PREFACE V
moindre injustice pour l'Allemagne. — D'abord je ne suis pas de ceux qui s'imaginent que 1870 a marqué pour nous le commencement d'une décadence irréparable et j'ai une pleine confiance dans l'avenir de la France. Elle a été punie alors des sottises de sa politique, à la fois pusillanime et outrecuidante ; l'expiation ne saurait être éternelle et elle s'est relevée de pires écliecs. Après Rossbach, Valmy.
L'Allemagne avait mérité son triomphe en 1870 par la constance de ses desseins et l'enthousiaste ferveur de sa foi, et elle déploya à ce moment ses fortes et robustes qualités intellectuelles et morales. Son seul défaut, aggravé par les conditions dans lesquelles a grandi sa puissance, c'est de les étaler avec ostentation et d'en tirer vanité avec une fatuité de parvenu. Personne n'a plus qu'elle contribué au progrès général, et nous sommes tous les débiteurs de son génie. Seulement elle est un peu trop disposée à s'imaginer qu'elle a accompli à elle seule une tâche dont elle n'a été qu'une des collaboratrices, et à confondre sa propre cause avec celle de Dieu. Les HolienzoUern ont toujours eu des appétits impérieux, mais leur conscience est chatouilleuse; pour être satisfaits de leurs victoires, ils ont besoin de se convaincre que leurs ennemis ne sont qu'un ramassis de barbares ou de dégénérés.
Il était naturel que les fondateurs de l'Allemagne lui imposassent au moins pendant un temps assez long leur empreinte particulière. Créé par une race féodale et militaire, le Nouvel Empire devait être absolutiste et envahisseur : il n'a pas manqué à sa destinée. Au dedans, tous ceux qui ont essayé de conserver quelque indépendance, catholiques, libéraux, socialistes, ont durement ressenti la lourde poigne du maître. Au dehors, la paix, maintenue par Bismarck et ses successeurs, a été une de ces paix envahissantes et rongeantes telles que les comprenait Louis XIV. Les hommes d'état prussiens n'avaient aucune raison pour modifier les méthodes de patience et d'expectative qui leur avaient réussi et pour précipiter le mouvement; ils se sont attachés à « laisser mûrir la poire » ; ils ont préparé de
VI PRÉFACÎE
futures conqui^-les par un IcMit et subtil envahissement éconoiiiique et moral ; ils ont divssiniulé leurs empiétements sous la l'orme d'alliances; ils ont pensé surtout -qu'il fallait commencer par établir solidement leur hégémonie à Vienne, et ils ont un moment paru y réussir,.
Quel sera le résultat définitif de ces lointaines ambitions? Au xiv' siècle déjà, des colonies germaniques s'étaient établies victorieusement dans presque toute l'Europe orientale; elles dominaient à Cracovie, à Kiev, à 13ude; elles avaient fait de la Balti(|ue un lac allemand. Ce Di^ang nach Osten provoqua une réaction formidable. L'Europe a soif d'union, elle repousse l'Unité; un instinct secret Tavertit qu'elle n'a pas trop de toutes ses forces pour poursuivre sa marche et qu'elle se mutilerait en laissant annihiler quelques-uns des peuples qui la constituent.
Il ne manque pas d'Allemands qui sentent le danger de celte politique d'envajiissement plus ou moins dissimulé et de mégalomanie mondiale. Tous n'ont pas accepté sans arrière^ensée la domination de la Prusse. Non certes que j'attache la moindre importance aux résistances particularistes qui se manifestent çà et là ou aux tumultueuses levées de boucliers des Guelfes ou des patriotes bavarois. Ce ne sont là que les vaines agitations de partis sans racine, sans appui sérieux., sans avenir. Laissons les morts enterrer les morts.
Mais l'évolution économique, qui se poursuit avec une prodigieuse rapidité, et les tr£Lnsformations intellectuelles qu'elle entraîne, ont nécessairement pour effet d'accroître l'influence des régions occidentales deFEmpire et d'afl"aiblir les hobereaux transalbins au profit des classes industrielles et commerçantes. Ce n'est pas là en soi-même une caution certaine de tranquillité; il vaut pourtant mieux en somme que les questions de paix et de guerre dépendent d'hommes dont les décisions sont dictées, non par famour-propre et le point d'honneur, mais par le calcul. En effet, pour qu'ils reculent devant une entreprise, il suffit dès lors qu'ils soient persuadés que les chances de gain sont balancées par les risques du combat.
PRÉFACE Ml
Il en ressort que les nations qui sont exposées à un conflit avec FAllemagne, ont le devoir strict d'être assez fortes et'assez bien armées pour qu'elle ne puisse pas considérer sans inquiétude les conséquences d'une rupture. L'homme est faible devant la tentation, et la modération des peuples sera longtemps une garantie insuffisante contre les coups de violence, si elle n'est pas fortifiée par le souci très légitime des périls qu'entraîneraient des résolutions aventureuses. Nos vertus ne sont le plus souvent que des habitudes dictées par la prudence et transfomiées en instinct par le temps. Si les hérétiques s'étaient toujours laissé brûler sans protestation, la tolérance ne serait jamais entrée dans les mœurs ; les persécuteurs n'ont commencé à soupçonner les droits de leurs adversaires que du jour où ils se sont heurtés à leurs armées. Si la Révolution française avait rencontré devant elle une Europe organisée, l'histoire n'aurait pas connu les folies de Napoléon P". Les pacifistes sont les complices des conquérants, parce qu'ils sollicitent leurs cupidités en énervant les résistances.
Vis-à-vis de l'Allemagne, la moindre défaillance serait d'autant plus néfaste, que les passions belhqueuses y ont été surexcité-es par une suite prodigieuse de succès et qu'une caste puissante est intéressée à maintenii* dans la foule un état d'esprit qui assure sa propre domination à l'intérieur. Les optimistes, qui s'imaginent que les passions haineuses qui l'ont si longtemps animée contre nous sont oubliées, commettent une erreur grave, parce qu'ils ne font pas une assez large place dans leurs calculs au temps, qui est cependant dans les affaires humaines un facteur essentiel ; un quart de siècle ne suffit pas pour modifier les instincts d'un peuple et la tournure de son esprit. De longues années s'écouleront encore avant que nous soyons dispensés de monter la garde sur nos frontières. Il ne convient pas d'exagérer l'influetice des pangermanistes, mais il serait plus funeste encore de ne pas prendre au sérieux leurs projets. La moindre imprévoyance do notre part menacerait non seulement notre sécurité, mais ouvrirait pour l'Europe une ère de boule-
▼m PRKFACE
versemcnls et de violences qui arrêterait sans doute le progrbs pour des siècles.
Nous avons le devoir de venir en aide, par notre constance et par notre fermeté, aux groupes qui, au delà de nos frontières, ne désirent pas de nouveaux combats. Les hommes qui ne confondent pas la sécurité et l'hégémonie, Tindépendance et la domination, sont encore infiniment moins nombreux que beaucoup de Français ne le supposent volontiers, et surtout leurs convictions sont moins solides et leur vertu moins ferme que nous ne le désirerions. Leur existence seule et leur bonne volonté, quelque timide et incertaine qu'elle demeure, n'en sont pas moins un fait important.
Que tous les Allemands ne voient plus dans la victoire de Sedan le plus beau jour de leur histoire, c'est un symptôme favorable, dont il serait périlleux de surfaire la portée, qu'il ne faut pas négliger pourtant. Plus d'un, dès maintenant, accepterait comme jour de fête nationale, à la place du 2 septembre, le 18 octobre qui rappelle à la fois la bataille des Nations et la Réforme. Bien que nos troupes aient été battues à Leipzig, notre défaite de 1813 ne nous a pas laissé d'amertume. La cause pour laquelle les Allemands combattaient à ce moment, c'était en effet celle de l'émancipation des peuples ; leur programme, c'était celui de Lessing, de Herder et de Gœthe, de Kant et de Fichte, mais c'était aussi celui de la Révolution, TÉvangile libérateur que nous avions apporté au monde. Il nous est arrivé trop souvent d'oublier le dogme que nous avions proclamé : nous avons toujours eu lieu de nous en repentir et nous y sommes revenus avec une foi plus ardente. La Déclaration des Droits de V homme demeure le terrain sur lequel nous sommes toujours prêts à une réconciliation, de même qu'il nous est impossible d'en abandonner les principes, parce qu'ils sont le résumé de notre histoire et comme la raison même de notre existence.
Les ori^nes de l'Unité allemande. — Les conséquences de la domination de Napoléon I*'. — La Confédération germanique : l'hégémonie autrichienne, le réveil de l'esprit public et la reconstitution de la Prusse. — Le Zollverein.— La Révolution de 1848 : liberté et nationalité. — Frédéric-Guillaume IV et les tentatives d'Union prussienne. — L'humiliation de la Prusse à Olmutz et les ambitions de Schwarzenberg. — L'échec de la Prusse retarde sa victoire, mais ne compromet pas réellement sa puissance : faiblesse de l'Autriche, ruine du parti radical ; les libéraux prêts à accepter sans condition la domination des Hohenzoiiern. — Les difficultés extérieures.~7
La formation du nouvel Empire allemand, en substituant une monarchie redoutable à une agglomération d'Etats rattachés par un lien fédéral assez lâche et incapables de toute action offensive, a modifié radicalement les conditions de la vie politique de l'Europe.
Les peuples, menacés par l'apparition sur leurs frontières d'une puissance militaire de premier ordre, ont cherché une garantie dans de nouvelles combinaisons d'alliances, en même temps qu'ils ont été obligés de modifier leur organisation militaire. Le système de la paix armée, du service militaire universel, a eu pour résultat de rendre les guerres plus rares, en augmentant, dans une proportion difficile à imaginer, les souffrances et les périls qu'elles supposent.
Gomme tous les citoyens sont désormais appelés à répondre en quelque sorte personnellement de la conduite de leurs gouvernements, ils ne sauraient plus se désintéresser de la vie publique, et, même dans les pays oii l'autorité demeure concentrée dans les mains du souverain, ses décisions sont de plus en plus déterminées par l'opi-
EMPIRE ALLEMAND. i
nion de ses sujets. L*essor des idëes démocratiques a été ainsi en dernière analyse hâté par les victoires de l'absolutisme prussien.
Les événements de 1866 et 1870 ont favorisé d'autre part el précipité révolution économique de l'Allemagne, longtemps retardée par les divisions intérieures et la timidité routinière de ses gouvernements : dès qu'ils ont été débarrassés des entraves qui les gênaient, ses habitants, soutenus par la confiance que leur inspiraient leurs succès et le respect inattendu qu'ils rencontraient dans le monde, ont déployé leurs admirables qualités naturelles de méthode, de discipline et de ténacité; ils ont mis en exploitation les richesses que leur offrait le sous-sol de leur pays, et leur concurrence a bientôt alarmé les peuples dont la suprématie commerciale et industrielle paraissait le mieux assise. .
Déjà auparavant l'organisation scientifique de l'Allemagne était des plus remarquables et l'influence de ses savants et de ses philosophes avait pénétré au loin. Le prestige de triomphes inouis a naturellement encore accru leur crédit; on a imité leurs méthodes et copié leurs procédés; c'est à eux que se sont adressées les nations qui se mettaient jadis à l'école de la France pour terminer leurs humanités; leurs livres et leurs revues fournissent de doctrines la plus grande partie du monde moderne; ils imposent leurs systèmes, leurs habitudes et presque leurs goûts, et c'est de leurs écrivains, depuis Karl Marx jusqu'à Wagner et à Nietzsche, que proviennent presque toutes les idées qui inspirent le monde contemporain.
Cette substitution de maîtres a-t-elle profité à la civilisation générale?— Il est permis d'en douter. Parmi les Allemands eux-mêmes. plus d'un songe avec quelque mélancolie aux sacrifices dont il a fallu payer ces succès politiques et militaires, et les meilleurs d'entre eux ont peine à reconnaître dans Bismarck et Moltke les fidèles exécuteurs testamentaires des illustres philosophes et des admirables poètes qui avaient à la fin du xviii" siècle fondé l'hégémonie intellectuelle de la race.
La foule n'a pas de ces mièvreries, elle ne boude pas à ia fortune et ne marchande pas son bonheur : elle se tient pour satisfaite dès que le plan général de l'édifice qu'elle a contribué à construire répond vaguement h ses obscures aspirations.
Quelques critiques que l'on puisse adresser aux fondateurs de l'Allemagne contemporaine, un point demeure hors de contestation, c'est qu'ils ont été poussés et soutenus par les aspirations populaires qui s'étaient peu à peu exaspérées par l'attente et avaient fini par devenir une irrésistible passion.
IiNTRODUGTlON 3
Guillaume P'" et ses collaborateurs avaient l'esprit clair et le cœur bien trempé ; ils eurent le courage de leurs ambitions, donnèrent un programme précis aux velléités confuses des masses et s'emparèrent, pour atteindre leur but particulier, des efforts accumulés de longues générations; ils méritèrent ainsi d'accomplir l'œuvre du siècle. L'Allemagne, qu'ils avaient quelquePpeu brutalisée, ne leur en tint pas rigueur : elle était disposée d'avance à tout pardonner à ceux qui la guériraient de l'anarchie politique.
Depuis le milieu du xiii' siècle, elle n'avait plus de gouvernement central. Longtemps elle n'en avait guère souffert : elle s'aperçut des dangers d'une semblable désorganisation au moment de la guerre de Trente ans, quand elle devint le champ de bataille des confessions ennemies et que les Suédois et les Français, sous prétexte de protéger les libertés germaniques, s'établirent sur son territoire et se partagèrent ses dépouilles. Au moment de la paix de Westphalie en 1648, elle était tombée dans un tel état de désolation et de misère que deux siècles lui suffirent à peine pour panser ses blessures matérielles et morales. . Mais la race est robuste et brave : sur le sol dévasté, elle se remit au travail et elle s'appliqua à rassembler dcu à dcu les éléments de sa vie nationale.
La population était clairsemée, les capitaux rares, l'industrie nulle, les gouvernements égoïstes et bornés, les habitudes étroites et mesquines. En face de la réalité misérable, un seul refuge : la pensée. Vers 1740 s'ouvre le grand siècle de la littérature germanique : au moment oïl les plaisantins demandent si un Allemand peut avoir de l'esprit, Lessing, Kant, Herder et Gœthe opposent à la conception mécanique du monde, que répandaient les Encyclopédistes, l'évolution organique et donnent ainsi son mot d'ordre au siècle futur.
Les grands écrivains de cette période, même ceux qui, comme Lessing, ont pris pour tâche d'affranchir leur peuple des influences étrangères, n'ont aucune préoccupation nationaliste; ils se regardent comme les citoyens du monde et ils n'accordent guère qu'un regard distrait aux bouleversements politiques et aux modifications de frontières. Ils rendent du moins à l'Allemagne le respect du monde et l'estime d'elle-même ; surtout, ils enveloppent tous ses enfants d'une même atmosphère intellectuelle, ils réveillent le sentiment de l'unité d'origine et ils soufflent une ame à leur peuple.
En même temps, moins visible, encore dissimulée par les restes
incohérents d'un passé qui s'écroulait, se préparait la rénovation politique. L'Empire était toujours entre les mains des Ilabsbourgs, et, bien que les droits utiles qui en découlaient fussent des plus médiocres, ils y tenaient à cause de l'éclat qui en rejaillissait sur eux, et parce que leurs ambitions, multiples et compliquées, trouvaient leur excuse et leur explication dans les souvenirs du moyen dge. Surtout, ils avaient besoin d'un contact intime avec l'Allemagne pour civiliser et pour maintenir les royaumes variés et les races ennemies qu'ils avaient rassemblés sous leur domination. Leur autorité directe au delà de leurs possessions immédiates était faible, mais leur influence n'était pas méprisable ; ils représentaient la tradition et le passé, et ils avaient pour alliés tous ceux qui se sentaient menacés par les transformations de l'avenir, l'Eglise catholique, les petits souverains trop faibles pour être ambitieux et dont les désirs se bornaient au maintien du statu qiio, la poussière des seigneurs immédiats, qui trouvaient à Vienne des pensions et des sinécures, une partie importante du peuple aussi, qui souffrait de l'extrême morcellement politique et de l'absence d'un gouvernement solide, mais qui, dominée par ses préjugés et incapable de conception nouvelle, ne voyait d'autre remède à ses maux que dans une impossible restauration.
L'ensemble de ces forces constituait un parti assez redoutable pour assurer pendant de longues années la continuation d'un régime qui ne répondait plus aux besoins généraux. Même après les réformes de Marie-Thérèse et de Joseph II cependant, l'Autriche restait trop séparée de l'Allemagne pour qu'une fusion définitive ne présentât pas les plus graves difficultés. Catholique et persécutrice, effrayée par les moindres manifestations de liberté intellectuelle, endormie dans un despotisme bureaucratique morose, il y avait entre elle et les peuples émancipés par la Réforme une incompatibilité d'humeur insurmontable. Surtout il y avait une opposition irréductible entre l'idée de nationalité et le principe même de la monarchie des Habsbourgs. S'ils avaient réussi à transformer en domination réelle leurs titres honorifiques, ils auraient relevé le Saint Empire Romain Germanique, et*non pas constitué un royaume moderne. L'Allemagne était quelquefois éblouie par le mirage de puissance et de gloire qu'ils faisaient scintiller à ses yeux, mais elle savait ce que cette folie des grandeurs lui avait déjà coûté et elle se reprenait vite. Elle exigeait de ses futurs maîtres qu'ils se consacrassent exclusivement à sa fortune et qu'ils ne vissent pas seulement en elle un instrument pour d'autres conquêtes. Elle se serrait instinctivement autour des petits souverains qui, depuis dix siècles, avaient lentement grandi à l'ombre du sceptre impérial.
Parmi les 300 ou 400 Etats qu'enregistrait en 1789 la carte politique de l'Allemagne, cinq ou six seulement faisaient figure dans le monde. Encore convient-il de remarquer que leurs forces réelles n'égalaient pas leurs convoitises, et, si leurs espoirs persistèrent assez longtemps, les fautes de leurs dynasties ou le hasard des circonstances ne tardèrent pas à les rejeter au second plan. Le Hanovre ne dut un moment d'influence qu'au hasard qui porta ses Électeurs sur le trône d'Angleterre ; la Saxe était déconsidérée par la défection de ses souverains qui avaient trahi le Protestantisme et qui poursuivaient en Pologne de ruineuses et décevantes illusions; la Bavière était catholique et compromise par ses alliances étroites avec la France. Assez vite, ces petits princes et leurs voisins, plus médiocres et misérables encore, renoncèrent à grouper autour d'eux l'Allemagne entière, et leur rôle se borna désormais à ralentir une révolution qui exigeait leur abdication, dès qu'elle ne s'accomplissait pas à leur profit. Ils se groupèrent en général autour des Habsbourgs, dont ils redoutaient toujours les lointains projets, mais dont les rapprochaient en somme des jalousies semblables et des traditions communes. Ils se condamnaient ainsi à un rôle purement négatif et, de fait, leur énergie s'épuisa à retarder les progrès de la Prusse.
Au centre géographique de l'Allemagne du Nord, dans le pays de marécages et de sables que traversent l'Elbe, l'Oder et leurs affluents, sur un sol pauvre et triste, avait grandi une race résistante et dure à la fatigue, disciplinée et vaillante, raisonneuse et réaliste, que les souffrances et les luttes avaient trempée et enorgueillie. Absorbée pendant tout le moyen âge par ses guerres contre les Slaves à qui elle avait arraché le sol même qu'elle occupait, elle ne commença vraiment à jouer un rôle important qu'au xvii^ siècle, après qu'une série de successions eurent réuni au Brandebourg le duché de Prusse et une part des riches domaines de Glèves et de Juliers. Elle s'étendait dès lors du Rhin au Niémen et son mince territoire, dispersé à travers toute l'Allemagne, de même qu'il tentait toutes les convoitises, semblait exhorter ses princes à toutes les audaces. Pour se défendre contre les périls qui les guettaient sans cesse, les Hohenzollern durent organiser une administration vigilante et dure, et ils dressèrent leurs sujets aux habitudes d'une discipline de fer. Les souverains donnèrent les premiers l'exemple de ce sacrifice complet à la chose publique qu'ils exigeaient; ils ne furent pas seulement de grands seigneurs, dilettantes de la politique, comme la plupart de leurs voisins, mais des ouvriers, courbés sur le métier et qui poursuivaient à la sueur de leur front la grandeur de leur pays. Il était inévitable qu'une volonté
d*ambition ainsi soutenue pendant plusieurs générations se révélât un jour ou l'autre par une action d'éclat. Par une rencontre singulière, au moment même où Klopstock et Wieland annonçaient le réveil de l'esprit germanique, Frédéric 11 montait sur le trône et inaugurait son règne par la conquête de la Silésie.
Pour la conserver, il soutint une guerre de vingt ans, pendant laquelle il tint en respect l'Europe presque entière coalisée contre lui. Quand Marie-Thérèse avoua enfin son impuissance, en 1763, la Prusse, saignée à blanc, râlait sur son chaii^p de victoire, mais elle avait conquis l'admiration du monde et elle avait pris place parmi les grandes puissances. De tous les pays allemands, elle était alors le seul où l'idée de patrie fût autre chose qu'une figure de rhétorique ; dans les diverses classes de la société, la notion du devoir public avait pénétré les âmes, et les peuples voisins, effrayés par la tension de volonté et la dépense d'énergie que supposaient de tels efforts, étaient cependant séduits par l'exemple de vertus que depuis longtemps ils ne connaissaient plus. La Prusse était protestante, elle était exclusivement allemande ; le despotisme de ses rois n'était ni timide ni tracassier; ils comprenaient la puissance de l'esprit; pourvu que les professeurs rendissent au roi ce qui appartenait au roi, ils les laissaient sans effroi ëchafauder leurs systèmes et méritaient ainsi leur reconnaissance.
Frédéric II, comme presque tous les Hohenzollern, n'avait aucune imagination et, dans ce cerveau lucide et froid, il n'y avait guère plus de place pour les chimères de l'avenir que pour les spectres du passé. Il jugeait qu'à chaque jour sutlit sa peine et il ne songeait même pas à se substituer aux Habsbourgs. Il n'avait d'ailleurs aucun sentiment national allemand et il se souciait assez peu des sympathies platoniques qu'avaient provoquées ses victoires. Il ne dédaignait pourtant pas d'en profiter à l'occasion, et, au moment du Fûrstenbund, il groupa autour de lui une partie des princes de l'Empire. Dès la fin du xvin^ siècle, un Hohenzollern apparaissait ainsi à la tête de l'Allemagne.
Les progrès delà Prusse avaient été un peu trop rapides et il n'était guère possible qu'à la mort de Frédéric II un recul ne se produisît pas. Les fautes de Frédéric-Guillaume II et la médiocrité pusillanime de Frédéric-Guillaume III lui enlevèrent rapidement l'autorité qu'elle avait conquise, et elle tomba dans une de ces périodes de prostration et d*épuisement nerveux que provoque le surmenage. Son effacement momentané laissait l'Allemagne en pleine anarchie. C'est à ce moment qu'elle fut surprise par la Révolution française, et elle devint ainsi la proie facile des armées républicaines et impériales. Objet h
la fois d'admiration et d'ironie, elle donnait au monde le spectacio déconcertant d'un admirable développement intellectuelet d'une complète impuissance politique. Napoléon se chargea de lui prouver son imprudence, et la brutalité de son despotisme incohérent dissipa les rêveries où s'attardait un patriotisme encore somnolent. Les rivalités s'effacèrent, étouffées par la haine commune de l'étranger, et, si elles reparurent plus tard, elles furent désormais atténuées et contenues par le souvenir des souffrances passées et Tinstinct de conservation. Quand le calme revint après l'orage en 1815, l'Allemagne était sortie de l'adolescence et elle espérait obteuir de ses souverains une constitution qui reconnaîtrait au dedans les droits des sujets et lui garantirait en Europe le rôle que lui permettaient de réclamer sa haute civilisation et le chiffre de ses habitants. Le congrès de Vienne lui apporta une amère désillusion.
Non pas après tout que l'œuvre des diplomates eût été si mal combinée. Au sortir d'une terrible période de bouleversements et de guerres, ils s'étaient préoccupés d'assurer à l'Europe la tranquillité qui lui était nécessaire, et ils avaient assez adroitement équilibré les forces pour décourager les agités et les turbulents. La clé de voûte de leur édifice fut la Confédération germanique, lourde machine, difficile à mettre en mouvement, mais qui, en rassemblant dans une même organisation défensive les États secondaires de l'Allemagne, l'Autriche et la Prusse, opposait un invincible obstacle aux velléités de revanche de la France. L'événement prouva que ces calculs étaient justes et, dès ce moment, la sécurité de l'Allemagne n'a plus été sérieusement menacée.
Seulement, elle n'en avait pas un sentiment assez net, et, surtout, elle était humiliée du rôle modeste et passif qui lui était réservé. La Diète perpétuelle qui siégeait à Francfort sous la présidence de l'envoyé autrichien, avait beaucoup moins le caractère d'un parlement national que d'un congrès de diplomates, et d'ingénieuses combinaisons restreignaient son influence au profit de la souveraineté des divers Etats. Les petits princes détenaient une influence absolument hors de proportion avec leur puissance réelle, et elle devait naturellement s'exercer dans le sens de la conservation la plus routinière.
Si la Bavière avec ses trois millions et demi de sujets, le Wurtemberg (un million et demi d'habitants), et même le Hanovre (douze cent mille âmes) ou Bade (un million) prétendaient encore à une certaine vie politique, la Saxe, réduite à huit cent mille habitants, ne pouvait plus penser qu'à ménager les derniers restes d'une existence désormais sans but et comme marquée pour la mort. Le
Grand-Duché de Hesse-Darmstadt (six cent mille habitants) rassemblait dans le plus bizarre amalgame, de Giessen h Worms et de Darmstadt à Mayence,des populations que séparaient leurs traditions et leurs intérêts. L'Electeur de Hesse-Cassel n'oubliait pas les jours de gloire qu'avaient connus ses ancêtres au moment de la Réforme ; mais quelle figure pouvait-il faire dans l'Europe nouvelle avec ses pauvres ressources et ses rares régiments ! Plus étrange encore était le spectacle de l'Allemagne centrale. Le hasard ou le caprice de Napoléon avait laissé subsister là une foule de principautés dont aucune ne dépassait cent mille habitants et dont plusieurs n'en comptaient pas vingt mille. Le Nassau, le duché de Brunswick, les duchés de Saxe, le Mecklembourg, avec de plus hautes prétentions, n'avaient pas plus de forces réelles. Tous ces Etats, incapables de vivre, ne se résignaient pas à mourir. Ils sentaient que le moindre mouvement pouvait leur être funeste et ils cherchèrent d'instinct dans la Diète comme une assurance mutuelle des défaillances et des abstentions. Les réformes les plus modestes leur étaient suspectes, les moindres efforts leur étaient douloureux. Témoins ankylosés d'un âge disparu, ils demandaient au peuple de ne pas troubler leur quiétude par de vaines agitations; sans autre idéal que le statu quo, ils représentaient l'alliance des préjugés et des inerties; ils condamnaient l'Allemagne à une sorte de radotage sénile et prétendaient éteindre sa turbulence juvénile dans le silence de leurs chambres de malades.
Quand on vit cette Diète, où tous les bruits du dehors venaient expirer, épuiser à de mesquines besognes sa stérile activité, ménager avec de maternels scrupules les ridicules susceptibilités des princes les plus infimes, négliger les mesures d'organisation militaire et ne retrouver quelque énergie que pour réprimer des manifestations libérales fort inoffensives, les patriotes furent pris d'une sorte de désespoir. Non seulement l'Allemagne demeurait la nation la plus morcelée du<;ontinent, mais Metternich et Talleyrand avaient réussi à rendre l'anarchie incurable. Les Stein, les Gneisenau et les Humboldt avaient entrevu une patrie unie, puissante, respectée, largement ouverte aux souffles nouveaux, entraînant ses enfants dans une marche glorieuse vers la prospérité et la lumière : on leur offrait un pays divisé par une foule de cloisons étanches où s'agitaient dans une pénombre mélancolique des fantômes apeurés.
Les unitaires étaient, en partie, responsables eux-mêmes de leurs déconvenues. Leurs espoirs étaient hauts, mais ils étaient vagues, et, quand il s'était agi pour eux de présenter à Vienne un plan précis, ils n'avaient pas réussi à s'entendre. La plupart d'entre eux avaient
grandi à l'école des romantiques, qui se plaisaient aux idées obscures et aux réminiscences lointaines. Leur éducation n'était pas encore terminée et une période nouvelle de recueillement était nécessaire pour que leur idéal se dégageât des brouillards qui l'obscurcissaient.
Leurs partisans, d'ailleurs, étaient encore trop rares et surtout trop peu organisés. Les peuples, appauvris et épuisés, ne demandaient que du repos, et, rapprochés de leurs souverains immédiats par de communes épreuves, ils accordaient volontiers quelque crédit à la bonne volonté qu'ils leur supposaient. Aussi, les agitations de quelques jeunes enthousiastes ne rencontrèrent-elles à peu près aucun écho. Elles servirent seulement de prétexte à Metternich pour imposer à la Diète un régime de répression implacable et pour ramener doucement sous sa tutelle la Prusse qui, peu satisfaite des stipulations de Vienne, aurait pu être tentée de lier partie avec les novateurs. La conférence de^^Kar^bar^ /^nnûMHI9) p.t l'acte^fmal de Vienne f20 juin ^M0) snnp.tiQnnprent. en même temps que la victoire de la réaction, le triomphe du particularisme et l'hégémonie de l'Autriche. Elle se maintint jusqu'en 1848, atténuée et comme vidée par les progrès de la Prusse, mais non pas officiellement contestée.
Metternich n'était pas un grand homme d'état, mais c'était un diplomate avisé et subtil, et il avait, avec beaucoup de prudence et de flair, le sens de la réalité. Il était fort satisfait du résultat du Congrès de Vienne, et il espérait, en exploitant habilement les terreurs de ses protégés, transformer peu a peu en domination directe la prépondérance morale de l'empereur François I" en Italie et en Allemagne. Il importait seulement de ne rien précipiter et de ne pas éveiller les méfiances par des envahissements trop brusques^ de manière à ne pas provoquer une crise que l'Autriche n'était pas en mesure de supporter. Pendant l'époque révolutionnaire, elie avait .étonné le monde par la tenue de sa politique et la solidité de sa résistance; mais Metternich connaissait mieux que personne la limite de ses ressources. Depuis la mort de Joseph II, les réformes avaient été complètement arrêtées et la population, un moment secouée par les tentatives de l'Empereur-philosophe, était retombée dans sa torpeur et son indifférence séculaires. Le gouvernement s'appliquait à écarter tout ce qui aurait pu inquiéter son sommeil et troubler l'âme légère, aimable et vide de ses peuples. Les Habsbourgs avaient fini par être les prisonniers du régime de défiance et d'arbitraire qu'ils suivaient depuis plusieurs siècles et ils avaient perdu, avec le goût de l'action, la force du mouvement. L'administration, compliquée et vieillotte.
iO INTRODUCTION
s'épuisait en paperasseries inutiles, et les propositions les plus urgentes attendaient plusieurs années l'approbation de l'IOnipereur. L'armée était en fort mauvaise condition, avec des cadres fatigués et des régiments incomplets, et le déficit chronique condamnait les hommes d'état à la plus extrême prudence. Les douanes intérieures, le papier-monnaie et les variations du change, les abus des corporations et le système prohibitif arrêtaient le développement du commerce et de l'industrie; la population des campagnes était écrasée sous le poids dés redevances féodales, et la bourgeoisie, ignorante et timorée, fermée à tout esprit d'initiative et d'entreprise, végétait à l'ombre d'une aristocratie exclusive et jalouse.
Metternich était trop avisé pour ne pas soupçonner les inconvénients de ce régime de compression et d'inertie, mais il n'avait ni assez de lumières pour apercevoir nettement les réformes indispensables, ni assez d'énergie pour courir le risque des difficultés qu'elles entraîneraient, ni assez d'autorité pour vaincre les répugnances du souverain, les préjugés égoïstes des nobles et l'indilTérence ennuyée de la bureaucratie. Par-dessus tout, il craignait qu'à la moindre secousse le vernis germanique de la monarchie ne s'effritât et que le caractère artificiel et composite de l'Etat Danubien n'apparût à tous les yeux.
Le moment était passé où il eût été à la rigueur possible de fondre dans un patriotisme commun les peuples qui avaient cherché un refuge sous le sceptre de Ferdinand I", et les tentatives impatientes et mal combinées de Joseph II avaient partout réveillé les résistances des nationalités magj^are, slaves et latines. Depuis lors, la Révolution française avait répandu le dogme de la souveraineté populaire, et la littérature romantique, en remettant à la mode l'histoire et la légende, avait favorisé l'éveil d'un nationalisme local. Les quelques écrivains qui, à Prague, à Pesth et à Zagreb, travaillaient à reconstituer des idiomes presque disparus, ne comptaient encore que de très rares disciples et ils n'avaient aucun programme politique. Mais ils étaient soutenus et poussés par l'instinct des foules qui ne voulaient pas devenir allemandes, et Metternich, à la fois, s'appuyait sur ces répugnances sourdes, afin de repousser les demandes des libéraux étrangers, et redoutait d'encourager des rêves particularistes qui eussent compromis sa situation au dehors. Il était bien évident, en effet, que, du jour où il deviendrait manifeste pour tous que l'Autriche était une puissance magyare et slave, elle serait condamnée à renoncer à sa domination sur l'Italie et sur l'Allemagne. Le chancelier était donc réduit à une diplomatie de tergiversations et de compromis qui
rendait impossible toute action énergique; ses ambitions, après le premier moment d'exaltation qui suivit le Congrès de Vienne, ne furent bientôt plus que purement négatives.
Une politique qui se borne à opposer une perpétuelle fin de nonrecevoir aux désirs des peuples, est fatalement vouée à la défaite. Malgré l'extrême brièveté de la domination napoléonienne et bien que les réformes qu'elle avait entraînées n'eussent été le plus souvent que promulguées et non accomplies, elle n'en avait pas moins profondément bouleversé le sol, et la situation, en 1815, était très différente de ce qu'elle était en 1780. Des centaines d'États avaient disparu, la noblesse immédiate, les principautés ecclésiastiques, presque toutes les villes libres; un ordre relatif avait été introduit dans la carte du pays. Surtout, quelques résistances qu'eussent opposées les égoïsmes aux idées révolutionnaires et bien que ces idées elles-mêmes n'arrivassent que filtrées et adultérées par la censure napoléonienne, certains besoins nouveaux s'étaient glissés dans les âmes; elles s'étaient éveillées à l'idée de devoirs communs et avaient fraternisé dans un même esprit de sacrifice. Il n'était pas impossible, en profitant des défaillances provoquées par la misère et la lassitude, de comprimer un moment les passions qui fermentaient; mais, parviendrait-on à les étouffer complètement, et, après qu'ils avaient respiré un air plus généreux et plus pur, les peuples accepteraient-ils longtemps de vivre dans la chambre close où l'Autriche prétendait les enfermer?
Metternich avait pour instruments et pour complices les romantiques qui dominaient alors l'opinion. Élèves de llerder et de Goethe, mais reniés par leurs maîtres dont ils dénaturaient la pensée, ils avaient poussé jusqu'au délire la réaction contre le rationalisme français. Plusieurs d'entre eux avaient reçu de la nature l'ame la plus délicate et les dons les plus élevés de l'esprit ; ils avaient le sens du passé et leurs cœurs étaient ouverts aux plus subtiles intuitions de l'avenir; aujourd'hui que nous ne souffrons plus de leurs erreurs, nous saluons en eux avec reconnaissance les véritables initiateurs du XIX® siècle, dont la pensée s'est formée à leur école, et qui a vécu presque tout entier de leur inspiration. — Schiller, beaucoup trop imbu de souvenirs français pour les comprendre, disait qu'ils étaient fantasques, parce que leur intelligence était faible, ce qui était injuste. Il serait plus exact de dire qu'elle était incohérente et passionnée. Leurs rêves étaient si séduisants et si lumineux qu'ils en oubliaient la réalité et qu'ils se détournaient, avec une mélancolie effrayée, de la vie qui les enveloppait ; leur sensibilité maladive souffrait du contact avec le monde extérieur ; ils dédaignaientl'action qui
n*aboutit jamais qu*à un résultat imparfait et condamne les combattants à des compromis odieux et à des brutalités répugnantes. Ils se réfugiaient dans un idéalisme mystique et ne voulaient voir dans l'Univers qu'imagination et poésie.
La politique du chancelier d'Autriche recrutait volontiers ses séides parmi ces prophètes découragés et désabusés, qui n'aspiraient qu'au repos et qui cherchaient un refuge dans l'adoration du passé. Mais, si la fatigue du peuple se laissa un moment bercer par leurs troublantes cantilènes, dès que les forces lui revinrent, il se révolta contre l'abdication définitive qu'on avait voulu arracher à sa léthargie. Dans les régions surtout qui avaient été longtemps occupées parla France, comme les provinces rhénanes, ou qui avaient été unies à elle par une alliance dont les sacrifices n'avaient pas été sans compensation, comme la Bavière et le Wurtemberg, le triomphe de la réaction provoqua bientôt d'ardentes protestations. Les privilèges de la noblesse pesaient lourdement sur les paysans, la censure irritait les classes éclairées ; les abus de la justice de cabinet, les vexations de la police, les empiétements du clergé mécontentaient la bourgeoisie. Les souverains de Wurtemberg, de Bavière, de Bade, quelques autres encore, par un honorable scrupule de conscience, surtout parce qu'ils espéraient trouver, à l'occasion, un appui dans leurs peuples contre les envahissements de l'Autriche, avaient promulgué des constitutions. Quelque timides qu'elles fussent, l'existence seule de Chambres parlementaires suffit à provoquer la naissance d'une certaine vie publique. Les besoins de réformes devinrent plus précis. Une opposition se forma, des journaux combattirent l'absolutisme ministériel. Dans le sud et l'ouest de l'Allemagne, un parti libéral s'organisa, recruté surtout parmi les fonctionnaires et les professeurs ; il devint plus nombreux et plus confiant à mesure que l'évolution économique favorisa le développement de la bourgeoisie. Metternich s'effraya de cette insurrection des esprits, plus dangereuse que les déclamations de la Burschenschaft, et, à diverses reprises, il essaya de la réprimer. Mais les événements extérieurs affaiblissaient son autorité et gênaient son action. La Sainte Alliance n'avait pas longtemps résisté k la poussée des ambitions et des rivalités : l'Angleterre d'abord, puis la Russie s'en étaient détachées ; la révolte de la Grèce, en même temps qu'elle donnait aux peuples le spectacle suggestif d'une insurrection victorieuse, rouvrait la question d'Orient. Le ministre autrichien, épouvanté par la marche sur Constantinople des armées de Nicolas, en oubliait quelque peu les agitateurs de Munich et de Stuttgart. La chute des Bourbons en 1830 et la défaite
INTRODUCTION Vi
définitive en France de l'ancien régime achevèrent de bouleverser son système.
Assez adroitement, il exploita la panique qu'avaient provoquée les événements de Paris et les imprudences de quelques journalistes; mais les lois répressives qu'il obtint de l'affolement des princes firent long feu. Les émeutes qui avaient suivi la révolution de Juillet avaient singulièrement accru le nombre des États constitutionnels ; les deux. Hesses, le Hanovre, la Saxe avaient désormais leurs assemblées et, à mesure que les foyers d'agitation se multipliaient, il devenait infiniment plus malaisé de les surveiller. Metternich ne pouvait plus compter d'ailleurs aussi complètement que jadis sur la Prusse, où les ministres les plus réactionnaires supportaient avec une mauvaise humeur manifeste l'ingérence autrichienne. Il avait enfin à lutter, dans l'intérieur même de la monarchie, contre des embarras croissants : la Hongrie était en pleine fermentation, le panslavisme trouvait à Zagreb et à Prague des apôtres inspirés; les provinces allemandes commençaient à s'agiter sous les taquineries d'une bureaucratie routinière. Dès ce moment, le chancelier, vieilli et harassé, se renferme dans une sorte d'abstention morose; il a le sentiment que son œuvre a échoué et il n'a guère d'autre désir désormais que de retarder le plus possible une catastrophe qu'il sent inévitable.
Les hommes qui, de 1823 à 1848, dirigèrent le mouvement politique en Allemagne, étaient en général des bourgeois, dans le sens complet du mot; ils n'avaient aucun génie, et, bien qu'à l'occasion ils fussent capables de courage et même d'héroïsme, ils n'avaient pas plus le goût du panache que du paradoxe. Leurs vertus, moins brillantes que solides, et leurs goûts, plus raisonnables que raffinés, prêtent facilement au ridicule, et ils ont été raillés sans pitié par les -écrivains prussiens qui ne leur pardonnent ni leur attachement aux doctrines libérales, ni leurs sympathies françaises, ni surtout leur patriotisme particulariste. En réalité, leur affection profonde pour leur patrie étroite, un peu bruyante, ne nuisait en rien à leurs sentiments allemands, et, s'ils se proclamaient volontiers les héritiers de 1789, ils ne songeaient nullement à sacrifier à la France l'indépendance nationale. H est vrai cependant que, par la force même des choses, ils paraissaient un peu absorbés par la poursuite de réformes intérieures et, comme leurs désirs étaient naturellement conformes à ceux de tous les peuples opprimés, leur programme prenait, une couleur cosmopolite. Hs s'exagéraient aussi facilement la gravité des combats qu'ils soutenaient dans leurs Parlements respectifs, et ils mêlaient un
soupçon de dëdain à la pitié que leur inspirait la Prusse qui, moins heureuse que la Bavière, n'avait pas de constilution et qui leur semblait ainsi tristement arriérée dans la voie de la civilisation. Enfin, ils étaient compromis par quelques enfants terribles, dont la polémique, plus véhémente qu'habile, froissait inutilement les susceptibilités populaires.
Heine ne s'en trompait pas moins lourdement, quand il écrivait h cette époque qu'en Europe, il n'y avait plus donations, qu'il n'y avait que des partis. Les professeurs, parmi lesquels se recrutaient d'habitude les chefs de l'opposition libérale, ne partageaient aucune des sympathies de la « Jeune Allemagne » pour la France. Tout pénétrés des traditions romantiques, dont ils ne rejetaient que les excentricités absolutistes, ils opposaient fièrement à la décadence agitée des peuples latins et à leur corruption brillante la solidité de la culture germanique et, avant même que l'Allemagne fût née, ils saluaient en elle la régénératrice du monde moderne. Historiens très érudits, ils dressaient la liste, fort longue, des griefs qu'ils avaient contre nous, et ils ne se tenaient pas pour satisfaits des revanches que leur avait accordées la fortune. Hs avaient le goût de la discussion, mais à la manière de docteurs qui enseignent du haut de la chaire et n'ont pas l'habitude d'être contredits, et ils avaient contracté la passion de l'apostolat qui ne va jamais sans quelque fanatisme. Ils se jugeaient appelés à fonder la domination de leur race sur le monde et ils étaient convaincus qu'ils rendraient ainsi un immense service à la civilisation; ils s'avouaient cependant que leurs desseins pourraient bien rencontrer quelque résistance et ils étaient en quête d'alliés capables de les soutenir. La tâche était un peu lourde pour Bade ou la Bavière, et ils commençaient à tourner leurs regards vers la Prusse, bien décidés d'ailleurs à exiger d'elle de sérieuses garanties.
Leur influence était grande, parce qu'ils avaient pour clientèle la jeunesse des classes éclairées et qu'ils s'adressaient aux instincts les plus puissants de l'âme humaine : l'orgueil et le besoin de domination. Leur propagande fut facilitée par les maladresses et les erreurs de la politique française. Louis-Philippe était le plus pacifique des hommes, et la bourgeoisie, qu'il représentait sur le trône, avait comme lui l'horreur de la guerre, qui arrête le commerce et fait baisser la bourse. Mais il ne lui déplaisait pas, à l'occasion, de prendre des allures de bravache et elle fredonnait volontiers des refrains belliqueux. Thiers, en 1840, commit la sottise impardonnable de flatter cette manie dangereuse et il se donna les airs de vouloir marcher à la conquête du Rhin. L'Allemagne, qui n'était pas responsable de nos
ennuis en Egypte, fut brusquement éveillée de sa quiétude par ces menaces d'agression brutale ; les rodomontades de la presse française l'obligèrent à passer sérieusement la revue de ses forces, et elle s effraya de la médiocrité de ses ressources militaires. Ses terreurs étaient très exagérées, mais elle n'oublia plus dès lors les angoisses qu'elle avait traversées : renonçant à ses revendications libérales, elle plaça au premier rang de ses préoccupations la réforme fédérale et envisagea plus nettement la pensée d'un rapprochement avec les Hohenzollern qui mettraient à son service une armée redoutable.
La catastrophe d'Iéna avait surpris le courage de la Prusse plutôt qu'elle ne l'avait abattu. Sous l'œil de l'ennemi qui occupait et pillait à blanc son territoire, elle avait réorganisé son armée et jeté les bases du service militaire universel, transformé son administration et préparé l'abolition du régime féodal. Une poignée de combattants, philosophes, politiques et soldats, accourus de tous les coins de l'horizon pour la diriger et la soutenir dans son agonie, avaient opposé au despotisme victorieux le veto de leurs consciences et l'avaient forcé à reculer ; triomphe d'autant plus glorieux qu'il avait été remporté contre la volonté du roi lui-même, le médiocre Frédéric- Guillaume lit. Ils furent vraiment l'âme de la coalition qui renversa Napoléon, relevèrent les courages défaillants, repoussèrent les compromis équivoques et ne connurent de repos qu'après avoir scellé définitivement dans la tombe à Waterloo le spectre impérial.
Leurs services furent mal récompensés et un. historien a pu dire^ sans trop d'exagération, qu'au Congrès de Vienne les diplomates parurent moins préoccupés de punir la France que de prévenir les méfaits de la Prusse. Elle en revint déçue, aigrie, et il est certain que, de quelque côté qu'elle jetât les yeux, elle n'apercevait autour d'elle que des sujets d'inquiétude. En même temps que, pour la brouiller à jamais avec la France, on lui avait confié la garde des provinces rhénanes, elle était menacée à l'Est par la Russie qui s'avançait à quelques étapes de Berlin, comme étranglée vers l'Ouest entre la Saxe qui ne lui pardonnait pas sa déchéance et le Hanovre et la Hesse d?ont elle gênait les ambitions. Il était impossible qu'elle se résignât longtemps à cette situation qui la condamnait à des efforts épuisants et qui aurait rendu mortelle la plus légère défaillance.
Tout d'abord pourtant elle sembla s'accommoder tant bien que mal du sort qui lui était fait. Frédéric-Guiliaume III, cœur sec et intelligence courte, n'avait aucun goût pouf les cerveaux brûlés et les taiseurs de projets. La victoire même ne l'avait pas îranchement
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réconcilié avec les héros qui avaient relevé son trône, et il leur prêtait volontiers des arrière-pensées suspectes. Il suffît que Metternich agitât «à ses yeux le fantôme de la Révolution pour que, puérilement, sans réflexion, il se mît à la remorque de rAutriche. ï^es réformes libérales furent ajournées ou supprimées, et les ambassadeurs prussiens à Francfort, docilement, obéirent aux consignes venues de Vienne.
Les abstentions et les impuissances d'un souverain ne sauraient contrebalancer les traditions séculaires et les besoins intimes d'un peuple. La Prusse avait beau faire le jeu de la réaction, elle n'en était pas moins protestante; nulle partie mouvement scientifiquen'était plus actif et les Universités plus florissantes, nulle part aussi l'orgueil des récentes victoires n'était plus vif et la confiance dans l'avenir, plus universelle. Bien que l'œuvre de Hardenberg et de Stein fût demeurée incomplète, ils n'en avaient pas moins acclimaté dans le pays quelquesunes des réformes essentielles de la Révolution. Un régime de stricte économie assurait l'équilibre financier, et une bureaucratie instruite et active, jalouse de ses droits et très indépendante bien que surveillée de près, défendait même contre le roi les intérêts publics. Le moment n'était pas favorable aux vastes entreprises : elle se consacra au relèvement du pays, prépara la fusion des nouvellesprovinces, encouragea le commerce et l'industrie. Puis, sous son impulsion, la Prusse, en même temps qu'elle se dégageait peu à peu de la tutelle de Metternich, rassembla autour d'elle les Etats voisins, les attirant par les avantages économiques qu'elle leur garantissait, rassurant leur timidité par sa bonne foi et sa modération. Le ZoUverein, dont les premières bases avaient été jetées en 1818, réunissait dès 1834 plus des trois quarts de l'Allemagne.
Les résultats matériels de l'Union douanière furent extraordinaires, d'autant plus qu'elle coïncida avec l'introduction des inventions mécaniques qui ont transformé l'industrie à notre époque et avec l'établissement des premiers chemins de fer. A mesure cependant que le commerce se développa et que les relations devinrent plus actives, l'on ressentitplus vivement la gêne qu'imposaient aux relations les tracasseries de la police et les divisions politiques. Le besoin d'indépendance grandit avec la richesse, et aux raisons d'ordre sentimental qui déterminaient auparavant la plupart des novateurs, s'ajoutèrent désormais d'impérieuses considérations pratiques qui ouvrirent à leur propagande les classes moyennes^ jusqu'alors à demi indifférentes. La décadence manifeste de l'Autriche, décidément incapable de maintenir son autorité, non moins que les fantaisies du nouveau roi de
Prusse, Frédéric-Giiillame IV, qui avait succédé à son père en 1840 et qui tour à tour surexcitait les espérances des libéraux par ses velléités de réformes et déconcertait leur fidélité par ses inexplicables repentirs, répandit de plus en plus la conviction qu'un changement politique radical élait nécessaire et imminent.
L'opinion était si unanime sur ce point qu'à la première secousse, l'édifice péniblement construit par les diplomates du Congrès de Vienne s'effondra. Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans la Révolution de 4848, c'est la facilité avec laquelle les pouvoirs établis cédèrent aux premières sommations populaires; les princes avaient été à leur insu pénétrés de l'esprit d'opposition qui les enveloppait et il semblait vraiment qu'ils n'eussent attendu qu'un prétexte pour abdiquer. Le Parlement qui s'ouvrit à Francfort (18 mai 1848) ne rencontra devant lui aucune résistance, et il s'appliqua consciencieusement à traduire en articles de lois les programmes lentement élaborés par les publicistes et les philosophes.
Tant qu'il ne s'agit que de proclamer les droits populaires, la tâche fut aisée. Les difficultés commencèrent quand on passa à l'organisation politique du pays. On a souvent reproché aux meneurs du mouvement leurs tergiversations et leurs faiblesses parce qu'on s'exagère la portée des premières surprises.
Les radicaux, peu nombreux partout, n'étaient dans le Nord qu'une infime minorité; il n'avaient ni doctrines précises ni chefs, et, sauf dans quelques districts de Silésie, de Westphalie ou du Rhin, il n'existait pas encore de prolétariat industriel capable de fournir des défenseurs à la cause révolutionnaire. D'autre part, les modérés de Francfort, s'ils ne méritaient à aucun titre les railleries faciles dont les a depuis accablés la réaction victorieuse et s'ils mettaient au service de la patrie un dévouement éclairé et des volontés généreuses, étaient fort peu préparés par leur passé au rôle que leur imposaient les circonstances et ils n'avaient à aucun degré le sens des réalités : ils croyaient à la toute puissance des formules et leur idéalisme reculait devant les coups de force ou les compromis nécessaires.
Ils comprenaient bien que le principal obstacle à la régénération de l'Allemagne était la présence simultanée à la Diète de deux États tels que la Prusse et l'Autriche, et qu'il n'y avait d'autre remède au mal que l'exclusion d'une des deux rivales. Entre elles, leur choix était fait depuis longtemps et leurs sympathies allaient naturellement à Berlin. Mal dégagés cependant des souvenirs du moyen âge, ils éprouvaient une sorte d'horreur physique à la pensée de déchirer la robe sans couture de l'ancien Empire, et ils cherchaient une impos-
EMPIRE ALLEMAND. â
sible combinaison par laquelle ils auraient retenu TAutriche tout en l'excluant. De longs mois s'écoulèrent avant qu'ils eussent mis quelque ordre dans leurs idées et qu'ils se fussent avoué la vanité de leurs systèmes de conciliation. Lorsque, le 28 mars 1849, la majorité du Parlement de Francfort décida d'olTrir la couronne à Frédéric-Guillaume IV, le moment favorable était déjà passé.
Pendant que les libéraux et les partisans de la Prusse amusaient leurs hésitations h de vaines joutes oratoires, les adversaires de la Révolution, revenus de leur premier désarroi, s'étaient groupés sous le drapeau de la«Grande Allemagne)). C'était un fort étrange amalgame où les hobereaux irréductibles coudoyaient les républicains intransigeants, et où quelques idéalistes faisaient le jeu des catholiques, effrayés par l'hégémonie d'un État protestant, et des princes qui refusaient de se laisser médiatiser. Cette coalition de scrupules respectables, de préjugés égoïstes et d'ambitions sournoises, trop confuse pour être redoutable en elle-même, devint menaçante sous la direction du prince de Schwarzenberg.
Au lendemain de la chute dé Metternich, l'Autriche avait en quelque sorte disparu de la scène politique. L'insurrection était victorieuse dans toutes ses capitales; l'empereur Ferdinand s'enfuyait de Vienne et ne trouvait un asile que dans les montagnes du Tyrol; l'Italie et la Hongrie proclamaient leur indépendance, tandis que la Croatie, la Bohême et la Galicie, frémissantes, exigeaient une large autonomie comme prix de leur appui conditionnel. Le système représentatif, en rendant la parole aux peuples, révélait la violence des rivalités et des haines ethniques, exaspérées par l'incurie ou par les calculs subtils et maladroits des Habsbourgs. Mais l'Autriche est le pays des surprises et elle déconcerta les pessimistes qui annonçaient son morcellement définitif. I^'événement prouva une fois de plus la puissance des traditions et la force des institutions. L'armature administrative avait oscillé sous le premier effort de la tourmente, mais elle résista. L'armée, qui ne connaissait d'autre patriotisme que la fidélité au souverain, n'avait, pas été ébranlée un seul instant; les généraux, après avoir écrasé l'insurrection de Prague et de Vienne, se débarrassèrent de l'empereur Ferdinand et le remplacèrent par un adolescent, qui fut entre leurs mains un instrument docile, François-Joseph (2 déc.i848). Bien que la guerre contre l'Italie durât toujours et que la Hongrie dût rester encore plusieurs mois au pouvoir des rebelles, le prince de Schwarzenberg, qui avait pris la présidence du Conseil, se crut assez fort pour rompre nettement en visière à la Révolution; il dispersa le Parlement autrichien qu'il avait d'abord interné à Kromierzitse (mars 1849), et, lea
mains libres désormais à l'intérieur, il s'apprêta à rappeler vertement à l'ordre les imprudents qui avaient si légèrement disposé de l'héritage des Habsbourgs. Jamais ils n'avaient été moins disposés à y renoncer. Le prince avait en effet tiré des épreuves récentes la conclusion qu'il était indispensable de fusionner dans un ensemble solidement centralisé les races rivales qui avaient jusque-là vécu une vie à demi indépendante. Ce nouvel empire unitaire autrichien aurait naturellement une physionomie germanique, et, comme les Allemands de la monarchie étaient trop peu nombreux à eux seuls pour s'opposer aux forces centrifuges, il fallait nécessairement qu'il cherchât au dehors son centre de gravité et qu'il s'adossât aussi étroitement que possible à la Confédération germanique.
En dépit de ses allures de tranche-montagne, Schwarzenberg avait encore beaucoup d'affaires sur les bras et il n'était guère en mesure d'appuyer par des faits ses circulaires impératives. Ses menaces laissaient pour le moment assez froids les Unitaires de Francfort: dans tous les cas, elles les inquiétaient beaucoup moins que les façons sibyllines de Frédéric-Guillaume IV.
Après avoir, dans une heure d'affolement, livré Berlin à la Révolution (19 mars 1848), le roi de Prusse s'était un moment persuadé qu'il avait désiré ce qui était arrivé; il avait, à la tête des émeutiers triomphants, promené dans la ville le drapeau noir, rouge et or, en répétant aux échos étonnés que désormais la Prusse se confondait avec l'Allemagne.— De quelle manière se ferait la fusion? — Il n'en savait trop rien : il se grisait volontiers de mots et, pourvu que la navigation lui plût, ce n'était pas sa manière de se demander où il aborderait. Les hobereaux, à qui il ne retirait pas sa confiance même dans ses heures d'exaltation sentimentale et de libéralisme romanesque, se chargèrent de calmer sa fougue. Ils étaient séparés entre eux par des différences très profondes, ainsi que les événements le prouvèrent par la suite, mais sur quelques points essentiels ils s'entendaient parfaitement : Prussiens avant tout, ils avaient en abomination les doctrines démocratiques, c'est-à dire que, dès le premier jour, les libéraux de Francfort leur avaient inspiré une invincible antipathie. Les senti-* ments du roi à cet égard n'étaient guère différents des leurs.
Il avait été forcé de convoquer à Berlin une Assemblée constituante,. Les radicaux y étaient rares et il eût suffit pour satisfaire la population d'un peu de bonne humeur et de sincérité. C'étaient malheureusement les vertus qui étaient le plus étrangères à Frédéric- Guillaume. Peu à peu les provocations de la réaction et les réticences du souverain irritèrent la majorité et accrurent l'influence de la gau-
che : des motions imprudentes furent votées; l'énervementdc l'AssembJée gagna la rue et se traduisit par quelques émeutes. La Gamarilla exagéra les faits, prêta à l'opposition les plus noirs projets et montra à Frédéric-Guillaume Tabîme béant sous ses pas. Pour échapper aux périls assez imaginaires qu'on lui dépeignait, il forma un ministère réactionnaire que présida le comte de Brandenbourg et dont l'àme fut le baron Otton de Manteuffel. La Chambre protesta; elle fut dissoute, Berlin mis en état de siège (nov. 1848), et Manteuffel octrova une constitution qu'il se réservait d'ailleurs de modifier (5 déc). L'opposition n'essaya même pas une résistance qui n'avait aucune chance de succès.
Le coup d'état de Manteuffel avait inquiété les unitaires de Francfort, mais ils n'aimaient guère les radicaux et ils ne pouvaient à aucun prix se passer du concours de la Prusse. A Berlin, les féodaux victorieux ne leur surent aucun gré de leur abnégation : — Après qu'on avait écrasé la Révolution dans le royaume, allait-on pactiser avec elle au dehors ? Ils remontrèrent au roi qu'il n'avait pas le droit de sacrifier l'indépendance de sacouronne et que, s'il acceptait les présents des Parlementaires allemands, il deviendrait leur complice et leur prisonnier. La Prusse devait donner des lois à l'Allemagne, non subir ses conditions ; il concluait un marché de dupe, en ramassant dans la boue « une couronne sortie des pavés dans le genre de la couronne de Louis-Philippe, une couronne de bric àbrac, pétrie de terre glaise et de fange ». — Le 3 avril 1849, Frédéric-Guillaume déclina les offres de la délégation de Francfort.
Il était impossible que le Parlement se relevât de cet échec ridicule; il ne le tenta même pas et se dispersa peu à peu au milieu de l'indifférence générale (juin 1849). Seuls, les radicaux, qu'il avait toujours combattus, prétendirent sauver son œuvre et imposer aux princes la Constitution qu'il avait rédigée. Ils soulevèrent une partie de l'Allemagne, mais ils furent partout écrasés par les troupes prussiennes. La Révolution populaire avait définitivement échoué (juillet 1849).
Frédéric-Guillaume se savait bon gré d'avoir résisté à la tentation et il jugeait que sa vertu avait droit à une récompense. Il se présenta comme l'exécuteur testamentaire du Parlement défunt et se proposa de fonder par la diplomatie cette unité nationale que l'Assemblée de Francfort avait voulu établir sur la volonté populaire. Par une illusion d'ailleurs semblable à celle qui avait perdu les libéraux, il se trompa radicalement sur les difficultés qu'il allait rencontrer, s'imagina qu'il suffirait pour les conjurer de formules sonores et de gestes onctueux. Il protestait de sa bonne foi, de son désintéressement, ne
L^TRODUCTION 21
voulait dépouiller personne, — et il était sincère, ce qui n'empêchait pas que ses déclarations larmoyantes ne fussent en parfait désaccord avec la vérité. Aussi ses boniments ne trouvèrent-ils aucun éctio Pourquoi les autres souverains se seraient-ils bénévolement dépouillés en faveur d'un de leurs collègues ? Les raisons sentimentales qu'il invoquait les laissaient absolument indifférents, et, maintenant que l'ordre était rétabli et les émeutes réprimées, ils n'avaient plus aucun motif de dissimuler leurs véritables sentiments. Pour se défendre contre les marivaudages importuns de la Prusse, ils s'adressèrent à l'Autriche qui, victorieuse des Magyars et des Italiens, était maîtresse désormais de jeter toutes ses forces dans la balance.
Pour le moment, Schwarzenberg avait une partie excellente : dissimulant ses lointaines espérances, il se présentait comme le défenseur de la souveraineté des princes et de l'équilibre européen, également menacés par les manœuvres des IlohenzoUern. Il se conciliait ainsi, en même temps que l'appui des cours secondaires, les sympathies de TEurope et en particulier du tsar Nicolas, qui poursuivait d'une haine de maniaque tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à une idée révolutionnaire. Dans de pareilles conjonctures, Frédéric-Guillaume IV s'amusait à jouer avec le feu et à se donner l'ivresse du danger. UUnion qu'il avait fondée et à laquelle n'étaient restés à peu près fidèles qu'une vingtaine de princes de faible importance, ne l'intéressait plus guère; mais, à travers, il entrevoyait toujours le rêve du Protectorat germanique et il ne s'arrachait pas à cette obsession décevante. Il ne faisait rien pour atteindre le but, mais ses ministres les plus influents et ses confidents les plus aimés ne parvenaient pas à lui arracher un renoncement définitif et formel. Il attendait béatement un miracle qui dessillerait les yeux de ses adversaires.
Schwarzenberg perdit patience, lui dicta durement son ultimatum. Une première fois, il fallut que Brandenbourg courût à Varsovie pour calmer le tsar Nicolas (octobre 1850) : quelques semaines plus tard, Manteuffel sollicitait humblement une entrevue du ministre autrichien et, après l'avoir obtenue à grand'peine, allait à Olmutz faire amende honorable et écouter les conditions de François-Joseph (28 novembre). Les partisans du particularisme triomphaient bruyamment : il avait suffi d'apporter à la lumière du jour ces idées vagues et ces conceptions creuses avec lesquelles on trouble l'âme des foules pour qu'elles tombassent en poussière. On avait laissé le champ libre aux phraseurs d'universités : qu'avaient-ils fait de leur pouvoir? De cette année d'orgie, il ne restait qu'un mal aux cheveux universel.
Aucun des acteurs qui avaient été mêlés à cette tragi-comédie n'avait éprouvé d'aussi humiliantes défaites que la Prusse. La gravita même des périls qu'avait courus l'Autriche donnait à ses reverr comme une grandeur héroïque, tandis qu'il y avait quelque chose de mesquin et de piteux dans les déconvenues de Frédéric-Guil laume IV. Le rocher de bronze sur lequel la monarchie reposait depuis Frédéric-Guillaume I", avait cédé à la première tempête; le roi n'avait trouvé le courage de combattre la Révolution que lorsque les insurgés de Vienne avaient été écrasés par Windischgraetz. Sa politique extérieure n'avait été ni plus glorieuse ni plus habile : il avait sournoisement caressé des ambitions qu'il n'avait osé ni avouer ni soutenir; il avait déconcerté ses partisans par la plus bizarre succession d'audaces mal combinées et de brusques couardises. Il avait essayé de justifier ses prétentions à l'Empire en embrassant la cause des Allemands du Schleswig et du Holstein, et, après les avoir compromis et ruinés, il les livrait au Danemark contre lequel ils s'étaient révoltés; il avait pris en main la cause des constitutionnels de la Hesse-Cassel, et ses soldats collaboraient à l'exécution fédérale réclamée par Hassenpflug contre les défenseurs de la loi et du droit. On s'explique sans peine l'amertume des patriotes prussiens et que l'humiliation d'Olmutz leur ait paru plus amère que celle même d'Iéna. Après avoir provoqué la lutte, on n'avait pas même affronté le combat ! Et devant qui, cette lâche reculade? Devant quelques roitelets, dont les trônes étaient encore chancelants! Devant un Schwarzenberg, qui avait été obligé de mendier l'intervention russe pour rétablir l'autorité de son Empereur dans ses provinces immédiates !
L'insolence du ministre autrichien exaspéra encore ces tristesses. Il était fort peu satisfait de l'issue pacifique de la crise, et il se vengeait, en avilissant la Prusse, de n'avoir pas pu la démolir; il racontait dans ses circulaires, avec une fatuité offensante, l'envoi de Manteuffel, ses supplications, la condescendance de François-Joseph, « qui n'avait pas cru pouvoir repousser les demandes du roi de Prusse ai modestement formulées ». En réalité, il n'est pas démontré qu'en 1850 la Prusse eût été aussi aisément écrasée que le croyait M. de Beust, et sa seule cause réelle de faiblesse était alors dans la personne de son roi, trop nerveux pour supporter sans faiblesse les péripéties d'une guerre et trop imbu de préjugés pour accepter les alliances nécessaires. Mais cette infériorité était momentanée et fortuite et les ressources du pays demeuraient intactes. Les étrangers s'exagéraient l'importance de la crise intérieure de 1848, parce qu'ils ne se ren-
daient pas un compte exact des causes qui l'expliquaient. Dans un pays habitué à être solidement tenu en mains, les fantaisies et l'incohérence d'un souverain atteint d'une trépidation maladive de la volonté avaient produit une sorte d'ahurissement, et la bureaucratie, surprise dans une heure de désarroi, avait passivement accepté une révolution qui semblait appelée par le souverain. Il suffît, pour qu'elle se reprît, qu'elle se sentît de nouveau dirigée. La secousse, violente, mais passagère, n'avait ni ébranlé l'attachement profond du pays pour la dynastie, ni surtout altéré le patriotisme, très général et très vif : les hommes qui avaient quelque influence sur l'opinion, continuaient de croire aux destinées glorieuses du pays; ils étaient fiers, et avec raison, de ses institutions, de son armée dont la fidélité n'avait pas un moment chancelé, de la solidité de son crédit, de la prospérité de ses finances.
Depuis son arrivée au pouvoir, Schwarzenberg blufi'ait outrageusement. Tactique dangereuse, qui convenait à son tempérament de joueur, mais que ses successeurs pratiquèrent sans conviction, jusqu'au jour où un partenaire audacieux tint le pari et les obligea à abattre leurs cartes. Les campagnes d'Italie et de Hongrie avaient révélé les vices de l'organisation militaire de l'Autriche. Sous la surveillance tatillonne de Bach , qui réclamait de ses agents une obéissance passive, l'administration retombait vite dans ses habitudes d'indifférence et de langueur. Le papier-monnaie perdait 30 p. 100 et le budget se soldait chaque année par un déficit de 2 à 300 millions de francs. L'Etat ne vivait que d'opérations usuraires et le désarroi financier, non moins que le système protectionniste et l'insuffisance de l'instruction, arrêtait le développement de la richesse.
Sans doute le mal n'était pas incurable et la monarchie des Habsbourgs a traversé depuis, sans en mourir, des épreuves singulièrement cruelles. Mais elle était alors entre les mains de médecins bien étranges. Schwarzenberg et ses collègues n'avaient évidemment rien compris au sens des événements qui s'étaient accomplis sous, leurs yeux. Instruits par l'expérience récente et moulus encore de leurs efforts impuissants, les peuples de la monarchie étaient disposés à se contenter de concessions minimes, et ils auraient accepté avec reconnaissance les réformes les plus modestes. Que le gouvernement se relâchât de son système de suspicion, qu'il leur accordât quelque liberté de mouvement, surtout qu'il respectât les droits essentiels des diverses nationalités, ils n'en demandaient pas davantage et cela eût suffi pour raviver le loyalisme. Au lieu de chercher à réconcilier dans la liberté les races ennemies, les ministres de François-
Joseph ne surent que copier les formes surannées de Tabsolutisme, Ils empruntèrent à Joseph II et h Mettcrnich leurs procèdes les plus médiocres, sans avoir la générosité de l'un ni la dextérité de l'autre. Ils supprimèrent les garanties constitutionnelles et courbèrent tous les fronts sous le même despotisme nivcleur et brutal. En s'efforçant d'établir une centralisation administrative qui froissait les sentiments les plus nobles et les instincts les plus essentiels, ils exaspérèrent les plus modérés et se condamnèrent à un régime de compression à outrance et de violences continues. Ils réalisèrent ce problème, jusqu'alors insoluble, d'unir les peuples et les factions, mais cette union se fit contre le gouvernement.
Les conséquences de ces erreurs furent d'autant plus lourdes qu'en Allemagne la Révolution de 1848 avait transformé et déblayé le terrain politique. Les radicaux qui formaient auparavant un groupe influent dans le sud et le centre, avaient été mis hors de combat par les malheureuses insurrections de Bade et de Saxe, et, depuis lors, ils n'ont joué à peu près aucun rôle. Les libéraux, de leur côté, avaient été guéris de leur présomption par leur récent échec : convaincus par l'événement que le particularisme avait des racines plus solides qu'ils ne l'avaient supposé et que l'unité germanique soulèverait en Europe de dangereuses défiances, ils se tinrent désormais en garde contre les excès d'un idéalisme optimiste et ils s'avouèrent que le droit a besoin d'être soutenu par la force. Ce qui leur avait manqué en 1848, c'était une armée : ils ne marchanderont pas leur concours au chef qui la leur offrira.
La masse de l'opinion était moins exigeante encore. L'attitude des princes secondaires, leurs lâches complaisances et leur mauvaise foi, leur égoïsme et l'implacable rigueur avec laquelle ils avaient abusé d'une victoire qu'ils n'avaicni pas remportée eux-mêmes, avaient sérieusement atténué leur prestige et affaibli le loyalisme traditionnel. Le parti de la Grande Allemagne avait exploité contre la Prusse les préjugés confessionnels et trouvé un appoint sérieux dans les associations catholiques. C'était une alliance compromettante. Elle avait, en attirant l'attention sur les progrès de l'ultramontanisme,. froissé les sentiments les plus intimes d'un peuple qui a sacrifié à la défense de la Réforme ses intérêts les plus précieux et qui, dans ses heures de défaillance, a toujours réservé la liberté de penser. Le réveil des nationalités slave et magyare d'ailleurs, que dissimulaient, mal les jongleries constitutionnelles et les circulaires de Bach et de Schwarzenberg, soulignait de plus en plus le caractère composite de la monarchie des Habsbourgs, et c'était une sorte de paradoxe que-
de prétendre amener rAliemagne à abdiquer entre les mains de maîtres étrangers.
En réalité et en dépit des apparences, des divers candidats à la couronne impériale, un seul n'était pas disqualifié, c'était la Prusse; elle demeurait la carte forcée de tous ceux qui ne se résignaient pas à la prolongation indéfinie de l'anarchie fédérale. Les unitaires étaient d'autant plus disposés à solliciter sa tutelle qu'ils s'exagéraient beaucoup le rôle des puissances voisines dans leur déconvenue, de I5. France en particulier. En réalité, la France avait suivi les événements sans aucune passion. Mais ses voisins la connaissaient mal et lui prêtaient une constance d'ambition que n'avaient guère montrée ses anciens souverains et qui ne s'accommodait ni a son tempérament ni à ses nouvelles institutions. Il était raisonnable néanmoins de supposer que l'Europe n'accepterait pas sans mot dire la ruine de cette Confédération germanique, qui s'était montrée jusqu'alors une voisine de tout repos. Les esprits les moins subtils et les moins habitués aux combinaisons diplomatiques sentaient que la fondation d'un empire allemand centralisé bouleverserait l'équilibre universel et ils prévoyaient qu'elle soulèverait l'unanime résistance de tous les intérêts menacés. La question de l'unité germanique tendait ainsi à devenir surtout une question de politique étrangère, et rien n'était plus propre à incliner les esprits du côté de la Prusse, puisque, pour déjouer les intrigues des cabinets et triompher des rivalités extérieures, ce qu'il fallait avant tout, c'était une diplomatie et une armée.
Un répit assez long était nécessaire cependant pour que les esprits retrouvassent quelque élasticité et que les peuples surmenés reprissent goût à l'action. Les hommes d'état de Berlin ne firent rien pour hâter l'évolution qui se préparait, et leur réserve, qui avait son origine beaucoup moins dans une prudence calculée que dans une médiocrité naturelle, se trouva en définitive fort adroite. Un des plus grands bonheurs de la Prusse, c'est qu'elle a toujours été gouvernée par des hommes d'intelligence rassise : elle tient en grande estime ses philosophes et ses professeurs, mais elle les laisse dans leurs chaires; ManteufTel et ses collaborateurs n'étaient pas tourmentés par les idées, et les réalités immédiates avaient seules quelque importance à leurs yeux. Leur flegme endormit les défiances suscitées par l'agitation de Frédéric-Guillaume IV; trompés par cette somnolente immobilité, les petits princes, dont les jours étaient comptés, ne songèrent plus qu'à combattre leurs ennemis intérieurs, sans réfléchir qu'ils achevaient ainsi de gaspiller les derniers restes des sym-
pathies qui leur étaient demeurées fidèles. Pour le moment du moins, soutenus par le courant d'opinion qui entraînait l'Europe entière, et sûrs de ne rencontrer aucune résistance, ils s'attardèrent avec une satisfaction puérile à savourer les joies mesquines de la vengeance. La réaction ne fut peut-être pas aussi sanglante en Allemagne que dans d'autres pays, mais, pour être plus hypocrite, elle n'en fut pas moins odieuse. Elle prit aussi, conformément aux tendances du caractère national, une allure plus systématique. Les conservateurs victorieux, peu satisfaits de restreindre la liberté politique, entreprirent une restauration complète de l'ordre social. De pareilles gageures contre l'esprit et le mouvement du siècle ne réussissent guère : en 1851, les résultats furent assez piteux, hors de proportion assurément avec le gaspillage des forces mises en jeu et les colères suscitées. Les princes s'en aperçurent assez vite et, comme la plupart d'entre eux n'avaient guère l'étoffe de véritables tyrans, une lois qu'ils furent revenus de leur première colère, ils retombèrent dans leur inertie coutumière. La réaction s'enlisa et aboutit en dernière analyse à une sorte de paralysie et d'anarchie gouvernementale, lusqu'au moment où la maladie de Frédéric-Guillaume IV (ocl. 1857), et bientôt après la guerre d'Italie, transformèrent les conditions de la vie politique, et où la question de l'unité allemande se présenta de nouveau a l'attention de l'Europe.