CHAPITRE PREMIER
Les doctrinaires : StahL — La Diète de Francfort et les États secondaires : la Hesse-Electorale, le Hanovre, la Saxe et la Bavière. — Lia réaction en Prusse. — Le ministère ManteufFel ; Westphalen et Raumer. — La Constitution de 1850. — L'arbitraire gouvernemental : le droit d'association et de réunion; les abus de la lustlce; les procès politiaues. — La liberté de la presse. — Les élections. — Victoire complète de la droite en 4855.
A un moment où Frédéric-Guillaume IV n'avait pas encore complètement rompu avec les novateurs, le général Léopold de Gerlach, un des memnres les plus influents de la Gamarilla, écrivait dans son journal : « On doit considérer comme non avenu tout ce qui s'est produit depuis 1848. » Léo, avec Gerlach un des prophètes de la réaction, faisait honte aux souverains de leurs ménagements criminels : un simple feu de bataillon, au bon moment, sur la populace, aurait arrêté la révolution de 1789; «que de millions de vies n'auraient pas été ainsi protégées! que de misères matérielles et morales n'auraient pas été évitées ! Par une sottise et une inhumanité impardonnables, les rois n'ont pas compris ces leçons. Dieu n'a pas cessé de les répéter depuis et il les a imprimées encore en lettres de feu en 1848 ».
Un pareil programme était à la hauteur des intelligences les moins subtiles et il salistaisait parfaitement les barons de Strudelwitz et de Prudelwitz, dans lesauels le Kladderadatsch incarnait la sottise et la vanité des hobereaux. Il n'exigeait même qu'une dose de courage assez faible, puisque pour le moment les libéraux renonçaient à la lutte...
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« Leur mot d'ordre, dcrit Springer, c'était le verset de Jérdmie : Nous avons essayé de guérir Babylone et nous ne l'avons pas sauvée de ses maux; quittons-la et retirons-nous chacun dans notre pays. » — c( L'époque était trop dure pour moi, écrivait Bassermann à Mathy, il eût fallu que j'eusse vos nerfs »; et Gervinus à Dahlmann : « J'admire votre persévérance et votre constance que ne lasse point l'isolement; j'avoue h ma honte que je n'ai pas en moi cette veine. » Bientôt ce Dahlmann, lui-même; dont ses amis célébraient la solide carrure, soutenu d'ailleurs par une vanité prodigieuse, subit à son tour la contagion du découragement universel. Il s'était remis à l'œuvre, par un effort de volonté, mais la joie n'y était plus : « A la suite de la situation déplorable des choses, répondait-il, le 9juin 1851, à son ami Gervinus qui le félicitait de sa bravoure, le printemps s'est, si je puis dire, retiré de la chose, et dès que je prends la plume, je sens qu'on a coupé à mon esprit les ailes et qu'elles ne veulent plus repousser. » L'amer désespoir de cette génération sacrifiée s'exhalait dans les sanglots de Heine : « Pourquoi le juste, portant sa croix, se traîne-t-il misérable, sanglant, tandis que, bienheureux, comme un vainqueur sur un fier coursier, trotte le méchant? Qui est coupable ici? Est-ce que par hasard Notre-Seigneurne serait pas tout a fait tout-puissant? Serait-ce qu'il commet lui-même ce crime? Oh! ce serait infâme! — Telles sont les questions que nous nous posons sans cesse jusqu'au jour où, avec une poignée déterre, on nous fermera la bouche. Mais est-ce là une réponse? »
Les exécutions ou les procès avaient déjà décimé l'opposition radicale. L'énervement jeta dans des projets hasardeux les exaltés que le hasard avait jusque-là protégés et ils y disparurent sans profit et sans gloire. D'autres jugèrent décidément Tair irrespirable et allèrent chercher un asile en Angleterre et surtout en Amérique. Les cadres de la résistance furent ainsi brisés et l'armée révolutionnaire s'émietta et disparut. La foule oublia ses enthousiasmes et revint à ses travaux quotidiens et à ses plaisirs médiocres; elle railla son ivresse passée et rougit de l'idéalisme puéril auquel elle avait sacrifié un moment. Les mœurs s'abaissèrent et les caractères s'avilirent. Les lamentâmes exemples donnés par des princes qui violaient avec une cynique désinvolture leurs promesses les plus solennelles, exercèrent une déplorable influence sur les consciences chancelantes. Des défections retentissantes et des conversions trop avantageuses pour n'être pas suspectes, jetèrent comme une ombre de discrédit sur les hommes qui avaient été mêlés aux affaires publiques ; le mépris qu'inspiraient ces renégats rejaillit sur les doctrines qu'ils avaient jadis répandues.
Cette fatigue universelle, ce dégoût et ce scepticisme moral trompaient l'œil assez peu pe'nétrant de Gerlach, mais des observateurs plus perspicaces estimaient quelepéril n'était pas écarté, à peine peutêtre ajourné. Frédéric-Guillaume IV s'est toujours figuré que l'insurrection du 18 mars à Berlin avait été l'œuvre d'un certain nombre d'agents polonais et français expédiés par le Conseil parisien de propagande révolutionnaire. Ces imaginations puériles étaient admises sans discussion par quelques-uns de ses confidents et, pour eux, rien n'était plus simple que de rétablir l'ordre. Mais, à côté de ces nigauds, il ne manquait pas autour de lui d'hommes qui savaient parfaitement que la chute de Louis-Philippe avait été, non pas la cause, mais Toccasion du soulèvement de l'Allemagne, et qu'il s'expliquait par une lente évolution antérieure; ils ne se dissimulaient pas la force réelle de leurs adversaires et ils connaissaient aussi les limites des renoncements populaires : même dans ces heures d'affaissement, ils sentaient une résistance sourde qu'il ne serait pas facile d'emporter. En leur qualité d'Allemands d'ailleurs, ils jugeaient que la force est partout nécessaire, mais qu'elle ne suffit à rien, et ils voulaient extirper le
T al jusque dans ses racines.
La Révolution en Allemagne avait été sociale, plus peut-être encore que politique, et elle avait nettement opposé la propriété mobilière à la propriété foncière. Elle n'avait pas été seulement le soulèvement des sujets contre l'arbitraire des souverains, mais la révolte de la bourgeoisie contre la prépondérance des seigneurs. Elle avait sans doute poursuivi l'établissement d'un régime parlementaire, mais aussi, et surtout, l'abolition des privilèges et des restrictions qui arrêtaient l'essor de l'initiative individuelle. Ainsi comprise, elle n'apparaissait plus comme un incident sur lequel on passe dédaigneusement à l'ordre du jour, mais comme la manifestation brusque d'un virus invétéré que l'on ne guérirait pas par quelques palliatifs.^ U était relativement facile pour le moment d'abolir l'œuvre de « l'Année folle », mais ce n'était là que le début, et, si l'on se bornait à cette œuvre de badigeon nage, tout serait bientôt à recommencer. Il fallait replacer sur des bases solides la société, qui avait été minée depuis longtemps par une série d'imprudences et d'erreurs. Déjà après la chute de Napoléon, la réaction avait trouvé ses doctrinaires, et la Restauration de la Science de VÉtat de Louis de Haller avait été le livre de chevet des défenseurs du trône et de l'autel. Ses arguments, qui avaient toujours paru un peu massifs et d'une platitude pénible, étaient démodés; ils furent rajeunis par Stahl qui termine avec éclat la grande lignée des de Maistre et des de Bonald.
II était né h Munich (1802), d'une famille juive très attachée à sa foi, et, bien qu'il se fut converti au protestantisme en 1819, il ne s'affranchit jamais des souvenirs de sa jeunesse : son christianisme sans élan et sans espérance ne fut jamais celui de Paul et de Luther. Son éducation, dans un milieu pénétré des étroites formules de l'Ancienne Loi, explique seule l'ascétisme de sa soumission satisfaite à un Dieu irrité, qui ne présente à sa créature que d'insolubles énigmes et se plaît à égarer la pensée humaine dans un dédale inextricable de pièges et de chausse-trapes. Il n'avait été attiré vers la Réforme que par les côtés les plus sombres de sa théologie, et il ne voyait que des impies dans ceux des disciples de Luther qui discutaient ou interprétaient la Révélation. Il condamnait la tolérance, a fruit de l'indifférence et de la cruauté », et il n'admettait d'autre science que « celle qui ne repose pas sur sur sa propre sagesse, mais sur la Parole divine ». Contre l'anarchie de la pensée, il voulait associer dans une sainte ligue les fidèles qui cherchaient dans la religion le fondement unique de la société et de la vie; aussi, pour écraser l'impiété et la révolte, acceptait-il volontiers l'alliance de l'Église romaine, dont il admirait la tenue et l'unité : « le vrai catholique est non seulement plus chrétien, mais plus protestant que celui qui n'est chrétien que de nom, de même que le vrai protestant est non seulement plus chrétien, mais plus catholique que le catholique de surface ». Il n'avait étudié la philosophie que pour en démontrer l'impuissance : la science avait été égarée par les séductions et les folles promesses du rationalisme; il lui ordonnait de faire demi-tour, de demander désormais sa lumière à la volonté divine, telle qu'elle nous est révélée par l'histoire.
Nous sommes toujours dominés par le milieu dans lequel nous avons grandi : les premiers chefs de l'École romantique demeuraient maigre tout les fils du XVIII® siècle, ils avaient moins la foi que la volonté de croire, et leur religiosité était trop teintée de littérature pour ne pas reculer devant certains renoncements; leur pensée faisait volontiers l'école buissonnière et l'Église n'ouvrait ses bras qu'avec inquiétude à leurs repentirs intermittents. Stahl, qui appartenait à une autre génération, était moins artiste et plus logique, et son action fut plus pénétrante, parce qu'il était plus sincère. Il aimait à dire « qu'il avait eu le courage de faire un usage positif, aussi complet que possible, de& convictions que l'on enferme d'habitude au plus profond de son cœur et que l'on se borne à défendre contre des attaques ennemies ». — Il étalait sa foi avec une franchise provocante, mais on le lui pardonnait plus aisément qu'à Schlegel, parce qu'elle n'était pas pour lui une:
distraction poétique, mais qu'elle formait bien vraiment la substance de sa pensée et l'armature de son esprit.
* Un des premiers actes de Frédéric-Guillaume IV, après son avènement, avait été de l'appeler à Berlin, en même temps que Schelling. Hegel avait été jusque-là le grand pontife officiel de la Prusse, et les Hohenzollern n'avaient aucune raison de se plaindre de lui. Mais, avec quelque vigueur qu'il combattît l'esprit révolutionnaire et quelque habileté qu'il déployât pour voiler les côtés inquiétants de ses théories, il n'inspirait aux romantiques de la réaction qu'une confiance mitigée. Sa doctrine était à double face et, malgré la componction édifiante avec laquelle il saluait la religion du Christ, il n'était pas besoin d'être grand clerc pour flairer en lui le rationaliste impénitent; il était d'ailleurs fort compromis par ses disciples, les Bruno-Bauer, les Feuerbach, les Arnold Ruge et tous les chefs de la gauche hégélienne. Avec Stahl, on n'avait pas à craindre de semblables surprises et on était sûr que ses disciples ne feraientjamais défection. Il n'en recruta pas beaucoup a l'Université. Il attirait et il retenait les auditeurs par la décision de sa pensée, l'acuité de sa critique, l'étendue de son érudition et la logique apparente de sa doctrine. Sa voix grêle remplissait aisément les espaces les plus étendus et il dissimulait beaucoup d'art sous la simplicité aff'ectée de ses discours. Il avait étudié de très près les polémistes français et il avait le don des formules condensées qui font image et s'imposent à l'imagination. Il lui manquait pour atteindre la grande éloquence l'abandon et la flamme, mais il lui arrivait par moments d'en donner l'illusion, et, pour être convaincu et entraîné par lui, il suffisait qu'on n'y résistât pas. Les quelques paradoxes tapageurs auxquels son nom est attaché, donnent de lui l'idée d'un fier à bras. En réalité, ce croisé n'avait aucun goût pour les séances tumultueuses. Très modeste et très simple de mœurs, de manières réservées et presque timides, toujours vêtu de noir, il tenait à la fois du magistrat et de l'ecclésiastique, et ses qualités de sérieuse et de haute probité morale inspiraient le respect même à ses adversaires.
Ses livres, surtout sa Philosophie du droit étudié au point de vue de Vhistoire, dont il avait publié le premier volume dès 1829, lui avaient acquis quelque réputation dans le monde universitaire, mais seule la Révolution de 1848 attira sur lui l'attention du grand public et il devint dès lors le théoricien incontesté de l'extrême droite. Ce qu'il demandait, ce n'était pas seulement de supprimer les dernières constitutions, et même, après tout, ces constitutions bien interprétées n'étaient pas si mauvaises : elles permettraient à la noblesse d'expri--
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mer son opinion et de surveiller la bureaucrnlie trop disposée à pactiser avec les idées nouvelles. Stahl se défendait d'être un réactionnaire et il n'était certes pas un absolutiste, il réclamait une liberté morale et religieuse et le respect, sous le contrôle de l'Écriture, de» droits régulièrement établis. Depuis que la faute originelle a déchaîné nos mauvais penchants, l'homme, sans cesse sollicité par eux et victime de ses instincts sauvages, ne saurait être protégé contre ses erreurs et ses fautes que par une puissance sociale solidement organisée. L'État est ainsi un reflet du royaume céleste, et les forces qui le constituent sont l'expression même de la loi morale; elles sont l'œuvre de Dieu qui les a établies pour le salut de sa créature, et quiconque se soulève contre la tradition et l'histoire, travaille h la ruine de l'humanité.
Ainsi réduite à ses conclusions essentielles, cette philosophie n'est ni très originale ni très profonde. Telle quelle, elle répondait aux désirs des hobereaux prussiens et elle dissimulait sous un vernis de métaphysique leurs ambitions très concrètes. « La Révolution, écrivait Manteuffel dans une assez mauvaise langue, — mais on a rarement écrit un aussi piètre allemand que dans l'entourage de Frédéric-Guillaume IV, — a son centre et ses racines, non plus dans le tumulte des rues, les conspirations, les conflits criminels, mais dans l'absence de tout sentiment religieux, le mépris de toute autorité, dans l'adoration de la science humaine, sentiments si répandus en particulier dans les classes prétendues éclairées. » — Stahl lui offrait le moyen de rétablir sur des bases solides le principe de l'autorité que ses défenseurs légitimes avaient imprudemment abandonné.
Les souverains avaient eux-mêmes en effet préparé la ruine de leur puissance, quand, pour satisfaire leurs caprices arbitraires, ils avaient pactisé avec la philosophie et le rationalisme en portant une main sacrilège sur les prérogatives de lanoblesse et de l'Église. Pourprévenir une catastrophe irréparable, l'heure était venue de rompre avec les lâches ménagements et les folles complicités d'une bureaucratie niveleuse et frivole, en restaurant la hiérarchie des forces sociales. Les privilèges de la noblesse et du clergé n'étaient ni moins respectables ni moins utiles que les pouvoirs des souverains, et ils avaient eux aussi leur base dans la sagesse de la Providence. On ne fait pas à l'anarchie sa part : « La Révolution n'est pas un acte de révolte, mais un système de bouleversement, qui veut au sommet ce qui, en vertu de l'orde éternel, doit être à la base*. » — Révolutionnaires, l'ouvrier qui veut échapper aux corporations, le paysan qui se regarde comme l'égal du seigneur, le bourgeois qui conteste la prérogative des pro-
priétaires nobles, le parlementaire qui substitue aux chartes historiques la souveraineté nationale. Les constitutions modernes, fondéessur le suffrage populaire, prétendent favoriser le progrès, mais le progrès n'est qu'un élément de dissolution ; les seules constitutions viables ne sauraient être que la cristallisation du passé. — 11 fallait les relever et, pour cela, organiser la coalition des forces conservatrices qui « permettront, ainsi que l'écrivait la Gazette de la Croix, non seulement de revenir au mois de février 1848, mais de faire revivre les vérités éternelles, les idées de droit et de liberté qui, bien longtemps auparavant, s'étaient évaporées sous le poids de plomb d'un gouvernement sans caractère ou, dans le cas où il en avait un, de tendances purement négatives ».
La première condition pour exécuter une tâche aussi vaste était l'unité de direction. Stahl et ses amis, particularistes par définition, n'avaient cependant aucune objection contre l'intervention de la Diète fédérale, du moment où elle s'exercerait en leur faveur.
Dans la Conférence de Dresde (oct. 1850 à mai 1851), Schwarzen-. berg, qui arrivait très exalté par son succès d'Olmutz, avait demandé l'établissement à Francfort d'un Directoire exécutif où il eût disposé d'une majorité docile, et l'entrée dans la Confédération de toutes Les provinces autrichiennes, c'est-à-dire, au point de vue pratique, la garantie par l'Allemagne de l'intégrité de la monarchie autrichienne.
Manteuffel, en présence de ces ambitions, éveilla fort habilement les craintes des cours secondaires, et, après plusieurs mois de négociations pénibles et de vaines récriminations, on en était revenu aux anciennes conventions et à la Confédération traditionnelle. La Diète alors reprit paisiblement ses séances suspendues depuis 18,48 et se mit aussitôt à l'œuvre pour effacer les derniers vestiges de la tourmente qui avait failli détruire l'œuvre du Congrès de Vienne (mai 1851).
Dès le 29 août 1851, la Prusse et l'Autriche proposèrent la nomination d'un comité chargé de veiller « à ce qu'aucun État fédéral n^ conservât des institutions ou un ordre de choses dangereux pour la paix et la tranquillité intérieure de ces États, et par conséquent pour la sécurité politique » ; le projet fut accepté d'enthousiasme; en même temps, sans discussion, l'Assemblée annula solennellement les droits fondamentaux qui avaient été votés par le Parlement de Francfort et mit à l'étude des lois générales sur la presse et la liberté de réunion.
Le Comité exécutif, que l'opinion flétrit du nom de Comité de réaction, déploya une activité dont les commissions fédérales n'étaient guère coutumières : il provoqua et favorisa la suppression d'un assez ^rand nombre de constitutions démocratiques, ainsi dans les villes
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de Hambourg, de Brème et de Francfort, dans les principautés de Waldeck, de Lippe, d'Anhalt, dans le Luxembourg, le Hanovre, la Hesse-Gassel. Les lois organiques sur la presse et le droit de réunion ne furent promulguées qu'en juillet 1854; mais, en attendant, la Diète invitait les gouvernements à éloigner les écrivains dangereux, et la commission de la haute police fédérale surveillait « dans leur ensemble les plans et les entreprises des partis, poursuivait les ramifications de leurs complots et combattait avec énergie et méthode les moyens d'attaque et de défense de la Révolution ». La conférence de Eisenach (juillet 1854), où la plupart des gouvernements avaient délégué leurs agents les moins scrupuleux, remplissait les prisons qui bientôt ne furent plus suffisantes pour contenir les condamnés. Des listes de suspects circulaient, ces fameux livres noirs ou rouges où étaientdénoncés à la vindicte publique, souventavec la plus incroyable légèreté, les hommes que l'on soupçonnait de sympathies libérales. Il fut un moment question d'interdire ou de réglementer les déplacements des artisans et des ouvriers. On considérait comme suspect tout homme qui n'avait pas donné des preuves flagrantes de servilité» Les arrestations arbitraires, la vénalité des juges, les visites domiciliaires et la violation du secret des lettres, la difficulté des voyages gênés par l'exigence des passe ports, les tracasseries de la police, l'intervention constante d'une bureaucratie soupçonneuse, provoquèrent un tel courant d'émigration que les gouvernements s'émurent « des ravages sensibles qu'elle produisait dans certaines contrées » ; mais, après tout, cette saignée, v qui éloignait de l'Allemagne des mécontents par centaines de mille, envisagée au point de vue politique, ne pouvait être considérée comme un malheur». Metternich, qui n'avait pas repris le pouvoir, mais dont les conseils étaient fort écoutés à Vienne, avait tout lieu d'être satisfait. Comme en 1820 et en 1830, la Révolution avait servi ses projets, et l'Assemblée fédérale suivait plus docilement que jamais l'inspiration du délégué autrichien qui la présidait.
Les avantages qu'une pareille situation créait aux Habsbourgs, étaient multiples. Tout d'abord, elle leur permettait de persévérer sans inquiétude dans la politique de centralisation brutale et de despotisme que Schwarzenberg avait inaugurée à l'intérieur de la monarchie. Le 31 décembre 1851, il avait abrogé la Constitution qu'il avait lui-même octroyée, et Bach, dans lequel il avait trouvé un agent selon son cœur, sans ménagements et sans scrupule, s'appliquait depuis lors à faire de l'Autriche comme la caricature de la France de Napoléon III. Il avait respecté les lois qui avaient affranchi lesi
paysans des corvées et des services féodaux, parce que la moindre tentative pour revenir en arrière sur ce point eût risqué de provoquer une jacquerie et que, d'ailleurs, il trouvait profit à affaiblir la noblesse historique, dont les traditions et les intérêts s'accommodaient mal avec ses théories niveleuses; mais, sur tous les autres points, il avait poursuivi avec une fureur de renégat les plus faibles vestiges des conquêtes révolutionnaires. La liberté de la presse avait été confisquée, les droits de réunion et d'association supprimés, les anciens États avaient disparu et les nouvelles assemblées qui devaient les remplacer, n'étaient pas constituées ; la science était suspecte^ et la pensée, frappée d'interdiction; en attendant la signature du concordat (1855) qui livra pour de longues années la monarchie h la domination ultramontaine, les évêques recevaient les privilèges les plus exorbitants et étendaient sur les écoles leur surveillance ombrageuse. De semblables procédés qui soumettaient aux mêmes intolérables vexations les Mag3^ars dont la révolte avait failli emporter la monarchie et les Slaves qui l'avaient sauvée, avaient provoqué une sombre unanimité de colères qui n'attendaient qu'un prétexte pour se manifester. Bach supportait allègrement son impopularité, tant que les mécontentements qui grondaient autour de lui n'avaient aucun appui au dehors. A quel titre les Autrichiens auraient-ils réclamé une liberté plus grande que celle dont se contentaient les Allemands ?
Malgré sa déconvenue de Dresde, Schwarzenberg avait ajourné plutôt qu'abandonné ses projets mégalomanes et, après sa mort imprévue (5 avril 1852), ses successeurs, moins impétueux et plus timorés, ne répudièrent pas son héritage. Ils étaient sûrs de la docilité des princes tant que ceux-ci seraient en conflit ouvert avec leurs sujets, et ils habituaient en même temps peu à peu l'Allemagne à suivre l'impulsion qu'ils lui imprimaient; le moment venu, cette hégémonie morale se transformerait aisément en domination réelle.
Ces calculs n'avaient pas échappé à plusieurs des souverains et ils jugaient que ce n'était vraiment pas la peine de défendre leur autorité contre la Révolution, si c'était uniquement pour en faire ensuite hommage à l'Autriche. Ils acceptaient à l'occasion les services de la Diète, mais ils redoutaient ses empiétements et ils invoquaient volontiers l'Acte constitutionnel de 1815, qui était la charte de leur indépendance. Le zèle de la Présidence était ainsi entravé par une opposition dilatoire, d'autant plus effective qu'elle s'accordait merveilleusement avec les habitudes de l'Assemblée et ses procédés ordinaires de travail. Ces adversaires sournois de l'Autriche trouvèrent un allié précieux dans le nouvel ambassadeur prussien.
3i LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND
M. de Bismarck, que Frédéric-Guillaume IV avait envoyé h Francfort commencer son éducation diplomatique (1851), arrivait encore tout bouillant des luttes qu'ail avait soutenues h Berlin contre la Révolution. Mais il était de ceux qui ne perdent pas leur sang-froid même dans les heures de surexcitation.
Il n'avait certes aucune sympathie pour les libéraux et, quand ils avaient voulu entraîner la Prusse à leur remorque, il avait vertement rabroué leur outrecuidance. Était-ce une raison pour les pousser à bout? Il n'ignorait pas que, dans la foule des princes de troisième ordre, plus d'un guettait les défaillances des Hohenzollern. Comme les ressources propres de ces ambitieux étaient nulles, ils flattaient sous main l'opinion publique, et leur libéralisme de surface rejetait volontiers sur autrui l'odieux des mesures de répression dont ils profitaient.
Bismarck n'avait dès lors aucune naïveté et il n'a jamais péché par un excès de confiance : il suivait par exemple avec attention les menées du prince Ernest- Auguste de Saxe-Cobourg et Gotha, qui s'était beaucoup démené pendant la Révolution et qui, au moment des tentatives d'Union prussienne, avait déployé une ardeur un peu encombrante. «Pas trop de zèle », lui disait alors Frédéric-Guillaume IV Itiiméme. — Mais Ernest était de ceux à qui leur imagination ne permet pas le repos. Il ne se jugeait pas inférieur à son oncle Léopold, qui régnait à Bruxelles, ou à son frère, le prince Albert, qui avait épousé la reine Victoria ; le baron de Stockmar, qui, après avoir été mêlé de près aux grandes affaires internationales, prenait sa retraite àCobourg, lui enseignai t les moyens de se servir de l'opinion. Il se piquait de littérature, composait des opéras et frayait volontiers avec les écrivains. Freytag, le romancier populaire, un de ses familiers, se porte garant de sa bonne foi et il assure qu'il n'a jamais cherché à exploiter ses relations ; il avoue pourtant « qu'il ne pouvait pas toujours suivre l'essor de cet esprit inquiet ^). Avec Freytag arrivaient la plupart des rédacteurs des Grenzhoten, un des journaux les mieux rédigés et les plus influents de l'Allemagne. On discutait la fondation d'une revue qui rallierait les restes dispersés du parti unitaire et libéral; on déplorait les malheurs de l'Allemagne abandonnée par ses protecteurs naturels. Le prince de Cobourg en éprouvait un tel navrement que les sceptiques le soupçonnaient de vouloir consoler son veuvage.
Les agitations confuses du parti de Gotha, — c'était le nom sous lequel on désignait les débris de l'ancienne majorité de Francfort, — n'inquiétaient guère Bismarck, mais il avait pour principe de
surveiller même les adversaires qu'il dédaignait, et il entendait laisser aux divers gouvernements le soin « de rompre directement avec la Révolution et de se compromettre sérieusement avec elle ». Il dénonçait la mauvaise foi de Schwarzenberg, qui, après son échec de Dresde, avait transporté la rivalité sur le terrain économique et travaillait à ruiner le ZoUverein. Dans les luttes très aigres que provoqua le renouvellement de l'union douanière, il eut l'occasion de rechercher la sympathie de la bourgeoisie industrielle et commerçante, et il n'hésita pas à entrer en relation avec des journalistes démocrates. Puis la guerre de Crimée montra combien étaient divergents les intérêts de l'Autriche et de l'Allemagne et les cours secondaires se rapprochèrent h Bamberg (25 mai 1854), pour résister à la pression de la cour de Vienne. Beust, Dalwigk et Bismarck lui-même ne trahissaient certes pas la cause réactionnaire, mais les rivalités et les préventions particularistes n'en réduisaient pas moins la Diète fédérale à un rôle de surveillance lointaine et de protection indirecte, et il lui était dès lors impossible d'imprimer à la Restauration une direction unique et systématique. Les théories de Stahl et de son école, souvent invoquées, ne furent donc pas méthodiquement appliquées par des ministres empiriques et qui vivaient au jour le jour. Suivant le hasard des circonstances ou le caractère des hommes, l'oppression pesa plus ou moins lourdement snr les peuples, mais elle fut partout inintelligente, mesquine, platement matérialiste et, pour ainsi dire, d'un opportunisme brutal ; comme elle ne reposait que sur la force, elle s'usa assez rapidement.
Elle fut dure surtout dans l'Allemagne septentrionale, la Saxe, le Hanovre, la Hesse-Cassel, parce que les institutions parlementaires n'avaient pas eu le temps de s'y acclimater et que l'évolution démocratique y était en général beaucoup moins avancée et moins ancienne que dans le Sud. — Les souverains de Gassel, qui, auxvi®siècle, avaient fourni à la Réforme quelques-uns de ses défenseurs les plus hardis, avaient depuis longtemps oublié les glorieuses traditions de leur famille et devaient une célébrité fâcheuse à leur cupidité et à l'entêtement de leur orgueil. Frédéric-Guillaume I", qui dirigeait les affaires depuis que son père s'était éloigné du pays plutôt que de transiger avec l'émeute (1831), avait pris le titre d'Électeur en 1847, à la mort de Guillaume II. Il régnait sur un peuple de 800.000 habitants environ, dans les régions de la Fulda supérieure et de l'Eder, son affluent. Sauf quelques districts qui, par l'ancienne abbaye de Fulda et le comté de Hanau, s'étendaient jusqu'au Mein, le pays était difficile et accidenté, la population pauvre, le progrès lent, les mœurs grossières et rudes.
:j8 la fondation de l'empirk allemand
Les souverains, personnellement très avides et très riches, redoutaient le développement de l'industrie et du commerce, qui favorise l'esprit d'insubordination; il fallut une révolution pour qu'ils adhérassent au Zollverein et ils s'opposèrent le plus longtemps qu'ils purent a la construction des chemins de fer : encore en 1848, il fallait de quinze à vingt heures pour aller de Gassel à Dresde, k Cologne, à Berlin ou à Francfort.
Ces précautions ne leur servirent guère. Les Hessois sont célèbres même en Allemagne par leur entêtement, et les longues procédures ne les effraient pas. En 1831, ils avaient arraché une oonstitution à leur prince, et dès lors s'ouvrit entre eux et leur souverain une querelle qui ne se termina qu'à la chute de la dynastie. Pendant la révolution de 1848, Frédéric-Guillaume I", comme ses voisms, avait accordé à ses sujets tout ce qu'ils lui avaient demandé ; mais, dès que l'occasion se présenta de reprendre l'avantage, il la saisit avec empressement. Radowitz le comparait à Caligula, ce qui évoquait une bien grande image; il est vrai qu'il avait des instincts pervers, des idées courtes, et qu'il n'appréciait dans le pouvoir que la faculté d'être désagréable aux autres ; il avait épousé morganatiquement la femme divorcée d'un capitaine peu scrupuleux et il l'avait créée princesse de Hanau : cette union qui avait fait scandale et l'avait brouillé avec la cour de Berlin, l'avait mis dans une situation pénible qui irritait encore son humeur naturellement hargneuse ; il ne traitait d'ailleurs guère mieux ses amis que ses adversaires, bousculant et frappant ses serviteurs et s'amusant à laisser ses ministres se morfondre dans son antichambre pendant qu'il jouait au billard. Il ne s'avisa jamais que le premier devoir d'un despote est de se former un parti.
Aussi, quand, en 1830, il se débarrassa du cabinet libéral et rappela au pouvoir Hassenpflug, qui avait déjà essayé de supprimer la Constitution de 1831 et qu'il avait dû congédier une première fois en 1837, il se heurta à une résistance unanime. Les fonctionnaires refusèrent d'exécuter des ordonnances illégales et de poursuivre la perception des' impôts; les officiers invoquèrent le serment qu'ils avaient prêté à la Charte, et le commandant-général, le général Bauer, donna sa démission. Hassenpflug n'était pas un ambitieux vulgaire, mais un fanatique et un mystique : dans sa jeunesse, il avait été un des adeptes de la Burschenschaft, puis s'était épouvanté des progrès du rationalisme et il voulait étayer l'autel sur le trône ; il jugeait à sa valeur Frédéric-Guillaume et lui tenait tête à l'occasion avec une franchise acerbe ; mais il exigeait qu'on respectât en lui l'oint du Sei-
gneur. Très entier, friand de la lame, il avait pre'vu et désiré le combat; il invoqua contre les rebelles l'appui de la Diète et de l'Autriche (sept. 1850).
A la pensée de voir des régiments étrangers s'installer dans une principauté qui relevait naturellement de la Prusse et couper les communications des provinces orientales et occidentales de la monarchie, l'opinion se souleva à Berlin, et un conflit parut inévitable (nov, 1850). Manteiiffel eût trouvé fort ridicule de risquer une guerre pour quelques révolutionnaires « en robe de chambre et en pantoufles » ; il sacrifia les mécontents hessois, et le commissaire prussien s'unit bientôt au délégué autrichien pour punir les récalcitrants (i8ol).
Hassenpflug triompha sans modération. Il ne connaissait d'autre moyen de gouvernement que l'état de siège, ne tenait aucun compte des lois, et chargeait les garnisaires bavarois, les « Straf-Baiern », d'amener les obstinés à résipiscence. Il avait pour auxiliaire un sectaire, Vilmar, critique délicat et pénétrant, mais qui jugeait tous les moyens légitimes quand il s'agissait de venger la Providence; son implacable et étroite orthodoxie donnait au despotisme de Frédéric- Guillaume un relent de sacristie. Les populations ne le supportaient pas avec moins d'impatience pour cela, mais l'Electeur savait mauvais gré à ses agents de ce mysticisme protestant, qui semblait à son orgueil exigeant une coupable concession de leur loyalisme.
Il finit par congédier Hassenpflug (]8o5), mais sans modifier en rien ses procédés de gouvernement. La situation resta donc toujours aussi tendue. Les électeurs renvoyaient avec une obstination qui avait des apparences d'héroïsme les mêmes députés qui revendiquaient avec une inlassable constance le rétablissement de la Constitution abrogée en 1852 par la Diète de Francfort. Beaucoup de ces députés étaient fort médiocres, leur intelligence était courte et leur horizon borné ; ils n'en combattaient pas moins pour une cause juste, et les séductions aussi bien que les menaces s'usèrent vainement contre leur opiniâtreté. Ils étaient trop faibles pour essayer une révolte ouverte et ils n'y songeaient guère, mais ils ne cédaient pas et réservaient l'avenir; cette lutte dura jusqu'en 1866, plus ou moins violente et passionnée, •et elle acheva de ruiner les derniers sentiments d'affection qui unissaient encore les Hessois à leur dynastie légitime.
L'injustice serait extrême de comparer Georges V à Frédéric-Guillaume I", et pourtant les résultats de son règne ne furent pas moins désastreux. Après la défaite de Napoléon, quelques politiques avaient
eu ridée de créer dans l'Allemagne du Nord un Ktat assez puissant pour contenir l'ambition prussienne : le Hanovre qui s'étendait sur le bassin inférieur de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et qui comptait, en 184^, près de 1.800.000 habitants, ne manquait pas d'éléments de prospérité, mais le progrès y était entravé par des lois arriérées, que maintenaient l'indifférence ou les préjugés des souverains. Le roi Ernest-Auguste, 1837-1851 , intelligent et brave, mais brutal, prodigue et sans foi, avait impudemment violé en 1837 la Constitution qu'avait solennellement acceptée son prédécesseur, et son coup d'état avait causé dans toute l'Allemagne un scandale retentissant. La Révolution de 1848 l'avait contraint à faire amende honora'ble ; trop vieux pour recommencer la lutte, il s'en était remis h son successeur du soin de rétablir l'intégrité du pouvoir royal.
Georges V, qui monta sur le trône en 1851, avait été éleyé par sa mère dans les idées les plus étroites et il s'était indigné que son père n'eût pas répondu par -des coups de canon aux demandes de ses sujets. So femme, une princesse d'AUenbourg, dont l'intelligence ^tait assez courte et qui inclinait à la dévotion et au piétisme, quelques courtisans imprudents ou besogneux, ecclésiastiques ou laïques, exaspérèrent encore cîiez lui un amour-propre naturellement très càatouilleux et un orgueil de race presque maladif. Son infirmité, — il était devenu aveugle tout jeune par la maladresse d'un chirurgien, — avait développé de très bonne heure chez lui, avec une extrême finesse de perception, une défiance toujours en éveil. La suprême distinction de ses manières, la beauté classique de son visage, la dignité souveraine ée ses allures imposaient le respect et l'admiratian : il sentait la vénération mêlée d'attendrissement qui montait vers lui et il en éprouvait uue sorte d'ivresse, mais elle s'attristait d'une lancinante et implacable amertume.
Ombrageux et jaloux, il prétendait régler personnellement jusqu'aux moindres détails, et sa mémoire impeccable, qui n'oubliait jamais les témoignages de fidélité et de dévouement, ne pardonnait pas la plus légère incorrection. Quelque petitesse ternissait ainsi ses plus hautes qualités, et, de toutes les vertus royales, la meilleure lui manquait, la générosité. Son instruction était étendue, mais so-n intelligence était étroite, et ses convictions n'étaient trop souvent que des préjugés.
Le plus ancré chez lui était son culte respectueux pour la légitimité et pour la dynastie des Guelfes qu'il confondait dans une même adoration puérile. Quelque haine que lui inspirât la Révolution, il ae se défendait pas d'un certain njépris pour les néophytes delà réic-
tion et il confondait dans son dédain des usurpateurs comme Napoléon ou des parvenus tels que les Ilohenzollern. Il ne voisinait pas volontiers, même avec les princes qui partageaient ses ide'es et, au début, plutôt que d'accepter l'appui de la Diète fédérale, il conserva la Constitution et réalisa quelques-unes des réformes qu'avaient sollicitées les Chambres. Mais les « Chevaliers », très entichés de leurs privilèges, avaient présenté leurs griefs à Francfort avant même la mort d'Ernest-Auguste, et ils mêlaient adroitement à leurs récriminationségoïstes des éjaculations enflammées de dévouement; ils rencontrèrent un auxiliaire précieux dans le directeur de la police. Wermuth, avec son visage rubicond, sa rotondité de bourgeois satisfait, sa perruque rouge, toujours de travers, ses vastes mouchoirs à carreaux, avait d'abord inspiré au roi une répugnance instinctive; il en triompha par son activité et l'étalage de son zèle. On vantait la finesse de son flair, avec d'autant plus de raison qu'il découvrait partout des complots imaginaires. Les ministres modérés, qui demeuraient indifférents à ses inventions, furent renvoyés en 1833, et leurs successeurs remirent >en vigueur la Constitution de 18 iO (18o5). Le pouvoir des États fut réduit, la responsabilité ministérielle et l'indépendance des tribunaux, supprimées ; le cens électoral fut élevé, les anciennes corporations féodales, rétablies. L'opinion publique était lasse, la résistance fut molle et flottante; et le ministre de l'intérieur, Borries, connaissait l'art de diriger les élections. Ce petit homme, maigre, chafouin, brusque, qui donnait ses audiences avec une calotte de velours usé sur la tête et dos pantoufles de feutre gris aux pieds, était un type curieux de bureaucrate féodal.
Les nobles ne possédaient plus dans le royaume que 7 p. IGO des forêts et 6 p. 100 des terres cultivées, et leur médiocrité intellectuelle ou morale rendait leurs prétentions plus ridicules encore qu'odieuses; ils se moquaient de Borries, mais ils n'auraient pas trouvé dans leurs rangs de chef capable de mener la campagne. Le ministre, très laborieux, instruit, adroit, ne se piquait pas de conceptions géniales-; il avait du moins une extrême souplesse et une imagination féconde en expédients. Il alla jusqu'à faire affilier aux francs-maçons le roi, qui prononça dans sa loge un discours céleste. La majorité domestiquée vota ce qu'on voulut, restitua au roi les biens de la couronne qui avaient été réunis au domaine public; c'était un cadeau annuel de deux millions de francs, affirmait l'oppositioTi. «Vous exagérez, lui répliquait le conseiller de la couronne; il ne s'agit que de 500.000 francs, et que sont 500.000 francs quand ii s'agit de satisfaire le sentimentdu droit chez Sa Majesté ! »
Borrics parlait h l'occasion le patois de Ghanaan, et, comme un •autre, il invoquait les théories bibliques sur la monarchie de droit divin. Mais il manquait d'onction, et son visage, tourmenté d'un per- |)étuel sourire sarcastique, semblait donner un démenti «a ses paroles. Son pathos de circonstance ne trompait personne et il servait le roi, comme jadis il avait promis de servir la Révolution, par amour du pouvoir. 11 ne possédait lui-même qu'un assez pauvre domaine, tout grevé dhypothèques, et il comptait plus pour maintenir son autorité sur la docilité des employés que sur le dévouement des nobles. Il avait la main lourde, mais il savait jusqu'où il pouvait aller, et, s'il malmenait l'opposition, il s'attachait à ne pas exaspérer l'opinion publique. Les fonctionnaires étaient soumis h une discipline de fer, la presse surveillée de près, les libertés municipales supprimées; du moins l'administration était laborieuse et probe, les impôts modérés, et l'agriculture prospérait. La bourgeoisie lisait volontiers les pamphlets où Miquel dénonçait les mensonges et les escroqueries du cabinet, et les discours de Bennigsen dont le ministère avait accru l'autorité en essayant de l'exclure de la Chambre. Il était évidemment maladroit de s'aliéner ainsi la classe la plus influente, et une politique qui préparait à la Prusse de tels auxiliaires et qui rejetait dans l'opposition un homme comme Windthorst, manquait visiblement de prévoyance. Mais, pour le moment, les discours de l'opposition ne trouvaient guère d'écho dans les masses populaires, et Borries avait le mérite d'éviter les fautes irréparables.
Les nobles le trouvaient tiède et les piétistes l'accusaient de sécheresse morale : — le roi « n'avait pas seulement le pouvoir temporel, mais le devoir de développer chez ses sujets luthériens la vraie connaissance de Dieu ». Ils persuadèrent à Georges V de mettre en vigueur un catéchisme du xvii® siècle qu'ils avaient déniché (1862). L'effet fut foudroyant. Il y avait bien sans doute quelque mauvaise foi dans les colères que souleva l'acte du gouvernement. Mais, sur le fond des choses, les critiques de l'opposition étaient parfaitement fondées : pourquoi restaurer des formules qui ne répondaient plus aux nouvelles tendances religieuses et qui, en soulignant des dissidences dogmatiques oubliées, risquaient de réveiller l'esprit d'intolérance et de secte? Surtout cette intrusion de l'autorité laïque dans le domaine de la foi était une insupportable offense à la liberté de conscience. — Les colères accumulées se déchaînèrent brusquement; l'émotion gagna jusqu'aux chambellans et l'un d'eux déclara au roi qu'il était prêt à J^raver le supplice plutôt que de trahir sa foi. Georges V, obligé de retirer son ordonnance, passa sa mauvaise humeur sur Borries qui
n'était pour rien dans l'aventure (1862). Les nouveaux ministres, dont le libéralisme était des plus bénins, — le plus hardi était encore Windthorst, le futur chef du Centre allemand, — n'avaient pas l'oreille du souverain et ils n'étaient même pas admis à lui présenter directement les affaires; ils remettaient leurs projets à Windthorst, qui les communiquait au comte de Platen-Hallermund, et celui-ci les apportait au cabinet du roi. Platen, qui plaisait au maître par la dignité majestueuse de ses allures, connaissait assez bien l'Europe ; personnellement modéré, raisonnable, malheureusement sans initiative et sans volonté, il ne cherchait qu'à gagner du temps et était toujours de l'avis du dernier qui lui parlait. Sous sa direction nonchalante, les décisions les plus urgentes étaient indéfiniment retardées et une dangereuse paralysie gagnait les services les plus importants. Georges V lui imposait en général l'obligation de prendre parti pour l'Autriche, ce qui créait au pays une situation dangereuse, et il conservait au ministère de la guerre le lieutenant-général de Brandis, joueur et paresseux, qui ne faisait rien pour organiser une armée solide. On ne poursuivait plus les libéraux avec la même rigueur, mais on ne tenait pas plus de compte de leurs désirs. Le roi après avoir permis à ses ministres de proposer une loi qui abaissait le cens électoral, refusa ensuite de la promulguer, et comme ils insistaient, il les remplaça (i21 oct. 1865). Il parlait de dénoncer l'Union douanière avec la Prusse et combattait la politique libre-échangiste de Bismarck, qui répondait cependant aux besoins les plus manifestes de ses états. Avec les meilleures intentions du monde, il détachait ainsi peu à peu de lui la majorité des populations, sans rendre même des services bien évidents à la caste des hobereaux au triomphe desquels il avait lié sa fortune.
Les procédés n'étaient pas très différents dans les autres pays du Centre ou du Nord. Le Nassau, où le parti unitaire et libéral était nombreux, ne suivait pas sans résistance l'impulsion de son duc Adolphe qui régnait depuis 1839 et qui, après avoir adhéré à l'Union prussienne, s'était hâté de revenir à l'alliance autrichienne; l'opposition réclamait avec une vivacité croissante le rétablissement de la Constitution de 1848 qui avait été arbitrairement modifiée.
Le grand-duc de Hesse-Darmstadt, Louis II, qui gouvernait depuis 1848, avait pour ministre Dalwigk (1 850) qui servit pendant longtemps de tête de turc aux journaux bismarckiens et qui passe encore parmi les historiens officiels pour le représentant typique des idées arriérées et des instincts égoïstes. Il est vrai qu'il se défiait des amitiés indiscrètes
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et des effusions sentimentales : derrière la chatoyante vision de l'Allemagne réconciliée qui séduisait les nigauds, il apercevait le casque prussien et il était prêt à se défendre contre les usurpateurs, de quelque prétexte pompeux qu'ils revêtissent leurs convoitises. Ce réaliste du xmii* siècle, égaré au milieu d'une génération pénétrée jusque dans ses moelles d'aspirations romantiques, avait quelquesunes des qualités de l'homme d'état, la précision des idées, la persévérance et la tenue, le courage de ses convictions. Sous sa surveillance éclairée et active, le pays prospérait; l'agriculture, affranchie des charges féodales, se développait. L'opinion publique, malgré tout, ne pardonnait pas à Dalwigk ses accointances autrichiennes, et le ministère, qui soupçonnait avec quelque raison le loyalisme des libéraux et se défiait de leur clairvoyance, répondait par des mesures de rigueur h une opposition souvent plus acerbe que sensée; il s'appuyait sur les catholiques extrêmes, dont seul le dévouement lui paraissait audessus de tout soupçon. Naturellement il ne parvenait ainsi qu'à accroître le nombre de ses ennemis. Il envisageait d'ailleurs l'avenir sans pessimisme, parce qu'il était sûr de la confiance de son souverain, qui en effet le soutint au pouvoir jusqu'en 187J, et parce qu'il était absolument incapable de prévoir les défections étranges qui, en Allemagne et en Europe, favorisèrent les projets de la Prusse.
M. de Beust le jugeait d'allure un peu pesante eflui reprochait d'accueillir avec quelque froideur les plans de défense commune qu'il élaborait à profusion. Dalwigk de son côté raillait l'agitation tumultueuse et hannetonnante de son confrère saxon. Ils finissaient toujours à la longue par s'accorder tant bien que mal, non seulement parce qu'ils avaient les mêmes aversions et des intérêts semblables, mais parce qu'ils représentaient l'un et l'autre, à travers leurs divergences, l'esprit et les tendances de l'absolutisme éclairé.
Beust, qui avait beaucoup d'esprit, — bien qu'il n'eût pas tout celui qu'il se supposait, — affectait volontiers les grâces frivoles d'un contemporain de Choiseul et de Kaunitz ; il se piquait d'élégance intellectuelle et il lui arrivait de temps en temps de tourner un vers agréable et d'aiguiser une épigramme amusante ; cela le consolait de bien des déboires. C'est qu'il avait plus d'amour-propre que d'ambition et il tenait moins à atteindre le but qu'à soulever beaucoup de poussière. On pouvait dire de lui, comme de Gortchakov, qu'il se mirait dans son encrier : la mode diplomatique proclamait que personne ne s'entendait comme lui à river son clou à un adversaire, et il tirait vanité des quelques solides inimitiés que lui avaient
values ses impertinences. Il se croyait un génie supérieur parce qu'il était dégagé de préjugés et de scrupules, — si bien affranchi de toutes les entraves qu'il ne touchait plus au sol et ne s'appuyait plus sur rien. Inépuisable en combinaisons, aucune aventure ne le prenait sans vert et aucune situation n'étonnait son outrecuidance, mais il trouvait un si vif plaisir aux jeux de son imagination qu'il n'avait pas le temps de songer aux moyens de les réaliser ni même de s'attrister de ses échecs. C'était là peut-être la plus remarquable de ses facultés : une extraordinaire élasticité et une puissance prodigieuse d'oubli et de renouvellement. Il était fier de ce don d'adaptation et raillait volontiers les doctrinaires, — et aussi les fantaisistes; car il avait la prétention — mais quelle prétention lui était étrangère ? — de se placer sur le domaine des réalités concrètes : il ne lui manquait pour cela que l'application, la connaissance des détails, le goût de la précision. Il se vantait de gouverner de haut : ses ennemis exprimaient la même idée en le surnommant un dilettante de la politique.
Les rois de Saxe, Frédéric-Auguste II (1836-1854), puis son frère Jean (1854-1878), avaient la douceur un peu engourdie d'une famille qui avait depuis long<temps dépensé ses ardeurs viriles et abjuré les ambitions décevantes. Ils s'occupaient plus volontiers de musique, de littérature et de science que de politique, et ils ne demandaient à leur peuple que la permission de faire son bonheur sans qu'il s'en mêlât. Les Saxons n'ont pas l'opiniâtreté procédurière des Hessois ou les impatiences des tribus méridionales; à Dresde, en particulier, dans cette atmosphère baignée d'effluves artistiques et galantes, la foule est aimable, enjouée et trop pénétrée de scepticisme et de matérialisme pour que les passions politiques y soient très effervescentes. En 1848, cependant, les plus rassis et les plus frivoles avaient un moment subi l'entraînement universel. La Saxe était dès lors une des régions les plus industrielles de l'Allemagne, une de celles aussi oii le prolétariat, assez nombreux et très misérable, était le mieux disposé à écouter les prédications des novateurs. Le gouvernement, maladroit, fut bientôt débordé, à moins que, comme les ennemis de Beust l'ont affirmé plus tard, il n'ait été trop habile, n'ait cherché Mne journée; mais ce sombre machiavélisme n'était guère dans la nature du ministre. Dans tous les cas, ses mesures auraient été fort mal prises, puisque la capitale tomba entre les mains de l'insurrection et que, pour la lui reprendre, il fallut implorer le secours de la Prusse (mai 1849). Beust ne pardonna pas aux libéraux cette humiliation, même après qu'il eut pris sa revanche. Il a protesté dans ses Mémoires
contre les cruautés qu'on lui attribue et il est vrai qu'il n'était pas féroce, mais il était taquin et il avait l'esprit inquiet. Le gouvernement n'était pas mauvais; le roi Jean, commentateur très distingué de Dante, jurisconsulte instruit, avait quelque largeur d'esprit et un fond de bienveillance; sous son influence, la justice fut améliorée, le réseau des chemins de fer, étendu, les entraves qui gênaient l'essor de l'industrie, relâchées; la richesse se développa assez rapidement. Comme partout, elle accrut les besoins de liberté et de discussion que le ministre voulait étouffer. Dès 1850, il avait aboli la constitution nouvelle et rétabli les anciens États où l'influence de la noblesse était prépondérante, et dont les droits étaient des plus restreints; la presse était soumise à une surveillance très rigoureuse; on expulsait de l'Université les professeurs dont la docilité n'était pas complète, parmi eux, Mommsen, que ne suffisait pas à défendre sa renommée naissante. La police était ombrageuse et l'administration tatillonne. La machine gouvernementale était détournée de son but, employée non pas à protéger, mais à surveiller et à comprimer la vie nationale. '
Les souverains de l'Allemagne méridionale, sans être plus libéraux que leurs voisins, furent moins conséquents dans leurs desseins et plus négligents. Le grand-duché de Bade avait toujours été, jusque-là, un des centres les plus actifs de l'agitation politique, et en 1849, il avait fallu, pour léJuire l'insurrection républicaine, l'intervention de l'armée prussienne et une campagne en règle (juin-juillet). La répression fut implacable, si dure et si prolongée que le parti républicain ne s'en est pas relevé depuis. La terreur qu'avait ressentie le gouvernement persista longtemps après que le péril se fut évanoui. Le grand-duc Frédéric qui avait pris le pouvoir à la mort de son père Léopold (1852), s'attacha étroitement à la Prusse ; il épousa, en 1856, la princessse Louise, fille du futur empereur Guillaume, et subit bientôt l'influence de sa femme qui, fort intelligente et très attachée à sa famille, l'habitua à se regarder comme la sentinelle avancée des Hohenzollern. La disparition des démocrates avait laissé le champ libre aux professeurs et aux juristes qui mettaient au premier rang les revendications nationales : Frédéric ne s'alarmait pas de leurs espérances unitaires et il aspirait avec véhémence aux douceurs de l'abdication.
Ce renoncement n'était pas dans les goûts de Guillaume de Wurtemberg. Les radicaux, jadis très puissants en Souabe, avaient été fort éprouvés par les récents événements, et les États ne regimbèrent pas
contre le ministre Linden, quand il restaura la Constitution semiféodale en vigueur avant 1848. Leur obéissance ne fut pas mise à. une trop dure épreuve. Guillaume (1816-1864), qui avait dépassé soixante-dix ans et qui ré§na un demi-siècle, était un épicurien qui goûtait fort les jolies femmes, les histoires lestes et les tableaux croustillants. Bien nourri, mais alerte, rougeaud, l'œil émerillonné et fureteur, les narines mobiles, il flairait le vent et il savait depuis longtemps que les démocrates ne sont pas toujours les plus dangereux ennemis des monarques. Il pensait, d'ailleurs, que le meilleur moyen de limiter leur influence était de donner satisfaction aux intérêts généraux et il s'appliquait à développer la prospérité publique.
La Bavière, qui comptait alors environ 4 millions d'habitants,, se composait de régions très dissemblables. A côté de la Bavière rhénane, pénétrée par les influences françaises, et de la Franconie, où les protestants étaient nombreux, l'industrie, très développée et la population, frondeuse et favorable aux idées libérales et unitaires, les^ paysans de la vieille Bavière avaient été maintenus par les nobles et les prêtres dans le culte de la tradition : leurs mœurs étaient rudes, leur esprit défiant, leur patriotisme soupçonneux et étroit. lis n'avaient même pas été effleurés par la Révolution et ils reprochaient plutôt à leurs souverains de pactiser avec les théories étrangères. Maximilien II (1848-1864), que l'abdication de son père Louis avait appelé brusquement au pouvoir, avait, en efl'et, des velléités réformatrices. Ses flatteurs affirmaient qu'il aurait fait un professeur excellent ;. c'était du moins un élève merveilleux, qui écoutait avec intelligence, avec reconnaissance, et qui apportait aux cours les plus différentsla même attention réfléchie. Désireux d'ouvrir son royaume à l'esprit scientifique et de rompre avec les habitudes de routine intellectuelleet de réclusion qui avaient jusqu'alors séparé ses sujets du reste de-. l'Allemagne, il aimait à réunir à sa table des hommes de talent^ d'abord des poètes : Geibel, Heyse, Bodenstedt; — plus tard, les savants dominèrent et les historiens, Liebig, Riehl, quelques artistes aussi, Kaulbach, Piloty, Lenz. Il avait essayé d'attirer à sa cour Ranke, qui lui envoya du moins son meilleur élève, Sybel; il fondait la Commission historique de Munich qui a rendu d'éminents services, à la science.
Ces sympo$ien où le premier rôle appartenait à des intrus, à deshérétiques, étaient fort mal vus des indigènes. Leurs inquiétudes étaient peu fondées. Les Wittelsbach s'aventuraient à l'occasion avec un plaisir avivé par le sentiment du péché dans un pays inconnu,.
mais ce n'était jamais qu'un voyage d'exploration, et ils. n'étaient dans ce mende de penseurs et d'écrivains, au milieu desquels ils «e corapromettai^nt, que des snobs de partaite éducation, que leuj? intelligence limitée protégeait contre les imprudences. Maximilien ■se contentait de travailler à doter la Bavière d'une architecture originale : « Le passé n'a jamais rien vu de semblable, disait le vieux roi Louis h propos des constructions de la Maximilicnstrasse, et c'est tant mieux pour \-e passé. » L'idée était heureuse pourtant de mettre encommunication directe risar et la ville par une b^lle promenade,, et 8es jardins anglais, qui accompagnent le fleuve, sont agréables; le musée national bavarois, de son côté, a recueilli d'incomparables trésors. Le malheur est que ces créations, même les plus naturelles, ne -sortent pas directement de l'histoire et de la vie populaire et elles n'ont aussi que peu de prise sur les âmes. Maximilien, de même, flirtait à l'occasion avec le progrès ; il avait hérité de son père des sentiments -de patriotisme « teuton » et, très loyalement, il découragea toujours les fantaisistes qui songeaient à une nouvelle Confédération du Rhin. Précisément parce qu'il avait la conscience d'être un excellent Allemand, il prétendait bien ne rien abdiquer de son antorilé souveraine, et il n'avait aucune indulgence pour ceux qui s'opposaient à sa volonté : « il ne saurait être question de clémence, quand il s'agit de devoirs envers beaucoup ». il entendait être le protecteur des libéraux, non leur prisonnier et, après avoir écouté avec sympathie Blantschli et Dœnniges, qui étaient nettement rationalistes, il laissait Jes mains libres à Pfordten.
Ce juriste distingué, privé jadis de sa chaire de Wurzbourg par un ministre ultramontain (18il), était alors devenu un des chefs du parti libéral qui le porta au pouvoir, à Dresde, après la Révolution. Par la suite, il s'était fart assagi. Il n'avait jamais aimé la Prusse et les événements avaient surexcité son patriotisme bavarois. Pour tenir la balance entre les ambitions opposées des deux grandes puissances germaniques, il travaillait à grouper autour de lui les cours secondaires ; elles ne s'y prêtaient pas volontiers ; il comptait que la nécessité triompherait à la longue de leurs susceptibilités puériles. Après tout, c'était leur afl'aire : quant à la Bavière, quelque tournure que prissent les événements, elle était assez forte pour n avoir rien à redouter, à condition de ne pas s'abandonner. Sa politique, qui répondait assez bien aux désirs essentiels de la masse au peup»te, plaisait moins à la bourgeoisie qui dominait dans la Diète; elle trouvait les dépenses militaires excessives, réclamait la séparation de la justice et de l'administration, le vote annuel du budget, une réforme
électorale. Le gouvernement s'émut, renvoya h plusieurs reprises les Chambres que les électeurs s'obstinèrent à renommer (1858). Maximilien II songeait à un coup d'état ; il en fut détourné par le prince régent de Prusse, déclara alors : « qu'il voulait vivre en paix avoc son peuple » et remplaça Pfordten par Schrenk, qui avait été jusqu'alors le représentant de la Bavière à Francfort (1859). Pure modification de personnes : Schrenk n'était pas très différent de Pfordten, et celui-ci conserva une influence souvent décisive. L'entente avec les Chambres demeura assez peu cordiale et branlante, et l'autorité, atteinte dans son prestige, tomba dans une sorte d'inertie et attendit les événements au lieu d'essayer de les diriger.
Même ainsi dans les pays qui avaient été le moins atteints par les idées nouvelles, les représentants de la tradition ne parvenaient ni à établir un programme précis ni à rallier un parti déterminé. Tirés un moment de leur somnolence par la secousse de 48, ils ne s'élevaient pas h une conception politique générale : ils confondaient les tracasseries avec la force et les représailles avec la restauration. Ils se contentaient de vivre au jour le jour, sans vues d'avenir et sans doctrine, et ils n'opposaient aux désirs et aux besoins nouveaux qu'une négation morose; ils donnaient ainsi la mesure de leur épuisement et ne se maintenaient que parce que personne, pour l'instant, ne songeait à les attaquer. Leur lassitude se plaisait à voir une paix définitive dans un armistice purement fortuit; leur quiétude trouvait du moins quelque excuse dans la peine que la Prusse prenait, à ce moment même, pour s'aliéner les sympathies les plus tenaces.
Quand, au mois de décembre 1848, Manteuffel avait présenté à Frédéric-Guillaume iV la constitution qu'il avait l'intention d'octroyer, le roi avait eu un accès de consternation et de désespoir : c'était à ses yeux une humiliation pire que celle de mars, puisque maintenant on capitulait bénévolement devant l'émeute impuissante et vaincue. Le ministre avait calmé à grand'peine son indignation et il n'avait obtenu de lui qu'une adhésion provisoire et pleine de réticences. Dès le début apparaissait ainsi clairement l'opposition qui séparait le serviteur du maître, et qui était irréconciliable, parce qu'elle reposait moins sur des divergences théoriques que sur l'incompatibilité des caractères. Manteuffel, que de volumineuses publications récentes nous permettent de connaître d'assez près, gagne plutôt à être étudié en pleine lumière. Ses panégyristes sont pourtant
un peu compromettants, quand ils nous le représentent comme un chef de noble lignëe et de grande allure : « le front large, le nez romain surmontant une lèvre supérieure un peu courte, des cheveux abondantsd'un brun clair ». En réalité, ce courtaud de cabinet, avec ses grâces. vieillottes, ses lunettes d'or et sesmanièresembarrassées, faisait plutôt songer à un tabellion de province qu'à un homme d'état; il avait aussi pauvre mine dans les réunions diplomatiques qu'à la tribune^ où il parlait d'une façon saccadée, en hésitant, avec une certaine amertume qui démentait son calme affecté. Baragouinant à peine quelques mots de français, emp(Hré et timide, sa politesse obséquieuse semblait sans cesse présenter des excuses et attendre des ordres. De ses défauts, il avait fait une manière et, par horreur pour le panache et la déclamation, il affectait une simplicité qui touchait à la platitude.
Ses ennemis l'accusaient de pusillanimité, en quoi ils dépassaient de beaucoup la mesure. Il suffisait pour s'en convaincre d'observer avec quelque attention son menton carré et court, ses yeux pénétrants et froids, ses lèvres minces, que n'égayait presque jamais le sourire,, étroitement pincées comme pour retenir son secret. Connaissant merveilleusement les affaires, d'une remarquable puissance de' travail, il avait des idées étroites, mais claires et, s'il louvoyait souvent, il ne perdait pas de vue le but poursuivi. Sa carrière administrative avait été très brillante et il avait la plus haute idée de la bureaucratie prussienne. Dans les « États Réunis » de 1847, il avait siégé à i'extrême droite avec Bismarck et de Massow, sans partager leurs rêves de restauration féodale. Son idéal était le despotisme des fonctionnaires^ et l'égalité de toutes les classes devant des règlements minutieux.
La calme solidité de ses convictions et la lucidité de son esprit inspiraient au roi quelque estime, mais la bienveillance du souverain pour son ministre manquait de chaleur. Frédéric-Guillaume, qui se regardait comme désigné pour le trône par un décret nominatif de la Providence, et qui vénérait dans les improvisations de son esprit fumeux les effluves de la pensée divine, tenait pour des imbéciles à peu près toutes les personnes qui l'approchaient; il ne faisait certes pas exception pour Manteuffel, qu'il jugeait sans poésie et sans élévation : aussi le traitait-il comme un intendant indispensable, mais médiocre, qu'il ne daignait même pas toujours recevoir et qu'il négligeait souvent de consulter sur les résolutions les plus graves. Le ministre se fâchait, quelquefois assez vivement, sauf à se laisser désarmer par les câlineries doucereuses du roi qui redoutait le changement, et qui, d'ailleurs, par un besoin instinctif de mensonge, n« pouvait pas s'empêcher de caresser ceux de ses serviteurs qui lui
étaient le plus indifférents. Manteuffel, qui aimait le pouvoir, bien qu'il s'en défendît, tenace et retors, prenait avantage de ces repentirspour améliorer sa situation, mais son ambition un peu plate et terre à terre, se contentait de demi-satisfactions et de victoires momentanées. Sans cesse aux prises avec de sournoises influences et obligé de reconquérir, chaque jour, la volonté glissante d'un maître qui ne se livrait jamais sans arrière-pensée, le président du cabinet, dont le cara'ctère n'était pas déjà tourné vers la grandeur, se compromit souvent dans de répugnantes intrigues, et le ministère prit trop souvent l'aspect d'une agence de police de bas étage. Des personnages louches y fréquentaient, démocrates ralliés, mouchardsmangeant à tous les râteliers; et, sans doute, des aigrefins comme Ryno Quehl, Scherer ou Malmène, qui étaient plus particulièrement chargés de la surveillance de la presse, ou des espions tels que Techen ont toujours rôdé autour des hommes politiques, mais Manteuffel était vraiment trop à l'aise dans cette compagnie peu relevée. Il manquait, à défaut de délicatesse morale, d'élégance naturelle, et il ne se piquait pas de rehausser par la manière la tâche ingrate à laquelle il s'était attelé.
Tant qu'il ne s'agit que de rétablir l'ordre et de combattre le relâchement qu'avait introduit un peu partout la crise révolutionnairev son bon sens un peu vulgaire suffit à la tache. Très vite, il restaura l'autocratie royale, bénévolement abandonnée par un monarque fantaisiste, et ce n'était pas extrêmement difficile en soi-même. Ce qui était plus méritoire, il évita les violences inutiles et conserva même une apparence de modération. La première constitution qu'il promulgua après le coup d'état, était si libérale que les réactionnaires prussiens ne l'appelaient que la Charte Waldeck, du nom d'un des chefs les plus hardis de la gauche, et, de fait, les démocrates ne lui reprochaient guère que d'être émanée de la seule volonté du souverain (5 déc. 1848). — Lorsque cependant les députés eurent le mauvais goût d'user des libertés octroyées, la Chambre fut dissoute et une nouvelle loi électorale promulguée (30 mai 1849). Cette loi qui est encore en vigueur en Prusse et que Bismarck jugeait la plus misérable qu'il soit possible d'imaginer, instituait le vote à deux degrés, oral et public, et répartissait dans chaque circonscription les électeurs primaires, suivar^t leur fortune, en trois classes, qui devaient représenter chacune la même somme de contributions totales et désigner le même nombre d'électeurs secondaires. Un pareil système, sans parler même du privilège exorbitant qu'il assurait à la richesse, établissait entre les diverses circonscriptions l'inégalité \h plus cho-
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quante ; au point de vue même du gouvernement, il offrait quelques dangers, comme le prouva l'avenir. Mais, pour l'instant, la bourgeoisie, très effrayée de l'apparition du parti démocratique, acceptait docilement l'impulsion du pouvoir et le ministre n'en demandait pas davantage. Les libéraux avancés se retirèrent pendant plusieurs années de la lutte électorale. Dans la nouvelle Chambre, qui se réunit le 7 août 1849, les conservateurs eurent une énorme majorité et ils votèrent sans difficulté toutes les modifications constitutionnelles qu'on leur demanda.
La Charte nouvelle, qui fut promulguée le 31 janvier 1850 et qui fbrme encore la base de la vie politique en Prusse, répondait parfaitement à l'idéal de Manteuffel. Il admettait « la forme, non pas le gouvernement parlementaire», c'est-à-dire qu'il ne reconnaissait aux. Ghambres d'autre droit que de présenter leurs doléances respectueuses. Si le roi, après les avoir entendues, persistait dans ses résolutions, elles n'avaient qu'à s'incliner : ses intérêts ne se confondaienti4s pas avec ceux de l'Etat, et n'était-il pas absurbe de supposer qu'il agirait jamais contrairement à ses intérêts? La puissance royale en Prusse ne doit pas être partagée ; Frédéric-Guillaume l'avait déjà proclamé et ce n'était, d'après Manteuffel, qu'un truisme, qui n'avait pas besoin d'être démontré, parce qu'il n'était contesté par personne : « Autant que je sache, il n'est venu à l'esprit d'aucune Chambre de prétendre participer à la puissance royale; je crois, en disant cela, ne blesser d'aucune manière les susceptibilités de l'Assemblée. » C'est le souverain seul qui gouverne. Ses actes sont contresignés par un ministre; « mais que sommes-nous donc, nous autres ministres! disait Manteuffel. Un signe du roi nous éloigne »; que les députés soient satisfaits ou non de leur politique, ils n'ont aucune action sur le cabinet. La Chambre a l'initiative des lois ; mais, pour qu'une loi entre en vigueur, il faut qu'elle soit sanctionnée par kî roi. La majorité vote le budget, mais les impôts existants continuent à être perçus tant qu'ils n'ont pas été supprimés par une loi régulière, c'est-à-dire approuvée par le roi. Varnhagen disait spirituellement que la Constitution le faisait penser aux charrettes qui reviennent du marché, chargées de corbeilles jusqu'à une hauteur effrayante : seulement ce sont des corbeilles vides. En réalité, le roi ne peut sans l'autorisation de la Chambre ni établir des impôts nouveaux ni modifier les lois existantes ; en dehors de ces limites, son autorité est absolue; seulement, il lui arrive d'avoir l'ennui d'écouter les récriminations de ses sujets.
Manteuffel ne jugeait pas inutile que la Prusse conservât les appa-
rences d'un gouvernement parlementaire : les hommes d'état de Berlin ne devaient pas être confondus avec les despotes brutaux de Vienne ! Il e'tait sûr dans tous les cas que les remontrances de la Diète ne de'passeraient jamais les convenances, parce qu'il la composait à sa guise. En Prusse, a^u milieu du xix® siècle, la bourgeoisie commerçante et industrielle était encore fort peu nombreuse et très timide, sauf peut-être dans certaines régions rhénanes. Partout ailleurs, l'influence sociale appartenait soit à la noblesse, soit à l'administration. Les fonctionnaires, instruits, avec un sentiment très élevé de leurs devoirs et de leur rôle, avaient été effleurés par les idées modernes, et ils avaient fourni à l'opposition quelques-uns de ses chefs les plus écoutés et les plus hardis. Au moment de la réaction., les plus compromis s'éliminèrent d'eux-mêmes ; parmi les autres, beaucoup s'étaient effrayés des conséquences imprévues de leurs principes et ils revinrent aisément à résipiscence. A peine entré en charge, Manteuffel les avait avertis, avait promis de soutenir ceux qui travailleraient énergiquement à rétablir l'ordre, de même qu'il « était décidé à éloigner aussitôt que possible les hommes qui ne pouvaient ou ne voulaient pas remplir leurs devoirs ». Il les tenait de près et, suivant l'expression de Wagener, il « répandit bientôt le sentiment qu'il y avait de nouveau, en Prusse, un gouvernement sérieux ». Il avait pour mot d'ordre : Vive le service ! Très vite ses subordonnés le répétèrent à l'envi.
Ses collègues, Westphalen (intérieur), Simons (justice), Raumer (instruction publique), qu'il aimait peu parce qu'ils cherchaient ailleurs leur inspiration, le soutenaient sur ce point sans arrièrepensée. Comme lui, ils pensaient que les fonctionnaires doivent être à la fois complètement dans la main de leurs supérieurs et absolument couverts vis-à-vis du public. Les lois disciplinaires du 7 mai I80I (tribunaux) et du 21 juillet 1851 (fonctions administratives) supprimèrent la plupart des garanties qui avaient jusqu'alors protégé l'indépendance des employés, tandis que, la loi du 13 février 1834 leur permit d'opposer le conflit de compétence aux plaintes que provoquaient les abus de pouvoir. Naturellement, les faveurs furent réservées aux agents qui comprenaient ce qu'on attendait d'eux; les charges d'avocat en particulier, qui sont en Prusse à la disposition du ministre, très sollicitées par les magistrats dont les traitements sont dérisoires, devinrent la récompense des magistrats dociles. Le tribunal suprême, dont les décisions faisaient jurisprudence, fut composé d'hommes qui avaient donné à la réaction des gages décisifs. Les procureurs généraux, — qui vendaient d'être intro-
Il LA FONDATION BE L^EMPIRE ALLEMAND
duils dans l'organisation judiciaire par Simofis, — usaient de la manière la plus fantaisiste de leur pouvoir discrétionnaire d'intenter ou non des poursuites. Ils refusaient d'autoriser les accusations contre certains fonctionnaires, parce que, — si l'acte qui leur était dénoncé était certainement illégal, il n'était pas démontré que le coupable «ût eu l'intention de violer les règlements. — Le chef de la sûreté de Uerlin, Stieber, disait qu'il ne « fallait pas observer les lois bétes » ; «'était aussi l'opinion du procureur général Schwarck. Pour éviter ainsi des acquittements, il gardait en prison préventive les suspects jusqu'au moment où il les croyait assez punis. Malheur à quiconque s'était une fois attiré la malveillance de la police ; sous le moindre prétexte, souvent sans ombre de raison, on arrêtait les pauvres diables qu'un malheureux hasard avait signalés à l'attention des mouchards, et certaines familles étaient habituées à voir ainsi disparaître périodiquement quelques-uns de leurs membres.
Les abus étaient plus graves et les vexations plus dures en province. Dans les villes importantes, la police était entre les mains d'uii fonctionnaire qui relevait du aiinistère ; le gouvernement, d'ailleurs, confirmait les bourgmestres et écartait les candidats coupables d'indépendance. On s'était débarrassé de ceux des gouverneurs de province dont on redoutait les scrupules : Auerswald, défendu très vivement parle prince Guillaume, personnellement sympathique au roi, n'en avait pas moins été sacrifié, et on avait nommé dans la province rhénane, un des postes les plus délicats, un préfet à poigne, le comte Kleist-Retzow ; à Posen, Puttkamer, piétiste fanatique. L'avertissement était clair : quelques mises à la retraite et quelques destitutions triomphèrent des dernières hésitations, et le ministère trouva dès lors dans ses agents une docilité si empressée qu'il eût pu à la rigueur se contenter de lois très modérées.
La Constitution avait proclamé 1? droit. de réunion et d'association, etla loi sur les associations du 11 marslSoO étaitencore relativement libérale. Cependant, elle renfermait déjà des clauses inquiétantes : l'obligation ainsi de présenter à la police les statuts et les noms des adhérents, singulièrement dangereuse à un moment oii la liberté personnelle était sans cesse violée; il était interdit aux clubs politiques de se concerter et de s'affilier. Les réunions publiques étaient surveillées par des agents qui, sous le moindre prétexte, en ordonnaient îa dissolution. — Ces prescriptions furent aggravées par le Code pénal, et surtout, suivant les paroles d'un publiciste contemporain. Ai il ne saurait être question alors de droit administratif ou de droit constitutionnel; tout oscillait entre la faveur et l'arbitraire, san^
autre règle qu'une pratique inconsistante viciée par des considérations de parti et par la juxtaposition des nouvelles promesses et des anciens règlements ».
En fait, le droit d'association fut purement confisqué pour tous ceux qui n'étaient pas dévoués au gouvernement. Sans vouloir exagérer la valeur des caractères ethniques, il est certain que, malgré le mélange extrême des civilisations et des races, les divers peuples européens présentent encore entre eux des différences assez remarquables. Les Allemands, qui manquent quelquefois d'initiative et de génie personnel, ont au plus haut degré le sens de la diëeipline et la conscience professionnelle ; les artistes sont rares chez eux, mais on ne trouve nulle part ailleurs autant d'ouvriers qui s'acquittent avec soin et sans ennui de la tâche restreinte qui leur est assignée. Suivant l'énergique expression de Sombart, ce sont des « Theilmenschen », c'est-à-dire non pas des hommes incomplets, mais des spécialistes dont la collaboration seule révèle pleinement le mérite individuel. Ils ont au plus vif degré le goût de l'association; à peine la Révolution ^vait-elle abrogé en fait les anciens règlements restrictifs, qu'une luxuriante moisson de sociétés de toute nature était sortie de terre : sociétés de chant, de gymnastique, d'instruction populaire, de secours mutuels, coopératives, syndicats, etc. La date seule de leur origine les rendait suspectes, et la police poursuivait avec la même rigueur la (( Ligue des communistes » qu'avait fondée Karl Marx ou la « Fraternelle des travailleurs » dont l'action était peu redoutable et les principes assez flottants. Quand, le 13 juillet 1854, la Diète fédérale, « dans l'intérêt de la sécurité commune » invita tous les gouvernements à dissoudre avant deux mois les cercles et les associations ouvrières qui poursuivaient des buts politiques, sociaux ou communistes, son appel n'avait vraiment plus de raison d'être en Prusse.
Oîi d'ailleurs à cette époque n'apercevait-on pas des conspirateurs? — Un jour. Je commissaire de police paraissait brusquement dans un bal donné par le Cercle des constructeurs de machines (8 mars 1851), sommait les invités de présenter leurs cartes d'identité, et conduisait -au poste, à une demi-lieue de là, tous ceux qui n'avaient pas sur eux de pièces officielles, même les dames. Un autre jour on déclarait que les convois funèbres seraient suivis par des agents de police. A Kœnigsberg, des familles, parfaitement honorables, mais dont les doctrines religieuses étaient suspectes, étaient brutalement expulsées par la police du jardin public où elles prenaient tranquillement un verre de bière, et, commeelles n'obéissaient pas assezvite, conduitesen prison. .« A Berlin, disait Zwickauer, le coulissier, l'amusante création du cari-
caturiste Kalisch, il n'y a pour moi que trois sortes de divertissements : d*abord, je ne suis pas forcé d'aller à TOpëra; puis ie ne suis pas forcé d'aller dans la Friedrich-Wilhelmstrasse; enfin, en général, je ne suis pas forcé d'aller n'importe où. » C'était un résumé assez exact de la façon dont les ministres entendaient la liberté. Bien entendu, quand il ne s'agissait pas de leurs amis.
Le royaume s'était couyert d'un réseau de cercles prussiens, de cercles de la fidélité, et autres associations réactionnaires. « J'ai toujours regretté que l'image de la fidélité soit le caniche, écrivait le Kladderadatsch, cet animal est souvent bien sale. » De fait, ces cercles étaient un ramassis de mouchards et de renégats qui cherchaient à se pousser à force de platitudes et d'infamies. Dans la Prusse royale en particulier, la population était terrorisée par une série de gredins, Lindenberg, qui rédigeait le Franc- Parleur, le préfet de police Peters, le général de Plehve. Lindenberg, un professionnel du chantage, fut plusieurs fois condamné, mais il était couvert par des protecteurs tout puissants. Le président du ministère, qui n'aimait pas les excès de zèle, avouait à la suite d'une interpellation à la Chambre qu'il n'approuvait ni n'excusait les procédés de la police à Elbing, mais qu'il n'y pouvait rien : le roi était mal disposé pour la ville qui n'avait pas abjuré ses anciennes erreurs.
Frédéric-Guillaume avait une imagination fantasque et puérile et, de même qu'il ne concevait pas d'autre gouvernement que l'absolutisme patriarcal, il ressentait comme une injure personnelle la plus discrète tentative d'opposition. Son infatuation naïve n'avait pas été ébranlée par les événements : il était toujours aussi fermement convaincu qu'il était adoré de ses peuples et qu'il suffisait de quelques paroles sévères pour rappeler les mutins à la raison. Pendant ses voyages, il s'épanchait en oraisons sentimentales. «Mon pauvre père aimait tant ce pays, disait-il à Hirschberg, et moi aussi j'ai toujours eu confiance en vous. Mais vous avez suivi l'exemple des grandes villes et il m'a fallu faire de bien tristes expériences. J'espère cependant qu'au moins les communes rurales ne me réserveront plus à l'avenir de semblables épreuves; sans cela elles seraient aussi en disgrâce. Dites-le à vos communes, de la façon qui vous plaira. La tentation reviendra, je vous le dis, elle reviendra; si vous n'y résistez pas,, alors je vous tourne le dos et vous ne me verrez plus. Je vous le; repète, si vous manquez encore à la fidélité, je vous tourne le dospour toujours. Je vous ai dit des paroles sérieuses; mais, Dieu lésait, je tiendrai parole. » — A Cologne, à Kœnigsberg, il menaça de même de sa colère les enfants qui persévéreraient à attrister leur
pbre. De tous ses discours, aucun n'eut le plus de retentissement que celui qu'il lut au cercle prussien d'Elbing en 1859 : — il avait refusé de recevoir le conseil municipal suspect d'opinion libérale; — « Quelques chefs isolés et les autorités municipales, dit-il aux coryphées de la réaction, suivent encore les tendances démoralisantes et déchristianisantes, et adorent toujours les sales et funestes conquêtes d'une époque de honte. Si cela ne change pas bientôt, il se produira un coup qui montrera qu'il y a encore dans le pays un maître qui a la puissance et le devoir de mettre fm à de tels désordres. »
Qui donc aurait résisté à de tels accents, sinon les suppôts de Satan ? Les louches intrigants qui grouillaient autour du ministère, exploitaient ces mystiques enfantillages, et ils entretenaient les phobies royales par des complots qu'ils ménageaient adroitement, quand ils ne les inventaient pas de toutes pièces. Leurs premiers essais ne furent pourtant pas encourageants : Waldeck, le chef de la gauche, accusé de haute trahison, fut acquitté, et le procureur général luimême flétrit les procédés ignobles que l'on avait employés contre lui (3 déc. 1849). Le complot des Communistes de Cologne également servit surtout à mettre en lumière la sottise et l'impudence de la police. — Elle en tira seulement la conséquence qu'elle avait agi trop vite sur un terrain encore mal préparé.
Le jury aurait été probablement supprimé, si le ministre de la justice, par vanité personnelle, ne se fût opposé au remaniement radical de l'organisation judiciaire qu'il avait introduite. Du moins, sa compétence fut restreinte et des règlements administratifs laissèrent au gouvernement le droit de composer les listes à sa fantaisie. Puis, quand les sottises du pouvoir eurent jeté dans l'opposition la nourgeoisie entière, on institua, en dépit de la. constitution, un Tribunal d'état, qui prononça en dernier ressort dans toutes les causes politiques graves, et on y appela les représentants les plus violents de la réaction. La Cour de Cassation, dirigée par Uhden et Gœtze, les protecteurs de la Gazette de la Croix, donnait aux lois libérales les interprétations les plus audacieuses, ou, quand leur sens était trop clair, les écartait dédaigneusement. La justice n'était plus qu'une dérision. ïemme, âme d'élite, cœur généreux, un des plus illustres jurisconsultes du pays, impliqué dans un procès absurde, récusait la compétence de la cour de Munster, oii siégeaient plusieurs de ses adversaires; sur ces entrefaites, un décret modifia le nom des tribunaux et baptisa l'Oberlandsgericht de Munster Appellationsgericht. — «' Votre protestation ne vaut plus rien désormais, dit Simons, le ministre, à Temme ; vous avez récusé l'Oberlandsgericht, non
!'Appellalîonsgencht. — Votre Excellence suppose-t-elle que je n'ai récusé qu'un nom? — Je ne m'occupe pas de ces détails. » — On Avait promulgué en iSoi un nouveau Code pénal, qui n'était pas sans mérite d'ailleurs, clair, précis, mais timide, qui n'assurait aux accusés aucune des garanties nécessaires, prodiguait la peine de mort; les articles qui visaient les crimes ou délits contre la sûreté de l'État ou la Majesté royale, étaient aussi vagues que menaçants. Comme do plus les parquets avaient l'ordre de se conformer autant que possible aux intentions de la police, les citoyens les plus inoffensifs étaient à la •merci d'une calomnie stupide.
Le chef de la Sûreté générale, Stieber, avait joué un rôle dos plus •suspects pendant la Révolution : c'était lui qui, dans la célèbre mascarade du 20 mars, brandissait en tête du cortège le drapeau royal pangermaniste ; depuis lors, il était revenu à sa vocation naturelle, et il poursuivait sans pitié les pauvres diables dont il avait jadis exalté les illusions. Adroit, fertile eu inventions, il était prêt à tout pour mériter les bonnes grâces de ses supérieurs. Il avait des auxiliaires dévoués dans le chef des constablcs, Patzke, et dans quelques agents secondaires, le conseiller de police Schultze, Ilentze surtout, à qui le procès des Communistes avait déjà valu une fâcheuse notoriété. Ils organisèrent une pseudo-conspiration dans laquelle se laissèrent impliquer quelques enthousiastes, dont l'intelligence était faible et l'influence nulle ; puis, quand ils eurent tout combiné, au mois de mars 1853, h, la stupéfaction générale d'une population qui ne pensait guère à des émeutes, ils mobilisèrent des forces imposantes, procédèrent à des arrestations en masses et entamèrent un procès monstre qui se prolongea plus d'un an. Les débats prouvèrent, avec da parfaite inanité des terreurs affectées de la police, la brutalité de ses procédés; il fallut remplacer le juge d'instruction et le procureur général, écœurés. On réussit ainsi h, obtenir la condamnation de huit accusés, qui furent punis de 3 à 5 ans de travaux forcés; le préfet de police eut la délicate attention de faire faire un détour aux voitures qui emportaient ces malheureux, pour qu'elles passassent devant le Palais royal, et Frédéric-Guillaume se montra à la fenétref Deux des condamnés ne survécurent pas à leur captivité ; un autre mourut en sortant de prison. Hentze fut récompensé par un poste lucratif dans les finances; il vola la caisse et se tua.
Pendant le procès, le maréchal Wrangel était venu témoigner de l'honnêteté de cet agent provocateur. Il n'ignorait pas qu'il avait été obligé de quitter l'armée pour indélicatesse; mais les conservateurs en étaient arrivés à croire qu'il suffisait de combattre les libéraux
pour racheter les pires erreurs. Ils partageaient le monde en justes et en réprouvés, et ils admettaient par définition que leurs adversaires sans exception étaient uniquement animés par les passions les plus sauvages. Pour défendre la société contre ces perfides desseins, aucun moyen n'était injuste et aucune rigueur excessive.
Un règlement de la police de Berlin en 18S1, permettait de soumettre les prévenus à de véritables tortures, privation de la lumière, mise au pain et à l'eau, camisole de force, peines corporelles — jusqu'à 40 coups de bâton ; on attachait au cou des femmes enceintes ou nourrices de lourds blocs de bois qui les courbaient vers le sol. On voulait non seulement mettre hors d'état de nuire ces redoutables criminels, mais obtenir leur conversion ou du moins les réduire à reconnaître leurs torts. Le roi refusait la plus légère commutation de peine aux démocrates qui n'abjuraient pas leurs opinions ; ou bien il mettait comme condition à sa grâce, qu'en signe de repentir, le condainné recevrait un certain nombre de coups de fouet le jour anniversaire de sa faute.
Un démocrate était un pestiféré, dont l'approche seule était dangereuse et avec lequel personne n'osait entrer en relation : « Aucun avocat ne voulait me donner du travail, écrivait Temme; aucun négociant n'avait le courage de faire appelâmes connaissances juridiques; aucun <5diteur ne consentait à publier un livre de moi. » A grand'peine, il réussit à faire paraître trois romans dont la vente s'annonçait bien. Le gouvernement interdit aux cabinets de lecture de les mettre en location, aux libraires de les vendre, aux journaux de les annoncer. Temme ■essaya de donner des consultations de droit : on le lui interdit, parce <jue « les écrivains publics» ne pouvaient exercer leur métier qu'avec l'autorisation du gouvernement. On refusait à certains médecins l'autorisation légale qui leur était nécessaire, parce que leur qualité de démocrate ne permettait pas de leur accorder un certificat de moralité.— D'Ester, réfugié en Suisse, demande au préfet de police de lui renvoyer son diplôme de docteur qui lui était nécessaire pour vivre et qui avait été confisqué dans une visite domiciliaire ; Hinckeldey refuse. D'Ester s'adresse alors au président du conseil et celui-ci lui répond que le gouvernement n'est pas là pour fournir des moyens •d'existence à des traîtres. — Von Unruhc, très prudent, qui prêchait la modération et évitait avec le plus grand soin le moindre acte illégal, maisquiavaitprésidé l'Assemblée nationale, étaitfilé nuit etjour parla police qui voulait le forcer à abandonner la situation qu'il avait dans l'industrie et à quitter le royaume. Il se plaignit au préfet de police, invoqua la loi. Hinckeldey se mit à rire : « Comment peut-on parler de
loi en ce moment et pour de telles questions ! » Ilinckeldey avait quelque sympathie pour cet homme d'affaires intelligent et hardi ; il n'osa pas cependant lui promettre sa protection contre les haines locales des conservateurs. Môme en 1856, malgré l'intervention de Bismarck, bien que Frédéric-Guillaume eût déclaré qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que « son anti-roi de 1848 éclairât la ville de Polsdam », le ministre de l'intérieur déclarait qu'il ne répondait plus de l'ordre si on autorisait Von Unruhe à prendre la direction de l'usine à gaz, et il fallait que la Compagnie choisît un autre directeur.
On flétrissait comme des traîtres Simson etWincke, qui avaient tou jours été des royalistes fervents, mais qui protestaient contre les abus du pouvoir. — Ce n'étaient pas seulement des libéraux comme Bunsen qui étaient écœurés : — « Dieu dans le ciel, quelle situation en Allemagne! » — mais le surintendant de la Westphalie, l'évêque Ross, écrivait à Harkort, qui avait été en 1848 un des adversaires les plus courageux de la gauche : « il n'y a plus de sécurité pour aucun de nous! » Des réactionnaires passionnés, Wagener, Blanken bourg, éprouvaient des moments d'inquiétude; ils étaient emportés par le torrent qu'ils avaient déchaîné, entraînés par la tourbe de? pieds plats, des aventuriers et des imbéciles de leur propre parti. C'est h ces exaltés que Westphalen obéissait, quand il accordait une gratification au directeur de la police d'Elbing, dont la conduite venait d'être flétrie par la Chambre; — ouRaumer, quand il destituait les pasteurs suspects de tendances démocratiques : l'un avait manifesté ses opinions dans l'exercice de ses fonctions, et cette imprudence le rendait indigne de conserver son poste; le second n'avait jamais révélé ses sentiments infâmes : hypocrisie qui méritait un châtiment exemplaire ! — Encore y avait-il des hobereaux qui se plaignaient de la longanimité du gouvernement! — Pourquoi ne pas envoyer tous ces traîtres à la potence ? Le roi était trop bon! En Autriche, on ne faisait pas tant de façons et l'exemple de Vienne était bon à suivre !
Les facteurs avaient l'ordre de ne pas distribuer leurs lettres aux libéraux. « Je ne peux pas te parler beaucoup de politique, écrivait Bismarck à sa femme, parce que toutes les lettres sont ouvertes », — et ailleurs*. « n'oublie pas, quand tu m'écris, que tes lettres ne sont pas lues seulement par moi, mais aussi, à la poste, par des espions de tout acabit; sois prudente dans tes discours, sans exception ».
Naturellement, quelle que fût la torpeur de l'opinion, ces abus auraient été impossibles si la presse n'eût été muselée. — «Je ne saurais nier, écrivait Bismarck le 6 juin 1850, que je suis hanté quelque-
foisparl'ombred'Omar: je voudrais alors non seulement détruire tous les livres, mais supprimer même le moyen d'en produire de nouveaux. L'imprimerie est l'arme préférée de l'Antéchrist, plus que la poudre à canon qui, après avoir contribué à la ruine de l'ordre politique naturel, revêt maintenant plutôt le caractère d'un remède contre les maux qu'elle a provoqués. » — Ses amis avaient pris au sérieux cette boutade. « La Révolution, écrivait Manteufîel dès le premier mois de son gouvernement, n'a pas de cause plus redoutable que l'esprit de négation répandu chez ce que l'on nomme les classes éclairées, leur adoration de la sagesse humaine, leur goût effréné de discussion; l'attention des autorités doit donc se porter sur les journaux et les écrits répandus dans ces cercles et agir en toute énergie contre les dangers de l'Etat. »
Il était impossible cependant de rétablir la censure qu'avait formellement abolie la Constitution, mais le ministre était de ceux qui pensent qu'il n'y a pas de meilleur moyen de prouver son respect de la loi que de la tourner. Il commença par expulser quelques journalistes, Ilaym, par exemple, qui dirigeait le ConstiliUionnel^ très anodin. Puis le 22 mai 1850, un sous-officier d'artillerie, Sefeloge, tira sur le roi et le blessa au bras. Sefeloge était un fou, il mourut dans une maison d'aliénés. L'attentat n'en parut pas moins suffisant à Manteuffel pour publier, contrairement à la Charte, une ordonnance sur la presse, très dure (8 juin) : a Des écrivains avides, y lisait-on, sans autre pengée que d'augmenter leur tirage, prêchent le crime et préparent la Révolution. » Ces Philippiques paraissent d'un comique très savoureux quand on songe à ce qu'était alors la presse prussienne, qui ne péchait certainement pas par excès d'audace. Les ministres l'avouaient d'ailleurs, mais ils jugeaient d'autant plus coupables ces journalistes, « qui s'ingéniaient avec une extrême prudence à ne pas tomber sous la vindicte de la loi, qui recommandaient de ne pas se laisser entraîner à des coups de tête, et qui donnaient ainsi la preuve que, sous les yeux mêmes de l'autorité, on préparait une attaque contre l'État ». L'ordonnance du 8 juin 1850 fut blâmée par la Chambre, mais la loi du 22 mai 1851, malgré le vote de quelques amendements libéraux, n'en remettait pas moins l'existence des journaux à la •discrétion du ministère.
Elle imposait un cautionnement très élevé, ordonnait de déposer chaque numéro au bureau de police une heure avant la publication, autorisait la confiscation préventive, permettait aux ministres d'interdire la distribution et la vente de journaux étrangers. Les brevets d'imprimeurs étaient accordés par le gouvernement, et les tribunaux
avaient le droit de les retirer, après un certain nombre de condamnations. — Quelques entêtés refusèrent encore d'abandonner la lutte; Westphalen se débarrassa d'eux par une interprétation des textes que ses amis eux-mêmes traitaient de sophistique. Il menaça de fermer les cabinets de lecture qui, en répandant des écrits dangereux, cr mineraient les principes de la religion et de la morale ou les bases de l'Etat et de la société ». La loi n'accordait le droit de publier des journaux qu'à des personnes honorables, — ce qui voulait dire : jouissant de leurs droits civils et politiques; — on déclara non honorable quiconque n'approuvait pas le gouvernement. On retira par mesure administrative leurs brevets aux imprimeurs suspects. — G*élait une violation flagrante de la volonté de la Diète, et même la Gazette de la Croix s'émut de ces procédés. Les imprimeurs lésés se plaignirent devant les tribunaux : on leur ferma la bouche en leur opposant l'exception d'incompétence. La connaissance des procès de presse fut enlevée au jury, et le Gode pénal ajouta aux anciens motifs d'accusation des articles vagues et élastiques qui fournissaient les prétextes les plus commodes à la complaisance des juges.
Les procès cependant devinrent moins nombreux, non parce que le gouvernement était plus tolérant, mais parce qu'il disposait contre ses adversaires de moyens aussi sûrs et moins bruyants. Il fallait presque de l'héroïsme alors pour s'abonner à un journal libéral : les journaux avaient donc la plus grande peine à vivre ; on les avait encore frappés de l'impôt du timbre. Puis la police confisquait régulièrement ceux qui lui déplaisaient, sans même toujours se donner la peine de les poursuivre ensuite. Si elle les citait devant les tribunaux et qu'ils fussent acquittés, elle n'en avait pas moins atteint son but, effrayé et découragé les lecteurs, ruiné l'imprimeur. Quand on ne trouvait pas un prétexte politique, on en inventait un autre; on incriminait jusqu'aux annonces. Le directeur de la police d'Elbing, de Seltzer, déclarait que la loi avait accordé l'autorisation de publier un journal, mais non pas de le vendre, et il frappait ainsi d'interdit le Nouvel Indicateur d'Elbing. Un numéro de la Gazette dElberfeld était confisqué parce qu'il y était question du parti des Junkers; on finit par remplacer ce mot choquant par celui d'Inexpressibles. Le gouverneur des provinces rhénanes imposait des rédacteurs aux feuilles indépendantes et mettait à l'index la Gazette de Cologne^ le grand journal libéral des régions occidentales. Le 16® régiment de ligne était suspect parce que plusieurs de ses officiers le lisaient, et Lindenberg dénonçait à la camarilla le Prince royal qui y était abonné. Sous ce régime de terreur, il n'est pas étonnant que les
imprimeurs fassent timides : Harkort en 1852 était obligé de faire éditer dans le Brunswick son Catéchisme électoral.
« Nous sommes en bonne voie », écrivait Harkort, dont la vaillante franchise bravait les menaces de la réaction et qui, par la netteté de ses vues et la bonhomie de ses paroles, trouvait le chemin de l'âme du peuple : « Quand tout sera bien arrangé, le ministre donnera ses ordres au gouvernement de la province, qui les transmettra au souspréfet, qui les communiquera au directeur de la police, qui les fera tenir au maire; c'est-à-dire quand ces Messieurs éternueront à Berlin^ Messieurs les échevins tressauteront sur leurs chaises dans leur village. )) Etc'est ce régime qu'on voudrait nommer un gouvernement libre ! — En réalité, le silence s'était peu à peu établi, et au milieu de la consternation générale, on n'entendait plus que la voix du gendarme transmettant les ukases du Landrath. Le mot d'ordre était quechacun « ne devait balayer que devant sa porte » et ne pas s'attirer de mauvaises affaires. Le sous-préfet apparaissait comme une sorte de divinité omnipotente et malfaisante dont le nom revenait sans cesse dans les conversations. — A qui affermera-t-il le droit de chasse t — Bien sûr, pas aux ennemis du gouvernement. — N'empêchera-t-il pas la construction du chemin de fer, « à cause des dangers qui en résulteraient pour la religion du peuple?» — 11 a établi des impôts nouveaux, de sa propre autorité; c'est illégal, mais qu'y faire? « Le Landrath a toujours raison ».
Les élections marquaient ainsi un effacement progressif de l'opposition. La loi électorale du 30 mai 1849 et l'abstention des démocrates avaient aussitôt doublé l'extrême droite et réduit la gauche à une faible minorité; du moins, avec l'appui des modérés du centre, elle était encore en mesure de repousser et de modifier les lois les plus dangereuses. Les élections de 1852 amenèrent à la Chambre plus de cent députés du parti de la Croix et une centaine de ministériels quand même; en face de cette masse impénétrable, les soixante libéraux étaient complètement réduits à l'impuissance. Malgré le secours inattendu qu'ils trouvèrent dans le parti catholique, préoccupé par les progrès du fanatisme luthérien, et dans un petit groupe d'ambitieux déçus réunis autour de Bethmann-Hollweg, leur rôle dut se borner à dénoncer au pays les abus de la réaction. Gela suffit pour les rendre odieux au ministère et il les combattit avec fureur; on dénonça comme traîtres et rebelles des hommes tels que Vincke et le comte Schwerin qui avaient approuvé le coup d'état de Manteuffel, Les sous-préfets ne se mettaient pas en peine d'éloquence : — le roi veut que vous me nommiez député. — Quiconque refusait de tenir
compte de cette indication était exposé aux plus absurdes tracasseries ou aux vexations les plus arbitraires. Aussi la Chambre de 1855 comptait-elle sur 352 députés 114 fonctionnaires, plus de 70 souspréfets; les oppositions réunies n'avaient qu'une centaine de voix, et les libéraux sincères n'étaient plus qu'une poignée, peut-être cinq h six, encore de la nuance la plus pâle. En fait, la droite n'avait plus .d'adversaires, et la seule inquiétude du ministère était qu'elle n'abusât de la situation. — « Votre tâche maintenant, disait le roi à Gerlach, est d'empêcher nos amis de faire des sottises. » — Le pays s'abandonnait : 16 p. 100 des électeurs seulement avaient pris part au vote. La réaction avait, suivant l'expression de Louis de Gerlach, une route superbe devant elle, elle ne sut pas en profiter, comme arrêtée par une paralysie de la volonté : « Nous sommes assez puissants pour creuser dans l'administration une rupture profonde et large, pas assez pour gouverner par nous-mêmes. ^ — Tout parti cependant qui n'use pas de son autorité, s'épuise et se divise. Les factions entre lesquelles se partageaient les vainqueurs se reprochèrent aigrement leur impuissance et employèrent à se dénigrer l'énergie qui leur manquait pour agir. Le pouvoir tomba dans une sorte de cachexie, et son abdication rendit plus intolérable encore la brutalité avec laquelle il écrasait les libertés les plusinofïensives. La droite d'ailleurs dissimulait son découragement par des provocations qui achevaient d'exaspérer ses adversaires, d'autant plus qu'elle ne se contentait plus de combattre des institutions parlementaires qui n'avaient pas encore pris solidement racine dans le pays et n'intéressaient guère qu'une fraction relativement faible du peuple, mais qu'elle essayait de restaurer l'édifice des privilèges sociaux et de donner pour base h sa domination l'autorité tracas- •sière d'une Église intransigeante. Elle accumula ainsi des rancunes qui auraient pu aisément aboutir à une nouvelle tentative révolutionnaire, si elle n'eût trouvé dans Bismarck un liquidateur audacieux qui ouvrit un autre champ d'action aux colères concentrées et désarma les libéraux en leur garantissant, avec la gloire militaire, les réformes économiques et les libertés religieuses auxquelles ils tenaient pardessus tout.