‹ La fondation de l'Empire allemand, 1852-1871Chapitre 6 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le parti de la Croix et les Gerlach. — Ils songent à supprimer la Constitution, mais se contentent de rinterpréter. — Les pertes de la noblesse et ses désirs. — La Chambre Haute: la restauration des États provinciaux; la propriété foncière et les impôts. — Lé Junkerthum, grandeur et limites de son influence. — Le roi : ses contradictions et ses faiblesses. — La Camarilla et la bureaucratie : Hinckeldey. — L'Église : Les piétistes et le Haut Conseil ecclésiastique. — Raumer et la réaction dans l'École. — Le progrès écono- mique et le développement deJa bourgeoisie.

«En 1848, disait unjour à Ranke Frédéric-Guillaume IV, nous étions tous aplat ventre. » Bismarck lui-même avouait qu'à certains moments il avait perdu l'espoir de la victoire et le goût du combat. Parmi les hommes, infiniment rares, dont le cœur n'avait pas faibli, aucun n'était resté plus complètement maître de lui, que Louis de Gerlach (1795-1877), et il avait eu vraiment l'honneur d'organiser la défense et de ramener au combat les bandes réactionnaires.

De tous les chefs de la droite, aucun ne fut plus détesté, et nous le comprenons aisément. Les revues périodiques qu'il publiait dans la Gazette de la Croix, alambiquées et subtiles, d'un style pénible et tendu, demandaient pour être 'goûtées un esprit compliqué et aussi épris d'abstruses quintessences que celui de Frédéric-Guillaume IV. Les lecteurs vulgaires y goûtaient surtout l'intransigeance des opinions, le dédain des ménagements et l'impitoyable rigueur avec laquelle le « Président » de Magdebourg remplissait l'office d'accusateur public contre les suspects et les tièdes. Il n'avait pas d'amis, il n'avait que des complices; encore les inquiétait-il par la brutalité de sa franchise, l'apreté de sa pensée et la tranquillité audacieuse de ses déductions impitoyables. Bismarck, dont il avait un des premiers entrevu le génie et qui lui dut en grande partie sa fortune, affirmait qu'il était impossible de s'entendre avec lui : — «Il m'est arrivé, disaitil à la Chambre des députés en 1873, d'être convaincu par l'honorable

EUPIRE ALLEMAND. 5

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préopinant, et il y avait alors un moment où nous étions d'accord;... pas longtemps. J'ai toujours eu l'impression dans ces cas-là qu'il lui était désagréable d'être du môme avis que n'importe qui ; ... il éprouvait le besoin de modifier son opinion, de mettre en discussion de nouveaux points, de manière que notre entente ne durât pas... Il est comme ces gens riches, spéculateurs et autres, qui s'olTrcnt le luxe d'avoir une voiture, une maison pour eux seuls, et telles que personne autre n'en a de pareille. » — Gerlach ne s'est pas inscrit en faux contre ce jugement : « Je ne vois rien d'extraordinaire à ce que la vérité une fois trouvée excite à s'avancer plus loin, car la vérité est infiniment douce, belle et vraie! » État d'âme singulièrement dangereux pour un politique qui doit avant tout se défier de l'inquiétude d'esprit et de l'exagération. Au fond, d'ailleurs, Gerlach n'avait pas le goût de l'action. Son rôle préféré était celui de grand-prétre : il lançait des anathèmes et des oracles, et il se consolait des catastrophes en se rappelant qu'il les avait prédites. Hautain et distant, il jugeait ses amis sans indulgence et il lassa à la longue le roi lui-même, habitué à plus de souplesse; mais, lors même que Frédéric-Guillaume s'irritait de ses implacables rappels h, la doctrine, il éprouvait pour lui un involontaire respect, et Louis de Gerlach le méritait en quelque manière.

Il avait grandi au milieu des tristesses de l'invasion et des joies furibondes de la revanche, et sa vie entière en reçut une empreinte ineffaçable. Gomme il haïssait la France, il détesta la Révolution qu'elle incarnait. Ses aversions le préparaient à subir l'influence de Haller dont la Restauration de la Science politique lui fit l'effet d'une révélation, et celle du réveil chrétien qui se manifesta en Prusse depuis 1820 environ et qui atteignit en particulier quelques familles nobles de Silésie et de Poméranie, les Bethmann-Hollwcg, les Thadden-Trieglaff, les Senfft Pilsach, les Puttkamer, les Blankenbourg. Cette renaissance évangélique coïncide avec la crise de mysticisme aigu qui sévit en Europe de 1815 à 1825. En Prusse, où les traditions sont rationalistes et les besoins sentimentaux faibles, elle n'eut qu'une force d'expansion assez restreinte, mais l'action qu'elle exerça sur la vie publique fut profonde et durable. Ce que prêchaient surtout, à l'origine, ces néo-piétistes, qui se rattachaient aux Frères Moraves et n'avaient pas encore secoué l'influence de Schleiermacher, c'était la régénération morale, la foi vivante, l'amour et le dévouement; leur conviction grave et ardente avait le goût de la discussion et du prosélytisme, mais plutôt par besoin d'activité que dans ua désir précis de conquête. Louis de Gerlach avait fait des études juridiques et il comprenait l'Église d'une manière moins purement spirituelle que ses

amis; il lui demandait aussi des règles de foi plus nettes et des dogmes plus arrêtés. Cependant, il retint toujours quelque chose de cette première étape : si on ne se laisse pas tromper parles formules dures et cassantes, on s'aperçoit vite que son orthodoxie est plus provocatrice que précise, et il y a certainement aussi quelque souvenir des influences piétistes qu'il a subies, dans son incapacité d'action; il est resté 7ioué politiquement.

Sur sa sincérité et sa probité absolues aucun doute n'est possible. Louis de Gerlach et ses frères, le général surtout, étaient des hommes d'une rare tenue morale, et leur vie était presque ascétique : ils ne fumaient pas, ils n'allaient pas au théâtre, ils ne lisaient que des livres graves, ils ne portaient leurs décorations que quand ils y étaient strictement forcés; ils étaient incapables de sacrifier leurs opinions à leurs intérêts et de transiger avec ce qu'ils considéraient comme leur devoir. Seulement le devoir exige quelquefois qu'on dénonce un fonctionnaire tiède ou qu'on solde des drôles pour espionner le frère du roi. Gerlach s'indignait contre la morale de Bismarck qui prétendait que la fin justifie les moyens, mais uniquement parce que Bismarck ne poursuivait que des fins mondaines ; il était moins rigoriste quand il s'agissait de la victoire de la volonté divine.

Ces défaillances et ces compromissions s'expliquent moins par une bassesse native de l'âme que par une certaine disposition de l'esprit h se contenter de demi-clartés et à ne pas envisager la vérité réelle. Louis de Gerlach faisait illusion à ses amis par la finesse de sa dialectique, mais sa pensée fondamentale n'en demeurait pas moins obscure. « Je ne serais pas fâché, lui disait un jour Hansemann, de connaître les articles de la constitution que vous désireriez. » — Il haussait les épaules. — Comme s'il n'y avait de lois que les lois écrites! Comme si une constitution n'était pas nécessairement mauvaise, du moment qu'elle était rédigée ! En réalité, la société ne se maintient que par la force des traditions, et toutes les réformes sont dangereuses, puisqu'elles ébranlent la coutume. Dieu a établi une série d'autorités^ qui sont toutes également nécessaires, dont les droits sont également respectables, et qui ont pour mission essentielle de combattre l'impiété et de maintenir dans le monde le règne de Dieu et de ses représentants naturels. — Cette doctrine, assez pauvre ramassis des théories qui traînaient depuis le commencement du siècle chez les écrivains romantiques, prêtait àdes interprétations fort diverses. Les adversaires du Président voyaient en lui un simple absolutiste, ce qui était une erreur radicale. En réalité, rien ne lui était plus odieux que la puissance arbitraire du souverain, et il apercevait très bien les rapports

logiques qui rattachent Frédéric II et la Révolution. Il voulait des institutions assez fortes pour donner à la société une base solide et la protéger contre les bouleversements qu'entraînent aussi bien les caprices des rois que les agitations de la multitude. — En dernière analyse, cela aboutit au respect des privilèges acquis : beati possidentes / Louis de Gerlach répondait que le pouvoir est une charge plus qu'un honneur, qu'il impose de lourds devoirs et que les changements sont surtout défavorables aux classes inférieures. Jusqu'à la fin de sa vie, il a cru que le régime féodal était pour les paysans une garantie, non une oppression, et que le peuple était plus heureux au xvui^ siècle qu'au xixMJn jour, dans une commission pour la réforme pénale, il demandait qu'on rétablît dans les prisons un usage modéré du fouet, dans l'intérêt des criminels. « Il ne manque à l'autorité du premier président, en pareille matière, lui répondit un de ses adversaires, que l'expérience personnelle. » En lait, le nombre des agriculteurs qui réclament le rétablissement du servage paraît plutôt faible. Mais sont-ils en état de comprendre leurs véritables intérêts ! Louis de Gerlach ctayait sa sociologie enfantine par d'abondantes citations bibliques qui donnaient à ses diatribes une apparence d'apostolat. Il était le flambeau du petit groupe d'hommes qui, depuis l'avènement de Frédéric-Guillaume IV (1840), entouraient le roi et le dominaient, sans toujours prévenir les écarts de sa volonté. Parmi les plus écoutés se trouvaient le feld-maréchal comte Dohna^ le ministre de la nqaison royale, de Massow, le comte Antoine Stolberg, le comte Grœben, etc. Ce « parti petit, mais puissant » qu'avait dénoncé la Gazette de Cologne, cette camarilla de favoris et de grands seigneurs qu'unissaient au souverain les souvenirs et les instincts, n'a pas cessé déjouer dans l'histoire de l'Allemagne un rôle toujours important, souvent décisif : Bismarck même fut à plusieurs reprises obligé de compter avec lui. Vers 1852, la camarilla était très vivement appuyée par la reine Elisabeth, l'une de ces quatre sœurs bavaroises dont l'action à ce moment détermina plus d'une fois la politique européenne. Elisabeth, hautaine et fière, n'oublia jamais le jour d'épouvante et de honte où on l'avait traînée à la fenêtre, malade et défaillante, pour saluer les cadavres des insurgés : elle détestait les libéraux, d'autant plus qu'elle les soupçonnait de s'entendre avec sa belle-sœur, la princesse Augusta, dont la maternité l'humiliait et pour laquelle elle nourrissait une solide inimitié. Le roi lui reprochait quelquefois assez vertement de se mêler de questions qui ne la regardaient pas; mais Frédéric-Guillaume, dans ses heures de confidences, avouait à ses amis en 1852 qu'il était encore mortellement

amoureux, et sa femme reprenait vite son autorité. « Maintenez-moi le roi, lui disait Wrangel au moment du coup d'état; je me charge du reste. »

Elle s'entendait à merveille avec radjudant-général, le général Léopold de Gerlach, le frère aîné de Louis. « Je Tai à côté de moi, disait Frédéric-Guillaume, comme un carlin amusant; il aboie, il gronde plus qu'il ne mord, et si je dis : Couche, il s'en va dans les coins »; il est vrai que ce petit homme a gros, gras, court, soufflant, de mauvaise mine, qui ressemblait plus à un sergent de ville qu'à un général », tenait à honneur de n'être considéré que comme un vieux serviteur domestique. Il avait son franc-parler et il lui arrivait même à l'occasion, sous le coup d'une déconvenue trop brutale, d'offrir sa démission; il suffisait d'un mot pour le ramener près d'un souverain pour lequel il avait le dévouement d'un vassal pour son maître, le respect d'un chrétien pour son prêtre, la tendresse d'un protecteur pour un enfant débile; il mourut littéralement de sa mort. Il s'attristait souvent de la hauteur de son frère, qui prétendait imposer sa volonté aux répugnances de son seigneur; il y voyait une forme de l'esprit de révolte qui se glisse partout, une injustice aussi pour Frédéric-Guillaume à qui il attribuait des qualités supérieures : — il aurait fallu seulement lui donner les moyens d'exercer une plus grande influence dans l'État. — D'ailleurs, il ne comprenait pas toujours très bien le Président, car il n'avait pas beaucoup d'intelligence, et se cantonnait de préférence sur le domaine de la politique étrangère ; sa panacée consistait à reprendre la politique de Frédéric-Guillaume III, à s'unir étroitement à l'Autriche et à la Prusse pour faire face à l'esprit du mal représenté par la France. Comme Nicolas Niebuhr^ secrétaire du cabinet depuis 1851, il voyait dans la Sainte- Alliance le meilleur moyen pour « abolir l'idéal révolutionnaire », détruire non seulement les conséquences de la catastrophe de 1848, mais les doctrines qui avaient miné l'ancien État, le communisme, le constitutionalisme, le libéralisme.

L'organe de la camarilla était la Nouvelle Gazette Prussienne, plus connue sous le nom de Gazette de la Croix, que Louis de Gerlach avait fondée en pleine tourmente et dont Bismarck était alors le collaborateur assidu. Elle était dirigée par Hermann Wagener qui fut un des hommes les plus détestés de son temps. Ses partisans prétendaient qu'il dissimulait sous l'amertume de ses sarcasmes une sensibilité maladive, et il est certain que, dans une carrière des plus accidentées, il conserva des affections d'une inébranlable fidélité. « Vous êtes le seul dans mon entourage avec qui je m'exprime

librement et sans réserve. » lui écrivait en 1872 Bismarck qui l'avait imposé à Guillaume et qui lui garda sa confiance même quand, après un procès de malversations, il fut obligé de quitter ses fonctions au ministère. — 11 avait mérité les sympathies du chancelier, moins encore par ses rares connaissances et par sa remarquable puissance de travail que par la nouveauté de ses vues et son sens des réalités. 11 avait compris l'importance des changements sociaux que préparaient le développement de la grande industrie et l'avènement du régime capitaliste ; il voulait que la noblesse ne se contentât pas de poursuivre une restauration de façade, mais qu'elle ruinât l'autorité de la bourgeoisie en s' appuyant sur les masses profondes du peuple, conservateur d'instinct et fort indifférent aux garanties constitutionnelles. Il eût désiré jouer en Prusse un rôle analogue à celui de Disraeli, dont l'ingénieuse hardiesse a infusé une nouvelle vie aux tories d'Angleterre ; il lui manqua pour cela, avec les qualités souveraines de l'orateur, l'appui d'un parti sérieusement organisé et préparé par une longue vie publique aux résolutions énergiques.

Les féodaux savaient très bien que leur influence ne reposait que sur les sympathies personnelles du prince, et, sans compter qu'elles étaient ondoyantes et fugaces, ils avaient de bonnes raisons de croire que l'héritier présomptif ne suivrait pas leurs inspirations. Aussi poursuivaient-ils une réforme constitutionnelle qui les assurât contre les sautes de vent et les retours probables de l'avenir. On avait beau épurer et corriger la « Charte Waldeck », on ne réussirait pas à faire qu'elle ne fût pas sortie de la Révolution ; surtout elle gardait ce caractère d'improvisation législative qui suffisait pour la rendre odieuse à des hommes pour lesquels les seules lois respectables étaient celles qui naissaient d'elles-mêmes des besoins séculaires de la société et n'étaient que la tradition condensée et stratifiée.

Sur ce point, ils étaient absolument d'accord avec le roi. — Que voulait réellement Frédéric-Guillaume? Ce n'est pas très facile à savoir, et, d'une façon générale, il convient de ne pas vouloir serrer de trop près la pensée d'un souverain qui prenait les métaphores pour des idées. Dans tous les cas, il se refusait nettement à être un monarque constitutionnel. A ce sujet, le discours qu'il prononça le 6 février 1850, avant de prêter serment à la Charte, est caractéristique : «La condition vitale de cette constitution, c'est qu'on me rende possible de gouverner avec cette loi ; car en Prusse, il faut que le roi gouverne, et je gouverne, non parce que c'est mon désir. Dieu le sait, mais parce que telle est la volonté de Dieu. C'est pour cela aussi que je veux gouverner. Un pays libre sous un roi libre, tel était mon mot

d'ordre il y a dix ans ; c'est encore le mien aujourd'hui, et il le restera aussi longtemps que je respirerai. » — Comme on reprochait à Manteuffel de ne pas respecter le statut fondamental qu'il avait juré, il répondait qu'il avait aussi juré l'article qui permettait la révision de ce statut : en réalité, c'était le seul qui eût une valeur sérieuse aux yeux du roi. Si, par hasard, il avait des scrupules, il ne manquait pas autour de lui de sophistes pour les dissiper. « Qu'est-ce qu'un serment? écrivait la Gazette de la Croix. Un appel de la sincérité de l'homme à léternelle vérité divine. Un serment prêté à Dieu peut-il engager contre Dieu ! Et tout lien de la volonté royale n'est-il pas contraire à la volonté divine ? La parole de l'Écriture n'est-elle pas assez claire : le cœur des rois est dans la main de Dieu?» — «La Constitution, disait Stahl, est un monument de la lourde chute de la Prusse, et, si l'on doit avoir conscience de son autorité en tant que loi jurée, on doit aussi reconnaître que, mesurée à une loi sainte et supérieure, à beaucoup de points de vue, elle n'existe pas. »

C'était parler selon le cœur d'un souverain qui se croyait en contact permanent avec l'Éternel et qui regardait à la fois comme un malheur et une impiété qu'une volonté humaine arrêtât l'action de aa céleste sagesse. Ses fidèles lui rappelaient le souvenir d'Hérode qui avait commis un crime pour ne pas violer sa promesse; Dieu a établi des lois générales, mais il juge bon de s'en écarter qnelquefois : de même le roi qui a promulgué une constitution, peut la modifier, s'il le juge nécessaire : « une ordonnance octroyée ressemble à un miracle divin ». En vain les Chambres se montraient-elles dociles; leur humilité ne désarmait pas son courroux, parce que ce qu'il détestait dans la Charte, ce n'était pas tel ou tel article; mais il lui était intolérable de penser que son autorité était limitée sur quelque point, qu'il n'était pas libre de satisfaire quelque fantaisie, que d'ailleurs il n'avait pas.

Seulement, s'il était sincèrement très malheureux du sort où l'avaient réduit les circonstances, son idéal était fort nébuleux. Un roi, à ses yeux, était surtout un prophète qui, de temps en temps, réunit autour de lui ses sujets pour leur lire des oracles grandiloquents et difficiles à interpréter. Comme il avait, au milieu de ses perpétuelles variations, le plus implacable entêtement, il songeait à revenir à la Diète réunie de 1847 qu'il aurait rassemblée autour de lui toutes les fois que les affaires l'eussent exigé, c'est-à-dire quand il aurait éprouvé le besoin d'ouvrir la bonde à son éloquence. Dans l'intervalle, des ministres modestes auraient pour tâche d'exécuter ses arrêts; il leur permettrait d'exprimer leurs doutes, mais non pas

d'arrêter ses ordres, tout au plus de lui on demander la confirma-» tion.

Ce système de sénatus-consultes apocalyptiques avait de visibles inconvénients; il séduisait peu les féodaux, et l'opposition qui les séparait de Frédéric-Guillaume amena un conflit quand il s'agit de réorganiser la première Chambre. Stahl, Louis de Gerlach et le comte d'Alvensleben voulaient qu'elle représentât la richesse et la tradition, les éléments qui, individuellement ou par groupes, s'opposent aux forces de destruction, avant tout, la propriété foncière et la moyenne noblesse. — On accusait les hobereaux d'avoir l'esprit borné : — tant mieux, ils défendraient jusqu'à la dernière goutte de leur sang leurs propres droits et aussi ceux du roi. On les traitait de rétrogrades; — c'était h. leur éloge; « on avait besoin des forces réactionnaires les plus actives tant qu'on n'aurait pas éliminé le virus révolutionnaire qui circulait dans les veines du peuple. » — Ce plan, qui ne rencontrait naturellement aucune sympathie dans le pays, et même dans la Chambre des députés, eût été aisément écarté si le ministère lui eût opposé un projet précis; mais le roi s'en tenait à des récriminations amères, sans dire nettement ce qu'il désirait, o Ce qu'il poursuit, disait Varnhagen d'Ense, très hostile, mais clairvoyant, c'est la liberté de suivre ses caprices variables, avec tout au plus l'apparence de la légalité. Le déclarer tout net, exercer le despotisme en fait, il n'en a ni le courage ni la constance ». La lutte se poursuivit pendant de longs mois, au milieu de la plus extraordinaire confusion. Frédéric-Guillaume, qui accusait l'extrême-droite de vouloir renouveler les frondes féodales, se donnait entre temps le plaisir esthétique de faire lire au Cercle royal le discours dans lequel Stahl combattait ses projets; il faisait déposer par Manteuffel des amendements contre lesquels votaient Westphalen et Raumer, dépositaires de la pensée intime du souverain. Léopold de Gerlach, affolé, offrit à plusieurs reprises sa démission. — Bellum omniuyn conlra omnes, écrivait-il dans son journal. — De guerre lasse, les Chambres votèrent la loi du 7 mai 18o3, par laquelle elles laissaient au gouvernement le soin de trancher la question.

La première Chambre, telle que l'a constituée l'ordonnance du 12 octobre 1854, encore en vigueur aujourd'hui, se compose essentiellement de membres héréditaires ou à vie, nommés par le roi, sur la présentation de diverses corporations. En fait, elle est entre les maiAS du prince, toujours libre de briser l'opposition par des « fournées »; mais elle laisse une redoutable influence à la noblesse ruralequi dispose de la majorité dans les collèges de présentation. La lutte-.

qui avait pendant deux ans profondément troublé la vie publique, aboutissait h, la plus déplorable des transactions. La féodalité recevait une sorte de place de sûreté derrière les murs de laquelle elle braverait impunément les demandes de l'opinion, sans obtenir le moyen de s'élever à un rôle vraiment politique; elle renonçait à exercer un rôle décisif dans l'Etat, à condition qu'on ne touchât pas s ses prérogatives matérielles; elle concluait avec la royauté un pacte d'alliance contre le peuple, et elle se résignait à l'asservissement parce qu'on lui dorait ses chaînes. Dès lors les féodaux se désintéressèrent des principes et ne songèrent plus qu'à exploiter la situation.

La Révolution les avait épouvantés et ils se lamentaient fort sur les pertes qu'elle leur avait infligées. De fait, la réorganisation des tribunaux et de l'administration leur avait enlevé leurs droits de police et de justice patrimoniales; leurs privilèges financiers étaient menacés, leur droit de chasse, aboli; au régime féodal de la propriété succédait le. régime moderne, fondé sur les principes du Gode civil français. — Ils ne crurent cependant ni possible ni utile de revenir sur la loi capitale du 2 mars 1850 qui avait affranchi la propriété rurale et prescrit le rachat des charges féodales. On eût soulevé de trop farouches rancunes en essayant d'enlever aux paysans les franchises qu'on faisait miroiter à leurs yeux depuis un demisiècle. D'ailleurs, les nobles avaient pris leurs précautions.

Les célèbres décrets de Ilardenberg qui, en 1811, avaient proclamé en principe l'abolition du servage, avaient été si bien atténués et interprétés pendant la période de réaction qui avait suivi les guerres de l'indépendance, qu'ils avaient surtout profité aux Junker. Dans la partie orientale de la monarchie, non seulement les corvées et les redevances s'étaient partout maintenues, mais les seigneurs avaient peu à peu usurpé les parcelles rurales et arrondi leur domaine propre au détriment de leurs tenanciers. Il est sans doute exagéré d'écrire, comme certains historiens, que, quand les lois de libération furent votées, elles arrivèrent trop tard et qu'il n'y avait plus de paysans propriétaires; mais les statistiques semblent établir que, de 1813 à 1848, la proportion des Rittergiiter, des domaines nobles, par rapport à la superficie totale, avait doublé, de sorte qu'une partie appréciable de la population se trouve encore aujourd'hui dans une condition moins favorable qu'en 1789. En général, la grande propriété domine à l'est de l'Elbe, sauf dans la Silésie : les exploitations de plus de cent hectares y occupent plus de la moitié du sol, et celles qui dépassent cinq cents hectares y sont fort nombreuses. Les

Junkcr, « ces parias de la société moderne », disait Bismarck, n'en poussèrent pas moins des cris d'indignation quand on vota l'aflranchissement des serfs. On les consola en leur accordant de larges compensations. Dégagés de toutes leurs obligations envers leurs paysans, ils reçurent en outre une indemnité importante qui leur permit facilement de compléter et de renouveler leur outillage; comme la grande industrie commençait cà peine h se développer, ils disposaient, pour le moment, d'une main-d'œuvre abondante et à bon marché, et les vastes débouchés qui s'ouvraient pour eux en Angleterre leur assuraient la vente de leurs produits à des prix très rémunérateurs. En somme, l'émancipation rurale fut une excellente affaire pour la noblesse; elle avait, de plus, la chance d'être désormais débarrassée des mille conflits quotidiens qui la mettaient auparavant aux prises avec ses sujets et elle réussit à réunir autour d'elle au moins la classe la plus aisée des laboureurs affranchis. Encore actuellement, malgré les progrès de l'idée socialiste parmi les prolétaires ruraux, les féodaux tiennent solidement en mains les régions transalbines, et, renfermés dans cette sorte de donjon, ils ont réussi jusqu'à présent à contenir l'effort de l'Allemagne libérale du Sud et de l'Ouest.

La loi du 11 mars 1850 sur l'administration communale et provinciale était une conséquence nécessaire de la suppression du régime féodal. Elle abolissait un régime que Stein avait, dès 1807, déclaré intolérable et qui ne s'était maintenu si longtemps que parce qu'il était assez mal connu : la différence des villes et des campagnes était supprimée, les nobles perdaient l'autorité qu'ils avaient jusqu'alors détenue, et une série de conseils électifs, avec une compétence assez étendue, permettait à la masse de la population d'exercer une influence réelle sur les affaires publiques. — Les Junker n'en étaient pas moins sûrs de conserver la haute main, mais il leur paraissait odieux d'être obligés de solliciter les suffrages de leurs anciens serfs, et la pensée qu'ils pouvaient être cités en justice par leurs fermiers leur causait une indignation naïve. — « Prenez garde, disait Harkort, dans une de ses lettres aux paysans; ce que l'on réclame, c'est la restauration du droit historique, entendez par là l'Ancien Régime. » — Il n'exagérait pas. Louis de Gerlach attaquait à la tribune l'article de la Constitution qui déclarait tous les citoyens égaux devant la loi; — ce principe n'était pas seulement dangereux, il était surtout absurde : appliquerait-on les mêmes règles au Prince de Prusse et au crocheteur du coin? Les revendications des sujets sont sans valeur, parce qu'elles attaquent des institutions établies par la Providence;

Deosermre liber tas est. — « Il faut, écrivait-il en 1852, que la session rétablisse la liberté, j'entends la liberté, par exemple, de conclure des baux héréditaires, d'imposer des charges réelles permanentes, d'acquérir le droit de chasse sur une propriété étrangère, etc. »

Westphalen, graiîdi dans les traditions de l'absolutisme bureaucratique, n'avait aucun goût pour les nouvelles assemblées locales, qui gêneraient l'action des fonctionnaires; surtout, il ménageait la droite, pour se maintenir contre Manteufîel qui se défiait de lui. Sous un prétexte puéril, une ordonnance remit en activité les anciens États de provinces et de cercles, peu gênants pour l'autorité royale, tant leur compétence était restreinte, mais où dominaient sans conteste les propriétaires nobles. Les libéraux protestèrent, et c'était, en effet, la mesure la plus grave qui eût encore été prise; la Constitution était violée — Pas du tout, répliquait le ministre; la Constitution ne parle pas des États. — Mais elle les remplace ! — Leur existence est incompatible avec les lois nouvelles. — C'est regrettable pour celles-ci. — Mais la confusion serait inextricable. — N'avait-on pas, pour en sortir, le droit d'interprétation royale et le droit de revision des Chambres? — En effet, une ordonnance suspendit les lois de 1850 sur l'organisation municipale et provinciale (juin 1852), et elle fut confirmée par un vote de la Diète qui supprima l'article J05 de la Constitution (mai 1853). « Il est naturel, disait Stahl, que ceux qui, en vertu de leur richesse, possèdent en fait la puissance sur les autres, la possèdent aussi en droit! » La Gazette de la Croix entonnait le cantique de Siméon : « Que sommes-nous dans notre faiblesse avec toutes nos prières et toutes nos demandes en face du gouvernement qui se tait et qui agit? » — Les paysans des régions orientales furent dès lors ramenés à une condition très voisine de celle de 1847, abandonnés sans défense à l'arbitraire des grands propriétaires du voisinage. La situation se prolongea jusqu'à la réforme des cercles du 13 décembre 1872, et la résistance acharnée qu'opposa à cette loi la Chambre des seigneurs et qui ne put être brisée que par une fournée de pairs, prouve assez la valeur des privilèges qu'ils avaient reconquis

Une série de lois secondaires complétèrent le triomphe de l'aristocratie foncière. La Constitution avait proclamé le principe de l'égalité devant l'impôt; les nobles, qui accusaient Harkort, en réclamant la péréquation de l'impôt foncier, « de vouloir précipiter dans une misère noire non seulement des milliers de propriétaires, mais les centaines de mille personnes qu'ils font vivre », surent si bien traîner les choses en longueur qu'ils conservèrent leurs immunités tant que régna Frédéric-Guillaume IV. — Une loi du 24 février 1850

76 LA FONDATION DE L'KMPIRE ALLICMAND

avait supprimé les restrictions qui s'opposaient h la division des propriétés foncières; elle fut abolie par la loi du 2i mai 1853, et l'établissenacnt de fidéi-commis, qui avait été interdit par la Constitution, fut de nouveau autorisé (5 janvier 1852) : « Les plaintes relatives à la liberté de l'industrie sont tous les jours plus nombreuses, avait dit Stahl lors de la discussion; mais, appliqué à la propriété foncière, ce principe est encore plus dangereux; on voudrait en faire une marchandise circulante ; c'est comme si l'on donnait aux os la fluidité du sang. Je regarde comme un grand avantage de notre ordre public qu'il y ait une aristocratie foncière, et je vois en particulier un bien incontestable h ce que cette aristocratie foncière soit représentée par les familles de l'ancienne noblesse privilégiée. » Les descendants des anciens nobles immédiats retrouvèrent les privilèges qu'ils avaient perdus. On attaquait la loi de 1850 sur la chasse, qui avait cependant ménagé plus que de raison les droits des grands propriétaires. Les vols de bois et les autres délits forestiers étaient frappés de peines d'autant plus exorbitantes (2 juin 1852) que les propriétaires avaient été affranchis à des conditions infiniment douces des servitudes dont ils étaient grevés auparavant. Des règlements très rigoureux (24 avril 1854) punissaient les domestiques et les travailleurs ruraux « coupables de désobéissance obstinée »; des journaliers pouvaient être traduits en justice pour n'avoir pas ôté leur casquette devant le patron ou ses employés. La police patrimoniale était rétablie (14 avril 1856} : encore les nobles se plaignaientils des quelques restrictions que l'on imposait à leurs volontés. Le comte de Pfeil se vantait d'avoir fait arrêter et garder cinq jours en prison un homme de l'innocence juridique duquel il était convaincu; mais il avait ainsi prévenu une révolte dangereuse; il avait fait distribuer cinquante coups de bâton à un jeune garçon coupable de faux; « la loi nouvelle paralyserait vraiment l'action de la police... et nous ne serions plus en état de remplir notre devoir. Notre pouvoir n'est pas lié par les lois, qui sont faites pour les fonctionnaires; il est vraiment discrétionnaire. Nous agissons suivant notre devoir, notre honneur et notre conscience ».

La loi ne devait avoir pour but que de protéger les nobles contre les autres classes et même contre leurs propres sottises. Le duel était traité avec une extrême indulgence, tandis que l'usure était très durement réprimée : c'est qu'il fallait venir au secours des jeunes officiers dont la moitié, si nous en croyons Stieber, étaient entre les mains des tripoteurs. Le roi intervenait volontiers en leur faveur et chargeait la police de faire entendre raison aux créanciers récalci-

trants. Cela n'empêchait pas les colonels de refuser d'accepter comme candidats officiers des bourgeois, parce qu'ils étaient moins entraînés et de conduite moins régulière ! Les grades élevés leur étaient presque complètement fermés; dans VAmiuait^e de 1860, les trois quarts des officiers étaient nobles; et, parmi les généraux et les officiers supérieurs, il y avait 92 bourgeois pour 932 nobles.

En présence de l'irritation croissante que causaient ces usurpations, la droite cherchait des alliés dans la petite bourgeoisie des villes, dans les artisans que les grandes fabriques commençaient à menacer, et préparait l'alliance qu'ont poursuivie depuis les agrariens et les antisémites. Bismarck avait déjà signalé dans l'industrialisme la principale cause du mal social : « Les fabriques enrichissent les particuliers, mais elles produisent la masse des prolétaires, travailleurs mal nourris, dont l'existence est incertaine et qui deviennent par là dangereux pour l'État » ; il était facile de les exciter à la révolte, « en développant en eux, par de fallacieuses promesses, la cupidité naturelle à ceux qui ne possèdent rien, l'envie de ceux qui sont pauvres contre les riches »; il n'avait aucune confiance dans « la population des grandes villes; il n'y trouvait pas le vrai peuple nrussien », et le moment n'était peut-être pas éloigné où il faudrait contre elles en appeler au véritable peuple, « pour les réduire à l'obéissance, fallût-il pour cela les effacer de la surface du sol » (20 mars 1852). Au moins, devait-on s'appliquer à entraver le développement des manufactures qui, avec leur division du travail poussée jusqu'à l'absurde, entraînent la ruine physique et morale de l'ouvrier, et, pour cela, revenir aux jurandes; il est possible qu'elles créent quelque gêne pour le consommateur et qu'elles élèvent, dans une certaine mesure, le prix des produits; sacrifices bien anodins quand il s'agit de maintenir une classe moyenne, nécessaire à l'existence sociale et normale de l'État (18 oct. 1849). — La Chambre n'osa pas cependant supprimer la liberté de l'industrie et rendre les corporations obligatoires, mais elle s'efforça d'en favoriser les progrès en même temps que, par une série de mesures restrictives, elle essayait de gêner le développement des manufactures

« La Prusse, écrivait Léopold de Gerlach à Manteuffel au mois de juillet 1852, ne peut trouver son salut ni dans le Bonapartisme, qui est la souveraineté populaire et la Révolution, ni dans le système russe, qui n'est que le despotisme militaire... Il faut qu'elle le cherche dans la voie où elle s'est engagée depuis 1851 : maintenir ce qui subsiste de notre Constitution communale et patrimoniale, fortifier et anoblir la bureaucratie en la pénétrant de l'élément féodal, ce qui est

la vioille maxime des Ilohenzollern, déjà suivie par Frédéric II (!), laisser aux États provinciaux la législation provinciale, réduire les Chambres au contrôle financier, h l'approbation des impôts et h Tenrcgistrement^les lois octroyées. » Vers 1854, ce programme semblait rempli, l'opposition était muette, le Parlement domestiqué, et les Junker exerçaient dans les affaires une autorité qu'ils n'avaient jamais possédée. Ils n'éprouvaient cependant aucune joie de leurs triomphes, mais un sentiment de lassitude et d'anxiété, a Parry, disait Alexandre de llumboldt, rappelant une expédition polaire, fouettait à tour de bras pendant le jour les chiens attelés h son traîneau, et les braves bêtes liraient de tout leur courage et couraient vers le Nord de tout leur élan. Le soir, on déterminait astronomiquement le progrès accompli et l'on reconnaissait que l'on était moins avancé que la veille; la valeur et l'agilité des bêtes de somme n'avaient pas suffi à compenser le mouvement qui emportait vers le Sud la banquise entière. » Les féodaux sentaient sourdement que leurs efforts stériles s'épuisaient à maintenir l'irrésistible poussée des forces supérieures qui les refoulaient lentement.

Non pas cependant que cet épisode de l'histoire prussienne n'ait eu aucune influence sur l'évolution de l'Allemagne ; le « parti petit, mais puissant », a toujours exercé depuis lors et conserve encore, grâce aux sympathies de la cour, une autorité que ne justifient ni les services de ses membres, ni leur talent, ni même leurs richesses. Mais, satisfaits d'enrayer le progrès et de retarder la défaite du passé, ils ne se haussent plus guère à l'espoir d'une restauration radicale. Politiciens très avisés et tacticiens subtils, ils forment moins un parti qu'une coterie et ils ont depuis longtemps mis au rancart les théories sous lesquelles ils dissimulaient jadis leurs cupidités égoïstes.

Au moment même où ils célébraient leurs plus éclatants triomphes, Stahl et Gerlach se plaignaient de la tiédeur morale et de rinertie intellectuelle de leurs amis. Au lieu des Chevaliers Teutoniques qu'ils rêvaient de conduire à une nouvelle croisade, ils n'avaient sous la main que des condottieri, qui, dans le combat, n'appréciaient que le butin. Louis de Gerlach détestait dans la Révolution la révolte contre Dieu, il voulait exterminer le péché. Schwerin, très justement, remarquait qu'on allait droit ainsi à Philippe II et à l'Inquisition. Gerlach ne s'en défendait pas, faisait le panégyrique des moines dont les règles étaient les plus rigoureuses ; « C'est là^ écrivait-il, le véritable poison contre le communisme. » Ce fanatisme, ennobli chez lui par la sincérité et la gravité morale>

ne rencontrait guère qu'une répulsion dédaigneuse chez la plupart de ses acolytes, qui étaient vraiment de bien étranges apôtres du christianisme. Dès 1842, dans la commission qui préparait la réforme de la loi sur le mariage, il s'indignait de voir la majorité, qui avait suivi d'une oreille distraite ses élucubrations bibliques, redevenir attentive quand on apportait quelques histoires croustillantes : « Dieu n'avait pas fait connaître encore assez clairement ses Toies. » Mais la Révolution ne modifia en rien ces dispositions générales. « Nous étions sur le meilleur chemin, écrit Gerlach en 1856, mais où trouver l'énergie pour le suivre?... Les nôtres n'écoutent pas les débats, ne lisent pas les actes et ont le dégoût des affaires. » Ce refrain découragé revient sans cesse dans son journal. « Nous ne sommes pas assez puissants pour gouverner nous-mêmes... Partout apparaissent l'égoïsme paresseux et la paresse égoïste des conservateurs. Après que les périls les plus immédiats ont été écartés, aucun lien intime ne nous tient plus rassemblés. Personne ne se soucie de venir au secours de l'État malade. »

Atonie d'autant plus fâcheuse que la restauration féodale, en dehors même des résistances populaires, se heurtait aux plus solides traditions de la monarchie. Savigny écrivait déjà que la Prusse était un État démocratique, et il le prouvait en rappelant que, la première, elle avait introduit l'éducation obligatoire et le service universel. Il est certain, du moins, qu'elle était un État bureaucratique. Ses souverains, depuis le Grand Électeur jusqu'à Frédéric-Guillaume III, s'étaient appliqués à briser les résistances locales et à subordonner au bien public les intérêts particuliers; s'ils avaient, le plus souvent, cherché leurs auxiliaires dans les classes privilégiées et ménagé leurs prérogatives, ils en avaient fait les instruments de leur domination, et les nobles n'exerçaient leur autorité que par délégation du souverain. Rien n'était ainsi plus contraire aux tendances historiques du pays que les projets de Stahl qui, complètement appliqués, auraient à la fois relâché les liens de l'existence nationale et énervé les pouvoirs publics, en constituant une série de^ castes autonomes et pourvues de droits intangibles.

Très vite aussi des dissentiments se manifestèrent entre l'extrêmedroite et les représentants naturels de l'administration. Léopold de Gerlach reprochait à Manteuffel de « ne pas croire à la vérité : un chrétien ne doit pas penser ainsi. Le chrétien a une vérité qui est une lumière dans les endroits sombres, une parole ferme, prophétique, suivant laquelle il juge les événements du temps. » A plusieurs reprises, la camarilla pensa à renverser un ministre qui se-

eO LA FONDATION DE I/EMPIRE ALLEMAND

contentait d'expédients et à le remplacer par un cabinet qu'aurait présidé Alvensleben, et où auraient pris place Senlît-Pilsach, Bismarck et Louis de Gerlach, à côté de Raumer et de Westphalen. Elle craignit de diviser les forces conservatrices et de s'aliéner définitivement la bureaucratie très solidement organisée; elle n'était pas sûre d'ailleurs du consentement du roi qui, tout en conspirant avec les féodaux, redoutait « les bêtises » qu'ils auraient commises.

Comme il arrive d'habitude, l'âge avait exagéré chez Frédéric- Guillaume les défautâ de l'esprit et les somnolences de la volonté. 11 faut bien admettre qu'il avait quelques côtés séduisants, puisque presque tous ceux qui l'ont approché nous vantent la grâce de ses manières et l'éclat de son imagination, et surtout, ce qui est plus probant, puisqu'il inspira des dévouements durables. Qu'il ait aimé à réunir autour de lui des hommes tels que Ranke, Alexandre de llumboldt, Karl Ritter, de Reumont et Bunsen, cela témoigne incontestablement d'une intelligence ouverte et d'une noble curiosité, et on ne s'adressait jamais en vain à sa générosité quand il s'agissait d'une entreprise scientifique digne d'intérêt. A son avènement au trône, il avait appelé à Berlin, non seulement Schelling et Tieck, mais Rûckert et les frères Grimm, que leur attitude dans l'affaire de la Constitution hanovrienne devait cependant lui rendre suspects. Il était parfaitement capable, en matière littéraire, de s'élever audessus de ses préjugés; il fit ainsi commencer la publication de la correspondance de Frédéric II. 11 suivait avec une attention éclairée les travaux de la célèbre école d'érudits qui avait grandi sous l'action directe ou au moins sous l'influence de Ranke, et il ne bornait pas sa sympathie aux médiévistes, Dûmmler, Giesebrecht, Waitz, Wattenbach, mais il s'intéressait aux travaux de Curtius, de Droysen, de Mommsen. Bismarck, qui avait bien le tempérament le plus opposé à celui du roi qu'il soit possible d'imaginer, avait pourtant subi la séduction de son esprit, et il parle toujours de lui avec une émotion visible. Ce sont là des faits qui ne sauraient être négligés, et il convient de les avoir sans cesse présents à l'esprit pour se tenir en garde contre une condamnation sommaire à laquelle nous serions si aisément sollicités.

11 nous est, en eiTet, à peu près impossible, avec nos habitudes d'esprit, rationalistes et classiques, de ne pas être déconcertés et choqués par ce souverain ondoyant et multiple qui avait été contaminé jusque dans les moelles par des influences morbides et qui poussait jusqu'au délire la faculté de contradiction qui est un des traits essentiels du caractère allemand. Respectueux des vieilles traditions

impériales et des antiques titres des Ilabsbourgs, il ne renie aucune des ambitions des Hohenzollern; il poursuit l'unité de l'Allemagne, et il prétend l'atteindre sans porter ombrage à l'indépendance des autres princes devant les droits légitimes desquels il s'incline avec piété; il favorise, on pourrait presque dire, il provoque, le développement du mouvement libéral, et il impose à ses sujets le joug le plus humiliant et le plus dur qu'ils aient jamais connu; il a sans cesse à la bouche le mot de légalité, et son règne n'est qu'une succession de coups d'état et de mesures arbitraires; il réclame une opposition raisonnable, et il ne tolère pas la plus légère critique; il se proclame le représentant de Dieu sur la terre, et il est dominé par des courtisans ou des subalternes. Toutes les idées combattent en lui, sans que le conflit aboutisse jamais à une solution définitive, et il se plaît à cette perpétuelle confusion qu'il dissimule sous les formules sonores et les images incohérentes. Il prend pour une synthèse un confus amalgame d'affirmations opposées; il ne voit les choses que dans un brouillard crépusculaire; il n'a pas de but, mais un idéal, pour lequel il s'enthousiasme, mais qu'il lui serait impossible de définir. Il est éloquent ; quand il parle, les yeux se mouillent, un frémissement court à travers la foule. A relire aujourd'hui ses discours, un seul sentiment subsiste, une angoisse efi'arée : que signifie ce pathos? Il appartient à la catégorie des hommes qui sont toujours convaincus, mais ne savent pas de quoi. Frédéric II, écrivait le Journal des Débats en 1842, n'avait pas de religion ; le nouveau souverain en a quatre, et cela non pas successivement, mais en même temps, — et il éprouvait au même moment une aversion profonde et une irrésistible sympathie pour ceux qui ne partageaient pas son opinion. On vient de publier récemment une série de mémoires qu'il avait rédigés pour la réforme de l'organisation ecclésiastique de la Prusse. Aucune question ne lui tenait plus au cœur. Qu'y trouvonsnous? Des considérations historiques infinies, des élancements de piété, des raisonnements subtils; et il conclut : «Pour le moment, rien à faire; on en reparlera dans un quart de siècle. »

Le crâne chauve, les yeux à fleur de tête, le ventre en avant, il s'avançait d'une démarche saccadée et incertaine; de ce corps pesant s'échappait une voix claire et grêle. On attribuait à des habitudes d'ivrognerie son exaltation perpétuelle. Vanrhagen, qui avait ouvert une enquête sur ce point, affirme que ces accusations étaient fondées, mais elles sont non moins formellement contredites par d'autres témoignages, entre autres par l'ambassadeur anglais Bloomfield, qui dit que le roi était extrêmement sobre, moral dans toutes

82 LA FONDATION Dli LliMl'lRE ALLEMAND

ses habitudes ». Il convient seulement de remarquer que Bloomfield écrivait cela en 1835, c'cst-h-dire au moment où la santé de Frédéric- Guillaume était déjà très menacée et où la reine le surveillait de près. Il n'est guère douteux qu'il recherchait volontiers les excitants, fumait énormément, en particulier les jours de crise, quelquefois jusqu'à tomber dans une sorte de torpeur. D'ailleurs, il n'est pas indifférent que ces bruits, fondés ou non, aient trouvé une créance presque générale : ils prouvent l'impopularité croissante du souverain, qui souffrait de cette aversion, sans se l'expliquer, sans songer surtout à modifier l'allure générale de sa politique.

Il avait hérité de la sensibilité maladive de sa mère, non de la solidité des Hohenzollcrn, et, surtout, il ne possédait à aucun degré leur ▼ertu essentielle, le dévouement à l'État et l'abnégation. Le général de Gerlach avoue qu'il avait horreur de l'effort, et, bien qu'il eût sans cesse à la bouche les mots de sacrifice et de devoir, il ne faisait jamais que ce qui lui était agréable et n'avait d'autre règle que sa vanité. Dans les circonstances les plus graves, il voyait surtout l'occasion de faire un beau geste. Les objections glissaient sur lui sans l'atteindre, et, après avoir reconnu la gravita des arguments qu'on lui opposait, il reprenait tranquillement son raisonnement au point où il l'avait interrompu. Il méprisait ses serviteurs et subissait leur influence comme une tyrannie, mais il ne pouvait se passer d'appui ; du moins, il ne selivraitjamais exclusivement à personne, et, au moment où il noyait ses ministres dans ses épanchements affectueux, il intriguait avec leurs ennemis. Enthousiaste et indolent, entêté et versatile, fanfaron et pusillanime, il avait des retours mélancoliques sur lui-même, des heures de franchise douloureuse : « Je ne suis pas Frédéric II, » répondait-il pendant la crise de 1850 à ceux qui lui conseillaient de relever le défi de Schwarzenberg. D'ordinaire, il cherchait à donner le change, se drapait dans des poses héroïques, prenait des airs d'incompris, rejetait sur les autres la responsabilité des retraites peu glorieuses qu'il désirait. Ce qui se dégage de ses paroles sibyllines, de ses promesses entourées de circonlocutions et de réserves qui les annulent, des caresses qu'il prodiguait à ceux de ses ministres qu'il détestait le plus, de la coquetterie maladive avec laquelle il s'offrait à la fois à tous, et se retirait, c'est une impression de mensonge, d'autant plus écœurante qu'il s'y joint un parfum de sacristie. A distance, et en nous y efforçant, nous parvenons à comprendre que cette hypocrisie n'était pas nettement calculée, qu'elle était surtout l'effet d'une maladie de la volonté et d'une débilité native du tempérament, et que le roi était la première dupe de ses tartufferies;

mais nous comprenons plus facilement encore que les contemporains fussent exaspérés. « Le bon sens, disait le général de Gerlach, est un don de Dieu, pas très brillant, mais infiniment précieux... La fantaisie politique, pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, atteler deux chevaux devant la voiture et deux par derrière, ne pas coudre et ne pas tailler, n'être ni à moitié ni tout entier, ne dire ni oui ni non, ce n'est pas ainsi que nous rétablirons nos affaires. »

Depuis plusieurs années, on constatait chez Frédéric-Guillaume des accès d'excitation suivis de prostration brusque, premier symptôme de la maladie qui l'emporta. La crise de I80O avait achevé de le briser. Rien n'éclaire d'une lumière plus crue son sentimentalisme illogique; il n'avait jamais sérieusement envisagé la possibilité d'une rupture avec l'Autriche et il se félicitait de n'avoir pas été contraint à une guerre qui aurait abouti à un désastre pour elle ; il n'en fut pas moins anéanti par la banqueroute de sa politique allemande et la chute de Radowitz. Son patriotisme germanique, quelque nébuleux qu'il fût, n'en était pas moins une des forces maîtresses de son âme, et l'échec de ses projets de réforme fédérale l'atteignit jusque dans ses fibres vitales. Il ne s'en releva jamais. Gomme on le félicitait un jour de la reconstitution du ZoUverein, il sourit amèrement : c'était comme si un officier prussien qui aurait manqué à l'honneur faisait un riche héritage! « Il n'y a pas d'homme plus malheureux que moi », écrivait-il à Manteuffel plusieurs années après.

Cette tristesse, en même temps qu'elle accrut chez le roi le découragement et l'horreur de l'action, se tourna en aigreur. Il ne pardonna jamais complètement aux hommes qui, à l'heure tragique, lui avaient démontré l'inanité de ses rêves et l'avaient contraint au renoncement. Il conserva en particulier une antipathie prononcée pour Manteuffel. Il ne le renvoyait pas, par paresse, par dédain, aussi parce que, en détestant la bureaucratie, il ne voulait pas laisser ébranler la solide armature administrative, qui soutenait l'Etat prussien. Seulement il se vengeait de ne pas pouvoir s'affranchir de cette tutelle en lui suscitant des rivaux et en contrecarrant ses desseins.

Si le ministre se fâchait, Frédéric-Guillaume faisait des excuses, promettait de ne plus recommencer. D'une de ces crises sortit l'ordre de cabinet du 8 septembre 1852, qui est devenu célèbre depuis la chute de Bismarck. — Le président du Conseil recevait des prérogatives très étendues ; il était autorisé à assister aux audiences accordées par le roi à ses collègues ; aucun ministre ne présenterait à la signature une proposition sans l'avoir prévenu, — En somme.

on instituait à la place d'une conférence de chefs de service à peu près indépendants, un véritable ministère, et une telle réforme aurait assuré au gouvernement quelque unité et quelque logique. Mais le roi oublia vite ses promesses, et les intrigues recommencèrent de plus belle. ManteufTel, Westphalen, Raumer, au-dessus la camarilla, chacun avait ses plans, ses favoris, ses haines.

La confusion fut au comble quand surgit un nouvel ambitieux, le chef de la police générale, Hinckeldey. — On l'a souvent comparé h Ilaussmann et il avait, en effet, les allures d'un préfet impérial ; c'était un satrape, intelligent, actif, absolument indifférent aux formes légales, facile à vivre et tolérant pour les personnes qui ne le gênaient pas. Il organisa d'une façon remarquable les services municipaux de Berlin, en fit vraiment une cité moderne. Il persuada au roi que, seul, il était en état de prévenir les conspirations et de réconcilier la monarchie et la capitale. Il eut des audiences régulières avec 'le souverain, au grand scandale de son supérieur hiérarchique, Westphalen, qui le soupçonnait de vouloir le supplanter. Manteuffel, ravi des déconvenues de Westphalen, n'avait cependant dans Hinckeldey qu'une confiance des plus modestes. La camarilla qui se plaignait du président du conseil et qui le surveillait de près, le préférait encore à Hinckeldey, qui était un absolutiste pur. Le chef de la police s'amusait à confisquer la Gazette de la Croix. Léopold de Gerlach gémissait, Louis tonnait, le roi blâmait Hinckeldey et le laissait faire. Pour augmenter la cacophonie, de temps en temps une épître morose arrivait de Coblentz où s'était retiré le frère du roi, le prince Guillaume, qui se jugeait mis à l'écart injustement ; sa femme, Augusta, qui avait un moment espéré pêcher une régence pendant la Révolution, aiguisait ses rancunes.

De brusques scandales éclataient. Le prince Guillaume dénonçait les espions chargés par la camarilla de surveiller sa conduite. — Le premier ministre, dans sa correspondance avec Gerlach, se plaignait « de notes prises sur son compte, pour s'en servir au besoin, de correspondances particulières contrôlées, d'actes de violence de la police tentés contre lui ». — Il entretenait lui-même une bande de serviteurs à tout faire et il lisait les lettres intimes de Niebuhr et de Gerlach, que lui apportait un ancien agent de police, Techen, qui avait soudoyé leurs domestiques. Techen les communiquait aussi à l'ambassade française qui y trouvait des renseignements de premier ordre sur les armements de la Russie et ses dispositions. Techen fut brûlé et arrêté au mois de janvier 1856. — Le récent biographe de Manteuffel, Poschinger, nous affirme gravement que Manteuffel ne

connaissait pas la manière dont Techen se procurait ces documents. Nous en avons pour preuve la parole du ministre qui jura à Gerlach qu'il n'avait aucune mauvaise intention contre lui.

Hinckeldey, plus raide que Manteufîel, mourut victime des rancunes féodales. Sur l'ordre du roi, il avait ordonné la fermeture d'un tripot où fréquentait la noblesse : l'extrême droite le fit provoquer un jour par un de ses représentants, M. de Rochov, qui le tua en duel (1856, 40 mars). Plus de cent mille personnes prirent part à ses funérailles : toute la bourgeoisie de Berlin, oubliant ses griefs légitimes, avait tenu à rendre un suprême hommage à l'homme qui était tombé en défendant la loi contre les insolentes prétentions d'une aristocratie rebelle. Le roi, qui n'avait pas défendu le ministre frappé pour avoir exécuté ses ordres, était venu à la maison mortuaire et avait fondu en larmes sur le cercueil ; le remords de sa faiblesse le poursuivit longtemps et hâta k crise finale où sombra sa raison. Dans la foule qui suivait le convoi, se trouvaient les ministres, sauf le ministre de la guerre, même Westphalen. Gomment n'avait-il rien fait pour prévenir une rencontre qu'il connaissait? Son fils a essayé de défendre sa mémoire : Hinckeldey ne passait pas pour très friand de la lame, et Westphalen avait cru, pour ne pas compromettre son honneur, devoir conserver une attitude pleine de réserve. — Il avait agi dans tous les cas avec une telle maladresse qu'il semblait avoir désiré la mort d'un successeur possible. De Rochov, envoyé dans une forteresse, fut gracié bientôt après.

L'émotion causée par ces tragiques incidents fut lente à se calmer. Ils résumaient en effet assez bien l'anarchie d'un gouvernement divisé contre lui-même et dominé par les passions les plus mesquines. Partout grandissaient la colère et la haine. — « Le peuple, écrivait Bernhardi, qui n'était rien moins qu'un révolutionnaire farouche, ne se révoltera pas pour les grandes questions politiques, mais la situation intérieure et les griefs locaux ont produit une masse infinie de mécontentements. Les Landrgethe et les juges provinciaux sont souvent détestés jusqu'à la fureur. Il n'est pas du tout impossible que, si une tourmente révolutionnaire se produit de nouveau, un soulèvement éclate contre les administrations locales, et qui peut savoir où l'on s'arrêtera alors! — La constitution n'est plus qu'un nom... Les Chambres ne sont plus... la représentation du pays, mais un spectre et une ombre. De quelque côté que l'on tourne les regards, l'hypocrisie, le mensonge et le complot. Gomment cela finira-t-il?... Nous sommes sur les bords d'un abîme. » Hoverbeck se réjouissait de la banqueroute de la bureaucratie : — il ne devait bientôt rester parmi les

fonctionnaires que des imbéciles et des coquins ; nous verrons alors, ce qu'en dira la population; — et il prévoyait la chute imminente d'un système qui n'était « pas seulement lamentablement étroit, mais aussi absolument bête ». « La période de 18*9 à 1858, écrivait un peu plus tard un conseiller do la cour de Cologne, a été la plus honteuse de l'histoire de Prusse. » — L'oppression avait dépassé la mesure et révolté les plus indifférents. La violence d'ailleurs s'use assez vite : la police qui avait été d'abord portée par la sympathie des trembleurs ou le découragement des démocrates, se heurtait maintenant à une malveillance universelle et devenait plus timide; les libéraux commençaient à s'organiser; au mois d'octobre 1857, paraissait le premier fascicule des « Preussische Jahrbûcher » qui allaient reprendre le programme du parti de Gotha. Menacés d'une levée de boucliers universelle, les chefs de la réaction, mollement soutenus par leurs hommes, ne comptaient plus guère pour assurer leur triomphe que sur un miracle, et ils appelaient les Églises à leur aide. Lnprudente tactique et dangereuse alliance, qu'ils payèrent fort cher et qui ne leur rapporta que des déboires.

Pendant la longue période d'anarchie et d'impuissance politique qui avait suivi le Congrès de Vienne, les esprits avaient cherché un divertissement dans la spéculation philosophique. Les problèmes les ,plus délicats avaient été abordés de front, et, alors que la police / réprimait les manifestations politiques les plus innocentes, Strauss, ■ les théologiens de Tûbingen et Feuerbach avaient pu, sans être sérieusement inquiétés, mettre en question la divinité du Christ, l'authen- '^ticité des livres saints et l'existence même de Dieu. L'idée religieuse a cependant toujours été puissante en Allemagne et elle avait trouvé un regain de vigueur dans les tristesses qui avaient accompagné l'occupation française. A la génération qui avait grandi sous l'influence de Schleiermacher et qui, tout imprégnée de l'esprit du XVIII* siècle, faisait assez bon marché du dogme, avait succédé peu à peu une école mystique et dévote, qui répondait aux attaques de la philosophie par des affirmations précises et impérieuses, et opposait aux progrès de l'esprit de négation et d'examen les articles les plus surannés et les plus oubliés du Credo.

L'Eglise catholique comprit aussitôt les avantages de la situation nouvelle. Dégagée des liens matériels qui l'asservissaient aux pouvoirs laïques, elle s'était transformée ; les évêques de l'ancien régime, vieux, timorés, indifférents, avaient été remplacés par des pasteurs plus ardents qui subissaient docilement l'impulsion de la Curie et des Jésuites. Ils avaient sous leurs ordres un jeune clergé.

LES Rl^SULTATS DE LA RÉACTION 87

dressé pour le combat et dont la fière intrépidité était exaltée par les luttes, souvent triomphantes, toujours glorieuses, que soutenaient leurs Frères de Belgique et de France. Dans le premier conflit que provoquèrent leurs prétentions (1837), l'État ne demeura pas victorieux, et les concessions de Frédéxic-Guillaume IV accrurent les prétentions des ultramontains.

En 1848, ils fixèrent leur programme, qui était très étendu, exposèrent leurs revendications, qui étaient fort ambitieuses, organisèrent leurs moyens d'action, qui étaient redoutables. Insinuants à la fois et énergiques, ils s'attachèrent à prouver aux souverains qu'ils pouvaient être des adversaires dangereux et des amis utiles. Ils varièrent sur les tons les plus divers les anathèmes de Gentz et de Gœrres : la Révolution n'est que la suite naturelle de la Réforme, les impies sont fatalement destinés à devenir des rebelles ; le trône chancelle depuis qu'il ne s'appuie plus sur l'autel. Ils offrirent aux princes, que leurs gendarmes ne suffisaient plus à protéger, le secours de leur maréchaussée céleste. « A qui devez-vous votre salut ? disaient en chaire les missionnaires 'de Silésic. Au roi et aux soldats. Vous devez donc leur tirer votre chapeau. Ces services-là se payent. »

Frédéric-Guillaume IV ne lésina pas. Les seuls articles de la Constitution qu'il ne songea jamais à contester furent ceux qui garantissaient l'autonomie de l'Eglise romaine, et, sous la tutelle bienveillante de la Direction des Affaires catholiques au ministère de l'instruction publique, les évéques jouirent de toutes les libertés qui étaient refusées aux simples mortels. L'État abdiqua ses droits de surveillance sur le recrutement et l'éducation du clergé, sur les rapports des prêtres avec leurs supérieurs, sur les nominations aux cures et aux professorats; les subventions officielles de l'Église catholique étaient trois fois supérieures à celles des Églises évangéliques, qui comptaient deux fois plus de fidèles. Les ordres monastiques multipliaient leurs fondations, les associations pieuses étendaient àl'infini ieurs ramifications, sans que le gouvernement s'émût ; les « cercles de Pie », qui avaient été créés en 1848, couvraient de leurs réseaux les provinces polonaises et rhénanes, et leurs délégués, dans des assemblées périodiques, maintenaient l'unité du parti.

Tant de succès avaient mis les ultramontains en appétit, et leurs demandes grandissaient à mesure que les Jésuites, qui avaient leur principal centre en Westphalie, écartaient les éléments modérés. Ils avaient une trop sûre et trop vieille entente des affaires pour ne pas marchander leur concours, même à Manteuffel, qui avait bien mérité cependant la sainte décoration que lui envoyait le pape, et ils avaient

constitué au Parlement un groupe assez nombreux et assez compact pour que le Cabinet ne passât pas à l'ordre du jour sur les demandes qu'il présentait; il comptait des tacticiens subtils et des orateurs remarquables, Brûggemann h la Chambre des Seigneurs, les frères Reichensperger et Mallinckrodt à la Chambre des députés. Ils avaient du goût pour le gouvernement parlementaire qui favorise les transactions et ils combattirent les mesures les plus réactionnaires; mais leur opposition était supportée sans amertume par le gouvernement, parce qu'il appréciait la solidité de leurs principes et qu'il connaissait les moyens de les ramener. Ils demandaient que l'on restituât à l'Église les domaines qui lui avaient été enlevés, qu'on rétablît la juridiction ecclésiastique, qu'on fondât une Université catholique h Munster. Ils ne témoignaient d'ailleurs aucune impatience, surs de l'avenir, satisfaits des aimables dispositions de Frédéric-Guillaume IV qui poussait la délicatesse jusqu'à renoncer, de peur d'offenser leurs regards, à faire peindre par Kaulbach la Diète de Worms dans le péristyle du nouveau Musée.

Les catholiques étaient, non pas plus envahissants peut-être, mais à coup sûr plus tumultueux dans les contrées où ils étaient en majorité, ou dans les États dont les traditions protestantes étaient moins solides. Leur tactique consistait ici à imposer aux souverains des traités réguliers qui les missent à l'abri de toute reprise ultérieure. Dans les petites principautés de l'Allemagne occidentale, ils suivaient l'impulsion de Ketteler, nommé en 1850 évêque' de Mayence, qui resta jusqu'à sa mort (1877), un des chefs les plus respectés de l'ultramontanisme allemand. Il joignait aux plus hautes qualités de l'organisateur et aux plus fins talents du diplomate un esprit très droit et une incontestable générosité d'âme. Il avait, comme les Jésuites, ses maîtres, le flair de l'avenir, et il fut un des premiers à chercher l'alliance des classes populaires. Sa brochure, La question ouvrière et le Christianisme (1863), qui obtint les éloges deLassalle, a préparé la naissance du parti socialiste chrétien. Il préconisait hardiment des réformes radicales, à condition que Rome en eût l'initiative, et il promettait aux prolétaires la guérison de leurs maux, s'ils se remettaient entre ses mains. Il obtint du ministre de Ilesse-Darmstadt, Dalwigk, la Convention du 23 août 1854 par laquelle l'État renonçait à ses droits de patronat, abandonnait tout contrôle sur les établissements ecclésiastiques ou les fondations religieuses et livrait l'instruction au clergé. « L'Église, disait Ketteler, n'entendait pas former un État dans l'État, mais elle ne pouvait tolérer que l'État formât une Église dans l'Église et qu'il attirât à lui l'autorité de la hiérarchie fondée direc-

tement sur l'institution divine » ; il convenait de « rompre avec un système méthodiquement établi, qui, s'il était maintenu, aboutirait à la ruine de l'Église, et de lui en substituer un qui aurait pour base le dogme et le droit catholiques ». Gomme le grand-duc de Bade refusait de se plier à de pareilles exigences, l'archevêque de Fribourg lança l'excommunication contre les fonctionnaires qui appliquaient les règlements en vigueur. « 11 s'agit ici, écrivait Bismarck à Manteuffel, de la cause de toutes les autorités protestantes, menacées par cet esprit belliqueux, insatiable, irréconciliable, pour lequel les concessions obtenues ne forment jamais que la base d'exigences nouvelles et qui ne désarment qu'à la condition d'exercer une domination absolue ». Malgré les résistances des Chambres et l'émotion unanime des protestants, les ultramontains ne désespéraient pas de réduire à merci leurs adversaires, et ils y auraient très probablement réussi, si les événements politiques n'avaient brusquement dérangé leurs combinaisons.

En attendant, ils se consolaient des difficultés qui retardaient leur triomphe à Karlsruhe et à Stuttgart par le succès décisif qu'ils avaient remporté à Vienne. Les traditions joséphines y étaient fortes pourtant, et Metternich, presque jusqu'à sa chute, avait écarté les Jésuites. Ses successeurs n'eurent pas la môme prudence. A la suite d'un attentat qui mit un moment en péril la vie de François-Joseph (13 février 1853), Rauscher, le futur cardinal-archevêque de Vienne, força la porte de l'Empereur et arracha à ses angoisses une soumission complète. Le Concordat de 1855 « proclama hautement en face de l'Europe la doctrine de l'État chrétien, reconnut la suprématie de l'Eglise catholique et fit du clergé une caste privilégiée. » « C'est un acte vraiment unique dans son espèce, écrivait un contemporain ; il sanctionne complètement les prétentions du pouvoir temporel et restaure le catholicisme dans ses prérogatives primitives. » Rauscher avouait lui-même, en 1868, que ce traité « avait eu une influence beaucoup plus profonde qu'il n'était permis de l'espérer » et, de fait, il a établi sur des bases si massives la domination pontificale en Autriche, qu'un demi-siècle de luttes et de révoltes ne l'a guère ébranlée depuis. Solidement étayé désormais, le clergé en Allemagne se préparait à l'efî'ort suprême qui' disperserait les dernières résistances; il étouffait les velléités d'indépendance qui subsistaient encore ça et là dans ses rangs, appelait aux premières fonctions les intransigeants les plus fougueux et remettait en honneur les doctrines théocratiques extrêmes. On se serait cru revenu aux grands jours de la croisade jésuite, quand, à la fin du xvi" siècle, les Lainez, les Lefebvre et les

Canisius reprenaient par une vigoureuse offensive le terrain enlevé à Rome dans le premier élan de la Réforme.

Après tout, l'Église catholique suivait sa pente traditionnelle, et qu'elle proscrivît sans pitié l'espritde libre examen et l'indépendance de l'État, il n'y avait pas lieu de s'en étonner. Ce qui devenait un objet de scandale, c'est que le Protestantisme, infidèle à ses origines, se mît en quelque sorte à sa remorque et prétendît substituer aux habitudes séculaires de recherche indépendante et de discussion un dogme et une discipline toujours plus formalistes. Que de terrain perdu depuis le moment où, au début du siècle, Schleiermacher essayait de concilier la science avec la foi! Les frères Bohèmes et Spener, si indifférents h la lettre et aux rites, n'auraient guère reconnu leurs disciples dans les néo-piétistes qui se donnaient pour les héritiers légitimes de Luther et qui condamnaient ce qui constitue l'essence même de la pensée réformatrice, la confiance dnns la clémence éternelle et le respect de la conscience et de la raison. Les zélotes qui n'étaient pas toujours d'accord entre eux sur les divers articles du Credo, s'entendaient parfaitement sur un point : la nécessité de réprimer par la force l'esprit de rébellion et d'incrédulité. Leur chef, Hengstenberg, assez pauvre théologien, avait l'âme d'un inquisiteur; la Gazelle de V Église évangélique qu'il avait fondée en 18^8, jouait dans l'Église le même rôle que la Gazelle de la Croix dans le monde et poursuivait de ses dénonciations les mécréants qui osaient encore parler de tolérance. En face des modérés qui cherchaient une transaction entre l'Évangile et le siècle, les Orthodoxes mettaient en lumière avec une sorte de coquetterie les dogmes les plus poussiéreux; ils peuplaient le monde de spectres grimaçants et de démons déchaînés. Vilmar, un des plus sincères, un des plus intelligents aussi de ces prophètes du passé, disait à une conférence de pasteurs qui l'écoutaient ahuris : « Celui-là seul mérite vraiment le nom de chrétien qui a combattu contre Satan, poitrine contre poitrine, poing contre poing, figure contre figure. » Lui-même avait lutté contre fange des ténèbres et l'avait terrassé.

Contre le Diable toutes les armes sont bonnes. Maudits les impies et les hétérodoxes qui se laissent séduire par lui ! Maudits lestièdes et les débiles qui, par lâcheté ou par respect humain, reculent devant les violences nécessaires î « Le roi, écrivait Louis de Gerlach, est roi par la grâce de Dieu, c'est-à-dire qu'il est l'image de Dieu, qu'il doit protéger ses enfants, représenter pour eux la Majesté du Père; son devoir essentiel est de les défendre contre l'erreur et les châtiments éternels qu'elle entraîne. » — Tâche difficile en plein xix*' siècle : «Sur

cinq personnes qui passent dans la rue, disait Frédéric-Guillaume au début de son règne, il y a quatre païens et demi. » Raison de plus pour agir avec énergie : — « La tolérance n'est que le fruit pourri de l'indifférence ; la tolérance évangélique, la seule licite et honnête, ne s'étend qu'aux sectes qui ont des croyances précises, non pas à l'incrédulité » (Stahl). — Qui dira cependant où commence l'incrédulité? N'est-ce pas être incrédule que de ne pas admettre sans réserve le symbole des Apôtres ?

Jusqu'en 1848/Hengstenberg et ses amis s'étaient heurtés à l'inertie sceptique de la bureaucratie prussienne. A la suite de la Révolution, leurs appels trouvèrent un terrain plus favorable. Beaucoup de fidèles avaient perdu la joie de la recherche et le goût de la libre réflexion. Le moment parut excellent aux fanatiques pour pousser dans le giron de l'Église orthodoxe les poltrons et les tièdes.

Les piétistes commettaient une erreur de diagnostic très grave et ils exagéraient singulièrement la portée d'une défaillance momentanée. La tolérance et la liberté religieuse étaient si anciennes en Prusse qu'elles étaient devenues une condition essentielle de la vie. Il fallait une outrecuidance enfantine pour espérer rayer de l'histoire Lcssing et Gœthe, Kant et Frédéric II, et, pour une telle croisade, Frédéric-Guillaume IV était vraiment un chef trop médiocre et trop flottant.

Il apportait naturellement dans les questions religieuses les mêmes habitudes d'esprit que dans les questions politiques. 11 avait affirmé dès son avènement, et il n'a jamais cessé de répéter, que l'autorité ecclésiastique suprême que lui conférait son titre royal n'était pour lui qu'un scandale et une gêne, et il est vrai qu'il eût avec joie remis aux fidèles le soin de régler eux-mêmes leurs affaires, s'il eût eu l'assurance que leurs volontés seraient toujours conformes à ses désirs. «La tolérance humaine, disait Stahl, doit être conforme à la tolérance divine qui permet à l'homme de s'égarer, mais poursuit toujours la conversion du pécheur. » C'est bien ainsi que l'entendait Frédéric-Guillaume : il offrait la liberté à ses ouailles, à la condition d'abdiquer entre ses mains. Raumer traduisait sa pensée réelle, quand il écrivait : « Pour assurer l'indépendance de l'Église, il n'est pas besoin d'une constitution nouvelle. Le souverain est dans l'Église et exerce sa domination sur elle comme son membre supérieur; les délégués nommés par lui sont vraiment les organes de l'Église, ses représentants religieux. » La forme est amphigourique, mais la pensée est limpide; c'est le régime constitutionnel, tel que le comprenait Napoléon : le roi parle et la nation lui renvoie l'écho de ses volontés.

Frédéric-Guillaume songeait souvent à réunir un synode; mais ne voudrait-il pas « se regarder comme un fondé de pouvoir de l'Église vis-à-vis des autorités ecclésiastiques, quelque chose comme une Chambre constitutionnelle, alors qu'il ne devait se considérer que comme une autorité, une représentation de l'Eglise vis-à-vis du dehors »? — Au lieu d'États généraux, il appela une assemblée des notables, le Haut Conseil ecclésiastique (29 juin 1850). Son autorité n'y perdait rien, puisque le nouveau Conseil était absolument dans ses mains,, et il avait ainsi le moyen de pénétrer plus aisément dans la vie intime de l'Église ; des actes qui auraient été odieux s'ils étaient émanés d'une autorité laïque, paraissaient excusables s'ils provenaient d'une assemblée de théologiens. Puis, le Haut Conseil relevait directement du souverain, non du ministère, et l'on n'avait plus ainsi à redouter les lenteurs et les scrupules d'une bureaucratie que les épurations les plus attentives n'avaient pas débarrassée du virus frédéricien.

Naturellement, le Haut Conseil ne fut composé que des orthodoxes les plus militants, et Goesche, Niebuhr, Stahl ctHengstenberg y donnèrent le ton. Hs n'osèrent pas s'attaquer franchement à l'Union, que protégeait le souvenir de son fondateur, le père du roi, Frédéric-Guillaume ni. Ils voyaient cependant, — non sans raison, — le produit de l'indilîérentisme rationaliste dans cette œuvre d'un prince qui avait voulu mettre fin aux luttes confessionnelles et rassembler dansune mêmecommunion les principales sectes protestantes. Ils s'appliquèrent à en altérer le sens, la réduisirent à une vaine formule administrative, soufflèrent sur les rancunes mourantes et réveillèrent l'esprit de secte. « Pleins d'amour dans la bouche et de haine dans le cœur, afin de dominer dans l'Église comme dans l'État, ces sophistes procéduriers écartaient comme des brebis galeuses les hommes qui ne partageaient pas leurs opinions », et comme cependant ils n'avouaient pas franchement leur intention, ils créèrent autour d'eux une confusion et une anarchie qui furent peut-être plus durement ressenties encore que le despotisme politique.

L'idéal du Haut Conseil ecclésiastique, très voisin de celui des Jésuiteii, était de constituer un clergé, indépendant des fidèles, strictement soumis à ses supérieurs hiérarchiques, et qui tiendrait rigoureusement la main à l'observation des préceptes matériels du Christianisme; le pasteur de chaque village devait être une sorte de procureur-général de Dieu, et la loi, un commentaire de l'Evangile. On refusait d'enterrer les dissidents dans les cimetières communs, on les forçait d'envoyer leurs enfants au catéchisme officiel, et les commis-

saires de police leur enjoignaient de faire baptiser leurs nouveau-nés; les associations « qui avaient abandonné le terrain de la Révélation >>, étaient dénoncées, et les Juifs exclus de presque toutes les fonctions publiques. Les employés n'avançaient que s'ils paraissaient régulièrement aux offices, et le prince Guillaume se plaignait que l'on jugeât les officiers moins sur leurs mérites que sur l'ostentation de leur piété. On encourageait l'esprit de délation et d'hypocrisie. Les nobles de province étaient à la fois les instruments et les victimes de ces tartufferies. Ils avaient repris l'habitude du Benedicile, des services religieux à domicile, des lectures de la Bible en grand apparat, — et il est possible que quelques-uns se soient fait illusion à eux-mêmes sur la sincérité de leur dévotion, mais il ne paraît pas que leur progrès moral ait été très rapide, et la façon dont ils comprenaient le Christianisme est souvent bien fantaisiste. Lorsque Bismarck se bat avec Vinckeen 1852, avant de tirer lepremier coup, il prononce une prière; la veille, il s'était fait donner la communion. Ses amis en furent très édifiés. Le pasteur avait hésité à lui donner le pain et le vin consacrés, parce que les torts étaient de son côté. Ses scrupules causèrent quelque scandale. — Le général de Plehve, un des séides les plus misérables et les plus brutaux de la réaction, qui, dans un duel odieux, avait brisé le menton de son adversaire, n'en recueillit pas moins à sa mort les louanges de plusieurs ministres de l'Évangile, et un haut dignitaire de l'Église donna en exemple aux jpopulations ce « Preux qui, semblable aux Chevaliers Teutoniques, unissait aux fonctions de l'épée le service de l'amour chrétien ».

Ces disciples de Jésus qui trouvaient de si belles périphrases pour justifier les coups de colère des Junker, étaient impitoyables pour les petits et les humbles. « Pour les dévots, disait déjà La Bruyère, il n'y a de vice que l'impureté )),etles pasteurs ne transigeaient pas en semblable matière, bien entendu quand les coupables étaient de mince origine. Sans charité, ils flétrissaient en chaire les fiancés qui n'avaient pas été assez prudents, condamnaient la danse, réclamaient les peines les plus rigoureuses contre les défaillances de la chair. Le Code de 1704, d'inspiration rationaliste, en laissant aux ecclésiastiques la consécration du mariage, y voyait surtout un contrat civil, et les chapitres relatifs au divorce, très humains, étaient pour les « purs » un objet de scandale. Le seul moyen de tenir compte des scrupules respectables de quelques pasteurs sans froisser la conscience publique, eût été d'introduire le mariage civil, et la Constitution l'avait promis. Mais le Journal de l'Église évangélique avait aussitôt dénoncé dans xîette réforme un pas vers la république rouge; naturellement, on

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n'en parla plus et on proposa en échange une loi sur le mariage, incohérente et restrictive. Elle ne satisfit pourtant ni Wagener ni Stahl qui demandaient la suppression du divorce et qui s'unirent à la gauche pour faire repousser le projet (1857). Les libéraux n'y gagnèrent rien, puisque le roi reconnut aux. ecclésiastiques, en cas de second mariage, le droit de refuser la consécration, « suivant les principes du droit matrimonial chrétien, tel qu'il est fondé dans la parole de Dieu ». Les intérêts les plus sacrés et les plus délicats étaient ainsi abandonnés à la fantaisie de prêtres bornés et ignorants.

« Vous voulez ramener le pays à Rome », disait Schwcrin à Louis de Gerlach, et Bunsen dans ses Signes des Temps (1854) dénonçait l'école judéo-scolaslico-piélislo-lulhérienne qui condamnait « la tolérance comme une fille de l'impiété, ne voyait dans la liberté de conscience qu'un fragment de l'œuvre de destruction et de bouleversement qui, suivant elle, caractérise la science moderne », et avait ses racines non pas à Erlangen mais à Munich. Le livre de Bunsen eut trois éditions en quelques mois, et un pareil succès, à ce moment de prostration, prouve la généralité des craintes provoquées par les entreprises de l'Orthodoxie.

« Voyez-vous, monsieur le candidat, dit un des personnages de Wilibald Alexis, notre Christianisme est simple : que chacun soit bon et se conduise honnêtement ; ne pas passer sa vie ivre au cabaret, ne pas battre sa femme plus qu'il n'est nécessaire et ne pas faire de dettes qu'on est incapable de payer. Et nous aimons le Christ aussi, parce qu'il est notre Sauveur et notre Rédempteur, mais il ne faut pas nous en demander davantage, et quant à chavirer les yeux et à réciter des prières qui n'en finissent pas, ce n'est pas notre affaire. S'il faut toujours prier, où trouver le temps de travailler? Et notre sol n'est pas un de ceux qui permettent de fainéanter. Dieu ne viendra pas fumer mon champ. Tout çà, c'est de la superstition catholique. Là-bas, au delà de l'Elbe, les moissons poussent d'elles-mêmes, et les habitants peuvent avoir leur Christianisme particulier, et des jours de fête, et des péchés héréditaires, tant qu'il leur convient. Nous autres,. nous Dévouions pas être catholiques ; croyez-en un bon Brandebourgeois! » — AVilibald Alexis est un des écrivains qui ont le mieux connu la Marche et ses habitants. Dans ce pays rude et triste, qui n'a été conquis à la civilisation que par un âpre labeur, a grandi une race disciplinée et pratique, qui accepte la vie sérieusement et s'acquitte avec une probité solide de sa tâche quotidienne, plus portée à la critique qu'à la rêverie, avec de faibles besoins d'imagination, le goût de la clarlé et de la précision. Devant les exigences des phari-

siens, qui réclamaient leurs dîmes avec plus de rigueur que jamais, elle courbait l'échiné, comme sous un de ces brusques retours de l'hiver qui déconcertent les prévisions; mais elle savait bien que le soleil reprendrait sa marche victorieuse.

Les cléricaux, qui n'attendaient pas grand'chose des générations actuelles mettaient d'autant plus d'acharnement à conquérir les jeunes intelligences qui n'avaient pas encore été dépravées par l'esprit de corruption et de scepticisme. Pendant la domination de Metternich, les Universités avaient été le foyer le plus ardent du libéralisme national, et ilJi'y avait aucune injustice à leur attribuer une responsabilité prépondérante dans la crise révolutionnaire; même maintenant, leurs professeurs, battus, non pas désespérés, bravaient la réaction victorieuse. Les gouvernements s'efforcèrent de briser cette intolérable obstination.

A la suite des ordonnances du 4 juin 1850 qui supprimaient la constitution nouvelle, Stephani, un des plus fermes libéraux saxons, avait un accès de misanthropie : « Nulle part un sentiment viril, une opinion qui s'élève au-dessus du matérialisme le plus grossier; partout la plus misérable et la plus plate infamie, l'abattement, la lâcheté; partout des âmes de valets; ils ne sont pas dignes de la liberté, ils n'en sont pas capables! » Sa tristesse trouvait un réconfort dans l'attitude de l'Université de Leipzig qui refusait de se soumettre à des ordonnances illégales et d'élire des représentants pour les États restaurés. Beust exclut les vingt et un rebelles du Sénat universitaire et, en l8ol, se débarrassa des meneurs de l'opposition Haupt, Jahn et Mommsen. A Munich, le philosophe Prantl, le professeur le plus éminent de l'Université, sauvé à grand'peine par Sybel d'une destitution brutale, restait exposé à d'humiliantes tracasseries. A Heidelberg on fermait les cours du matérialiste Moleschott et de Kuno Fischer, accusé de tendances panthéistes.

« La vie de l'époque, écrivait le ministre de l'Instruction publique de Prusse, Raumer, est arrivée à un tournant, et une transformation absolue s'est manifestée : il faut que l'école suive.- Jusqu'à présent, elle a été trop idéologue ; le devoir primordial de l'État est de préserver de la perdition les enfants rachetés par le sang précieux du Sauveur et de faire des sujets dociles. » Raumer avait l'oreille du roi, et la droite louait sa piété. — Le but cependant était plus malaisé à atteindre qu'à définir. Toute réaction est une sorte de révolte contre le sens commun ; les repentirs et les regrets n'auront jamais pour résultat de faire que ce qui a existé n'ait pas existé. Les coryphées du passé avaient beau ordonner à la science de faire volte-face; beaucoup

d*entre eux avaient goûté au fruit défendu et, quand ils se prosternaient au pied de la croix, ils gardaient la nostalgie de leurs anciennes amours : leur despotisme avait des lacunes, des oublis et comme des regrets. Raumer, esprit délicatet fin, avait legoûtde l'antiquité, etquelque respect pour l'érudition : s'il refusait un asile à Kuno Fischer, il appelait Haupt, Jahn et Mommsen. — Ordre, contre-ordre, désordre, Gerlach résumait ainsi le gouvernement de Manteufîel, — mais Manteuffel n'était pas le seul coupable. En 1849, Stahl avait déposé sur le bureau de la Chambre Haute une masse de pétitions qui demandaient que l'on ouvrîtchaque séance par une prière; la discussion futédifiante: Gerlach prononça une homélie qui fut écoutée avec componction; pas un mot ne fut prononcé qui eût pu froisser les consciences les plus rigoristes ; après quoi, l'on passa à l'ordre du jour, et les chefs de la droite eurent le sentiment très net que leurs amis, fort ennuyés d'une proposition scabreuse, éprouvaient un intense soulagement à se « tirer ainsi d'affaire d'une manière honorable ». Au fond, ces apôtres avaient une foi bien tiède, ils gardaient l'empreinte du siècle et ne se dégageaient pas de leurs souvenirs universitaires. Ils ne s'apercevaient pas cependant que, dès qu'ils ne supprimaient pas radicalement la liberté de l'enseignement supérieur, les mesures qui visaient les gymnases ou les écoles primaires n'avaient plus qu'une portée douteuse.

Wiese, le directeur de l'enseignement secondaire, était d'ailleurs, comme son ministre, un homme de goût; quand on lui demanda de remplacer Cicéron par Tertullien, il recula devant le ridicule ; il écoutait avec sympathie ceux des professeurs qui lui affirmaient qu'il n'y avait aucune contradiction entre le Christianisme et la littérature classique et qu'elle en avait préparé le triomphe. Peut-être le croyait-il. Quelques discours du roi, des circulaires où l'on recommandait aux maîtres de propager les vérités religieuses, la fondation de quelques séminaires privés où fut censé dominer l'esprit chrétien, un assez grand nombre de suspensions ou de destitutions, c'était plus qu'il n'en fallait pour blesser l'opinion, sans exercer une action sérieuse sur les consciences.

L'oppression fut plus dure qui pesa sur les instituteurs. Non pas que le directeur, Stiehl, fût plus féroce que son collègue, et ses Règlements scolaires (1854) ne méritent pas la sévérité avec laquelle ils ont été jugés. Seulement les féodaux étaient très montés contre les maîtres des écoles primaires, prévenus de sympathies radicales ; il fut un moment question de supprimer les écoles normales et de charger 4es curés de campagne de préparer les futurs instituteurs. On s'at-

tacha du moins à rabattre les prétentions de ces parvenus de la science, à étouffer chez eux l'esprit de réflexion et d'examen; on les invita à se défier des « littératures prétendues classiques », à ne pas trop pousser leurs élèves et à leur inculquer des habitudes de renoncement et de discipline; on mit les professeurs en garde contre les chimères et les utopies, on surveilla leurs lectures ; le niveau des examens fut abaissé, ie nombre des heures consacrées aux sciences naturelles et à l'histoire générale, réduit au profit de l'Histoire Sainte qui dut devenir « une révélation reproductrice des miracles ». L'école reçut un caractère plus strictement confessionnel et fut soumise à la surveillance dés ecclésiastiques.

Au fond, dans l'esprit des Junker, la meilleure école populaire ne vaut rien et la seule réforme désirable eût consisté à supprimer l'enseignement primaire. Aussi tous les efforts de Harkortpour améliorer la condition des instituteurs se heurtèrent à la malveillance manifeste de la droite. Leur situation était lamentable ; il y avait à Berlin 400 adjoints qui n'avaient pas de nomination permanente, pouvaient être renvoyés du jour au lendemain, comme des domestiques, et étaient naturellement les humbles exécuteurs de la volonté du pasteur. Le règlement de 1853 avait réduit leur traitement à 62 francs par mois : l'un d'eux mourut littéralement de faim, trois se tuèrent, sans que ces tragiques événements réussissent à modifier l'humeur de la majorité. Le cercle central des ecclésiastiques de la province de Saxe demandait que, dans les internats où seraient élevés les futurs instituteurs, la simplicité la plus extrême régnât : du pain sec, pas de feu dans les chambres, des lits en fer étroits, beaucoup de travail ; c'était en transformant ainsi le corps enseignant qu'on donnerait une vie efficace aux règlements scolaires.il n'est pas étonnant que les candidats fussent rares. Harkort, convaincu que, si la réalité était connue, il ne serait pas possible de refuser quelques améliorations, réclama une enquête. La Chambre refusa. « Je ne proteste pas, disait le vieux •défenseur de l'instruction primaire, contre le vote par lequel vous venez d'élever à 250 écus (740 francs) le traitement des veilleurs de nuit; je regrette seulement que mes demandes relatives aux 30.000 instituteurs n'aient trouvé aucun écho ; il y en a un tiers, 10.000, qui sont moins favorisés que les veilleurs de nuit. »

Le pays pouvait-il supporter longtemps la férule de ces sacristains qui voulaient rayer de l'histoire nationale l'épisode de Luther, de ces,

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hobereaux « qui s'imaginaient posséder un privilège spécial pour l'exploitation du peuple », de ces patriotes qui estimaient qu'un certain degré d'ignorance ne nuit pas aux classes inférieures et qui mettaient leur espoir dans le bâton et l'alliance russes? — « Est-ce vous, leur demandait Ilarkort, qui avez entouré la terre d'un réseau de télégraphes f Les chemins de fer sont-ils votre œuvre ? Est-ce vous qui développez la navigation à vapeur et l'industrie ? Je vous répondrai comme le juge saxon au magnat magyar : nous sommes anoblis par le travail de nos mains, nous n'avons pas besoin d'autre, noblesse ; nos œuvres nous loueront. » — L'aristocratie en effet, si dédaigneuse pour la bourgeoisie, ne réussissait ni à arrêter, ni même h retarder l'évolution économique qui, à ce moment même, préparait la transformation de l'Allemagne en une grande nation industrielle.

Manteuffel avait aperçu l'importance de ce changement et il eût volontiers suivi l'exemple que lui donnait Napoléon IIL « A notre époque, disait-il, il ne s'agit pas de mots, mais de choses » ; et il pensait que le plus sûr moyen de consoler les peuples asservis est de leur permettre de s'enrichir. Pour maintenir le Zollverein que menaçait Schwarzenberg, il montra une vigueur qui ne lui était guère coutumière : il gagna le Hanovre par des concessions très larges, ne s'effraya pas des réductions de tarifs qui épouvantaient les protectionnistes, emporta de haute lutte les résistances du ministre des finances, von der Ileydt. Grâce à lui, l'Union douanière renouvelée comprit désormais l'Allemagne entière sauf Brème, Hambourg et quelques territoires secondaires. C'était un succès encourageant, et Manteuffel aurait désiré ne pas s'en tenir là : « On ne fait pas assez, écrivait-il en avril 1853, pour pacifier le pays par des mesures financières appropriées, et les créations politiques ne trouvent pas leur complément nécessaire dans de sages établissements économiques. » Malheureusement, ses connaissances techniques étaient médiocres, il n'était pas en contact avec les cercles de commerçants et d'industriels, et son initiative incertaine se heurta à la mauvaise volonté de ses partisans ou à la routine de ses fonctionnaires. Le progrès se réduisit à une loi sur les faillites, très bien conçue. En revanche, les règlements relatifs au régime hypothécaire n'apportèrent que des palliatifs insuffisants aux difficultés créées par le rachat des charges féodales. Surtout les préjugés de la noblesse ne permirent pas qu'on débarrassât le terrain du fatras de monopoles et de restrictions qui gênaient encore l'essor industriel. Les impôts demeuraient à peu près les mêmes qu'en 1818, et l'introduction timide d'un impôt sur le revenu ne fournissait au trésor que des recettes insuffisantes pour les vastes travaux publics qui eussent été indis-

pensables. Le péage du Sand fut aboli après de longues négociations, mais les ports de la Baltique, toujours emprisonnés dans l'étroite enceinte de leurs murailles, n'en retirèrent pas les avantages qu'on en avait attendus; la navigation fluviale demeura gênée par des droits excessifs et rien ne fut entrepris pour améliorer le cours des rivières. Il est par conséquent permis de dire que la part du gouvernement fut à peu près nulle dans le mouvement d'affaires qui se produisit à ce moment, et les classes bourgeoises ne lui surent aucun gré d'une bonne volonté qui demeura platonique.

Son inertie n'arrêta pas cependant la révolution économique qui tenait à des causes générales et qui emportait le monde entier d'un mouvement plus ou moins rapide. La panique folle qu'avait causée en 1848 l'apparition du parti socialiste, avait paralysé le commerce ; partout les dépenses avaient été réduites au minimum, et l'argent avait été retiré de la circulation. Le mouvement de reprise fut d'autant plus intense que l'épouvante avait été plus vaine. L'abolition du régime féodal obligeait les nobles à réorganiser leurs exploitations et à renouveler ou à compléter leur outillage : ils n'y éprouvèrent aucune difficulté, non seulement parce que le rachat mettait à leur disposition des ressources liquides, mais encore parce que la guerre de Crimée, qui gênait l'exportation russe, leur facilita la vente de leurs récoltes et qu'ils trouvèrent des capitaux à bon marché. A ce moment, commençaient à arriver en Europe les métaux précieux des mines de Californie et d'Australie. On calcule que la production de l'or en '1856 fut environ quatre fois plus forte qu'elle ne l'avait été en 1847. Cet afflux de numéraire aboutit à des résultats analogues à ceux qu'avait entraînés la découverte de l'Amérique, plus brusques seulement et plus intenses, parce qu'il provoqua l'éclosion subite d'un nombre extraordinaire de sociétés en commandite et de banques. En Bavière, de 1839 à 1848, il s'était fondé 6 sociétés par actions, représentant un capital de 5 millions; de 1849 à 18o8, on en compte 44, au capital de 170 millions. Max Wirth évalue à 750 millions le capital des banques créées en Allemagne de 1853 à 1857. 11 se constitue alors, suivant l'expression de Sombart, un fonds d'énergie capitaliste, qui se renouvelle et s'accroît sans cesse et qui devient un facteur tout puissant d'énergie créatrice.

Des causes multiples avaient jusqu'alors arrêté le progrès économique de l'Allemagne, et elle était sensiblement en retard sur les pays voisins; la population y était relativement peu dense, les deux tiers des habitants vivaient des travaux des champs; le commerce général, importation et exportation comprises, ne dépassait pas 1 milliard de

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francs, et elle ne vendait guère que dos matières premières. En quelques années, tout change : la longueur des lignes de chemin de fer exploitées en Prusse passe de 114 milles à plus de 800 et le chiffre des voyageurs de 8 millions îi 32. Les ouvriers, attirés par des salaires élevés, affluent dans les villes dont l'importance grandit rapidement. Môme après l'extraordinaire mouvement d'affaires de 1872 et de 1897, les économistes n'hésitent pas à déclarer que la période de spéculation qui suivit la Révolution de 1848 est la plus remarquable que TAllemagne ait encore traversée, et ils parlent de cet éveil de l'esprit d'entreprise, avec une sorte d'enthousiasme poétique : « Ce fut un trop beau spectacle pour que nous puissions jamais l'oublier. La navigation à vapeur sur les fleuves, les transports sur les chemins de fer, les*constructions navales et la production des machines se développaient dans des proportions extraordinaires; les chemins de fer et les ateliers de constructions mécaniques, les mines et les hauts fourneaux, les filatures et les lamineries naissaient de tous les côtés; dans les districts industriels du Rhin, de la Westphalie et de la Saxe, les cheminées d'usines sortaient de terre comme des champignons ». Les sociétés fondées en Prusse, en 1856 seulement, représentaient un capital de plus de 500 millions de francs. Les Anglais se plaignaient dès lors de ne pas pouvoir soutenir la concurrence des draps et des ■clous allemands. Tout le monde paraissait riche ; les salaires des ouvriers haussaient de 25 à 50 p. 100, et, malgré ces prix alléchants, la main-d'œuvre manquait ; le luxe se répandait, les femmes étalaient des toilettes somptueuses, et le prix du Champagne s'élevait dans la niême proportion que les salaires.

L'agiotage et le jeu se mirent bientôt de la partie, et les excès de la spéculation aboutirent en 1857 à une crise commerciale et financière intense ; elle faillit ruiner Hambourg et dévasta une grande partie de l'Allemagne. Mais les suites en furent assez rapidement effacées et le mouvement une fois lancé continua, emportant toutes les résistances, entraînant toutes les classes. Stahl et Gerlach, comme Roon plus tard, avaient beau se cramponner au passé, évoquer la simplicité des ancêtres, rappeler aux nobles leurs antiques devoirs ; personne ne les écoutait. Les Junker transformaient leurs exploitations agricoles en entreprises industrielles, et « ce n'était plus le casque du soldat, mais l'enseigne du distillateur qui était désormais le symbole de la chevalerie »; leurs noms s'étalaient dans les conseils d'administration des banques plus ou moins solides qui battaient le rappel des capitaux, et leur morgue chrétienne s'humanisait pour obtenir quelque « tuyau » d'un coulissier juif.

LES RÉSULTATS DE LA RÉACTION lOf

Les ennemis de ManteufTel le soupçonnaient de trafics plus ou moins licites, et Gerlach, après l'avoir longtemps défendu, avait fini par ressentir au moins quelques doutes. Dans tous les cas, les apparences furent sauvées, et, au moment où les ministres quittèrent ie pouvoir, leurs amis purent, sans ridicule, vanter leur austérité et leur honorable pauvreté. « Soit, disait le Kladderadatsch, ne leur contestons pas ce certificat d'indigence, puisque leurs plus chauds défenseurs ne réclament pour eux qu'un testimonium paupertatis. » Quelle misère, en effet, que celle de ces hommes qui s'imaginaient arrêter par quelques mesures de police la marée montante! Etrange myopie qui n'apercevait pas le cataclysme qui substituait à la Prusse féodale l'Allemagne capitaliste contemporaine. Gomment ces industriels qui équipaient le monde nouveau, ces banquiers qui brassaient des millions et avaient des peuples et des rois pour tributaires^ ces commerçants dont les calculs surveillaient les marchés de l'Amérique et de l'Asie, se seraient-ils laissés longtemps entraver par des, règlements surannés et ridicules !

La politique à la fois hésitante et brutale de ministres bornés et de mystiques hobereaux avait fini par réunir le pays dans un grand parti d'opposition; on était las jusqu'à l'écœurement. Les souvenirs de 1848 étaient encore trop présents à l'esprit pour que l'on fût tenté de recommencer une tentative qui n'avait pas réussi,, et, d'ailleurs, la génération nouvelle se piquait d'esprit pratique et entendait appliquer dans la vie publique la loi du moindre effort. Elle n'ignorait pas que les dynasties conservaient, en dépit de leurs fautes et de leurs négligences, des sympathies qu'il ne serait pas facile de supprimer, et elle préférait ne pas recourir contre elles aux moyens extrêmes ; elle était résolue à ne pas leur imposer des conditions trop dures ; mais, sur certains points, il lui était impossible de transiger : elle leur demandait avant tout de rompre leur alliance avec les gentillâtres et l'Église, pour être libre d'achever son œuvre de libération économique et sociale ; elle voulait ensuite qu'elles se prêtassent à une réorganisation politique de l'Allemagne, qui lui assurerait au dehors une influence nécessaire au développement de sa richesse. Pourvu que l'on acceptât les lignes essentielles de son programme, elle était prête à ne ménager ni son dévouement ni sa soumission au chef qui la conduirait. La défaite des Junker allait ainsi aboutir à la victoire de l'un d'entre eux, qui, moins routinier que les autres, sut élaguer de leur programme ce qui était absolument incompatible avec l'esprit du temps, et comprit que le seul moyen de dominer les peuples, c'est de leur offrir les satisfactions qu'ils

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convoitent. Il trouva, pour le soutenir, en même temps que la conni* vence des intérêts, la complicitë des esprits qu'une lente évolution éloignait également du mysticisme révolutionnaire et des traditions du moyen âge.

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