CHAPITRE II
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Les négociations avec la France : la politique de Drouyn de Lhuys et celle de Napoléon. — L'entrevue de Biarritz (oct. 1865). — Le roi s'habitue à l'idée d'une rupture avec l'Autriche. — L'alliance italo-prussiennc (8 avril). — Les négociations de François-Joseph et de Napoléon : la convention du 12 juin. — Le projet prussien de réforme fédérale. La rupture.— La campagne de Bohême. Los armées et les généraux. Les batailles de Nachod et d'Iitchin. — Kœniggrœtz (3 juillet 1866). — Ruine de l'armée de Benedek : les derniers combats.
Pendant les dernières crises, Bismarck avait largement profité des dispositions amicales de Napoléon ; il s'attendait à ce qu'on lui pré sentat à l'improviste la carte à payer et il restait sur ses gardes. — « Nous n'avons aucune raison, écrivait-il à Goltz le 20 février 1865, de supposer à la France une affection sentimentale pour la Prusse, de même que notre politique est affranchie de ces dispositions pour quelque puissance que ce soit ; nous ne nous étonnons pas qu'elle suive une politique quelque peu contradictoire ; elle obéit aux lois naturelles de l'égoïsme politique. Je ne trouve rien dans la personne de l'Empereur et dans la méthode de sa politique qui puisse altérer cette manière de voir. Ni la France pour la Prusse, ni nous pour la France, ne pouvons être des alliés à toute épreuve. Notre attitude vis-à-vis d'elle est déterminée par la supposition toujours présente qu'elle n'est guidée que par ses propres intérêts et par la conviction que nous agissons de même. » — Bismarck, dans cette dépêche qui était destinée à ralentir les ardeurs un peu exubérantes de Goltz, exagérait visiblement sa pensée : il s'était déjà demandé à plusieurs reprises s'il n'y avait pas, malgré les vraisemblances, un grain de sympathie romanesque dans la bienveillance que Napoléon témoignait à la Prusse, et s'il ne serait pas possible d'en tirer parti. Il se défendait de son mieux contre des imaginations qu'il jugeait dangereuses, et il se disait aussi que, bien que la Constitution laissât à
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l'Empereur la libre direction des affaires étrangères, le souverain était pourtant obligé de compter avec les traditions, avec l'opinion publique, avec ses ministres, et que, même s'il avait la volonté de favoriser sans indemnité les progrès de la Prusse, il n'était pas sûr qu'il en eût la puissance.
Au moment où la rupture avec l'Autriche paraissait imminente, il avait indiqué à Lefèvre de Béhaine, qui gérait l'ambassade pendant un congé de Benedetti, les conditions qu'il serait disposé à accepter: la restitution au Danemark des districts danois du Schlesvig septentrional, l'indépendance de l'Italie jusqu'au Tagliamento, le droit éventuel pour le gouvernement de l'Empereur d'étendre son influence partout où on parlait français dans le monde. — Comme Lefèvre de Béhaine ne releva pas la conversation, Bismarck résolut de s'adresser directement à Napoléon. Drouyn avait répondu à la Convention de Gastein par une circulaire très acerbe : « Nous regrettons, disait-il, de ne trouver d'autre fondement à ce traité que la force, d'autre justification que les convenances réciproques des deuxcopartageants. C'est là une pratique dont l'Europe actuelle était déshabituée et il en faut chercher les précédents aux âges les plus funestes de l'histoire. » Ces violences, contraires aux usages diploniatiques, révélaient une extrênle mauvaise humeur et il était visible que le ministre regrettait que la guerre n'eût pas éclaté. — Pourquoi ? — Bismarck le soupçonnait : il s'agissait de savoir si Drouyn de Lhuys reflétait exactement la pensée de son maître.
Drouyn n'avait pas cessé de poursuivre la pensée d'une alliance autrichienne; mais, comme il savait que l'Empereur ne renoncerait jamais à l'émancipation complète de l'Italie et que François-Joseph de son côté n'abandonnerait la Vénétie que s'il y était forcé par un péril suprême, il désirait une rupture entre Berlin et Vienne. L'Autriche oublierait alors ses anciens griefs, et, pour se venger de son nouvel ennemi et rétablir sa puissance en Allemagne, elle laisserait la France s'avancer jusqu'au Rhin. Le ministre reprenait ainsi le système d'alliances des derniers Bourbons, qui était considéré par les diplomates de la carrière comme le plus rationnel et le plus sage, en lui prêtant une tournure offensive qui, d'après lui, était de nature à séduire l'opinion publique et à ramener quelque popularité au régime impérial assez discrédité par les derniers événements.
En dehors même des objections de principe que son plan pouvait soulever, son tort — très grave — fut de ne pas étudier d'assez près les conditions du succès et de ne pas envisager les diverses faces de la question. Au moment de la conférence de Londres, comme le prince
de la Tour d'Auverg'ne pressait le minière anglais de prendre un ton plus dcHermin^î, Malmesbury lui fit sagement observer que, comme l'armée française et l'armée anglaise n'avaient pas de fusils à tir rapide, il jugeait impossible une guerre avec la Prusse. Drouyn de Lhuys n'eut pas une minute la pensée de se demander si l'alliée avec laquelle il se proposait de lier partie, était vraiment en état de soutenir le choc de son advereaire ; complètement trompé sur ce point par ses tendances catholiques et conservatrices, il ne prit pas au sérieux les luttes nationales qui minaient la dynastie des Ilabsbourgs, et il fut ensuite absolument désarçonné par la défaite de l'Autriche. 11 ne semble pas douteux qu'au début, il lui eût été facile d'obtenir de'Bismarck quelques avantages, secondaires, non méprisables cependant : le Luxembourg, peut-être l'évacuation de Mayence par la garnison prussienne : il dédaigna ces profits médiocres, qui n'auraient pas satisfaft l'opinion. Malheureusement il ne songea pas que les risques sont toujours en proportion des gains convoités et il ne se mit pas en garde contre les surprises de la fortune. Sa politique compte encore des admirateurs, et, au point de vue diplomatique, eHe n'était pas plus déraisonnable que celle de Bismarck, avec cette différence que celui-ci marchait avec Tesprit du siècle et qu'il avait derrière lui Guillaume et Moltke.
Nous connaissons fort mal ce qui se passa entre l'Empereur et Bismarck dans la célèbre entrevue de Biarritz (octobre 1865). Le récit de Sybel est d'une invraisemblance absolue dans les détails et il est infirmé par les indications qui furent à diverses reprises données par l'Empereur et qui nous ont été rapportées par Duruy, par le maréchal Randon, par Persigny ou par Emile Ollivier. — Ce qui paraît certain, c'est que les deux interlocuteurs se montrèrent très réservés : Bismarck, par défiance et de peur que ses confidences ne fussent aussitôt rapportées à l'Autriche ; l'Empereur, parce qu'il ne savait pas au juste ce qu'il voulait. 11 ne suivait Drouyn qu'avec une visible répugnance et il ne regardait pas comme si aisé de faire flotter le drapeau tricolore sur Mayence, Goblentz et Trêves. Malheureusement, il n'avait pas le courage de répudier nettement des ambitions désormais chimériques, mais que la bourgeoisie française caressait par une vieille habitude. Si, comme l'affirme E. Ollivier et comme l'Empereur le lui a sans doute déclaré, il n'avait vraiment en vue que l'affranchissement de la Vénétie, on ne voit pas pourquoi il ne s'en expliqua pas clairement, de manière à prévenir les malentendus. Il est possible qu'il n'ait jamais nettement envisagé d'autre profit, et c'est même assez probable ; mais il ne se refusait pas
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cependant a d'aimables tentations, et il ne voulait pas fermer définitivement la porte à la fortune. Convaincu, avec ses ministres, que l'armée autrichienne était supérieure à l'armée prussienne, il poussait sournoisement Bismarck en avant, avec le secret espoir qu'il pourrait profiter des embarras dans lesquels son imprudence jetterait la Prusse. — De quelle façon ? — Il ne le savait pas très précisément ; cela dépendrait des circonstances et sans doute aussi des exi^ gences de l'opinion. Personnellement, il se fût volontiers contenté d'une* rectification de frontières; il eût réclamé ainsi les limites de 1814, Landau, Sarrebrûck, de manière à pouvoir déclarer au monde une^ fois de plus que les traités de 1815 avaient cessé d'exister. Gomme d'ailleurs la Prusse et l'Autriche sortiraient du combat très affaiblies, il leur imposerait ses conditions, qui seraient accueillies avecjoie parce qu'elles seraient dictées par les intentions les plus magnanimes : la Prusse étendrait son influence sur l'Allemagne du Nord ;; l'Autriche, libérée de l'Italie, contiendrait vers l'Est les ambitions^ moscovites, et la Moyenne Allemagne, groupée dans une confédération pacifique, deviendrait l'alliée naturelle de la France dont elle n'aurait rien à redouter et à laquelle elle s'unirait pour assurer la paix définitive de l'Europe.
Ces plans, dans lesquels se retrouvent les tendances contradictoires, de l'âme de l'Empereur, son machiavélisme innocent et sa générosité nébuleuse, son cosmopolitisme incertain et ses réminiscences napoléoniennes, son fatalisme aussi et l'incertitude de sa penséo comme repliée sur elle-même, formaient le plus étrange contraste avec la manière simple et directe de Bismarck. Ils se distinguaient par la méconnaissance la plus fantastique de la réalité. Car enfin on aura beau dire qu'il nous est facile aujourd'hui de prophétiseraprès l'événement, il ne fallait pas cependant une étude bien attentive pour apercevoir la gravité des maux qui minaient la puissance de l'Autriche; et surtout comment supposer que l'Allemagne consentirait à cette division en trois tronçons, qu'on prétendait lui imposer, puisque c'était précisément l'impuissance politique à laquelle l'eût condamnée éternellement cette division, qui lui était devenue intolérable. L'idée de faire du Mein une barrière infranchissable est une des conceptions les plus baroques qui ait jamais pu germer dans le cerveau d'un faiseur de projets. Il éiait certain d'autre part que si, après avoir poussé la Prusse à engager les hostilités, on lui barrait la route au moment où elle se flattcEait de saisir le fruit de ses efforts, on s'exposait à déchaîner dans l'Allemagne entière les plus formidables colères. Mieux eût valu encore
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-accepter franchement la lutte en réclamant hardiment les provinces rhénanes.
Mais l'Empereur avait le plus vif désir d'éviter la guerre ; il n'appartenait pas à « la catégorie de ces grands économes qui, soigneux d'amasser de l'argent, savent le dépenser à propos pour éviter une perte plus grande ». Il espérait que la chance lui sourirait sans qu'il €Ût besoin de risquer son enjeu. Depuis quelque temps, de plus, il <îtait miné par la souffrance, et au mois de juillet 1865, Larrey avait diagnostiqué la présence d'une pierre dans la vessie. La maladie, que l'on dissimulait, mal soignée, s'aggrava, imposant à l'Empereur ces terribles angoisses qui abattent les plus fermes courages et suppriment la pensée. Il traversa une de ces crises mortelles au mois de juillet 18(56, et, pendant les semaines où l'avenir du monde se décida, la France n'eut pas de gouvernement, sans que d'ailleurs il soit permis de supposer que Napoléon, même s'il eût été bien portant, eut trouvé en lui la rapidité de conception et le courage nécessaires pour limiter les déplorables retentissements de ses erreurs d*esprit et de cœur.
Ce qui est vrai seulement, c'est que les causes de la catastrophe dépassent la personnalité du souverain et qu'il convient d© les chercher dans l'évolution entière de la France nouvelle qui, tiraillée entre des tendances contradictoires, ne parvenait pas à opter entre la politique du passé et celle de l'avenir, entre les traditions conservatrices et l'optimisme révolutionnaire, entre les défenseurs de l'équilibre européen et les prophètes des nationalités. Les diplomates de carrière dont Thiers fut à cette époque le porte-parole, demandaient que l'on maintînt les traités de Vienne qui, s'ils nous avaient enlevé les conquêtes de la Révolution, garantissaient notre sécurité en établissant sur nos frontières des petits États, divisés et contenus par leur ambition réciproque : il suffisait d'un geste, moins encore, dune volonté d'abstention nettement formulée, pour arrêter le fracas des convoitises qui s'agitaient autour de nous. Cette politique, pour manquer de panache, n'en avait pas moins le grand avantage d'éviter les embuscades et les fondrières, et elle répondait certainement aux véritables désirs de l'immense majorité du pays, épris avant tout de tranquillité. Les jeunes gens, les démocrates, les représentants des doctrines humanitaires qui avaient préparé la révolution de 1848, rougissaient de ces calculs mesquins. Fallait-il imposer à la France le rôle qui avait jadis discrédité l'Autriche ? Le pays qui avait le premier proclamé les droits des peuples, deviendrait le garde-chiourme des nations et n'aspirerait à d'autre gloire que celle de continuer la
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Sainte-Alliance ! Qu'il aidât au contraire les esclaves à briser leurs chaînes, et il trouverait dans leur reconnaissance une garantie plus sûre que dans les calculs mesquins des gouvernements; les nations satisfaites oublieraient leurs rancunes, et une ère nouvelle de paix et de travail fécond s'ouvrirait sous l'hége'monie morale de la France. — Générosité téméraire et magnanime, qui aurait peut-être réussi si elle avait été suivie avec une persévérante loyauté et sans arrièrepensée.
Ces deux tendances, conservatrice et révolutionnaire, se combattaient dans l'ame de l'Empereur, ou plus exactement, ses conceptions idéalistes se heurtaient aux invincibles répugnances du parti réactionnaire sur lequel il s'appuyait à l'intérieur. Depuis la guerre d'Italie, il était en butte aux défiances des catholiques qui, avec les démocrates, représentaient la seule force réelle du pays, et il cherchait un moyen de désarmer leurs inquiétudes et de les réconcilier avec ses desseins personnels; il reculait ainsi devant les conséquences nécessaires de ses conceptions cosmopolites et il les compliquait, malgré lui et sans conviction, de desseins de piraterie; il ne comprenait pas que ses ténébreuses et incertaines machinations lui enlèveraient fatalement la seule récompense qu'il eût été raisonnable d'attendre de sa politique aventureuse, c'est-à-dire la reconnaissance des nations affranchies, et que ces transformations, qu'il aurait seul rendues possibles s'accompliraient contre lui, du moment où il prétendait les limiter et les exploiter.
Bismarck, qui n'avait pas lu sans doute jusqu'au fond de cette âme troublée et faible, rapporta du moins de Biarritz la conviction que l'inconsistance de la politique impériale offrait à un joueur résolu une chance qu'il importait de saisir. L'important, le moment venu, serait défaire vite. Beati possidentes : une fois en possession du gage désiré, on ne le lui arracherait pas aisément.
A peine de rétour à Berlin, il rouvrit les hostilités contre l'Autriche. La situation qu'avait créée à celle-ci la convention de Gastein était aussi absurde que dangereuse. Comme elle ne pouvait pas conserver indéfiniment le Holstein et qu'elle ne voulait pas le céder à la Prusse, elle était forcée de favoriser les menées d'Augustenbourg, et Gablenz, qui commandait à Glûckstadt, par nonchalance et par tactique, laissait une assez large liberté d'action aux partisans de Frédéric VIIL Bismarck l'accusa de déchaîner les passions subversives: la Prusse restait en principe copropriétaire des deux duchés et elle n'admettait pas qu'on affaiblît ses titres de possession. Non seulement Jloon et Moltke, mais Edwin de Manteuffel, plus timoré, conseil-
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laient des résolulions énergiques. Dans le conseil des ministres du 28 février 1866, Guillaume sur qui le chef du cabinet militaire avait une sérieuse influence, admit que, plutôt que de renoncer aux duchés, il faudrait recourir aux armes. Puis, il fit un nouveau pas en avant, accepta la pensée d'élargir la question et de reprendre les projets de réforme fédérale; il écrivit à Napoléon pour lui demander ses intentions et il décida d'envoyer Moltke en Italie pour s'entendre avec Victor-Emmanuel.
« Mon père ! disait plus tard le Prince royal, le Chancelier en obtient tout ce qu'il veut. Supposez qu'il lui propose une alliance, — je ne dis pas avec Garibaldi, celui-là a été général, et s'allier à un général, cela va tout seul, — mais avec Mazzini ; le roi, navré, ferait deux ou trois fois le tour de la chambre, en se frappant le front : Bismarck, Bismarck, qu'est-ce que vous voulez faire de moi? puis il s'arrêterait : Étes-vous bien sûr que l'intérêt de l'État l'exige? » — En 1866, l'autorité du ministre était loin d'être ausssi solidement établie ; plus d'une fois, il lui fallut encore éperonner, comme il le disait irrévérencieusement, le cheval qui, au pied de l'obstacle, se cabrait ; il eut h. soutenir des luttes qui le jetaient sur son lit, grelottant de fièvre, anéanti. Bien qu'au fond de son dme Guillaume eût déjà accompli son sacrifice, il avait encore besoin de quelques mois pour rassurer sa conscience et pour mettre Jéhovah de son côté. La manière de Frédéric II était plus alerte et moins alambiquée ; il n'avait d'autre Dieu que l'État et il ne croyait pas nécessaire de faire intervenir le Seigneur dans ses combinaisons diplomatiques. Guillaume, et même dans une certaine mesure Bismarck, bien qu'à un degré infiniment moindre, aimaient à se persuader que leur cause était celle de l'Éternel ; disciples de Nietzsche avant la lettre, ils. ne s'affranchissaient pas cependant de leur éducation biblique, et ce mélange, savoureux pour le psychologue, est un peu déconcertant pour le moraliste. Il est permis de se demander ce qu'aurait pensé Kant de ce pot-pourri d'ambition et de bigoterie, de pieux scrupules et d'adroites combinaisons, et peut-être aurait-il jugé que la gloire de Sadova et de Sedan n'efface pas complètement cette déformation de la conscience et cette profanation de la religion. Ce qui ne m'empêche nullement de reconnaître que l'unité allemande a été l'occasion et la source d'admirables sacrifices et d'héroïques dévouements et que, dans l'ensemble, elle a probablement accru dans des proportions appréciables la valeur matérielle et morale de l'humanité.
Guillaume, peut-être involontairement, mêlait à ses pieuses résistances une pointe de calcul, et sa conscience ne le retenait que jus-^
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qu'au jour où les circonstances lui paraissaioTit absolument favorables. « Vous ne sauriez croire, disait-il après KœniggTcetz à un témoin digne de foi, à quel point il m'a été difficile de prononcer le mot décisif. Si j'avais été uniquement prince et soldat, la pensée d'une guerre m'aurait transporté de joie. Mais, dans ma situation, j'avais conscience de ma responsabilité et j'ai différé la rupture aussi longtemps que l'honneur de la Prusse l'a permis. » Angoisses profondément respectables et qui furent des plus utiles à la monarchie. Le roi, qui sur ce point était l'antipode de Bismarck, n'avait ni nerfs ni imagination; on affirme qu'il n'est jamais sorti de sa bouche un sarcasme ou un juron, et ses emportements les plus vifs ne se traduisaient que par un : Hum ! accentué. Son calme modérait et complétait la fougue de son ministre et, en 1866 comme en 1870, il eut le mérite de retarder la rupture jusqu'au moment précis où l'opinion publique allemande et européenne en rejeta la responsabilité sur ses adversaires.
Les paroles qui venaient de Paris étaient toujours aussi vagues. Du moins Napoléon donnait une preuve de sa bonne volonté en encourageant La Marmora à entrer en conversation avec Berlin. L'Empereur, très désireux d'assurer la sécurité du pape à Rome en détournant d'un autre côté les convoitises italiennes, négociait avec la cour de Vienne l'achat de la Vénétie : la cour de Florence offrait un milliard, et l'affaire était en bon chemin quand Bismarck, qui avait eu vent de ces pourparlers, proposa à l'Autriche de céder à la Prusse ses droits sur le Holstein contre une indemnité pécuniaire (nov. 1865). Il était facile de prévoir l'effet que produirait à Vienne une semblable insinuation h un pareil moment. Est-ce qu'on s'imaginait que les Habsbourgs étaient en liquidation et que la monarchie était à l'encan! François-Joseph, très froissé, rompit les négociations avec Florence.
La Marmora et Napoléon avaient cependant conservé l'impression qu'il ne tenait plus guère à Venise que par point d'honneur et que, si on lui fournissait un prétexte suffisant, il s'en débarrasserait volontiers. Justement une occasion s'offrait : une révolution avait éclaté à Bukarest où le prince Gouza avait été détrôné (23 février 1866). Pourquoi l'Autriche ne recevrait-elle pas les provinces danubiennes en échange de la Vénétie? — L'idée soumise à Napoléon ne lui déplut pas. Comme il était probable pourtant qu'elle soulèverait quelques objections à Vienne où l'on craindrait d'irriter encore la Russie déjà assez mal disposée, il était nécessaire de forcer la main à François-Joseph, et le meilleur moyen
pour cela était de l'inquiéter par un rapprochement entre Florence et Berlin.
Au mois de novembre 1865, Bismarck avait signé un traité de commerce entre l'Italie et le Zollverein, ce qui avait entraîné la reconnaissance de Victor-Emmanuel par l'Allemagne. Au début de 186C, les premières ouvertures sérieuses de la part de la Prusse arrivèrent à La Marmora. Il les accueillit très froidement, rappela les offres de Usedom l'année précédente, au moment même où était signée la convention de Gastein. Il voyait dans la nouvelle tentative de la Prusse l'intention d'empêcher une entente entre Florence et Vienne; d'ailleurs, il désirait éviter un conflit, parce qu'il n'avait confiance ni dans ses soldats ni surtout dans les talents militaires de Victor- Emmanuel. — Nigra, très animé et très belliqueux, le poussait en avant, lui répétait à satiété que, si la France ne se prononçait pas plus ouvertement, c'était uniquement par crainte que l'Autriche effrayée ne reculât sur tous les points et ne déjouât ainsi les calculs de la politique impériale : « Elle regardait comme son intérêt vital que les deux grandes puissances allemandes ne fussent pas d'accord entre elles »; il ne fallait donc pas se laisser tromper par le mutisme de Napoléon et ses réponses d'oracle; il désirait une entente étroite entre la Prusse et l'Italie.
La Marmora envoya à Berlin le général Govone ; il l'avait mis en garde contre les diplomates prussiens et lui avait recommandé une extrême réserve. Govone, d'esprit très délié, fut assez vite conquis par la franchise de Bismarck. — Celui-ci ne lui dissimula pas les difficultés de la situation ; personnellement, il était convaincu de la nécessité de la guerre, mais il demeurait toujours possible qu'au dernier moment le roi refusât de le suivre ; il se laisserait [d'autant plus facilement convaincre que les chances de succès seraient plus grandes; si l'Italie s'abstenait, en présence de la réserve étrange de Napoléon, il reviendrait en arrière, et la Vénétie serait perdue pour longtemps.
Le ministre italien s'entêtait, demandait des engagements fermes que refusait Bismarck. Napoléon rassura La Marmora, lui promit même de le soutenir si, au dernier moment, la Prusse se dégageait et que l'Autriche essayât de se venger. — Le 8 avril 1866, Govone et Bismarck signèrent un traité d'alliance offensive et défensive. — La rédaction en était assez bizarre, en ce sens qu'elle n'imposait pas des obligations égales aux deux parties : — Si les propositions que le roi de Prusse avait adressées aux autres États allemands n'aboutissaient pas et qu'il se trouvât amené à prendre les armes, l'Italie,
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aussitôt après^ déclarerait la guerre à l'Autriche ; dès lors les hostilités seraient por^rsuivies par les deux puissances alliées avec toutes leurs forces et elles ne concluraient de paix ou d'armistice qu'après entente mutuelle; le traité perdrait toute valeur si, dans l'intervalle de trois mois, la Prusse n'avait pas rompu avec l'Autriche
Pourquoi ces réserves qui avaient effarouché La Marmora et qui auraient pu facilement induire l'Italie en tentation de trahison ? — Nous ne pouvons guère les expliquer que par la volonté de Guillaume qui refusait encore de s'avouer la nécessité d'une rupture, surtout ne voulait pas en accepter la responsabilité, tenait à être l'offensé. Quant à Bismarck, — bien qu'il n'aimât guère les protocoles trop précis qui ferment l'avenir, — il est difficile d'admettre qu'il crût encore à un raccommodement in extremis : il faisait des plans de campagne, répartissait les armées, critiquait les projets de Moltke. Napoléon pas plus que lui ne doutait de l'imminence des hostilités, et dès le 23 mars, Nigra, sur son ordre, invitait La Marmora à préparer un débarquement sur la côte de l'Adriatique.
Devant ces provocations calculées, les ministres autrichiens perdaient peu à peu leur sang-froid. Belcredi, le nouveau chef du conseil, nourri dans les souvenirs de la pure tradition autrichienne et dans la haine des Hohenzollern rebelles et traîtres, écoutait volontiers les insinuations de Biegeleben, que hantaient de vagues réminiscences de la guerre de Trente ans ; d'ailleurs son influence sur les affaires extérieures était nulle et il n'était même pas toujours averti de la marche des négociations. Mensdorff et Eszterhazy, pacifiques et pusillanimes, n'osaient pas s'opposer à l'impétuosité de leurs collègues. Les généraux, bien que la campagne de 1864 eût été plutôt de nature à dissimuler les effets du fusil à aiguille, se défiaienà la fois de leurs soldats, de leur administration et de leurs alliés éventuels, et ils redoutaient un conflit. Leur pessimisme même fit le jeu de Bismarck et hâta la crise.
Comme l'organisation de l'armée autrichienne était défectueuse et que surtout le temps nécessaire à la mobilisation était beaucoup plus long qu'en Prusse, l'état-major viennois crut indispensables quelques mesures de prévoyance. Ses intentions n'étaient nullement agressives et ses précautions étaient largement justifiées par les appels qui leur arrivaient de Dresde : on n'avait pas oublié à Berlin les avantages qu'avait tirés Frédéric II de sa brusque occupation de la Saxe en 1756, et on y avait agité la question de surprendre Mayence et d'envahir la Saxe sans déclaration de guerre. Bien entendu, cela n'empêcha pas Bismarck, dès qu'il connut les mouve-
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ments de troupes ordonnés par l'état-major autrichien, — le service d'informations prussien était excellent, — de remplir rEurope de ses protestations et de demander au roi des représailles. La presse, adroitement stylée, envenima l'affaire; on échangea des plaintes amères, des accusations injurieuses, des récriminations acerbes. Peu à peu la polémique s'éleva à un tel degré que l'ouverture des hostilités parut imminente.
Mensdorff, qui, avec une bonne foi absolue, affichait les intentions les plus conciliantes, déjoue un moment les projets de Bismarck en proposant un désarmement simultané (i8 avril). — Le ministre prussien, aussi navré que jadis Schwarzcnberg à Olmutz, en tombe sérieusement malade : il ne dormait pas, ne supportait aucun aliment. Sur ces entrefaites, les généraux autrichiens, émus des armements de l'Italie dont on leur a grossi l'importance, ordonnent de mobiliser les forces des provinces méridionales de l'Empire (21 avril). — Du coup Bismarck recouvre le sommeil et l'appétit : — la voilà bien, la mauvaise foi traditionnelle de l'Autriche ; elle demande à la Prusse de désarmer, et, quand celle-ci, loyalement, aura remis ses armées sur pied de paix, elle sera traîtreusement surprise par sa rivale qui aura réuni des forces supérieures dans des provinces éloignées. Avec un pareil adversaire, aucune réconciliation n'est possible. — « Je ne saurais dissimuler à Votre Majesté, écrit-il au roi, qu'en admettant même qu'on réussît pour le moment à éviter la guerre, elle nous menacerait de nouveau, peut-être avant quelques mois et dans des conditions moins favorables. Quiconque, comme le serviteur dévoué de Votre Majesté, a suivi de très près depuis seize ans la politique de l'Autriche, ne peut avoir aucun doute sur une hostilité qui est la règle dominante ou plutôt unique de ses actes. » Une note maladroite du cabinet de Vienne (26 avril) apporte à ses paroles une sorte d'illustration : Mensdorff demandait que les deux puissances déclarassent à Francfort qu'elles étaient disposées à remettre les droits que le traité de Vienne leur avait conférés sur les duchés au prétendant que désignerait la Diète ; si la Prusse refusait, l'Autriche se réservait de saisir de l'affaire l'Assemblée fédérale. Guillaume, piqué au vif, laisse le champ libre à son ministre.
Celui-ci avait déjà pris l'offensive. Le 9 avril, il proposait la convocation d'un Parlement national, élu au suffrage universel et chargé de préparer la réforme fédérale. — Dans sa profonde et pénétrante biographie de Bismarck, qui est peut-être l'œuvre maîtresse de la jeune école historique, Lenz date de cette note du 9 avril une évolution radicale de la pensée de Bismarck qui abdique son
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patriotisme particulariste prussien pour devenir vraiment un homme d'état allemand. — Je ne suis pas bien convaincu que Bismarck ait jamais dépouillé la défroque du Junker brandebourgeois aussi complètement que l'admet Lenz. Sa conversion dans tous les cas fut très lente et progressive. Mais il est vrai qu'au moment oii il posait nettement la question de l'unité germanique, il avait pris son parti des sacrifices qu'exigerait l'hégémonie de la Prusse et il était résigné aux concessions essentielles sans lesquelles l'opinion n'eût jamais accepté la prépondérance des Hohenzollern, Gomme toujours, il subordonnait ses préférences théoriques aux nécessités historiques, et, pour atteindre son but, il acceptait les conditions auxquelles le succès était subordonné.
Il n'avait pas peur du suffrage un iversel . — N'envoyait-il pas au corps législatif de Paris les députés les plus dociles et les plus maniables? Les majorités libérales, au contraire, qui menaient contré le cabinet prussien une guerre aussi acharnée qu'impuissante, sortaient d'une loi censitaire très étroite. On supprimerait leur opposition en noyant la bourgeoisie, doctrinaire et frondeuse, dans la masse des paysans, dociles à leur seigneur et à leur pasteur. Tl aimait à répéter que les rois sont les alliés naturels des pauvres et des humbles et que les Hohenzollern avaient toujours été les souverains des gueux ; il avait été en relations assez étroites avec Lassalle, avait encouragé ses projets, et, sur sa demande, la cassette royale avait accordé des subventions aux sociétés coopératives qu'avait essayé de fonder l'agitateur socialiste. Il donnait volontiers asile dans ses bureaux à d'anciens démocrates, et il avait dès lors parmi ses collaborateurs les plus dévoués un révolutionnaire, Lothar Bûcher, qui avait été condamné pour avoir refusé l'impôt en 1848 et avait été obligé de se réfugier en Angleterre. Bûcher était un esprit remarquable, d'une instruction fort étendue, d'une mémoire prodigieuse, — c'était sa seule vanité. Il avait conservé de son passage à travers les assemblées de 1848 un patriotisme intense et un mépris hautain pour les phraseurs et les bavards; il avait plu par là au ministre et lui était bientôt devenu indispensable par sa réserve, sa froideur, sa rare puissance de travail et ses remarquables talents de rédaction ; il avait servi d'intermédiaire entre les radicaux et son chef qu'il avait aidé à guérir de quelques préjugés.
La proposition du 9 avril causa au début plus de scandale que d'enthousiasme. Que la Diète accueillît sans plaisir un projet dout le but était transparent, personne ne s'en étonna. Les députés libéraux et les chefs du Nationalverein ne prirent pas non plus au sérieux
dans son nouvel avatar le hobereau qui, depuis plusieurs années, gouvernait sans budget et qui venait encore récemment de traîner devant les tribunaux les députés coupables d'avoir dénoncé son despotisme. Bismarck ne s'alarma pas de ces résistances. Il fallait un certain temps pour qu'une manœuvre aussi imprévue portât tous ses fruits et on en aperçut bien vite les premiers eflets. En dehors des meneurs, trop engagés, la foule des unitaires et des libéraux, depuis longtemps convaincue que l'unité devait être fondée par les Hohenzollern, donna aussitôt des signes d'hésitation : pourquoi repousser sans examen les avances du ministre qui, quels que fussent ses torts passés, reconnaissait les droits de la nation; les plus impatients, les plus influents aussi, les étudiants, les professeurs, inclinaient à penser qu*on n'accepte pas en vain certaines formules et que Bismarck, en admettant même que sa bonne foi fût suspecte, demeurerait prisonnier des mots qu'il évoquait. En somme, l'opinion, jusque-là très hostile à la Prusse, se divisa, et ce revirement ne fut sans doute pas assez rapide pour empêcher les princes de se grouper autour de l'Autriche, mais leurs appréhensions naturelles s'en accrurent et ils n'apportèrent à la cour de Vienne qu'un appui tardif et un concours incertain.
A Berlin, les premiers ordres de mobilisation avaient été lancés (5 mai). L'émotion grandissait en Europe et elle se traduisait en France par le célèbre discours de Thiers (3 mai 186(3), un des pluç solides qu'il ait prononcés, un des moins chargés de bavardages personnels et de truismes pseudo-historiques. — Après avoir flétri les complicités hypocrites qui avaient permis le démembrement du Danemark, il indiqua les conséquences fatales de la guerre imminente, la Prusse s'annexant l'Allemagne du Nord, courbant sous son hégénionie les Etats du Sud, étendant sur l'Autriche sa protection léonine; ce serait le rétablissement de l'Empire de Charles-Quint qui s'appuierait cette fois non plus sur l'Espagne, comme au xvi® siècle, mais sur l'Italie. La France qui avait eu tant de peine à se débarrasser de l'étreinte des Habsbourgs, allait-elle laisser constituer sur ses frontières une domination plus redoutable encore? Le gouvernement qui tolérerait une pareille transformation, trahirait son devoir, et aucun accroissement de territoire ne rachèterait la honte d'une politique « qui consentirait à recevoir un salaire pour la grandeur du pays indignement compromis dans un avenir prochain ». — Il n'est pas sûr, comme le répètent volontiers les historiens allemands, que Thiers incarnât à ce moment l'âme môme de la France, déchirée en réalité par des aspirations contradictoires; il traduisait du moins
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avec une rare pe'nétration les inquie'tudes de la bourgoisie traditionaliste et il ne se trompait pas en affirmant que même alors il était encore facile d'arrêter l'essor de l'aigle germanique. L'Empereur fut froissé dans ses sentiments les plus intimes par cette évocation précise d'une politique conservatrice qui traduisait une conception si éloignée de la sienne, et il répondit au discours de Thiers en répudiant hautement « ces traités de 1815, dont on veut faire aujourd'hui l'unique base de notre politique extérieure (discours d'Auxerre, 6 mai).
Ses idées s'étaient-elles précisées depuis le mois d'octobre et ses ambitions étaient-elles devenues plus concrètes? — Les documents semblent plutôt prouver le contraire. Il est vrai que, à plusieurs reprises, Victor-Emmanuel et les Italiens pressèrent Bismarck de lui faire sa part, « de lui donner à manger », afin de n'avoir plus rien à redouter de ce côté. — Mais cela prouve surtout qu'ils avaient les dents longues et qu'ils jugeaient les autres d'après leur propre estomac. Quant à l'Empereur lui-même, dans une conversation avecGoltz, il fait une fois une allusion, très vague et très fugitive, à une extension de territoire, — et c'est tout. Or, quelles que fussent ses habitudes de dissimulation, il est difficile de supposer que, s'il eût vraiment été tourmenté par une pensée de conquête, il n'eût pas essayé d'amorcer une négociation, et il est bien plus malaisé encore de comprendre qu'il n'ait pas dans ce cas pris la moindre précaution pour se saisir des territoires qu'il convoitait. On ne les lui abandonnerait pas gracieusement; il le savait depuis longtemps, Bismarck le lui avait répété, et il n'avait aucun doute sur ce point. S'il les voulait cependant, il fallait donc qu'il s'en emparât. A quel moment y a-t-il songé? — A ceux qui lui conseillaient de prendre le Rhin, il répondait que, s'il essayait, les Allemands le jetteraient dans le fleuve. Pessimisme évidemment peu propre à le pousser aux entreprises. En somme, pour établir le grand complot qu'il aurait médité contre l'Allemagne, on ne peut invoquer contre lui ni un commencement d'exécution, ni une parole précise, ni un texte.
Ce n'est pas à dire que, par moments, avec ce goût de régularité géométrique qui était une des manies de son caractère, il ne s'amusât à redresser la carte du monde ; son goût esthétique souffrait de la configuration de la nouvelle France et il eût trouvé élégant que le Rhin formât la limite de ses domaines. Mais s'attrister des sottises qui nous avaient coûté nos frontières naturelles, ce n'est pourtant pas la même chose que se préparer h les recommencer ! — Il écartait vite ces regrets décevants et bornait ses désirs à laisser après lui une
Europe plus satisfaite et plus conforme aux aspirations populaires que celle qui existait h son avènement. S'il trompait quelqu'un à ce moment, c'était beaucoup moins Bismarck que Drouyn dont il n'ignorait pas les ambitions, mais qu'il n'était nullement résolu à suivre dans une voie aussi semée de fondrières.
Malheureusement, son désintéressement était si contraire à toutes les habitudes et si invraisemblable que personne ne le prenait au sérieux, et l'attitude de sphinx dans laquelle il se complaisait et qui s'expliquait par sa langueur native, par son abattement physique, par un certain besoin de jouer au Jupiter omnipotens, en même temps que par le désir de ne pas ameuter la bourgeoisie et ses propres ministres qu'aurait scandalisés un semblable oubli du devoir professionnel, autorisait les pires suppositions. Pendant l'été de 1866, l'Allemagne vécut dans l'attente d'une invasion française, et les haines séculaires se retrempèrent dans ces longues angoisses. Elle n'admit jamais par la suite l'idée que Napoléon avait bien pu ne pas avoir l'intention de l'attaquer : ses mauvais desseins avaient été déjoués par les événements, mais il n'attendait que l'occasion de prendre sa revanche; elle se regarda dès lors comme en état de légitime défense.
Ses griefs n'étaient pas tous sans valeur. Nous sommes prisonniers du temps où nous vivons et les adversaires les plus intransigeants n'en sont pas moins dominés par un fond d'idées communes. De même que Thiers, quand il repoussait la pensée de conquérir les provinces rhénanes, était sans s'en rendre compte déterminé par le principe des nationalités, l'Empereur n'osait pas aller jusqu'au bout de sa doctrine, et, sans contester la légitimité des vœux de l'Allemagne, il redoutait de les voir se réaliser complètement. Il favorisait ainsi à lafois les ambitions et les limitait, déchaînait les passions et prétendait les refréner. Aucun système n'aurait pu être plus fantasque, et aucun jeu plus funeste. Donner et retenir ne vaut. Lancer en avant la Prusse et l'arrêter en plein triomphe, ouvrir au patriotisme germanique les plus grandioses perspectives et exiger qu'il se contentât de satisfactions illusoires, attendre qu'une armée soit grisée par le combat et la victoire pour lui ordonner de faire volte-face, une conception aussi saugrenue n'a pu naître que dans une imagination démente que la maladie et l'âge avaient achevé de détraquer. Napoléon avait cependant déjà vu en Italie les conséquences d'un système analogue. Comment Bismarck aurait-il supporté à la longue les barrières puériles dans lesquelles on voulait l'enfermer? La tentation serait vraiment trop forte de bousculer les dernières résistances par-
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ticularistes et d'abolir les rancunes qu'auraient laissées ses procédés, en soulevant le patriotisme contre le fantoche qui prétendait dicter ses lois à l'Allemagne. Il ne lui fut pas difficile de porter à leur paroxysme les colères qui depuis 1815 n'avaient jamais complètement disparu et qu'avaient réveillées les derniers incidents. Napoléon avait raison plus tard quand il affirmait qu'il n'avait pas voulu la guerre avec l'Allemagne : seulement il l'avait rendue inévitable par ses incohérences, ses contradictions, ses silences énigmatiques et ses vétos tardifs, par ses complicités hypocrites et ses interdictions illogiques.
Le 30 avril, Metternich lui offrit une dernière chance de salut : l'Autriche remettrait la Vénétie à la France, qui serait libre d'occuper les provinces rhénanes; en échange, François-Joseph recevrait la Silésie. — Si Napoléon avait vraiment nourri les projets ambitieux qu'on lui prête d'habitude, il eût certainement accepté aussitôt. Il savait que Bismarck ne lui abandonnerait la moindre parcelle du territoire allemand que s'il était aux abois; que jamais, il ne céderait Mayence et Coblentz. — L'Empereur, a-t-on dit, pouvait craindre un piège, un brusque retour de François-Joseph vers Berlin. — Au point d'exaspération oii celui-ci était arrivé, l'hypothèse était bien invraisemblable.
Napoléon se borna à demander timidement à l'Italie si, en face des nouvelles dispositions du cabinet de Vienne, elle ne pourrait pas se dégager du traité du 8 avril. La Marmora fit quelques objections : il avait donné sa parole! En réalité, il craignait une explosion du parti anti-français, qui ne voulait pas augmenter encore sa dette de reconnaissance envers l'Empereur. — Était-il si difficile pourtant de gagner les quelques semaines au bout desquelles le traité serait périmé? Mensdorff mis au courant aurait bien réussi à prolonger les négociations.
Bismarck faisait justement à ce moment même des propositions qui pouvaient aisément donner matière à des discussions interminables. Un diplomate prussien, frère du général de Gablenz qui administrait le Holstein au nom de l'Autriche, avait imaginé un projet de transaction que le ministre n'avait pas repoussé et qu'il l'avait chargé de présenter à la Hofburg. — Il est difficile de supposer qu'il ait très vivement désiré le succès d'une combinaison qui était en réalité fort avantageuse à l'Autriche et, en lui permettant d'établir solidement sa domination sur l'Allemagne du Sud, empêchait peutêtre pour toujours la formation de l'unité germanique. Le ministre d'autre part, jouait une très grosse partie; il n'était pas sûr de
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Napoléon ni très satisfait de l'attitude de la landwehr, dans les régions rhénanes et silésiennes surtout où les prêtres étaient favorables à l'Autriche ; mouvements superficiels et sans conséquence, mais qui avaient troublé le roi et renouvelé ses hésitations. Le ministre voulait une fois de plus lui fournir la preuve que les concessions les plus excessives ne suffiraient pas à désarmer leurs ennemis.
Le bon sens le plus vulgaire conseillait à l'Autriche de ne rien précipiter, de laisser à l'Italie le temps de se ressaisir pendant que Benedek achèverait de compléter ses forces. Mais Bismarck, depuis plusieurs mois, avait si bien harcelé ses adversaires qu'ils avaient perdu tout sang-froid; ils n'avaient plus qu'une idée, en finir, n'avoir plus rien à démêler avec un diplomate sans foi dont chaque offre était un piège et qui dénaturait les paroles les plus loyales. François-Joseph répondit à Gablenz qu'il était désormais trop tard (28 mai).
Napoléon, qui ne désirait plus du tout la guerre depuis qu'il était sûr de l'affranchissement de laVénétie, remit alors en avant son idée favorite et proposa la réunion d'un Congrès. Clarendon ctGortchakov approuvèrent; Bismarck aussi, sansjoie, parce qu'il jugeait imprudent de mécontenter l'Empereur, et que l'occasion était excellente pour donner un nouveau gage de ses intentions pacifiques. François-Joseph, moins bien inspiré, mit à son acceptation des conditions qui rendaient sans objet la réunion du Congrès (1" juin). « Vive le roi! » s'écrie le ministre prussien en apprenant la maladresse de la cour de Vienne. — Comme en 1870, sa fécondité d'invention et sa ténacité, bien servies par les lenteurs et la réserve de son souverain , avaient affolé l'ennemi au point qu'il ne distinguait plus les feintes les plus grossières et qu'il se jetait tête baissée dans les chausses-trappes. Bismarck jurait ses grands dieux qu'il était prêt h tout pour éviter la guerre; mais, vraiment, que faire en présence de tels furieux ! Les pacifiques sont exposés à de fâcheuses rencontres î — L'Europe savait à quoi s'en tenir, mais elle feignait de croire ce qu'on lui racontait, parce qu'elle se dispensait ai-nsi d'avoir des remords. Depuis lors de candides professeurs, — «je ne connais rien de plus bête qu'un professeur », disait le Chancelier, — ont accepté argent comptant ces racontars, et la légende s'est peu à peu créée d'un ministre paterne, débonnaire, qui ne demandait qu'à vivre paisible au milieu dhonnêtes voisins, mais qui a bien été forcé de se défendre contre leurs perfides manœuvres. Aujourd'hui, des apologistes plus intelligents travaillent à ruiner cette hagiooçraphie niaise qui fausse si complètement la physionomie du fon-
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dateur de l'unité germanique ; ils avouent franchement ce qu'il y a en lui de supérieur, d'infernal si l'on veut et de démoniaque, comme disent les Allemands, c'est-à-dire de surhumain.
L'Autriche, résolue désormais à la guerre, venait de signer avec Napoléon la convention secrète du 12 juin, qui, comme on l'a remarqué, est un bien étrange instrument diplomatique : — Napoléon observera une neutralité absolue et s'efforcera d'obtenir de l'Italie une attitude analogue ; en revanche, l'Autriche cédera la Vénétie à la France qui la rétrocédera à l'Italie et qui garantira l'intégrité du territoire pontifical ; dans le cas où il se produirait en Italie des mouvements spontanés de nature à mettre en question l'unité du royaume. Napoléon n'interviendra pas et laissera les populations maîtresses de leur sort. Si la fortune est favorable à l'Autriche en Allemagne, elle obtiendra des compensations pour les princes de la maison impériale qui ont été dépouillés de leurs possessions dans la péninsule ; elle ne ratifiera aucun remaniement de territoire de nature à modifier l'équilibre européen qu'après entente avec la France. — Que recevait l'Autriche en échange de la Vénétie ? Nous ne le voyons pas. Et quel état d'ame étrange que celui de ces diplomates qui abandonnent d'avance une province que les envahisseurs ne seront jamais en état de leur arracher ! — Rien ne donne mieux l'idée du pessimisme qui régnait à la cour de Vienne, de l'espèce de résignation mélancolique avec laquelle on se précipitait dans une guerre que l'on semblait provoquer et dont on n'attendait que les pires désastres. C'était une politique de débâcle qui devait fatalement aboutir à une catastrophe, et la convention du 12 juin, par l'espèce de fausse sécurité qu'elle créa, aggrava encore les périls de la situation. Elle ne fut d'ailleurs guère moins funeste à Napoléon. Convaincu par les promesses de Goltz et de Bismarck que la Prusse suivrait docilement ses indications et rassuré désormais par l'abnégation de l'Autriche, il se complut dans l'illusion d'une sorte d'arbitrage latent et il attendit sans émoi l'heure de prononcer sa sentence souveraine.
Le 1" juin, le délégué autrichien avait averti la Diète de Francfort qu'en présence de l'attitude de la Prusse, François-Joseph était disposé à remettre à l'Assemblée fédérale le soin de régler définitivement la question des duchés; le général de Gablenz allait convoquer les États du Holstein afin de connaître les désirs des habitants. Bismarck répondit par une circulaire foudroyante : — «Il n'y a plus aucun doute, les ministres impériaux désirent la guerre à tout prix, en partie pour obtenir des succès sur le champ de bataille, en partie
pour se dégager de leurs difficultés intérieures, et môme dans l'intention avouée d'améliorer les finances, de la monarchie, soit par des contributions imposées à la Prusse, soit par une banqueroute honorable » (4 juin). — Puisque l'Autriche rejetait avec cette désinvolture les conditions stipulées d'un accord commun àGastein,laPrusse rentrait en possession dès droits que le traité de Vienne lui avait conférés sur l*ensemble des duchés. MantcufTel pénétra immédiatement dans le Holstein (7 juin) que Gablcnz évacua sans résistance. Bismarck, qui avait hâte d'en finir avec ces interminables préliminaires, aurait voulu au moins une escarmouche, et les lenteurs de 3Ianteuffel, qui faisait la diplomatie en soldat et la guerre en diplomate, l'irritaient fort. Quand il n'eut plus rien h attendre de ce côté, il essaya de pousser en avant La Marmora, lui demanda de franchir la frontière, de manière à placer le roi, toujours hésitant, en face d'un fait accompli. — La Marmora refusa de prendre l'initiative des hostilités.
Bismarck apporte alors à la Diète de Francfort un projet de réforme fédérale qui exclut l'Autriche de l'Allemagne et établit à côté de l'assemblée des souverains un Parlement élu au suffrage universel (10 juin). — L'Autriche répond en accusant la Prusse de menacer la sécurité générale et, pour défendre contre elle la Confédération dont ses projets mettent en question l'existence, elle demande à la Diète de mobiliser l'armée fédérale (11 juin). Ses propositions, légèrement modifiées par la Bavière, sont votées à une faible majorité (14 juin). M. de Savigny, le délégué prussien, déclare aussitôt que ce vote entraîne la dissolution de la Confédération ; mais l'existence de la nation allemande ne dépend pas de quelques formes variables et il s'agit maintenant de trouver pour elle une expression nouvelle plus conforme à la réalité et aux besoins des peuples.
Dans ses conversations familières, Bismarck revendiquait fièrement la responsabilité d'une rupture qui ne lui avait pas été imposée, qu'il avait voulue et poursuivie lentement, à laquelle il avait contraint et ses ennemis et son maître. Il s'agissait de vaincre ou de périr. — a Je joue ma tête, je le sais, disait-il à Vilbort; j'irai jusqu'au bout, dussé-je Ja porter sur l'échafaud. Ni la Prusse ni l'Allemagne ne pouvaient demeurer ce qu'elles étaient, et pour qu'elles deviennent ce qu'elles doivent être, il n'y avait pas d'autres moyens. » — a Peut-être, disait-il encore à lord Loftus, l'ambassadeur d'Angleterre, la Prusse succombera-t-elle; dans tous les cas, ce sera un vaillant et honorable combat. On ne meurt qu'une fois et mieux vaut mourir que d'être battu. » — La campagne diplomatique de 1864 avait été le chef-d'œuvre de son esprit; celle de 1866 est celle où apparaissent le
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plus complètement les traits héroïques de sa nature, son intrépidité et cet amour du risque qui est la condition des succès décisifs et la marque des âmes bien trempées.
La déclaration de neutralité de Napoléon (11 juin) était assez amphigourique : — il eût désiré pour les États secondaires une union plus intime, une organisation plus puissante, un rôle plus important; pour la Prusse, plus d'homogénéité et de force dans le Nord; pour l'Autriche, le maintien de sa grande position en Allemagne. 11 se défendait de « toute idée d'agrandissement territorial, tant que l'équilibre européen ne serait pas rompu »; il ne pourrait «songer à l'extension de nos frontières que si la carte de l'Europe venait à être modifiée au profit exclusif d'une grande puissance et si les provinces limitrophes demandaient par des vœux librement exprimés leur annexion à la France ». — Bismarck était assez satisfait : dans quelles provinces les habitants solliciteraient-ils Thonneur de devenir les sujets de Napoléon ? — Peut-être dans le Luxembourg. Maigre butin qu'on ne contesterait pas. — L'Empereur seulement résisterait-il toujours à la pression de ses ministres, à la poussée de l'opinion, aux exigences du Parlement, qui, en face du péril public, tirait sur sa chaîne?
Le ministre en concluait qu'il fallait pousser l'attaque à fond et porter à l'ennemi des coups rapides et mortels. Il était en relations avec les chefs de l'émigration magyare et il chargeait le général Klapka d'organiser une légion hongroise; il invitait l'Italie à frapper au cœur. Il avait lui-même sommé ses voisins de désarmer dans les vingt-quatre heures, et, sur leur refus, les Prussiens avaient envahi le Hanovre et laHesse (16 juin). La rapidité de ces décisions lui ramenait l'opinion, non seulement en Prusse, où, depuis quelque temps déjà, la faveur populaire s'éloignait de la Gauche, mais dans l'Allemagne de l'Ouest et du Nord où les sentiments particularistes s'effaçaient devant la défiance qu'inspirait Napoléon. « Nous nous faisons maintenant la guerre, disait Guillaume au représentant d'une des petites cours alliées à l'Autriche; nous nous réconcilierons plus tard en faisant une autre guerre en commun. » — C'était l'impression qui se dégageait peu à peu : l'Allemagne réglait ses affaires, comme il lui convenait, sans que ses dissentiments et ses arrangements regardassent personne; tant pis pour l'intrus qui s'immiscerait dans des querelles qui ne le concernaient pas.
Il était dès lors certain qu'en général les Etats de la Confédération
qui avaient pris parti pour l'Autriche n'apporteraient à la guerre qu'une conviction nonchalante et un acharnement modéré. Bismarck avait môme espéré longtemps l'appui ou au moins la neutralité de l'Allemagne méridionale. A Bade, le Grand-Duc, qui avait tout fait pour éviter de rompre avec la Prusse, donna l'ordre à ses généraux de se réserver et de traîner les opérations en longueur. Pfordten, à Munich, était très tenté par les offres de Bismarck qui proposait à la Bavière le commandement des troupes de l'Allemagne du Sud. Il finit pourtant par se prononcer pour Vienne et la plupart des princes de quelque importance l'imitèrent.
Il était trop visible que la victoire de la Prusse et l'exclusion de l'Autriche aboutiraient dans un délai plus ou moins rapproché à leur médiatisation et il était naturel qu'ils essayassent un dernier effort pour sauver leur indépendance. Mais depuis tant d'années déjà ils voyaient venir la catastrophe qu'ils n'en ressentaient plus la même horreur. Sauf les démocrates, qui n'avaient d'influence réelle qu'en Souabe, et les catholiques, puissants en Bavière, mais dont l'organisation était encore loin d'être terminée, la masse de la population était indifférente; les classes les plus riches, les plus éclairées et les plus influentes, étaient nettement favorables à la Prusse ; àllanovre, à Dresde, les Diètes s'étaient prononcées contre la guerre; cette tiédeur réagissait sur le moral des régiments où les réservistes étaient nombreux. A l'exception de la Saxe, les armées de ces petits États qui ne vivaient que par la protection de l'Europe, étaient fort médiocres : Les bataillons qui devaient former les divisions fédérales, n'avaient ni les mêmes règlements ni les mêmes modèles de fusils; les chefs se jalousaient et se surveillaient; les vices qui avaient paralysé la Confédération pendant la paix, continuaient à agir pendant la guerre. Personne ne songeait à l'intérêt général. C'est ainsi que Pfordten, qui n'aimait pas l'Autriche à côté de laquelle il combattait, refusa d'envoyer en Bohême le général von der Tann qui, d'après le plan primitif, devait rallier l'armée de Benedek. La présence de ses forces sur l'Elbe supérieur eût peut-être modifié le résultat de la campagne; isolées, elles se renfermèrent dans une défensive timide et n'exercèrent aucune action sur la marche des événements.
Le gouvernement autrichien faisait remarquer à la cour de Munich que son attitude ressemblait fort à la neutralité, et il traduisait assez exactement ainsi Tétat moral de l'Allemagne. Balancée entre les répugnances de ses souverains et les aspirations des meilleurs de ses enfants, retenue par ses traditions et sollicitée par ses instincts, elle renonçait en quelque sorte à faire un choix et attendait, pour la
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ratifier, la décision de la fortune. — Abdication première par laquelle s'expliquent celles qui suivirent, si nombreuses. En 1848, l'initiative était partie des libéraux de l'Ouest et du Sud, et peu s'en était fallu qu'ils n'entraînassent à leur suite le pays entier ; victorieux, ils auraient justement réclamé une influence prépondérante, et, si Frédéric- Guillaume IV eût accepté la couronne de leurs mains, quelques promesses qu'il eût obtenues, il n'en fût pas moins demeuré le complice, par conséquent le serviteur de la démocratie. « Crois-tu que cet aigle t'ait été donné sans condition et gratuitement ? » disait Bismark, par allusion à une scène célèbre du Freischûtz, en mettant en garde le roi contre un marché qui menaçait à la fois la puissance de la royauté et l'autonomie de la Prusse. Maintenant il n'avait plus rien de pareil à craindre. L'Allemagne ne prétendait plus déterminer elle-même ses propres destinées, et elle assistait résignée et passive aux combats où se débattait son avenir. A quel titre aurait-elle ensuite imposé ses conditions?
Depuis plusieurs années les politiques prussiens songeaient à la guerre et ils avaient tendu dans ce but tous les ressorts de l'État , l'événement les trouva prêts, et la machine avait été si minutieusement montée qu'à l'user les frottements furent négligeables et qu'elle donna son plein rendement. Un des maîtres de la littérature allemande contemporaine, Fontane,aime à se servir pour caractériser ses héros de l'épithète : schneidig. Il entend par là : l'allure nette et presque tranchante, l'horreur des demi-mesures, le courage intrépide jusqu'à la bravade. Aucun adjectif ne me paraît résumer plus complètement les qualités éminentes des chefs de l'armée prussienne en 1866 et :en 1870 : ils surent toujours ce qu'ils voulaient et ils marchèrent droit au but, sans regarder ni de côté ni en arrière. On a toujours avec eux l'impression qu'ils jouent leur va-tout; la victoire est femme, elle ne se refuse pas à ceux qui la violentent.
Au milieu de ces audacieux, Moltke fut le plus hardi. Son plan de campagne n'était guère conforme aux doctrines que l'on a extraites •de l'histoire napoléonienne, et il est certain qu'en faisant déboucher en Bohême, fort loin l'une de l'autre, deux masses qui furent pendant plusieurs jours exposées à l'assaut successif d'un ennemi supérieur en nombre et maître des positions intérieures, il atteignit les limites •extrêmes de la prudence et peut-être même les dépassa. — Lanfrey a ainsi démontré que Napoléon violait pitoyablement les lois de la stratégie et que sa victoire de Marengo était contraire aux principes de l'art. — Les tacticiens en chambre, qui décernent l'éloge et le blâme, sem- Jilent ne s'être jamais demandé si une part essentielle du génie mili-
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taire ne consiste pas dans le pressentiment obscur des résolutions que dicteront aux adversaires leurs habitudes d'esprits, le tempérament de leur peuple et le caractère de leurs soldats. Ce que nous appelons témérité, n'est donc chez eux que prescience et flair supérieur; ils devinent le point jusqu'où ils peuvent oser, et l'événement les justifle. Il est vain ensuite et puéril de s'inscrire en faux contre le succès.
En dernière analyse, tout ici-bas aboutit à un acte de foi. Moltke eut foi dans l'organisation de son armée, dans la supériorité de son fusil, dans la solidité de ses hommes, dans linstruction de ses officiers d'état-major, dans l'audace de ses chefs de corps; il eut foi dans Tavenir de son pays. En présence de l'Autriche, tatillonne, ankylosée et haletante, — comme, hélas! aussi, en présence de la France, anarchique et frivole, — il représente la pleine maîtrise de soi-même et la volonté de vaincre h tout prix.
Il n'hésite pas à dégarnir complètement les provinces occidentales, afin de rassembler sur le point décisif des forces suffisantes. Il néglige de même, au début, les Allemands du Sud, qui peuvent mettre en ligne une centaine de mille hommes, mais qui ne seront pas en mesure d'entrer en campagne avant deux. ou trois semaines. Il n'envoie même que des troupes de qualité médiocre et en nombre assez inférieur contre le Hanovre et Cassel : il compte sur la hardiesse de ses généraux pour compenser l'infériorité de leurs ressources. Le 45 juin, l'Électeur et le roi Georges V ont refusé de rien abandonner de leurs droits souverains et d'accepter les conditions de la Prusse ; le 19, Cassel est occupé et l'Électeur est envoyé prisonnier de guerre à Minden. Le 17, Gceben entre à Hanovre.
L'important était de prévenir la jonction des Bavarois et des Hanovriens : les 18.000 soldats du roi Georges, médiocrement équipés et Insuffisamment encadrés, renfermaient des éléments excellents et auraient apporté un précieux renfort aux commandants des forces de la Haute Allemagne, le prince Charles de Bavière et von der Tann. Le plan de Moltke fut un moment compromis par les fautes de Vogel de Falckenstein. Vogel, dont la bravoure et l'audace allaient jusqu'à la témérité, corrigeait ses imprudences par l'entêtement de ses résolutions ; mais son talent manquait d'envergure et de souplesse, et, très jaloux de son autorité, assez infatué de son mérite, il ne mit pas beaucoup d'empressement à tenir compte des instructions qui lui arrivaient de Berlin. Avec un peu de décision et de rapidité, Georges V aurait brisé le cordon de troupes qui lui barrait le passage. 11 s'engagea dans des négociations stériles qui retardé-
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rent sa marche. Le 27 juin, son général, Arentschild, rencontra, à quelque distance de Langensalza, le général Flies, qui n'avait avec lui que 9.000 hommes, de qualité secondaire, et lui infligea des pertes sensibles. A la suite de ce succès, si Georges se fût emparé de Gotha, il eût été libre de se replier vers le Sud par la forêt de Thuringe; il crut impossible d'exiger de son armée un nouvel eff'ort. Pendant la nuit, Beyer et Manteufîel accoururent, et l'armée hanovrienne capitula {"IS juin). En dehors de la Hesse Électorale et du Hanovre, les princes de l'Allemagne du Nord avaient adhéré à l'alliance que leur avait proposée Guillaume. Moins de quinze jours après l'ouverture des opérations, les plaines septentrionales étaient complètement pacifiées.
Bien que l'Autriche eût été obligée par l'hostilité de l'Italie de diviser ses forces et que la défense de la Vénétie immobilisât 80.000 hommes de ses meilleures troupes, sa situation, au début, ne paraissait pas mauvaise. La Bohême, avec la Saxe qui lui sert en quelque sorte de bastion, forme au centre de l'Allemagne une forteresse qui s'avance comme un coin vers les plaines de l'Elbe moyenne. L'état-major prussien, qui croyait beaucoup trop à l'ardeur belliqueuse de la cour de Vienne, avait longtemps redouté un raid qui amènerait l'ennemi jusqu'aux portes de la capitale. Les Autrichiens, bien loin de nourrir de si audacieux desseins, ne songèrent même pas à défendre la Saxe. Herwarth de Bittenfeld occupa Dresde sans coup férir (18 juin), et l'armée de l'Elbe donna la main à la première armée, que commandait Frédéric-Charles et qui, concentrée vers Gœrlitz, menaçait la Bohême. Les Saxons, sous les ordres du prince royal Albert, se replièrent au sud des montagnes et prirent contact avec Clam-Gallas qui commandait un corps autrichien. Quoiqu'Albert eût réussi à accomplir heureusement sa retraite, ces premiers mouvements marquaient un succès stratégique appréciable pour les Prussiens; ils avaient emporté sans effort les approches de la citadelle naturelle que constitue la Bohême et ils se préparaient à donner l'assaut au corps même de la place, qui était encore presque complètement dégarni.
Pendant que les Prussiens prévoyaient une pointe sur Berlin, les. Autrichiens, de leur côté, s'attendaient à les voir déboucher par lat dépression que l'on désigne sous le nom de Porte-Morave et qui met en communication l'Oder supérieur et la Morava; c'est la route la plus directe sur Vienne, et elle est assez mal couverte par la forteresse d'Olmutz. Pour arrêter cette invasion, les Autrichiens avaient concentré leurs forces en Moravie, et les Prussiens en avaient conclu.
qu'ils méditaient une descente en Silésie. Mollke, depuis plusieurs semaines, insistait sur la nécessité d"*ouvrir les hostilités, afin de ne pas perdre l'avantage de la mobilisation plus rapide; les refus du roi l'avaient longtemps condamné à la défensive, et, pour protéger la Silésie, il avait peu à peu renforcé la deuxième armée que commandait le prince royal Frédéric-Guillaume et qui avait fini par compter près de 130.000 hommes. Les Prussiens étaient ainsi divisés, au moment où ils allaient prononcer leur offensive, en deux masses, trop éloignées pour se prêter, pendant quelque temps, un appui utile. Le mal n'était pas très grave, parce que chacune des deux armées était assez forte pour opposer à, une attaque de l'ennemi une résistance sérieuse, et Moltke comptait « les concentrer en avant ».
L'erreur initiale des Autrichiens sur le plan de campagne de l'en- Tiemi eut au contraire pour eux des conséquences irréparables. Ils s'étaient attardés dans une position excentrique et il leur eût fallu beaucoup de rapidité et de décision pour modifier assez tôt leurs desseins et occuper à temps, en Bohême, les positions intérieures qui leur auraient permis de manœuvr<îr entre les deux armées d'invasion et de les battre isolément. Au lieu de cela, ils ne se mirent en route que quand ils eurent terminé leur concentration. Les 180.000 hommes que Benedek avaient réunis autour d'Olmutz et que suivait une masse énorme de voitures et de provisions, s'ébranlèrent seulement le 48 juin dans la direction de Josephstadt, où ils devaient prendre position et rallier les 60.000 combattants d'Albert de Saxe et de Clam-Gallas.
La Bohême est protégée au Nord par les monts Métalliques, les monts de Lusace et les monts des Géants. Ces divers massifs, en retrait i'un sur l'autre, laissent de nombreux passages qui ont été souvent utilisés par les Prussiens pendant le xviii^ siècle. Les armées d'Herwarth de Bittenfeld et de Frédéric-Charles qui, de Saxe et de Lusace, s'avançaient vers Mûnchengraetz et Reichenberg, ne rencontraient sur leur route aucune difficulté grave. Au contraire, les monts des Géants, dont les pics les plus «'levés dépassent 1.500 mètres, couvrent une région accidentée et sauvage, où le Prince royal ne s'engageait qu'avec une légitime inquiétude. Le gouvernement autrichien avait repoussé avec dédain les offres patriotiques des habitants du pays et de la jeunesse de Prague, qui demandaient h former des légions de volontaires et à. défendre les défilés : il craignait de contracter envers les Tchèques une nouvelle dette de reconnaissance; surtout, la moindre initiative populaire prenait à, ses
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yeux des apparences d'insurrection; la guerre e'tait affaire de gouvernement, et les sujets n'avaient qu'à exécuter docilement les ordres qu'ils recevaient des autorités compétentes. Celles-ci ne firent rien d'ailleurs pour arrêter ou ralentir la marche de l'armée de Silésie.
L'envahisseur, en débouchant des montagnes, rencontre l'Iser et, s'il en force le passage, l'Elbe, qui descend des monts des Géants et décrit un vaste demi-cercle vers le Sud et l'Ouest avant que la Vltava (Moldau) l'emporte vers l'Allemagne. Joseph II avait fondé, sur la rive gauche du fleuve, la forteresse de Josephstadt, qui forme comme le réduit du bastion bohème. C'est là que Krismanitj, le chef d'état-major de Benedek, résolut de rassembler ses régiments et de livrer à l'ennemi une bataille décisive. Pourquoi laisser les envahisseurs occuper un tiers du pays et leur abandonner sans coup férir des positions admirables! — Krismanitj avait cru se conformer ainsi aux enseignements que les théoriciens militaires avaient tirés des guerres du xviii^ siècle; il était secrètement sollicité, dans cette tactique d'ajournement et de retraite, par une certaine faiblesse de coeur qui était universelle dans le camp autrichien et que ne justifiait pas complètement la supériorité de l'adversaire.
Les Autrichiens opposaient aux Prussiens des forces presque égales (250.000 hommes en face de 280.000); mais, tandis que les Prussiens disposaient encore de réserves considérables, ils avaient mis en ligne, pour cette première rencontre, toutes les troupes sérieuses de la monarchie; comme les généraux danois en 1864, Benedek et Krismanitj étaient paralysés par la pensée qu'ils ne pourraient pas en appeler d'une première défaite.
Au milieu du chaos de nationalités ennemies qui composent l'État habsbourgeois, l'armée seule représente l'unité de la monarchie; elle avait sauvé l'Empire en 1848, et, depuis lors, les divers ministères qui s'étaient succédé, quelque opposés que fussent leurs systèmes, s'étaient appliqués à la tenir en haleine : malgré le désarroi des finances, le budget de la guerre était très convenablement doté; les officiers tenaient le haut du pavé, l'Empereur ne se montrait jamais qu'en uniforme. Ces soins n'avaient pas été inutiles. La guerre de 1859 avait été honorable : les soldats avaient fait, en général, bonne contenance et il s'en était fallu de bien peu qu'ils ne forçassent la victoire. Après la paix, l'état-major et le ministère, très loyalement, avaient passé leur examen de conscience; ils s'étaient efforcés de corriger les défauts que les événements avaient signalés et de profiter des enseignements qui semblaient se dégager de la campagne : ils y avaient mis même quelque excès, et la docilité avec
laquelle ils avaient introduit la tactique française ne fut pas une des moindres causes de leurs échecs.
Tant de bonne volonté et d'application avait produit des résultats appréciables. L'artillerie autrichienne était excellente, avec un matériel très supérieur à celui de l'artillerie prussienne, dont un tiers se composait de pièces lisses, de portée et de justesse faibles, et qui ne furent k peu près d'aucune utilité. De plus, les Prussiens regardaient alors comme une sorte d'infamie la perte d'un canon, et leurs artilleurs ne songeaient qu'à ne pas compromettre leurs batteries; enfin, comme l'artillerie était reléguée en queue des colonnes, elle se trouvait à 10 ou 20 kilomètres en arrière, entrait trop tard en ligne et n'exerçait qu'une médiocre influence sur le sort du combat. L'artillerie autrichienne, au contraire, fière de sa supériorité, fit preuve d'une hardiesse et d'un esprit de sacrifice admirables et il parut un moment qu'elle compenserait à elle seule toutes les imperfections de l'armée.
Bien que Benedek n'ait pas su demander à sa cavalerie l'effort qu'il était permis d'en attendre et que ses ordres aient souvent paralysé la hardiesse d'Edelsheim qui, avec un autre chef, eût rendu des services éminents, les escadrons autrichiens, bien conduits et remarquablement montés, gardèrent, presque partout, la supériorité sur la cavalerie prussienne, dont le rôle fut médiocre et qui ne montra pas plus d'audace et d'activité dans le service d'éclaireurs que de décision dans la poursuite.
Malheureusement, les forces vives de l'armée autrichienne étaient minées par un certain nombre de vices constitutionnels qu'il était presque impossible de corriger parce qu'ils avaient leur origine dans la nature même de la monarchie. Les généraux n'ignoraient pas, par exemple, l'immense avantage qu'assuraient à la Prusse la simplicité et la rapidité de son système de mobilisation; mais pouvait-op introduire, — et c'était la condition de toute réforme sérieuse, — le recrutement régional, tel qu'il était pratiqué en Prusse? Allait-on former une armée tchèque, polonaise, magyare ou italienne, et ces régiments nationaux ne deviendraient-ils pas les instruments de tentatives insurrectionnelles? Tant que le gouvernement persistait dans un système de centralisation et de despotisme qui soulevait contre lui des haines universelles, il fallait bien dépayser les soldats et entretenir entre les races des rancunes qui empêchaient un soulèvement général. Seulement, on payait la paix intérieure par l'impuissance au dehors.
La mobilisation achevée, les inconvénients de ce régime de disper-
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sion et de défiance ne disparaissaient pas. Les soldats étaient braves, rompus à la fatigue, très dociles. La plupart se battirent bien, les uns par dévouement dynastique, les autres parce qu'ils détestaient les Allemands. Ça et lu cependant, des défaillances se produisirent : dès les premières rencontres, la proportion des Italiens dans le nombre des disparus est étrange; les Magyars aussi parurent parfois un peu hésitants; les officiers de certains régiments sont visiblement inquiets, ne sont pas sûrs de leurs hommes; cela suffit pour ralentir l'élan d'une attaque, pour laisser passer la minute où la victoire hésite.
Les régiments les plus solides et les mieux disposés montrent plus d'élan et d'impétuosité que d'intelligence : c'est que la moyenne d'instruction de l'armée autrichienne est beaucoup plus basse que celle de l'armée prussienne. D'abord, dans certaines provinces, la Galicie, certaines régions de la Hongrie, l'ignorance populaire est extrême; surtout le système de recrutement admet de très nombreuses exceptions et la bourgeoisie est en fait absente de l'armée : les officiers inférieurs et les sous-officiers sont exclusivement des soldats de carrière, braves et bien exercés, mais routiniers et ignorants, alors que le service universel et le volontariat d'un an mettent à la disposition des généraux prussiens un matériel très abondant de subordonnés intelligents, instruits, capables d'interpréter à l'occasion les ordres qu'ils reçoivent et de concourir par leur initiative à la bonne marche de l'ensemble.
Les armées que commanda Moltke sont probablement les meilleures qui aient jamais paru sur les champs de bataille; je ne vois guère à leur comparer que les armées françaises d'Allemagne de 1795 a 1802, lorsqu'elles n'avaient pas été atteintes par l'influence napoléonienne et que les cohortes de la liberté n'étaient pas encore devenues la garde prétorienne d'un despote. En 1866, la Prusse réunissait dans un savoureux amalgame des vertus et des facultés dont je n'oserais pas dire qu'elles sont contradictoires, mais qu'on ne rencontre pas souvent ensemble. Demeurée à demi-féodale, elle trouvait dans ses hobereaux une pépinière presque inépuisable d'officiers, rompus au métier, orgueilleux de leurs fonctions, et qui obtenaient facilement la soumission et le respect de leurs soldats, plies dès l'enfance à la discipline et habitués à la domination de l'aristocratie. Ces recrues, dociles et maniables, n'étaient pas cependant ignorantes, et surtout, les régiments renfermaient une proportion appréciable d'étudiants qui apportaient dans les rangs la conviction patriotique et l'enthousiasme moral qu'ils avaient puisés dans l'enseignement des
su LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND
Universités. L'armée élait ainsi à la fois nationale et professionnelle, souple et ardente, ouverte aux méthodes scientifiques les plus modernes et imbue des convictions traditionnelles. Non seulement les luttes politiques des dernières années, superficielles et renfermées dans un cercle assez étroit, n'avaient laissé aucun souvenir, mais,, dans le pays entier, le culte de la royauté ne comptait guère d'hérétiques et celui de la patrie n'avait pas un renégat. On eût vainement cherché la trace, dans ces régiments de Bohème, de ces tendances cosmopolites ou de cette sensiblerie humanitaire qui, en France, commençaient à se transmettre du monarque aux sujets et qui, de môme qu'elles obscurcissaient la pensée de Napoléon, troublèrent en 1870 la conscience et énervèrent l'àme de plus d'un combattant. En Prusse, les soldats pas plus que les officiers ne raffinaient sur leur devoir, ils marchaient simplement au combat, au nom de Dieu, pour le roi et pour la patrie, et, quand ils tombaient, la pensée ne leur venait pas de se demander si leur sacrifice était raisonnable et fécond.
Cet état d'àme, qui suppose d'habitude d'assez graves imperfectioûs morales, la dureté, le chauvinisme impérieux, le mépris du faible et du vaincu, l'hypocrisie aussi, engendre d'autre part d'héroïques vertus, l'esprit de solidarité, l'oubli des préoccupations égoïstes, la confiance et la joie. Moltke s'était appliqué à développer ces dons d'initiative et d'audace. Il laissait aux chefs d'armées une très large: indépendance, leur indiquait seulement des directions, les grandes lignes, le but à poursuivre. Le même système était plus ou moins appliqué à tous les rangs de l'armée. La discipline, rigide, noa étroite, n'était pas un asservissement aveugle à un règlement mort, mais une collaboration vivante à une œuvre commune dont tous désiraient le succès avec la môme passion.
Rien de semblable dans l'armée autrichienne. Les officiers prussiens se recrutaient presque exclusivement dans la noblesse, mais ils n'avançaient que s'ils donnaient des preuves d'application et de talent; à Vienne^ l'éclat du nom et la faveur de la cour tenaient lieu de mérite, et les grades supérieurs étaient trop souvent occupés par des hommes qui n'étaient nullement préparés à leurs fonctions et en prenaient très à leur aise. Le gouvernement réservait ses préférences aux serviteurs les plus dociles; les chefs de corps, h leur tour, exigeaient avant tout de leurs subordonnés l'observation minutieuse des règlements; à la longue, les volontés s'étiolaient et les âmes se Bacornissaient; un vent de routine et d'ennui desséchait les cœurs, l^s ordres s'exécutaient à la lettre, lentement, sans que personne
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s'avisât jamais de suppléer à l'oubli d'un supérieur ou de compléter ses indications. La discipline était à la fois molle et accablante, méticuleuse et relâchée.
Il serait d'ailleurs injuste d'attribuer exclusivement la responsabilité des imperfections de l'armée autrichienne à François-Joseph ou à ses conseillers militaires; il faut aussi faire une large part aux habitudes de nonchalance et de laisser-aller générales en Autriche, et qui sont comme une tare du tempérament méridional, moins capable d'effort soutenu que d'élan, qui procède par à-coups et qui, jusqu'à présent, n'a pas réussi à se plier aux exigences de la vie moderne, avec son esprit de ponctualité, de rigueur et de méthode. Il convient enfin d'y voir la trace des longues influences catholiques et jésuites. Le Catholicisme impose au fidèle l'abdication de sa volonté, et les Jésuites exigent de leurs élèves qu'ils s'en remettent sans réserve à leur direction. Une fois cet acte de renoncement obtenu, ils se prêtent à plus d'un accommodement et ils pardonnent bien des faiblesses : les âmes s'endorment dans une dévotion aisée et, rassurées par le sacrifice suprême qu'elles ont consenti, suivent la nature. Les officiers autrichiens donnent trop souvent, — à l'armée comme dans la vie, — l'impression qu'ils ne sont pas là pour leur propre compte; ils ont pris, une fois pour toutes, leurs sûretés et ils se désintéressent du résultat. Dans le conflit décisif où se joue alors l'avenir de l'Allemagne, ce n'est pas seulement Moltke qui est victorieux de Benedek, c'est Luther et Kant qui l'emportent définitivement sur Ganisius et Lamormain.
Rien n'illustre mieux ces différences profondes des âmes que la nature des sentiments des généraux des deux armées pour leurs souverains respectifs. Roon et Moltke, moins irrévérencieux que Bismarck, ont pour le roi un dévouement plus attendri. Leur affection, cependant, malgré le relent féodal qu'elle conserve, va surtout à l'État qu'incarne le souverain; elle garde ainsi comme un caractère impersonnel et, par là même, plus indépendant; elle n'implique pas le renoncement des convictions propres : Moltke, Roon, Bismarck surtout, sont, en face du monarque, des conseillers libres, incapables de lui sacrifier les intérêts du pays. — Le dévouement de Benedek pour François-Joseph ressemble à la dévotion d'un moine pour son Dieu. Par obéissance, il avait accepté un commandement qui écrasait ses forces. Il le savait, il l'avait dit et répété. Le chef naturel de l'armée de Bohême était l'archiduc Albert, le plus remarquable général de la dernière moitié du xix® siècle, stratégiste autrement personnel et inventif que Moltke. Pour des raisons que nous
connaissons mal, on l'envoya en Vénétie, ce qui était faire trop d'honneur h la médiocre armée de La Marmora et de Cialdini. Benedek ne connaissait pas la Bohême, il n'avait aucune confiance dans ses subordonnés dont la noblesse dédaignait sa modeste origine, il ne se faisait aucune illusion sur ses talents stratégiques : il se sacrifia aux supplications d'Albert et aux prières de François-Joseph. C'était une âme candide, d'une simplicité enfantine, d'une modestie touchante; après la défaite, il n'accuse personne, dévore avec un héroïsme sublime les humiliations dont on l'accable; la lecture de ses lettres est édifiante : ce qu'on y cherche en vain, c'est la passion de la victoire, c'est la fièvre et l'enthousiasme. Les saints honorent les défaites, mais ce sont les héros qui les empêchent.
Divisionnaire excellent, très brave au feu, avec une grande action personnelle sur les hommes, son instruction était peu étendue et il avait pour les savants quelque dédain et un respect touchant. Il remit son sort entre leurs mains, n'intervint ni dans la préparation du plan de campagne ni dans la direction des mouvements; il se réservait pour le jour du combat. Son chef d'état-major, Krismanitj, était un hâbleur, dont l'assurance imposait à ses camarades : « Je vous ai toujours battu aux échecs, disait-il à un de ses compagnons qui lui exprimait ses doutes; je serai de même victorieux sur ce terrain. » Grand liseur, sans critique et prisonnier de son érudition, il ne voyait dans la guerre qu'une suite de combinaisons et de manœuvres qui ont en elles-mêmes leur valeur suffisante et, faisant table rase des exemples de Napoléon et même de Frédéric II, il avouait pour maîtres les généraux duxviii® siècle, Lascy en particulier. Quand, pendant la guerre de la succession de Bavière, le roi de Prusse avait envahi la Bohême, il avait suffi aux Autrichiens de s'établir dans une position bien choisie sur l'Elbe, et bientôt l'ennemi, inquiet et décontenancé, avait été forcé de battre en retraite. Pourquoi ne pas reprendre un plan ainsi prouvé? Krismanitj oubliait qu'en 1778, Frédéric, vieilli, ne voulait que donner un avertissement à Joseph II, tandis qu'il s'agissait maintenant d'une guerre au couteau.
Le 22 juin, Moltke lançait l'ordre célèbre qui prescrivait aux armées prussiennes de pénétrer en Bohême et de chercher à se joindre dans la direction d'Iitchin. Il n'ignorait pas que le Prince royal, à l'Est, était exposé à de sérieux dangers : encouragé par la lenteur de Benedek, il s'était décidé à une témérité dans laquelle il voyait un expédient raisonnable pour sortir d'une situation difficile qu'il n'avait pas créée. Afin d'abréger la crise, il recommanda au
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chef de la première armée, le prince Frédéric-Charles, de s'avancer aussi rapidement que possible, dès qu'il aurait pris contact avec Ilerwarth, « de manière à dégager le Prince royal qui, avec l'armée la plus faible, avait à remplir la tâche la plus difficile ». Ses instructions furent mollement exécutées.
Le prince Frédéric-Charles (1828-1885) était le fils du prince Charles, le troisième fils de Frédéric-Guillaume III; sa jeunesse avait été sans joie, son éducation dure et sèche avait aigri une âme naturellement hautaine et violente; il apportait dans ses distractions plus d'emportement que de goût, et sa verve insolente et cynique ne reculait ni devant les anecdotes colorées ni devant les orgies tapageuses. Mieux doué que son cousin, le prince Frédéric-Guillaume, sans être cependant un général de premier ordre, il aimait la guerre, et il avait quelques-unes des qualités qui commandent la confiance, la rapidité de la décision, la constance de la volonté et la justesse du coup d'oeil. Ses facultés ne se développèrent qu'assez lentement et il n'a donné vraiment sa mesure que dans la campagne de France. Son commandement en 1864 ne lui avait apporté aucune gloire particulière et, en 1866, il parut d'abord accablé par la responsabilité qui pesait sur lui. Son chef d'état-major, le général de Voigts-Rheetz, timide et réservé, ne se livrait pas aisément et paraissait prendre à tâche de dissimuler ses remarquables dons naturels; à côté de lui, Stulpnagel, que rattachait au prince une ancienne collaboration, attirait à lui les affaires au point d'en être écrasé. Sous leur direction incertaine, la première armée n'avança que lentement et leurs retards laissèrent à leurs adversaires un répit qui eût pu rendre la campagne beaucoup plus sanglante et moins décisive.
Avec 140.000 hommes, ils poussèrent devant eux Clam-Gallas et le prince Albert, qui couvraient l'Iser avec 60.000 Austro-Saxons. Les avant-postes autrichiens furent refoulés à Hûhnerwasser et à Liebenau, et les ponts de Turnau et de Podol furent enlevés (26 juin). Benedek, dont les forces s'étaient enfin concentrées près de Josephstadt, avait pris d'abord la résolution de se jeter sur Frédéric-Charles avant que le Prince royal débouchât des montagnes. Seulement, il s'arrêta pour avoir des renseignements sur ce qui se passait vers sa droite; Albert de Saxe, laissé à ses seules ressources, essaya en vain de reprendre Podol, et les Prussiens demeurèrent maîtres des passages de l'Iser supérieur.
Ces premiers combats avaient démontré d'une manière éclatante la supériorité du fusil Dreyse; les Prussiens tiraient quatre ou cinq coups par minute, pendant que les Autrichiens en tiraient un, et,
dans presque toutes les rencontres, les pertes furent proportionnées à la rapidité du tir. Les troupes les plus braves sont vite démoralisées quand elles n'ont plus confiance dans leur arme. . D'autant plus que la tactique des Autrichiens accrut leurs pertes dans d'énormes proportions. Les Prussiens avaient compris que le progrès des armes à feu rendait très coûteuses et incertaines les attaques directes; ils avaient enseigné à leurs hommes à se défiler en profitant des accidents de terrain, se blottissaient dans les bois, se dissimulaient derrière les buissons, puis surgissaient brusquement sur les flancs et les derrières de l'ennemi. Les Autrichiens s'étaient persuadés au contraire qu'en 1859 ils avaient été vaincus par la furie française et ils en avaient conclu que les charges par masses sont irrésistibles. Quand ils croyaient l'ennemi ébranlé par le feu de l'artillerie, ils couraient à l'assaut en colonnes serrées; accueillis par le feu meurtrier de tirailleurs invisibles, ils arrivaient au pied des positions absolument épuisés et incapables d'un suprême effort; il ne restait plus à leurs chefs qu'à les ramener en arrière sous une grêle de balles. Cette tactique offensive qui offrait un si étrange contraste avec la timidité de l'action stratégique, usa très rapidement les forces des soldats et elle explique le désarroi dans lequel tombèrent la plupart des divisions après les premières rencontres. A Reichshoffen, des erreurs analogues aboutirent à un résultat semblable.
Malgré ces causes d'infériorité et les premiers échecs de ses divisionnaires, Benedek, du 27 au 29 juin, conservait encore quelques bonnes chances, et, s'il se fût jeté avec toutes ses forces sur le Prince royal, il lui eût infligé sans doute des pertes assez graves pour retarder sensiblement sa marche. Il ne sut pas profiter de cette dernière avance de la fortune et, dès lors, le destin de la campagne fut décidé.
Le prince royal Frédéric-Guillaume (1831-1888), qui commandait la deuxième armée, était alors dans la pleine force de la jeunesse. On savait qu'il n'approuvait pas la politique de Bismarck, et il avait accentué un peu plus que ne l'exigeait la tradition, l'attitude d'opposition qu'affectent volontiers les héritiers présomptifs. Sa mère, Augusta, sa femme surtout, la fille préférée du prince Albert et de Victoria, pour laquelle il avait une affection passionnée et un peu soumise, lui avaient inspiré le goût, sinon l'intelligence des idées modernes. Très ambitieux, il regrettait les procédés brutaux du ministre de son père et il eût préféré soumettre l'Allemagne par la persuasion. Il appartenait encore à la génération romantique et il faisait vaguement songer à sou oncle, Frédéric-Guillaume IV, par ses aspi-
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rations et par ses attitudes, par une certaine absence de pre'cision dans ses désirs comme par un goût assez marqué pour les affirmations contradictoires. Seulement, il avait été mieux élevé et surtout il était plus solidement entouré.
Il était beaucoup moins populaire dans l'armée que Frédéric- Charles. On savait qu'il s'était opposé à la guerre et, bien qu'il eût, suivant la tradition de sa maison, passé par tous les grades et qu'il se fût acquitté toujours avec une extrême application de son métier militaire, les officiers lui reprochaient la variété de ses curiosités et l'indépendance de ses instincts. Il gagna vite les sympathies par sa magnifique prestance, l'aisance de ses manières, la simplicité de ses habitudes et la bienveillance de son accueil ; enveloppé de façon un peu théâtrale dans son manteau de général, — il ne s'est jamais guéri de quelque tendance au cabotinage, — le brûle-gueule à la bouche, il savait parler au soldat, l'encourager, le consoler. Dire qu'il était brave ne serait que donner une idée fort insuffisante de son courage : en réalité, il ne paraissait pas avoir le sentiment du danger, et son calme moral, l'empire sur lui-même qu'il conservait dans les crises les plus graves, étaient admirables. Dans la vie courante, il ne se décidait pas aisément, se plaisait à coUationner les avis; mais il avait compris qu'en campagne, ce qui importe avant tout, c'est la résolution, la constance et la volonté, et il réussissait à dompter son indécision naturelle. Il rachetait par ses qualités morales ce qui lui manquait peut-être du côté de l'esprit. Ses talents stratégiques étaient modestes; il ne se le dissimulait pas et il suivait docilement, l'inspiration de ses officiers, Stosch et surtout de Blumenthal, son chef d'état-major, un des chefs les plus remarquables qu'ait produits la Prusse, un de ceux qui ont le plus contribué à -fonder sa puissance. L'accord entre le prince et son entourage était absolu; on le savait loyal, reconnaissant, toujours empressé à signaler les mérites de ses lieutenants, et cette confiance réciproque assurait l'unité des opérations.
Arrivé à la frontière le 26, le Prince royal dirigea immédiatement ses colonnes vers le pays coupé de défilés et de ravins qui s'ouvre •entre les monts des Géants et ceux du pays de Glatz, par les trois routes de Trautenau, d'Eipel et de Skalitse. Les officiers étaient préoccupés; sur ces sentiers escarpés, les soldats s'avançaient péniblement ; il avait fallu emporter plusieurs jours de vivres, la chaleur était accablante. Par une étrange inadvertance ou un calcul plus extravagant encore, les Autrichiens, au lieu de défendre le débouché des passages, laissèrent partout enlever les positions qui commandent
rissue des vallées, pour essayer ensuite de les reprendre. Le 27 juin, à la gauche du Prince royal, Steinmetz, très dur et très énergique, repoussa toutes les tentatives de Ramming pour le déloger de Nachod et le renvoya fort malmené. Mais au centre, Bonin, arrêté par Oablentz à Trautenau, fut pris d'une terreur inexplicable et battit brusquement en retraite.
A ce moment (soir du 27), la situation des Prussiens, sans être sérieusement compromise, présentait quelque danger; la reculade de Bonin et les retards de Frédéric-Charles que les habiles manœuvres du prince de Saxe détournaient vers le Sud, laissaient en présence du gros de l'armée autrichienne le Prince royal qui n'avait à lui opposer que deux corps fatigués, encore en partie engagés dans la montagne et qui ne pouvaient entrer en ligne que lentement. Benedek, au lieu de se jeter avec ses forces rassemblées sur Steinmetz, ordonna à ses lieutenants de se tenir sur la défensive et de se bornera contenir la deuxième armée, tandis que lui-même marcherait à la rencontre de Frédéric-Charles sur l'Iser. Krismanitj n'avait pas voulu renoncer à son plan : seulement il était désormais trop tard, et les troupes autrichiennes, troublées par de perpétuels changements de direction et inquiètes de ces colonnes ennemies qu'elles sentaient s'avancer de tous les côtés, commencèrent à donner des signes de lassitude et de tristesse.
Le danger bénévolement créé par l'obstination et la sottise de Krismanitj futencore accru par la «Schlamperei» autrichienne, c'est-à-dire la négligence, le désordre, le laisser-aller. Les ordres arrivaient tard, mal rédigés, incomplets; les divisionnaires ne connaissaient pas les plans du quartier général et chacun d'eux agissait à sa guise, suivant son tempérament et son caprice; les combats commençaient à l'aventure; les régiments qui ne se sentaient plus dirigés abandonnaient lespositions qu'on leur avaitconfiées pour se lancer en avant, etétaient ensuite ramenés en désordre par un feu foudroyant. C'est ainsi que le 28, l'archiduc Léopold qui, malgré les ordres du généralissime, avait attaqué à fond à Skalitse, fut écrasé par Steinmetz pendant que Gablenz était battu à Soor.
Vers riser, Albert de Saxe, pour faciliter l'offensive de Benedek, soutenait autour d'Iitchin une bataille acharnée (28 juin); le combat s'annonçait bien quand Benedek, tardivement, l'avertit que les progrès du Prince royal le déterminaient à renoncer à son projet. Rien n'est plus délicat et plus dangereux que d'interrompre un combat : les Autrichiens, arrêtés dans leur élan, se replièrent au milieu d'une -extrême confusion. Dans la journée du 28, la situation s'était ainsi
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complètement retournée, et c'est sans doute de ce jour-là plutôt que du 3 juillet qu'il convient de dater l'ère de la grandeur prussienne. Le matin, la fortune est encore incertaine : malgré leurs premiers succès sur l'Iser et leur victoire de Nachod, les Prussiens n'ont pas réussi à déboucher des montagnes; une de leurs divisions est en pleine retraite; les Italiens viennent de subir à Gustozzaune défaite (24 juin) dont les conséquences seront encore aggravées par les divisions de Cialdini et de La Marmora et qui va les immobiliser pendant plusieurs semaines. Le soir, tout est changé : rien ne s'oppose plus à ce que la deuxième armée se déploie dans la plaine de Bohême et elle est en communication avec Frédéric-Charles; Albert de Saxe est coupé de ses relations directes avec le quartier général; les corps de Glam-Gallas et de l'archiduc Léopold sont en complète dissolution ; Benedek écrit à sa femme qu'il est « dans une situation désespérée » et il télégraphie à François-Joseph pour le supplier de signer la paix à tout prix.
— « Faire la paix est impossible, lui répondit l'Empereur. J'ordonne, si c'est inévitable, de battre en retraite. Une bataille a-t-elle eu lieu? » — Benedek vit là, avec raison, la résolution de ne pas céder avant une épreuve définitive, et, au lieu de se replier sur Olmutz, comme il l'avait d'abord projeté, il attendit l'ennemi. Au moment d'engager le combat, il avait retrouvé un peu de calme ; on s'était exagéré les pertes matérielles des premières rencontres, les Saxons avaient rejoint l'armée; les divisions se réorganisaient. xVprès tout, la partie n'était pas encore perdue. Moltke cependant, qui venait d'arriver en Bohême avec le roi, voyant Benedek s'arrêter, conçut la pensée d'une manœuvre qu'il renouvela à Sedan et dans laquelle on a voulu voir la marque propre de son génie. Le Prince royal et Frédéric-Charles continueraient à marcher isolément et ils ne se réuniraient que sur le champ de bataille, de manière à broyer l'ennemi dans un étau de fer. Si la manœuvre réussissait, le succès était foudroyant, et en face d'un adversaire aussi ébranlé que Benedek, le risque dans tous les cas était faible. L'entrée en ligne du Prince royal détermina seule sans doute le désastre des Autrichiens, mais même s'il ne fût pas arrivé, la situation des Prussiens n'eût pas été le moins du monde compromise ^
1. Ce fait a été contesté, d'abord parles Autrichiens, qui trouvent une consolation dans la pensée que leur défaite a été fortuite et accidentelle, et ensuite par Blumenthal, dont la vanité était encore supérieure au talent, et qui tenait naturellement à rehausser l'importance de son rôle. Mais une étude sérieuse des documents ne laisse aucun doute sur ce point : à certains moments, l'offensive des Prussiens a été arrêtée, mais jamais, dans toute la journée, les Autrichiens n'ont
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Benedek avait commis une imprudence grave on acceptant la bataille sur la rive droite de l'Elbe qu'il avait à dos, mais la position qu'il avait choisie était très forte. Elle était couverte par un affluent de l'Elbe, la Bystritsa, grossie par ks pluies récentes. Les Autrichiens étaient solidement établis sur des collines hautes de 50 à 100 mètres, dont les pentes escarpées s'abaissaient vers la rivière et étaient balayées sans obstacle par l'artillerie établie au sommet. Toutes les tentatives des Prussiens pour déloger de Chlum le centre ennemi furent repoussées, et si Fransetsky se maintint, au prix d'efforts héroïques et de pertes sérieuses, dans les bois de Sviep, sa situation était difficile. Déjà quelques régiments avaient été ramenés en désordre vers la Bystritsa, et Benedek eut un moment l'idée de se jeter avec ses réserves sur l'ennemi très fatigué. Cette offensive eût peut-être déblayé le terrain jusqu'à la ririère ; il n'est pas probable qu'elle eût donné des résultats décisifs : les succès relatifs des Autrichiens pendant la matinée avaient été achetés par des efforts excessifs qu'ils n'étaient pas en état de renouveler; une partie importante des forces prussiennes n'avait pas encore été engagée; les divisions qui auraient pris l'offensive auraient perdu l'avantage de la position et auraient été vite ramenées par les ravages du fusil à aiguille. Bismarck raconte qu'en voyant les soldats se replier en désordre, il avait eu un moment d'émoi ; il tendit son porte-cigares à Moltke qui le prit, choisit consciencieusement le cigare qui lui parut le meilleur, et l'alluma. Peut-être y avait-il quelque affectation dans ce calme; rien pourtant jusqu'alors n'avait déjoué ses calculs. Frédéric-Charles, dans sa pensée, n'avait jamais eu d'autre rôle que celui d'occuper et de détourner Benedek, la victoire devait être décidée par le Prince royal dont on commençait à apercevoir les lignes à l'horizon.
Prévenu dans la nuit que la Première armée attaquerait le lendemain matin, Blumenthal avait aussitôt mis ses colonnes en mouvement, et après une longue et pénible étape au milieu de champs détrempés par la pluie, il avait pris contact vers midi avec la droite
été en état de les déloger de leurs positions. Il est vrai que, d'après Stosch, le roi, « à plusieurs reprises, parla de l'analogie de cette bataille avec celle d'Auerstœdt et qn il avait déjà considéré la possibilité d'une retraite », et Boyen confirme sur ce point le témoignage de Stosch. Mais voir dans ces discussions théoriques une pensée ferme et supposer que Bismarck et Moltke eussent aussi aisément lâché prise, c'est ce qu'il est impossible d'admettre. L'organisation militaire des Prussiens et leur armement étaient trop supérieurs pour que leur victoire ne fût pas fatale dans toutes les conditions. Maintenant, elle pouvait être plus ou moins complète, et il est bien évident que la médiation de Napoléon eût pris une autre valeur si la bataille de Kœniggrœtz avait laissé subsister une armée autrichienne.
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autrichienne. Sa marche fut favorisée par l'obscurité' que le brouillard et la fumée avaient répandue sur le champ de bataille, par les hauteurs qui dissimulaient son approche à Benedek, et surtout par la fascination qu'avait fini par exercer sur les combattants la lutte contre Frédéric-Charles. Ils avaient peu à peu si bien oublié le danger qui menaçait leur droite que ïhun et Festetits, emportés par leur ardeur, s*étaient engagés à fond contre Fransetsky et avaient presque abandonné les hauteurs de Maslovied dont Benedek leur avait confié la garde. Brusquement tirés de leur sécurité par l'attaque de Blumenthal, ils ne réussirent pas a arrêter sa marche, et la Deuxième armée pénétra ainsi presque jusqu'à Ghlum, au centre de la position ennemie. Déjà la gauche autrichienne, installée sur des positions médiocrement choisies, avait été débordée et se repliait en désordre. Ainsi menacé sur ses ailes, coupé de sa retraite sur Josephstadt, pressé de toutes parts par un ennemi qui se sentait déjà sûr du succès et dont le triomphe décuplait les forces, Benedek échappa à une destruction complète grâce à l'héroïsme admirable de sa cavalerie et surtout de son artillerie, qui fit preuve d'un dévouement incomparable et réussit à contenir jusqu'au soir la poussée des Prussiens (3 juillet 1866).
Moltke et Guillaume ne se rendirent pas compte aussitôt de l'importance du succès qu'ils venaient de remporter. « Ce n'est pas une véritable virloire, répondait le roi, assez maussade, à ceux qui le félicitaient; r ennemi s'est retiré dans le meilleur ordre et avec toutes ses batteries. » « Notre victoire n'est pas importante, disait de son côté Moltke, et nos troupes sont absolument épuisées. » Cette erreur explique la mollesse avec laquelle la poursuite fut tout d'abord conduite. Peu à peu cependant, la vérité apparut. La journée du 3 juillet avait coûté aux Prussiens 10.000 hommes. Benedek en avait perdu 43.000, tués, blessés ou prisonniers, et 187 canons. Son armée, sauvée d'une ruine immédiate par la lenteur des Prussiens, n'était plus qu'un troupeau de fuyards incapables de résistance. « Je vais m'efforcer de rassembler l'armée, télégraphiait-il à l'Empereur le soir de la défaite; si l'ennemi nous poursuit, je doute d'y réussir. » Il se réfugia sous les murs d'Olmutz avec les débris de ses régiments. Quand, après quelques jours de repos, il voulut reprendre la route de Vienne, il se heurta aux colonnes du Prince royal ; l'attitude de ses troupes à Roketnitse et à To vitcho v ( 1 5 j uillet) lui prouva qu'elles étaient absolument hors d'état d'affronter de nouveaux combats; il se rejeta vers le nord et arriva en Hongrie par les Petites-Garpathes et le Waag. Les vainqueurs poussèrent hardiment en avant, sans rencontrer nulle part de résistance. Le 18, leur quartier général s'établissait à Nikols-
bourg, et le 2i, les tôles de colonnes de Frédéric-Charles étaient à deux jours de Vienne.
« Le monde s'écroule », disait quelques jours plus tard le cardinal Antonelli; «le fusil à aiguille est roi », écrivait le Times; « l'horloge de rAllemagne est fixée pour un siècle », disait de son côté Bismarck. L'archiduc Albert, le vainqueur de Custozza, nommé généralissime, n'abandonna pas pourtant la partie ; il organisa rapidement la défense du Danube et il comptait mettre en ligne avant quelques semaines plus de 200.000 hommes. Les forces de l'Allemagne du Sud étaient intactes; tout pouvait encore être réparé. « Seulen[ient, du courage. Messieurs, disait Albert en arrivant à Vienne ; du courage et ne pas perdre espoir! » Mais le courage et l'espoir, n'était-ce pas précisément ce qui avait manqué le plus pendant toute la campagne, et un homme, quelque vaillant que fût son cœur, parviendrait-il à galvaniser ces volontés défaillantes? De tous côtés s'élevait un concert de récriminations discordantes ou de lâches supplications. Après le premier sursaut de stupeur, Vienne retombait à son scepticisme frivole et ses magistrats déclaraient sans ambages au souverain qu'ilspréféraient l'occupation étrangère aux ennuis d'un siège. Les Allemands de la monarchie étaient fiers de la victoire de la Prusse. Les Magyars prêtaient l'oreille aux appels de Bismarck et ils refusaient tout subside tant que l'Empereur n'aurait pas proclamé une constitution qui garantirait leur autonomie; pourquoi d'ailleurs auraient-ils. contribué à conserver à l'Autriche sa prépondérance dans la Confédération? Depuis tant de siècles déjà, ils souffraient de l'hégémonie et de l'outrecuidance germaniques, et ils souriaient à l'espoir de fonder une Autriche purement autrichienne, où ils joueraient un rôleprépondérant. Les sentiments des Slaves étaient moins précis : leur loyalisme était sincère et profond et ils nourrissaient pour les Allemands une haine invétérée encore exaspérée par les exactions de l'occupation étrangère ;Tandisqueleursinstinctslespoussaientàdésirerla continuation de la guerre, leur raison leur en montrait le double danger. Si la Prusse obtenait de nouveaux triomphes, elle exigerait la cession de la Bohême, — ce qui était pour eux la perspective la plus abhorrée, — et si elle était vaincue, l'Autriche reprendrait la. présidence à Francfort, c'est-à-dire qu'elle redeviendrait une grande puissance germanique et qu'elle continuerait à favoriser les Allemands au détriment des Slaves. Perspective peu séduisante et bien faite pour tempérer leur intransigeance.
De tous les côtés ainsi, la révolte et le doute. L'Autriche avait fait, jusqu'alors figure de grande puissance, mais ses souverains n'avaient-
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pas SU créer un esprit national; dans ce milieu composite, chaque groupe ne songeait qu'à ses intérêts et à ses besoins particuliers et l'immense majorité de la population saluait comme une délivrance la défaite qui la séparait de la Confédération. François-Joseph ne comptait plus, pour atténuer les conséquences de sa défaite, que sur l'appui de la diplomatie française. L*amitié tardive de Napoléon III ne fut ni moins décevante ni moins fragile que le dévouement de ses propres sujets.