CHAPITRE H
L'Europe après le Congrès de Paris. — Napoléon IIL — Bismarck et l'alliance française. Les résistances de Frédéric-Guillaume IV et de la camarilla. L'affaire de Neuchâtel. — La lutte de la Prusse et de l'Autriche à Francfort : les projets de Bismarck. — Maladie de Frédéric-Guillaume IV. La Régence. Le prince Guillaume de Prusse. — Bismarck à Saint-Pétersbourg. — Le système des conquêtes morales. La guerre d'Italie. Les entrevues de Bade et de Teplitz. — Échec de la politique du régent.
L'accalmie qui suivit le Congrès de Paris fut très courte. L'horizon était chargé de tempêtes : l'alliance franco -anglaise était fort ébranlée; la Russie se renfermait dans un recueillement plein de mystères; la rivalité de la Prusse et de l'Autriche qui se poursuivait sourdement à Francfort, éclatait de temps en temps par de brusques explosions; la question des duchés danois se rouvrait; les petites cours se démenaient en quête de protecteurs. La vie à Paris était magnifique et agitée. Les Tuileries étaient le rendez-vous des souverains, avides d'étendre leurs territoires ou désireux de fortifier leurs trônes chancelants. L'Empereur les recevait avec une courtoisie gracieuse et empressée, caressait leurs rêves et ne leur ménageait pas ses confidences. — Elles étaient souvent si étranges qu'ils le soupçonnaient de chercher à les tromper. Ils en repartaient plus incertains, incapables de distinguer au milieu de ces nébuleuses combinaisons la part des projets réels et des fantaisies chimériques, persuadés que l'on marchait à une catastrophe; comme pendant le premier Empire, la conviction unanime s'établissait que l'on se trouvait en face d'un épisode qui ne durerait pas. Du moins, il pouvait se prolonger, et surtout il pouvait offrir des chances heureuses dont on devait se hâter de profiter. Les imaginations s'enfiévraient et les convoitises s'allumaient au contact de ce joueur que la fortune n'avait encore jamais trahi et qui faisait paroli à chaque coup. La fièvre de
l'agiotage gagnait, après la Bourse, les cabinets, et l'Europe après Paris.
Napoléon arrivait à la cinquantaine, déjà fatigué, presque usé par les excès et les traverses de sa vie. Avec ses cheveux grisonnants et rares, son épaisse moustache, sa barbiche, son grand nez, ses lèvres épaisses et sensuelles, ses petits yeux gris sans lumière et sans regard, ramassé, les jambes trop courtes, le ventre proéminent, il a inspiré aux artistes du Kladderadalsch quelques-uns de leur dessins les mieux réussis. Il est certain cependant qu'il avait une rare puissance de séduction, et presque tous ceux qui l'ont approché ont conservé de lui un souvenir très tendre. La reine Victoria, le prince Albert, qui arrivaient fort mal disposés, furent aussitôt conquis, et la reine parle de son hôte avec enthousiasme; l'enthousiasme tomba, mais l'affection demeura, survécut aux difficultés diplomatiques. « Il çst si calme, écrivait-elle, si simple, si naïf même, si heureux qu'on lui apprenne ce qu'il ignore, si doux, avec tant de tact, de dignilc et de modestie; ne disant jamais un mot, ne faisant jamais la plus petite chose qui pût me contrarier ou m'embarrasser... Je connais peu de gens à qui je me sois sentie plus prête à me confier et à parler sans réserves... Je me sentais, je ne sais comment dire, en sûreté avec lui. Sa société est particulièrement agréable; il y a en lui quelque chose d'attrayant, de mélancolique, de séduisant. » — Faisons la part très large des circonstances, de la réaction favorable qui résulte de préventions reconnues injustes; il n'en convient pas moins de tenir grand compte de ce jugement dun témoin impartial, d'autant plus qu'il est corroboré par nombre de dépositions analogues.
Parmi ceux qui servirent Napoléon III, il n'y eut pas que des ambitieux ou des poltrons affolés par la crainte des « partageux ». Pourquoi se sont-ils ralliés à lui? Pourquoi plusieurs l'ont-ils aimé? — Son intelligence était médiocre : les écrits qu'il nous a laissés ne renferment pas une seule idée personnelle et il ne relève même pas par l'expression la banalité de ses théories. Il avait une certaine curiosité d'esprit et quelques connaissances techniques, mais son éducation générale était fort incomplète et son goût misérable; sa sensibilité littéraire était celle d'un boutiquier. Il était incapable d'effort suivi, d'attention intense, de volonté soutenue. Sa vie privée fut souillée des pires scandales et il compromit son nom d'abord et plus tard sa couronne dans les plus scabreuses aventures. Pour racheter ces indigences de l'âme et du cœur, ce ne serait vraiment pas assez de son exquise urbanité, de sa courtoisie charmante, de l'aménité de ses
manières, et elles n'auraient sans doute pas sufïi à conquérir le prince Albert, et OUivieret Prévost-Paradol.
Il semble bien que le secret de son charme, — puisque ce charme ne saurait être contesté, — vient, avant tout, de deux qualités éminentes de sa nature. Tout d'abord, — et bien que cela paraisse paradoxal et ne s'accorde guère avec les pratiques de son gouvernement, — il était bon, et non seulement bon, comme Philippe II par exemple, pour sa famille, mais naturellement et sincèrement bon, bon pour tous, pour ses ennemis comme pour ses amis. Comme il n'avait aucun sens moral et que d'ailleurs il n'apercevait jamais les choses qu'à travers un brouillard, cela ne l'empêcha pas, à l'occasion, d'ordonner ou de permettre des actes abominables, mais il n'aimait pas voir souffrir; il ne connaissait ni la rancune ni la haine et il avait une excuse pour toutes les défaillances. Après sa chute, il ne montra aucune colère, n'eut pas une parole de récrimination.
Puis, il était parfaitement simple, sans affectation et sans pose. Rien en lui ne sentait le parvenu. 11 ne se piquait de rien et ne cherchait à dissimuler aucune de ses imperfections. On l'a souvent accusé de manquer de sincérité, et il ne se livrait jamais complètement, mais c'était plutôt par timidité ou encore parce qu'il ne voyait pas lui-même ce qu'il voulait; il ne trompait pas ses interlocuteurs, il les égarait à sa suite.
Bien que Lombroso ait cru pouvoir établir, par le rapprochement des dates, qu'il était bien le fils de Louis de Hollande, il rappelait plus les Beauharnais que les Bonaparte. Romantique et romanesque, l'imagination vagabonde et le cœur inquiet, son regard voilé était comme retourné sur lui-même et il ignorait le monde extérieur; si une secousse lui révélait les obstacles qui s'opposaient à ses désirs, il ne s'en effrayait pas ni ne songeait à les écarter, mais attendait qu'un hasard heureux les éloignât. De là son incroyable entêtement, qui était aussi indifférent aux raisons qu'aux événements, parce qu'-il prêtait aux choses une souplesse et une obéissance qu'elles n'ont qu'en rêve. De là aussi ses contradictions : irrésolu à la fois et inflexible, flottant et obstiné, il allaita la dérive en tenant les yeux fixés sur le but.
A l'dge où se forment les caractères et les esprits, il avait eu pour livre de chevet Le Mémorial de Sainte -Hélène, et il avait pris au sérieux les théories plébiscitaires de Napoléon P^ qui se confondaient dans son esprit avec les doctrines de Herder et de Savigny sur le génie des peuples. Sa prétention était de dégager et de réaliser l'âme de la France. « L'important pour moi, disait-il à Prokesch,
n'est pas de savoir si, sur une des grosses questions du jour, l'opinion publique est raisonnable ou non, mais si elle existe. Sur cepoint, je ne dois pas me tromper, me faire d'illusion; sans cela, jesuis perdu. » Mais la voix qui lui répondait n'était jamais que cellede son propre cœur. Elevé à l'étranger, il comprenait fort incomplètement les tendances de cette race française, qui, dans ses emballements mêmes, garde le goût de la raison et le sens de l'ironie. Il surprit un moment son adhésion par la générosité de ses formules, et il n'est pas douteux que son idéal était magnifique. II. se regardait comme choisi par la Providence pour réparer les injustices du passé, affranchir les opprimés et réconcilier les peuples ; il y avait chez lui de l'apôtre et du poète ; il était tout imbu de Saint-Simon et de Lamartine et il annonçait Jaurès; il croyait à la fraternité humaine et au renoncement des peuples ; il n'oubliait qu'une chose, c'est qu'à vouloir précipiter l'évolution historique, on risque de retarder le progrès en créant de nouvelles oppressions. Il est évident qu'un systèmequi a livré l'Alsace au despotisme germanique et a créé ainsi pour longtemps une barrière de haine entre deux peuples dont l'union, serait capitale pour le développement général de la civilisation, était mal conçu et souffrait d'un vice d'origine irrémédiable.
Très vite, les défenseurs des traditions nationales en France s'e-ffrayèrent de ce cosmopolitisme et essayèrent de ramener l'Empereur dans des voies moins périlleuses : il sentit ces résistances et s'en attrista. Personnellement, il n'était pas ambitieux. Il se convainquit cependant bientôt que son désintéressement ne serait compris ni? de ses voisins ni de ses sujets et que ceux-ci, en particulier, se lasseraient vite des aventures dont ils couraient tous les risques, s'ilsdevaient être les seuls à n'en recueillir aucun profit. Pour acheter leur concours, il fut forcé d'alourdir ses projets généreux par des^ recherches d'indemnités. Insuffisantes, dans tous les cas, pour compenser les périls que créait à la France la transformation de l'Europe, elles avaient surtout le grave inconvénient de fausser la pensée maîtresse du souverain et elles lui enlevèrent le principal bénéfice qu'il pût espérer de sa politique, la condition indispensable aussi deson succès : la confiance des princes et des peuples.
Il s'avouait par instants les difficultés qui naissaient de l'incohérence de ses doctrines et de la complexité de ses désirs, mais il' n'avait pas assez de domination sur lui-même pour renoncer aux voluptés intellectuelles qu'il y goûtait; jouisseur et viveur, ses habitudes de débauche avaient très vite usé les faibles ressorts de sa volonté; puis la maladie brisa en lui les derniers restes d'énergie. De;
plus en plus, il s'en remit à son étoile, c'est-à-dire qu'il s'abandonna aux événements.
Non pas cependant qu'il renonçât ù les incliner dans le sens de ses desseins, mais son activité était intermittente et désordonnée : il aimait les voies obliques, les moyens détournés et les intermédiaires offîcieux, ce qui achevait de donner h sa politique une apparence de confusion et de mauvaise foi. Il s'exposait ainsi sans cesse à des complications qui le prenaient au dépourvu et qui le condamnaient à des reculades humiliantes ou à des audaces auxquelles ses nerfs se refusaient. Bien que son courage passif ait toujours été extraordinaire, — peu d'hommes ont aussi stoïquement supporté les plus atroces souffrances, — il était susceptible des plus lamentables défaillances, parce qu'il était toujours pris à l'improvisLe par le danger : il avait les passions d'un joueur sans en avoir l'estomac. 11 n'aimait pas la guerre, quoiqu'il se déguisât volontiers en général et qu'il s'occupât avec compétence de questions techniques, et il ne savait ni l'éviter ni la préparer. On éprouverait pour lui plus de pitié que de haine s'il était possible d'oublier qu'il commença par le guet-apens de décembre et qu'il finit par Sedan.
En 1858, il écrivait à Walewski, très soucieux de l'entrevue de Plombières, une longue lettre qui est un des documents les plus caractéristiques que nous possédions sur lui. — 11 faut donner un grand ébranlement à l'Europe, « pour que l'opinion publique ne voie plus seulement dans le gouvernement français le croque-mitaine des anarchistes, mais le pouvoir qui a voulu être fort chez lui pour être à même de briser ses propres chaînes et de civiliser et de délivrer les autres peuples. La maison d'Autriche amoindrie, notre influence s'accroîtra immédiatement en Europe. Nos voisins, en Suisse, sur le Rhin, en Belgique, imploreront notre alliance, par crainte ou par sympathie, au lieu de nous mordre les mollets. Alors la France, sans tirer de nouveau un seul coup de canon, pourra obtenir tout ce qu'il est juste qu'elle obtienne et abolir pour jamais les traités de Vienne ». — Plus simplement. Napoléon veut reconstituer l'Europe sur la base des nationalités. Dans quelle mesure sera-t-il possible d'atteindre cet idéal? Que faut-il entendre au juste par nationalité? Gomment conciliera-t-on, par exemple, les prétentions fondées sur l'histoire et celles qui s'appuient sur la linguistique ou l'ethnographie? l'Empereur ne se le demande pas. Il compte sur la force des choses. — Il commença son œuvre par l'Italie, en partie parce qu'il escomptait contre l'Autriche l'appui de ia Prusse.
A Berlin, au lendemain de la guerre de Grimée, Manteufïel avait tracé le bilan de la situation dans un mémoire si hardi qu'il me semble douteux qu'il ait pu être vraiment remis au roi; il signalait avec une énergie singulière la banqueroute de la réaction : — Si l'on persistait dans la voie suivie jusqu'alors, on serait amené, pour maintenir la paix à l'intérieur, à des mesures qui paralyseraient complètement la Prusse en Allemagne, en face de l'Autriche. Or, la Prusse •est un État conquérant... Même si les circonstances ne sont pas favorables aux conquêtes violentes, elle ne doit pas cesser ses conquêtes ■morales. Il faut donc en revenir à la tradition des Ilohenzollern, fondée non sur des doctrines, mais sur l'intérêt. — Le ministre, suivant l'expression de Gerlach, retombait dans son athéisme politique; -d'ailleurs, il songeait surtout à libérer sa conscience et il n'espérait ni convertir les hobereaux ni ramener le roi, satisfait s'il parvenait à rendre la camarilla « aussi peu nuisible que possible ».
Bismarck ne se contentait pas à si bon marché. Pendant le Congrès même, le 26 avril 1856, il écrivait le mémoire célèbre, que ses apologistes ont baptisé le «splendide rapport» et qui était comme le résumé de l'expérience qu'il avait acquise à Francfort. — La Prusse s'imagine qu'en cas de péril elle pourrait compter sur l'appui de ses associés. Illusion déplorable : au moment du danger, aucun des princes confédérés ne se ferait scrupule de manquer à ses engagements. Les ministres de Bavière, de Wurtemberg, de Bade, de Darmstadt, de Nassau, m'ont laissé voir jusqu'à l'évidence qu'ils considéreraient comme un devoir de briser leurs liens fédéraux si l'intérêt ou la sécurité de leur souverain étaient menacés... Ils se rappellent qu'en 1813 ils n'ont rien perdu et que la Confédération du Rhin avait du bon, qu'elle leur assurait le pot-au-feu, leur permettait de rendre leurs sujets heureux chacun à sa façon, que, sauf le léger ennui des réquisitions impériales, leur servitude n'avait
que des agréments Il serait plus absurde encore de compter sur
l'Autriche. L'Allemagne est trop étroite pour nous deux et, dans un avenir prochain, nous aurons à défendre notre existence contre notre rivale, sans qu'il dépende de nous de prévenir cette collision.
Puis donc que la marche des choses en Allemagne ne comporte plus d'autre issue, tâchons d'engager la lutte dans de bonnes conditions,, c'est-à-dire cherchons des sympathies en Europe. De quel côté? Du côté de FAngleterre? Elle nous exploitera sans nous rien accorder. L'isolement cependant, à la longue, serait funeste, au moment où se prépare un nouveau groupement des puissances. Un rapprochement •entre la France et la Russie est fatal, et rien ne saurait neutraliser la
force qui attire les deux États l'un vers l'autre... Les efforts persistants d'Orlov n'ont pas encore détaché la poire de l'arbre ; mais, quand elle sera mûre, elle tombera d'elle-même, et les Russes seront là pour la recevoir dans leur casquette. En présence de celte éventualité imminente, que doit faire la Prusse? Avant tout, ne pas se mettre à la remorque de l'Autriche, garder toutes les portes ouvertes, et se ménager le moyen, à l'heure favorable, de sauter à pieds joints dans l'alliance franco-russe.
— « Malheur, répliquait Gerlach, à celui par qui le scandale arrive. L*apôtre a dit qu'il ne fallait pas faire le mal, avec l'espoir que le bien en sortira. » Ce n'était pas de cette façon que Bismarck interprétait la Bible, et les ministres autrichiens travaillaient pour lui.
Buol, sourdement menacé à la cour par le parti militaire, qui dési^ rait un rapprochement avec la Russie, espérait relever son autorité compromise en étalant un grand zèle pour la puissance de son maître. « Pointu, mais ni large ni profond », à ce que disait Metternich, sérieusement malade, ce qui n'adoucissait pas son caractère, il apportait dans ses relations avec les autres puissances un ton âpre et rogue qui mettait ses propres agents au désespoir. M. de Rechberg, le président de la Diète de Francfort, honnête homme et modéré, aurait volontiers entretenu des rapports amicaux avec ses collègues, mais il était bien obligé de suivre ses instructions, et les conflits, un moment étouffés, reprirent une acuité nouvelle. Bismarck était de fort méchante humeur depuis que la défection des petites cours l'avait ramené à une situation secondaire, très mécontent de la mollesse de Manteuffel et toujours plus convaincu que l'appui de la France permettrait seul à la Prusse de se hausser au rang qui lui revenait. *
De son voyage à « Babylone », pendant l'été de 1855, il avait conclu que l'Empire était solidement établi, que l'Empereur n'était pas, comme on se" le figurait en Prusse, « le génie du mal », aux profondes combinaisons duquel il convenait d'attribuer tout ce qui se passait dans le monde; il n'avait vu en lui qu'un sentimental naïf, un épicurien bienveillant, peu instruit, d'une intelligence médiocre,, avec lequel il serait agréable et sans doute utile de nouer des relations plus intimes. Il le dit sans ambages à Frédéric-Guillaume IV,. quand celui-ci lui demanda ses impressions.
Du coup, il fut suspect : les dames de la cour tenaient à l'écart M"»® de Bismarck; quand il paraissait à Berlin, les saluts étaient plus distants et les poignées de mains moins chaleureuses; seul, le ministre lui témoignait une confiance plus cordiale, sans doute-
parce qu'il ne redoutait plus en lui un successeur prochain. Un incident imprévu atténua les répugnances de Frédéric-Guillaume IV.
La principauté de Neuchâtel, qui appartenait aux Hohenzollern depuis 1707, avait été rattachée à la Suisse en 1814, tout en demeurant sous la souveraineté prussienne. En 1848, une révolution démocratique éclata, et malgré les protestations du roi, elle fut incorporée dans la Confédération. Le 3 septembre 1856, quelques oligarques tentèrent un coup de main pour rétablir l'ancien gouvernement; ils n'avaient aucun appui dans le pays ; la tentative fut aussitôt réprimée et les insurgés furent arrêtés. Frédéric-Guillaume exigea la mise en liberté des royalistes emprisonnés. La Suisse refusa et les débats prirent bientôt un ton si violent qu'un moment une rupture ouverte sembla probable. M. de Buol, qui « jouissait plus que personne du bonheur d'être parfaitement désagréable quand l'occasion s'en présentait», opposa à la Prusse mille chicanes, tandis que Napoléon s'entremettait avec la plus extrême bonne grâce. Une conférence se réunit à Paris et elle aboutit à une convention (26 mars 1857) qui, tout en sanctionnant la réunion définitive de Neuchâtel à la Suisse, était assez aimablement rédigée pour satisfaire la cour de Berlin.
Pendant les négociations, Bismarck était venu à Paris. Napoléon, largement, lui avait ouvert son cœur. Il s'était attaché d'abord à rassurer son interlocuteur : — 11 ne songeait pas à la frontière du Rhin qui ne pouvait être défendue que si l'on était en possession de la Belgique ; or il savait bien que l'Angleterre ne consentirait jamais à une telle expansion de la France ; ce ne serait qu'un dépôt contesté, qui engendrerait des coalitions et que l'Europe viendrait un jour nous reprendre. Tout au plus pouvait-il être question d'une légère rectification de frontières, afin de satisfaire l'orgueil national; encore, n'y tenait-il guère. Il préférait une guerre en Italie, non pas qu'il voulût faire de la Méditerranée un lac français, mais la France avait le droit d'y jouer un rôle prépondérant; et puis le Français, bon soldat, médiocre marin, attachait naturellement une importance d'autant plus grande à avoir une marine puissante. Il désirait que la Prusse ne lui fût pas hostile. Elle n'y avait aucun intérêt; il verrait avec plaisir que sa situation fût consolidée en Allemagne, par exemple par l'acquisition du Hanovre et des duchés de l'Elbe. — Bismarck se déclara doublement heureux de cette communication, d'abord parce qu'elle lui prouvait la confiance de l'Empereur, ensuite parce qu'il était peut-être le seul diplomate prussien assez téméraire pour prendre sur lui de ne pas la transmettre à son souverain : jamais il •n'accepterait; vous vous embourberiez.
Ce n*était pas la première fois que Napolëon essayait de séduire les Hohenzollern. Alors qu'il était encore président, il avait envoyé Persigny à Berlin (janvier 1850) pour sonder le terrain et essayer de profiter de l'irritation provoquée par l'attitude de Nicolas. Pendant la guerre de Grimée, il avait eu beaucoup de condescendance pour les faiblesses de Frédéric-Guillaume IV, et fait bon visage à ses messages. Il n'arrivait pas à Paris de petit prince ou de savant allemand qu'on ne l'accueillît aux Tuileries à bras ouverts et qu'on ne le chargeât d'offres de service; on s'ingéniait à deviner les désirs de la Prusse. — Qu'est-ce qui pourrait bien lui être agréable? — Est-ce que le Hanovre ne lui conviendrait pas ? Cette annexion lui donnerait plus de corps, car elle a vraiment la taille un peu grêle. —Ou la Saxe? qui fait trop de bruit. — Ou encore les duchés de l'Elbe? Napoléon n'écartait même pas la pensée d'une réforme fédérale; il ne dissimulait pas son admiration pour la ferveur patriotique des Allemands : « C'est là vraiment une force plus puissante que toutes les armées... D'ailleurs, s'il était Allemand, il aurait le même enthousiasme; il n'en regrettait que davantage que la Constitution de 1815 laissât si peu déplace pour ces idées, et moins encore de garanties. »
Après le traité de 1856, il redoubla d'amabilité. Quand, au mois de décembre 1856, le fils du Prince royal vint à Paris, on l'accabla de prévenances. « On est ici pour le quart d'heure en coquetterie avec la cour de Berlin », notait avec une certaine mélancolie M. de Hiibner. Les féodaux étaient fort mécontents de ces agaceries, et Gerlach reprochait à Bismarck de jouer le rôle de tentateur. — La France, lui répondait Bismarck,n'est pour moi qu'un pion, et un pion dont il n'est pas possible de ne pas tenir compte sur l'échiquier politique. La politique ne saurait avoir d'autres inspirations que la poursuite des intérêts de l'État ; — et quel est l'État qui poursuit ses avantages avec plus de cynisme que l'Autriche? Je ne peux pas me défendre contre la logique mathématique des faits, et elle a produit en moi la conviction que l'Autriche ne veut pas, ne peut pas être notre alliée. Elle essaiera de nous couper les jarrets. Ce n'est qu'une question de temps et d'opportunité : elle n'attend que l'occasion de nous porterie coup de grâce, le coup de jarnac. Elle ne se laissera pas détourner par des considérations de fraternité allemande, par la comparaison du mari et de la femme qui se querellent à la maison, mais font corp^devant l'étranger. Elle acceptera contre nous l'alliance de la France aussi bien que de la Russie, des démocrates comme des ultramontains. Nos querelles et nos intrigues en temps de paix ruinent l'Allemagne bien plus sûrement qu'une bonne guerre de sept ans, qui éclaircirait au moins la
situation. Forts comme nous sommes, nous demeurons une impossibilité dans le système autrichien ; le but qu'elle poursuit et l'existence de la Prusse actuelle s'excluent mutuellement. Cette incompatibilité est si absolue que même une guerre conduite en commun n'amènerait pas une entente sincère. Plaise à Dieu que je n'aie pas à voir cette cochonnerie de jalousies, de méfiances et d'échecs que serait une coalition austro-prussienne; chacun des deux alliés se réjouirait plus des défaites de son partenaire qu'il ne se désolerait de son propre malheur, et celui des deux qui serait sur l'avant du vaisseau regarderait comme un avantage la submersion de l'arrière.
« Et après l'Autriche, qu'y a-t-il de plus inconsistant, de plus pitoyable, que les petites cours germaniques ? — Les princes, en admettant même leur sincérité, se persuaderont aisément que leur devoir ne leur permet pas de sacrifier leurs peuples à la Confédération, et ce n'est pas seulement la crainte qui les poussera à la défection, mais le sœvus hahendi ciipido.
« Si donc une alliance franco-russe avisées belliqueuses venait à se produire, nous ne pourrions pas nous ranger au nombre de ses adversaires, parce que nous aurions de grandes chances de succomber, mais surtout parce que notre victoire, si elle était possible, n'aurait pour nous que les résultats les plus déplorables, puisqu'elle fortifierait la prépondérance de l'Autriche en Allemagne et que nous nous serions sacrifiés pour ses beaux yeux et ceux de la Diète. Vous voulez nous condamner à une politique de sentiment, c'est-à-dire à une politique qui n'exige des autres aucune réciprocité : on accepte nos sentiments, on les exploite, on compte qu'ils nous empêcheront de nous soustraire à cette exploitation et on nous traite en conséquence, c'est-à-dire que l'on nous regarde comme de bonnes dupes et qu'on ne nous remercie même pas.
a Je ne demande nullement que nous nous jetions au cou de Napoléon, mais ne jouons pas la petite oie blanche qui appelle sa mère pour la défendre contre des propositions inconvenantes. Il ne s'agit pas de conspirer contre l'Allemagne; je veux seulement enlever aux autres l'illusion qu'ils sont libres de flirter avec qui bon leur semble, tandis que nous nous laisserions couper des lanières de notre peau plutôt que de la défendre avec l'aide de la France. Notre recette consiste aujourd'hui à nous jeter dans les bras du comte Buol et à répandre dans son sein notre cœur fraternel. Pendant que j'étais à Paris, un comte plaidait en séparation contre sa femme ; c'était une ancienne écuyère et il l'avait prise pour la vingt-quatrième fois en flagrant délit ; son avocat, devant le tribunal, le cita comme un
modèle d'indulgence et de générosité. Mais, qu'est-ce que cette indulgence si on la compare à la nôtre vis-à-vis de l'Autriche ! (2 mai 1857). »
La réponse de Gerlach — qui traduisait ici la pensée des cercles officiels, du roi même et du prince Guillaume — à ces lettres d'une logique si serrée, d'un patriotisme si lumineux et d'une verve si savoureuse, est infiniment curieuse parce qu'elle nous révèle complètement la manière de raisonner et l'état d'âme de ces doctrinaires du légitimisme. — Vous m'accusez, écrit-il à Bismarck, de ne pas tenir compte des réalités. Quelle injustice ! Mais, pour que vous me compreniez bien, il convient que je reprenne les choses d'un peu plus loin. A l'époque de Charlemagne, l'extension de l'Église était le principe de la politique européenne, etc — Il est évident que Bismarck
ne songeait guère à Charlemagne. « Mon principe, concluait Gerlach, est et demeure la lutte contre la Révolution. » — « La Révolution, répond Bismarck, toujours la Révolution ! Sans doute, je veux la combattre, mais où n'est-elle pas? Combien y a-t-il d'États dans le monde actuel qui n'aient pas leurs racines dans la Révolution ? Prenez l'Espagne, le Portugal, le Brésil, les républiques américaines, la Belgique, la Hollande, la Suisse, la Grèce, la Suède, l'Angleterre qui se vante chaque jour encore de sa glorieuse Révolution. Prenez l'Allemagne. A aucune époque les princes n'ont eu le moindre scrupule à lier partie avec la Révolution. La Révolution n'est pas particulière à la France, et l'esprit de conquête n'est pas propre aux seuls Napoléons. Et quant à la consolation de périr pour une cause sainte, c'est une satisfaction insuffisante, si l'on risque d'entraîner la Datrie dans la vicia causa.
« Les nouvelles de Berlin me disent qu'on me désigne à la cour comme bonapartiste. En 1830, nos adversaires nous appelaient les Viennois. Plus tard, l'on trouvait que nous sentions le cuir de Russie et Ton nous nommait les cosaques de laSprée. Quand on me demandait alors si j'étais russe ou occidental, j'ai toujours répondu : je suis Prussien. Mon idéal en matière politique est l'absence de préjugé, l'indépendance de tout sentiment de sympathie et d'aversion pour n'importe quel pays étranger. En fait de pays étrangers je n'ai jamais senti quelque sympathie que pour l'Angleterre, et, à l'heure actuelle, je n'en suis pas encore aff'ranchi. Mais lesgens de là-bas ne veulent pas de notre affection et, dès qu'on me prouvera que la politique prussienne l'exige, je ferai tirer nos troupes avec la même satisfaction sur les troupes françaises, russes, anglaises ou autrichiennes. » Cette indifférence paraissait scandaleuse à Gerlach, mais le moment était
arrivé où le pouvoir allait passer à des hommes moins incapables de s'afTranchir de leurs préjugés.
La santé de Frédéric-Guillaume IV s'altérait rapidement : il avait des crises nerveuses, cherchait ses mots, traînait la jambe; la reine avouait en pleurant qu'il n'était plus le même, que son intelligence s'obscurcissait. En revenant d'un voyage en Bohême où il avait trouvé de nouveaux sujets de tristesse, il fut malade à Dresde ; à son retour à Berlin, il fut frappé d'une attaque (27 juillet 1857). Quelque temps, on espéra une guérison complète. La camarilla s'accrochait au pouvoir. Même après qu'on eut été obligé de reconnaître que le mal était incurable, la reine essaya de biaiser : le 23 octobre, le prince Guillaume fut nommé lieutenant-général du royaume pour trois mois ; puis, pendant un an, on lui prolongea ainsi ses pouvoirs trimestriels. Manteuffel continuait à expédier les affaires. A ia longue, cette incertitude et cette tutelle d'un mort sur son successeur devenaient intolérables. La Prusse n'avait plus de gouvernement ; elle disparaissait du rang des nations au moment où les plus graves événements se préparaient. Napoléon etAlexandre II se rencontraient à Stuttgart (25-28 sept. 1857) et Alexandre II avait ensuite une entrevue à Weimar avec François- Joseph; la question des principautés danubiennes s'envenimait au point que ïhouvenel, notre ambassadeur à Gonstantinople, menaçait de demander ses passeports. La France répondait au mauvais vouloir que lui témoignait Buol en Orient en lui suscitant des difficultés à Rome, à Naples et dans le Piémont. M. de Iliibner était en quarantaine aux Tuileries ; et Napoléon III se rencontrait à Plombières avec M. de Gavour (21 juillet 1858). L'Autriche continuait sournoisement ses envahissements à la Diète, et, au milieu de ses embarras financiers, elle trouvait six millions de florins pour venir au secours de la place de Hambourg dévastée par la crise financière et commerciale qui ébranlait les marchés de l'Amérique et de l'Europe ; Tagitation grandissait dans les duchés de l'Elbe, et les notes qu'échangeaient la Diète et le Danemark devenaient plus aigres.
Au milieu d'une situation si critique, la camarilla, pendant l'été de 1858, songeait à substituer au Prince Guillaume un conseil de gouvernement qui aurait dirigé les affaires sous la surveillance nominale du roi. Bismarck, dont Gerlach avait sollicité l'appui, refusa nettement son concours : il avait dû s'avouer depuis longtemps qu'entre ses anciens amis et lui une collaboration féconde était impossible ; surtout il n'était pas homme à s'obstiner contre l'inévitable. Quel avantage trouverait-on à retarder de quelques mois l'avènement de Guillaume, sinon de le rattacher plus étroitement à
fCO LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND
la coterie de Coblentz? Mieux valait lui oiïrir ses services, alors qu'il y avait encore quelque mérite à se joindre k lui. II le prévint du complot, le poussa h réclamer son droit. Guillaume refusa de se contenter plus longtemps d'une délégation temporaire. Le 7 octobre 1858, Elisabeth représenta au roi qu'il était nécessaire de prendre une résolution définitive: Frédéric-Guillaume l'écouta sans rien dire, signa la patente par laquelle il nommait son frère Régent du royaume, puis il cacha son visage dans ses mains. Quand il se releva il avait des larmes dans les yeux.
Il traîna encore plus de deux ans et s'éteignit enfin le 2 janvier 1861.
Le nouveau président du conseil, le prince de Hohenzollern-Sigmaringen réunit autour de lui quelques libéraux modérés, Auerswald, Bethmann-Hollweg, le général de Bonin, .Schleinitz qui eut lesafi'aires étrangères. Braves gens, sans valeur particulière, qui devaient une certaine popularité à l'opposition fortuite qu'ils avaient faite à Manteufl'el. Ils avaient de bonnes intentions, peu d'énergie, moins d'idées. Le Régent comptait se réserver h lui-même la haute direction des afi'aires, ce qui prouvait sa candeur. Il poursuivit l'expérience jusqu'à l'arrivée de Bismarck au ministère (sept. 1862), et il eut la chance d'éviter les fautes capitales, ce qui est à son honneur; l'épreuve sembla prouver pourtant qu'à lui seul il n'aurait pas conquis à la Prusse la domination de l'Allemagne et l'hégémonie de lEurope.
Manteufi'el se vantait de laisser à ses successeurs un ciel sans nuage, ce qui indiquait une rare puissance d'illusion ou une étrange absence de perspicacité. Trois mois après, dans la réception du 1^'" janvierl859. Napoléon III, passant devant M. de Hûbner, lui disait d'un ton de bonhomie : Je regrette que nos rapports ne soient pas aussi bons que je désirerais qu'ils fassent. — Entre le canon et le poignard, l'Empereur avait choisi le canon, et les gouvernements qui, pendant quelques mois, s'entremirent plus ou moins sincèrement pour empêcher la guerre, n'avaient guère d'illusions sur le résultat de leurs remontrances pacifiques. Quelle serait l'attitude de la Prusse? S'enfermeraitelle comme en 1854 dans une neutralité hésitante, au risque de s'attirer la haine de tous les partis ? Essaierait-elle de mettre les circonstances à profit pour étendre son pouvoir en Allemagne, et par quel moyen? — En achetant la reconnaissance de la cour de Vienne ou en s'unissant à ses ennemis?
L'humeur de Bismarck s'était aigrie pendant les derniers mois, parce que la crise intérieure diminuait sa situation à Francfort. Le
roi de Wiirtembeg s'agitait pour rapprocher la Russie de la France ; Beustet Pfordten étaient les bienvenus aux Tuileries; ces menées ne lui plaisaient guère. Buol, d'après lui, jouait un double jeu dans l'affaire danoise, et pendant qu'il poussait la Diète à des résolutions tranchantes et dénonçait à ses confédérés la tiédeur de la Prusse, il l'accusait à Londres et h Paris d'entretenir ce tumulte belliqueux. (( Ils se donnaient tous la main pour rétrécir les mailles du filet de la constitution sur la tête de ce parvenu qui se nomme l'État prussien. » Si on n'arrêtait pas ces envahissements progressifs et calculés, « la politique extérieure de la Prusse serait médiatisée, et elle serait exactement sur la même ligne que la Bavière. Encore la Bavière auraitelle pour elle l'avantage qu'au pis-aller elle obéirait à ses propres intérêts et passerait dans le camp ennemi. Quant à nous, l'ennemi ne nous recevrait pas ainsi à merci sans plus de façons... Un grand État qui peut et qui veut asseoir sa politique intérieure et extérieure sur la base de ses propres forces, ne doit prêter les mains à une centralisation plus grande des éléments fédéraux que s'il est capable de s'en assurer la direction et de provoquer des résolutions communes qui répondent à sa propre politique. »
Quelque temps plus tard, dans une lettre au nouveau ministre des affaires étrangères, Schleinitz, Bismarck exprimait sa pensée sous une forme plus incisive. — « Que Ton inscrive sur nos drapeaux le mot allemand au lieu de prussien, soit; mais seulement quand nous serons unis avec le reste de nos compatriotes par des liens plus étroits et plus rationnels que maintenant. Le mot perd de son charme si on en abuse maintenant en V étendant SiUjiexus fédéral... Je vois dans notre situation fédérale un mal qui ronge la Prusse et que nous devrons lot ou tard guérir fe7T0 et igni. Si aujourd'hui la Confédération était purement et simplement supprimée sans qu'on mît rien à sa place, par le seul fait de cette conquête négative, j'en suis persuadé, des rapports meilleurs et plus naturels se formeraient entre la Prusse et ses voisins allemands » (12 mai 18o9j.
Il était ainsi arrivé au programme qu'il devait appliquer en 1866. Ce qu'il fallait avant tout, c'était sortir de la Confédération, se débarrasser « de ce cauchemar, de cette corde que nous avons autour du cou et dont le bout est dans les mains de nos ennemis qui n'attendent que l'occasion de nous étrangler ». Une fois qu'on aura supprimé cette constitution qui fausse les rapports exacts des choses et qui n'a été inventée que pour lier les mains des Hohenzollern, les États secondaires, après quelques lamentations, seront bien obligés de solliciter leurtutelle, puisqu'ils ne peuvent vivre de leurs propres forces
et que la volonté de leurs peuples les contraindra à se rapprocher de la seule puissance capable de protéger rAllemagne. — C'était la politique de Radowitz, modifiée seulement sur un point essentiel : il ne s'agissait plus de traiter d*égal à égal avec les cours secondaires, mais de leur imposer ses conditions. Dans Tf/mon nouvelle, la Prusse, au lieu de marchander les suffrages, dicterait ses volontés; elle ne se fondrait plus dans l'Allemagne, elle se l'annexerait.
Bismarck était si plein de ces idées qu'il n'hésita pas à s'en ouvrir à von Unruhe, un des anciens chefs de la gauche à l'Assemblée constituante prussienne, qui ne devait pas naturellement garder pour lui ses confidences. — La crainte de voir se renouveler les incidents de i80o-t806, lui disait-il, est chimérique; l'histoire ne se recommence pas. Le danger ne vient pas de la France, mais de l'Autriche, et une alliance avec cette dernière serait un suicide; elle reprendrait sa prépondérance en Allemagne, et les Hohenzollern ne seraient plus que des Électeurs, vassaux de l'Empereur. Que les petites cours se prononcent pour l'Autriche, rien de plus naturel, parce qu'elles ne la croient pas capable de les absorber et que, si la Prusse devenait puissante, elles trembleraient pour leur peau. Sans doute, si l'Autriche était victorieuse, il leur faudrait danser sur sa musique, mais cela leur est bien égal, puisque cette musique est la leur. Contre ces mauvaises volontés, la Prusse n'a qu'un allié, le peuple allemand.
Pour surveiller de près les événements, pour avoir aussi l'occasion d'agir sur le Régent qu'il réussissait par moments à ébranler, mais qui était facilement reconquis à d'autres méthodes, il eût désiré demeurer à Francfort. Le Régent le trouva un peu compromettant et il craignit aussi sans doute de n'avoir pas en lui un instrument assez souple. Il lui donna pour successeur à Francfort Usedom, dont les idées à bien des points de vue n'étaient pas très éloignées des siennes, mais qui n'avait pas de passé et n'apporterait pas dans la discussion la même âpreté, et on l'envoya « rafraîchir » à Pétersbourg (mars 1859).
Les sentiments du Régent pour Bismarck à cette époque étaient assez complexes. Il n'avait longtemps vu en lui que le coryphée d'une politique d'abdication et le complice de la camarilla. Quand, par la suite, le délégué de Francfort commença à lui révéler ses desseins, il en demeura d'abord stupéfait. Il sortait de ses conversations avec lui, ahuri, exaspéré, rouge de colère, mais il était frappé malgré qu'il en eût par cette largeur d'esprit, par cette franchise d'allures et cette furie d'ambition, séduit par cette audace primesautière, par cette vaillance de sous-lieutenant toujours prêt à monter
à l'assaut. Il ne songeait certes pas h lui confier la direction du pays et il fallut un rare concours de circonstances pour qu'il abdiquât ses préventions, acceptât comme premier ministre l'homme qu'il soupçonnait de vouloir tout « mettre sens dessus dessous » ; il se demandait cependant si, plus tard, quand il aurait achevé de jeter sa gourme, on ne trouverait pas l'occasion d'utiliser ses rares qualités. Pour cela, il fallait d'abord qu'il achevât son éducation. Bismarck qui avait un moment songé à « se retirer sous les canons de Schœnhausen » pour y reprendre sa vie de gentilhomme campagnard et faire de la politique en simple batteur d'estrades, sans responsabilité officielle, « en caleçon de bain », comme il disait, accepta en grognant le poste brillant qu'on lui offrait. Il se regardait cependant comme sacrifié à l'Autriche et cela n'était pas fait pour adoucir ses rancunes, pas plus que le milieu dans lequel il tombait.
La politique de la Russie, depuis la fin de la guerre de Grimée jusqu'au moment où, au Congrès de Berlin en 1878, elle fut abandonnée par la Prusse et perdit probablement pour toujours l'espoir d'arriver à Constantinople et d'établir son autorité sur la péninsule des Balkans, n'a été ni très habile ni très heureuse. Sous prétexte de venger la mémoire de Nicolas, son successeur a favorisé la formation dans l'Europe centrale d'une redoutable puissance militaire qui a ruiné l'influence que les Tsars avaient jusque-là conservée en Allemagne, et qui, en couvrant l'Autriche de sa tutelle, oppose aux ambitions moscovites une infranchissable barrière. Il s'est moins soucié de l'avenir que du passé et il a tout sacrifié à une boulimie de vengeance. La Prusse a eu cette chance extraordinaire que, tandis qu'elle était gouvernée par un réaliste qui n'écoutait que les conseils de sa raison et ne poursuivait que son intérêt, ses deux voisins faisaient de la politique d'estaminet. A Paris un rêveur oublieux des traditions nationales, un prophète mâtiné de carbonaro, demandait à des conceptions pseudo-philosophiques de morbides jouissances ; è Pétersbourg, Alexandre II laissait le pouvoir aux mains d'un phraseur vaniteux qui bouleversait le monde pour faire pièce à une infidèle.
Nicolas P"" avait été encore un vrai Russe, âpre au gain, soigneux de son prestige, calculateur et défiant. Comme Catherine II, s'il combattait pour les principes, c'était à condition d'en tirer profit. Au lendemain de la Révolution de 1830, il groupait autour de lui l'Autriche et la Prusse pour écraser l'esprit du mal, mais il ne leur abandonnait pas les petits princes qui, « incapables de subsister par eux-mêmes et ne voulant pas non plus devenir les vassaux de Berlin ou de Vienne,
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étaient amenés h chercher un appui au dehors et h s'attacher à la Russie dont ils n'avaient pas h redouter l'action directe ». Sa politique en 1848 n'avait été ni moins prudente ni moins avisée. Son attachement aux principes conservateurs cachait des craintes très concrètes : « La Prusse, disait son ambassadeur Meyendorfî au comte Brandenbourg (décembre 1 849), n'a pas le droit de se mettre à la tête de l'Allemagne », et il ne dissimulait pas à Radowitz, l'année suivante, que s'il persistait dans ses projets d'Union, « l'intervention de la Russie était une éventualité qu'il fallait avoir en vue. On se préparerait sans cela une surprise tout aussi foudroyante que l'avait été pour beaucoup de Magyars l'expédition de Hongrie ». — Mais, en même temps, le Tsar contenait Schwarzenberg, et, à Dresde, — lui interdisait de pousser trop loin ses avantages; il ne voulait pas laisser compromettre un équilibre dont il profitait.
Nicolas se servait de ses passions, ses héritiers se laissèrent aveuglément dominer par elles. Ils n'eurent d'autres principes que leur haine, qui, comme la peur, est mauvaise conseillère. Quand Alexandre II appela Gortchakov à la direction des affaires, c'est qu'il le jugea mieux fait que personne pour être le ministre des représailles.
Le Chancelier russe approchait de la soixantaine et il avait un peu moisi dans son poste de Stuttgart : son esprit, qui n'était pas très large, s'y était rétréci, et il s'était habitué à confondre la politique avec l'intrigue. Ses qualités étaient toutes de surface, grand seigneur, portant beau, spirituel ; il trouvait des traits heureux et des formules pittoresques : il n'en était pas médiocrement fier, prenait des poses devant ses secrétaires et humait avec complaisance les fumées de l'encens le plus vulgaire. Il se prenait lui-même à ses phrases et écrivait si bien qu'il en oubliait de penser. Son dévouement à la Russie et à son souverain ne saurait être mis en doute, mais il confondait les succès de son pays avec les triomphes de sa vanité. Impressionnable et nerveux, il n'y avait de constant en lui que la fatuité. Il parlait trop, parce qu'il parlait bien. Assez négligent dans les affaires, comme beaucoup de Russes, d'une instruction sans profondeur, il avait des caprices d'enfant gâté, des bouderies de galantin et des inadvertances de dilettante. Il se piquait moins de la réalité que de l'apparence du succès et il se souciait plus d'éblouir ses contemporains que de laisser un nom illustre. Il avait pris pour but de sa vie la revision du traité de Paris, ce qui n'eût pas après tout demandé tant d'efforts s'il n'eût voulu donner au relèvement de la Russie les allures d'une apothéose. Il avait accueilli avec empressement les ouvertures de Napo-
léon III, et il poursuivait à ce moment une entente cordiale avec la France. L'entrevue des deux empereurs à Stuttgart avait soulevé beaucoup de poussière (sept. 4857) ; le Chancelier ne fit rien pour calmer l'émotion de l'Europe : bien au contraire. Quand on l'interrogeait, il répondait avec des airs d'augure, de manière à laisser entendre que les jours de Tilsitt étaient revenus et que les deux souverains s'étaient partagé le monde.
Les initiés n'ignoraient pas que l'entrevue n'avait été rien moins que cordiale. Napoléon III avait été froissé de la réserve avec laquelle étaient reçues ses invites : il avait espéré plus d'abandon, mais c'était justement la moindre qualité d'Alexandre, nature aimable, douce, timide et mélancolique, sans beaucoup de ressort. Le Tsar arrivait aux affaires ébranlé et comme usé par les épreuves de la guerre. Réformateur par devoir, ses goûts le portaient vers la tradition, et il ne répudiajamais complètement les préjugés de Nicolas contre la France. Il admettait avec plus de résignation que d'enthousiasme la nécessité de modifications profondes dans la politique intérieure et extérieure, et les projets de Gortchakov l'éblouissaient moins qu'ils ne l'effrayaient. Napoléon III sentait en lui une sourde antipathie et il hésitait à sacrifier à une amitié aussi tiède l'alliance de l'Angleterre, difficile à vivre et impérieuse, mais loyale et à laquelle il avait dû ses plus solides succès. Ce flirt d'amants transis, où les démonstrations caressantes alternaient avec les bouderies, devait se continuer jusqu'en 1870, sans qu'aucune des deux parties eût peut-être un désir bien sincère d'union, mais en entretenant chez eux de redoutables illusions. A Stuttgart, les deux empereurs s'étaient promis une mutuelle sympathie, et Alexandre, sans prendre d'engagement formel, avait laissé entendre que, dans le cas d'une rupture entre la France et l'Autriche, il adopterait une attitude favorable.
Gortchakov, qui affectait d'ouvrir son portefeuille à Bismarck et qui ne lui laissait lire sans doute que ce qu'il jugeait bon que l'on connût à Berlin, insinuait volontiers que la Russie ne se renfermerait pas toujours dans la neutralité, et Bismarck exagérait encore la portée des paroles du Chancelier pour prouver à Schleinitz les périls d'une alliance avec l'Autriche.
Frédéric II avait tiré de la guerre de Sept ans la conviction que la Russie était le seul adversaire redoutable de la Prusse: que faire contre un ennemi dont les ressources sont presque inépuisables et qui est inaccessible? Il avait depuis lors ménagé avec le plus grand soin la cour moscovite, et ses successeur^,, dociles à ses conseils, rs'étaient toujours appliqués à conserver la sympathie des Tsars.
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Depuis, des liens intimes de parenté avaient ajouté à l'alliance des intérêts la force des affections. Les rapports du nouvel ambassadeur étaient lus h Berlin avec d'autant plus de sympathie que la ligne de conduite qu'il recommandait était en gros conforme aux traditions des Hohenzollern. On avait de plus toute raison de croire qu'il était bien informé. Très en faveur auprès de l'Impératrice mère, il était admis dans les cercles les plus fermés; confident du Chancelier, il était persona gratissima auprès d'Alexandre, dont il caressait délicatement l'orgueil en lui parlant russe; grand chasseur, intrépide cavalier, causeur spirituel et caustique, il était la coqueluche des salons. On est toujours un peu conquis par les gens dont on fait la conquête, et Bismarck, quelque solide que fût son cerveau, subissait dans une certaine mesure l'influence du milieu où il se trouvait. Il n'était sans doute inspiré que par le désir de bien servir son pays, mais il apportait dans ses conseils quelque exubérance. En adoptant dès le début une politique nettement hostile à l'Autriche, le Régent se fût gravement compromis vis-à-vis de l'Allemagne, sans être bien sûr de la reconnaissance de Napoléon. Son traditionalisme un peu borné et son bon sens un peu lourd corrigèrent heureusement l'impétuosité de l'ambassadeur.
Dans la grande œuvre de l'unité allemande, quelle part revient au souverain et quelle part à son ministre ? — Sur ce point les historiens discutent, et Hs discuteront sans doute toujours, parce qu'il s'agit de nuances et que la question n'est pas de celles que tranchent les documents. — A l'étranger, on voit encore souvent dans Guillaume un second Louis XÏII, entraîné malgré lui par un autre Richelieu vers la puissance et la gloire. « Avec ses énormes moustaches sur son visage bonasse qui lui donnaient un peu l'aspect d'un roi de féerie », il apparaît à beaucoup comme un homme médiocrement intelligent, peu lettré, content de ce qui se faisait pour lui et autour de lui, se plaisant toutefois à tourmenter son stratège et son ministre, uniquement pour leur faire sentir qu'il était le maître. L'image que nous donnent de lui les Mémoires du Chancelier n'est pas très différente de ce portrait de convention, ce qui ne prouve pas qu'elle soit plu& exacte. Depuis lors une réaction s'est produite, et quelques écrivains, tels qu'Ottokar Lorenz, peu satisfaits de découvrir dans Guillaume un politique supérieur et un ardent patriote allemand, ont prétendu démontrer que, sans Bismarck, les succès du roi auraient été plus-
rapides et plus complets. Des biographes tels que Oncken et Marcks étaient trop pénétrants et trop soucieux des textes pour tomber dans ces exagérations ridicules; ils nous ont du moins prouvé que la nature du roi était beaucoup plus complexe qu'on ne le suppose d'habitude, qu'il était capable de transformation et de progrès, qu'il possédait de remarquables vertus morales, qu'il n'a pas seulement assisté aux événements qui se sont accomplis sous son règne, mais n'a jamais cessé d'exercer une action très directe sur la marche des affaires. Benedetti, qui n'est pas un mauvais observateur, insiste sur le rôle personnel du roi dans les crises décisives de 1866 et de 1870, et, en admettant même qu'il exagère ici un peu la préméditation de son attitude, il n'est guère douteux que ses lenteurs servirent alors de la façon la plus heureuse les activités de son ministre.
Guillaume avait à un degré éminent le don de bien choisir ses auxiliaires, ce qui, après tout, est le talent le plus nécessaire à un souverain; c'est lui qui a appelé aux affaires Bismarck, Moltke et Roon, et, après avoir pressenti leur mérite, il les a soutenus sans défaillance. Il a supporté leurs défauts, ce qui n'allait pas sans abnégation; il n'a jamais gêné leur action, il les a confinés dans leurs attributions personnelles; sa discrétion, son tact, son attention vigilante ont donné à son gouvernement cette tenue et cette suite qui sont la condition du succès. Il n'use pas de la cravache, mais il ne rend la main à sa monture, — le mot peut être employé sans incongruité puisqu'il est de Bismarck lui-même, — que quand l'instant lui paraît venu. Des deux collaborateurs, on ne saurait guère le contester, Bismarck est l'homme de génie : il a l'initiative et l'audace, il est l'inspirateur et l'entraîneur. Guillaume n'a aucune des qualités qui frappent les imaginations et on ne saurait sans flagornerie lui accoler l'épithète de grand; mais il serait presque aussi injuste de dire qu'il fut simplement le bien servi. La haute courtoisie de ses manières, son calme souverain, sa bienveillance pleine de majesté révèlent en lui le maître et, par sentiment du devoir plus encore que par orgueil de race, il n'abandonne aucune de ses prérogatives. Il faut, pour obtenir son concours, commencer par le convaincre, et Bismarck se trouva bien plus d'une fois d'avoir à compter avec une volonté qui, sans le paralyser, le calmait et le protégeait contre l'impatience de ses résolutions. En dépit des contrastes de leur tempérament, ils furent rapprochés d'abord, et ensuite solidement unis, par le fanatisme de leur dévouement à l'Etat, et aussi par leur conception purement réaliste de la politique. Même sur ces points, il y avait entre eux pourtant quelque nuance : Bismarck, sans dépouiller jamais soa
patriotisme spécifique, finit par s'intéresser assez à son œuvre pour travailler avec joie à la transformation de la monarchie, et, pendant une période assez longue, de 1866 à 1879 environ, il parut plus Allemand que Prussien. Le roi ne s'opposa pas à des changements qu'il avait reconnus indispensables, mais il n'en ressentit aucune satisfaction et il regarda, non sans doute comme une déchéance, mais comme une lourde épreuve, l'obligation d'ajouter la couronne impériale à celle de ses ancêtres.
Le trait caractéristique des Hohenzollern, — celui que reproduit aussi la physionomie de Guillaume et qui la domine, — il me semble qu'on l'indique bien par un de ces adjectifs allemands, si riches de sens qu'on est obligé de les analyser pour les traduire. Gomme ses aïeux, il était essentiellement ?iwc/i/e?'/î. Nûchtern, c'est l'homme qui a l'estomac vide et dont le cerveau n'est pas obscurci par les fumées de la digestion; c'est le « philistin » que ne séduisent pas les idées à facettes et les tirades sonores, qui admire avec une modestie ironique et inquiète les combinaisons nuageuses des théoriciens et accepte avec résignation l'intervention de femmes éthérées et nerveuses dans un domaine qui n'est pas le leur; c'est le bourgeois que l'imagination ne tracasse pas, qui ne s'occupe guère des lettres et des arts, mais fait sa besogne quotidienne, sans honte et sans ennui; c'est le chrétien calme, ni piétiste ni pointilleux, qui ne raffine pas sur le dogme, mais se repose dans la conviction qu'à chaque jour suffît sa peine et que le devoir accompli aura sa récompense. Ce ne sont pas des vertus très reluisantes, elles n'ont rien d'héroïque ni de prestigieux ; ce sont cependant ces qualités de pot-au-feu qui ont fondé jadis la puissance de la monarchie prussienne, comme elles ont en grande partie assuré la grandeur de l'Allemagne moderne. Sombart, observateur pénétrant, se plaît à opposer aux populations méridionales et françaises, fantaisistes, exubérantes, éprises d'art et de joie, ses compatriotes, méthodiques, ordonnés, tout pénétrés du sentiment de la solidarité sociale, facilement satisfaits de la vie, parce que leurs exigences sont modestes et qu'ils trouvent une récompense suffisante dans le travail lui-même. Ces hautes qualités de la race, encore aiguisées par V humanisme qui, de Lessing à Kant et de Herder à Gœthe, avait enseigné à l'Allemagne que l'individu n'a de valeur que par sa soumission aux lois générales et que le progrès est la conséquence insensible et fatale des humbles efforts de tous, prenaient leur sens complet et leur valeur suprême dans ce roi qui n'avait d'autre ambition que de faire parfaitement son métier. — Pas de talents, mais un caracière, — aurait dit Heine avec irrévérence; mais Heine était un
artiste, et certaines valeurs morales lui sont toujours demeurées inintelligibles.
Sans doute, les vertus mêmes de l'Empereur souffrent des limites de son intelligence et de son absence d'imagination; elles ont par moments quelque chose d'étroit et de mesquin : le sens de l'ordre va chez lui jusqu'à la puérilité, et le goût de l'économie jusqu'au ridicule, quelquefois jusqu'à l'odieux. Passe encore qu'il assiste aux cérémonies officielles avec un uniforme râpé, parce que le temps est menaçant, ou qu'il se serve pour répondre aux lettres qu'il reçoit des enveloppes qui les renfermaient; ce ne sont là après tout que les habitudes de lésinerie d'une cour parcimonieuse, et c'est en regardant aux détails que se fondent les bonnes maisons. D'autres faits sont plus graves. — Un jour, en passant sur le champ de bataille, il aperçoit un jeune hussard couché sur le sol; il ordonne à son médecin de voir s'il est bien mort. — Mort. — Il lui fait alors retirer son uniforme pour le renvoyer au magasin avec sa chabraque. — Si les gendarmes nous voyaient, ne put s'empêcher de remarquer Schneider, son lecteur, qui l'accompagnait et nous a raconté l'incident, ils nous arrêteraient comme des hyènes de champs de bataille. — Le dolman était tout neuf, lui répond simplement le roi, et il peut encore rendre de bons services au régiment. — Sa religion aussi est un peu pharisaïque et enfantine : « Croyez-vous, dit-il à ses confidents, que j'eusse pu supporter le lourd fardeau de cette guerre ou que tous ces succès eussent été possibles si je n'avais eu la ferme conviction que la Providence la voulait et qu'elle nous avait choisis pour être ses instruments. )) Hypocrisie? — Grimaces? — Pas le moins du monde, mais soumission à des idées traditionnelles et absence d'esprit critique. Jamais il n'a eu la pensée de se demander si vraiment l'Éternel trouvait un plaisir particulier aux holocaustes qu'on lui offrait, pas plus qu'un doute ne l'a effleuré sur les dogmes de son Église. Gela dénote tout de même une certaine pauvreté d'âme, mais cette médiocrité avait ses avantages : elle préservait le souverain des surprises du cœur et, une fois que sa résolution était prise, il ne connaissait ni trouble ni remords.
Au moment oii il avait pris le pouvoir, il avait juste soixante ans, c'est-à-dire qu'il avait depuis longtemps dépassé l'âge des impatiences juvéniles, mais les épreuves d'une carrière déjà fort tourmentée l'avaient mûri plutôt qu'elles ne l'avaient usé. Sa mère, Louise, frappée comme tous ceux qui l'approchaient alors de sa ressemblance avec son père Frédéric-Guillaume ÏII, espérait qu'il serait, comme lui, simple, raisonnable, un brave homme (bieder). Son éducation fut
assez dure, laborieuse, pratique, destinée avant tout à lui inculquer la conviction que son premier devoir était de se sacrifier h l'État. Sa première épreuve ftit l'abandon de ses projets de mariage avec la princesse Élisa Radziwill; ce fut comme son ordination royale, très douloureuse. Il épousa en 1829 Augusta de Weimar, la petite fille du célèbre protecteur de Goethe. La princesse, qui avait grandi sous la direction immédiate ou sous l'influence de quelques-uns des hommes qui ont donné sa direction à la pensée moderne, avait un esprit très ouvert, le goût des choses de l'intelligence, une ame élevée et généreuse, et il ne faudrait pas la juger par les épigrammes de Bismarck, qu'elle n'aimait guère et qui la détestait. Toutes les accusations du Chancelier ne sont cependant pas fausses. Augusta avait gardé de son enfance quelque superstition littéraire et elle faisait un peu parade de ses nobles sentiments; elle manquait assez souvent de simplicité et elle tenait à dire son avis dans toutes les questions, même quand on ne le lui demandait pas. Sa nature, très allemande, eut quelque peine à s'accorder avec le caractère, très prussien, de son mari. L^ls premières années du mariage furent grises; la princesse ne s'amusait pas, et il n'estpas sûr que ses thés esthétiques aient beaucoup distrait son époux.
Très galant homme, il recevait avec affabilité les hôtes qu'on lui imposait, mais il réservait son affection aux officiers de son cabinet. Il aimait l'armée avec passion, suivait les manœuvres, s'intéressait aux moindres détails d'organisation, en signalait les défauts dès qu'il les apercevait et, lentement, patiemment, cherchait les moyens de les corriger. Au moment de la guerre d'Italie, Napoléon lU avait reconnu avec angoisse les défauts de l'organisation militaire française : « Nous ne sommes jamais prêts pour la guerre... » A son retour, il avouait, au duc Ernest de Saxe-Cobourg que ses victoires n'avaient été qu'un hasard. — Puis, il n'y pensa plus. — Le contraste entre ce pessimisme négligent et l'attention vigilante de Guillaume est caractéristique pour les deux peuples non moins que pour les deux souverains, et il explique bien des choses. Guillaume ne fut pas, à proprement parler, un souverain belliqueux, en ce sens qu'il n'aimait pas, comme Napoléon I", la guerre pour la guerre ; mais il en admettait aisément la fatalité et il la croyait nécessaire pour entretenir la santé morale de l'armée et du peuple. Il avait reçu le baptême du feu dans la campagne de 1814 et il était tout prêt à recommencer cette chevauchée. — En 1850, comme en 1830, il ne demande qu*à tirer l'épée : « Qui veut gouverner l'Allemagne doit la conquérir; à la Gagern, cela ne va pas. » Bien qu'il ait peu de sympathie pour les parlementaires de
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Francfort, il regrette que son frère ait refusé la couronne impériale, parce que son initiative aurait provoqué des résistances et que la guerre eût été inévitable : « Grâce à Dieu, l'habit bleu est toujours demeuré victorieux partout où il s'est montré, et souvent il lui a suffi de se montrer ! )> — Quand la rupture avec l'Autriche semble imminente, il tressaille de joie en voyant l'enthousiasme de la landwehr, qui lui rappelle l'insurrection de 1813 : — « Peut-être même le mouvement était-il plus sublime parce qu'il n'avait pas été provoqué par une oppression étrangère de sept années. » — En apprenant que Manteuffel a accepté les conditions de Schwarzenberg, il pleure comme un enfant, et, pendant plusieurs années, il ne cache pas sa haine tenace contre l'Autriche ; il refuse de venir à Berlin lors de la visite de François-Joseph. Il éprouve un besoin maladif de venger d^ n'importe quelle manière l'affront de l'armée prussienne, et c'est en partie ce désir d'en découdre qui, lors de la guerre de Grimée, le jette dans le rang des Occidentaux : «Nous autres, soldats, nous voudrions bien avoir quelque résultat de si longs préparatifs et le temps nous dure. On ne rajeunit pas, et il faudra que je me contente de l'expédition de 1849 dans le grand-duché de Bade. Espérons que le sort de mon fils sera différent ! »
Comment concilier avec ces dispositions la politique des premières années de son règne qui, sans partir des mêmes principes que celle de son frère, aboutissait en fait à des conséquences analogues, puisqu'elle tendait à grouper toutes les forces allemandes contre Napoléon III, pour le plus grand profit de l'Autriche. Ce revirement s'explique avant tout sans doute par la haine de la France et aussi par le sentiment de la responsabilité immédiate.
A mesure que le souvenir d'Olmutz s'effaçait, il avait été amené à se demander s'il n'y avait aucun moyen d'obtenir pour la Prusse l'hégémonie en Allemagne sans encourir l'odieux d'une lutte fratricide. Ses scrupules avaient ouvert son âme aux inspirations de Schleinitz et de la petite coterie pseudo-libérale qui se groupait autour d'Augusta ; il en était un peu devenu le prisonnier pendant son séjour à Goblentz et sa lutte avec la camarilla. Schleinitz et ses amis étaient des ambitieux honteux, qui avaient recueilli l'héritage du parti de Gotha et qui n'osaient pas s'avouer à eux-mêmes leurs désirs. Ils étaient de l'école des chasseurs qui ne tirent pas sur le gibier, mais le supplient de tomber dans leur carnassière. Ils représentaient à Guillaume qu'il valait mieux ne pas violenter les sympathies, mais le* mériter à force de prévenances et par l'étalage de nobles sentiments. Il n'était pas très convaincu de l'excellence de leur recette, et nous on
trouvons la preuve dans l'embarras de ses déclarations officielles. Le discours qu'il lut h. ses ministres au mois d'octobre 1858 et qui est le programme de ses premières années de gouvernement, parle « des conquêtes morales que la Prusse doit faire en Allemagne par une sage législation, le développement des éléments moraux et l'usage des moyens d'union tels que le Zollverein... Une politique ferme, conséquente, et, si c'est nécessaire, énergique, combinée avec la prudence et la réflexion, lui procurera l'influence politique et la puissance que sa force matérielle à elle seule n'est pas en état de lui garantir». On ne reconnaît pas dans ces paroles nébuleuses la manière ordinaire du roi. Mais avec sa loyauté ordinaire, il poussa l'expérience jusqu'au bout. Au moment de la guerre d'Italie, il s'appliqua consciencieusement à « ne pas marcher sur les pieds de l'Autriche ou des cours secondaires ». — « En Autriche, en France, en Russie, écrivait Bismarck, nous ne retrouverons pas facilement une occasion aussi favorable pour améliorer notre situation en Allemagne, et nos confédérés sont en excellente voie pour nous fournir un prétexte absolument juste; il ne sera même pas nécessaire que sans en avoir l'air nous aidions adroitement leur insolence. » — Guillaume resta sourd à la tentation ; il était résolu à étonner l'Allemagne par la franchise de son loyalisme.
JPendant les négociations qui précédèrent la rupture de 1859, la cour de Vienne avait manœuvré avec une telle maladresse que nous y soupçonnerions volontiers une arrière-pensée et comme une préméditation de conflit. Ne chercha-t-elle pas au-dehors une diversion à ses embarras intérieurs? — Une campagne victorieuse arrange bien des choses, et elle comptait sur le succès. — Les chancelleries furent assez peu édifiées de son intransigeance, mais les peuples ne s'arrêtèrent pas à de semblables suppositions et rejetèrent l'unique responsabilité de la guerre sur Napoléon, qui voulait troubler l'eau pour y pêcher plus abondamment.
Le manifeste de François-Joseph, assez habilement, faisait appel à la fois aux préjugés réactionnaires des princes et au chauvinisme des sujets: — «Nos frères allemands comprendront le danger qu'ils courraient à ne pas défendre l'Italie, ce boulevard de l'Allemagne, conquise par des flots de sang allemand. » — Une presse bien stylée développait ce thème dans des articles passionnés : il faut défendre la frontière du Rhin sur le Mincio. Les petits princes jetaient feu et flamme; « la Bavière armait; Dalwigk chantait la Garde au Rhin, et une seule chose l'embarrassait : à qui donnerait-on l'Alsace? Le roi de Saxe, honnête, prudent, — suppliait, conjurait le Régent de Prusse, en tant
LA PRUSSE ENTRr: LA FRANCE ET L'AUTRICHE 213
qu'ami, en tant que prince des Teutschen, de ne pas laisser passercette occasion : faisons face tous comme un seul homme à l'ennemi du repos public, qui heureusement a jeté le masque! — Si Napoléon n'avait pas été un incurable rêveur, le spectacle aurait été instructif pour lui, et il aurait compris quelle insigne folie il commettait en espérant trouver des complices ou des dupes dans un pays oii le patriotisme était si pointilleux. — Il eut un moment de stupeur : « Savez-vous que l'Allemagne devient encombrante, dit-il à Beust; on ne peut plus bouger sans la rencontrer sur son chemin; elle étend sa main d'une part jusqu'au Sund et de l'autre jusqu'à Naples »; mais il avait au plus haut degré le don d'oublier les faits qui ne cadraient pas avec ses projets.
Au milieu de la fermentation universelle, il y avait cependant une nuance entre le Sud et le Nord. Lassalle, le fondateur du parti socialiste allemand, publiait sur La guerre d'Italie et le devoir de la Prusse une brochure où il développait un système politique très voisin du programme de Bismarck : — «Ne nous laissons pas dominer par des craintes chimériques; ne cherchons pas à reprendre à la France l'Alsace, que l'histoire lui a étroitementunie, et nous n'aurons rien à redouter d'elle; le peuple français n'est pas hostile à l'Allemagne, et la bonne entente entre les deux pays qui sont les foyers les plus lumineux de la civilisation, estla condition du progrès universel ; on s'exagère la puissance qu'apportera à Napoléon la libération de l'Italie; la reconnaissance des peuples a ses bornes étroites et l'égoïsme naturel aux nations la contiendra dans des limites naturelles. Napoléon est un usurpateur : cela n'empêche pas que, pour le moment, ce galérien, traînant le boulet de la fatalité historique, soutient une cause juste en défendant le principe des nationalités libres et indépendantes, et que cette cause est aussi celle de l'Allemagne. En affaiblissant l'Autriche, il avance l'unité germanique, qui a pour condition la suppression du dualisme, c'est-à-dire la défaite de l'Autriche. Si nous avions pour roi un autre grand Frédéric, il attaquerait aussitôt l'Autriche et ferait l'unité de l'Allemagne. Tout le monde n'est pas forcé d'être un Frédéric II : mais au moins, pendant que la France combat l'Italie, occupons les duchés. L'Angleterre ne pourra faire qu'une opposition diplomatique, et si la Russie proteste, nous soulèverons la Pologne. »
Si les hommes qui avaient dès lors une vue aussi claire étaient rares, les libéraux comprenaient cependant que l'émancipation italienne était favorable à leurs secrets désirs, et ils hésitaient entre leurs traditions pangermanistes qui les poussaient à marcher contre la
France et leur aversion contre l'Autriche. Quand Moltke disait à Bernhardi que la Prusse devait à tout prix attaquer Napoléon sans faire dépendre sa participation au combat d'aucune éventualité et d'aucune condition, puisqu'elle agissait ainsi uniquement d'après ses propres intérêts, Bernhardi hochait la tête, et beaucoup pensaient avec lui que les causes des deux grandes puissances germaniques n*étaient pas si étroitement solidaires. La politique du Régent refléta d'une façon assez adéquate la moyenne de l'opinion publique prussienne.
L'année 1858 avait été remplie par des discussions très aigres entre les cabinets de Berlin et de Vienne et on avait été si près d'une rupture que Buol avait jugé nécessaire d'engager une correspondance personnelle avec Manteuffel pour lui demander d'atténuer le ton des communications officielles. — « Le Prince, lui répondait Manteuffel, a cru nécessaire de vous exprimer ouvertement notre opinion. Si cela vous déplaît, si vous ne voulez pas savoir h Vienne ce que nous pensons et comment nous agirons à l'occasion, soit; nous nous tairons, mais nous empêchera-t-on d'agir? Ce point ne se décidera pas par voie de dépêches diplomatiques. » Il ajoutait, et il répétai ta Bismarck, que de tels incidents ne s'oublient pas facilement. Guillaume, qui avait été personnellement mêlé à l'incident, n'était donc pas pour l'instant animé de sentiments très bienveillants pour François-Joseph. De plus, il s'exagérait infiniment les dangers d'une guerre avec la iFrance. Même après Villafranca, alors que chez nous les officiers instruits signalaient les imperfections de notre armée, les écrivains prussiens n'avaient d'yeux que pour l'excellence des canons rayés, la bravoure des zouaves et l'admirable qualité des cadres inférieurs. Il est indispensable de se rappeler le prestige extraordinaire qu'avaient valu à nos régiments les souvenirs du premier Empire et les victoires de Crimée pour comprendre la politique européenne à cette époque. Le Régent admettait bien qu'il ne lui serait pas impossible d'obtenir d'abord quelques succès, peut-être même d'arriver jusqu'à Paris, mais il pensait qu'il « y avait un abîme entre vaincre la France et la forcer à demander la paix». Il était par conséquent bien résolu à ne pas s'engager trop vite et à ne pas se jeter dans les plus redoutables dangers pour les beaux yeux d'une rivale qu'il n'aimait guère. — « Prenons garde de provoquer la guerre sur le Rhin, écrivait-il au roi de Saxe dans une lettre particulière (17 mars 1859); il s'en est fallu de peu que nous autres, les témoins, nous ne tirions le sabre alors que les duellistes en sont encore à échanger des provocations. Que d'autre Jart nous tenions nos sabres prêts, c'est très nécessaire... Quand
le moment arrivera, la Prusse ne sera certainement pas la dernière sur le terrain. » — Beust dépassait la mesure quand il écrivait alors de Berlin, que, « si la France attaquait, la Prusse interviendrait... Les dispositions sont actuellement bonnes; vous pouvez, je crois, l'affirmer à Vienne.» — Mais il ne se trompait pas sur les dispositions intimes du Régent, et les dépêches de M. de Moustiers pendant la guerre confirment sesindications. — «J'aibien senti qu'on ne nousaimaitpas àBerlin,))disaitle prince Napoléon après son voyage en Prusse. C'était toujours là le fond essentiel, le sentiment irréductible.
Le tort de l'Autriche fut de supposer que cette haine fondamentale emporterait tout et « qu'en le faisant au 1813 », elle entraînerait Guillaume aux résolutions extrêmes. Il fut très mécontent dès qu'il s'aperçut qu'elle voulait lui forcer la main et qu'elle intriguait auprès de la Diète pour le mettre dans l'alternative de se séparer de la Confédération ou de se mettre à la remorque de Francfort. Aussi, quand l'archiduc Albert vint à Berlin, fut-il très froidement accueilli et il s'en retourna sans illusions (avril).
Willisen, envoyé à Vienne par le Régent pour y offrir une médiation armée, fut de son côté reçu sans enthousiasme. — Médiation, alors qu'on comptait sur une alliance sans réserve! On agitait à Vienne les plans les plus grandioses, et Henri V partait pour les Pays-Bas afin d'être en mesure de recueillir la succession de Bonaparte. Le combat de Montebello (20 mai) calma un peu les esprits, et Rechberg rédigea un projet d'entente que Willisen emporta : l'Autriche s'abstiendrait de toute démarche auprès de la Diète et des autres cours allemandes, et la Prusse déclarerait qu'elle interviendrait avec toutes ses forces pour maintenir la situation de l'Europe, telle qu'elle avait été fixée par les traités de Vienne. Les diplomates autrichiens laissaient entrevoir qu'en cas de victoire, la Prusse recevrait la prési- Tlence de la commission militaire à Francfort, « si les autres confédérés y consentaient ». — « Un beau prix, disait Bismarck, et pour lequel on peut bien engager la Prusse,... quand on est Autrichien. » — Le Régent était moins exigeant; il tenait surtout à éviter les remords et il n'entendait pas se soustraire à ses obligations fédérales. La combinaison de Willisen lui parut acceptable : l'armée française était engagée tout entière dans la péninsule, et les provinces de l'Est étaient absolument dégarnies; l'occasion était tentante. La nouvelle de Magenta (4 juin) emporta ses dernières hésitations. Le 7, il ordonna la mobilisation de six corps d'armée et il proposa aux cabinets allemands de réunir un corps d'observation sur le Haut-Rhin.
H avait eu bien soin de s'adresser aux diverses cours, non à la
Diète, afin d*établir qu'il agissait comme souverain indépendant et non par délégation de Francfort. Ces nuances, auxquelles il attachait beaucoup d'importance, ne rassuraient guère Bismarck. Il ne sortait pas de son dilemme : si la Prusse était vaincue, c'était une nouvelle Ligue du Rhin; si elle était victorieuse, elle n'aurait travaillé que pour l'Autriche qui serait aussi puissante qu'après l'édit de restitution, et « il nous faudrait alors, pour nous affranchir, un nouveau Gustave- Adolphe et un nouveau Frédéric H... Les coups qui nous atteignent ne font pas mal h l'Autriche. En admettant que notre fortune n'empêche pas sa banqueroute, elle se trouvera en situation de se dédommager sur la caisse commune, à nos frais. Si nous faisons la guerre, je crains la trahison de l'Autriche plus que les armées de la France. » — En voyant recommencer les bôtises, il tomba dans des humeurs noires, sans autre réconfort que la pensée de Dieu « qui peut maintenir et détruire le monde et la Prusse »; après tout, que signifient nos vaines agitations : dans trente ans, peut-être beaucoup plus tôt, la situation de la Prusse et de l'Autriche nous importera peu, si nos âmes ont pour elles la miséricorde du Très-Haut et les mérites du Christ. A la grâce de Dieu! — Il avouait lui-même que c'étaient là de piètres consolations et il goûtait dans son amertume infinie la sottise de la vie. Sa santé en fut profondément ébranlée et il faut sans doute rechercher dans ses angoisses patriotiques la raison première de la maladie qui faillit l'emporter quelques mois plus tard. — « Si, tous les jours, écrivait-il à Schleinitz, on travaille contre vent et marée, à la petite branche du levier, si l'on trouve dans son propre camp et parmi ses anciens amis la plus méchante résistance, si l'on voit les adversaires gagner sans cesse du terrain, après des années de lutte désespérée, il faut ou bien arriver à un état de haute indifférence diplomatique pour l'avenir de son pays ou bien se voir trahi par ses nerfs. »
Rechberg se félicitait et de Moustiers était inquiet; il écrivait a que nos rapports avec l'Allemagne étaient dans un état précaire et que pour être maintenus tels quels, ils demandaient la plus grande prudence et les plus grands ménagements ». Cependant, il ne désespérait pas de prévenir les résolutions extrêmes. Le ministère était divisé. Le président, le prince de Ilohenzollern, favorable à l'Autriche, n'aimait pas à s'engager à fond, et bien qu'il eût donné des gages de son dévouement en cédant sa principauté à la Prusse, à Berlin on le regardait un peu comme un intrus et on suspectait ses conseils. Schleinitz, oscillant et timide, mais subtil et tenace, s'arrangeait « en concédant la mobilisation, pour en prévenir les conséquences
et en alte'nuer les effets ». Déjà les manœuvres de Beust, qui poussaient les petites cours « à se risquer seules sur le Rhin » (10 mai 1859), offusquaient le Régent. D'ailleurs la situation devenait plus favorable à Napoléon. Le 16 juin, lord Derby était renversé et remplacé par lord John Russel très bien disposé pour l'Italie. La Russie avait d'abord observé une attitude assez énigmatique, soit que Gortchakov voulût faire sentir à l'Empereur le prix de son amitié, soit qu'il eût à lutter contre les sentiments du Tsar. Il se décida à sortir de son mutisme. Le 18 juin, il répétait trois fois à Bismarck que, si la Prusse attaquait la France, « la guerre générale dans toute l'Europe deviendrait inévitable » et il faisait transmettre une note à Schleinitz, « pour lui permettre de reprendre son sang-froid et de se défendre contre les entraînements du parti national » ; il lavait la tête à un de ses agents qui lui envoyait des rapports enthousiastes sur le mouvement national et lui rappelait qu'il n'était plus un étudiant allemand.
Guillaume n'était pas homme à reculer devant le péril, mais plus l'affaire menaçait de devenir sérieuse, plus il avait le devoir d'exiger des garanties. Beust, dans un de ses premiers voyages à Paris, avait rencontré un vieux représentant des villes hanséatiques qui avait traversé l'Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, très sourd, un peu en enfance; il lui criait à l'oreille ses grands projets : « Bah! bah! lui répondit l'ancien diplomate; tenons-nous bien tranquille dans notre coin et l'Empereur ne nous fera aucun mal. » in petto, beaucoup de souverains allemands étaient de l'avis de ce sage; ils s'avançaient avec audace, parce qu'ils se croyaient sûrs de pouvoir toujours prendre la fuite à temps, et, après avoir compromis la Prusse, ils étaient toujours prêts, comme l'écrivait Boyen, à la laisser dans le pétrin. La sagesse la plus élémentaire ordonnait donc qu'on ne s'engageât pas à la légère.
Après Solférino (25 juin), Windischgrœtz arriva à Berlin. Il proposait à Guillaume le commandement des forces allemandes, mais à titre de délégation impériale et en réservant l'indépendance militaire de la Diète; la Prusse conclurait avec l'Autriche une alliance offensive et défensive, dans le but de maintenir en Italie le statu quo ante bellum. Une offre si tardive et entourée de tant de réserves, n'était pas de nature à soulever un grand enthousiasme. On apprenait en même temps que, contrairement aux promesses les plus formelles de Windischgrœtz, l'Autriche demandait à la Diète de Francfort d'intervenir contre la France et revenait ainsi à son idée première « demajoriser la Prusse » et de la réduire h n'être que l'humble agent d'exécution des autres cours allemandes. — Le Régent n'arrêta pas ses prépara-
tifs militaires, mais il était bien résolu à ne pas se laisser conduire plus loin qu'il ne voulait et il refusa les engagements que lui demandait Windischgrœtz. — « Gela ne veut pas dire que la Prusse ne fera pas la guerre, écrivait Boyen,... mais elle la fera parce qu'elle le veut, et non poussée par l'Autriche. Dans tous les cas, la question des petits États doit d'abord être réglée, car il est déjà assez honteux pendant la paix que la Prusse puisse être contrainte par les votes de Nassau et consorts » (10 juillet).
La force des choses était plus puissante que la volonté des hommes. Le Régent, qui en réalité aimait peu l'Autriche, se familiarisait insensiblement avec l'idée de la dépouiller de son hégémonie, et, pour conserver l'Italie, François-Joseph risquait fort de perdre l'Allemagne. Il préféra faire la part du feu, et la convention de Villafranca abandonna la Lombardie à la France (11 juillet 1859).
Guillaume, un peu étourdi par ce revirement soudain, demeurait dans une situation légèrement ridicule, en mauvaise posture vis-à-vis de l'Autriche qui lui reprochait sa trahison comme de la France dont il avait arrêté la marche. Il ne se repentait de rien cependant. « Si c'était à refaire, écrivait-il au roi de Saxe, je n'agirais pas autrement; ma conscience est satisfaite. » Etonné non moins qu'attristé des défiances qu'il rencontrait en Allemagne, il se défendait avec énergie de toute pensée d'usurpation etil n'arrivait pas à comprendre que son ennemi était à Vienne, non à Paris. Il croyait à une attaque prochaine de Napoléon : « Ce sera bientôt notre tour, écrivait-il au duc de Gobourg (14 juillet 1859), et bien plus sérieusement que si nous étions partis du Rhin dans cinq ou six semaines avec nos 300.000 hommes. Ajourner n'est pas renoncer : « Aufgeschoben ist nicht aufgehoben ».
La paix de Villafranca n'avait pas ramené le calme, et, pendant que les ambassadeurs français et autrichiens discutaient à Zurich les conditions de la paix définitive, les populations en annulaient d'avance les clauses. La Toscane votait sa réunion au Piémont (16 août), puis Modène, la Romagne, Parme. Napoléon assistait, incertain et troublé, aux ravages d'un mouvement dont il n'avait pas prévu la violence. Le traité du 23 mars 1860 qui lui livrait Nice et la Savoie, avait provoqué en Europe une sorte d'insurrection morale contre la France. Ghaque matin des bruits de guerre couraient: la Suisse croyait sa neutralité en péril, et les Belges envoyaient à Léopold une adresse où ils se déclaraient prêts à braver les plus dures épreuves si leur indépendance était menacée; Palmerston dénonçait au monde « son ancien allié » et enrôlait des volontaires; Garibaldi débarquait en
Sicile (mai), et le roi de Naples quittait sa capitale devant la révolte victorieuse (septembre). Les États pontificaux étaient envahis et le pape ne conservait plus que la campagne romaine. Quand, le 14 mars 1861 le Parlement de Turin proclama Victor-Emmanuel roi d'Italie, le nouveau royaume comprenait l'Italie entière moins Rome et la Vénétie.
L'effet naturel de ces prestigieux incidents avait été de surexciter partout le sentiment national. Les esprits fermentaient en Pologne et les récriminations des habitants du Schleswig-Holstein devenaient plus amères; les chrétiens s'agitaient sous le joug de la Turquie. En Allemagne, les colères accumulées contre nous s'exaspéraient. « Vous ne pouvez vous figurer, écrivait la fille du maréchal de Gastellane à son père, combien dans ce pays on est monté contre les Français. Cette hostilité existe autant dans le peuple que dans la société. Il paraît d'infâmes libelles qui sont lus avec avidité. On ne peut ôter de la tête de la majorité du public, quoique pas un mot, pas une action ne puissent confirmer cette opinion, que nous voulons leur faire la guerre sur le Rhin. Les populations rhénanes sont aussi très montées; de là, inquiétude, haine, méfiance. Comme cela n'est basé sur rien, je ne vois pas ce qui pourra remettre les choses d'aplomb et dans le vrai. »
Il n'y a que très peu d'exagération à prétendre que, pendant dix ans, les habitants du Palatinat et du grand-duché de Bade se sont endormis tous les soirs avec la crainte d'être réveillés le lendemain par les Turcos. Il eût fallu une prudence très attentive pour ramener le calme dans les cerveaux hantés par ces peurs maladives, et les assurances de Louis-Napoléon ne portaient pas, parce qu'on sentait qu'il n'était pas lui-même très sûr de ses résolutions. Que l'on approuve ou non la guerre d'Italie, une chose est certaine, c'est qu'une fois l'entreprise commencée, il fallait aller jusqu'au bout. — « Lamartine, écrivait spirituellement Thouvenet, a pu dire de Dieu après la création : — De son œuvre imparfaite, il détourna la face et d'un pied dédaigneux la lança dans l'espace. — Un souverain, si puissant qu'il soit, ne saurait en agir ainsi avec son œuvre. » Et il ajoutait «qu'on n'efface pas une faute par une inconséquence ». Napoléon le sentait bien, mais, en faisant même abstraction de son caractère, il était dans une situation des plus fausses, parce qu'il s'était mis en quelque sorte en dehors de son propre parti.
La politique des nationalités, novatrice et révolutionnaire, n'avait quelque chance de plaire qu'aux ouvriers des villes, qui étaient séparés de l'Empereur par leurs tendances républicaines et le souvenir
i20 LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND
du coup d'état. Les classes conservatrices, les paysans et les bourgeois réactionnaires sur lesquels s'appuyait le pouvoir et parmi lesquels se recrutaient exclusivement les députés, étaient traditionalistes et catholiques. Elles désiraient la paix, et elles avaient horreur des guerres de fantaisie qui compromettaient notre sécurité et diminuaient notre puissance relative; elles trouvaient leur représentant dans Thiers qui, malgré ses coquetteries perpétuelles avec le libéralisme, était bien l'esprit le plus réfractaire aux idées nouvelles qu'il soit possible d'imaginer. L'Empereur les devinait méfiantes et hostiles et il cherchait un moyen de les réconcilier avec sa politique. Il n*en apercevait pas d'autre que de contenter leurs appétits chauvins, 3t, comme Nice et la Savoie étaient vraiment insuffisants pour les satisfaire et que, d'autre part, il savait que l'Angleterre ne tolérerait jamais l'annexion de la Belgique, il tournait involontairement ses regards vers la frontière de l'Est. Il est à jamais déplorable pour la France, pour l'Europe peut-être aussi, que la folie de Napoléon I" nous ait fait perdre ces provinces rhénanes, qui avaient si facilement accepté notre domination et qu'un régime de liberté aurait bientôt solidement rattachées à leur nouvelle patrie. Seulement, l'occasion était perdue. Rien n'est absurde en politique comme de vouloir recommencer l'histoire et de prétendre ne tenir aucun compte du passé. Napoléon III était assez averti pour apprécier les difficultés insurmontables que rencontrerait toute tentative sur le Rhin, mais s'il n'espérait pas personnellement grand'chose, il ne croyait pas devoir décourager les ambitions qui s'agitaient autour de lui. Il attendait les événements, sans trop savoir lui-même qui seraient ses dupes, les membres du Parlement français dont il flattait sournoisement les appétits, ou les gouvernements allemands, à qui il prodiguait les protestations de désintéressement.
Les alarmes du Régent, qui s'exagérait beaucoup la noirceur de Napoléon, étaient en somme naturelles, et les événements qui s'accomplissaient en Italie et qui froissaient son respect profond pour la légitimité, n'étaient pas de nature à diminuer sa défiance. Il était d'ailleurs d'autant plus enclin à briguer la faveur de l'opinion publique allemande que l'anarchie autrichienne lui ouvrait de grandioses perspectives. — Le ministère Goluchowski (22 août 1859) se débattait au milieu d'inextricables difficultés : le « Conseil d'état renforcé » (5 mars 1860) avait révélé les divisions irréconciliables des partis, et le diplôme du 20 octobre, équivoque et insuffisant, les avait lancés au combat. Le pouvoir s'effritait entre les mains de chefs sans autorité qui se laissaient arracher tardivement des concessions dont
on ne savait aucun gré à leur faiblesse. En Hongrie, les Vieux-Conservateurs, sur lesquels la cour espérait s'appuyer, étaient débordés par le parti de Deak; les révolutionnaires étaient maîtres des Gomitats et remettaient en vigueur les lois de 1848.
La nomination à la place de Goluchowski de Schmerling (13 déc. 1860), dont on connaissait les tendances centralistes, et la patente du 26 février 1861 qui, sous prétexte de compléter le diplôme d'octobre, le modifiait dans ses dispositions essentielles, provoquèrent les protestations indignées des Slaves. En présence de tels embarras, menacée chaque jour d'une guerre avec le Piémont, la cour d'Autriche ne serait-elle pas forcée de renoncer à la domination de l'Allemagne? — « La politique marche vite, écrivait Boyen en 1860. Je regarde comme très vraisemblale une révolution en Hongrie avant six mois, et en
Allemagne pas beaucoup plus tard La tempête est dans l'air
De quelque côté que l'on tourne les yeux, c'est une fermentation générale. » — Et c'est dans un pareil moment que la Prusse irait se discréditer en pactisant avec l'ennemi héréditaire !
Le Régent avait proposé à la Diète de Francfort une réforme militaire, très limitée, qui respectait autant que possible les droits des divers souverains et déplaisait fort aux ministres prussiens. Elle n'en fut pas moins repoussée à l'unanimité par la commission. — Mais il semblait qu'aucun échec ne fût capable de lasser la longanimité du Prince. Il accueillait avec reconnaissance les moindres politesses de Rechberg, repoussait les avances du National-Verein, qui s'était constitué pour poursuivre la réforme fédérale, et supportait sans révolte les perfides insinuations que lui attirait son attitude dans la question de Cassel.
Sa peur de se compromettre avec la France frisait le ridicule. Deux fois. Napoléon manifesta le désir de venir à Berlin; le Régent refusa. Quand il consentit enfin à l'entrevue de Bade (16-18 juin 1860), il stipula que les autres souverains allemands y paraîtraient avec lui.
— Dans ces conditions, la conférence ne pouvait être qu'assez vaine.
— L'Empereur, grave, un peu triste, se renferma dans des déclarations générales, protesta de ses résolutions pacifiques : Guillaume prit acte de ses paroles. La population se montra froide pour Napoléon, presque hostile, réduisit au silence une poignée de Français qui l'acclamaient, fit au Prince de Prusse une ovation chaleureuse.
— Les souverains furent moins enthousiastes : on sentait qu'ils étaient venus « pour surveiller le Régent, et c'est en face de lui qu'ils se placèrent, comme une phalange solidement unie ». Les discussions furent aigres-douces : Maximilien H parut sceptique quand Guillaume
222 LA FONDATION DE L'EMPIRi: ALLEMAND
lui parla de ses griefs contre TAiitriche ; ni sur la réforme militaire ni sur la question hessoise, on ne se mit d'accord.
Le Régent n*en partit pas moins pour Teplitz où il se rencontra avec François-Joseph (26 juillet), échangea avec lui des toasts un peu plus que polis. Un correspondant de Bismarck lui écrivait : « Nous avons été rasés, et de la belle manière; et tout cela pour rien, même pas un plat de lentilles. — Le dommage était faible : « Je pars le cœur plus léger, écrivait lioyen; nous n'avons pris aucun enga gement; surtout nous n'avons rien signé. » L'entrevue âc Varsovie ne donna pas des résultats beaucoup plus précis, en ce sens que le Prince repoussa tout traité formel. Mais il mettait toujours une sorte de coquetterie à se fermer la possibilité d'une entente avec la France.
Son zèle était mal récompensé. L'Autriche se montrait dédaigneuse et exigeante, et, à Francfort, les propositions de la Prusse se heurtaient à une sournoise et invincible résistance. La condescendance de la cour de Berlin n'avait d'autre résultat que d'encourager ses rivaux et d'accroître l'anarchie. Les questions vitales traînaient de commission en commission. L'opinion publique s'énervait. Le 44 juillet 1861, à Baden, un étudiant, Becker, tira sur le Régent. — « Je ne fais pas assez pour l'Allemagne, écrivait-il, donc je dois être supprimé. C'est clair, mais un peu raide î » — Il commençait tout de même à éprouver un certain agacement. Il était patriote : avait-il le droit de laisser l'Allemagne, affaiblie par l'incurie ou l'égoïsme de princes secondaires, à la merci d'une invasion? — Il était très pieux : est-ce que Dieu, en le protégeant contre Becker, n'avait pas voulu l'avertir? — Quel était le fruit de sa bonne volonté, de sa loyauté vis-à-vis de ses confédérés, de ses scrupules constitutionnels ? La Prusse, isolée, lassait les amitiés qui s'offraient à elle, sans obtenir en échange la confiance de ceux pour lesquels elle renonçait à ses ambitions naturelles. Il était fatigué de Schleinitz, vraiment trop timide et trop mou. Il eut une entrevue à Bade avec Bismarck (2 juillet) : celui-ci, en atténuant ses plans, en passant ainsi complètement sous silence la guerre qui en était la condition, insista très énergiquement sur l'impossibilité d'obtenir de la diète de Francfort les réformes indispensables. — « L'Allemagne, disait-il au Prince, est nerveuse, parce qu'elle ne se croit pas sûre de l'avenir, et la Prusse ressent très vivement l'injustice des traités qui lui imposent l'obligation de protéger la Confédération entière sans que cette charge implique aucun droit; et cette situation, aucune amélioration partielle n'en corrigera les inconvénients. La Prusse recevrait-elle à Francfort plus de voix que les autres États réunis, et ce serait justice, puisque, sur 30 millions d'Allemands, il
hX. PRUSSE ENTRE LA FRANCE ET L'AUTRICHE 223
y a 18 millions et demi de Prussiens, cela ne supprimerait pas les froissements. Le seul moyen peut-être de créer une union durable serait d'établir près de la Diète une représentation populaire/ de manière à faire contrepoids aux. tendances divergentes de la politique dynastique et territoriale.
La pensée de convoquer un Parlement allemand ne plut guère au Régent. 11 remplaça Schleinitz par Berstorlf qui passait pour plus résolu, et il accepta un projet de réforme fédérale que lui apporta le ministre de Bade, Roggenbach, et qui n'était pas sans quelque lointaine analogie avec celui de Bismarck. Il n'abandonnait pas son programme de conquêtes morales et d'entente cordiale avec l'Autriche; mais il commençait à s'avouer qu'il y aurait peut-être avantage à exercer une légère pression sur ses alliés récalcitrants. Timidement, il se rapprochait de Bismarck, dont il n'acceptait cependant ni les ambitieuses espérances ni les moyens brutaux. Ses dernières résistances allaient être vaincues d'une part par les 'événements intérieurs qui le forcèrent à accepter le concours d'un ministre capable de défendre l'autorité du souverain contre les attaques de la Diète prussienne, et ensuite par la pression toujours plus impérieuse de l'opinion publique allemande qui l'obligea à prendre nettement position, en contraignant l'Autriche et les États secondaires à sortir de l'attitude expectante etpassive qu'ils avaienten général observée jusque-là. En face de l'agitation croissante, ils crurent en effet nécessaire de revendiquer l'initiative d'une réforme fédérale; dès ce moment, les projets qui menaçaient l'indépendance de la Prusse revêtirent une forme plus précise, et les inquiétudes de Bismarck, qui paraissaient auparavant un peu chimériques, semblèrent justifiées : « Si, en effet, dit excellemment Marcks, la nouvelle Confédération fortifiée devait satisfaire les aspirations nationales, il fallait qu'elle fût un État puissant; or elle ne pouvait l'être qu'en donnant à la collectivité des droits étendus et en les attribuant à la coalition des petits États joints à l'Autriche,
c'est-à-dire en médiatisant la Prusse Dans aucun cas, celle-ci ne
pouvait admettre des résolutions qui auraient anéanti sa puissance Un souverain prussien, quelles que fussent ses tendances,
si seulement il ne voulait pas sacrifier purement et simplement les intérêts vitaux les plus profonds et les plus naturels de son pays, se trouvait dans la nécessité de s'opposer à de tels changements, même s'ils renfermaient des dispositions utiles; ses voisins, en poursuivait avec ardeur une réforme fédérale, l'obligeaient à opposer son veto à ces tentations novatrices, et, dans le cas où Ton refuserait de tenir compte de son opposition, à se dégager lui-même des entraves qu'il
trainatt depuis le Congrès de Vienne » (Erich Marcks, Guillaume 1", p. 163). Guillaume ne se serait peut-être jamais résigné à l'offensive s*il n'avait pas été menacé dans ses droits consacrés et s'il ne s'était pas aperçu que, dans le cas où la transformation de l'Allemagne ne se ferait pas par les Hohenzollern, elle se ferait contre eux. L'Allemagne en 1866 fut conquise par la Prusse, mais cette conquête lui avait été en quelque sorte imposée par l'impérieuse impatience avec laquelle la masse de la nation éclairée sollicitait une revision radicale de la Constitution de 1815.