CHAPITRE m
La médiation de la France. Les préliminaires de Nikolsbourg et la paix de Prague. — La soumission des États du Sud : les traites avec la Bavière et le Wurtemberg. — Les demandes de compensation de Napoléon ; leur échec. — Conséquences désastreuses de la politique impériale en 1866. — Les annexions. — Triomphe définitif de l'absolutisme monarchique en Prusse : le parti national-libéral ; alliance de la royauté et de la bourgeoisie capitaliste. — La Constitution de 1867. — La transformation économique de l'Allemagne. Delbriick. — Le Parlement douanier et les résistances des États du Sud.
Le 1" juillet, à la suite de la dépêche de Benedek qui lui annonçait les premiers revers, François-Joseph avait résolu d'arrêter à tout prix les hostilités du côté de l'Italie, de manière à rassembler ses forces vers le nord; le 2, Metternich offrait la Vénétie à Napoléon en le priant d'obtenir de Victor-Emmanuel un armistice immédiat. Mais les Italiens, navrés par la défaite de Custozza et plus encore par l'humiliante retraite de La Marmora et de Cialdini, écouteraient-ils si aisément les conseils de la France? Si Napoléon d'autre part exerçait sur Florence une pression trop indiscrète, il sortait de la neutralité et méritait les justes reproches des vainqueurs. Il se récusa, à moins que l'Autriche ne sollicitât ses bons offices vis-a-vis de la Prusse comme vis-à-vis de l'Italie. François-Joseph , assez déçu, n'était plus en état de se montrer difficile ; il accepta la médiation de la France.
La victoire de Kœniggrœtz avait produit en Europe une sorte de stupeur et, en dépit des sympathies personnelles de leurs souverains pour Guillaume, ni l'Angleterre ni la Russie n'admettaient sans émoi la formation au centre de l'Europe d'une puissance militaire de premier ordre. Alexandre, en félicitant son oncle, insinuait que la magnanimité honore les vainqueurs; Gortchakov rappelait à Drouyn de Lhuys que l'existence de la Confédération germanique était garantie par les puissances signataires des traités de Vienne ; plusieurs
semaines après, il reprenait encore l'idée d'un congrès, et le ministre anglais, lord Derby, accueillait favorablement ses ouvertures. Que les résolutions deGortchakov fussent très fermes et qu'il eût été possible d'entraîner la Russie jusqu'à une action comminatoire, c'est assez invraisemblable, mais il est certain que Drouyn, qui n'aimait pas la Russie et qui faisait trop souvent de la politique avec ses nerfs, répondit à Gortchakov sur un ton de persiflage qui découragea vite la bonne volonté du Chancelier, et notre pessimisme, peut-être fondé, maladroitement étalé dans tous les cas, ne contribua pas peu à faciliter le succès d'Edwin de Manteuffel que Guillaume se hâta d'envoyer à Pétersbourg pour ramener le Tsar à ses sentiments naturels de sympathie et d'affection.
L'appel à l'Europe eût impliqué pour la France l'abandon de toute arrière-pensée, tandis que Drouyn jugeait le moment venu de mettre la main sur les compensations territoriales qui étaient à ses yeux la condition tacite, mais formelle, de l'appui que l'Empereur avait prêté à la Prusse. Ses convoitises étaient partagées par la grande majorité du personnel politique impérial qui comptait sur un heureux coup de main diplomatique pour rendre quelque prestige au régime. Seulement, le parti des conquêtes n'était d'accord ni sur les moyens à emploj'Cr, ni même sur le but lui-même. Un groupe, auquel l'appui du prince Napoléon prêtait une certaine force, voulait maintenir l'entente avec la Prusse dont il escomptait la complaisance et, pour la lui faciliter, il tournait ses regards vers les pays non allemands, tels que le Luxembourg et la Belgique, que Bismarck, à plusieurs reprises déjà, avait fait mine de nous offrir.
Drouyn avait des sympathies pour la Belgique, il savait que nos projets de ce côté rencontreraient l'opposition irréductible de l'Angleterre, et il pensait, avec quelque logique, que, puisque c'était la Prusse qui allait s'agrandir, c'était à elle de payer un dédommagement légitime. Il savait qu'il faudrait lui forcer la main, et, dès que la nouvelle de Kœniggrœtz lui arriva, il demanda à l'Empereur d'appeler immédiatement la Chambre et de préparer une mobilisation générale. Le décret de convocation fut signé par l'Empereur (5 juillet) et le maréchal Randon s'engagea à réunir 250.000 hommes avant vingt jours.
Il se faisait sans doute quelques illusions, et l'attaché militaire de l'ambassade prussienne à Paris, de Loe, affirmait au roi que la France n'était pas en situation de mettre sur pied plus de 150.000 hommes, et encore au bout de plusieurs semaines. Il était absolument convaincu que Napoléon ne pouvait pas entreprendre une guerre sérieuse et
il est incontestable que notre armée était dans un état d'infériorité manifeste. Les études relatives à l'introduction d'un fusil à tir rapide avaient été poursuivies avec la plus impardonnable lenteur, et les fabriques de Châtellerault venaient à peine de recevoir l'ordre de fabriquer 1.500 chassepots. Rien n'avait été fait ni pour rajeunir les cadres, ni pour relever les effectifs, ni pour créer des réserves, ni pour rendre la mobilisation plus rapide. Drouyn, qui songeait certainement à la possibilité de la guerre, avait commis une lamentable imprudence en ne pas s*assurant qu'au moment voulu il trouverait derrière lui les forces nécessaires ! Mais il n'est pas démontré malgré tout que la France fût absolument dépourvue de ressources et condamnée à l'inaction.
Moltke a toujours prétendu qu'il était prêt à faire face des deux côtés, et Bismarck étalait en présence de Benedetti une confiance absolue. Il est certain qu'il eût accepté la rupture plutôt que de céder une portion du territoire germanique. Non pas peut-être que, personnellement, il n'eût été, comme Cavour, capable d'acheter par un sacrifice héroïque la grandeur de son souverain, mais son maître ne l'eût pas permis, et l'opinion publique se fût insurgée. La politique de fer et de feu qu'il avait imaginée n'avait qu'une excuse, la volonté de tirer l'Allemagne de l'impuissance dans laquelle elle avait végété jusque-là; du jour où il eût pactisé avec Napoléon, il n'était plus qu'un forban, contre qui se coaliseraient les particularistes et les unitaires, les défenseurs du passé et les représentants de l'avenir.
Il n'en était pas moins assez inquiet. L'armée prussienne, si elle avait relativement peu souffert du feu et si l'ardeur de ses officiers avait été exaltée par ses victoires, avait été soumise à un régime des plus rudes, et la rapidité de sa marche l'avait très ébranlée. Bismarck s'extasiait fort sur la piété des soldats et sur leur humanité, mais son tén^oignage est suspect. Les journaux tchèques nous donnent des mœurs des conquérants une idée moins idyllique. « Les paysans de Bohême, écrit l'ambassadeur anglais, Bloomfield, qui n'est pas hostile à la Prusse, sont montés au plus haut degré d'exaspération... Il semble que les Prussiens n'osent pas quitter leurs postes militaires et qu'on a à redouter l'organisation de guérillas. L'esprit de revanche qui fermente ne se calmera pas aisément. » — Les procédés des vainqueurs n'étaient pas plus doux en Allemagne qu'en Bohême: partout où ils arrivaient, ils faisaient main-basse sur tout ce qu'ils rencontraient, enlevaient a jusqu'au bois de charronage en œuvre, aux barres des vieilles roues, aux tables en bois, aux guérites devant les casernes ou sur les places publiques ; c'était une véritable
razzia ». A Francfort, un des bourgmestres, désespéré par les exactions et les réquisitions, se pendit. « J'ai assisté, écrivait une dame de la ville, au passage des Croates, des Pandours, des Russes avec leurs cosaques et leurs Baschkirs, des armées napoléoniennes avec leurs terribles maréchaux; je n'ai jamais vu un terrorisme, un régime du sabre comme ce que nous avons vu en 1866. » La bonne dame exagérait, et ses souvenirs de 1813 s'étaient un peu effacés : les Prussiens ne sont pas des croquemitaines et ils ont des qualités, même après la victoire. Sans être plus chastes que les Français, ils sont moins habitués à mêler la galanterie à la guerre, sont aussi plus timides vis-à-vis des femmes; ils n'aiment pas le gaspillage et leur exploitation estméthodique. Il est vraipourtantqueleursvertusnesont pas aimables et leur sécheresse et leur morgue enlèvent tout agrément au premier contact avec eux. La cour de Napoléon était pleine de suppliants qui imploraient la protection de l'Empereur. Bismarck menaçait Benedetti, en cas d'intervention française, de proclamer la constitution de 1849 et de soulever l'Allemagne entière contre nous; mais est-il bien sûr que, au milieu de ces populations, au moins surprises, ses appels eussent rencontré un écho unanime et que les libéraux eux-mêmes se fussent si chaleureusement rangés sous la bannière de cet insurgé de la dernière heure ? Le roi se fût-il prêté à cette pantalonnade? L'armée autrichienne se réorganisait rapidement sous la direction de l'archiduc Albert, et dans le combat de Blumenau (22 juillet), qui fut interrompu par l'armistice, en admettant même que la rencontre eût dû se terminer, si elle s'était prolongée, par la victoire des Prussiens, — ce qu'affirmentleurs historiens, mais ce qui n'est pas évident, — elle avait montré une remarquable solidité ; les troupes de l'Allemagne méridionale, presque intactes, représentaient une force considérable, et l'arrivée d'un corps d'armée français eût immédiatement arrêté les progrès de Manteuffel et probablement obligé Moltke à évacuer la Bohême, c'est-à-dire à abandonner tout le fruit de la campagne. Le choléra avait éclaté en Moravie et faisait des ravages rapides; les Magyars ne répondaient pas aux appels de Klapka ; un morceau du Trentin aurait vite calmé les scrupules de l'honneur italien. En somme, et quoi qu'en pensât alors de Loë, les hommes d'état français auraient pu avec quelque énergie imposer à la Prusse de sérieuses concessions et, dans tous les cas, s'il fallait avoir la guerre, nos chances étaient beaucoup moins défavorables en 1866 qu'en 1871 ^
1. M. de Loë avait donné à son gouvernement les indications les plus précises. — « Je réponds, avait-il dit au roi, que la France est incapable actuelle-
Bismarck s'appliqua h amortir les velléités combatives de Drouyn et pour cela il flatta les manies de l'Empereur, sauf h chercher plus tard sa revanche. Napoléon pour des raisons multiples redoutait la guerre et il l'avait montré en retirant immédiatement le décret de mobilisation que lui avait arraché Drouyn. La maladie de la prostate dont il soulTraitdepuis plusieurs années, s'était aggravée et il traversait à ce moment même une crise effroyablement douloureuse. Les ambassadeurs qui furent alors en rapport avec lui, furent frappés de la décomposition de ses traits, de son apathie, de sa démarche accablée; c'était un cadavre, et de sa bouche ne s'échappaient que des aveux de désespoir : je ne peux pas, je ne peux pas! Il était parti pour Vichy; il eut une syncope qui se prolongea de telle sorte qu'on le crut mort (premiers jours d'août). Au milieu des brumes où sombraient ses facultés, quelques idées fixes surnageaient : la défiance de l'Autriche, la politique des nationalités et des grandes agglomérations, l'horreur des traités de 4815. Isolé au milieu de ministres qui poursuivaient des buts parfaitement concrets, mais divers, et incapable de leur dicter ses volontés bégayantes, il laissait h chacun de ses interlocuteurs l'illusion de sa sympathie et se réservait seulement de se dérober au dernier moment. Sur un point essentiel, Bismarck était résolu à ne pas céder : la réforme fédérale et l'expulsion de TAutriche de l'Allemagne. Le reste n'était à ses yeux que secondaire, parce qu'il savait bien que la Prusse, même si elle demeurait enfermée dans ses anciennes frontières, exercerait une influence irrésistible sur les petites cours^ du jour où les caprices d'indépendance de ces dernières ne seraient plus encouragés par la llofburg.
Il ne désespérait pas de trouver une rédaction qui, sur ce point, parût acceptable à Napoléon, a Pour l'instant, l'Empereur nous est acquis », écrivait Goltz dès le 11 juillet. Le même jour, Drouyn disait à l'ambassadeur autrichien : « Nous savons que l'exclusion de l'Autriche de la Confédération forme la condition sine qua no7i », et il ajoutait que la France n'interviendrait pas, ce qui supposait l'approbation des demandes de la Prusse. Le lendemain, Napoléon confirmait lui-
ment d'entreprendre une grande guerre; » et à Moltke : « La France n'est pas en état d'intervenir avec des forces importantes. » Quelques généraux français partageaient son opinion; ainsi Bourbaki : « Vous battrez les Autrichiens comme plâtre. — Ce n'est pas l'opinion de vos camarades. — Je le regrette, et je crains que cette ignorance ne nous coûte cher. » (De Loë, Lebenserinnerungen, d906, p. 89.) Le gouvernement impérial connaissait cette opinion de de Loë : si Napoléon avait v*r;ulu la guerre, n'aurait-il pris aucune précaution? — D'ailleurs, l'entrée en ligne de 150.000 Français eût donné à lEurope le temps d'intervenir et rendu singulièrement délicate la situation de la Prusse.
même à Beiist, envoyé à Paris par le roi de Saxe et François-Joseph pour solliciter l'appui de la France, que la veille on avait pris un engagement vis-à-vis de la Prusse et qu'on avait adopté en principe la réforme fédérale. Bismarck, au moment où il expédiait à Paris un envoyé extraordinaire, le prince de Reuss (7 juillet), chargé d'éclaircip la situation, n'en demandait pas davantage, et le 8, il télégraphiait encore à Goltz que les conditions de la paix ne dépasseraient pas sensiblement la révision de la constitution germanique, sauf qu'il était indispensable que les adversaires et les partisans de la Prusse ne fussent pas traités de la même manière.
Bien qu'il n'eût donc pas d'inquiétudes bien graves sur le résultat, l'indiscrétion de la France ne lui en laissait pas moins une sourde colère. La modération qu'il était résolu à observer lui devenait intolérable du moment qu'elle paraissait imposée, et si, malgré tout, il obtint une paix « qui en valait la peine » et qui dépassait même en fait ses plus brillantes espérances, il ne pardonna pas au gêneur qui se donnait l'air de protéger ses ennemis et qui lui arrachait, non pas la réalité, mais les satisfactions orgueilleuses du triomphe. Il avait accueilli par un accès de colère les premières dépêches où Napoléon lui offrait sa médiation : il me le paiera. Il n'était pas homme à oublier de pareilles dettes, et il était sûr que l'Allemagne entière partagerait ses rancœurs et le suivrait avec joie contre le welsche insolent qui avait affecté de soumettre à son visa la constitution qu'elle entendait se donner. Dans la nation prussienne surtout et dans l'armée, arrêtée par le veto de Napoléon aux portes de Vienne, les allures jactancieuses de notre diplomatie et les platoniques conjurationsde l'Empereur provoquèrentune frénésie d'indignation et comme une fureur sanguinaire. Pour s'en étonner, il faudrait oublier les rancunes lentementaccumulées par lalongue impuissance de l'Allemagne et l'espèce de congestion que devait produire l'ivresse de la victoire versée brusquement dans des âmes depuis longtemps tourmentées par la volonté de domination. Et que les hommes d'état français n'aient pas pressenti cette explosion de haines farouches, cela prouve que leur psychologie était peu pénétrante et que leurs connaissances historiques étaient pauvres.
Bismarck dompta ses nerfs et dissimula sa mauvaise humeur. A chaque jour suffit sa peine. Il ajourna sa vengeance, s'occupa de terminer l'affaire entrain : on verrait plus tard, quand l'Europe se serait habituée à la grandeur de la Prusse, que l'Autriche serait désarmée, et l'Allemagne du Sud réconciliée. Il ménagea l'amourpropre de Napoléon, gagna du temps, ne révéla ses desseins que
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par degré, de manière à faciliter à l'arbitre imprudent qui s'était ieté sur sa route la retraite qu'il sentait qu'il désirait. On lui demandait un armistice : — très volontiers, mais il était lié vis-îi-vis de l'Italie. Sous-main, il la poussait à poursuivre les hostilités, et elle se montrait fort belliqueuse, depuis que ses armées ne rencontraient plus personne devant elles. Pendant qu'on échangeait des notes entre Berlin, Vienne, Florence et Paris, les Prussiens continuaient leur marche, poussaient leurs avant-gardes jusqu'aux portes de Vienne, achevaient de battre et de disperser les Allemands du Sud.
Napoléon jouait un personnage ridicule. Le coup de théâtre de la cession de la Vénétie avait un moment flatté l'opinion publique en France (5 juillet), mais cette impression s'efl'ara vite. La situation était piteuse de ce maître Jacques qui prodiguait à tous de bonnes paroles que personne n'écoutait, de ce bravache qui recevait des cadeaux et ne savait même pas protéger ceux dont il les acceptait. «Savez-vous, disait une dame à Vitzthum, ce que racontera l'histoire : le mot est un peu léger, mais si vrai : quand la vertueuse Autriche se fut enfin résolue à accorder ses faveurs à Napoléon, elle ne trouva... qu'un Abélard après l'opération. »
Chaque jour de retard diminuait les chances heureuses d'une intervention armée : les petits princes accouraient à Nikolsbourg solliciter leur pardon ; en Autriche, les luttes politiques se réveillaient et les Hongrois se montraient toujours moins désireux de reconquérir pour les Habsbourgs la présidence de la Confédération germanique. Les rapports d'Alexandre H et de son oncle étaient redevenus très affectueux. A mesure que les conséquences de la bataille de Kœniggreetz apparaissaient plus clairement, la France s'alarmait et l'opinion publique s'irritait des criminelles imprudences de son souverain, qui jouait avec la grandeur et la sécurité du pays. Napoléon com mençait à se demander s'il serait toujours libre de contenir les angoisses qui montaient autour de lui et s'il ne serait pas acculé à une rupture qui, après avoir été si longtemps ajournée, aboutirait à une catastrophe. Il n'avait plus qu'un désir, sortir à tout prix du guêpier où il s'était fourré. Le 14 juillet, il accepta les préliminaires que lui apportait Goltz : dissolution de la Confédération germanique et union sous l'hégémonie de la Prusse de tous les Etats au nord du Mein ; les États du Sud seraient libres de former entre eux une union qui jouirait d'une existence internationale indépendante. Il se donnait ainsi l'illusion de maintenir le programme qu'il avait proclamé avant la guerre, et ses ministres auraient le droit de répondre à l'opposition que l'Allemagne était moins redoutable
qu'auparavant, puisqu'elle était morcelée en trois tronçons. Sophismes qui ne trompaient personne, pas même ceux qui les débitaient, mais qui étaient de nature à irriter encore les désirs des unitaires allemands et à précipiter la transformation commencée.
Les préliminaires du 14 juillet prévoyaient l'annexion à la Prusse des duchés danois. Goltz, bien en cour, obséquieux, remuant, très au fait des intrigues du palais et sachant à qui s'adresser pour déjouer la mauvaise volonté de Drouyn, arracha à l'Empereur la promesse qu'il ne s'opposerait pas à ce que la Prusse conservât le Hanovre, la Hesse-Cassel, Francfort, 3 à 4 millions d'habitants (19 juillet). Les négociations s'ouvrirent sur ces bases à Nikolsbourg (22 juillet). Bismarck les poussa très vivement, ne lésina pas sur les détails. François-Joseph avait pris son parti : l'expérience des dernières semaines lui avait enlevé ses dernières illusions; il n'avait aucune raison pour défendre très vivement les intérêts des principicules qui l'avaient si mal servi et qui ne lui demandaient que de ne pas les compromettre davantage par sa stérile protection; il n'avait de devoirs réels que vis-à-vis du roi de Saxe et, très loyalement, il lui offrit de recommencer les hostilités pour garantir son indépendance. Jean refusa ; on ne lui imposait aucun sacrifice territorial et depuis longtemps il était préparé à l'hégémonie prussienne.
La résistance vint du côté où elle paraissait le moins à supposer. Guillaume faisait volontiers parade de son désintéressement : « ^ïon père, mon frère et moi, écrivait-il à la princesse Alice de Hesse au mois de mars 1866, nous avons toujours été soupçonnés de vouloir dévorer nos confrères, les princes allemands, alors qu'aucun de nous n'y a jamais pensé. » Il estvraique, quelques mois plus tard, il ajoutait un post-scriptum à sa lettre : « Naturellement, si on nous force à la guerre, nous ne ménagerons plus rien. » Il avait réussi à se persuader quil n'avait pris les armes que pour déjouer les complots de perfides voisins.
Dieu avait condamné leurs trames criminelles, et les coupables devaient être punis. Que désirait-ilau juste? Il n'estpas très facile de le préciser, mais il fallait qu'aucun des complices n'échappât à un juste châtiment : l'Autriche perdrait le coin de Silésie que lui avait laissé Frédéric II et une partie de la Bohême ; la Bavière céderait Ansbach et Bayreuth. Bismarck lui fit observer qu'il ne convenait pas d'empiéter sur le rôle de la Providence ; il ne se considérait pas, quant à lui, comme un justicier, mais comme un homme d'état, et sa mission n'était pas de venger la morale, mais de rechercher ce qui était avantageux à son pays ; après tout, l'Autriche, en essayant d'étendre
son influence dans la Confédération, n'avait pas agi autrement que la Prusse, et il n'était pas prudent de la pousser à bout, d'autant plus qu'il n'était pas sûr que l'on n'eût pas un jour besoin d'elle. Quelques milliers de sujets nouveaux ne fortifieraient guère la puissance de la monarchie; que le roi fût chargé seulement dans la Confédération du commandement militaire et de la direction diplomatique, cela suffirait pour lui assurer en Europe une autorité éminente. — Le vieux souverain ne fut pas convaincu : le temps était passé où il parlait de faire des conquêtes morales en Allemagne! Sous le badigeonnage libéral, le vrai Hohenzollern reparaissait, rancuneux et âpre à la curée, beaucoup moins soucieux de traîner après lui un cortège d*illustres vassaux que d'acquérir quelques arpents de terre. Bismarck nous a laissé dans ses Mémoires un dramatique récit des luttes acharnées qu'il dut soutenir à Nikolsbourg contre son maître. Les détails en sont manifestement inexacts, mais il est certain que Guillaume, furieux « contre les diplomates qui gâtent ce que gagne l'épée », refusa longtemps la « paix honteuse » qu'on lui proposait. Pour le décider, le ministre appela à la rescousse le Prince royal, moins exclusivement prussien et que séduisait fort la perspective d'une restauration du Saint-Empire.
Les préliminaires furent signés à Nikolsbourg (26 juillet), et la paix définitivement conclue à Prague (23 août). La Confédération germanique était dissoute, et les États au nord du Mein formaient avec la Prusse une union fédérale étroite; les Etats au sud du Mein pourraient former entre eux une union de l'Allemagne du Sud qui jouirait d'une existence nationale indépendante; les liens nationaux à conserver entre l'Union du Sud et celle du Nord seraient librement réglés par une entente commune. L'Autriche acceptait la réunion de la Vénétie au royaume d'Italie et transférait à la Prusse ses droits sur les duchés de l'Elbe; cependant les populations du Schleswig septentrional seraient de nouveau réunies au Danemark, si elles en exprimaient le désir par un vote librement émis (art. V) ; l'intégrité territoriale de la Saxe serait respectée, mais la Prusse se réservait de régler par un traité avec le roi de Saxe sa situation dans la nouvelle confédération du Nord. L'Autriche reconnaîtrait le nouveau régime que la Prusse établirait en Allemagne, y compris les changements territoriaux.
Cet instrument diplomatique était très habilement obscur. En fait, la Prusse avait carte blanche et on savait qu'elle userait largement de ses droits. Sur les instances de Drouyn, appuyé cette fois énergiquement par Rouher qui craignait d'être en mauvaise posture devant
la Chambre, l'Empereur autorisa Benedetti à présenter la carte à payer : la frontière de 1814, les provinces rhénanes de la Bavière et de la Hesse, le Luxembourg (5 août 1866j . Piètre dédommagement en face des gains énormes de la Prusse ! Bismarck depuis a dramatisé l'incident : à Ten croire, il aurait déclamé, mis la main sur la garde de son épée. Ces allures ne lui étaient pas familières et il ne croyait pas encore le moment venu de rompre nettement en visière à l'Empereur. Seulement, il s'arrangea pour ébruiter l'incident, déchaîna ses journaux. Le vacarme fut tel que Napoléon s'excusa, désavoua Drouyn : « Le véritable intérêt de la France n'est pas d'obtenir un agrandissement de territoire insignifiant, mais d'aider l'Allemagne à se constituer de la manière la plus favorable à nos intérêts et à ceux de l'Europe. » Réflexions sages, mais un peu tardives.
Bismarck exploita les terreurs plus ou moins sincères des princes allemands en face des revendications françaises pour lier étroitement les États du Sud à sa politique. A Karlsruhe, le grand-duc Frédéric, que son Parlement avait forcé à prendre parti pour l'Autriche, avait hâte de retrouver sa place dans la clientèle de son beaupère. Le grand-duc de Hesse, Louis III, n'avait pas l'âme aussi magnanime et il conservait pour ministre Dalwigk, qui avait été avec Beust un des champions les plus ardents de la Triade. Dalwigk avait l'esprit hardi et peu de préjugés : il redoutait moins pour l'indépendance de la Hesse la France que les IlohenzoUern, et il eût salué avec joie l'arrivée des pantalons rouges. Bismarck, qui n'espérait pas le convertir, s'arrangea pour le réduire à l'impuissance. H est probable que Louis HI n'eût pas été mieux traité que Georges V si le Tsar n'était intervenu en sa faveur; il dut acheter cher sa grâce : payer une indemnité de guerre de 3 millions de florins, céder divers petits territoires, entre autres le landgraviat de Hesse-Hombourg qui lui était échu quelque temps auparavant, à la mort du dernier landgrave, en tout 75.000 habitants ; les districts au nord du Mein, c'est-à-dire la province de la Haute-Hesse et les régions de Kostheim et de Kastel entrèrent dans la Confédération du Nord, 250.000 habitants sur 800.000; une garnison prussienne occupa Mayence; le reste du pays conserva son indépendance, sauf que l'administration des postes et télégraphes passa à la Prusse et que les troupes, organisées à la prussienne, furent pendant la paix comme pendant la guerre placées sous le commandement du roi. On comprend que la population n'ait pas attaché grand prix à l'ombre d'autonomie qui lui restait ; à la première occasion 32 députés contre 15 demandèrent la fin de ce régime
hybride et rentrée de la liesse entière dans la Confédération du Nord. Le grand-duc n'avait pas l'habitude de se régler sur le désir de ses sujets et avec l'appui de la Chambre Haute il s'obstina à attendre un meilleur avenir. Sa mauvaise humeur n'avait aucune importance.
Les deux seuls États sur lesquels les adversaires de la Prusse pussent désormais compter, étaient la Bavière et le Wurtemberg, et on s'en exagérait fort à la fois les rancunes et les ressources. Non pas que la Bavière, avec ses cinq millions d'habitants, son histoire glorieuse, ses paysans soumis aux influences cléricales et très hostiles à la Prusse, n'offrît aux particularistes des éléments sérieux de résistance. Mais Topinion publique y était divisée; non seulement dans la Bavière rhénane et la Franconie, industrielles et en partie protestantes, les unitaires étaient nombreux ; mais, dans l'ensemble du pays, les libéraux et la bourgeoisie cherchaient dans un étroit rapprochement avec la Prusse une protection contre la domination des ultramontains. Le parti de l'indépendance était d'ailleurs désorganisé par les défaillances de son chef naturel, Louis il (1864-1 886), qui n'aimait certes pas la Prusse et qui était très jaloux de ses droits souverains, mais qui, trop faible pour essayer de lutter contre le courant, noyait dans des torrents d'harmonie ses soucis et ses tristesses. Quand, à dix-neuf ans, il avait succédé à son père, grand, mince, avec ses longs cheveux noirs, ses yeux profonds, il avait séduit tous les cœurs ; il semblait descendre d'un monde supérieur, et il est certain du moins qu'il ne vivait pas sur la terre. « Votre Altesse doit bien s'ennuyer, lui demandait une fois le célèbre chanoine Ignace de Dôllinger, à un moment où une ophtalmie grave condamnait le jeune prince à porter un bandeau sur les yeux. — Moi? Pas du tout. Pourquoi m'ennuierais-je ? » 11 garda toujours ses regards tournés sur lui-même et il traversa la vie sans la voir. Le sentimentalismedesesparents, de samère en particulier, Marie l'Ange, s'exaltait chez lui, tournait à la monomanie et à l'hystérie. Les affaires le fatiguaient et il s'en déchargeait sur ses ministres qu'il refusait même de recevoir et qui ne parvenaient pas toujours à lui arracher les signatures nécessaires. Il se réfugiait dans la rêverie, dans l'art, dans la musique surtout. Il s'était pris d'un amour maladif pour Wagner, lui écrivait des lettres délirantes ; l'opinion publique s'émut de ce caprice et Louis dut se séparer quelque temps de son ami; sa passion contrariée en devint plus violente. Au moment où éclata la guerre de 1866, il adressa à son armée un ordre du jour tumultueux : « Je ne me sépare pas de vous, je suis en esprit au milieu de mes soldats. » Puis il s'échappa, au milieu de la nuit, et courut soumettre àWagner
un plan de théâtre qu'il avait demandé à Semper pour y monter la Tétralogie. Moltke était un amateur de musique classique, très éclairé, et Bismarck aimait, quand il avait les nerfs trop tendus, que Keudell lui jouât une sonate de Beethowen. Seulement, l'art n'était pas pour eux une obsession, mais une distraction. La fortune faisait bien les choses : au triumvirat prussien, Guillaume, Bismarck et Moltke, elle opposait, comme défenseurs des libertés germaniques : Gortchakov, Napoléon et Louis II, un fat, un rêveur et un fou, tous les trois d'ailleurs fort intelligents dans leur genre.
Le roi de Wurtemberg, Charles P% qui avait succédé à Guillaume en 1864, n'avait pas les mêmes élans artistiques que son voisin, et les questions matérielles l'intéressaient davantage. Bienqu'il n'eût pas la verdeur d'appétits et la conviction professionnelle qui distinguaient son père, il voyait sans aucun plaisir la perspective de la domination prussienne. C'était un des points, assez rares, sur lesquels il était parfaitement d'accord avec ses sujets. Les Souabes, qui se regardent comme les représentants les plurs purs de la race germanique, ne s'étaient pas guéris de l'idéalisme de 1848, et les démocrates étaient nombreux parmi eux. Très attachés à leurs franchises locales, épris de libre discussion, avec un goût très marqué pour les hautes spéculations, ils détestaient la morgue des Prussiens, leur discipline étroite et la platitude de leur pensée, leur réalisme mesquin et. leur foi pharisaïque, et ils se refusaient à reconnaître l'Allemagne dans la caserne où on les attirait. Le roi, encouragé dans ses sentiments particularistes par sa sœur, la reine Sophie de Hollande, dont les sentiments favorables à Napoléon étaient bien connus, et protégé dans une certaine mesure par son étroite parenté avec la cour de Russie, ne voulait pas cependant pousser les choses à l'extrême, parce qu'il n'ignorait pas la force de ses adversaires et qu'aussi les déclamations de ses radicaux, plus bruyantes pourtant que dangereuses, lui causaient quelque agacement. Il suivait l'inspiration de son ministre Varnbûler, adroit tacticien parlementaire, assez courageux pour ne céder que ce qu'il était absolument impossible de sauver, assez intelligent d'autre part pour apprécier la portée des changements produits en Europe par la bataille de Kœniggrœtz et pour ne pas exaspérer le vainqueur par d'inutiles tracasseries
Bismarck, qui avait ajourné jusqu'à son retour à Berlin les négociations avec la Bavière et le Wurtemberg, accueillit fort durement les envoyés de la Bavière, Pfordten et Bray : ils n'avaient personne derrière eux; ils paieraient pour les autres. Assez émus, ils le soupçonnaient cependant de n'avoir pas dit son dernier mot ; ils furent
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fixés quand il leur révéla les demandes de Benedetti. — L'allié qu'ils avaient invoqué, essayait de les dépouiller! Et ils étaient protégés par cette Prusse qu'ils avaient combattue ! L'Allemand ne saurait trouver d'ami que dans l'Allemand. Oublions nos démêlés, ne songeons qu'a la patrie commune. Plus de cession de territoire; tout au plus quelques rectifications de frontière, une indemnité de guerre, modérée, et un traité d'alliance. — Pfordten et Varnbiiler, à qui le ministre avait joué la môme comédie, étaient probablement tentés de reprocher h la France sa pusillanimité bien plus que ses audaces. Pour le moment ils n'avaient rien à attendre d'elle ; ils firent chorus avec Bismarck pour maudire l'ennemi héréditaire. Le 22 août, la Bavière et la Prusse signèrent une alliance ofl*ensive et défensive, par laquelle elles se garantissaient mutuellement l'intégrité de leurs territoires et, dans ce but, mettaient en cas de guerre leurs forces militaires à la disposition l'une de l'autre; le roi de Prusse prenait aussitôt alors le commandement supérieur. Le Wurtemberg et Bade avaient déjà signé des conventions analogues (13 et 17 août). C'est le lendemain du traité militaire conclu avec la Bavière que Bismarck, par la paix de Prague, reconnaissait « l'existence internationale indépendante des États du Sud ». Beust l'accusait plus tard à ce propos d'avoir dépassé les bornes du machiavélisme, en violant ainsi d'avance une paix qu'il se préparait à ratifier.
Dans la suite, quand ils furent revenus de leur premier émoi, les ministres bavarois et wurtembergeois ergotèrent et tirèrent sur leur chaîne; ils affirmèrent qu'ils n'avaient jamais cru livrer purement et simplement leurs forces à la Prusse, réclamèrent le droit d'interpréter le traité et d'examiner chaque cas librement. Les simagrées de leur pudeur efi'arouchée ne trompaient pas Beust, et il savait ce qu'était une innocence qui avait supporté de tels assauts
Les ministres français, qui menaient grand tapage de l'indépendance des États méridionaux, n'avaient pas beaucoup plus d'illusions. Malheureusement, malgré leurs récentes expériences, ils avaient l'étrange naïveté de supposer qu'avant de mettre la main sur l'Allemagne du Sud, Bismarck achèterait à Napoléon un consentement qui lui était cependant fort inutile désormais. Après l'échec de la demande de Benedetti, Drouyn de Lhuys, brutalement désavoué par l'Empereur, avait donné sa démission. Rouher, qui, en attendant l'arrivée de de Moustiers, dirigeait les affaires et qui n'avait d'autre pensée que de rendre moins difficile sa position devant le Corps Législatif, envoya aussitôt à Benedetti un nouveau projet de traité que l'ambassadeur présenta à Bismarck après l'avoir atténué : l'Em-
pereur reconnaîtrait les annexions de la Prusse, et celle-ci lui faciliterait l'acquisition du Luxembourg; il ne s'opposerait pas à une réunion fédérale de l'Allemagne du Nord avec les Etats du Sud et, d*autre part, s'il était amené à faire entrer ses troupes en Belgique, la Prusse lui apporterait son concours armé (20 août).
Bismarck avait à diverses reprises essayé de dévier vers Bruxelles les ambitions de Napoléon et il n'avait aucun motif de se scandaliser d'un projet qu'il avait en quelque sorte suggéré. Mais il n'avait plus besoin de la France et il n'était pas homme à accepter des engagements qui ne lui ouvraient aucune perspective avantageuse. Il écouta Benedetti aimablement, demanda quelques rectifications au traité, les lui fit écrire de sa propre main, sur du papier officiel, et garda la minute sous prétexte de la soumettre au roi. Quand l'ambassadeur revint, quelques jours plus tard, il lui conseilla d'aller prendre les eaux à Karlsbad : il ne refusait rien, mais la chose était délicate ; l'Empereur était-il bien sincère ? Ne se servirait-il pas du traité pour compromettre la Prusse vis-à-vis de l'Angleterre ? — Benedetti avait perdu ses dernières illusions : il laissait entre les mains de son adversaire comme précieux trophée ce projet de traité que Bismarck publia, en 1870, en le post-datant, de manière à fournir à l'Europe, qui ne demandait pas mieux, un prétexte pour nous abandonner.
Tant bien que mal, le cabinet des Tuileries essaya de sauver la face par la circulaire La Valette du 16 septembre 1866, qui affichait un optimisme de parade, brutalement démenti par l'aveu qu'il était nécessaire de réorganiser nos forces militaires. Le gouvernement impérial, par un mélange presque invraisemblable de maladresses et d'incorrections, avait réussi à la fois à compromettre la sécurité nationale et à discréditer les idées les plus généreuses. Il avait permis et provoqué la guerre sans en prévoir les péripéties possibles et sans se préparer aux éventualités qu'elle devait nécessairement créer; la victoire de la Prusse, qu'il favorisait, l'avait eff'aré et il n'avait su ni mériter sa reconnaissance ni contenir ses ambitions ; il avait froissé l'Italie, après avoir subordonné à son émancipation la sécurité de la France, trahi la confiance de l'Autriche dont il avait accepté de défendre la cause, et jeté dans les bras des vainqueurs les États du Sud, dont l'indépendance était un des points essentiels de son programme. Il avait grandi la victoire de Bismarck en paraissant la lui contester, surexcité le patriotisme germanique par des revendications mesquines, présentées sans conviction et retirées sans dignité. Il était arrivé ainsi à ce résultat prodigieux et déplorable que l'unité
de l'Allemagne qui, presque au mt^me degré que celle de l'Italie, 8*étail faite par la France, se faisait contre la France.
Maladresses d'autant pins redoutables que la puissance de la Prusse était plus formidable. « Quel tournant dans notre histoire «(welch' ein Abschnitt), écrivait Guillaume à Augusta le 28 juillet, en lui annonçant les préliminaires. C'est par la grâce de Dieu, dont le sentiment était puissant dans notre armée, que ce résultat extraordinaire a été atteint ! »
La paix n'était pas encore signée, que le ministère présentait à la Diète de Berlin un projet de loi relatif à l'annexion du Hanovre, du Nassau, de la Hesse-Cassel et de Francfort (16 août-21 septembre) ; le 24 décembre, les duchés de l'Elbe étaient réunis à la couronne. La Prusse, qui comptait auparavant 19.300.000 habitants, en avait désormais 23.800.000 ; elle s'accroissait de 4.500.000 nouveaux sujets : Hanovre, 1.950.000 ; Ilesse-Cassel, 8o0 ; Nassau, 470 ; Francfort, 90 ; les duchés, 1.100.000; plus la Hesse-Hombourg, divers territoires cédés par Darmstadt, quelques cantons thuringiens, Orb, Gaulsdorf, Gersfeld, enlevés à la Bavière; son territoire s'augmentait de 1.300 milles carrés, presque le quart de se*s possessions antérieures. Des entraves par lesquelles les ennemis des Hohenzollern avaient cru embarrasser leur marche, le souvenir même disparaissait. On avait morcelé leur royaume en deux parties isolées et on avait intercalé entre les provinces de l'Est et de l'Ouest des États que leur situation précaire condamnait à chercher au loin des alliances : ces États avaient cessé d'exister. On leur avait fermé l'Océan, — et ils étaient les maîtres des côtes de la mer du Nord jusqu'à la Hollande. Leurs nouvelles acquisitions n'étaient pas, comme sous Frédéric-Guillaume II, des provinces lointaines, à demi-barbares et habitées par une race étrangère et hostile, mais des régions riches, depuis longtemps rattachées au royaume par des relations actives et dont la fusion avec le reste de la Monarchie ne présenterait sans doute que des difficultés momentanées. La Prusse était désormais en situation d'exercer sur le reste de l'Allemagne une attraction irrésistible et de supporter sans faiblir le rôle de grande puissance que lui avaient imposé prématurément les succès militaires de Frédéric II.
Quelques maladroits jouèrent les renchéris : pourquoi n' avait-on pas supprimé tous les petits États. — « Même nos alliés ! » leur répondit Bismarck. Déposséder des souverains contre lesquels il n'avait aucun
grief! Le prenait-on pour un pirate? — Discrètement, il insinuait que la probité a tôt ou tard sa récompense et que la loyauté attire la confiance : il y avait encore en Allemagne des princes qu'il convenait d'apprivoiser. Et ces ménagements coûtaient si peu !
Une poignée d'idéalistes, fort clairsemés, derniers débris de la génération de 1848, confessèrent leurs scrupules. Le sort des princes dépossédés ne les touchait guère, mais ils étaient choqués de la brutalité des procédés du gouvernement et des annexions sans phrase : pourquoi ne consultait-on pas les populations ? L'exposé des motifs du projet de loi, sans hypocrisie, invoquait le droit de conquête et la raison d'état. Théories barbares et indignes des temps modernes, objectaient les démocrates ; il ne se trouverait pas un juriste pour l'endosser. — Ils s'avançaient beaucoup, et les professeurs allemands ont plaidé des causes plus scabreuses.
Bismarck s'attrista de la mauvaise foi de ses adversaires : — Jusqu'à quand serait-il condamné à répéter qu'il n'avait jamais dit que la force prime le droit. 11 avait dit seulement que certaines questions ne sont pas des questions de droit, mais des questions de force, et que celuilà, par conséquent, a raison qui reste définitivement maître du champ de bataille. Ici, de même, deux intérêts, deux passions étaient en présence : d'une part, les répugnances des populations qui refusaient de devenir prussiennes; de l'autre, «le droit de l'Allemagne qui voulait exister, respirer et vivre, et le droit et le devoir de la Prusse d'assureF à cette nation allemande la base nécessaire à son existence. » — En Europe, ces distinctions parurent nébuleuses et la dialectique cynique de Bismarck causa quelque scandale. Sa doctrine, qui n'était d'ailleurs que la traduction en clair des aphorismes de Hegel, était parfaitement conforme à la réalité historique. Mais elle gênait les hypocrites ou les timides dont l'âme avait été affadie par la « morale des faibles ». Ils essayaient de dégager du Christianisme et de la Révolution française une conception juridique et morale différente, plus humaine et plus douce, respectueuse de la conscience individuelle et ménagère des droits des peuples. Cette conception, qui n'a jusqu'à présent recruté de prosélytes que parmi les vaincus, était encore bien obscure et vague, et, atout prendre, il n'est pas démontré qu'elle soit supérieure à celle de Bismarck, c'est-à-dire plus productrice de bonheur et de vertu ; elle présente de plus un point très vulnérable, en ce sens qu'elle ne frappe la violence que d'une condamnation suspensive et n'oppose à la conquête qu'une protestation intérimaire. Aujourd'hui, que survit-il dans la plupart des provinces néo-prussiennes des résistances et des colères soulevées par le rapt de 1866 ! Cette
eanction tardive suffît-elle à le justifier? Et si oui, h quel titre condamner de nouvelles annexions, qui, dans un demi-siècle, seront devenues tout aussi respectables? « Au début de toutes les légitimités, écrivait jadis Bismarck à Gerlach, il y a la Révolution, c'est-àdire la force. »
Le principe des annexions fut voté par 273 voix contre 14. Le gouvernement avait déjà, commencé l'œuvre d'assimilation; pas toujours avec beaucoup d'adresse. Bismarck disait qu'il fallait en prendre son parti et accepter les gens comme ils sont, avec leurs défauts qui sont l'envers de leurs qualités. Plus ou moins, les fonctionnaires prussiens, ponctuels, probes, instruits, intelligents, mais d'une intelligence un peu étroite et compassée, traitaient de haut les populations. Us étaient persuadés qu'ils leur apportaient une culture supérieure et ils leur inculquaient sans ménagement les règlements et les habitudes du royaume ; cette éducation parut souvent pénible à ceux qui n'avaient pas été dressés tout petits à la discipline frédéricienne. Les instructions venues de Berlin étaient plutôt rigoureuses. Guillaume, dans sa proclamation aux Hanovriens, après les avoir félicités de la fidélité qu'ils gardaient à leur ancien souverain, en concluait qu'ils lui témoigneraient un dévouement aussi sûr : qu'ils s?, fissent une raison, reconnussent le fait accompli. Le langage de Bismarck était plus clair encore : nous ne souffrirons pas de résistance, nous la briserons. 11 brûla les étapes, introduisit aussitôt le régime fiscal prussien, le service universel. 11 prévoyait une explication prochaine avec la France et voulait avoir le plus vite possible toutes ses ressources disponibles.
Même les unitaires gémirent parfois sous la tutelle qu'ils avaient sollicitée : les impôts étaient lourds; les recrues, durement traitées; les fonctionnaires, hautains et tracassiers. Malgré cela, l'opposition ne prit jamais un caractère dangereux. Dans les Duchés, l'agitation en faveur d'Augustenbourg,très artificielle, s'apaisa vite, et la déconvenue de la population, brusquement soumise aux charges d'un grand État, se traduisit simplement par l'élection au Reichstag de députés libéraux. La résistance fut plus sérieuse dans les districts du Schleswig septentrional où les Danois étaient en majorité et où l'ar^ ticle V du traité de Prague laissait aux habitants l'espoir de revenir à leur patrie naturelle. Bismarck ne l'avait accepté que par complaisance pour Napoléon, « pour ne pas trop tendre l'arc », et avec l'intention bien arrêtée de ne pas l'appliquer. Il déclara d'abord qu'il repousserait tout arrangement qui compromettrait la défense du pays; plus tard, il eut des difficultés avec sa conscience : avait-il le
droit de livrer aux représailles Scandinaves les pauvres Allemands> et ils étaient nombreux, égarés dans ces parages ! Si parfois la diplomatie française s'impatientait de ces délais, il lui faisait remarquer qu'elle n'avait aucun titre à s'ingérer dans la question, parce que la France ne figurait pas parmi les signataires du traité de Prague. Il atteignit ainsi le moment de se faire relever de ses engagements par l'Autriche (Convention du 11 octobre 1878). Les Danois du Schleswig s'attendaient depuis longtemps à ce dénouement et ils ne se découragèrent pas, mais le député protestataire qu'ils parviennent en général à faire élire au Reichstag et qui va mélancoliquement se joindre à l'opposition intransigeante, ne peut guère que maintenir de platoniques revendications qui gênent assez peu le gouvernement.
A Francfort, la bourgeoisie, très durement exploitée par Vogel de Falckenslein et Manteuffel et menacée dans ses privilèges, n'oublia pas aisément l'avidité des vainqueurs; mais la masse de la population avait peu de sympathie pour une oligarchie égoïste dont le joug avait durement pesé sur elle, et le développement de la prospérité matérielle de la ville enleva vite son aiguillon à la résistance. A Wiesbaden, les unitaires étaient depuis longtemps en majorité. Dans la Hesse-Cassel, les intolérables manies de Frédéric-Guillaume I" et la lutte constitutionnelle interminable avaient usé le loyalisme; seuls, quelques féodaux intransigeants et quelques pasteurs orthodoxes conservèrent au souverain légitime leur incorruptible et stérile fidélité.
Dans le Hanovre, les partisans de Georges V formèrent un parti assez hétérogène, mais influent, où se coudoyaient les officiers irrités d'une défaite qu'ils attribuaient à la trahison, les ecclésiastiques que blessait l'indifférentisme berlinois, les nobles et les patriciens bourgeois, menacés dans leurs prérogatives, et les fournisseurs de la cour, privés d'une clientèle lucrative. Sous la direction d'un tacticien de premier ordre, Windthorst, le plus redoutable adversaire que Bismarck ait jamais rencontré dans le Parlement, la faction des Guelfes maintint longtemps ses positions, et après un demi-siècle, elle n'a pas encore désarmé. Le ministre, que ces guérillas n'effrayaient guère, pressé cependant d'en finir, redoutant aussi l'intervention de l'Angleterre, obtint de la Diète (1868, février) les moyens d'acheter la renonciation des princes dépossédés : l'Électeur de Hesse serait mis en liberté et rentrerait en possession de ses revenus personnels; Adolphe de Nassau aurait 15 millions de florins; Georges V, les intérêts de 16 millions de thalers.
Malgré cela les Guelfes n'abdiquèrent pas leurs espoirs : le pays
était couvert de cercles légitimistes et ils comptaient de nombreux complices dans les administrations, les employés desxîhemins de fer, même la police; GoorgesV recevait des adresses couvertes de milliers de signatures et il organisait une légion de volontaires. Bismarck l'accusa de violer les engagements tacites qui avaient été la condition de sa générosité ; il stigmatisa au Reichstag les Coriolan qui voulaient déchirer le sein de leur mère et, comme ses apostrophes rencontraient quelque scepticisme, il flétrit les imprudents dont l'optimisme aveugle compromettait la sécurité nationale : le chambellan endormi du roi Duncan n'apercevait pas non plus le poignard de Macbeth ; son devoir à lui était d'être prévoyant, et il n'y manquerait pas (30 janvier. 1869). — La majorité, intimidée, lui laissa la libre disposition des 12 à 1.500.000 francs que représentaient les intérêts annuels du fonds guelfe, pour qu'il pût surveiller les menées de ces chouans et observer ces reptiles malfaisants jusque dans leurs antres. Ce a fonds des reptiles » lui a fourni de 30 a oo millions de francs, et le roi seul était informé, en gros, de l'emploi qu'il en ffiisait. Les adversaires du ministre onc souvent affirmé que l'affaire des indemnités n'avait été mise en scène que pour soutirer h la Diète les fonds secrets qu'elle ne lui aurait pas sans cela aussi largement accordés. Il s'en servit pour compléter son bureau de la presse et développer son système de propagande ; il groupa autour de lui une série de journalistes et de feuilles, officielles, officieuses ou bienveillantes, qu'il poussait tour à tour en avant suivant les besoins de sa politique et qui lui permettaient de guider l'opinion au doigt et a l'œil. Les excédents qui ne laissaient pas que d'être importants, il les employa à combattre les ennemis de l'État, c'est-à-dire ceux qui ne suivaient pas docilement ses inspirations. Les libéraux qui lui avaient voté ces crédits, ne se trouvèrent pas mieux de sa reconnaissance que Napoléon : dans plus d'une campagne électorale, le fonds des reptiles ne contribua pas peu à la défaite de leurs candidats.
Pour le moment, l'enthousiasme patriotique étouffait chez eux jusqu'à l'instinct de la conservation. Non moins que les Autrichiens, ils avaient été battus à Kœniggrsetz, et ils étaient heureux de leur défaite ; ils faisaient leur mea culpa et adoraient avec une piété de néophytes le Dieu qu'ils avaient longtemps méconnu. Dès 1862, un des journalistes les plus perspicaces de l'Allemagne, Constantin Rœssler, écrivait : «Que le gouvernement de M. de Bismarck déploie une action énergique, continue, irrévocable, dans la question allemande; il ne faudra pas longtemps pour qu'on oublie ce qu'il a dit, fait ou permis aujourd'hui ou hier, xilors, nous en aurons fini avec
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la réaction, mais aussi avec l'opposition. Il y aura des résistances au début; mais, d'un bout à Tautre du pays, retentira, avec un bruit d'avalanche, le cri d'une nation que le verbiage a réduite au désespoir : une dictature pour un homme. » Le sauveur attendu était là et vers lui montait un tumulte de soumission.
Pour ne pas être emporté par le courant, il fallait de l'héroïsme. Les progressistes s'honorèrent par leur clairvoyance : vieilles barbes de 1848, juristes obstinés, doctrinaires qui mettaient les principes au-dessus des faits. Waldeck, Virchow, Gneist, Hoverbeck, une poignée de démocrates, avec eux, qui refusaient même alors de renier le dogme de la souveraineté populaire et de renoncer aux libertés nécessaires, essayèrent d'attirer l'attention de la majorité sur les dangers de son abdication et sur le régime d'arbitraire auquel sa complaisance allait pour longtemps condamner le pays. Leur patriotisme n'était pas moins vif que celui de la foule, mais il était plus généreux et plus large : l'Allemagne dont ils se réclamaient, ce n'était pas celle de Arndt, de Jahn et de Hegel, mais celle de Kant, de Schiller et de Fichte; il leur semblait étrange qu'au moment où la Oermanie renaissait, on lui demandât de brûler ses vrais titres de gloire, et qu'il fallût, pour vivre, perdre les raisons de la vie. Leur vaillance n'arrêta pas la masse qui se ruait à la servitude.
Bismarck, très habilement, facilita les conversions qui n'attendaient qu'un prétexte honorable. Il avait plus de mépris que de colère pour cette lignée de professeurs et de docteurs, aussi ignorants que des enfants en matière politique et que leur science individuelle n'empêchait pas d'être des niais, si on les réunissait. Ces bavards, qui auraient vite conduit l'Etat aux abîmes si on avait mis entre leurs mains la conduite des affaires, seraient sous une direction habile d'utiles instruments. Maintenant que l'événement avait assagi leur exubérance et que la prépondérance de la couronne était pour longtemps hors de cause, pourquoi ne pas acheter le concours du Parlement par quelques concessions inoffensives ?
En dépit de l'ardente propagande des Universités, le particularisme avait en Allemagne des racines profondes et vivaces, et Bismarck s'en exagérait peut-être encore la solidité ; il savait que le nouveau régime ne s'établirait certainement pas sans froisser des traditions redoutables et sans léser d:'innombrables intérêts. Il suffit de songer aux tempêtes que déchaîne en France la suppression d'une sous-préfecture ou le déplacement d'un rectorat pour comprendre l'émoi que devait provoquer un cataclysme tel que celui de 1866. Pour vaincre .la coalition des égoïsmes, des préjugés et des inerties, ce n'était pas
trop du concours passionné et confiant de toules les bonnes volontés, et ces collaborations, où les trouverait-on, sinon dans le camp libéral?
Parmi les féodaux, quelques intransigeants, comme Louis de Gerlach, avaient dès lors rompu avec le ministre révolutionnaire, dont l'impudente cupidité portait de si rudes coups à la légitimité. Les autres se tenaient sur la réserve, ahuris par ces bouleversements, mal à l'aise dans l'édifice nouveau, où ils ne reconnaissaient plus la vieille monarchie des Hohenzollern. Ils s'attachaient désespérément aux débris du passé, exigeaient que les nouveaux venus se pliassent à leurs coutumes et à leurs lois. Jamais, quelle que fût leur passion d'unité, les populations de l'Ouest et du Sud ne se fussent arrangées à la longue du régime piétiste et féodal qui s'était maintenu à l'est de l'Elbe. Bismarck, jusqu'à la fin de sa vie, n'a guère vu dans l'Allemagne qu'une annexe de la Prusse : mais enfin il faisait ctïbrt pour étendre son âme et il comprenait que les Hohenzollern, maintenant qu'ils avaient accompli leur destinée, devaient devenir les souverains de tous leurs sujets. Il sentait qu'une union exige des concessions mutuelles et il admettait que l'on modifiât l'ancienne maison de manière h ce que les étrangers qu'on y avait poussés ne s'y trouvassent pas irop dépaysés. Or, ces changements, que les conservateurs repoussaient avec horreur, comment les réaliser sans l'appui de la gauche?
Enfin, bien qu'il ne se fût pas encore spécialement occupé des questions économiques, il avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, et il n'ignorait pas l'importance de l'industrie et du commerce dans les sociétés modernes. L'Allemagne ne conserverait l'hégémonie qu'elle avait conquise par les armes que si elle était riche. Le ministre du Conflit était ainsi amené par la force des choses à chercher ses alliés dans la bourgeoisie capitaliste, c'est-à-dire parmi ses anciens adversaires.
Dans le discours du trône qu'il soumit au roi avant de quitter la Bohême, il reconnaissait que la Constitution supposait le vote régulier du budget et il demandait un bill d'indemnité pour les dépenses engagées malgré la Diète. Le rOi s'effara : il était maître du champ de bataille et on lui demandait de capituler ! Les conservateurs faisaient chorus. « Tous ces gens-là, disait le ministre, n'y voient pas plus loin que leur nez. Avec les ennemis on s'en tire, mais avec les amis ! Ils portent presque tous des œillères et n'aperçoivent qu'un coin du monde. » — Il leur remontra qu'il ne s'agissait pas de capitulation : il ne reniait aucune de ses théories, n'abandonnait
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pas les droits de la Couronne. Ses discours à la Diète ne laissèrent aucun doute sur ce point : — il ne regrettait rien, et, le cas échéant, il agirait c^mme il avait agi. Seulement, pour l'instant, on avait des affaires plus urgentes; quant à lui, il était tout prêt à ajourner la discussion sine die; libre à la Chambre de son côté de maintenir sa thèse, puisque, aussi bien, il était sûr qu'elle lui accorderait désormais les crédits dont il aurait envie. — Guillaume, lourdement, insista : à un moment où aucun budget régulier n'était voté, il avait eu le devoir d'agir comme il avait fait ; il y était forcé et il recommencerait si des situations analogues se reproduisaient. Décidément le vieux souverain n'avait guère le maniement des hommes : à quoi bon mettre les points sur les i et accabler des vaincus oui ne demandaient qu'à sauver la face !
Aux dernières élections, faites cependant le 3 juillet, avant que l'on connût la victoire décisive, l'opposition avait été fort éprouvée : les conservateurs gagnaient une centaine de sièges, et avec l'appoint des vieux libéraux, qui n'étaient que des ministériels honteux, ils balançaient la majorité. Les luttes de la tribune semblaient mesquines depuis qu'on en avait goûté d'autres, plus enivrantes. Le président Simson, libéral, doux, aimable, rencontrant Bernhardi, se félicitait que son fils, qui avait fait la campagne comme officier de réserve, eût reçu le baptême du feu : « 11 faut, pour le bonheur d'une famille prussienne, qu'un de ses membres au moins ait entendu siffler les balles. » La guerre, en réveillant les instincts permanents de la race, batailleuse et violente, avait chassé d'un coup d'aile les mirages qui avaient un moment trompé l'ennui d'une nation inoccupée.
Au mois de septembre 1866, une vingtaine de députés se détachèrent de la gauche et annoncèrent que, sans renier leurs principes, ils étaient cependant déterminés à soutenir le gouvernement dans sa ligne générale ; ils formèrent le noyau du parti national-libéral qui s'organisa définitivement au mois de novembre et qui resta pendant dix ans le pivot de la politique allemande. Il a suscité des railleries piquantes et il les a méritées par sa face de Janus et les contradictions de son àme, tiraillée par des passions opposées. Il me semble qu'on a été en général injuste pour les hommes qui le composcûent et qui, s'ils n'avaient rien de prestigieux, étaient en général de très honnêtes gens, parfaitement probes et loyaux. Sincèrement attachés au régime constitutionnel, ils subordonnaient leurs désirs à l'accomplissement de l'unité et, par conséquent, à la volonté de Bismarck, dont ils avaient une fois pour toutes accepté la tutelle. Résignés d'avance à un rôle sacrifié, ils apportaient à la tribune des amendements qu'ils retiraient
en gémissant, dès que le maîlre refusait de les contresigner; leur histoire n'est ainsi qu'une retraite continue et ils comptaieui les sessions par leurs échecs, toujours navrés, jamais décoiiiag^s. Leur servitude volontaire ne s*explique pas, — sauf peut-ôtrc pour quelques chefs tels que Miquel, — par des ambitions personnelles, puisqu'ils faisaient profession de ne pas rechercher le pouvoir et, de fait, la reconnaissance de Bismarck n'alla jamais jusqu'à leur confier quelque ministère. L'erreur serait grande pourtant d'en conclure que leur action sur le gouvernement a été nulle, ou de croire que leur humilité ne trouva pas sa récompense. Us se recrutaient en général parmi les représentants de l'industrie et du commerce, et le premier rôle qui, chez les progressistes, appartenait aux. juristes et aux professeurs, Gneist, Virchovv, Mommsen, Forckenbeck, revenait chez eux aux économistes, Lasker, Bamberger, von Unruh ; les principes leur tenaient moins à cœur que les intérêts, ou du moins ils se préoccupaient moins de limiter le pouvoir royal que de détruire les restes du régime féodal, qui arrêtaient encore l'essor de la prospérité publique. En retour de leur docilité, ils obtinrent de Bismarck des réformes économiques considérables, et l'alliance de la bourgeoisie capitaliste avec le ministre du Conflit donna à l'Allemagne nouvelle son caractère : elle fît d'elle ce qu'elle est depuis, une puissance militaire et industrielle de premier ordre.
Bismarck avait remis le soin de préparer les divers titres de la nouvelle Constitution fédérale à des spécialistes, Delbriick, Reck, Roon, Philippsborn, Heydt; puis Savigny et Max Duncker avaient rédigé deux avant-projets. Aucun ne plut au maître : on n'avait pas assez ménagé les apparences ; jamais les Etats du Sud ne passeraient par une porte aussi étroite : « Il fallait se tenir dans les formes plus près de la Confédération d'Etats, en se rapprochant, dans la pratique, de l'État fédéral, employer des termes élastiques qui ne choquent pas, mais d'une vaste portée )> ; le mieux serait encore de conserver le plus possible les coutumes traditionnelles, au lieu de faire laillir de la tête du président une Minerve armée de pied en cap. Personne mieux que Lothar Bûcher n'était capable de l'aider à imaginer les formules captieuses et les institutions à surprises. Dans l'après-midi du 13 décembre 1866, le ministre lui dicta le canevas du projet qu'il présenta ensuite aux représentants des vingt et un États réunis à Berlin pour entendre ses propositions.
La Confédération de l'Allemagne du Nord comprend la Prusse, la partie de la Hesse-Darmstadt située au nord du Mein, le royaume de Saxe, les grands-duchés de Mecklembourg-Schwerin, de Mecklem-
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boiirg-Strelitz et de Saxe-Weimar, les duche's d'Oldenbourg, de Brunswick, de Saxe-Mciningen, Saxe-AUenbourg, Saxe-Gobourg-Gotha, Anhalt, les principautés de Schwarzbourg-Rudolstadt, Schwarzbourg- Sondersbausen, Waldeck, Rcuss branche aîne'e et lleuss branche cadette, Schaumbourg-Lippe, Lippe, et les villes libres de Lubeck, Brème et Hambourg. Les matières sur lesquelles s'exerce la compétence législative de la Confédération sont : les droits d'établissement et de naturalisation, les passeports, l'exercice de l'industrie, les assurances, la colonisation et l'émigration, le commerce et les douanes, les monnaies et les poids et mesures, les banques, les brevets d'invention, la protection du commerce à l'étranger et les consulats, les chemins de fer, la navigation fluviale, les postes et télégraphes, le droit commercial, le droit pénal et la procédure, l'armée et la marine, l'hygiène publique. Les lois fédérales priment les lois des Etats particuliers.
Bismarck s'est toujours vanté de n'avoir imposé aux divers gouvernements que les sacrifices absolument indispensables : ils conservaient ainsi leur administration propre et leurs finances indépendantes, les cultes, l'enseignement, les travaux publics et la justice. Seulement, les attributions, assez larges, que retiennent les États particuliers, ils ne les possèdent que dans la mesure et aussi longtemps que la Confédération ne juge pas nécessaire de se les attribuer, et, si la modération des Empereurs et la puissance des traditions ont écarté jusqu'à présent des usurpations trop scandaleuses, l'autorité de la Confédération ne s'en est pas moins étendue sur des domaines importants, le droit civil par exemple, que n'avait pas prévus la Constitution. L'Allemagne est encore un pays de très large décentralisation, mais la souveraineté de ses princes n'est pkis qu'un principe théorique et un souvenir historique.
Dans la Confédération, le pouvoir réel appartient à la Prusse, dont l'omnipotence est dissimulée par le Bundesrat (le conseil fédéral). Chaque souverain y est représenté par des commissaires révocables et y possède le même nombre de voix que dans l'ancien Plénum de Francfort ; la Prusse, qui a hérité des voix du Nassau, de la liesse, du Hanovre, du Holstein et de Francfort, dispose de 17 suffrages, la Saxe de 4, le Mecklembourg-Schwerin et le Brunswick de 2, chacun des autres Etats de 1, en tout 43. Pour avoir la majorité il suffit à la Prusse de gagner cinq des petites principautés qui ne sauraient avoir d'autre volonté que la sienne. Sur les points d'importance primordiale, par exemple dans les questions d'organisation militaire, aucun changement ne peut être introduit que si la Prusse n'oppose pas son veto.
Les petits souverains ne se coaliseraient-ils pas dans le Bundesrat pour défendre par une obstruction sourde les pauvres débris de leur ancienne indépendance et entraver les projets du président de la Confédération? — Bismarck opposa au Conseil des Princes une Assemblée populaire (Reicbstag), composée de 297 députés élus pour trois ans, au scrutin secret, par le suffrage universel et direct. L'idée du suffrage universel avait été probablement évoquée chez Bismarck par l'exemple de ce qui se passait en France; elle avait mûri pendant le conflit, en partie sous l'influence de Lassalle, avec lequel il avait eu une série d'entretiens. Isolée en face de la bourgeoisie, la royauté avait failli succomber; en ouvrant le Parlement à une classe nouvelle, elle préparait des compétitions dont elle serait l'arbitre.
Bismarck avait pris d'ailleurs ses mesures pour que ce Reicbstag, qui l'aiderait h vaincre les résistances féodales et particularistes, ne gênât pas son autorité. — Il a le droit d'interpellation et vote des adresses, mais ses manifestations sont platoniques, puisqu'il n'a aucun moyen de faire prévaloir ses volontés et qu'il n'a pas à sa barre des ministres responsables. Il vote les lois et a même le droit d'initiative, mais ses propositions demeurent lettre morte, si elles ne sont pas acceptées par le Bundesrat et le président de la Confédération. Il arrête chaque année le budget, mais les principaux chapitres de la loi de finances ont un caractère de permanence. Le projet de Constitution fixait en effet une fois pour toutes l'effectif de paix à 1 p. 100 de la population et le chiffre des dépenses militaires à 225 francs par homme, de sorte que le budget de la guerre échappait complètement à la compétence du Reichstag. Un journaliste français écrivait alors qu'il ressemblait aux crécelles que l'on donne aux enfants : il grogne, mais il tourne. Ses droits réels se bornent à repousser les lois nouvelles et les surcharges d'impôts, et son histoire n'a jamais été qu'une série de vaines joutes d'éloquence ; il lui est arrivé de faire prévaloir ses désirs, mais uniquement quand ils étaient conformes à ceux du Chancelier.
Entre ces deux assemblées, dont l'une symbolise la réunion des regrets superflus et l'autre celle des vœux impuissants, l'autorité effective appartient au Président du Bund, au roi de Prusse. Chef suprême de la marine et de l'armée, il veille à ce que la Confédération soit toujours en état de défense, règle l'organisation des troupes, leur fonction, leur instruction, leur répartition, leur commandement, nomme les officiers supérieurs; elles lui prêtent serment de fidélité et obéissent sans conditions à ses ordres; leur drapeau, — noir, blanc et rouge, — est le drapeau prussien légèrement modifié.
Le roi de Prusse représente la Confédération au dehors; il déclare la guerre, sous réserve de l'approbation du Bundesrat, à moins que le territoire national ne soit menacé, et signe les traités, qu'il soumet ensuite à l'examen de ses alliés ; il nomme les employés de la Confédération et les révoque ; il ordonne l'exécution fédérale contre les membres négligents ou rebelles.
Ses pouvoirs, il les exerce par l'intermédiaire et sous la responsabilité du Chancelier fédéral, qui est ainsi, par délégation, le véritable souverain de l'Allemagne. On l'a dit bien souvent, la Constitution de 1867 n'a pas été seulement faite par Bismarck, elle a été faite pour lui, taillée sur sa mesure; les historiens se sont épuisés à trouver des images assez pleines pour nous donner une idée exacte de son omnipotence : président du Conseil des ministres en Prusse, ministre des affaires étrangères, chancelier de la Confédération, il est la clé de voûte de l'édifice, la cheville ouvrière d'où dépend l'organisme, le moteur qui donne seul l'impulsion à la machine.
Les libéraux signalèrent la vanité des articles de la Constitution qui proclamaient la responsabilité du Chancelier : il était trop distant, trop élevé, sa chute causerait des retentissements trop lointains, et personne n'aurait le courage, pour combattre quelques abus, de provoquer une crise presque révolutionnaire ; on soumettait l'Allemagne au régime plébiscitaire, ce qui était l'opposé même des principes parlementaires.
Bismarck repoussa les divers amendements qui visaient l'établissement d'un cabinet soumis au contrôle du Parlement, moins parce qu'il redoutait les empiétements de l'Assemblée que pour ne pas accroître l'influence de ses collègues, pour ne pas être obligé de leur reconnaître un droit de contrôle sur ses actes. Il voulait que ses collaborateurs ne fussent que ses subordonnés ; il avait horreur des conflits de compétence, des superstitions professionnelles, des frictions qui naissent des coteries et des préjugés. Pour les éviter, par un système assez compliqué, au lieu de ministères, il créa dans le Bundesrat une série de commissions, de bureaux. Le Conseil fédéral devint ainsi en même temps qu'une Chambre Haute, un Conseil d'état où se préparèrent les lois et le budget. Dans ce but, il fut réparti en sept sections (armée, marine, douanes et contributions, -commerce, voies de communications, justice, comptes); la Prusse eut partout la présidence et elle désigna seule les membres des commissions de l'armée el de la marine. Ces bureaux ont donné peu à peu naissance aux Offices impériaux, mais les secrétaires d'état qui les président ne sont responsables que devant le Chancelier.
8fS LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLKMAND
Quand ils connurent les propositions de Bismarck, les princes réunis h Berlin s'alarmèrent de l'annexion à peine déguisée qui les menaçait On avait beau leur représenter que l'autorité qu'ils perdaient comme souverains, ils la retrouvaient comme membres de la Confédération et qu'ils n'abdiquaient qu'en faveur du Bundesrat, c'est-à-dire de leurs délégués : le raisonnement leur paraissait spécieux. Mais que signifiaient leurs doléances !
L'œuvre de centralisation napoléonienne avait relativement peu! atteint l'Allemagne centrale; le bariolage de la carte y rappelait encore l'anarchie féodale, et quinze souverains minuscules s'y partageaient un territoire assez peu étendu. En Thuringe, la branche aînée ou Ernestine des Wettih, réduite après Mùhlberg (1547) à une situation secondaire par l'usurpation de Maurice de Saxe, possédait le grand duché de Saxe-Weimar-Eisenach (280.000 habitants) et les duchés de Saxe-Gobourg-Gotha (170.000 habitants), de Saxe-Meiningen (180.000 habitants) et de Saxe-Altenbourg (140.000 habitants). Us étaient séparés du royaume de Saxe par les princes de Reuss-Greiz, branche aînée (45.000 habitants), et de Reuss-Schleiz, branche cadette (90.000 habitants) ; les domaines des princes de Schwarzbourg-Rudolstadt (70.000 habitants) et de Schwarzbourg-Sondershausen (65.000 habitants) s'étendaient dans la région de la Saale, au pied des collines de Thuringc. Le prince d'Anhalt, descendant de l'illustre famille des Ascaniens, qui avait possédé au moyen âge les deux Électorals de Brandebourg et de Saxe, gouvernait, sur les deux rives de l'Elbe moyenne, entre Magdebourg et Wittemberg, 200.000 sujets. Des quatre Etats du centre, ni le Waldeck, à l'ouest du AVeser moyen, vers les sources de la Lippe, avec ses 56.000 habitants, ni la Lippc-Detmold (100.000 habitants), ou la Lippe-Schaumbourg (30.000 habitants), sur le versant de la forêt de Teutobourg, dans le Moyen Weser, n'avaient jamais joué de rôle politique. La maison de Brunswick, branche aînée des Welfs qui régnaient à Hanovre, était plus illustre, mais ses 300.000 sujets ne lui permettaient guère de faire figure dans le monde, et le duc Guillaume, compromis par ses alliances et sans enfant, n'avait ni les moyens ni le désir de défendre bien énergiquement une autorité depuis longtemps sans valeur. Cette longue énumération ne donne d'ailleurs qu'une idée fort incomplète de l'extraordinaire morcellement de ces États qui se composent presque tous non de territoires contigus, mais de parcelles minuscules, souvent enchevêtrées de la manière la plus bizarre avec les possessions prussiennes. Pour se cristalliser en opposition ouverte, la mélancolie de ces souverains en miniature aurait eu besoin d'encou-
ragements et d'appui, et ils ne trouvaient autour d'eux qu'inertie et résignation.
Ils avaient compté sur la Saxe. Réduite à 800.000 habitants par les traités de Vienne, celle-ci s'était rapidement développée depuis que l'abolition des plus lourdes charges féodales (1832) et les réformes de Lindenau avaient favorisé l'essor de l'agriculture. Plus tard, grâce aux chemins de fer, elle était devenue une des régions les plus industrielles de l'Europe : Leipzig était toujours le principal centre de la librairie allemande; Freiberg, Chemnitz et Zwickau étaient prospères et riches, et, sous l'administration timide mais bienveillante du roi Jean, qui en 1854 avait succédé à son frère Frédéric-Auguste II, la population avait dépassé deux millions et demi d'habitants. Jean, dont la France avait à grand'peine sauvé la couronne, craignait que la moindre imprudence ne réveillât des ambitions mal éteintes et des défiances très ombrageuses. Il s'était séparé de Beust et il avait prévenu son nouveau ministre Friesen qu'il tiendrait ses récents engagements avec la même scrupuleuse exactitude qu'il avait rempli ses devoirs vis-à-vis de l'ancienne Diète ; il avait donné des gages de sa loyauté en commençant à réorganiser son armée sur le modèle prussien. S'il avait été homme à renier sa parole, les garnisons qui occupaient encore Dresde et Kœnigstein lui auraient rappelé la prudence que lui commandaient les événements.
L'Oldenbourg (313.000 habitants), divisé en trois provinces, dont la plus importante, le duché d'Oldenbourg proprement dit, avec 250.000 habitants environ, s'étend sur la rive gauche du Weser, pauvre et sans industrie, ne pouvait guère songer à prendre la place abandonnée par la Saxe, et moins encore le Mecklembourg. Relativement populeux (550.000 sujets dans le grand-duché de Schwerin, et 100.000 dans celui de Strelitz), celui-ci était demeuré le refuge des institutions féodales; la Constitution y remontait au xvi^ siècle; la Chevalerie dominait dans les diètes, et le régime seigneurial y pesait d'un poids si accablant sur les populations rurales qu'en vingt-cinq ans cent mille émigrants avaient quitté le pays. La noblesse, uniquement occupée de ses intérêts, acceptait patiemment l'hégémonie étrangère, pourvu qu'on respectât ses immunités et qu'on ne limitât pas ses prérogatives.
Bismarck, assez durement, fit comprendre aux délégués récalcitrants que le moment des discussions oiseuses était passé; pour calmer les scrupules des plus obstinés, il leur permit de consigner leurs réserves dans le procès-verbal de clôture. Puis, Guillaume remercia ses alliés de leur abnégation : « Il n'aurait pas mis moins
d'empressement à se sacrifier lui-même, si la Providence ne l'avait pas placé à la tête du plus puissant des États confédérés » (janvier 4867).
Le rôle du Reichstag Constituant qui se réunit le 27 février 1867 ne fut pas beaucoup plus glorieux. Les libéraux arrivaient fort déconfits. Leur première rencontre avec le suffrage universel avait été malheureuse et, dans les anciennes provinces prussiennes, ils avaient obtenu à grand'peine un tiers des sièges, encore avec l'appoint des Polonais et des Catholiques. Ils ne firent figure que grâce aux renforts qu'ils reçurent des autres régions de l'Allemagne. Parmi ces nouveaux venus, quelques hommes distingués, Braun, de Nassau et surtout Miquel et Bennigsen, de Hanovre, prirent tout de suite un rôle assez important.
Bennigsen, qu'avaitmis en relief sa lutte contre Georges V et le zèle qu'ilavaitdéployédanslafondationduNationalverein, avait de l'allure, une certaine majesté naturelle et comme un vernis d'homme d'état. Bien que ses connaissances fussent superficielles, que son application fût médiocre et son intelligence banale, il gagna vite l'oreille du Parlement, parce qu'il exprimait avec une certaine noblesse des idées moyennes, et la majorité l'applaudissait, parce qu'elle se reconnaissait en lui. Ces succès de surface lui suffisaient et il désirait moins le pouvoir que la popularité ; parfaitement honnête, il était incapable de trahir ses idées par ambition, mais il n'aimait pas la lutte et il avait le goût et le respect du succès. Miquel, avec plus de ressources dans l'esprit, moins de scrupules et plus d'intrigue, s'occupait de préférence des questions économiques; elles avaient développé chez lui le dédain des formules et le sens très aigu de la réalité, il n'aimait pas à, se trouver du côté des vaincus et il avait trop d'avenir dans l'esprit et d'entregent pour ne pas ménager le pouvoir. Ces néo-Prussiens devaient d'ailleurs en partie leur élection à l'appui de l'administration et ils ne voulaient pas se montrer ingrats, d'autant plus qu'après avoir si vivement appelé la réforme fédérale, ils auraient eu mauvaise grâce à chicaner sur les détails.
Les libéraux des anciennes provinces étaient plus fermes sur les principes. Ils comptaient dans leur camp des hommes fort remarquables, le vieux démocrate Waldeck dont les persécutions n'avaient pas altéré la foi ni l'âge amorti la verve, l'illustre juriste Gneist, Virchow, que ses travaux sur la pathologie ont illustré et qui joignait aux plus rares qualités du savant une ardente pitié pour la souffrance humaine, Hoverbeck dont la vie ne connut jamais de défaillance, Schulze-Delitzsch, qui personnifiait, sans originalité, mais avec distinclion, l'économie politique classique. Dans ce groupe d'hommes, aussi
honorables par le caractère que par le talent, Forckenbeck avait acquis une autorité particulière par la solidité de ses convictions, l'étendue de ses connaissances et la modération de son esprit; incapable de trahir ses opinions, il les présentait sous la forme la moins agressive, et son tact, non moins que sa puissance de travail et la dignité de sa vie, lui assurait un crédit qui ne s'arrêtait pas aux limites de son parti. A côté de lui, quelques débutants commençaient une carrière qui devait être glorieuse : Eugène Richter, le futur leader des progressistes, nouveau venu dans le Parlement, se renferma dans une réserve modeste. Edouard Lasker, qui avait été un des fondateurs du parti national libéral, avait vite attiré l'attention par sa rare facilité, la netteté de son programme et sa parole acérée, nerveuse et brillante. Venu de Pologne et juif de naissance, son talent portait les traces de son origine. Peu d'hommes ont joué un aussi grand rôle dans la préparation des réformes juridiques et économiques qui ont constitué l'Allemagne nouvelle; il savait cependant que sa religion lui interdisait les postes supérieurs qui, seuls, eussent pu satisfaire son ambition, et, s'il avait assez de philosophie pour se faire une vertu d'une renonciation forcée, l'amertume qu'il éprouvait se traduisait par une certaine âpreté et quelque tendance au radicalisme. Il avait l'âme assez haute pour détester l'injustice en elle-même, mais on sentait dans ses revendications une part de mélancolie personnelle, et son autorité y perdait ce qu'y gagnait son éloquence.
En somme, le Parlement de 1867, pas plus d'ailleurs que ceux qui lui ont succédé, ne manquait d'orateurs vigoureux, de débatteurs alertes, de tacticiens adroits. Leur courage et leur talent honorèrent leur défaite; ils ne changèrent pas les événements, parce que les circonstances leur étaient trop défavorables et qu'ils n'étaient pas portés par l'opinion. Ils avaient beau indiquer les périls de l'avenir, rappeler à la majorité et au pays les conséquences de leurs capitulations; on les écoutait, on les applaudissait, jusqu'au moment où Bismarck montait h la tribune et criait : « Messieurs, vive l'Allemagne, vive l'armée ! » — Aussitôt un tollé assourdissant, les faibles murmures de la gauche étaient étouffés et on suspectait une trahison dans la réserve la plus vénielle.
En vain la gauche se débattit; elle n'obtint ni l'insertion dans la Constitution de quelques principes généraux qui auraient garanti au peuple un minimum de liberté, ni la responsabilité ministérielle, ni même une indemnité pour les députés. Seuls, les articles relatifs aux dépenses militaires, qui supprimaient pour toujours la prérogative iinancicre du Parlement, rencontrèrent une opposition obstinée. Bis-
386 LA FONDATION DE LTiMPIRE ALLEMAND
marck et In majorité finirent par se mettre d'accord sur un amendement de Forckenbeck, vague et obscur, qui sauvegardait en principe le droit du Ueichstag, sans affaiblir en fait l'autorité du souverain : le budget de la guerre était accepté conformément aux propositions du gouvernement jusqu'au 31 décembre 1871 ; par la suite, l'effecti f de paix serait fixé par voie de loi fédérale. La gauche se flattait ainsi de réserver l'avenir; « vous organisez un conflit futur », lui disait Bismarck. Cette première capitulation du Parlement n'annonçait pas cependant des dispositions très héroïques, et, depuis, toutes les fois que la question militaire s'est de nouveau posée, après une discussion plus ou moins vive, le ministère a toujours fait prévaloir sa volonté.
A la Diète de Prusse, les progressistes, sans grand espoir, combattirent encore la nouvelle Constitution qui menaçait les faibles garanties consacrées par la Charte de 1852 et enlevait à la Chambre le contrôle qu'elle exerçait, du moins en principe, sur les dépenses essentielles. On les accusa de particularisme et la Constitution fédérale fut votée par 226 voix contre 91 (8 mai 1867). Naturellement, les autres diètes ne firent pas une plus longue résistance, et la nouvelle organisation entra en vigueur le l®"" juillet.
« Ne vous inquiétez pas », répondait Bismarck aux impatients qui lui reprochaient de ne pas avoir taillé en plein drap et d'avoir encore trop ménagé les petits souverains; « mettez seulement l'Allemagne en selle, elle saura bien marcher. » Elle ne marcha pas, elle galopa, et les années qui suivirent Kœniggraîtz furent marquées par une série de réformes radicales qui, en modifiant les habitudes du pays et en intéressant au maintien du nouveau régime la classe la plus active et la plus riche, scellèrent l'unité et firent une réalité vivante de ce qui n'était, même après le vote de la Constitution nouvelle, qu'une présomption théorique. Cette œuvre législative, moins connue que les triomphes diplomatiques et militaires, n'est guère moins remarquable ; et que Bismarck en ait aperçu la nécessité, qu'il ait vaincu, pour l'accomplir, les timidités du roi, les inquiétudes de ses collaborateurs les plus sûrs et ses propres répugnances, rien ne prouve mieux la hauteur de son esprit.
La légende voit encore trop souvent dans le Chancelier une sorte d'ogre brutal et farouche, haut en couleur et fort en gueule, marchant joyeusement vers son but sans jeter un regard sur le monceau de ruines et de cadavres accumulés autour de lui. Il est vrai qu'il ne connut jamais, je ne dis pas, le remords, mais même le doute; malgré tout on le méconnaît absolument, si l'on croit qu'il portait légèrement les terribles responsabilités qu'il avait assumées. On ne joue pas ces
parties effroyables dont l'enjeu est l'existence même de la patrie, on ne regarde pas sur le champ de bataille les mourants dont le dernier regard pourrait être un reproche, sans une prodigieuse dépense de force nerveuse. A cinquante-deux ans, la santé de Bismarck était déjà profondément ébranlée par la vie à outrance qu'il menait, par l'excès de travail, par son hygiène extravagante aussi. De 1866 à 1870, il fut presque tout le temps malade, avec des vomissements de bile, des douleurs névralgiques, des crises de neurasthénie; obligé de se réfugier à Varzin où le poursuivait le tracas des affaires, il revenait incomplètement remis reprendre le harnais. Les moindres contrariétés avaient un retentissement douloureux sur ses nerfs surexcités.
Il était exaspéré par les sournoises intrigues dont il était entouré, les maladresses de ses auxiliaires, la défection de ses anciens amis : après Louis de Gerlach, Senfft-Pilsach, Maurice de Blankenbourg. .Même Roon, le fidèle compagnon des jours difficiles, trop mêlé aux événements pour ne pas reconnaître la nécessité des changements qui s'accomplissaient, était saisi de tristesse « en voyant les résultats, éclatants sans doute, mais tout autres que ceux qu'il avait espérés, auxquels on était arrivé et on paraissait devoir arriver. » Entre les deux amis, unis par une longue complicité, des malentendus surgissaient, et de longues négociations n'amenaient pas sans peine un replâtrage qui les laissait également froissés et mécontents. Le roi, qui avait une confiance absolue dans son ministre, restait cependant au fond du cœur fidèle à ses anciennes préférences, ouvrait l'oreille aux insinuations malveillantes. Le Chancelier ne lui savait aucun gré de ses soumissions tardives et il soulageait ses colères par des boutades amères contre le maître pointilleux, tatillon, qui se permettait de modifier les dépêches les plus laborieusement méditées, qu'on n'était jamais sûr d'avoir en main et qui usait ses plus résistantes montures.
Pestant et grondant sous le collier, il s'avançait malgré tout, aiguillonné par les « conseillers de gouvernement », tourmenté par un prurit de nivellement et de progrès, emportant avec lui ses collègues du ministère qui, ahuris, s'accrochaient au passé et s'arc-boutaient pour ralentir sa marche. « L'ancienne Confédération, avait-il dit au Parlement de 1867, n'atteignait pas, à deux points de vue, le but pour lequel elle avait été constituée ; elle ne garantissait pas la sécurité nationale, et, d'autre part, elle n'affranchissait pas le développement de la prospérité publique des entraves que lui opposait la configuration historique des frontières intérieures. » Tout d'abord, il s'occupa d'assurer la puissance militaire de l'Allemagne. Moyennant quelques
adoucissements financiers, le grand-duc de Saxe-Weimar, les ducs de Saxe, les princes de Reuss et de Rudolstadt remirent à la Prusse le soin d'organiser leurs troupes; les contingents des Lippe et des Villes Hanséatiques furent purement et simplement incorporés dans l'armée prussienne. Dans les États plus importants, des inspections rigoureuses talonnèrent l'indolence des gouvernements. Il fut bientôt certain qu'au bout de très peu d'années il n'y aurait plus aucune différence entre les régiments des divers pays et que la nouvelle Confédération disposerait d'une armée incomparable.
Les populations des provinces qui avaient jusqu'alors mené sous leurs petits souverains une existence sans gloire, mais aussi sans fatigue et sans souci, connurent alors les lourdes charges qu'impose la puissance, et beaucoup regrettèrent leurs vœux imprudents. Pour les réconcilier avec le nouveau régime et leur permettre aussi de supporter sans fléchir les impôts très lourds, il était indispensable de provoquer l'essor de l'activité économique et, pour cela, d'accomplir, avec l'appui du Reichstag, des réformes qui, en Prusse, se seraient heurtées à l'invincible opposition de la Chambre des seigneurs. Bismarck n'admettait pas qu'on lui forçât la main, et si la majorité du Parlement témoignait quelque impatience, il la rabrouait vertement. « J'avais toujours le sentiment, dit Forckenbeck, le président de la Diète prussienne, de siéger au-dessus d'un baril de poudre; une maladresse, et une explosion emportait tout. » Le Chancelier regardait comme une injure personnelle la moindre critique, partait en guerre dès qu'il était question de responsabilité ministérielle ou du droit des députés, d'autant plus irascible qu'il n'était pas toujours maître de donner à la gauche les satisfactions personnelles qui partout apaisent si facilement les assemblées. Il lui fallut deux ans pour obtenir du roi le départ du ministre de la justice, le comte zur Lippe, davantage pour écarter le ministre des finances, von der Heydt, qui avait de l'aplomb et de l'agilité, mais qui manquait de fond et de sérieux. Nouvelle bataille pour imposer à Guillaume Camphausen, qui avait de lointaines accointances libérales (1869). Quand, au lendemain de ces luttes sourdes dans le Cabinet, Lasker et Bennigsen présentaient quelques motions destinées à étendre l'autorité du Reichstag ou à garantir la liberté individuelle, le Chancelier les recevait sans aménité. La majorité courbait la tête, ajournait ses demandes ; elle sentait que, malgré lui souvent — plus dans tous les cas qu'il ne l'eût souhaité, — le ministre travaillait pour elle. Une fois encore, la force des choses était plus puissante que la volonté des hommes.
Le développement du régime capitaliste qui avait été une des
causes essentielles du mouvement unitaire, avait reçu des récentschangements politiques une nouvelle et brusque impulsion. Non seulement la Constitution féde'rale abolissait les innombrables entraves, qui avaient survécu au Zollverein, mais surtout la fièvre de production et d'activité, encore limitée auparavant à certaines régions, atteignait désormais les groupes que les anciennes constitutions retenaient encore dans un état de torpeur et de stagnation. Partout l'existencese transforme et les convoitises s'allument; les habitudes de voyage et de luxe se répandent, la lutte pour l'existence devient plus féroce; les traditions s'efTondrent, les antiques barrières craquent et tombent en morceaux, le vieil idéalisme classique s'effeuille. Une natioft nouvelle, âpre au gain et avide de jouissances, exige qu'on ouvre à son impatience un champ aussi large que possible où elle déploiera. ses forces bouillonnantes.
Bismarck ne cessait pas de voir le peuple vrai dans la population des campagnes dont la ténacité traditionnelle maintient seule l'État au milieu des fluctuations de l'opinion, et il avait toujours aussi peu de goût pour les grandes villes; il comprenait du moins qu'elles sont de nos jours la matrice des idées et les inépuisables productrices de: richesses : aussi, quand leurs députés le pressaient de balayer les. vestiges du moyen âge qui traînaient sur le sol et qui obstruaient l'avenir, il sentait que leurs désirs étaient justes, parce qu'ils étaient conformes aux nécessités générales. Après tout, ces niveleurs impatients travaillaient pour lui, minaient les derniers souvenirs du particularisme, affaiblissaient la coterie féodale, coupable de n'avoir plus confiance en lui.
Gomme il n'avait ni le temps ni les connaissances spéciales nécessaires pour prendre directement en mains les réformes juridiques et économiques, il chercha un collaborateur capable de le suppléer dans une certaine mesure. Il était depuis longtemps en relations avec Delbrûck qui, conseiller rapporteur, puis directeur du commerce et de l'industrie, avait été mêlé de très près aux négociations du traité de commerce conclu avec la France en 4862 et au renouvellement du Zollverein (1864); la solidité de ses études, sa clarté de vue, son alerte activité, peut-être aussi son indépendance de caractère lui avaient plu ; il le nomma directeur de la Chancellerie fédérale, puis,, en 1868, ministre sans portefeuille. Delbrûck, qui avait une très haute idée de ses lumières et tenait tête même au Chancelier quand il croyait les principes en jeu, avait peu de goût pour le gouvernement parlementaire et il n'y avait pas à craindre qu'il reniât les principes d'autorité. Il avait l'art cependant de cacher sa volonté très arrêtée
SOUS des formes courtoises qui plaisaient. aux libéraux, peu habitués à être traités avec déférence. D'ailleurs, sur le fond des choses il était d'accord avec eux, et, tout imbu des doctrines de l'économie classique, il avait pour idéal la liberté sans limite de la concurrence et du travail.
Les ordonnances et les règlements qui rattachaient encore dans une certaine mesure Tindividu au sol et s'opposaient ainsi au progrès de la grande industrie qui a besoin de trouver à un moment donné les ouvriers qui lui sont nécessaires, disparurent rapidement (Suppression des passeports, 12 octobre 18G7; consécration complète et absolue, pour tous les habitants, du droit de fixer leur domicile sur n'importe quel territbire de la Confédération; suppression des lois restrictives relatives au mariage, 4 mai 1868; loi sur l'assistance judiciaire, 21 juillet 1869).
La loi du 17 août 1868 établit un système uniforme de poids et mesures, en prenant pour base le mètre et le système décimal. La réforme du système monétaire fut décrétée en principe et elle fut appliquée dès que l'indemnité de guerre payée parla France permit d'introduire l'étalon d'or (1873). La loi du 27 mars 1870 amorça la réforme des banques d'émission, de manière à apporter quelque ordre dans la confusion des papiers-monnaie en circulation.
Le code général de commerce et la loi sur les lettres de change qui étaient déjà en vigueur dans le Zollverein, furent étendus à toute la Confédération, et on institua à Leipzig un tribunal suprême de commerce dont les arrêts unifièrent peu à peu les coutumes et donnèrent plus de sécurité aux transactions. La fondation des sociétés par actions ne fut plus soumise à l'autorisation de l'État (11 juin 1870).
L'esprit d'entreprise, ainsi débarrassé des entraves qui le gênaient encore, se développa avec une sorte de furei>r : de tous côtés surgirent des sociétés, qui n'étaient pas également solides et honnêtes, et, quand la spéculation fut encore affolée par les milliards français, un véritable délire d'agiotage s'empara des esprits. Des centaines de banques jetèrent leurs actions sur le marché; les villes se transformèrent et les terrains acquirent des prix fantaisistes; de nouvelles voies ferrées ouvrirent à l'industrie et au jeu les provinces encore demeurées à l'écart, jusqu'au moment où le marché surmené s'effondra. A la période des Grundungen (des fondations), succéda le krach de 1873 qui entassa les ruines matérielles et morales. Crises de jeunesse à laquelle aucune nation n'échappe ! Quelque douloureuses qu'en aient été les conséquences individuelles, le krach n'ébranla pas
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rédifice de la prospérité publique et ralentit à peine l'accroissement vertigineux de la richesse générale.
Les lois qui limitaient le taux de l'intérêt furent abolies, et la liberté •de commerce de l'argent, proclamée (lo novembre 1867). La propriété littéraire et artistique fut reconnue et protégée (11 juin 1870). La poste fut réorganisée : le monopole de Tour-et-Taxis qui s'appliquait •encore à un territoire peuplé de trois millions et demi d'habitants, fut racheté; l'unité de taxe, inaugurée, et le prix du port de lettre, fixé à 10 pfennigs (douze centimes et demi) pour l'ensemble du territoire fédéral; les services furent améliorés et les cartes postales, introduites. L'honneur de ces réformes revient surtout à Henri Stephan, qui joignait à une remarquable puissance de travail et à une rare force de volonté, une audace féconde et un véritable génie administratif; il fut un des principaux fondateurs de l'Union postale universelle, et son nom mérite d'être retenu parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité.
Le Reichstag invita le Chancelier à présenter une loi sur les chemins de fer, pour mettre fin à l'exploitation anarchique et à la concurrence ruineuse des compagnies en fixant des principes uniformes de •construction et d'exploitation. Les règlements relatifs à la navigation maritime et fluviale furent améliorés; les péages de l'Elbe, supprimés; !a représentation consulaire, organisée; l'état-civil des Allemands domiciliés à l'étranger, régularisé.
Par une singulière rencontre, les industriels qui augmentaient leur production si rapidement que, malgré le merveilleux développement de la consommation, le marché intérieur ne leur suffisait pas, et les agriculteurs qui, pendant les dernières années avaient facilement écoulé leur récolte et vu s'accroître dans de larges proportions la valeur de leurs domaines, étaient également favorables au libre-échange, et, malgré les plaintes de quelques manufacturiers du Sud, personne ne songeait à abandonner la politique hardie et large que la Prusse avait toujours suivie depuis la fondation du ZoUverein et à laquelle elle avait 'donné de nouveaux gages dans le traité de 1802 avec la France. D'importantes réductions de tarifs furent votées, en particulier pour les fers, sans que les progrès de l'industrie métallurgique fussent arrêtés par la concurrence étrangère. Les procédés de Nicolaï, qui avait (trouvé l'acier fondu en 1815, avaient assuré la prospérité d'Essen, et Iles produits de l'usine Krupp attiraient à ce moment même à l'Exposition de Paris l'admiration universelle. L'usine, fondée par Bœrsig, qui, en 1883, avait fabriqué à Berlin la première locomotive, livrait maintenant bon an, mal an, un millier de machines. Dans les domaines
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les plus divers, le progrès était aussi rapide. Le sol fournissait en abondance la houille, les minerais do fer et de plomb, les engrais minéraux; les industries textiles étaient en pleine prospérité; une source nouvelle et presque infinie de richesse s'ouvrait avec les industries chimiques.
Le régime économique nouveau était fondé sur l'extrême division du travail, la production en masse, la concentration des capitaux, le renouvellement fréquent de l'outillage, la rapidité des échanges et l'extension du marché; il entraînait la ruine des petites exploitations, et beaucoup d'artisans et de patrons indépendants sombraient dans le prolétariat. La réaction aurait voulu protéger la petite bourgeoisie contre cette décadence en restreignant la concurrence et en favorisant plus ou moins franchement les corporations. Au contraire, la loi du 21 juin 1869 proclama définitivement la liberté du travail : les corporations perdirent leurs privilèges et leurs derniers monopoles; chacun put à ses risques et périls exercer la profession qui lui convenait, ouvrir autant d'établissements qu'il jugeait bon, embaucher autant d'ouvriers qu'il pourrait en employer; les difi^érences légales entre les villes et les campagnes disparurent; le colportage fut autorisé. La liberté de ooalition fut reconnue.
Un code pénal fut voté (31 mai 1870), et, dès 1869, Lasker et Miquel firent adopter par le Parlement une motion qui demandait que la compétence de la Confédération fût étendue au droit civil et à la procédure.
Il était absurde de laisser subsister au milieu de l'Allemagne moderne le régime administratif prussien, encore tout embarrassé de survivances féodales. Même après l'abolition des corvées, les Junker conservaient dans leurs communes de véritables droits régaliens: ils exerçaient la police locale, nommaient les pasteurs et les syndics du village, inspectaient l'école; ils avaient la haute main dans les assemblées de cercles. Quand on essaya de toucher à leurs privilèges, ils défendirent avec l'énergie du désespoir la dernière forteresse où ils s'étaient cantonnés. Le ministre de l'intérieur, Frédéric-Albert d'Eulenbourg, très vaniteux, eût volontiers attaché son nom à une réforme importante, mais sa nonchalance indifférente n'aimait que les victoires sans lutte. Bismarck qui avait trouvé en lui un collaborateur très sûr au moment du conflit, hésitait à se séparer de lui : il craignait de po-usser au paroxysme la colère des conservateurs et, pi us encore, de susciter de trop vives espérances chez les libéraux dont ii n'acceptait l'alliance qu'à condition et à qui il ne voulait pas se livrer. La réforme administrative traîna ainsi encore plusieurs années; la
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« fameuse ordonnance libérale des cercles », ainsi que la nommait amèrement Roon, ne fut votée qu'à la fin de 1872, après qu'une fournée de seigneurs eut brisé la résistance de la Chambre Haute.
L'organisation financière marcha aussi assez lentement, et Bismarck n'était pas très satisfait de son nouveau ministre, Camphausen, qu'il accusait de manquer d'initiative et de vigueur et qui en effet vivait d'expédients. La Constitution de 1867 attribuait à la Confédération le& revenus des douanes, des impôts indirects communs et des postes et télégraphes. Comme ces recettes ne couvraient pas les dépenses,, le surplus nécessaire était fourni par les contributions matriculaire& des divers États, calculées pour chacun au prorata de sa population. Ce système était fort injuste, puisqu'il frappait de taxes égales despays de richesses fort dissemblables, et, en justifiant les récriminations des particularistes, il discréditait le nouveau régime. Le Chancelier proposa au Reichstag une série variée de redevances sur le tabac, le pétrole, l'alcool, la bière, le sucre. Ses projets n'eurent aucun succès : les particularistes rencontrèrent ici l'appui des libéraux qui ne voulaient pas que le gouvernement disposât de ressources considérables et destinées à s'accroître régulièrement, ce qui leur eût enlevé les faibles moyens d'action qu'ils conservaient encore. Presque tous les plans financiers du gouvernement furent ainsi repoussés, et ce n'est que tout à fait dans la dernière partie de sa vie que Bismarck parvint à en réaliser une partie encore assez minime.
Ces échecs de détail s'effaçaient devant la grandeur de l'œuvre accomplie. Quand le roi, en 1870, jetait avec un légitime orgueil les yeux sur le terrain parcouru et parlait « des grands succès obtenus dnns un temps relativement court », il ne faisait que devancer le jugement de l'histoire. « Nous légiférons trop, disait un conservateur, nous travaillons trop vite ; il faudra bientôt passer son temps à lire les lois et il ne nous en restera plus pour vivre. » Même les étrangers s'étonnaient de cette activité, et les Anglais remarquaient que le Parlement allemand abattait plus de besogne en quatre ans que les assemblées britanniques dans un demi-siècle. C'est qu'il s'agissait de rattraper le temps perdu et de gagner la sympathie du peuple i( en lui donnant l'assurance que les espérances qui se rattachaient à la Confédération ne seraient pas perdues ».
Au moment des discussions relatives à la constitution fédérale, Bismarck n'avait pas caché qu'il espérait bien compléter un jour
Tunité germanique. Quand, au printemps de 1867, les particularistes de Bavière et de Wurtemberg firent mine de protester contre les conventions militaires, il les menaça de ne pas renouveler le Zollverein, et les Diètes de Stuttgart et de Munich, avec plus ou moins de bonne grâce, acceptèrent son ultimatum. Encore ne leur accorda-t-il la prolongation de l'Union douanière qu'à des conditions fort dures : les divers États renonçaient au veto qu'ils possédaient auparavant; l'organisation et la direction de l'association appartenaient au Bundesrat grossi des délégués des Etats du Sud (six pour la Bavière, quatre pour le Wurtemberg, trois pour Bade; la Hesse qui n'avait qu'une voix dans le Bundesrat, en avait trois quand il s'agissait de questions commerciales). Le Bundesrat renforcé était présidé par la Prusse qui négociait les traités de commerce et les présentait ensuite au Conseil fédéral et au Parlement douanier. Celui-ci était formé par le Parlement fédéral accru des députés du Sud, élus dans les mêmes conditions que ceux du Nord, proportionnellement à la population : « Chaque député' est le représentant du peuple tout entier, sans que sa liberté puisse être liée par des instructions ou des mandats impératifs ».
Au mois de novembre 1867, après l'accession du Mecklembourg et de Lubeck, qui étaient jusqu'alors restés en dehors du Zollverein, l'Union douanière comprenait une population de 38.000.000 d'habitants et embrassait l'Allemagne entière, moins les deux grandes places de commerce, Brème et Hambourg, qui demeuraient ports flancs. Que signifiait dès lors l'indépendance de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade, déjà asservis à la Prusse par les traités militaires et dont la vie économique se mêlait à la sienne par un inextricable réseau d'habitudes et d'intérêts? L'Unité germanique était faite, il n'y avait plus qu'à la proclamer.
Les libéraux regardaient comme certain qu'à la première entrevue les frères du Sud et du Nord, que les intrigues du Welsche avaient voulu séparer, tomberaient dans les bras les uns des autres. Leurs caicuîs furent déçus en partie, précisément parce que les populations méridionales, qui avaient en fait obtenu ce qu'elles désiraient, n'avaient plus aucune raison de sacrifier leur autonomie. Le Parlement douanier s'acquitta de ses fonctions spéciales avec beaucoup de compétence, et l'activité féconde qu'il déploya forme un heureux contraste avec la torpeur des anciennes conférences douanières que, pendant les dernières années, les rivalités des gouvernements avaient presque frappées de paralysie; il ratifia une série de traités de commerce, vota un très remarquable règlement douanier (1869), très
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libéral, fort bien étudié, et qui fut accueilli avec joie par les commerçants. Mais, sans affectation, les députés du Sud se renfermèrent dans leurs fonctions. On les accablait de prévenances, on les traînait de banquets en banquets: ils répondaient aimablement, mais en pesant leurs paroles et sans abandon. Ils ne voulaient pas vivre en dehors de l'Allemagne, mais en marge. Us avaient reçu les confidences des députés annexés, dont le sort leur paraissait plus digne de pitié que d'envie ; beaucoup parmi eux étaient protectionnistes et ils jugeaient le Midi sacrifié au Nord. Surtout les habitudes d'esprit, les mœurs, les coutumes, les tempéraments étaient trop opposés. Les méridionaux s'étaient battus sans conviction en 1866, leur défaite ne leur avait pas laissé de rancune, et ils reconnaissaient sans fausse honte les vertus de leurs vainqueurs. Seulement ces vertus trop acquises ne leur inspiraient aucune sympathie ; ils regrettaient de ne pas trouver chez leurs associés ces qualités de simplicité patriarcale, de franchise souriante et de facile bonhomie qu'ils résument par le mot de Gemûth; ils avaient le goût de la liberté plus que de la gloire, et, pourvu que leur sécurité fût garantie, ils se consolaient facilement de n'opprimer personne. Leur modestie prenait sa revanche dans le monde de la pensée et ils se plaisaient aux systèmes grandioses et aux hardiesses de la métaphysique; la raillerie berlinoise, caustique et sèche, qui n'est qu'une sorte de blague sans bonne humeur et sans fantaisie, les froissait, et ils étaient choqués par les contradictions perpétuelles de ce peuple qui n'a d'indépendance qaie dans resprit,..non dans le caractère.
L'erreur grave du gouvernement français, et il fut cependant averti par ses agents, fut de ne pas comprendre la nature de ces répugnances et leurs limites; un frondeur n'est pas nécessairement un révolté et on ne renie pas un dieu parce qu'on conteste quelques points du dogme. Les Prussiens n'étaient pas des frères très agréables et on aimait autant ne pas vivre trop près d'eux. Gela ne veut pas dire qu'on fût prêt à les trahir.
Cette antipathie était d'ailleurs compensée dans une certaine mesure par les jalousies intimes qui divisaient les Etats méridionaux. A plusieurs reprises, le gouvernement bavarois essaya de préparer la formation d'une Confédération du Sud, proposa à ses voisins des conférences militaires, des réunions diplomatiques périodiques.
Bismarck ne s'y opposait pas. Ses sympathies et ses haines personnelles ne laissaient pas que d'avoir quelque part dans ses résolutions ou du moins dans ses plans de campagne. Sa réconciliation avec le Prince royal de Prusse, complète en apparence, n'avait pu effacer chez
lui le souvenir des conflits récents et il gardait une aversion insurmontable pour la reine Augusta. Cette antipathie s'étendait à sa fille, la Grande duchesse de Bade, et au mari de cellensi, Frédéric; il n'airaait pas davantage les libéraux du grand-duché, Mathy, Freytag, qu'il trouvait encombrants et dont les efîusions intempestives l'agaçaient. 11 avait au contraire un certain faible pour Louis de Bavière, et, à ses yeux, les Wittelsbach, sortis du vieux sol germanique, méritaient plus d'égards que les souverains de Bade ou de Wurtemberg, qu'il regardait comme des parvenus inventés par le caprice napoléonien. 11 avait longtemps borné son ambition à étendre la prépondérance des Hohenzollern sur l'Allemagne septentrionale et il était au moins en partie sincère quand, cà la veille de sa rupture avec l'Aur triche, il essayait de négocier avec la cour de Munich et lui offrait la direction de la Haute-Allemagne. OttokarLorenz croit que, même après sa victoire, il n'avait pas complètement renoncé à son programme : « Affirmer, dit-il, qu'il n'a pas favorisé la formation d'une Confédération du Sud, c'est vouloir ne tenir aucun compte de tous les documents de 1867 à 1870. » Il exagère; les ambitions du Chancelier s'étaient fort accrues et à aucun prix il n'aurait laissé aux Wittelsbach en Allemagne un rôle analogue à celui des Hohenzollern. Du moins les traitait-il avec beaucoup de ménagements, de peur de les pousser à un coup de tête et de les jeter complètement entre les bras de l'Autriche et de la France, ce qui eût été la source de très grosses difficultés.
11 était assez disposé à admettre que le meilleur moyen de les retenir était précisément de flatter leur ambition, et il ne voyait aucun inconvénient à ce que les ultramontains de Bavière frayassent avec les Badois, pour lesquels il ne redoutait pas la contagion du particularisme. 11 calmait de son mieux la pudeur effarouchée du cabinet de Karlsruhe qui repoussait avec indignation les avances de Munich, en lui représentant « qu'il y avait toujours moyen de s'assurer une porte de derrière ». Quand on lui demandait si la paix de Prague interdisait l'entrée de l'Allemagne du Sud, en totalité ou en partie, dans la Confédération du Nord, il répondait que ces discussions doctorales étaient dangereuses et stériles, et que mieux valait, « ne pas écrémer le pot de lait, de crainte qu-e le reste ne s'aigrît ». Au mois de février 1870, Lasker essaja de lui forcer la main, proposa au Reichstag un vœu favorable à la réception immédiate du grand-duché de Bade dans la Confédération du Nord. Le Chancelier remit vertement à leur place ces laïques qui s'aventuraient sur ses domaines réservés. — Ils ne comprenaient donc rienl
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A quelle place l'action de Bade s'exerçait-elle avec le plus d'utilité? Était-ce dans la Confédération ou au milieu des États du Sud, près desquels il jouait le rôle de ferment. Ces cerveaux brûlés avaient autant de bon sens que Percy qui, après avoir tué une demi-douzaine d'Écossais, se lamente sur la monotonie de la vie: il ne se passe rien, il faut un peu d'animation ! Belle affaire que de donner aux étrangers un prétexte légitime de plainte, en violant les conditions qu'il avait lui-même dictées.
Ses coups de boutoir dissimulaient tant bien que mal la déception que lui causait la marche des événements. Les élections de 1868 avaient prouvé la force que conservait le particularisme dans le Sud : en Bavière, les libéraux n'avaient eu que 12 députés contre 27 patriotes et 10 indécis; dans le Wurtemberg, ils avaient été battus dans les 17 circonscriptions; même à Bade et en Hesse, leur succès n'avait été ni complet ni facile. Les particularistes avaient constitué dans le Parlement douanier le parti de l'Allemagne du Sud qui comptait 57 membres. Depuis lors, les idées unitaires avaient encore perdu du terrain. La situation était très tendue à Darmstadt, où Dalwigk resta au ministère jusqu'en 1871 et où Frédéric III déclarait qu'il préférerait perdre sa couronne plutôt que de tolérer dans son armée un seul officier prussien.
A Karlsruhe, bien que la mort du ministre Mathy (février 1868), un des survivants du parti national de 1848, qui devait à son passé une autorité particulière, eût jeté un moment le désarroi parmi les partisans de la Prusse, le danger n'était pas très sérieux. Le ministère de la guerre avait été confié à un général prussien, de Beyer, et l'armée, réorganisée suivant les inspirations et sous la surveillance de Guillaume, était secrètement rattachée au 8® corps fédéral. Le nouveau ministre, Jolly, continuait la politique de son prédécesseur, tet les libéraux, qui lui reprochaient de ne pas assez apprécier leurs services, lui étaient vite ramenés par l'épouvante que leur causaient les catholiques, qui possédaient la majorité réelle dans le pays et qu'une adroite loi électorale tenait seule en échec. Les unitaires se défendaient mal cependant d'un certain abattement, et, en dépit des assurances formelles que lui prodiguait Bismarck, le grand-duc ne se consolait pas de voir toujours s'éloigner l'abdication après laquelle soupirait.
La situation était beaucoup plus grave dans le Wurtemberg, A^arnbûler, bien qu'il eût imposé à ses Chambres, non sans peine, le traité d'alliance avec la Prusse et une nouvelle loi militaire et qu'il -eût introduit dans l'armée le fusil prussien, demeurait suspect à
Bismarck qui, en 1868, dans une lettre fulminante, l'accusait de laisser le champ libre h une coupable agitation anti-prussienne et de faire de son pays la sentine des pires éléments révolutionnaires. Cette algarade ne modifia pas la ligne de conduite de Varnbiiler; il respectait ses engagements, mais se réservait le droit de les interpréter, parfaitement d'accord sur ce point avec la cour.
Le roi Charles voulait bien être l'allié des Hohenzollern, mais non pas leur séide. 11 n'avait aucune sympathie pour les démocrates qui formaient la moitié de la Chambre, et il était peu édifié par l'attitude du journal « le Beobachter » et de Karl Mayer, qui parlaient de lui racheter sa couronne moyennant indemnité; mais il les combattait sans vigueur, afin de contenir par eux les partisans de la Prusse. L'opinion était favorable aux radicaux, le pays se couvrait de cercles populaires, et des adresses revêtues de 150.000 signatures demandaient le remplacement de l'armée permanente par des milices analogues à celles de la Suisse. Le comité des finances, sans aller aussi loin, accepta la proposition de 45 députés qui réclamaient la réduction du budget de la guerre (1870); le ministre, qui avait vainement combattu le vote, se retira. Charles jugea les radicaux un peu compromettants, éloigna le ministre de l'intérieur suspect de faiblesse pour les démocrates, et confia le portefeuille de la guerre au général Sûckow, dont les sympathies prussiennes étaient connues. Il ne voulait pas malgré tout imposer au pays des sacrifices excessifs : le service actif était réduit à deux ans et la landwehr n'existait que sur le papier. Parmi les officiers, la campagne de 1866 avait laissé des souvenirs assez amers, et Varnbûler ne faisait rien pour modifier leur attitude.
Tandis qu'à Stuttgart l'opposition était menée par les démocrates, à Munich, la campagne contre la Prusse était conduite par les ultramontains. Le prince Glovis Hohenlohe-Schillingsfùrst, qui fut plus tard gouverneur de l'Alsace et, après la retraite de Caprivi, chancelier de l'Empire allemand (1884), était depuis longtemps en Bavière le chef du parti anti-autrichien, et c'est à ce titre qu'en 1866 il avait remplacé Pfordten comme ministre des affaires étrangères. Il avait fait voter l'Union douanière et il désirait vivre en bons termes avec Bismarck. Mais sa complaisance n'allait pas jusqu'à trahir ses devoirs envers son souverain. Il avait de l'esprit, de la bonne humeur, mais sa clairvoyance manquait un peu de sang-froid et il lui arrivait d'aggraver les périls en cherchant à les éviter. Il avait contre lui les princes, la Chambre Haute et la majorité du pays, et ne se maintenait tant bien que mal que grâce à la bienveillance tou-
jours précaire du roi et à l'appui des libéraux, à qui une pression» officielle très énergique avait pour un moment donné la majorité dans la Diète. Pour les satisfaire, il présenta une loi qui enlevait au clergé la surveillance de l'école. C'était s'attaquer à un ennemi plus fort que lui, à un moment où les esprits étaient très surexcités parla convocation du concile du Vatican. Les élections du 22 mai 1869 brisèrent la majorité libérale, et, quand le roi prononça la dissolution de la Chambre, de nouvelles élections assurèrent le triomphe des ultramontains. Le roi essaya encore de maintenir Hohenlohe, mais la lutte était impossible; il passa la main au comte Bray-Sternbourg (7 mars 1870).
Bray, bon catholique et bon Bavarois, connaissait bien l'Europe et il avait vu de près la décadence de l'Autriche; aussi redoutait-il les imprudences. On était dans un marais, et, plus on s'agiterait, plus l'enlisement serait rapide. Il s'enferma vis-à-vis de Bismarck dans la plus extrême réserve, et, s'il combattit les demandes des ultramontains qui auraient amené la désorganisation de l'armée, il ne fit rien pour en hâter la transformation sur le modèle prussien. La loi qui fixait à six ans le temps de service était très mollement appliquée et les elTectifs étaient réduits outre mesure par des congés excessifs; la Bavière avait conservé ses règlements particuliers d'exercices et de manœuvres, son système d'administration militaire; elle avait adopté le fusil Werder, « de sorte, affirmaient les officiers prussiens, qu'il n'y avait pas plus de ressemblance entre l'armée bavaroise et celle de la Confédération du Nord, qu'entre les armées prussienne et française ».
(( Ne vous y trompez pas, disait Windthorst dès 1868, le moment du flux de l'unité est passé; nous nous trouvons maintenant dans un fort remous. » Le roi Guillaume était mélancolique. « L'unité s'accomplira, disait-il, mais quand? » Miquel se plaignait, après la tentative de Lasker, que la réponse du Chancelier eût ajourné aux calendes grecques la solution de la question allemande; Roggenbach croyait que la tentative de 1866 avait échoué et que Bismarck sentait luimême qu'il avait assumé une tâche impossible.
Pessimisme singulier et qui ne répondait guère à la réalité. Bismarck avait parfaitement raison contre ses adversaires quand il affirmait que le roi Guillaume possédait dans l'Allemagne entièreune autorité telle qu'aucun empereur depuis cinq siècles n'en avait exercé de pareille et que, depuis les premiers Hohenstaufen, l'unité du pays n'avait jamais été aussi réelle. « Le nom d'Empereur seul manque, mais le nom ne fait rien à la chose. » 11 était bien obligé de
s'avouer cependant qu'il s'était exagéré la puissance d'attraction de la Confédération du Nord, que les particularistes ne désarmaient pas <ît que les barrières ne s'effondreraient pas d'elles-mêmes. « Qu'est-ce que la frontière du Mein? avait dit Miquel au Parlement constituant. Cne station où Ton fait halte pour prendre du charbon et de l'eau, souffler un instant et se remettre en route. » Or, voici que la machine n'avançait plus, et il semblait probable que chaque délai rendrait la fusion plus difficile. Le Chancelier jugea le moment -venu de précipiter le mouvement qui languissait. Quelques diplomates à courte vue prenaient au tragique l'opposition qu'il rencontrait et s'imaginaient que l'Allemagne, frémissant sous le joug, n'attendait qu'une occasion pour s'affranchir des HohenzoUern. Il connaissait mieux son peuple et la trempe du patriotisme germanique. Les particularistes ne puisaient leur force de résistance que dans la sécurité absolue de l'Allemagne ; du jour où elle paraîtrait seulement menacée, leurs aversions superficielles ne tiendraient pas une heure en face de la haine de l'étranger et de la soif de domination. Les partis ne sont pas la nation. Dans les circonstances ordinaires ils font illusion, parce qu'à un solide noyau de fanatiques adhère une masse diffuse de demi-convictions et de préférences vagues; mais qu'une question capitale surgisse qui intéresse les passions primitives et les instincts essentiels, ils se désagrègent et sont emportés par le flot. Bismarck savait que, pour faire sauter la barrière aux plus récalcitrants, il suffirait qu'un pantalon rouge apparût k l'horizon. Les années qui s'étaient écoulées depuis 1866 avaient été bien remplies; les terreurs qu'avaient soulevées en Europe les victoires de Bohême s'étaient atténuées; les provinces annexées s'étaient résignées; la réorganisation militaire était achevée. Le moment était venu de terminer l'œuvre commencée par le fer et par le sang.
Une guerre nouvelle était si bien dans la logique des événements que le pays, absorbé dans cette attente, n'accordait plus qu'une attention distraite aux autres phénomènes de la vie sociale. Tous les talents étaient comme requis pour la grande œuvre de l'Unité, et l'on regardait presque comme des réfractaires les distraits ou les raffinés qui commettaient l'anachronisme de supposer qu'un peuple peut avoir autre chose à faire qu'à gagner de l'argent ou à remporter des victoires. Ce serait cependant négliger un coin important de la vie de l'Allemagne que de ne pas essayer de rnar-
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quer les principaux courants intellectuels qui l'agitaient alors. Que d'ailleurs, en dépit de l'indifférence de la foule, la vie littéraire et artistique n'ait pas été à ce moment indigne d'intérêt, il suffira sans doute pour le prouver de rappeler que, de 1860 à 1870, Heyse et Raabe produisent leurs œuvres les plus remarquables, que Hamcrling arrive à la renommée, que la peinture, avec Makart, Feuerbach et Bœcklin, se dégage des influences qui ont si longtemps gêné son développement, que c'est l'époque enfin où Wagner termine les Maîtres Chanteurs, V Anneau des Niehelunqen et Tristan.
Si les critiques allemands parlent volontiers de décadence à propos dé maîtres dont plusieurs exercent sur nous un charme singulier, ils n'entendent certes pas contester le prestigieux et troublant pouvoir de quelques-uns d'entre eux sur les imaginations et les cœurs; ils s'inquiètent seulement de ce qu'ils ont de violent et d'excessif, de l'exaltation frénétique de leur sensibilité, des subtiles angoisses qui tourmentent leur conscience esthétique, de leurs élans fougueux suivis de brusques prostrations. Cette surexcitation des facultés émotives, cette Reizbarkeit que Lamprecht signale comme la caractéristique de l'époque contemporaine, cette recherche des procédés les plus tumultueux, ce besoin maladif de divertissement, s'expliquent à la fois par l'intensité et le surmenage de la vie moderne, et aussi par le lent travail accumulé des générations antérieures, dont les nouveaux venus sont comme le produit luxuriani et morbide. Héritiers d'une longue lignée de turbulents chercheurs d'aventures qui ont remué trop d'idées et sont revenus de tous les systèmes, ils continuent à errer dans les temples désolés où tant d'idoles se sont écroulées tour à tour, mais on sent bien qu'ils ne possèdent plus la foi rayonnante et joyeuse de leurs devanciers. La métaphysique n'est chez eux qu'un prétexte et un voile à travers lequel on aperçoit leur lassitude et leur ennui. Les meilleurs n'ont plus désormais d'autre culte que la Beauté, et c'est sur elle seule qu'ils comptent pour régénérer le monde. La plupart des autres ne sont que des continuateurs timides qui récitent sans conviction des formules épuisées. Défenseurs attardés de causes séniles et discréditées^ ils semblent gagnés par le scepticisme ambiant; ils ne se soucient guère du triomphe et ils semblent demander pardon pour leur dogmatisme intempestif. Ils ont été pénétrés par trop d'influences contradictoires et leurs convictions se diluent dans un éclectisme élégant. Leurs haines sont courtoises comme leurs ambitions sont modestes, parce que leur marche est -embarrassée par les emprunts qu'ils font à leurs adversaires.
Les révoltes d'un Strauss ou d'un Feuerbach prouvaient encore la redoutable puissance des doctrines contre lesquelles ils se ruaient d'un si furieux élan. Plus que leurs attaques, l'épreuve du pouvoir avait été funeste aux orthodoxies religieuse et politique. — Lotze continuait h être le parangon des défenseurs du passé, et rien ne prouvait mieux combien les traditions féodales et chrétiennes se dissolvaient sous l'action érosive des mœurs nouvelles. Les hobereaux, qui redoutaient pour leurs fils la contagion des idées subversives, les lui envoyaient, comme auparavant, à Gœttingue, où, comme Stahl, il dénonçait la misère de la raison et mettait en garde ses jeunes auditeurs contre les pièges du sens commun. Il n'y apportait cependant ni la même solidité pesante ni la mémo ardeur farouche que l'implacable juriste. Lotze est lui-même trop épris (i de la magnificence lumineuse et sonore de la réalite » pour que ses lecteurs ne s'attardent pas sur la terre ; il avait lîn sens très vif de l'esthétique moderne, et son style, d'une élégance un peu gracile et sèche, s'échaufîe pour nous décrire la beauté que recèle la civilisation contemporaine. Son Dieu même n'est que l'artiste suprême qui s'amuse à s'offrir le plus chatoyant des spectacles. Nous saura-t-il mauvais gré si, à son exemple, nous ne voyons dans la vie qu'un jeu, dans la vérité qu'une nuance miroitante et dans le devoir qu'une parure? H y a entre les sectaires qui avaient essayé de convertir l'Allemagne et le nouvel apôtre de la tradition, la même différence qu'entre les redoutables mystiques qui fondèrent l'Ordre des Jésuites et leurs aimables disciples du xvii° siècle, pour lesquels la dévotion n'est qu'un raffinement de politesse et le vernis de l'honnête homme. Sa sincérité n'est pas contestable, mais sa conviction n'est pas contagieuse, parce qu'il s'y mêle une sorte de détachement. Il propose, après tant d'autres, une solution de l'énigme du monde, mais sans se flatter d'apporter le mot définitif, et il tient moins à nous persuader qu'à nous montrer qu'il n'est dupe de rien, pas même de sa foi. Son ironie voilée et discrète, peut-être inconsciente, faisait de lui le conducteur naturel d'une aristocratie étiolée qui ne pensait plus à la Croisade et qui songeait moins à convertir la foule qu'à s'en distinguef .
A première vue, Hartmann, dont la Philosophie de V Inconscience (1869) fut saluée comme une renaissance de la haute spéculation, semble indiquer une ardeur plus juvénile. Hegel lui-même ne nous avait jamais accablés d'une pareille avalanche à'a priori et de syllogismes; sous ce déluge de métaphysique, nous percions piechet il nous reste juste assez de lucidité pour admirer la dextérité avec
laquelle l'imperturbable interprète du monde nous montre l'Univers créé et déterminé par l'union et par l'opposition de l'Idée et de la Volonté. Quand nous reprenons haleine, nous distinguons assez vite les fragments incohérents dont s'est formé un système annoncé avec tant de fracas et de hautaine assurance. La question n'a pas en soi grande importance tant qu'il ne s'agit que de philosophie transcendante, mais quand Hartmann veut bien redescendre sur la terre, iB ne semble pas que son essai de synthèse l'ait heureusement inspiré.
Le monde se développe suivant un plan rationnel et sage, et le progrès se dégage normalement de la lutte des égoïsmes ; au moment fixé, apparaît le héros qui doit donner à l'humanité Timpulsion nouvelle qu'elle attend ; cet homme nécessaire ne manque jamais à son heure, parce qu'il n'est que l'incarnation des besoins obscurs qui fermentent autour de lui, et sa puissance est irrésistible, parce qu'il accomplit la loi de l'Univers en réalisant les aspirations instinctives de la conscience générale ; les niais qui se mettent en travers de sa route sont écrasés par la roue de la destinée, sans que leur défaite mérite une larme et sans qu'ils aient même le droit d'accuser le génie providentiel qui les broie. Hartmann, avant que des rhumatismes l'eussent transformé en philosophe, servait dans l'armée prussienne : son livre n'est souvent que le Commentaire de Hegel par un officier qui, désolé de n'avoir pu suivre ses camarades sur le champ de bataille, veut au moins justifier et hâter leurs triomphes : — les particularistes auraient mauvaise grâce à s'inscrire en faux contre l'évolution nécessaire de l'histoire.
Que leur vaudra leur soumission? Pasgrand'chose, et Schopenhauei corrige ici Hegel d'une façon assez inattendue. Si le monde est aussi bon qu'il peut être, cela ne signifie pas qu'il vaille grand'chose, et quelques progrès qu'on suppose, il est vraisemblable que les heures seront toujours infiniment rares où l'homme s'élèvera au-dessus du zéro de la neutralité, c'est-à-dire de l'absence de souffrance. Les rêveurs qui nous présentent dans l'avenir une humanité guérie des maux qui la rongent et régénérée, nous trompent, et leurs fadaises puériles s'évanouiront, comme se sont déjà évaporées les consolations des prêtres et comme s'effritent entre nos mains les joies terrestres que nous convoitons. Hartmann nous dépeint les mirages décevants dont nous leurre l'Inconscient, avec infiniment de verve et de fougue ; ses adversaires l'ont acccusé d'y apporter quelque coquetterie, et il se met visiblement en dépense d'esprit. Il est clair bien due le succès ne lui était pas indifférent et il pensait, comme Renan, que de toutes les vanités, la gloire littéraire est la moins vaine. Ses pré-
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occupations d'écrivain nous inspirent déjà quelques doutes sur la sincérité de son détachement, et les prophètes ne convertissent guère les foules, qui songent tellement à l'approbation de la presse. Si le monde est mauvais, pourquoi se donner tant de mal pour lui arracher un sourire?
Ainsi mis en garde, nous nous apercevons vite des faiblesses et des incohérences d'un système qui n'est pas plus original pour être composé d'éléments empruntés à des maîtres opposés. De quel droit exiger de nous que nous travaillions au progrès, puisqu'en définitive ce progrès ne signifie rien ? Quel avantage saurions-nous trouver h être du côté des vainqueurs, alors que les triomphes de ceux-ci ne leur préparent qu'une nouvelle désillusion ? Puisque l'Univers est toujours sûr de rencontrer sa voie, pourquoi ne laisserions-nous pas l'Inconscient agir sans nous? — Hartmann a voulu compléter Hegel par Schopenhauer; il n'a réussi qu'à les affadir et comme à les user l'un par l'autre. H nous choque souvent par l'audace fanfaronne de ses affirmations, il nous amuse quelquefois par ses observations ingénieuses ou profondes, il ne nous fournit jamais un mobile d'action. Lotze a pour disciples des dilettantes blasés qui suivent d'un regard ironique la succession des phénomènes et se consolent de leur impuissance en contemplant le pittoresque spectacle des ruines amoncelées sur leur passage ; Hartmann ne rallie autour de lui que des résignés qui n'ignorent pas que, quelque parti qu'ils choisissent, ils n'ont à attendre que des déceptions et des regrets.
Sur ces métaphysiciens qui jonglent trop adroitement avec des affirmations qu'ils n'ont pas toujours l'air de prendre très au sérieux, les continuateurs de l'École de Feuerbach ont au moins l'avantage de la clarté. Leur façon de résoudre les problèmes est d'une simplicité enfantine : ils les suppriment. Reste à savoir si l'instinct religieux, inné ou acquis, peu importe, est si facile à abolir et s'il suffit de nous prêcher que nous devons borner nos regards à la terre pour nous guérir de la nostalgie du Ciel? Les stoïciens déjà avaient nié la souffrance, ce qui malheureusement n'est peut-être pas tout à fait la même chose que la guérir. Les coryphées du matérialisme du moins croient à leur panacée ; leurs convictions sont d'autant plus absolues qu'elles sont exclusivement négatives et qu'elles sont surtout inspirées par des haines; mais leurs colères sont généreuses et leurs révoltes ont leur origine dans une sublime espérance. A l'opposé de Hartmann et de Lotze, ils ont moins d'idées que de passions, et chez eux le cœur est plus grand que l'esprit.
J'ai eu l'occasion de connaître quelques jeunes naturalistes qui
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revenaient d'Iéna, où ils avaient suivi les leçons de Hœckel. Ils parlaient de lui comme d'un prophète; il leur avait communiqué sa flamme et il les avait transformés en missionnaires d'un nouvel Évangile, l'Évolution. C'est un fait assez caractéristique qu'aujourd'hui, au moment où la lutte contre la tradition a pris sa forme la pkn aiguë, les libres penseurs français aient pu songer qu'un des meilleurs moyens de recruter des partisans à leur cause, était encore de répandre ses écrits de propagande populaire. VHistoire naturelle de la Création (1868) est en effet un excellent livre de polémique, animé d'une espérance si intense qu'au bout d'un demi-siècle elle n'a pas perdu ses rayons. Il est permis de se demander si c'est bien là lo genre de succès que doit le plus désirer un savant. Haeckel échauffe plus qu'il n'éclaire. Il appartenait à la catégorie de ces audacieux qui courent vers le but d'un élan si présomptueux qu'ils s'égarent facihmentà travers les dédales de la route. Chez lui, trop souvent, l'imagination trouble la vue : ses expériences demandent à être refaites et ses déductions sont plus hardies que solides. A distance, son bagage positif paraît assez mince. Mais il serait injuste de le juger uniquement d'après ses découvertes concrètes. Que d'idées n'a-t-il pas répandues ! Que de polémiques fécondes n'a-t-il pas provoquées ! Combien de savants ont trouvé en lui le principe de leurs recherches et l'inspiration de leur vie! 11 a été en Allemagne le véritable apôtre de la doctrine de Darwin, et, en admettant même qu'il l'ait exagérée et faussée, il a contribué à lancer ainsi la pensée humaine dans une voie nouvelle. Les hypothèses synthétiques n'ont jamais qu'un moment de vogue, mais il suffit qu'elles donnent au travail une orientation féconde pour qu'elles soient justifiées.
Hœckel protestait contre les accusations de matérialisme. Il entendait par là, comme Moleschott, que sa philosophie ne se ramenait pas à un épicurisme vulgaire, et il ne libérait pas plus l'homme de ses devoirs qu'il ne le dépouillait de ses plus hautes jouissances. Ainsi limitée, son apologie était inutile, puisqu'elle n'était nécessaire que pour les adversaires de mauvaise foi, qu'il était par conséquent impossible de convaincre. Il avait des instincts très hauts et il n'avait besoin d'aucun appui pour se tenir ferme dans la vie. Il voyait le premier devoir de l'homme dans la sincérité, dans le respect absolu de sa personnalité. Il était lui-même incapable de trahir la vérité, aussi bien par intérêt que par faiblesse ou par respect humain. Peut-être même lui arrivait-il parfois de forcer la mesure; il avait le goût du clairon et ses aphorismes prêtaient à ses pensées une pointe de bravade et d'affectation.
Dûhring, qui est avec lui à ce moment le principal meneur de la lutte contre les doctrines spiritualistes, n'était ni moins véhément ni moins courageux. Gomme Hseckel, il demandait avant tout a ses disciples d'être francs envers eux-mêmes et de rejeter les masques dont par une fausse pudeur ils se couvraient le visage ; à ce point de vue, son influence sur Nietzsche et sur l'Ecole individualiste contemporaine a été beaucoup plus sensible qu'on ne le suppose volontiers. Ceux-là sont en général dédaigneux des draperies qui n'ont aucune tare à dissimuler, et Diihring n'avait rien à perdre à se montrer en pleine lumière. Chassé de l'Université de Berlin par une de ces intri- .gues sournoises auxquelles se sont toujours plu les Orthodoxies, pauvre, aveugle, il continua son œuvre avec la même fermeté, et ce qui était plus méritoire, avec la même sérénité. Dans sa Valeu?* de la vie (1865), il avait célébré avec une mystique ferveur la splendeur de la réalité. L'existence est bonne, même dans ses souiTrances ; ne blasphémons pas contre elle ; acceptons-la virilement dans les conditions où elle nous est offerte, et, quand le moment sonnera pour nous de retomber dans l'éternel néant, soumettons-nous sans faiblesse, avec, sur les lèvres, une dernière action de grdce pour l'heure de conscience et de pensée qui nous a été accordée. La nature ne nous trompe pas, elle cherche le bonheur et elle nous invite à collaborer à son dessein; ne nous laissons plus attrister par toutes les fantasmagories judaïques ou par les fioritures helléniques; développons en nous la volonté d'action et les appétits généreux. Ayons de beaux enfants, éîevons-lesbien, et réjouissons-nous en songeant qu'ils seront meilleurs et plus heureux que nous. — Après tout, ce n'est pas là un idéal vulgaire, mais il ne prend toute sa valeur que quand il est éclairé par l'éloquence flamboyante et chaude de Diihring, et aussi par son exemple. Sa vieillesse ne connut ni défaillance ni tristesse et il ne cessa pas d'adorer la splendeur de cette lumière qu'il ne voyait plus. Mieux que Schopenhauer et que Feuerbach, mieux que Wagner, chez qui le goût du renoncement était surtout cérébral et qui avait des besoins impérieux et des exigences fantasques, il prouva que l'ascétisme n'est pas une des conditions nécessaires de la vertu suprême et il sembla incarner en lui la sainteté de l'humanité future.
Malheureusement sa grandeur morale ne paraissait guère contagieuse et la plupart de ceux qui se réclamaient de ses doctrines, les rabaissaient à leur taille, qui était médiocre. Il est parfaitement ^xact qu'il n'est pas d'une bonne méthode de juger un système par ses conséquences. Il n'en demeure pas moins qu'en une matière qui
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touche de si près à l'intérêt social, il n'est pas indifférent de savoir comment le vulgaire traduit la pensée des maîtres. Les industriels qui couvraient l'Allemagne de leurs fabriques, suivaient les conseils de Diihring et ils travaillaient au bonheur commun en abaissant les prix de revient et en multipliant les objets de consommation. Seulement les moyens leur cachaient trop complètement le but, et le développement moral n'était pas toujours en proportion directe de l'augmentation de la richesse. Les mœurs étaient plus brutales et les égoïsmes plus farouches ; les fortunes, trop rapidement édifiées, surexcitaient les appétits et exaltaient le goût du plaisir et du luxe ; la grande industrie entassait dans ses bagnes des millions d'ouvriers dont elle usait les corps et avilissait les âmes. De toutes parts, c'était une lutte furieuse et sans merci ; chacun poussait devant soi, indifférent et farouche, hypnotisé par l'argent qu'il fallait conquérir à tout prix. Nous nous habituons si vite aux choses que nous ne nous étonnons plus d'un régime au milieu duquel nous avons grandi. D'ailleurs, depuis un demi-siècle, une sorte de tassement s'est produit : l'intervention de l'État, les résistances des classes ouvrières, les scrupules moraux mêmes de la bourgeoisie ou une intelligence plus affinée de ses intérêts ont apporté quelque ordre dans ce chaos, protégé dans une certaine mesure les prolétaires, refréné les passions les plus furibondes. A ce moment, la société et la conscience publique avaient été également surprises par ce déchaînement du capitalisme. On était comme en pleine débâcle, et ceux qui n'étaient pas roulés eux-mêmes dans le courant, étaient d'autant plus ahuris et révoltés qu'ils avaient connu un régime absolument différent et comme idyllique, où le travail était lent, les désirs modestes, les ambitions limitées. Ils avaient le sentiment très net, et en somme, très exact, d'être emportés par un véritable cataclysme : la terre tremblait sous leurs pas et le ciel se voilait.
La tentation était naturelle de rejeter la responsabilité des changements qui se précipitaient sur les hommes qui avaient mis le plus audacieusement en question les antiques croyances. La prédication matérialiste n'en exerçait pas moins une influence souvent prépondérante sur l'évolution intellectuelle. Elle contribuait à ramener les écrivains à l'observation plus exacte de la réalité ; elle favorisait dans la peinture le triomphe des coloristes ; elle s'infiltrait surtout dans les classes populaires et les préparait à la propagande du socialisme. Karl Marx venait de publier le premier volume de son œuvre maîtresse. Le Capital {\SQ1), qui n'était guère que la transposition en matière économique des théories de Feuerbach, de Dûhringet de Haeckel.
L'éclosion presque foudroyante de la Sozialdemokvalie allemande serait inexplicable sans cette obscure initiation philosophique; l(»s Ames avaient été comme délestées de leurs respects ataviques, et, avant même d'avoir entendu l'appel des chefs qui leur oiïraient de leur ouvrir la Terre promise, la foule était déjh gagnée à leurs doctrines
Les classes éclairées, sans se rendre un compte très précis du trivail qui s'accomplissait à leurs pieds, sentaient cependant fléchir los étais sur lesquels s'était jusqu'alors fondée leur autorité. Disposant désormais du pouvoir, en ce sens qu'elles faisaient voter les loisnécessaires à leurs intérêts de classe, elles méprisaient les piétistosqui leur prêchaient le renoncement et la charité, mais elles redoutaient les idéologues et les enthousiastes, qui, après avoir été un moment des alliés utiles, revenaient par un détour aux anciennes mélopées de morale et d'ascétisme. Les matérialistes étaient ainsi proscrits à la fois par les représentants du passé qui détestaient leurs prémisses, et par les vainqueurs du jour qui repoussaient leurs conclusions. Gomme, d'autre part, il était impossible que les oracles de Hartmann ou les théorèmes de Lotze se répandissent au dehors d'un cercle assez restreint, la masse se résignait à un positivisme nonchalant. Les grandes écoles philosophiques ou religieuses, qui avaient tour à tour ou simultanément dominé les esprits depuis 1848, étaient arrivées à une sorte de stérilité et elles avaient perdu leur force d'attraction. De même qu'en 1840, on était saturé de systèmes a priori. Comme alors aussi il ne sembla pas que, dans un pays où l'imagination créatrice n'a jamais été très active et où les facultés d'observation étaient encore incomplètement développées, cette rupture entre la philosophie et la littérature fût très favorable à celle-ci.
Les œuvres absolument belles sont les seules qui se suffisent en quelque sorte à elles-mêmes et nous ne sommes pas tentés de leur demander une conclusion et comme une preuve de leur utilité, en dehors de l'émotion esthétique qu'elles suscitent en nous; il est infiniment probable que la Vénus de Milo n'a jamais réfléchi sur l'énigme du monde. Dans un pays tel que l'Allemagne, où le regard se replie en quelque sorte sur lui-même et où la vie intérieure est intense^ la littérature était née de la critique et elle avait mis sa gloire à. n'être que la parure de la métaphysique. Ses productions supérieures avaient toujours été celles qui supportaient les gloses les plus abondantes et prêtaient à de riches commentaires. Quand, vers 1860, les écrivains, gagnés par l'indift'érence d'un public fatigué d'abstractions, essaient de secouer le lourd bagage d'idées que traînaient leurs prédécesseurs, ils en paraissent d'abord moins allégés que
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dépouillés. Comme ils n'ont pu acquérir tout de suite les qualités d'exécution et le tour de main qui assurent toujours quelque valeur aux livres français, ils gardent dans leur nouvelle manière un air d'embarras et d'emprunt, et nous sommes tentés de ne voir dans leur renoncement qu'un aveu d'indigence et un témoignage d'humilité. Leur affranchissement n'est d'ailleurs le plus souvent qu'incomplet et ils ne prouvent leur émancipation qu'en se réclamant à la fois de maîtres différents et en amalgamant tant bien que mal des doctrines contradictoires. Ils sont éclectiques, non parce qu'ils ont un génie assez personnel pour ne pas devenir les captifs d'un système déterminé, mais par une sorte d'hésitation qui se prête docilement aux suggestions les plus diverses. Miroir mobile et incertain d'impressions passagères, leur âme fuyante n'est jamais soulevée jusqu'au fond par des convictions intimes et ardentes, mais traversée par de& courants passagers qui en rident la surface. Ils semblent moins affranchis qu'incertains, et leur émotion n'est pas communicative parce que leurs sensations ne dépassent pas l'épiderme. Ils souffrent eux-mêmes de leurs faiblesses et ils essaient de nous donner le change par des éclats de voix ou des gestes exubérants, mais ils ne réussissent d'habitude qu'à nous étonner ou à nous fatiguer.
Cette tension et cette exaltation factice sont les défauts les plus saillants de Spielhagen'. Bien que son activité se soit prolongée jusqu'à nos jours, il est par excellence le représentant de la période du Conflit et le type de cette bourgeoisie libérale qui n'aperçut la grandeur de Bismarck qu'au lendemain de Kœniggrœtz. Même alors, elle lui garda quelque rancune de ses coups de boutoir. Fascinée par la victoire, elle ne pouvait s'empêcher de jeter un regard de regret vers ses rêves de jeunesse, et elle suivait le maître en rechignant et en grognant. Spielhagen, de même, qui faisait profession de réalisme, porta toute sa vie la chaîne de la « Jeune Allemagne », dont il avait reçu ses premières leçons. Henri et Jules Hart, les coryphées des Modernes, lui ont consacré une de leur plus brillantes « Passes d'armes », et leurs critiques sont aussi acerbes que justes : sa conception du monde est frivole et plate, son observation rapide et incertaine ; ses héros sont en bois; ils gesticulent avec emphase pour nous
1. Spielhagen, né à Magdebourg, 1829. 11 s'établit à Berlin en 1862, où il dirigea plusieurs journaux littéraires très répandus. Ses premières nouvelles parurent en 1857 et, en 1861, il publia son premier grand roman : Les Natures problématiques. Ses œuvres les plus importantes sont : Dans le Rang (1866), Enclume et Marteau (1869), L'Inondation (1877), son Autobiographie (1890). Son influence sur les romanciers contemporains a été considérable, et Sudermann, en particulier a tiès profondément subi son action.
prouver quMls vivent, mais plus ils remuent et mieux ils nous montrent les ficelles qui les secouent. Il est de bon ton aujourd'hui de no parler de Spielhagen qu'avec un sourire et il prête à la raillerie par ses inventions extravagantes et par l'abus du romanesque, plus près d'Eugène Sue que de Balzac. Avec ses multiples défauts qui sont criants, il a du moins une qualité qui n'est pas indifférente : il n'est pas ennuyeux.
Au fond, ses ennemis lui reprochent surtout de ne pas avoir rempli tout son programme et ils flétrissent en lui une sorte de renégat qui, après avoir aperçu la vérité, s'est détourné d'elle par timidité et par respect humain. Ils ne songent pas que de longues années sont nécessaires pour qu'un principe atteigne sa clarté définitive et qu'il est bien rarement donné à ceux qui élaborent un système, non seulement de l'appliquer, mais même d'en apercevoir le sens véritable. Leurs sévérités ne sont pas plus fondées que celles dont les socialistes accablent les progressistes de 1860, qui avaient certes peu de goût pour la démocratie, mais qui lui frayaient les voies en défendant la liberté de discussion et en sauvant au moins les formes, extérieures du parlementarisme. Si Spielhagen n'a pas réussi à s'affranchir du joug des traditions au milieu desquelles s'était formée sa jeunesse, il en a du moins aperçu l'insuffisance, et qu'il n'ait pas toujours conformé ses ouvrages à ses propres doctrines, ce ne fut jamais chez lui que la faute de son esprit, qui était étroit, non celle de son courage.
xVssagi par les événements de 1848, non pas intimidé par la réaction, ses livres sont avant tout des livres de combat. C'est pour cela que leur succès fut éclatant... et passager. Il eut le mérite de comprendre, non pas sans doute le premier, mais plus nettement qu'aucun de ses devanciers, que le roman est la forme qui convient le mieux à la littérature contemporaine, la plus simple, la plus adéquate au but qu'elle se propose. C'est une observation qui nous paraît banale, mais qui alors avait encore besoin d'être démontrée : nous le voyons bien par Guillaume Jordan, par exemple, le contemporain de Spielhagen, qui n'était ni une âme médiocre ni un écrivain sans valeur, et qui gaspillait son talent dans de grandioses et fastidieuses épopées ^
1. Guillaume Jordan, né à Insterburg, dans la Prusse Orientale en 1819, est nn des représentants les plus typiques de la Jeune Allemagne sur son déclin. Les caractères de l'école apparaissent chez lui avec une exagération provocante, l'infatualion, la tendance didactique et prédicante, la vulgarité des idées, mais aussi la chaleur des convictions, la flamme et la bonne volonté. Son Mystère, Le Démiurge (1852-54), renferme quelques passages éloquents. Son œuvre la plus célèbre. Les Nibelu7igen (1867-1874) ne nous paraît si mauvaise que par l'inintelli-
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Spielhagen prend bravement place en pleine bataille : il regarde autour de lui, et sa manière virile et franche nous prévient en sa faveur par sa loyauté et sa droiture. Il ne procède pas par allusions et n'aime pas les faux-fuyants. Il a aussi, très nettement, le sens de la solidarité humaine et l'intelligence du milieu ; il sait situer ses personnages. Son roman : Dans le Rang (1866), qui n'est pas un de ses meilleurs, — trop divers, où le romanesque s'étale avec une insolence pénible, où d'ailleurs le héros principal, dans lequel l'auteur a voulu représenter Lassalle, est vraiment trop dénaturé et amoindri, — nous expose du moins, clairement, — trop clairement môme et pesamment, — la théorie maîtresse de l'auteur ; l'homme isolé est impuissant, et si quelques-uns nous paraissent marcher si vite, c'est qu'ils sont soulevés par le flot du siècle. Ce mouvement général, il cherche à nous en donner l'idée, et il y arrive quelquefois : le> Natures Problématiques (1860) nous laissent une impression assez frappante de l'état des esprits à la veillç de 1848, et la Tempête (18T6), trop touffue, comme d'habitude, et trop compliquée, nous décrit avec une réelle vigueur la transformation de l'Allemagne et les angoisses que connut la génération de combattants qui, après avoir assuré la victoire de son peuple, s'étonnait des résultats de son triomphe. Il faut avoir l'âme bien tendre à la tentation pour accuser Spielhagen d'immoralité parce que chez lui les jeunes gens s'embrassent volontiers à pleine bouche. En réalité, il avait le cœur bien situé et l'àme pure, et son vieil idéalisme était choqué par le débordement des égoïsmes qui s'étalaient autour de lui. Il n'est pas plus juste de l'accuser de mauvaise humeur et de timidité, puisque Roon et même Guillaume ne se sont pas toujours trouvés à l'aise dans l'Empire qu'ils avaient fondé : il n'est pas jusqu'à Treitschke qui n'ait traversé des heures de mélancolie, je dirais presque de repentir. Seules les natures généreuses et nobles connaissent de telles tristesses. Si l'on songe encore que Spielhagen a toujours fidèlement «ervi une cause qui n'était pas celle des puissants et qu'il a vaillamment poursuivi son labeur sans concession et sans faiblesse, si l'on pense à la fécondité presque inépuisable de son imagination, on sera sans doute disposé à reconnaître que la Jeune Allemagne n'a pas produit d'écrivain qui soit digne de lui être comparé. Ce qui lui manquait, et ce qu'il était impossible qu'elle acquît, c'était le culte de
gence absolue du passé qu'elle révèle chez l'auteur. Les préoccupations contemporaines qui la remplissent expliquent l'enthousiasme avec lequel elle fat accueillie : en quelques années, elle eut plus de vingt éditions et on en vendit plus de 100.000 exemplaires.
Tart et le sens de la beauté. Elle était trop éprise de réformes immt • diates, trop dominée par les questions du jour, trop préoccupée de programmes h formuler ; elle devait demeurer jusqu'à la fin une littérature de réunions publiques, et Spielhagen est ainsi surtout un écrivain de bibliothèques populaires. Son nom demeurera, non pas son œuvre, malgré ses très honorables qualités littéraires, parce qu'il a été trop étroitement mêlé aux querelles des partis, ce qui n'est pas du tout la même chose que d'être le héraut de la pensée nationale.
Il n'est donné de se survivre qu'à de très rares génies. Spielhagen au moins a vécu, et c'est déjà une victoire. Les écrivains conservateurs qui prolongent dans la littérature proprement dite la lignée des boudeurs et des apeurés, n'ont jamais été que des ombres inconsistantes et vagues, qu'épouvantait la lumière du jour. Treitschke, qui, à la vérité, n'avait pas l'humeur commode, a durement rabroué RiehP, qui, à Munich, psalmodiait avec douceur ses antiennes cp l'honneur du particularisme et du passé. Les coups de boutoir du redoutable polémiste n'étaient pas nécessaires, et les causes sont compromises qui sont obligées de compter parmi leurs meilleurs champions des soldats tels que Riehl. Il est souvent placé par les critiques allemands parmi les classiques; je suppose qu'ils veulent dire par là qu'il n'avait ni une idée nouvelle, ni une inquiétude d'esprit. C'est un auteur sain, non moderne, dit un de ses biographes, assez favorable. Il appartenait à la catégorie de ces timides qui voient un péril dans chaque mouvement et, dans chaque question, une impiété. Il détestait les chemins de fer et la musique de Wagner, l'industrie et l'exégèse, et c'est pour nous mettre en garde contre ces diableries qu'il répand sur nous l'averse continue de ses homélies édulcorées : malheureusement on a souvent constaté que les traités d'édification n'agissent que sur les croyants. L'idéal de Riehl est le vieil Empire germanique à son déclin, avec ses petites cours, ses pauvres idées, son étiquette pointilleuse, et, pour nous rendre le goût de la perruque et des chanoinesses, il nous accable de son bric-à-brac de pacotille. Le résultat, très 'rapide, c'est un impérieux besoin de casser les vitres pour échapper à cette atmosphère lourde et grise, à moins, ce qui est possible, que nous ne nous soyons endormis.
Riehl ne manqua pas pourtant d'imitateurs, et en général la nou-
1. Riehl (1823-1897). Professeur dans plusieurs Universités de l'Allemagne Méridionale et Occidentale, il eut une heure de très réelle influence. On lui attribue l'honneur d'avoir créé l'histoire de la civilisation. Le titre seul de ses recueils est déjà caractéristique : Histoires du Vieux Temps (1865-60). Un Soir de Fête (1888), Du Coi7i (1875).
velle historique a été toujours un des genres favoris en Allemagne. Comment expliquer cette vogue, qui ne paraît pas près de finir? — Par le dégoût de la réalité et le besoin d'oublier le présent? Par une faiblesse congénitale de la vision qui s'effraie du contact direct des choses et ne se hasarde à les contempler qu'avec un certain recul ? Peut-être encore par le respect du passé qui, chez nos voisins, s'allie parfaitement avec les opinions les plus radicales. — Seulement, ce qui est une vertu en politique, est souvent un inconvénient en art. Un écrivain subtil peut s'amuser à éclairer en quelque sorte les idées courantes en les transportant dans un siècle lointain, et son ironie ne sera pas sans saveur; ou bien il sera intéressant de nous montrer dans leur verdeur primitive des passions qui se sont depuis effacées et comme rouillées. Mais à quoi bon remonter au xvii*' siècle pour nous dépeindre nos contemporains, — à moins cependant qu'on ne confonde les oripeaux avec les caractères et les inventaires avec l'étude du milieu?
C'est l'erreur dans laquelle tombent d'ordinaire les professeurs qui travaillent dans l'archaïsme ou l'exotisme. Ils ont lu trop de livres et compulsé trop de documents; la poussière des bibliothèques qu'ils ont soulevée demeure collée à leurs héros, et ils exhalent une odeur de parchemin moisi. Au fond, toutes ces compositions se valent, en ce sens qu'elles ne valent rien, et Kbers, dont la notoriété ressembla un moment à de la gloire, quel qu'ait été d'ailleurs le succès de sa Fille d'un roi d'Egypte (1864) et surtout, par la suite, de son Homo sum, n'est pas très sensiblement différent de Dahn, qui passe pour savoir très bien l'histoire des rois barbares et dont le talent le plus remarquable est l'adresse avec laquelle il publie toujours le même livre sous des titres variés. Au moins écrivait-il en prose, ce qui le distingue heureusement de Lingg qui, dans ses vingt-quatre chants de la Migration des Peuples (1866-1867) nous raconte les invasions germaniques jusqu'cà l'établissement des Lombards en Italie.
Ce sont aussi des épopées pseudo-historiques que les grandes machines de HamerlingS Ahasver à Rome ou le Roi de Sion, c'est-à-
1. Hamerling (1830-1887). Né dans la Basse Autriche, il sortait d'une famille très pauvre; après avoir pris une part assez modeste aux troubles de Vienne, il fut professeur à Trieste, puis se retira à Gratz, où il resta jusqu'à sa mort. 11 a beaucoup écrit, des poésies lyriques : Un Chant du cygne du y-omaniisme (1862) ; des épopées : Ahasver (1866), Le Roi de Sion (1869) ; des drames : Danton et Robespierre; sans parler de poèmes qui ne rentrent dans aucun genre nettement déterminé : Vénus en Exil (1858), Aspasie (1876), L'Homunculus {iS18), immense satire, où il essaie de résumer sa doctrine. ïrès discuté de son temps, il paraît avoir aujourd'hui un regain de faveur.
dire la révolte des Anabaptistes à Munster, mais relevées par un grand souffle de poésie et un très noble effort de pensée. Elles lui valurent avec une réputation retentissante des amitiés généreuses dont les subventions lui permirent de se consacrer tout entier à ses travaux. Il les reçut avec reconnaissance, surtout parce qu'elles étaient une consécration de sa gloire et flattaient son orgueil, qui n'était pas médiocre. Autrement, il n'avait pas de besoins, menait une vie austère et simple, dans une chambre nue et vide, et les demandes qu'il adressait à la Fortune n'étaient pas excessives. Il ne vivait que par l'imagination. Si Rosa, qu'il courtisait, lui préférait un de ses amis plus hardi, il se réconfortait au spectacle de leur bonheur; il ne demandait à l'amour que son parfum, et ses passions, qui furent nombreuses, ne compromettaient guère la pureté de ses mœurs. « De l'âme de la création, écrivait-il, pleuvent des fleurs de. beauté et d'amour ». 11 ne tenait guère à les cueillir lui-même, mais il s'exaltait en pensant à elles, et « messager sacré, il chantait en rythmes joyeux la rougeur du matin qui s'éveillait, le royaume du beau qui s'avançait ». « Il plongea dans le goufl're de la légende, dans les mines de l'histoire et dans la nuit de la pensée pour saisir la magnificence variée et changeante de la vie entière. » Il continuait Brentano, de même que Spielhagen achevait l'œuvre de Gutzkow. Il ne reniait pas ses origines, mais il avait sur ses maîtres deux avantages essentiels : il terminait ses entreprises et il se défiait de l'improvisation. Artiste consciencieux et probe, il se donnait tout entier et ne ménageait ni son temps ni sa peine. Son défaut était peut-être de trop s'appliquer, de vouloir mettre trop d'idées dans ses vers et trop de couleurs sur sa palette : ces vastes compositions sont des fresques conçues par Cornélius et exécutées par Makart. Elles intéressent et elles fascinent, mais elles accablent. Nous sommes étonnés, éblouis, aveuglés ; nous ne sommes pas satisfaits. Au milieu de ces fanfares éclatantes, dans ce défilé de tableaux somptueux, la pensée maîtresse manque, et l'unité d'inspiration. — La vie aussi. — Jusqu'à la fin, le romantisme allemand, qui a donné naissance à tant d'œuvres charmantes ou exquises, a été incapable de produire un caractère qui se tienne, qui se dresse en pied dans les imaginations, que nous voyions agir devant nos yeux. Il ne faudrait peut-être faire exception que pour certains personnages de Wagner, pour Hans Sachs surtout, mais les Maîtres chantem^s sont la moins romantique de ses pièces. Que reste-t-il dans la mémoire après la lecture d'Ahasver, qui est à mon gré la plus achevée des œuvres de Hamerling? Des images splen* dides, des descriptions magnifiques, des idées curieuses, une très
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réelle admiration pour l'écrivain ; mais n'est-ce pas sa condamnation que nous pensions sans cesse à lui ?
On n'est vraiment pas fâché après cette orgie de m^ts flamboyant: de se mettre -au vert dans les rues ombreuses et désertes où nous, promène Raabe S mais si les procédés diffèrent radicalement chez le^ poète autrichien et chez le conteur de la Basse-Saxe, ils ont plus d'un défaut commun, dont le moindre n'est pas une absence complète de naïveté et un étalage importun de leur personnalité, llaabe n'a pascomme Hamerling le goût des voyages au long cours, biem qu'il nous promène d'un bout à l'autre de l'Allemagne, et il se plaît davantage^ dans la société de ses contemporains. A mesure que son talent est devenu plus mûr, il s'est intéressé au présent, et les nouvelles histo^ riques sont devenues moins fréquentes, moins reculées aussi. Il ne s'est jamais cependant complètement guéri de ses habitudes de jeunesse, et s'il aime son époque, c'est à condition de retrouver en elle le so-uvenir du passé. Dans la collection très variée et très complète des personnages qu'il nous présente, on rencontre à peu près tous les types de l'Allemagne, sauf les Berlinois. C'est sans doute qu'il se sentait un peu dépaysé dans la nouvelle capitale. Faut-il pour cela, comme lont fait quelques critiques, l'accuser de manquer de patriotisme? — Ce serait excessif; mais du moins, il n'a jamais été tout à fait à l'aise dans l'Empire, et les vertus qu'il préférait n'étaient pas celles des batailleurs et des conquérants.
Malgré le nombre très respectable des éditioms de ses ouvrages, Raabe n'est pas vraiment un écrivain populaire. Il a en revanche des admirateurs très fervents et comme wae Église -de dérots qui partagent ses répugnances, sourient de ses malices et se sentent fiers de comprendre ses traits d'esprit, d'une innocente sournoiserie. Le maître, qui a confiance dans le^ur sagacité, ne monte pas en chaire pour leur prêcher sa sagesse, — ce qui le distingue avantageusement de Riehl. — Cela ne l'empêche pas de leur prodiguer avec une abondance un peu encombrante les trésors de son expérience : « Regarde vers les étoiles et fais attention à la rue. » La devise est généreuse ; il est dommage qu'elle n'ait pas toujours été comprise de la même façon. Quelques commentateurs n'ont voulu y voir que des conseils de pru-
1. Raabe, né en 1831, dans le Brunswick. Sa Chronique de la rue des Moineaux, qui parut sous le pseudonyme de Jacques Corvinus, eut un très bruyant succès. Il a publié depuis une cinquantaine de volumes. Les critiques divisent généralement sa carrière en trois périodes, en laissant ée côté les premiers essais : pessimisme, humorismc, ctécadence. Les romans écrits de 1860 à 1870 correspondraient à peu près à la période pessimiste. 11 va sans dire que cette division schématique comporterait bien des réserves.
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dence : évite les faux pas et ne te heurte pas aux grands de la terre. Interprétation injuste, je le crois : de bons esprits cependant ne l'ont pas repoussée. C'est que Raabe, bien qu'il soit très personnel, n'a pas une individualité très indépendante et que son dme est un peu timide et renfermée. Ses procédés littéraires le montrent clairement. Quand on le lit, on est sans cesse tenté de noter des réminiscences : voilà du Hoffmann ou du Jean Paul, et voici du Dickens. Le succès de sa Chronique de la rue des Moineaux l'avait sacré humoriste, et, depuis lors, il a tenu son rôle avec une attention touchante et monotone. Il n'oublie jamais que, si ses lèvres sourient, il convient qu'une larme perle sous sa paupière, et « ceux qui ne peuvent pas pleurer, dit le vieux chroniqueur russe, se mouillent les yeux avec leur doigt ». Il est rare que Raabe soit obligé de recourir à cet artifice, parce qu'il s'intéresse vraiment à ses personnages; mais, comme chez Daudet, dont il n'a ni la verve ni la poésie, le procédé perce un peu trop et le sentiment dégénère en sensiblerie. Pour se plaire avec lui, il faut non seulement beaucoup de tendresse de cœur et de Gemûthlichkeit, mais aussi une forte dose de cette naïveté qui lui manque. Ceux qui ont le malheur d'avoir trop lu sont si souvent exaspérés par ses manies, par ses effets trop appuyés et trop prévus, par la répétition des mêmes trucs, et jusque par les noms qu'il donne à ses héros, qu'ils risquent de ne pas être justes pour lui et de ne pas apprécier assez haut ses qualités qui ne sont pas banales.
Les trois romans qu'il a composés de 1860 à \^1^ \ Der Hungerpastor (1864), Abu Telfan (1868) ei Schûdderump {\%1(^), sont assez moroses et on ne se douterait guère qu'ils ont été écrits dans le premier émoi de la victoire. Raabe venait de découvrir Schopenhauer, et, avec sa plasticité ordinaire, il s'était modelé à son image. Il est étrange cependant que l'influence du philosophe ait été plus active sur lui que la vue de la tragédie héroïque qui s'accomplissait sous ses yeux. Ce qui n'est guère moins singulier, c'est aussi le moment où, avec Paul Heyse, qui quitte alors Munich pour Berlin, l'école de l'Art pour l'Art étend sa domination sur une partie appréciable des classes éclairées de l'Allemagne.
Nous n'aimons guère en France les humoristes et nous les comprenons mal. Aussi est-il probable que mon jugement sur Raabe est injuste. Avec Heyse *, au contraire, nous sommes exposés à un excès
1. Paul Heyse est né à Berlin, en 4830, et il a la finesse de jugement, la pré- ■cision un peu sèche et la netteté d'aspect, un peu raide dans son élégance, qui sont propres aux habitants de cette ville. Fils d'un professeur érainent, il grandit au milieu d'un cercle d'hommes distingués et de fins lettrés. Ses premiers essais,
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dMndulgence. Sa mère était juive, de sorte qu'il n^était qu'à demi de sang germain. L'Italie fut vraiment sa patrie d'adoption et il est tout Latin par son goût de précision et de clarté, par son entente de la composition, par son instinct de l'harmonie. Avec lui nous sommes de suite en confiance, presque en intimité, et il nous inspire cette sympathie cordiale qui, à l'étranger, nous porte vers un de nos compatriotes. Pour apercevoir les limites de son talent, nous avons besoin de le comparer à un des grands conteurs français, à Maupassant par exemple. Nous distinguons facilement alors ce qui lui manque pour être un écrivain de tout premier ordre.
Non pas, comme on le répète souvent, que ce soit un esprit timide ou qu'il recule devant les questions graves, et il faut une extraordinaire complaisance pour découvrir en lui un réactionnaire; il a attaqué les piétistes et les orthodoxes avec une étrange vigueur et il les a jugés avec une malveillance presque inique. Il est exagéré aussi de dire qu'il trouve un tel plaisir à arrondir ses phrases qu'il oublie d'y enfermer une pensée. Il a eu seulement le dangereux bonheur de savoir écrire avant d'avoir quelque chose à dire, et cette chance prématurée n'a pas laissé que d'avoir quelque influence sur le développement de son esprit. 11 a toujours gardé, avec l'horreur du pédantisme, de la déclamation et du fatras, une réserve un peu distante, et il n'a jamais voulu traduire que des sentiments dignes d'être exprimés en termes choisis. De toutes nos misères, les seules qui retiennent sa curiosité sont celles qui ont une allure littéraire, c'est-à-dire qui se manifestent par des gestes harmonieux et de nobles attitudes.
Brandes, qui le goûte fort et qui lui a consacré un de ses articles les plus pénétrants, a remarqué que, chez lui, les sujets se présentent d'ordinaire sous une forme sculpturale. Ses Nouvelles sont une succession de bas-reliefs. Chacun d'eux est charmant, mais nous ne voyons pas toujours le lien qui les rattache. Il montre le résultat des passions, non l'évolution des caractères. Ses personnages sont aussi un peu conventionnels et arrangés. On l'a accusé de mépriser la foule et de dédaigner les humbles. En réalité, — et c'est plus grave, — il ne les voit pas, parce que son œil ne s'arrête que sur ce qui
à dix-huit ans, prouvent déjà de remarquables qualités de style. Il séjourna longtemps en Italie et fit ensuite partie du cercle que présidait Geibel à Munich (18541867). Laliste de ses ouvrages est considérable, traductions, poésies lyriques et épiques, drames : Les Satines (1859), Adrien (186S), Hans Lan^e (1866), Kolberg (1868) ; des romans : Les Enfants du Monde (1873), Dans le Pat^adis (1875). Ses Nouvelles demeurent son principal titre de gloire (une vingtaine de volumes).
caresse sa rétine. Il n*a pas de préjugés, il a du style, et le besoin de beauté chez lui devient une sorte de tyrannie. C'est un néo-florentin, et après tout ce n'est pas là un si mince éloge.
Ses tragédies, qui sont nombreuses, ont souvent obtenu les suffrages des délicats qui ne recherchent au théâtre que les qualités qui ne sont pas dramatiques. Pour empoigner la foule, elles sont à la fois trop discrètes et trop distinguées, trop chargées aussi'de réflexions et d'intentions. L'auteur s'intéresse plus aux idées qu'aux personnages, et ses personnages eux-mêmes, il les étudie et les analyse pJutôt qu'il ne les anime d'un souffle de vie. Ces défauts, qui apparaissent aussi dans ses romans et qui en rendent la lecture un peu pénible, s'atténuent sensiblement dans ses Nouvelles. Plusieurs sont exquises, et elles témoignent en général d'une souplesse de fantaisie, d'une grâce et d'une finesse de sentiment qui en font le régal des connaisseurs. Parmi les écrivains de l'École de Munich, aucun n'a eu une intelligence artistique aussi juste et autant d'atticisme, un doigté aussi sûr; aucun n'a su avec la môme perfection approprier les procédés au sujet et n'a au même degré l'intuition de la nuance qui convient à chaque matière ; aucun enfin ne nous donne autant le sentiment d'une aisance souveraine. L'art ici est si merveilleux qu'on finit par l'oublier.
Pourquoi cette perfection ne nous émeut-elle pas davantage? — Il serait injuste sans doute de parler de poncif. Peut-être cependant manque-t-il aux héros de Heyse ces imperceptibles tares qui donnent h la physionomie son caractère individuel. Il ne viendra sans doute à l'esprit de personne de comparer Heyse à Octave Feuillet, et il y a chez lui une tout autre vigueur de pensée et une variété de conception infiniment supérieure : c'est déjà, trop cependant qu'il évoque en nous le souvenir du romancier français par une certaine affinité de tendances. Son élégance est un peu mondaine, sa psychologie un peu raffinée et exceptionnelle, ses harmonies un peu trop soutenues, et les plis des vêtements de ses personnages sont arrangés par une main trop savante. Nous sommes des êtres grossiers que l'ambroisie continue fatigue vite. Je ne dirai pas que nous voudrions plus de flamme et de sentiment, puisque l'auteur est vraiment ému et que nous ne doutons pas de la sincérité de la sympathie que lui inspirent ses héros : nous désirerions seulement que son émotion se dissimulât moins et qu'au lieu de rougir en quelque sorte d'elle-même, elle apparût davantage au dehors. Nous nous lassons à la longue de ces problèmes un peu lointains, dont la singularité nous voile la portée générale. Les personnages, très variés, finissent cependant par nous
paraître monotones, parce qu'ils sont recouverts d'un vernis semblable et qu'ils baignent dans une atmosphère invariable : il y a là trop de fins profils, de nobles âmes et déposes charmantes. Ldisociété nous cache le monde ; nous sommes dans un salon où ne pénètrent pas assez les bruits de la rue.
Heyse n'est pas indifférent aux questions générales qui agitent ses contemporains et il a prouvé qu'il était capable de sacrifier à son patriotisme ses intérêts personnels. La politique pourtant ne l'a jamais occupé qu'à ses moments perdus : c'est qu'il n'est pas vraisemblable que la fondation de l'Unité germanique ait sensiblement modifié dans ses éléments essentiels le problème de l'amour. Stendhal n'aimait pas Metternich, mais il jugeait que les duchés de Modène ne sont pas un mauvais terrain de culture pour les passions humaines. Heyse a plus de chaleur que Stendhal, mais il reste tout de même un peu prisonnier de ses habitudes psychologiques et il n'accorde aux changements qui s'accomplissent autour de lui que les moindres de ses pensées.
Les tendances naturelles de son esprit le mettent ainsi souvent en dehors des préoccupations qui dominent la masse de la nation, et, comme pour Raabe et Hamerling, cela crée une sorte de malentendu entre les lecteurs et l'écrivain. Suivant Hegel, la philosophie, dans laquelle s'exprime l'évolution de l'humanité, n'est jamais que le reflet des événements et elle ne saurait les précéder. De 1860 à 1870, la littérature paraissait avoir quelque peine à suivre la course haletante de la nation ; elle musait en route et s'égarait sur les flancs et à l'arrière-garde de l'armée; séparés du peuple et réduits à leurs forces individuelles, les auteurs les mieux doués perdent cette flamme d'inspiration et cette puissance supérieure qui naissent seulement d'une entière communion avec la masse. Leurs livres ne nous saisissent jamais qu'à moitié, parce que nous n'y retrouvons que le murmure de leurs propres existences, et non le tumulte majestueux delà foule en marche. Hs vivent comme en marge du monde et ils perdent ainsi leur empire sur lui. Cette sorte de divorce durera jusqu'à Nietzsche*.
H est parfaitement possible, d'ailleurs, que la postérité goûte plus que nous les rares talents de Heyse, de Raabe, de Hamerling, et
• On pourrait s'étonner de ne pas rencontrer ici le nom de Keller (1819-1890), un des plus remarquables écrivains de l'Allemagne contemporaine, qui avait dès lors publié ses ouvrages les plus importants. Je l'ai laissé de côté parce que sa renommée est sensiblement postérieure à 1870 et que son influence ne s'est exercée que sur la génération suivante.
même de Spielhagen, et il est certain qu'ils ont eu l'honneur d'accomplir et de réaliser le programme qu'avaient seulement élaboré ks écoles antérieures. Ils résument le long effort du siècle et ils exi sont le fruit luxuriant et savoureux. Ils sont une conclusion. C'est ce qui leur nuit h nos yeux : nous cherchons en vain dans leurs œuvres le frissan de l'avenir. Aussi, pour ceux qui sont moins curieux de résultats que de promesses, l'histoire de l'art à cette époque paraît plus digne d'attention que celle delà littérature. Non pas qu'il offre h notre admiration des œuvres achevées : Piloty ne vaut pas Spielhagen, et je préfère Hamcrling à Makart et Raabe à Knaus ou à Defregger. Seulement, il y a ici une curiosité plus intense et une plus vigoureuse poussée pour briser les moules dans lesquels des docteurs tyranniques avaient emprisonné la pensée créatrice.
Les Nazaréens ne méritent peut-être pas la sévérité avec laquelle im les juge d'habitude S et leur sincérité, leur ardeur mystique, leur culte de la beauté idéale protègent leur souvenir et justifient la pieuse dévotion que leur garde une poignée de fidèles attardés. Quelque importance cependant que l'on attribue à la noblesse des sentiments, la pureté du cœur n'est pas une condition suffisante de la justesse du dessin, et, en pareille matière, la théorie de Heyse est juste, qui demande que la splendeur de l'âme se révèle à nous par la beauté de la forme. Aux premiers maîtres d'ailleurs, naïfs et candides, s'était bientôt ralliée la tourbe des imitateurs qui avaient réduit en formules ce qui n'était chez les initiateurs qu'une aspiration instinctive. Us s'étaient grisés d'esthétique et avaient converti les ateliers en séminaires de métaphysique; ils avaient enseigné que la nature n'est pas une maîtresse superbe et victorieuse qu'il convient d'implorer «t d'adorer, mais une esclave que son vainqueur doit mépriser et traiter de haut. Toute l'histoire de l'art allemand au xix® siècle se résume dans un effort continu pour se guérir de cet idéalisme maladif, pour retrouver une âme ignorante et des yeux clairs, que la lecture n'ait pas usés et qui soient capables de contempler la lumière du jour et le rayonnement de la chair.
Une des causes qui retardèrent sa convalescence, c'est qu'il vécut lon^emps dans un isolement a demi-monacal, relégué dans des centres secondaires, Munich, Dusseldorf, où les artistes, renfermés dans tm cercle étroit, étaient abandonnés sans distraction à leurs discus-
1. J'ai parlé moi-même d'eux avec une rigueur excessive. Je continue à les aimer aussi peu, mais je fuis tout disposé à avouer que mon antipathie prouve surtout certaines lacunes de mon goût.
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sîons d*écoles et à l'inquiétude de leurs consciences. Ils auraient trouvé à Berlin une atmosphère plus saine et plus tonique ; les fantômes ne hantent guère les palais des Hohenzollern et ils n'ont guère connu les tourments des âmes distinguées qui raffinent sur le devoir. Si Adolphe Menzel (1815-1905) est un des plus reraarquaJ^les artistes du xix® siècle, c'est en partie parce qu'il a grandi sous cette discipline de bon sens et de solide activité. « Ce qu'il faut étudier à fond, disait-il, ce à quoi nous devons nous attacher, c'est ce qui nous entoure chaque jour; l'art ancien n'est pas arrivé autrement à son développement. » Sa vie ne fut que l'application de cette doctrine, ou plutôt, car il n'est pas exact de parler ici de doctrine, elle ne fut que la vaillante exécution d'une tâche acceptée avec joie et poursuivie sans défaillance. Indifférent aux murmures qui, au début, accueillirent son œuvre, étranger aux querelles qui agitaient les ateliers, très capable de progrès, il se transforme non pas sous des influences d'école, mais par un libre et personnel effort et il a sur ses contemporains une incomparable supériorité : il sait reconnaître la beauté qui se trouve partout autour de nous, puisqu'elle n'est qu'une catégorie de la vie, et il est assez vivement pris par elle pour ne pas éprouver le besoin d'y rien ajouter; il ne cherche ni à nous étonner par son esprit ni à nous éblouir par la profondeur de sa pensée, pas même à nous émouvoir. Peut-être y réussit-il un peu trop complètement. Des critiques allemands, non des moindres, ont prononcé à propos de lui le nom de Rembrandt. Ces exagérations ridicules ne sauraient s'expliquer que par la prodigieuse vanité nationale dont sont capables chez nos voisins les juges les plus éclairés : chez eux, on ne rencontre que des génies. Si l'action de Berlin a protégé Menzel contre la sensiblerie et l'emphase, elle ne pouvait le garantir de certains défauts : quelque absence d'imagination, une précision qui frise la sécheresse. Nous louons la solide probité du peintre, la fermeté de son regard qui, d'un coup d'œil, saisit l'objet entier, ligne et couleur, et nous le rend dans sa plénitude, la justesse de son observation. Nous sentons cependant que nous n'avons en face de nous qu'un très haut et très noble ouvrier d'art, — et ce n'est certes pas un titre médiocre. Que l'on compare pourtant le Sacre de Napoléon au Couronnement de Guillaume P'^ et l'on s'apercevra aisément de ce qui manque à Menzel : la chaleur communicative, la flamme, le coup d'aile.
On le dénigra longtemps, on l'admira ensuite, on ne l'imita pas. — Un peu par sa faute, — il n'attire pas ; — davantage, parce que ses contemporains n'étaient pas encore capables de le comprendre. Frédéric-
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Guillaume IV, qui l'appréciait, le trouvait un peu pauvre d'idées, et quand il voulut disputera Louis P'ia direction des esprits et transporter de Munich à Berlin la souveraineté artistique, il appela près de lui Cornélius et Kaulbach. Us offrirent à son imagination métaphysico-historique d'inépuisables motifs de méditation.
Quand nous contemplons les immenses compositions de Kaulbach (1805-1874), un adage bien connu se présente à la mémoire : il confient de tout prendre au sérieux et de ne rien prendre au tragique. Kaulbach au contraire est tragique sans être sérieux; je veux dire qu'il lui manque la conviction et la spontanéité. Ses dons naturels, qui n'étaient pas méprisables, ont été gâtés par le milieu dans lequel il a grandi. Il était sensuel, ce qui n'est pas si condamnable chez un artiste, et même un grain de libertinage n'était pas sans excuses après un aussi long carême. Seulement, il avait honte de son tempérament et se drapait de son mieux dans sa robe de prophète. Il avait, comme beaucoup de peintres, un respect superstitieux de la critique et, dévotieusement, il s'inclinait devant les idoles du jour, la réflexion etTidée, avec une piété d'autant plus bruyante qu'il n'était pas lui-même très sûr de son orthodoxie. 11 n'échappait pas malgré tout aux sarcasmes de Cornélius, et il est vrai qu'en dépit de son application, ses qualités natives se trahissaient par l'adresse de la composition et une certaine violence de coloris qui chatouillait agréablement ses contemporains. On dirait par instant un Diderot qui, timidement, essaie d'écrire, à l'ombre de Bossuet, une amplification de V Histoire Universelle.
Que restait-il cependant des écoles de Munich et de Dusseldorf si elles perdaient leurs vertus cardinales, la naïveté et la pureté ? Au moins retrouvait-on ces qualités enfantines dans Schwind (1804-1871), en qui s'épanouissaient au soir du romantisme la fraîcheur et la grâce qu'il avait jusqu'alors assez vainement poursuivies. La tradition exige qu'on le compare à Schubert, parce que l'émotion qu'il éveille en nous est surtout musicale, parce qu'il a aussi la simplicité candide du maître qui a le mieux ressenti le charme lointain et la subtile mélancolie de la poésie populaire. Schwind fuit tout ce qui est affecté ou maniéré, ou plutôt il semble ignorer ce qu'est la recherche ; il ne traduit pas la nature, peut-être même ne la regarde-t-il pas : il en devine la vie mystérieuse et il essaie d'en rendre le parfum; il a vu de ses propres yeux les kobolds, les ondines et les elfes, et il les évoque dans une atmosphère si harmonieuse et si souriante que nous oublions les gaucheries de l'artiste, qui ne sont pas toutes également involontaires, l'incorrection de son dessin et la pauvreté de sa palette. Il
prêchait aux jeunes gens le culte de la tradition et il les mettait en garde contre les séductions des proce'dés modernes. Sa voix insinuante ne portait pas loin et elle ne retenait personne. Ses contemporains étaient convaincus désormais que ni la religion ni la philosophie ne suffisent à l'éducation de l'œil, et une longue théorie de jeunes gens partaient pour Paris et venaient se mettre à l'école de maîtres nouveaux.
On ne saurait exagérer l'action de l'art français sur l'Allemagne depuis 4840. Delacroix, Couture, l'école de Barbizon, Corot, Courbet, les impressionnistes ont été tour à tour les inspirateurs des peintres germaniques; ils ont rencontré en eux des disciples dociles qui ont imité leurs procédés et écouté leurs leçons avec la même humilité empressée et le même enthousiasme crédule que montrent depuis 1870 nos Universités à s'assimiler les méthodes des professeurs d'outre- Rhin. Emprunts honorables pour les deux nations qui cherchent au dehors ce qui leur manque ; le ridicule ne commence que quand on rougit de ces ferveurs de néophytes et qu'on essaie de les dissimuler.
Ce que les Allemands apprennent à Paris, c'est avant tout à voir. Gomme jadis les jeunes gentilshommes à Versailles, ils y terminent leurs humanités, se dégorgent de leur érudition et de leur pédantisme, s'habituent à regarder directement la nature et la vie. Trois noms suffisent à marquer les étapes successives de l'évolution qui', sous l'influence de la France, modifie alors les goûts du public et les tendances de l'art, Piloty, Makart, Feuerbach. Bien que Bœcklin soit né en 1827 et qu'il appartienne ainsi à la génération des Begas, des Lenbach et des Feuerbach, il n'est arrivé que plus tard à la pleine possession de son talent. Sans doute, dès 1860 ses paysages italiens avaient attiré l'attention sur lui, et Janitschek croit que le Grand Pan qu'il exposa en 18o6 le révèle déjà tout entier. — Peut-être, mais il ne prend son sens complet que parce que nous possédons ses œuvres postérieures, et si Bœcklin était mort en 1870, nous ne le comprendrions vraiment pas.
Piloty (1826-1886) a subi le sort de Spielhagen qu'il rappelle par plus d'un côté, la fougue, le mouvement, l'éclat, et aussi par le goût du romanesque, la rhétorique et l'emphase. Les réalistes modernes sont implacables pour lui, bien qu'il ait été un de leurs précurseurs et qu'il ait suscité en son temps des colères analogues à celles qui les ont accueillis à leurs débuts. « Le mérite de Piloty, écrivait en 1860 Vischer, qui le goûtait peu, sera d'avoir, à l'exemple de ce qu'avaient fait Gallait et de Bièfve pour la Belgique, acclimaté à Munich la peinture proprement dite. » Sa Fondation de la Ligue (1856) souleva
d'ardentes controverses, parce qu'elle rompait avec les habitudes acceptées. Ces vastes compositions nous semblent aujourd'hui assez froides, et nous avons perdu le goût de la peinture d'histoire et de lu couleur locale. Nous lui savons assez peu de gré de l'exactitude avec laquelle il s'efforçait de restituer les costumes et du soin qu'il mettait à rechercher les bibelots authentiques. En peinture cependant, un bibelot a plus de prix qu'une idée, et s'il attachait tant de soin aux détails, c'est parce qu'il espéçait ainsi produire sur nous une impression vivante et complète et nous offrir, au lieu de morceaux isolés, rapprochés avec plus ou moins de nonchalance, un tableau harmonique dont toutes les parties se fondraient pour évoquer l'émotion esthétique.
La pensée était juste et l'effort était louable. L'exécution demeura médiocre. Les œuvres des élèves ou des émules de Piloty peuplent les musées et les collections, — non pas peut-être pour la plus grande joie des visiteurs. Les tableaux militaires surtout, abstraction faite des sujets qui n'ont pour nous rien de plaisant, nous paraissent médiocres, sans être d'ailleurs plus mauvais que ceux qui garnissent nos expositions. Même là cependant, on aperçoit un désir d'exactitude et de vérité : Camphausen (1818-1885), et surtout Bleibtreu (1828- 1892) se sont efforcés avec une incontestable bonne volonté d'échapper à la tradition, de reproduire ce qu'ils ont vu de leurs propres yeux et de nous donner la sensation de la bataille moderne. Peut-être n'ont-ils aussi complètement échoué que parce qu'une bataille, même prévue et préparée par un Mollke, se dissout en une infinité d'épisodes, et qu'il suffit de vouloir mettre quelque ordre dans ce chaos pour choquer notre sens de la réalité. Le seul peintre de la guerre jusqu'à présent, c'est Verechtchagin, parce que, dans le combat, il ne nous montre que la mort.
Le public tire son chapeau devant les peintres militaires, mais il goûte davantage le genre. Un sujet piquant, grivois ou larmoyant, une exécution poussée et léchée, des reflets amusants, son enthousiasme n'en demande pas davantage; et ce furent des qualités de cet ordre qui fondèrent la renommée de Louis Knaus (né en 1829, chevalier de la Légion d'honneur en 1867), qui a été peut-être le peintre le plus fêté et le plus comblé d'honneurs du xix® siècle. Ses admirateurs, et ils sont innombrables, le rapprochent volontiers de Greuze. C'est lui faire trop d'honneur, bien d'ailleurs que Greuze ne soit pas un si merveilleux modèle. Mais l'élégance de Knaus est plus banale, son sentimentalisme plus mièvre, sa grâce moins souriante, et surtout il y a dans le maniérisme de Greuze une certaine bonhomie qui esL
remplacée chez Knaus par un air de condescendance et de suffisance insupportables. On sent en îui l'homme de bon ton qui, en descendant jusqu'au peuple, se sait gré de sa bienveillance, et la nature ne lui plaît que si elle a fait un brin de toilette. Les paysans de Defreggei (né en 1835) de même viennent tout droit de l'Opéra-Comique, et, comme la foule de ceux qui n'aiment pas vraiment la campagne, il a besoin que sa curiosité soit accrochée par un détail piquant et an costume pittoresque.
Knaus et Defregger, Camphausen et Bleibtreu, et, d'une façon générale, les élèves de Piloty, ne nous paraissent si médiocres que parce que nous les jugeons avec des yeux habitués à d'autres tableaux, où la vérité est serrée de plus près, où la nature se manifeste sans colifichets et sans falbalas. N'oublions pas cependant qu'ils ont fait l'éducation de la critique et qu'ils ont contribué à la guérir de ses préjugés invétérés. Ils fardaient la vie, mais ils la regardaient, et ils ont commencé à réconcilier l'art avec la réalité et à le ramener du passé au présent.
Ils n'avançaient que lentement, parce que les préventions étaient tenaces. Quand Rietschel (1804-1861) osa sculpter à Weimar Gœthe et Schiller (1857) et un peu plus tard Lessing à Brunswick dans le costume du xvui® siècle, les classiques firent retentir l'Allemagne entière de leurs clameurs indignées, et les premières œuvres de Reinhold Begas (né en 1831) soulevèrent des huées. Begas n'a pas toujours un goût très pur, ses groupes sont tourmentés et violents, et on a dit heureusement qu'avec lui la sculpture allemande arrivait à la décadence sans avoir eu sa période de maturité. Mieux vaut encore cependant celte exubérance et cette redondance que la médiocrité correcte et vide du pseudo-classicisme. Même les œuvres les plus discutables de Begas renferment des morceaux de choix; ses statues ont tous les défauts du monde, on y sent du moins le sang courir sous la peau. L'artiste est incomplet et incertain, mais le technicien est d'ordre tout à fait supérieur, et quelques-uns de ses bustes comptent parmi les œuvres les plus saisissantes de la sculpture contemporaine.
Par ses tendances, par ses défauts aussi, il forme comme la transition entre Piloty et Makart. De la gloire de Makart (1840-1884) il ne reste déjà plus rien, et il ne reste pas grand'chose de ses tableaux qui se sont altérés avec une rapidité extraordinaire. Ceux qui ont eu la chance de voir quelques-unes de ses toiles grandioses dans le premier éclat de leur exubérante jeunesse, n'ont aucune peine à comprendre le prestige qu'il exerça. Ses Sept péchés capitaux (1869;
scandalisèrent les bonnes âmes; mais, est-ce que le mérite essentiel d'une peinture consiste vraiment à nous détourner de la chair? On raconte que Makart peignait ses tableaux sans autre souci que de flatter les yeux par un scintillant amalgame de couleurs : l'œuvre terminée, un de ses amis la baptisait. Authentique ou non, l'anecdote suffît à mesurer la distance parcourue depuis Cornélius. Makart représentait une rupture trop violente avec les traditions et avec les tendances nationales pour obtenir autre chose qu'un succès momentané. L'idéalisme ne devait pas tarder à reprendre l'avantage, mais transformé et vivifié, sinon par le maître viennois, du moins par les influences générales qui s'étaient manifestées en lui.
Anselme Feuerbach* avait horreur de Makart, le décorateur^ le peintre d'étoffes. Ils avaient pourtant traversé les mêmes ateliers et adoré les mêmes dieux; ils avaient le même Credo y le culte passionné de la nature, et jusqu'au même rite, l'étude acharnée du modèle vivant. Seulement, ce qui pour Makart était le but même de l'art, n'en était pour Feuerbach que la condition. Il n'avait pas assez de railleries pour les anciens idéalistes qui ne vivaient que par l'esprit et qui ne voyaient dans la peinture qu'une transposition colorée de la philosophie. La nature n'est pas une servante, elle est la mère souriante et douce dont nous ne devons jamais détourner les regards ; il faut que l'artiste se fonde en elle; que son âme s'identifie avec celle même de Cybèle, de manière à ce qu'elles ne forment plus qu'un être inséparable, et que dans le cœur et dans le cerveau de l'artiste se dégage le type absolu de la beauté dont les êtres visibles ne sont que l'imparfaite réplique. Théories dangereuses qui risquent fort d'aboutir à l'allégorie et à l'abstraction, mais qui sont fécondes chez Feuerbach, parce qu'elles sont vraiment sorties de l'ivresse de la contemplation.
Malheureusement, chez lui, le tempérament est inférieur à la volonté, et il lui manque pour être un maître ce qui fait le génie, la sérénité radieuse de ceux qu'a marqués l'inspiration divine. Le public, qui avait applaudi à ses premières productions, ne comprit pas la noble grandeur de ses œuvres les plus fortes. Aujourd'hui encore, malgré les avertissements de la critique, il n'apprécie guère que ses Enfants. Il semble bien d'ailleurs que la peinture n'agit guère sur la foule, qui ne s'intéresse jamais vraiment qu'aux sujets, non à
1. Anselme Feuerbach (1829-1880). Ses œuvres les plus caractéristiques appartiennent à une époque un peu postérieure. Cependant, sa Pieta et surtout son Banquet de Platon (1869) nous le montrent déjà en pleine possession de son talent et de son système.
l'exécution. La musique au contraire emporte dans une même ivresse les ignorants et les savants, et les prophètes de l'avenir, qui prêchaient une ère nouvelle de justice et de joie, s'adressaient à elle pour réconcilier dans une sainte communion les classes ennemies.
La gloire de Wagner n'est plus aujourd'hui contestée, et son éclatant triomphe nous a débarrassés des épileptiques qui voulaient nous forcer à saluer en lui, non seulement un des poètes les plus captivants et les plus sublimes du xix® siècle, mais une sorte de Messie dans lequel se serait exprimée et comme épuisée la pensée même de l'humanité. Il est permis, tout en l'admirant, d'avouer que ses conceptions étaient quelquefois fantasques, que son orgueil, qui était immense, a souvent nui à la clarté de ses vues, et que ses inventions, qui n'étaient pas toutes aussi nouvelles qu'il l'affirmait, n'avaient pas toujours la portée qu'il leur attribuait. Il a beaucoup écrit sur son art, de l'excellent et du médiocre. Heureusement que ses traités de métaphysique dramatique sont destinés à dormir dans les bibliothèques et que ses drames demeurent. Il n'est pas démontré qu'ils n'eussent pas gagné à être précédés de moins de réflexions : il y a chez lui parfois comme une pléthore de pensée et une débauche de spéculation. Les personnages, trop bourrés d'idées, finissent par n'avoir plus ni chair, ni sang ; ils pérorent, prêchent, prophétisent; leur pathos nous laisse froids. Faust fait moins de gestes que Wotan : nous le connaissons mieux pourtant et nous croyons davantage à son existence. Et ce danger d'une ambition systématique et ampoulée nous apparaît aussi clairement dans les détails que dans l'ensemble. L'union intime de la musique et de la parole par exemple, qu'il proclame comme un dogme souverain, Wagner ne l'obtient qu'au prix d'obscurités déconcertantes, en recourant à des archaïsmes ou à des néologismes étranges, par des artifices aussi fâcheux que ceux qu'il reproche si durement aux autres librettistes. Vétilles d'ailleurs que nous oublions vite, parce que si le musicien est quelquefois le prisonnier de ses théories, celles-ci ne sont du moins à l'origine aue la justification des procédés que lui dicte son génie. Il est artiste avant d'être philosophe et il façonne sa doctrine sur le modèle de son inspiration.
Sa sensibilité est exquise et son âme vibre a tous les souffles du jour. Les commentateurs se disputent sa pensée, et leur lutte n'est pas près de finir. Les socialistes le réclament comme un de leurs précurseurs, et les bismarckiens le rangent parmi les disciples du terrible réaliste; il chante l'hymne de la force et ie cantique du renon-
cernent; après avoir abattu les autels du Christ, il lui relère un temple magnifique; il est tour à tour pour Nietzsche un objet d'adoration et de mépris, et non pas uniquement par la faute de Nietzsche. En réalité, on peut tout trouver chez lui, et les diverses phases du siècle se sont comme reflétées dans son esprit.
Au moment de l'agitation démocratique et républicaine qui bouleverse les âmes vers 1840, il écrit Rienzi; dans les Maîtres Chanteurs et les Nibelungen, il est l'écho des appels d'un peuple qui cherche dans le passé de sa race la justification de ses instincts de combat, et les trompettes qui annoncent l'entrée en scène du roi Henri l'Oiseleur sont les joyeuses fanfares qui saluent le restaurateur de l'Empire; Parsifal est comme le prélude de la crise mystique qui, vers la fin du siècle, pousse aux pieds de la croix une nation surmenée et qui ploie sous ses trophées. Il a suivi tous les maîtres, le Christ et Feuerbach, Schopenhaueret la Jeune Allemagne; il a connu les ivresses du sacrifice et bu à pleines lèvres à la coupe parfumée de la volupté . Et ces sentiments contradictoires, ces aspirations opposées, elles ne se succèdent pas chez lui, mais elles sont en même temps maîtresses de son cœur. On peut sans doute distinguer dans sa pensée comme dans sa vie des périodes assez tranchées; mais, si on ne veut pas avoir de lui une idée fausse, il convient de se rappeler sans cesse que dans chacun de ses avatars successifs, sa nature primitive et essentielle demeure, ondoyante et complexe, infiniment riche et variée. Son existence n'est qu'une harmonie infinie dont il est impossible de détacher quelques fragments sans les appauvrir et les dénaturer.
Le Leit-motiv qui domine ces variations, c'est le romantisme, et le siècle entier en est si imprégné qu'à travers ses remous, il apparaîtra sans doute essentiellement à la postérité sous cet aspect, comme une prodigieuse réaction contre le mécanisme du xviii® siècle^. Wagner
1. Wagner (1813-1883) est né en pleine période romantique. II composa: Rienzi (1840), Le Vaisseau Fantôme (1843), Tannhauser, Lohenqrin (1850). Obligé de fuir l'Allemagne à la suite de la révolution de Dresde (1849), où son rôle ne fut pas d'ailleurs très actif, il séjourne d'abord en Suisse, puis est appelé à Munich (1864) par Louis II, qui, même après qu'il a dû le laisser s'éloigner, reste son protecteur passionné. La grande période créatrice de Wagner s'étend de 1850 à 1870, sans qu'il soit possible de fixer une date précise pour ses principaux chefs-d'œuvre, parce que chacun d'eux fut repris plusieurs fois, remanié, trans-: formé : La Tétralogie, Tristan (représenté à Munich en 1865), Les Maîtres chanteurs (1868). Parsifal tut terminé en 1873, mais l'idée remonte à 1852. Les écrits de polémique et d-e doctrine les plus importants datent de la même époque : V Art. et la dévolution, V Œuvre d'art de l'Avenir. C'est en 1867 que Louis II demanda à Semper, Tillustre architecte saxon, le plan d'un théâtre consacré à "Wagner. La première pierre fut posée à Bayreuth en 1872, et le théâtre inauguré enl»76.
est romantique à la fois par les tendances secondaires et extérieures de son esprit, son goût un peu puéril dans son exagération pour la poésie populaire, sa vénération superstitieuse du mythe, ses affectations d'archaïsme et de concision, mais surtout, — et cela seul importe, — par le fond même de sa pensée, par son adoration mystique de l'art, par son mépris pour la science, par sa religiosité nuageuse et attendrie, par son patriotisme nébuleux et flamboyant. Il doit à Hoffmann sa doctrine sur l'union intime de la musique et du texte, et il emprunte à Heine le sujet de son Vaisseau Fantôme, où, pour la première fois, il s'affranchit des formules consacrées; ce sont les romantiques qui lui ont révélé Wolfram d'Eschenbach et les épopées du moyen âge et ils lui ont appris à pénétrer de nos pensées modernes les poèmes primitifs. Sur un seul point, — essentiel à vrai dire, — il se sépare d'eux, la perfection de sa technique et son admirable conscience professionnelle. Le malheur des romantiques, — et ce fut la cause de leurs échecs, — était d'avoir voulu réaliser leur idéal artistique par des moyens qui lui étaient contradietoires. Ils cherchaient à traduire dans leur complexité infinie et leurs mystérieux enchaînements les instincts les plus voilés de l'âme et à donner l'expression de l'unité même de la vie; ils s'efforçaient d'évoquer des sensations et des images et non d'exprimer des idées ou des sentiments. Pour cela, les mots étaient des éléments imparfaits, puisqu'ils supposent toujours une certaine précision et que, malgré nous, nous demandons un sens à la poésie la plus vaporeuse. Les romantiques s'aperçurent vite qu'ils n'atteignaient pas le but poursuivi; ils "en souffrirent, et leur faiblesse désolée avoua sa défaite dans la fameuse ironie qui nous déconcerte et nous glace. La musique au contraire, simple et multiple, qui se prête à toutes les interprétations et assure à l'auteur la collaboration de ceux q-ai l'écoutent, permettait à Wagner de donner sa pleine mesure et de produire enfin l'œuvre grandiose et émouvante qu'ils avaient seulement rêvée.
Je sais bien que cela ne s'accorde guère avec ce que les critiques les plus compétents regardent comme la pensée fondamentale du maître, telle qu'elle se trouvait déjà annoncée et comme résumée dans une phrase célèbre de Gluck : « J'ai cherché, écrivait Gluck dans la préface di'Alceste, à ramener la musique à son véritable rôle qui est d'appuyer la poésie, de manière à fortifier l'expression des sentiments et à relever l'intérêt des situations, sans interrompre l'action et sans la défigurer par des ornements inutiles. » Sans contester le moins du monde la valeur des modifications que Wagner apportait ainsi à la
technique'de l'opéra dont Meyerbeer et Ilalévy avaient donné le modèle et sans nierTextrême importance qu'il leur accordait, il m'est impossible d'y attacher une valeur prépondérante, et peut-être les musiciens ne sont pas ici les meilleurs juges, parce que ce n'était pas à eux qu'il s'adressait d'abord. Il était plus lyrique encore que dramatique^ et son âme était trop ardente pour ne pas déborder partout. Ce qu'il nous disait, c'étaient ses aspirations, ses élans douloureux, ses tristesses désespérées, et ses œuvres ne sont si poignantes que parce qu'elles sont avant tout la confession d'un des hommes qui ont le plus complètement vécu toute la vie. « Ce qui nous frappe chez lui, dit Schuré qui fut un de ses admirateurs des premiers jours, comme un trait original et tout à fait personnel, c'est d'une part un sensualisme violent, effréné, de l'autre un mysticisme transcendant... Sa musique surprend par un mélange de séduction insinuante et d'accents aigus, d'une puissance extraordinaire... Elle passionne, excite, exalte, sans donner le grand apaisement. Sous toutes ses splendeurs, elle garde quelque chose d'amer ou d'inconsolé. » Il n'est pas indifférent que son premier apôtre ait été Liszt, un des esprits les plus tourmentés, un des cœurs les plus tumultueux du siècle.
L'art de Wagner n'a sur nous un si long et si torrentueux retentissement que parce qu'il est comme le cri de la misère humaine que les joies les plus enivrantes ne rassasient pas et qui ne trouve même pas la paix dans le renoncement. Les ardeurs les plus folles de la possession ont ébranlé ses nerfs, et il a dans un sanglot frénétique crié le néant de son désir et l'horreur de ses conquêtes. La terre a eu beau le bercer de ses plus tendres caresses, elle n'a pas guéri son inconsolable désespoir. Il n'a pas, comme l'ont répété des disciples maladroits, donné la forme définitive de l'art, il a été l'interprète le plus poignant, parce qu'il en était le plus convaincu, d'une époque qui a, plus qu'aucune autre, connu l'angoisse delà vie; il a prétendu dire le dernier mot de la philosophie du siècle, il en a du moins écrit le Cantique des cantiques.
A l'Allemagne même, il a rendu un inestimable service. « Je suis convaincu, écrit un critique qui ne manque d'habitude ni de sens ni d'esprit, que le jugement de la postérité sur chaque Allemand qui a joué un rôle politique ou littéraire dans la dernière partie du xix" siècle, sera déterminé par le plus ou moins d'intelligence qu'il aura montré de l'œuvre de Bismarck. » Le critérium est tout de même un peu étroit, et, comme il n'était guère contesté, la nation courait grand risque de tomber dans un fétichisme grossier. Elle n'y a pas compté*
tement échappé, mais il était nécessaire que quelques-uns de ses enfants lui rappelassent qu'il y a des gloires supérieures à celles des conquérants. Quelque puérile qu'ait été souvent la religion wagnérienne, elle était cependant une protestation de l'idéalisme en face des abus de la force, et cette protestation prenait une valeur singulière quand elle sortait des œuvres d'un des plus nobles fils de la Germanie, d'un de ceux aussi qui avaient le plus souffert de sa faiblesse et appelé sa renaissance avec le plus de orières et de larmes.
Pour le moment, on ne l'écoutait guère quand il parlait de justice et de pitié et qu'il invitait les peuples en armes à une réconciliation fraternelle... « Patrie bien aimée, écrivait aussi Hamerling, puisse le destin te réserver ses plus douces faveurs. Mais, je t'en supplie, dans la poussée de ton nouvel effort, que la lourde chaleur du jour n'étoufïe pas ce qui pendant des siècles a fait ta gloire... Quelque éclatantes que soient les couronnes que te tresse la réalité, ô mon peuple, ne renverse pas les statues de l'idéal... N'écoute pas les faux prophètes qui veulent te convertir à une sagesse mondaine et d'après lesquels le bonheur des peuples a pour condition l'égoïsme brutal et la politique sanglante et féroce de la forêt primitive. » C'est en grande partie parce qu'elle ne trouvait pas dans les écrivains l'écho de ses espoirs que la masse se détournait d'eux. Grisée de ses premiers succès, elle appelait d'autres triomphes. Les seuls conseillers dont elle écoutait la voix étaient ceux qui l'excitaient à de nouveaux combats, et elle ne leur demandait que de fournir des prétextes à ses appétits et à ses colères.
Les historiens et les professeurs qui avaient les premiers sonné le ralliement demeuraient sur la brèche, et leurs coups de clairon stridents et aigus enivraient les esprits et remplissaient les cœurs d'un délire sacré. Treitschke^ menait le train, et au premier rang battait la charge.
Les Universitaires d'aujourd'hui éprouvent quelque embarras à parler de lui, et ils le jugent un peu compromettant. Sans aucun respect humain, il défendait avec un cynisme candide les thèses les plus scabreuses; il frayait avec les agrariens et les antisémites et
1. Treitschke (1834-1896), professeur à Dresde, puis à Fribourg, qu'il fut obligé de quitter à cause de ses sentiments prussiens. Il prit, en 1866, ia direction des Preussische Jahrbucher, la grande revue unitaire. Professeur à l'Université de Berlin (1874). Son Histoire de l'Allemagne au A7X« siècle, l'œuvre de sa vie, ne commença à paraître qu'en 1879, mais son influence est bien antérieure et il est déjà tout entier dans ses Historische und Polilisehe Aufsœtze (1865).
rejeLiît d'un rerers de main les voiles hypocrites dont ses collègues paraient leur passion. 11 m'en semble plus grand, et je ne sache guère dans toute la littérature historique d'auteur plus digne d'admiration et qui, d'une poigne plus solide, s'empare de l'âme du lecteur. On lui reproche son injustice, Tàpreté de ses haines, et il n'est guère contestable qu'il se soucie peu de l'exactitude. Ses portraits ne sont que des apothéoses et des caricatures. Il a pour juger les hommes une règle infaillible et facile : les uns ont annoncé et servi la grandeur de la Prusse; ce sont des héros et des saints; les autres l'ont combattue, ce sont des niais et des traîtres. Il était sourd, et cette infirmité a eu sur le développement de son esprit une influence décisive : jamais une objection n'est arrivée jusqu'à lui et il n'entendait que la voix des instincts qui bouillonnaient au fond de son être.
Il est d'ailleurs puéril de l'accuser de fausser l'histoire ; il la traitait seulement comme Feuerbach demandait au peintre de traiter la nature; il la pétrissait avec sa propre chair et il ressuscitait le passé à son image. Par là, il fut grand. Metternich et Frédéric-Guillaume III soat morts, et que nous importe ce que fut leur action réelle, si ce n'est pas cette action qui a transformé la postérité, mais l'image qu'elle s'en est faite; et cette image, c'est celle que Treitschke lui a imposée. — Et quel vaillant champion, sincère et loyal, la poitrine en dehors et la tête haute, incapable de dissimuler ses projets sous des mines sournoises ou des hypocrisies doucereuses, implacable pour ses adversaires, dévoué à ses amis jusqu'à admirer leurs fautes, toujours prêt et toujours alerte, flamberge haute et claironnant. Quand on l'entendait à Berlin, on était supris d'abord de son débit saccadé par de profondes respirations, et on avait grand'peine à se retrouver dans ses phrases coupées à la diable ; mais on éprouvait une sorte dépouvante à voir le respect dévotieux avec lequel l'écoutait un auditoire frémissant. Qu'on était loin du temple serein de la science ! On se fût dit transporté dans un mystérieux sanctuaire où des adeptes hypnotisés recevaient les oracles d'une farouche et implacable divinité. Les jeunes gens savaient qu'il avait lui-même subi de dures épreuves et que, pour la patrie, il avait arraché de son cœur mutilé les fibres les plus douloureuses.
11 leur disait que l'Allemagne est la seule nation pure et noble, qu'elle porte dans ses mains le flambeau de la vertu et de la civilisation, qu'elle a pour mission d'exterminer le mal et d'assurer la victoire de l'Impératif catégorique. La guerre contre l'Autriche avait été nécessaire, mais elle n'était qu'un épisode : l'adversaire véritable, il était au delà du Rhin ; il fallait le poursuivre dans ses repaires et.
en écrasant la Babylone moderne, préparer à l'humanité une ère nouvelle dont la race germanique serait la lumière et la sève.
De près ou de loin, dans les Universités ou dans les Écoles, le même enseignement de représailles et de haine enflammait les passions et déchaînait les colères. De tous côtés, un cri de guerre s'élevait contre l'Erbfeind. Bismarck allait offrir à ces fureurs accumulées l'occasion qu'elles appelaient.
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