le plus approprié à ses qualités naturelles. Mecklembourgois d'origine, il avait fait ses études et ses premières années de service en Danemark; il continuait ainsi la lignée de ces étrangers qui ont eu une part prépondérante dans la formation de la puissance prussienne : Stein, Hardenberg, Scharnhorst, Gneisenau, même Blûcher, n'étaient pas nés dans les États de Frédéric-Guillaume III; des trois généraux vraiment supérieurs qu'a produits le règne de Guillaume, Moltke, von Gœben ■et Blumenthal, ce dernier seul est de vieille souche brandebourgeoise. €es Allemands qui venaient à Berlin chercher l'emploi de leurs talents, avaient pour leur patrie adoptive des ambitions sans limites. Moltke prévoyait depuis longtemps la ruine de la Confédération germanique : « Tout cela finirait par la guerre, et... la Prusse périrait ou prendrait à la tête de l'Allemagne la place qui lui convenait. » Pour mériter sa domination, il fallait qu'elle rendît ses frontières à la patrie commune; dès 1840, dans une brochure passionnée, il réclame l'annexion pe l'Alsace et de la Lorraine ; il y revient en 1859, étudie un plan d'invasion en France. Seulement, chez lui, le patriotisme n'affectait pas le caractère mystique et piétiste qu'il revêtait par exemple chez Roon, et il n'attachait qu'une médiocre importance aux doctrines ethnographiques; il n'aimait ni les grands mots ni les théories nébu- ■leuses; il n'invoquait pas le Dieu des Batailles, et sa religion était teintée de rationalisme. Il avait l'esprit clair et le sens des réalités. La comparaison paraîtra bizarre, mais la lumière naît parfois de ces ^rapprochements étranges : il me fait, penser à Lessing qui, comme dui, est surtout un théoricien, mais un théoricien si pénétrant et si libre qu'il produit parfois l'illusion du génie créateur; il appartient à la catégorie de ces hommes qui semblent donner plus qu'ils n'ont en eux et dont on dirait que leurs œuvres dépassent leur génie.

Ses plans de campagne ont été l'objet de critiques qui ne sont pas uniquement inspirées par la haine ou l'envie; ils ont été justifiés par

le succès, plutôt qu'ils ne rendaient ce succès fatal. Il n'empêche qu'il ait eu deux mérites essentiels, et tels que l'art militaire en a été transformé. — D'abord et avant tout, il n'a pas cherché à éliminer de la guerre la part de contingence et d'incertitude qu'elle contient fatalement ; il n'a jamais songé à plier les choses à un plan précis ; il «8t toujours parti de ce principe, qui ne semblera banal qu'à ceux qui ignorent l'histoire, qu'il faut agir suivant les circonstances, c'est-àdire qu'il importe, — et qu'il suffit — de donner aux chefs de corps des directioUs générales en leur laissant ensuite une extrême liberté; jaitnais chef n'a eu au même degré le respectde l'initative individuelle. Seulement, — et ce fut là son second mérite, — cette dose de hasard inévitable, il la limita le plus possible, en premier lieu en perfectionnant l'outillage, puis surtout en créant un corps d'officiers anini() d'un même esprit et chez lesquels le libre concours d'habitudes analogues et comme d'instincts uniformes devait produire l'unité d'inspifation et d'action.

Appelé en Turquie par Mahmoud pour collaborer à la transformation de l'armée turque, il avait travaillé de son mieux à « aiguiser le ^cux cimeterre » ; le désastre de Nézib (1839) lui apprit l'inanité des Informes hâtives; il avait rapporté de son expérience l'horreur do i*iniprovisation et l'épouvante de la formule française : « on se débrouillera ». Quand, en 1857, le Régent l'appela à la direction de l'étatmajor générai S il se proposa avant tout de fixer à chacun sa tâche et de l'y préparer; il développa l'étude systématique des institutions étrangères, la description scientifique des événements militaires, l'observation minutieuse du terrain ; il organisa »un service géographique admirable ; il comprit que la guerre doit se transformer suivant les conditions générales de la civilisation. A son retour de Turquie, à uti moment où beaucoup de bureaucrates raillaient les chemiUs de fer, il n'avait pas hésité à placer ses économies, — une quarantaine de mille francs, — dans l'entreprise du chemin de fer de Hambourg à Berlin ; il avait deviné dès lors que les transports rapides transformeraient la stratégie. Il sentait que celui des deux adversaires qui prend l'avantage dès le début de la campagne obtient line supériorité qu'il est singulièrement difficile de lui enlever ensuite.

l.On s'extasie d'habitude sur le flair merveilleux de Guillaume qui avait su choisir dès le premier jour l'instrument de sa gloire futui'e. Sans diminuer le moins du monde le mérite du Régent, il convient cependant de remarquer que le chef de l'état-major général n'avait pas alors la direction des opérations militaires. L'influence de Moltke, très faible en 1864, contestée pendant toute la campagne de 4866, n'a été prépondérante qu'après K-œûiggrsetz.

Il ne fallait petit-être pas un génie transcendant pour reconnaître que l'armée, faite pour la guerre, doit être toujours prête à entrer en campagne : cependant, jusqu'à lui, personne ne s'était clairement inspiré de cette nécessité et ce sont ces vérités simples qui transforment le monde et fondent l'hégémonie d'un peuple. La mobilisation allemande de 1870 dont il avait préparé les plans, est vraiment un des triomphes de l'esprit humain, une des merveilles de la science moderne, et le sublime esthétique de ces combinaisons éclate quand on songe à ce qui se passait en France à la même heure. A ce moment, les laïques le plaignaient : comment suiïisait-il à cette besogne si compliquée ? Ne pliait-il pas sous la charge? v Mais non, répondait-il en souriant; je n'ai rien à faire ; les ordres sont donnés, il n'y a qu'à attendre qu'ils soient exécutés. » Les calculs avaient été revus avec soin, les courroies de transmission fonctionnaient bien : chacun, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, gagnait sans confusion la place où son activité serait le plus utile, tout se coordonnait et s'enchaînait.— Maintenant un Moltke aurait-il été possible dans un autre pays, et sa pensée aurait-elle rencontré ailleurs le concours des disciplines et des dévouements qui lui étaient indispensables? — Dans tous les cas, son action ne fut si féconde que parce qu'elle s'exerçait dans le sens môme du caractère national. Ce n'est pas l'amoindrir que de voir en lui un des types les plus représentatifs d'un peuple qui possède à un degré éminent les qualités les mieux appropriées à la civilisation scientifique contemporaine, le goût de la discipline et de l'ordre, l'amour et le respect de la tâche quotidienne, la continuité dans l'attention, la faculté de trouver sa joie dans la part prise à une œuvre d'intérêt public.

Ce sont ces vertus que Moltke s'attache à créer dans le corps d'étatmajor, qui avait été déjà préparé par ses prédécesseurs, le baron de Mûffling et Krauseneck, mais qu'il transforme et pénètre de son esprit, ce qui ne veut certes pas dire qu'il étouffe chez ses subordonnés l'initiative et l'audace. Au contraire, il leur apprend qu'un officier a pour devoir suprême d'assurer le succès de la patrie et que, pour cela, non seulement il doit oublier ses intérêts propres et donner l'exemple à ses hommes, mais qu'il ne doit se laisser arrêter ni par une sensiblerie pusillanime ni par la crainte des responsabilités. Bismarck, qui n'aimait pas beaucoup les généraux, faisait volontiers des gorges chaudes sur les prétentions de ces stratèges qui s'imaginaient diriger les événements : « Quelques hommes échangent des coups de fusil, leurs camarades accourent, puis une autre compagnie, et voilà la bataille engagée. » Il n'avait pas si tort; seulement,

si les hommes accouraient ainsi au feu, si tous marchaient du même pas, c'est que Moltke avait insufflé h ses élèves sa pensée ; sans leur demander le sacrifice de leur indépendance, il les avait rompus à un système de voyages et d'études qui avait développé en eux la même manière de comprendre et de juger; comme il avait soin aussi de faire passer sans cesse les officiers de l'état-major dans le service actif, il avait peu à peu communiqué h. l'armée entière son inspiration et, suivant l'expression de Goitz, donné à l'esprit niilitaire de tous la tournure qui conduit à la victoire.

Les résultats de son influence n'apparurent que très peu dans la campagne de 1864. L'état-major général, quand il en avait reçu la direction en 1857, n'avait qu'une ressemblance très lointaine avec ce qu'il est de nos jours, et le nombre des officiers qu'il avait sous son commandement ne dépassait pas 67. Moltke n'était alors que le chef d'un bureau technique, et nullement le généralissime désigné en cas de guerre ; ses relations directes avec le roi étaient rares, et ce n'était pas lui, mais le ministre qui prescrivait leurs directions aux commandants en chef. Encore en 1866, au début de la campagne, son influence est loin d'être prépondérante, et ce n'est qu'au mois de juin qu'il devient l'organe exclusif du commandement supérieur. En 1864, il eût désiré être le chef d'état-major du vieux maréchal Wrangel : on lui préféra Vogel de Falckenstein, et celui-ci, qui connaissait sans doute ses désirs, ne montra aucun empressement à suivre ses avis. Ses apologistes aujourd'hui tendent à diminuer outre mesure le rôle qu'il joua alors, parce qu'ils jugent avec raison que les opérations furent médiocrement conduites; mais il est vrai qu'il serait injuste de rejeter sur lui la responsabilité des fautes qui furent commises, puisqu'il n'intervint qu'indirectement et qu'à la fin de la campagne seulement on tint vraiment compte de ses indications.

L'opinion publique ne vit d'ailleurs que les résultats et ne soupçonna pas les maladresses. Les alliés avaient franchi l'Elder le |er février, avant même que leurs forces fussent complètement rassemblées, pour empêcher les Danois de continuer leurs réquisitions AU sud du Danewerk et aussi parce qu'il importait que le succès fût .acquis avant que le printemps rendît à la flotte danoise la liberté de ses mouvements : le général de Méza se retira aussitôt derrière les retranchements qui, sur une longueur de 80 kilomètres, coupaient la presqu'île de l'Ouest à l'Est, de la Treene à la Schlei. Wrangel voulut enlever de vive force les lignes ennemies, et ses subordonnés lui signalèrent en vain son imprudence. Aussi une attaque de Frédéric-Charles, qui commandait l'aile droite prussienne et essaya à

Missunde de forcer le passage de la Schlei fut-elle repoussée (2 fév.). Mais la ligne des Danois était trop étendue, et de Méza qui craignait de se voir fermer la retraite, se replia précipitamment (6 février). Les Prussiens occupèrent sans coup férir une position qui passait pour inexpugnable et ramassèrent 140 canons; l'armée danoise était complètement démoralisée; Gablenz infligea à son airière-garde un sérieux échec à Oe versée (6 février); le gros des forces Scandinaves se retira au nord-est de Flensbourg, dans la presqu'île de Sundewitt, derrière les lignes de Dûppel, tandis que le reste se réfugiait sous les remparts de Frédéricia dans le Jutland.

Les Autrichiens se seraient volontiers arrêtés là; ils ne voulaient ni trop affaiblir le Danemark dont ils ne désiraient pas la ruine, ni exaspérer les princes secondaires qui, en défendant la cause de Frédéric d'Augustenbourg, servaient les intérêts des Habsbourgs. Bismarck envoya à Vienne Edwin de Manteuffel pour dépeindre à François-Joseph les noirs projets de Napoléon qui ne cherchait qu'à brouiller les souverains allemands afin d'occuper la Vénétie. Rechberg craignit de se trouver entre deux feux et consentit à l'invasion du Jutland (commencement de mars). Les coalisés reprirent alors leur marche en avant, assez lentement. Tandis que Frédéric- Charles dans un assaut vigoureux enlevait Dûppel (18 avril) et infligeait à l'ennemi une perte d'environ 5.000 hommes, le Jutland était occupé jusqu'au Lym-Fjord, et Frédéricia, menacée par Gablenz, était évacuée (29 avril).

Ces résultats, malgré tout, ne répondaient que très imparfaitement aux désirs de Moltke et aux espérances de son gouvernement; dans les duchés mêmes, la mollesse manifeste avec laquelle les opérations avaient été menées avaient excité la défiance universelle, et l'opinion accusait la Prusse d'en revenir aux errements de 1849 et de ménager le Danemark. C'est, en effet, que les conditions du combat étaient loin d'être égales. Les Danois, très inférieurs en nombre, — ils étaient à peine 35.000 en face de 60.000 Austro-Prussiens, — comptaient dans leurs rangs une foule d'officiers de réserve, fort médiocrement instruits; beaucoup de soldats avaient à peine quelques mois de présence au corps; un tiers d'entre eux, recrutés dans les duchés, se battaient sans entrain; surtout, leur chef était paralysé par la pensée qu'il commandait la seule armée de la monarchie; qu'il vînt à être battu, il ne restait plus rien. — Les généraux prussiens n'avaient tiré qu'un très médiocre parti de cette situation et i^s n'avaient entrepris aucun mouvement d'une réelle envergure; leur campagne se résumait en une série de velléités abandonnées, et de

poursuites timidement conduites. Ils n'avaient su ni envelopper l'ennemi au Danewerk, ni profiter de la démoralisation qu'avait jetée dans ses rangs une retraite précipitée, ni enlever l'île d'Alscn; quelque bravoure qu'eussent montrée les régiments prussiens h l'assaut de Diippel et quelque graves qu'eussent été les pertes des Danois, l'importance du succès de Frédéric-Charles était singulièrement atténuée par ce fait qu'au moment de l'attaque, la place allait être évacuée, et les vainqueurs reconnurent bientôt que la position ne valait pas l^s sacrifices qu'elle avait coûtés; elle avait rendu les services qu'elle pouvait rendre en retenant pendant deux mois et demi les forces coalisées *.

Comment expliquer ces retards et ces hésitations! Avant tout sans doute parles lenteurs, souvent calculées, des Autrichiens. Ensuite, par la médiocrité du général en chef et la mauvaise organisation du commandement. Wrangel, qui avait été un brillant colonel, n'avait donné d'autre preuve de ses talents militaires que l'occupation de Berlin en 1848; il était vieux, assez négligent et très infatué de son mérite ; on lui avait donné comme chef d'état-major Vogel de Falckenstein qui ne semble pas lui-même avoir été un général fort remarquable ; à côté, le Prince royal, chargé d'abord de maintenir la bonne entente entre les Autrichiens et les Prussiens, puis de discuter avec Wrangel les mesures que celui-ci comptait prendre. Falckenstein était en correspondance directe avec le ministre de la Guerre ; Moltke envoyait des projets dont personne ne savait s'ils avaient une valeur impérative. De là, des froissements, des contradictions, un flottement perpétuel. Le seul homme de guerre vraiment supérieur, le colonel Blumonthal, chef d'état-major du prince Frédéric-Charles, qui eût voulu pousser plus hardiment les opérations, se heurtait à des résistances insurmontables. En somme, après trois mois de campagne, les Danois n'étaient pas même complètement expulsés du continent, ils conservaient une partie du Jutland et même du Schleswig (l'île d'Alsen), surtout ils gardaient l'espoir de continuer la résistance tant qu'ils n'avaient pas été attaqués dans les îles, et jusque-là leur apparente invulnérabilité rendait beaucoup plus difficile le rôle de la diplomatie prussienne dans la conférence qui allait s'ouvrir à Londres.

Heureusement pour Bismarck que les cabinets européens s'occupaient beaucoup plus de leurs intrigues ou de leurs desseins person-

4. Je ne fais ici que résumer les critiques de Tétai major prussien dans son. Histoire de la guerre du Danemark, Berlin, i%S& et 1*87.

nelsque de l'équilibre européen ou du maintien des traités. Les sympathies de Russel, de Clarendon et de Palmerston pour le Danemark étaient contrebalancées par les tendances allemandes de la cour et par les hésitations de l'opinion qui craignait d'ouvrir à la France la route du Rhin. Drouyn de Lhuys eût peut-être réussi cependant, s'il se fût montré plus énergique, à entraîner Russel et il eût suffi aux cours occidentales de quelque résolution pour que Rechberg s'inclinât; Bismarck, bon gré mal gré, aurait été obligé de le suivre; il eût été facile surtout d'obtenir la proclamation de Frédéric d'Augustenbourg, ce qui eût été un moyen terme acceptable. Mais Drouyn avait encore sur le cœur sa mésaventure polonaise et il trouvait que se mettre en campagne pour recevoir des soufflets était une perspective qui n'avait rien d'attrayant ; il exigea du cabinet britannique des engagements formels : vous me demandez d'intervenir contre la Prusse et l'Autriche; jusqu'à quel point êtes-vous décidé à nous soutenir? Chaque fois l'Angleterre se déroba. Napoléon eût été navré d'une rupture avec la Prusse : irait-il combattre dans les duchés le principe des nationalités qu'il avait proclamé ? Il suggéra l'idée de consulter les populations. Excellent moyen pour brouiller les cartes. La conférence se sépara sans avoir rien fait (25 juin) ; le Danemark était sacrifié et Bismarck avait les mains libres.

« Je ne veux plus avoir à faire avec cet homme sans foi ni loi, disait Clarendon à Beust, ni avec son nègre, Rechberg. » Colères impuissantes qui laissaient fort indifférent le ministre prussien. Il était arrivé à la conférence avec l'assurance que la France verrait sans ennui l'annexion à la Prusse de la partie allemande des duchés. Pendant les négociations, il avait manœuvré avec une merveilleuse dextérité, soufflant la division entre les grandes puissances, d'une courtoisie si délicate pour Napoléon Kl que celui-ci lui pardonnait de combattre ses propositions et de repousser sans en avoir l'air les propositions d'entente cordiale qui arrivaient sans cesse de Paris, lançant tour à tour en avant la Confédération et l'écartant d'un geste dédaigneux. Quand, un moment, il s'était agi de restituer les duchés à Christian IX, il avait ordonné aux commissaires prussiens de soulever l'opinion publique, « de faire donner toute lamente», et il s'était retranché derrière les droits de Frédéric VIFI. Pour prouver à Rechberg son désintéressement, il avait encore chargé son ambassadeur, Bernstorff, de mettre en avant l'Union personnelle des duchés avec le reste de la monarchie danoise, « de façon à ce qu'elle ne fût pa& adoptée, mais à ce qu'elle n'échouât pas devant l'opposition de la Prusse ». Il avait à la fin lassé les ré&istances et déblayé la route;

il n'avait plus qu'à encaisser le plus rapidement possible les b(^néfices que l'Europe renonçait h. lui contester.

Les opérations cette fois furent plus vigoureusement poussées : Wrangel avait été remplacé par le prince Frédéric-Charles avec Moltke pour chef d'état-major. Quatre jours après la reprise des hostilités, Herwarth de Bittenfeld et Blumenthal enlevaient l'île d'Alscn (29 juin), et ce hardi coup de main, l'événement militaire de beaucoup le plus important de la campagne, brisait le courage des Danois et leur prouvait qu'ils n'étaient même plus en sûreté dans leurs îles; le Jutland septentrional était occupé. Les débats du Parlement anglais venaient d'ailleurs de démontrer que le Danemark n'avait à compter sur aucun secours extérieur. Il sollicita une suspension d'armes (20 juillet). Les préliminaires de Vienne (i^'' août}, confirmés par la paix du 30 octobre 1864, abandonnaient à la Prusse et à l'Autriche les duchés de Schleswig, de Holstein et le Lauenbourg.

Quelques jours plus tard, le roi envoyait à Bismarck l'Aigle noir pour le remercier de la persévérance, de l'activité et de l'énergie, grâce auxquelles la situation politique et militaire de la Prusse avait été fortifiée. Éloges mérités. L'affaire des duchés est vraiment pour Bismarck ce qu'avait été la campagne d'Italie pour le général Bonaparte, et jamais son jeu n'a été plus brillant. On sent qu'il s'agit d'un début, que le ministre tient à donner sa mesure, qu'il apporte aussi dans son entreprise un entrain et une fraîcheur d'impression qu'il ne retrouvera plus au même degré. Dans cet art incomparable, on ne sait ce qu'il convient d'admirer davantage, la largeur de la conception primitive ou la délicatesse de l'exécution, la fermeté du dessein ou la souplesse de la manière, la finesse psychologique qui mesure et limite les dangers ou le courage qui accepte les risques nécessaires, le don de manier les hommes et d'exploiter leurs vertus, leurs rêves et leurs manies, ou le talent d'adapter les procédés aux circonstances et de précipiter ou de ralentir le mouvement.

Tant de génie fût pourtant demeuré inutile si Bismarck n'avait joint à ses dons éminents la vertu que Mazarin appréciait le plus chez ses diplomates, le bonheur. Car enfin, il n'était pas impossible que Napoléon ne fût pas un illuminé, Gortchakov un fat, les ministres anglais des poltrons etRechberg un sot, et cela suffisait pour que ces machinations compliquées n'aboutissent qu'à un échec. L'intérêt de l'Europe à ne pas laisser démembrer le Danemark était manifeste, et il ne fallait qu'une perspicacité modeste pour deviner les ambitions de la Prusse et un courage moyen pour les arrêter à leur première manifestation. Ou bien, si quelque cabinet était disposé à les sou-

tenir, il était vraisemblable qu'il ne laisserait pas déchirer les traités et s'accomplir un acte de piraterie aussi flagrant sans prendre ses procautions, sans exiger des garanties précises et du noir sur du blanc. Do ut des, disait Bismarck lui-même. Il avait eu la chance invraisemblable de rencontrer des partenaires dont l'esprit était troublé autant que leur cœur était chancelant; qui, comme Rechberg, pour fuir un danger incertain, se jetaient dans un maquis épineux dont ils ne devaient plus sortir, ou, comme Napoléon, suivant le mot d'une femme desprit, mettaient le feu à l'Europe pour cuire un œuf à la coque. Maintenant que Bismarck savait ce qu'il pouvait attendre de la sottise de ses adversaires, il n'avait qu'à aller de l'avant. Il se sentait porté par la force des choses, c'est-à-dire par cette puissance mystérieuse qui est comme la résultante de l'évolution historique antérieure, qui « soutient les hommes d'État qui la favorisent et renverse ceux qui la combattent )). La gloire de Bismarck n'est pas obscurcie par cette complicité des événements et des hommes, parce que son intervention personnelle était indispensable pour déterminer le changement qui se préparait et qui, bien qu'il fût dans la logique des choses, aurait parfaitement pu sans lui ne pas se produire à cette heure et de cette façon; il en est comme transfiguré ; il nous apparaît, non plus seulement comme un politique supérieur, mais comme l'instrument de la fatalité historique et l'accomplisseur du destin.

Les duchés arrachés au Danemark, qu'en ferait-on? — Dès le premier jour, Bismarck avait ressenti le coup de foudre des désirs impérieux : il faut que nous les ayons. — De quelle façon? Le plus simple était encore de les incorporer au royaume, et le ministre n'avait pas caché ses espoirs à la Chambre. Il avait une vive antipathie et quelque mépris pour Frédéric d'Augustenbourg, n'oubliait pas qu'il avait tenu dans ses mains cet argent dont le prétendant s'était servi pour conspirer contre le pays qui avait acheté son désistement. Passe encore quand il s'agit de fonder un grand Empire : alors la fin justifie les moyens ! Mais s'abaisser à de louches compromissions pour ajouter à la machine déjà si compliquée de la Confédération un rouage au moins inutile, une pareille conduite était sans excuses. Bismarck la jugeait d'autant plus sévèrement que les partisans de Frédéric d'Augustenbourg se recrutaient exclusivement à Berlin parmi les libéraux : la gauche de la Diète, la reine Augusta, le Prince royal et sa femme, cette clique pour laquelle le ministre nourrissait une de ces haines vigoureuses que ne désarmèrent ni les années ni les circonstances.

Comme cependant il n'était pas très aisé de se débarrasser du

prétendant, il voulut en avoir le cœur net, le fit venir, lui posa ses conditions (1" juin 1864) : les duchés supporteraient les frais de la guerre ; le prince établirait un gouvernement conservateur ; une •convention militaire reconnaîtrait au roi la disposition et le commandement des troupes ducales; la Prusse aurait le contrôle du canal maritime qui serait construit dans les duchés ; elle occuperait les deux forteresses qui en garderaient l'accès.

Frédéric connaissait les sentiments de Bismarck à son égard et il savait que, de ce côté, il ne trouverait jamais qu'un appui précaire. S'il acceptait les conditions de la Prusse, c'est-à-dire s'il abdiquait 5es droits souverains, il risquait fort de perdre les sympathies de ses protecteurs naturels, l'Autriche et les cours secondaires, et une fois qu'elles l'auraient abandonné, quel bon billet que de vagues déclarations de Bismarck ! Il louvoya, fit quelques réserves. Au premier mol, son interlocuteur s'indigna, l'accusa d'ingratitude, le soupçonna de noirs complots. En réalité la résolution de Bismarck était prise •d'avance ; cet entretien n'était qu'un argument nouveau qu'il avait voulu se fournir à lui-même, un moyen aussi de confondre les partisans d'Augustenbourg : — On n'exigerait pourtant pas de lui qu'il sacrifiât les intérêts du royaume à un usurpateur qui, avant même •d'être installé, liait partie avec les ennemis des Hohenzollern !

Et après tout, quels titres avait-il, ce candidat qui faisait le renchéri! Que valaient les parchemins moisis qu'il apportait ! Bismarck chargea les syndics de la couronne d'étudier l'affaire, en conscience, sans parti pris. Après plusieurs mois de recherches, ils répondirent que les titres de Frédéric ne supportaient pas l'examen. Ceux du duc d'Oldenbourg, qu'on avait un moment poussé en avant, étaient aussi frivoles ; ils ne se seraient appliqués, à la grande rigueur, qu'à une infime partie des duchés. Le véritable possesseur était le roi de Danemark. « Ne l'avais-je pas toujours dit? s'écria Bismarck. Or, puisque le roi, par le traité de yienne, a remis ses droits à la Prusse et à l'Autriche, nous seuls sommes valablement autorisés à disposer des territoires qu'il nous a abandonnés (décembre 1864) . » Déjà il avait sommé les Saxons et les Hanovriens de vider les lieux, immédiatement. «Nous sommes venus comme mandataires de la Diète, répliqua Beust, nous ne partirons que sur l'ordre du Parlement de Francfort. » Il rappela les soldats en congé et fit transporter les caisses publiques à Kœnigslein. Quand il vit que l'Autriche ne le défendait pas, il se calma,, et, le 7 décembre 1864, les représentants de la Prusse et de l'Autriche prirent officiellement possession des duchés.

Bismarck ne se dissimulait pas qu'il serait plus malaisé d'obtenir

la renonciation de François-Joseph qui était désormais propriétaire des duchés, au même titre que Guillaume.

(( La guerre de 1866, a écrit Mollke, n'est pas née de l'obligation de défendre l'existence menacée de la monarchie ; le gouvernement ^irussien en avait reconnu la nécessité, il l'avait longuement préméditée et préparée à loisir; il ne poursuivait pas une extension de territoire ou un profit matériel, mais une conquête morale, l'établissement de son hégémonie. » — Ces paroles magistrales résument avec une louable franchise et une clarté souveraine la pensée même de Bismarck : depuis le jour où il avait abordé les affaires, il était persuadé qu'il n'yavaitpas placedans la Confédération pour deux grandes puissances, que la Prusse ne pouvait abandonner sa situation en Allemagne « sans se détruire elle-même », et que, comme l'Autriche ne renoncerait jamais à abdiquer ses titres traditionnels, un conflit était inévitable. Quand il était parti en guerre avec Rechberg, il avait certainement pressenti les complications probables de cette collaboration et, dès l'origine, il y avait aperçu l'occasion de cette explication définitive qu'il recherchait depuis si longtemps.

Selon son habitude cependant, tout en suivant son idée, il n'écartait pas sans discussion les solutions différentes qui se présentaient, et il ne précipitait rien : «plus je travaille dans la politique, disait-il, et plus ma foi diminue dans les calculs humains ». Entendez, non pas qu'il attendait paresseusement la fortune, mais qu'il ne la violentait pas ; il se contentait de la solliciter. Pourquoi l'Autriche ne ferait-elle pas amende honorable et ne travaillerait-elle pas de bonne amitié à la grandeur de la Prusse? Tout arrive. Bismarck rappelait volontiers le mot de Talleyrand : dans chaque alliance il y a un homme et un cheval ; il s'arrangea toujours pour ne pas être le cheval. Si llechberg acceptait ses conditions, pourquoi lui retirerait-il ses bonnes grâces? — Sans doute, il ne se promettait de son entente avec Vienne que des avantages limités ; ce ne serait jamais qu'un mariage de raison qui ne comportait que des extases raisonnables ; d'autres fiancées étaient plus aguichantes : mais n'auraient-elles pas de fâcheuses exigences? Et puis les occasions de rupture ne manqueraient jamais et il était inutile de brusquer l'opinion.

Le 22 août 1864, avant même que la paix de Vienne eût été définitivement signée, les souverains alliés et leurs ministres eurent une entrevue àSchœnbrunn, et Bismarck, assez clairement, posa ses conditions.— L'entente cordiale, si heureusement inaugurée, était grosse de perspectives favorables, si elle était loyalement pratiquée, sans

EMIMIIE ALLEMAND. fû

arrière-pensée et sans jalousie mesquine. Elle était comparable, non pas à une association commerciale, où chacun des associés touche un dividende proportionnel aux capitaux engagés, mais à une réunion de chasse où chacun emporte ce qu'il a tué; cette fois-ci, le gibier est passé à portée de fusil de la Prusse ; l'Autriche n'a que faire des duchés, elle sera plus favorisée une autre fois. « Autrement dit, demanda Rechberg, vous voulez annexer le Schleswig-llolslein. Sur ce point, je n'ai pas qualité pour décider. »

Guillaume, ainsi directement mis en cause par son ministre, répondit évasivement. Bismarck savait bien que certaines convoitises ne s'oublient plus, dès qu'elles ont été allumées. Rechberg, qui commençait à connaître son partenaire et qui voulait mériter ses bonnes grâces, aurait pour sa part aisément renoncé aux duchés; il réclamait seulement une petite indemnité, le comté de Glatz par exemple, qui ouvrait la Bohême et la Moravie à l'invasion étrangère. « Pas de marché, lui répliqua Bismarck ; un Hohenzollern ne vend pas ses sujets ; le roi verrait une offense dans une semblable proposition. » Rechberg n'insista pas. « Du moins, demanda-t-il, la Prusse garantirait l'intégrit éterritoriale de la Monarchie? » Bismarck déclina tout engagement précis.

La veille de l'entrevue de Schœnbrunn, il avait envoyé Roon à Chdlons, en lui recommandant la plus extrême réserve. Napoléon accabla le général de prévenances, le nomma Grand-Croix de la Légion d'honneur et lui fit porter les insignes de sa décoration dans sa chambre par le prince impérial. Roon, en conclut que, depuis que la Prusse était forte, on la recherchait davantage et qu'elle devait, pour conserver cette situation avantageuse, augmenter son armée. Sa raideur plaisait beaucoup plus à Bismarck que l'empressement de son ambassadeur à Paris, qu'il accusait de se jeter à la tête de l'Empereur.

M. deGoHz, très fin, affectait pour l'Impératrice une passion romanesque dont on ne lui savait pas mauvais gré ; il avait l'oreille de Napoléon qui lui faisait volontiers ses confidences et il servait avec beaucoup d'adresse et de succès les intérêts de son pays. Depuis le jour où, sous Frédéric-Guillaume IV, le hasard des circonstances l'avait jeté dans l'opposition, il avait adopté quelques poncifs libéraux; il agaçait son chef en lui parlant de l'opinion publique, et davantage encore en manifestant par moments certaines velléités d'indépendance : à Berlin, on le traitait de songe-creux et on l'accusait de se laisser jouer par Napoléon. En réalité, GoUz, qui voyait les choses de près, n'était pas mal servi par ses tendances vaguement

idéalistes; il avait deviné que Icb ambitions égoï&tes ée l'Empereur n'étaient pas très ardentes, qu'il redouitait la guerre et qu'il ne désirait vraiment que l'affranctiissemeiat complet de l'Italie. Bismarck n'admettait pas sans dilliculté la possibilité d'une complexion psychologique si absolument contraiDe à sa; propre nature. Il se défiait aussi, non sans raison, de Drouyn de Lhuys, et il était convaincu que le cabinet des Tuileries, pour hrouiLier la Prusse et l'Autriche, se hâterait de communiquer à Vienne les ouvertures qu'il recevrait de Berlin. Il ne s'en offusquait pas, mais il se tenait sur ses gardes.

Il répondait par de bonnes paroles aux avances qui lui arrivaient de Paris;, et il flattait les mamies de rEmpereur en répétant à tous les. échos qu'il n'avait aucun plaisir à retenir par la force des populations hostiles à l'Allemagne et qu'il n« demandait pas mieux que de restituer au Danemark le Schleswig septentrional. Il a' oubliait pas pourtant qu'une intimité trop affichée avec Napoléon froisserait la Russie, inquiéterait l'Angleterre et rejetterait l'Autriche vers les petites cours allemandes; la Prusse, ainsi isolée, serait alors obligée, d'accepter sans discussion les conditions de la France, et c'était précisément ce qu'il redoutait. Il ne se résoudrait à ce pacte infernall que s'il était poussé à bout, s'il pouvait au moins alléguer pour sa justification qu'il n'avait pas eu d'autre moyen de défendre la Prusse contre les embûches de ses ennemis. Il se réservait néanmoins, l'alliance française comme une ancre de salut et il ne voulait pasfroisser Napoléon qui ne lui eût pas pardonné de garantir la Yénétie à l'Autriche.

Il aurait volontiers accordé du moins à Rechberg quelque menue satisfaction, pourvu qu'elle ne lui coûtât rien. Le Zollvereia venait d'être renouvelé (12 novembre 1864), après de longues négociations qui s'étaient terminées par un nouveau triomphe de la politique prussienne sur ses alliés, les petits princes germaniques. L'Autriche poursuivait un traité de commerce avec l'Union douanière allemande, et ses diplomates désiraient y maintenir la clause de la convention de 1853, en vertu de laquelle des pourparlers devaient s'ouvrir entre les deux parties avant l'expiration du traité pour préparer un rapprochement commercial plus étroit. L'événement avait assez prouvé la valeur réelle de cette formule : Rechberg y tenait, à la fois pour éprouver la sincérité de la Prusse et pour fermer la bouche à Schmerling, qui le rendait responsable de l'échec du Congrès des princes à Francfort et l'accusait de séparer l'Autriche de l'Allemagne. Bismarck ne voyait aucune raison de refuser une promesse de négocier qui ne préjugeait rien sur le résultat. Il fut très vivement combattu

par le ministre du Commerce, Itzenplitz, et surtout par Dclbriick qui était le conseiller le plus écouté en pareille matière. Nous connaissons aujourd'hui les arguments de Delbriick*, et ils ne durent pas faire grande impression sur Bismarck: « quand deux parties, disait Delbrûck, s'engagent à négocier une entente mutuelle, il est évident que chacun des contractants doit s'abstenir de tout acte qui rendrait cette entente impossible, et il n'est pas douteux que la clause de 1853 a sensiblement gêné la politique économique de la Prusse. Plus on attache de prix h une entente cordiale avec l'Autriche, plus il convient de se garder de conventions qui ne peuvent être que le germe de dissentiments futurs. La Prusse, en consentant à la demande de llechberg, se rendrait coupable d'un mensonge conscient; clic sait que dans sept ans elle repoussera aussi bien qu'aujourd'hui une union douanière avec l'Autriche, et cependant on voudrait qu'elle promît de négocier sur ce point. Elle se repentirait de cette fausseté, comme on se repent toujours d'un mensonge. »

Ces considérations vertueuses portaient sur l'esprit du roi. Il se rappelait l'assaut furieux de Schwarzenberg contre le Zollverein, et il voyait dans l'article 25 du traité de 1853 un reste de l'humiliation d'Olmutz; il voulait indiquer une bonne fois h l'Autriche qu'elle ne devait plus se risquer sur un terrain que la Prusse se réservait. En dépit des arguments de Bismarck, il s'entêta; comme il cédait toujours sur les questions principales, il n'était pas fâché, à l'occasion, de se donner la fête de quelque indépendance. Devant cette preuve flagrante de mauvais vouloir, Rechberg, dont la situation à Vienne était déjà fort compromise, quitta le ministère (27 octobre 1864).

On alla choisir, pour le remplacer, un ancien officier de cavalerie, qui avait servi avec distinction et que l'on chargeait volontiers des besognes ingrates. Mensdorfî-Pouilly était un parfait galant homme, fort riche, qui avait de hautes alliances, mais que ses antécédents et son caractère désignaient assez mal pour ces délicates fonctions. Il avait l'esprit juste, le sens rassis, beaucoup de droiture, et, comme il connaissait bien la monarchie, il ne désirait pas la guerre ; malheureusement il manquait d'expérience et de souplesse, et très défiant de ses propres lumières, il n'osait résister ni aux désirs de François-Joseph, pour lequel il avait une affection presque servile, ni aux suggestions des bureaux, qui lui inspiraient un aveugle respect. 11 laissa la Êride sur le cou à Biegeleben et à Schmerling.

1. Le mémoire qu'il rédigea à cette occasion a été inséré dans ses Souvenirs, qui viennent d'être publiés (Lebcnserinnerungen von Rud. v. Deltruck, 1905 II, p. 32).

LA QUliSTIOiN DES DUCHÉS 300

La situation de celui-ci e'tait des plus compromises. En Hongrie, non seulement le parti de Deak, mais même les Vieux-Conservateurs étaient en lutte ouverte contre lui; les Tchèques avaient cessé de paraître au Reichsrat (1864); la Galicie e'tait en état de siège, des échauffourées éclataient à Venise et à Padoue ; le budget se soldait par un déficit de 60 millions de francs. Les Allemands centralistes s'en prenaient à Schmerling de leurs déconvenues; ils lui reprochaient de violer la Constitution, et le ministre, autoritaire et violent, obligé d'ailleurs de ménager l'Empereur, qui n'avait aucun goût pour le régime parlementaire, répondait à leurs récriminations par des professions de foi amères et blessantes. Il fallait bien, cependant, qu'il amadouât de quelque manière ses derniers partisans, et, pour plaire à la majorité du Reichsrat, qui demandait que l'on s'opposât aux. projets séparatistes de la Prusse (6 décembre 1864), il chercha à se rapprocher des petites cours allemandes. Il revenait donc au système de 1849 et de 1863, et c'était en effet la conséquence nécessaire de l'établissement du régime centraliste en Autriche, mais c'était aussi le point de départ presque fatal d'une rupture avec la Prusse.

François-Joseph avait déclaré à la cour de Berlin que la retraite de Rechberg ne changerait rien à sa politique : « Notre action commune, écrivait-il à Guillaume, est notre œuvre propre, et mon souci est que notre alliance soit maintenue et même fortifiée. » Les faits répondirent mal aux paroles. Bientôt la diplomatie autrichienne s'étonna des tergiversations de Bismarck dans la question des duchés, défendit avec chaleur les droits d'Augustenbourg, incrimina les moindres démarches des émissaires prussiens. Biegeleben avait la plume dure et l'expression cinglante; ses notes furent relevées sans ménagement à Berlin ; des deux parts, les esprits s'échauffèrent et une odeur de poudre se répandit dans l'air.

L'acerbe polémique des diplomates viennois faisait le jeu de Bismarck. Le sort de Frédéric d'Augustenbourg laissait assez indifférente l'opinion publique allemande : du moment que les duchés avaient été enlevés au Danemark, elle n'en demandait pas davantage. Eu Prusse, sauf une poignée de députés progressistes qui n'étaient pas très sûrs d'être suivis sur ce point par leurs électeurs, tout le monde désirait l'annexion, mais beaucoup éprouvaient une certaine pudeur à confesser leurs convoitises. Au premier rang, le roi luimême.

Depuis un demi-siècle, on était sevré de gloire et affamé de revanche ; on ressassait l'humiliation d'Olmutz, la reculade de Bronzell : Dûppel et Alsen avaient enfin délivré les âmes d'un horrible eau-

chcjnar, qui attristait la vie et paralysait la volonté. « Enfin ! un point Itimineux après un temps douloureux, si long ! écrivait Guillaume îi Boyen. Vous dépeindre les;momcntsoù j'ai exprimé ma reconnaissance à mes troupes et où j'ai lu sur leurs visages la conscience et la joie du devoir accompli, c'est impossible. )> La joie du souverain s*exaltait encore à penser que la victoire était son œuvre propre, qu'il avait créé l'armée nouvelle, seul, malgré le Parlement. Et il lui faudrait abandonner ces provinces qui étaient déjà si chères à son âme ! Qweile misère !

Il luttait honnêtement contre la tentation, réfrénait ses convoitises. — Les historiographes officiels exagèrent jusqu'au ridicule ses scrupules et l'habileté que déploya Bismarck pour en triompher; mais l'erreur serait plus grave encore de croire que Guillaume avait déjà pris son parti du péché et n'était plus retenu que par la crainie des conséquences matérielles du rapt qu'il méditait. Ses angoisses morales étaient sincères et profondes; seulement il était évident qu'il accueillerait comme une délivrance les prétextes qui lui permettraient de s'affranchir de ses remords, et les menaces de l'Autriche, en lui persuadant que l'honneur lui défendait d'abandonner ses conquêtes, le rendaient de moins en moins rebelle à l'idée d'une annexion.

Bismarck surveillait cette évolution psychologique et la hâtait de son mieux. Il avait d'abord ravivé le conflit parlementaire qui avait un moment paru s'apaiser. La majorité, quand la Diète avait été convoquée au début de I860, après un an d'absence, était revenue assez déconfite ; ses votes platoniques demeuraient lettre morte, et le gouvernement percevait sans difficulté les impôts qu'elle refusait de voter ; ses orateurs prédisaient les plus sombres catastrophes, et l'armée remportait des victoires retentissantes ; la prospérité publique se développait rapidement et le nouveau tarif douanier favorisait l'essor de l'industrie. Les masses populaires échappaient visiblement à la direction des libéraux. Bien que, depuis la mort de Lassalle, le grand agitateur socialiste (18(54), l'Association générale des ouvriers allemands qu'il avait fondée (1863), ne s'étendît guère et que ses progrès fussent arrêtés par la médiocrité et les querelles de ses chefë, les travailleurs étaient détournés des questions constitutionnelles par les préoccupations économiques et ils étaient en général au moins aussi hostiles à la majorité de la Chambre qu'au ministère ; les progressistes n'avaient derrière eux que quelques milliers de bourgeois, dont beaucoup avaient été ébranlés par les récents triomphes militaires et qui, dans auc^n cas, ne seraieirat allés jusqu'à l'insurrection.

Beaucoup de députés, séduits par le succès et gagnés par l'enthousiasme de leurs électeurs, sentaient chanceler leurs opinions et se demandaient s'ils n'avaient pas méconnu le ministère. Gomme les collègues de Bismarck, même Roon, désiraient aussi une réconciliation, les premières séances furent très calmes. —Le chef du cabinet, sans motif apparent, dénonça bientôt l'armistice : il piqua au vif par ses sarcasmes l'amoiir-propre de ses adversaires, provoqua en duel Virchow, un des chefs des progressistes ; la majorité défendit à Virchow de se battre et il obéit. Il n'avait rien de mieux à faire, mais les passions étaient réveillées, et la gauche, d'autant plus furieuse qu'elle sentait sa situation plus menacée, se répandit en motions imprudentes. Le roi fut persuadé qu'aucune réconciliation n'était possible avec ces intransigeants et ces fous, et sa mauvaise humeur n'épargna pas la faction libérale de la cour, sa femme, son fils, le prince d'Augustenbourg surtout, leur protégé.

Frédéric, naturellement, cherchait à gagner les sympathies des habitants des duchés. On le représenta comme un démagogue, un rebelle qui trahissait les protecteurs qui avaient arraché son pays à la tyrannie gothique. Il fut invité à quitter les provinces qu'il agitait par sa présence. Il refusa d'obéir : le roi vit là une offense personnelle et il approuva sans hésitation les mesures qui, sous couleur d'assurer l'ordre public, établissaient plus solidement l'autorité des administrateurs prussiens et qui, sans exclure un retour en arrière, le rendaient du moins plus invraisemblable et plus douloureux.

L'Autriche s'émut : ses droits sur les duchés étaientégaux à ceux de la Prusse, et celle-ci ne pouvait pas préjuger de leur sort sans son aveu. Bismarck ne le niait pas; mais, en attendant qu'on se fût mis d'accord, était-il possible de laisser se créer aux portes de la monarchie un foyer révolutionnaire et fallait-il renoncer à tirer parti de la conquête ! Libre à l'Autriche d'imiter son exemple ; elle manquait d'appétit, ce n'était pourtant pas une raison suffisante pour empêcher les autres de se mettre à table. Il était prêt,^'ailleurs, à reconnaître Augustenbourg, à la seule condition que les intérêts de la Prusse fussent sauvegardés, et il indiqua son ultimatum (22 fév. 1865) : le prince remettra au roi l'administration militaire des duchés, les postes et télégraphes, les places fortes, le canal des Deux-Mers. <( Plutôt une annexion pure et simple, répondit Mensdorff, que cette pseudo-souveraineté qui introduirait dans la Diète de Francfort un vassal des Hohenzollern. » Il sollicita l'appui des cours secondaires, laaça en avant la Bavière et la Saxe ; à son instigation, elles expri-

mèrentrespoirque les cabinets de Vienne et de Berlin remettraient bientôt le pouvoir au duc Frédéric VIII (25 mars 1865).

Ainsi, la Hofburg en revenait toujours à sa vieille tactique de coalition : elle ameutait la majorité des principicules pour imposer h la Prusse une politique contraire à ses intérêts. Le roi, en réponse, signa le décret qui transportait à Kiel la station maritime de Dantzig. C'était un premier acte de prise de possession sur lequel il ne serait pas facile de revenir.

Bismarck continuait à étaler les intentions les plus conciliantes : comme gage de son désintéressement, il offrit à l'Autriche de renoncer à la plupart de ses exigences si seulement elle substituait à Augustenbourg un autre prétendant, le duc d'Oldenbourg. Il savait bien que, liée par ses engagements avec les petites cours, elle n'était pas en mesure d'accepter; et, quand elle refusa, il exploita adroitement sa réponse. Guillaume commençai croire que Vienne cherchait une querelle et il autorisa son ministre à interroger discrètement le& cabinets de Paris et de Florence. Le 29 mai, dans un conseil de cabinet à Berlin, Bismarck proposa nettement l'annexion . « Elle amènera probablement une guerre avec l'Autriche, mais tôt ou tard cette guerre est inévitable, et, pour le moment, la situation européenne paraît favorable; dans une question aussi grave, les ministres ne peuvent pas peser sur la décision du souverain ; il doit se prononcer librement; s'il choisit la guerre, il sera suivi joyeusement par le peuple tout entier. » Roon parla dans le même sens. On le savait d'esprit rassis, très conservateur, opposé à une alliance avec la France; son attitude produisit une impression profonde sur le roi, que ses instincts inclinaient déjà ici aux résolutions radicales.

Quand Bismarck vit àKarlabad, où il avait accompagné Guillaume, M. de Gramont, notre ambassadeur à Vienne, il ne lui dissimula pas la gravité de la situation : la paix ne serait maintenue que si l'Autriche cédait sur tous les points, condescendance bien invraisemblable. Il renouvelait à Napoléon l'assurance qu'il était prêt à restituer au Danemark les districts purement danois du Schleswig, ce qui ne l'engageait pas à grand'chose ; il avait bien soin, d'ailleurs,. de réserver Dûppel, que des considérations stratégiques ne lui permettaient pas d'abandonner. En même temps, Usedom prévenait le ministère italien qu'une occasion se présenterait bientôt d'occuper la Vénétie.

La situation de l'Italie était difficile; le brigandage désolait les provinces méridionales, le déficit atteignait, de 1859 à 1864, près de trois milliards. A la suite de la convention du 15 septembre 1864,

LA QUKSTION Dt:S DUCHÉS 313

qui transportait la capitale de Turin h Florence, Minghetti avait été renversé et avait fait place à La Marmora (26 septembre). Le nouveau ministre, personnellement timide, sans illusion sur la valeur de la jeune armée italienne, n'avait aucune sympathie pour Bismarck qui déjà, en 1862, lui avait fait des ouvertures et s'était ensuite brusquement rapproché de l'Autriche; il le soupçonnait de vouloir compromettre l'Italie, sauf à l'abandonner quand, grâce à elle, il aurait obtenu de la cour de Vienne les concessions qu'il désirait. Mais que signifient les résistances individuelles contre la force des situations? La convention du 15 septembre, qui ajournait indéfiniment l'occupation de Rome, avait révolté le patriotisme italien ; on ramènerait l'opinion en lui offrant la conquête de la Vénétie. La Marmora, très français et rempli d'illusions sur la puissance et surtout sur le génie politique de Napoléon, refusait de prendre aucune résolution sans l'aveu de la cour des Tuileries. Mais les conseils qu'il recevait de Paris le poussaient à l'action. Son ambassadeur, Nigra, qui était un diplomate de premier ordre, l'esprit clair et le cœur haut, l'exhortait à aller de l'avant, sans exiger de l'Empereur des engagements trop précis, qu'il semblait désormais incapable de prendre. Ne suffisait-il pas que l'on connût ses intentions, et elles n'étaient pas douteuses : il venait de les indiquer encore en envoyant comme ambassadeur à Berlin, Benedetti, le protégé de Rouher et de Thouvenel (oct. 1864.) En attendant que le moment vînt de rassembler les mailles du réseau que Bismarck tendait sur l'Europe, Roon et Moltke profitaient de l'hospitalité que leur ofi'rait l'Autriche à Karlsbad pour faire rectifier par leurs officiers les cartes de Bohême et préparer les routes d'étapes.

La chute de Schmerling (30 juillet 1865) ajourna les hostilités. La gauche du Reichsrat, convaincue enfin qu'en face de la résistance opiniâtre des Slaves et des Magyars il était impossible de conserver la constitution du 26 février, avait voulu se ménager une mort honorable et elle avait bravement refusé les crédits qu'on lui demandait. Son attitude avait emporté les dernières indécisions de François- Joseph, depuis longtemps travaillé par les féodaux et les catholiques. Il appela au ministère Belcredi et le chargea de chercher une entente avec les Hongrois et les fédéralistes. Pour l'instant, les Allemands centralistes étaient battus, et les Slaves et les 3Iagyars, à peine échappés à leur domination, faisaient assez bon marché de l'influence des Habsbourgs à Francfort : Maurice Eszterhazy, qui représentait dans le cabinet de Vienne les féodaux hongrois, avait à ce moment la faveur de l'Empereur qui comptait sur lui pour amener

une réconciliation avec la Diète de Pcst; Maurice très catholique, par conséquent assez peu bienveillant pour lia Prusse, était un esprit inquiet, hésitant, circonspect, qui redoutait fort les solutions brutales. Débarrassé des brouillons qui le poussaient en avant malgré lui, Mensdbrfï, que les récents incidents avaient épouvanté, prêta «ne oreille complaisante aux médiateurs bénévoles qui, dans de pareilles circonstances, offrent volontiers leurs conseils aux gouvernements dans l'embarras.

Le comte Bloome, ambassadeur à Munich, trouva un compromis qui parut acceptable. Puisque le condominium créait des difficultés inextricables, on y renoncerait en pratique, en en respectant le principe : TAutriche administrerait seule le Holstein, et Va Prusse le Schleswig ; Kiel deviendrait port fédéral sous Tadministration prussienne ; la Prusse recevrait, avec le contrôle du canal qui serait construit entre la Baltique et la mer du Nord, une route à travers le Holstein ; les duchés danois entreraient dans le Zollverein ; l'Empereur d'Autriche cédait au roi de Prusse ses droits sur le Lauenbourg inoyennant 14.500.000 francs.

Tous les avantages de la convention de Gastein (14 août 1865) étaient pour la Prusse; elle lui assurait la possession des points stratégiques décisifs, elle mettait la cour de Vienne en mauvaise posture vis-à-vis des princes allemands, qu'elle paraissait sacrifier de nouveau : elle plaçait François-Joseph dans une situation humiliante vis-à-vis de Guillaume, à qui il vendait pour une somme assez modique une partie de ses droits de souveraineté. Bismarck l'avait d'autant plus facilement approuvée qu'elle ne terminait rien. Il avait tâté l'Autriche et il s'était rendu compte qu'elle était atteinte d'une sorte de paralysie de la volonté. Il était évident que, dans les conditions nouvelles de l'Europe, au milieu de l'émoi universel des nationalités, en face d'un adversaire buté à une idée fixe tel que Napoléon III, lorsque la fidélité des peuples de la monarchie était ébranlée par le plus déplorable système de tyrannie et d'incohérence et que les deux tiers des provinces étaient en état d'insurrection latente, il était absurde de poursuivre les rêves mégalomanes qui avaient jadis hanté la fantaisie de Joseph II : prétendre ainsi à la foi's conserver la Vénétie, arrêter sur le Danube les progrès de la Russie et conserver l'hégémonie en Allemagne, c'était assumer une tâche qui ne répondait ni aux désirs des peuples ni aux ressources du pays. MensdorfT, Eszterhazy et François-Joseph en avaient bien le vague sentinaent, mais ils reculaient indéfiniment devant les sacrifices nécessaires et ils ne se résignaient aux concessions que quand elles leur étaient dictées par les événe-

ments, c'est-à-dire quand elles n'étaient plus utiles. Bismarck avait le droit de supposer que les adversaires qu'il avait jusque-là trouvés à la fois arrogants et timides, incertains et présomptueux, ne deviendraient pas brusquement des politiques avisés et pondérés, et il ne voyait aucun inconvénient à leur faire crédit de quelques nouvelles fautes. Il considérait dès lors l'annexion des duchés comme accomplie, il ne s'agissait plus pour lui que d'y rattacher une nouvelle et plus vaste entreprise. Pour cela, la connivence de la France lui était indispensable. Il partit pour Paris afin de se rendre un compte plus exact de la situation.

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