‹ La fondation de l'Empire allemand, 1852-1871Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE Ilï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ilï

Les écrivains religieux : Annette de Droste-Hiilshofî et Oscar de Redwitz. — Feuerbacli et la rupture avec l'idéalisme. — L'art pour l'art: le théâtre ; Geibel, Scheffel et l' École de Munich. — Ilebbel et Otton-Louis. — Le triomphe de Schopenhauer, — Déchaînement des doctrines matérialistes : résistances qu'elles rencontrent. — Helmholtz et la science allemande. — Les débuts du réalisme. — Les poètes provinciaux : Storm et Fritz Reuter. — Les Grenzboten : Freytag. — L'idée prussienne : les hisloriens : Mommsen et Sybel. — L'Allemagne attend un César.

Au moment de l'explosion de sentimentalisme religieux qui, de 1810 h 1820, avait été à la fois une des manifestations du romantisme «t une réaction contre lui, quelques écrivains, fantasques ou timides, avaient cherché dans l'Eglise catholique un refuge pour leur neurasthénie. Leur conversion ne les avait pas en général bien inspirés; leurs apologies de commande, vides et frivoles, n'ont jamais gagné une âme, et elles sombrèrent rapidement dans le ridicule et l'ennui. La race de ces défenseurs de la foi ne disparut pas cependant, parce •que le métier était assez lucratif. Mais ils ne se recrutaient plus •que parmi les âmes médiocres, et leurs rapsodies n'éveiUaient guère d'écho. Au milieu de la phalange terne et bruyante des romanciers et des poétereaux qui, vers le milieu du siècle, accordaient leur harpe sur le seuil du temple et s'efforçaient de ramener à Dieu la foule gouailleuse, pas un ne trouva ces accents inspirés qui, en soulevant les âmes, deviennent un élément d'action; pas un même ne paraît avoir compris ce qu'il pouvait y avoir de profond dans la doctrine de Stahl.

C'est un faitqui mérite d'être noté, que le seul écrivain vraiment digne do souvenir qu'ait produit à cette époque l'inspiration catholique, meurt à la veillo de la révolution. Annette de Droste-HûlshoffS plus

1. Annette de Droste-Hiilshoff, née près de Munster, 1797-1848. Principales œuvres : Dichtungen (1837^, Gedichte (1844) ; après sa mort, on publia encore .d'elle Bas geistliche Jahr (1850) et LelzLe Gaben (1860).

iOi Lk FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

vantëe que connue, a traversé le siècle presque sans le voir;séparëedes choses extérieures par une extrême myopie, condamnée h l'isolement par sa pauvreté, ignorée de la foule, elle note avec une fidélité délicate et charmante les murmures de son dme qui était exquise et dont rien n'avait effleuré le duvet enfantin. Elle était instruite, mais jamais l'ombre du doute n'avait attristé sa foi, et sa soumission était aussi sereine que celle d'une enfant. Sa piété n'avait rien de farouche ; elle ne haïssait personne, et si la terre ne lui suffisait pas, elle n*en dédaignait pas les charmes; les poésies de cette grande idéaliste sont tout embaumées de l'acre senteur du sol Westphalien ; elle était de la faaHille de ces disciples de saint Jean qui sont en communion permanente avec l'Éternel sans que leur cœur oublie les souffrances de l'humanité, et dont les extases célestes demeurent comme alanguies de pitié. L'Église n'est pour elle ni un donjon derrière lequel s'abritent les cupidités ou les dédains d'une classe privilégiée, ni un boudoir où de charmantes et nonchalantes pécheresses étalent leurs grâces maniérées et confessent leurs aimables péchés; son catholicisme, vibrant et intime, est l'effusion d'un cœur endolori que le besoin d'amour et de perfection jette aux pieds de l'ineffable consolateur. Ce n'est pas une grande artiste, c'est une sainte, ardente et fragile, dont le subtil parfum évoque le rêve; une de ces voyantes que Rome béatifie, mais dont elle ne recommande pas la lecture, parce que leurs élans passionnés sont toujours sur le point de franchir les limites permises et que, si elles ne connaissent pas l'orgueil du sens propre, leur émotion est trop spontanée pour se contenter des formules conventionnelles.

Les représentants officiels de la foi se sentaient davantage en sécurité avec Marie de Nathusius^. qui publiait dans le journal de son mari des contes et des récits pour jeunes filles. C'est un genre modeste, mais elle le sauve par la sérénité de sa foi humble et tendre, et par sa grâce pénétrante. Elle ne songe guère à nous convaincre, et sa voix, câline et douce, était trop fluette pour retentir au milieu des débats discordants du siècle; la polémique la préoccupe peu et elle ignore nos objections : par là même elle nous émeut davantage, et sa naïveté s'insinue doucement dans le cœur des lecteurs sans défense; impression souriante et fugitive qui ne laisse bientôt après elle que l'ombre

1. Marie de Nathusius, née à Magdebourg, 1817-1857. Ses œuvres les plus connues sont, après le Journal d'une Jeune Fille pauvre (1853), Elisabeth (1858). et Hundert Lieder. Marie de Nathusius était protestante, mais, comme Gerlach et ses amis eut-mêmes, je n'attache en ce moment aucune importance aux divisions confessionnelles.

d*un sourire. Seules désormais les femmes paraissent encore capables de ces miracles d'une heure ; elles ont moins d'arrière-pensées et de calculs, et, en chantant le passé, elles sont simplement fidèles à. leur nature moins oublieuse et plus timide ; leur voix, passionnée ousentimentale, se mouille de tendresse pour nous répéter l'humble cantilène qui berça les souffrances de nos pères, et nous écoutons leurs élégies avec la mélancolie apaisée qu'éveille dans nos cœurs l'écho lointain de la cloche qui sonne l'angélus. Mais ce ne sont là que des chants du crépuscule qui évoquent des visions déjà évanouies, et non les joyeuses fanfares qui sonnent la charge.

En 1850 cependant, ce que les souverains demandaient à l'Église^,. c'était de mater les passions populaires, et la comtesse Ida Hahn-Hahn , dont les clameurs de la foule avaient effrayé et dégoûté l'aristocratique distinction, célèbre dans les soldats et les prêtres « la milice laïque et ecclésiastique de la civilisation menacée par les barbares*». Elle a trouvé des défenseurs, et il est vrai qu'il y a quelque excèsdans les railleries dont on accable la tumultueuse et pimpante polémiste ; sa conversion fut sincère et elle mit à défendre sa nouvellefoi la même sémillante fantaisie et la même verve inlassable aue jadis à prêcher l'émancipation de la chair et l'abolition du mariage. Elle avait de l'esprit, bien qu'elle s'en piquât trop, et à travers scsexpériences elle conserva le souci de l'élégance morale; il est manifeste pourtant qu'elle tenait plus à l'apparence qu'à la réalité. Filled'un père qui avait la passion du théâtre, elle aimait les gestes nobles, les attitudes penchées et les poses maniérées; elle minaudait devant sa glace, et le Catholicisme l'avait surtout séduite par ses côtés extérieurs, l'étiquette de ses cérémonies et l'onction de ses ministres. Le plaisir qu'elle éprouvait à servir Dieu était réel, mais il venait engrande partie de ce qu'elle se sentait en bonne compagnie. Elle restait, après Ketteler, comme avant, une caillette, aimable et évaporée, en quête d'émotions superficielles, qui, d'un geste charmant, offrait à son nouveau vainqueur ce qu'elle croyait une âme.

4. La comtesse Ida Hahn-Hahn, 1805-1880; élevée par une mère férue d'aristocratie, elle écrivit une interminable série de romans mondains qu'elle a réunissons ce litre caractéristique : Aus der Gesellschaft. Elle avait beaucoup voyaj^o et se piquait de dédaigner les préjugés de la morale vulgaire. Les événementsde 1848, qui coïncidaient pour elle avec une crise sentimentale douloureuse, la ramenèrent à la foi, et Ketteler la convertit au catholicisme (1850) ; elle nous a raconté les raisons qui la déterminèrent, dans son livre : De Babylone à Jéru-^ salem, 1851, qui provoqua de violentes discussions. En 1854, elle se retira à Mayence, dans un cloître qu'elle avait fondé elle-même, et ne cessa de là d'inonder le monde de ses romans édifiants et de ses vers de sacristie.

Quelque dogme qu'ils professent, que, comme Victor de Strauss, ils «e rattachent aux traditions de la pure doctrine lutht^riennc,ou que, comme Gerok et Sturm, ils aient reçu h travers l'école romantique la tradition piétiste, catholique ou protestante, qu'ils s'essaient h de prétentieuses épopées philosophiques ou qu'ils nous chantent en vers harmonieux et faciles leurs navrances et leurs espoirs, les coryphées de l'école néo-religieuse n'ont à aucun degré l'intelligence des problèmes qu'ils agitent. Sous leur main, les questions se diluent et s'abaissent, les angoisses de l'âme que tourmente le problème de sa destinée se résolvent en banales mélodies; l'histoire de l'Église, si variée et si riche, s'amenuise; la cathédrale gothique n'est plus que l'aimable sanctuaire que les Jésuites ont rendu accueillant pour tous. Les meilleurs, ceux qui, comme Sturm ou Louise Hensel, ont gardé, -avec le sens de la vie, quelque grâce et quelque fraîcheur, nous charment une minute ; ils ne nous émeuvent jamais, et les accords de leur harpe légère s'évanouissent aussitôt sans laisser de trace.

Le succès bruyant va aux plus médiocres, à ceux qui n'ont pas même l'excuse de la sincérité, aux romanciers grotesques qui, avec Conrad de Bolanden ou Sebastien Brunner, traduisent en grossières enluminures les prétendues reconstitutions historiques des peintres de Munich ou des Historisch-Politische Blaetter. Le roman d'Oscar de Redwitz^ Amaranthey souleva un enthousiasme formidable, et il est certain que le jeune écrivain avait très adroitement dosé les ingrédients capables de flatter le palais de la moyenne de ses compatriotes: c'était véritablement teuton^ à la façon de Frédéric-Guillaume IV. Un fidèle chevalier germanique s'est épris d'un ardent amour pour une jeune fille qu'il a rencontrée dans une forêt; comme cependant il a été bien élevé, il dompte sa passion et part pour l'Italie où il doit retrouver une fiancée que lui ont choisie ses parents. La « Welsche » est jolie, et peu s'en faut que notre preux ne tombe dans ses filets; il s'aperçoit a temps heureusement qu'on lui a laissé lire des livres dangereux et que Feuerbach, Heine ou leurs devanciers ont terni la pureté de son âme; il la conduit à l'autel, mais uniquement pour foudroyer de ses pieuses invectives la jeune fille interloquée.

1. Oscar de Redwitz, d 823-1891. Après l'extraordinaire retentissement de ses premières œuvres, Amaranthe (1849), Une Légende (ISbO), Poésies (1852), d'imprudents amis eurent l'idée saugrenue de le faire nommer professeur à l'Université devienne. Il abandonna bientôt ses fonctions, après un échec retentissant; ses essais au théâtre furent malheureux. Il s'était établi à Munich, fut élu à la Dièfe de Bavière et y siégea parmi les libéraux I Les victoires de l'Allemagne en 1870 lui inspirèrent 600 sonnets; ses amis affirment qu'ils ne sont pas tous également mauvais.

11 se hâte ensuite de revenir en Allemagne où il reçoit la récompense de sa vertu. — Ces niaiseries, exprimées longuement dans des vers dou- -cedtres, ontinspiré beaucoup de chromos et elles furent lues avec componction par tous ceux qui rêvaient de refaire une virginité à la Gret- •chen germanique un peu compromise par ce mauvais sujet de Gœthc. Ils n'étaient pas choqués par la puérilité delà fable, l'invraisemblance des personnages en baudruche, le clinquant des images. Leur goût était misérable, parce que leur cœur était mesquin; leur foi n'était qu'une collection de lieux communs, et leur dévotion qu'une série de grimaces; ils marmonnaient niaisement 0.^?, Confite or de petites filles •et leurs élancements vers le ciel ne les entraînaient jamais bien haut. Beaucoup de ces néophytes retournèrent au monde, sans même qu'il soit juste de les accuser d'apostasie. En réalité, ils avaient si peu d'idées et elles leur appartenaient si peu ! Le centre de leur vie était en dehors d'eux-mêmes et, sans presque s'en apercevoir, ils suivirent ie flot dans ses divers remous. Les derniers romans de Schûcking, le pieux biographe d'Annette de Droste-Hûlshofl, chagrinèrent ses amis catholiques. Oscar de Redwitz approuva le Kulturkampf. — Les coups d'État sont sans lendemain qui n'emportent pas l'adhésion d'au moins une partie des entraîneurs souverains de la nation. Que l'Eglise, que l'aristocratie, omnipotentes pendant dix ans, fussent obligées de se contenter de thuriféraires tels que la comtesse Hahn- Ilahn ou Oscar de Redwitz, rien n'était mieux fait pour montrer jusqu'à quel point la réaction était contraire aux tendances unanimes des esprits comme à la marche générale des événements.

Il est évidemment très imprudent de chercher à déterminer avec quelque précision l'action exercée sur le mouvement intellectuel par une révolution politique ou une transformation sociale, et l'histoire dite scientifique ne s'y aventure pas : le malheur est que c'est justement cet enchaînement de causes et d'effets qui pique seul notre curiosité. Il est parfaitement évident que nos déductions rétrospectives sont arbitraires, en ce sens que nos explications ont uniquement leur origine dans notre connaissance de la réalité vivante; mais cette objection n'a aucune gravité, parce que le passé n'existe plus que par rapport à nous, et que, s'il détermine le présent, il est d'autre part en quelque sorte créé de nouveau par lui. Il n'est guère contestable par exemple que si la Prusse avait été écrasée à Sadowa, la signification historique de Frédéric II et du Grand Électeur eût été diminuée au profit de Marie-Thérèse et de Joseph IL Un homme de génie n'existe que par ses admirateurs, une victoire perd son sens du jour où les effets en sont épuisés. C'est avouer naturellement que nos con-

copiions n*ont qu'une valeur momentanée; elles ne sont pas inutiles^ cependant si elles nous permettent de distinguer quelques points de repère au milieu de la fuite incessante des phénomènes et trompent un moment notre besoin de certitude.

Nous sommes aujourd'hui trop près des écrivains qui, de 1850 à 1860 environ, ont exercé sur les esprits une influence prépondérante, pour les juger sans partialité. Ils sont encore presque nos contemporains, c'est-à-dire que les idées qu'ils représentent nous sont chèresou antipathiques; mais surtout, en vertu de la réaction naturelle qui oppose fatalement une génération à celle qui la précède immé' diatement, ils inspirent à la critique une sorte de répulsion. Ils sont démodés, sans être consacrés par le temps, et leur renommée encombrante est battue en brèche sans ménagements par des successeurs qui voient toujours en eux des rivaux. Peut-être la postérité sera-t-ellc moins exigeante, et, après tout, une époque qui a produit Freytag, Kellcr, Fritz Reuter, Geibel, Scheffel et Storm, sans parler même de Mommsen et de Ilelmholtz, n'est pas aussi misérable que l'aflirment des juges rigoureux. Il ne faudrait pas cependant nous laisser tromper par cette abondance un peu stérile, et ceux mêmes des critiques qui s'inscrivent en faux contre des condamnations sommaires et parlent d'une « période d'argent » qui succède à l'âge d'or des Schiller et des Gœthe, sont bien obligés d'avouer que, sauf Wagner dont rinfluence est très postérieure et dont le génie était à peine soupçonné, la période de Frédéric-Guillaume IV n'a produit aucun auteur d'un mérite éminent. Les plus célèbres et les mieux doués d'entre eux ne sont que des épigones ou des précurseurs; aucune de leurs œuvres n'entrera dans le catalogue de la littérature universelle, et leur nom pourrait être effacé sans que le trésor général de l'humanité en fût sensiblement amoindri. Ils n'en sont que mieux représentatifs, et, comme leur génie personnel est faible, ils reflètent avec une extrême fidélité le flux et le reflux des idées.

L'échec de la révolution et les sottes brutalités de la réaction provoquent tout d'abord un sentiment de tristesse et de révolte qui trouve son expression dans le pessimisme de Schopenhauer. Gomme cependant le nombre de ceux qui sont capables d'abolir chez eux «la volonté de vivre» est nécessairement très restreint, ce pessimisme aboutit dans la foule à une sorte de résignation veule ou à la résolution de tirer de ce pauvre monde la quantité de joies médiocres qu'il est capable d'ofl'rir : la philosophie, intimidée par le progrès des sciences naturelles, prétend limiter à la terre le regard de l'homme et s'arrête à une conception grossièrement matérialiste, tandis que.

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la littérature, revenue de ses glorieuses aspirations, cherche uniquement à amuser l'ennui des lecteurs. Elle s'aperçoit bientôt cependant que les seules fictions tire'es de la réalité vivante retiennent l'attention; elle se détache alors peu à peu des traditions romantiques et revient ainsi, après un long détour, àcegoût de l'observation directe «t de l'exactitude psychologique qu'avaient enseigné les classiques. Seulement, tandis que ces derniers conservaient le culte de la beauté et que leurs tableaux les plus fidèles étaient comme transfigurés par la sereine lumière qu'ils portaient en eux, leurs successeurs se contentent de traduire ce qui frappe leurs regards de myopes, et leur précision dégénère souvent en platitude. Ils transforment volontiers en loi les faits qu'ils aperçoivent autour d'eux, et comme la force domine souvent le monde, ils l'érigent en divinité supérieure et bienfaisante; ils sanctifient le succès et opposent à la large humanité de Lessing et de Herder la brutale étroitesse d'un nationalisme farouche. Le renoncement désenchanté de Schopenhauer nous apparaît ainsi comme le prélude paradoxal de la politique bismarckienne.

La déviation brusque qui a jeté l'Allemagne dans une voie absolument différente de celle qu'elle avait suivie auparavant et transformé une nation idéaliste et sentimentale en une pépinière de soldats et d'industriels, se rattache à deux livres, la Vie de Jésus, de Strauss (183S), et surtout ÏEssence du Christianisme, de Feuernach (1841), qui en est la conséquence logique et qui marque une date capitale dans la pensée germanique. Les cinquante années précédentes avaient été marquées par une prodigieuse orgie de métaphysique; l'Allemagne était saturée d'à priori; de son effort inouï pour escalader le ciel, il ne lui restait qu'une accablante courbature. Fcuerbach avait commencé, comme les autres, par vouloir « attirer à lui et dévorer le tout dans son ensemble systématique, il avait pressé la nature sur son cœur », et dans la fringale de son ambitieuse jeunesse, il s'était rué vers les charmeurs « qui lui offraient la pomme d'or de l'immortalité et l'ivresse de la félicité éternelle ». La pomme était véreuse, et, revenu de son voyage de découvertes « l'esprit et l'estomac gâtés », il s'était détourné de « ces spéculations abstraites qui mutilent l'homme ». Pour recouvrer la santé et la joie, il fallait renoncer aux chimères et reprendre solidement pied sur le sol. Comme Socrate, mais dans un sens différent, Feuerbach ramenait la philosophie du ciel sur la terre.

Strauss avait préparé le terrain, mais son attaque ne portait en somme que sur un point secondaire, — puisque le Christianisme n'est.

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aprèstout, qu'une forme particulière de la pensée religieuse, — non pas sur le principe religieux lui-même, et Strauss se débat encore dans les entraves de la dialectique hégélienne. Feuerbach est plus logique et ses conclusions portent plus haut : ce qu'il combat, c'est co qu'il nomme la transcendance, c'est-à-dire la métaphysique, le besoin maladif de sortir de l'espace où nous sommes murés et de voir audelà de notre horizon. Les rêveries des distillateurs de quintessences n'ont d'autre résultat que de détourner l'homme de sa véritable mission et de sa seule patrie. Jusqu'à présent l'humanité a été comme désorbitée; supprimez cet aimant prestigieux qui l'attire au dehors, « elle se concentrera avec toute son âme, tout son cœur, sur ellemême, sur le monde qui lui appartient, sur le présent qu'elle saisit, et cette concentration sans partage produira de nouveau de grands hommes, de grandes pensées, de grandes actions; la santé a plus de valeur que l'immortalité. » Le Cliristianisme moderne n'est qu'une caricature de la doctrine de Jésus ; mais le Christianisme primitif et réel est une conception depuis longtemps disparue, « une manie, en contradiction criante avec nos chemins de fer et nos machines à vapeur, nos pinacothèques et nos glyplothèques, nos écoles industrielles et militaires, nos théâtres et nos collections de minéraux ». Entre le siècle etle Christ, aucune conciliation possible; choisissez donc ou plutôt avouez que votre choix est fait depuis longtemps et ne conservez pas par timidité quelques survivances qui encombrent votre marche: « libérons-nous de la contradiction qui empoisonne actuellement le fond le plus intime de notre être, de la contradiction de notre vie et de notre pensée » ; « que les amis de Dieu se transforment en amis des hommes, les croyants en penseurs, les prieurs en travailleurs, les candidats de la vie future en étudiants de la vie présente; que les chrétiens qui, d'après leurs propres déclarations, sont à moitié des bêtes, à moitié des anges, se contentent d'être des hommes,, des hommes entiers ».

Feuerbach est un des plus remarquables écrivains de l'Allemagne ; sa langue est colorée, sonore, vigoureuse. Au sortir du galimatias de Schelling et de Hegel, quelle joie de se retrouver en pleine lumière ! Après les psalmodies nasillardes des vieillards qui se rangeaient effarés sous la houlette de Metternich, son livre éclatait comme la joyeuse fanfare de la diane par une aurore de printemps. La vie n'est pas une épreuve et la terre n'est pas une geôle; l'amour n'est pas un péché et le bonheur n'est pas un crime; la douleur même est bonne, et la mort n'apparaît plus que comme la volupté suprême.

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Cet appel à l'émancipation provoqua une sorte d'ivresse : « Nous^ fumes tous Feuerbachiens)),e'crivait plus tard Engels, et la «Jeune Allemagne» commenta sur tous les tons l'Évangile nouveau. Elle se composait en général d'esprits médiocres, qui se bornaient le plus souvent à traduire dans un allemand vulgaire et plat des modèles françaisqu'ils ne choisissaient pas toujours très bien. Leurs œuvres cependant se sauvent par la verve et l'enthousiasme. Leurs idées ne sont pas très profondes, et il n'est pas nécessaire de les examiner de bien près pour y reconnaître la défroque du xvm^ siècle; mais, après tout, qu'importe le Dieu que l'on adore, si la prière qui monte vers lui est vibrante et pure. Ils refusent de considérer plus longtemps la souifrance comme un devoir, ils réclament le bonheur et ils l'espèreni ici-bas. Le paradis est à la portée de notre main, ayons seulement le courage de le saisir. La fleur aspire les sèves de la terre, l'air, la lumière du ciel; l'oiseau chante à plein gosier; de même, que l'homme sache vivre, jouir, déployer ses forces entières; plus de lisières et plus de menaces; que les forteresses s'abattent, que lesprisons s'écroulent, que les cœurs s'ouvrent, et qu'au banquet s'asseyent dans un joyeux pêle-mêle les convives qu'ont jusqu'à présent éloignés l'humeur hargneuse et l'égoïsme d'une poignée d'usurpateurs.

Les chants de guerre de ces révoltés se terminaient par un hymne d'adoration, et ces défroqués du romantisme portaient encore les stigmates de leur éducation; leur matérialisme bruyant était peuplé de rêves et ils avaient beau se cramponner au sol, on les sentait toujours prêts à s'envoler. Quelques-uns d'entre eux — et non des moindres, — goûtaient les jolies filles et les petits pois sucrés, mais les plaisirs vulgaires ne les assouvissaient pas; ils attendaient de leur victoire un plus noble butin. Leur épicurisme délicat avait son fondement et ses limites dans un culte mystique de l'humanité. Ce mélange de positivisme exubérant et d'éducation sentimentale, cette confiance dans l'omnipotence magique des bonnes intentions et ce dédain des forces de résistance représentées par les intérêts, les traditions et les préjugés, cette joie de vivre qui s'unissait à l'idéalisme le plus pur, ce déchaînement de passions généreuses et cetta impuissance de réflexion et de calcul donnèrent aux premiers jours de la Révolution de 1848 un caractère puéril et charmant l elle parut vraiment le joyeux Carnaval qui annonce le réveil du.. printemps.

De semblables orgies ont généralement des lendemains moroses- Ces volées d'étourneaux s'étaient lancés à tue-tête contre les carreaux;.

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la plupart de ces imprudents tombèrent lourdement sur le sol, les ;ailes brisées. On avait cru toucher le royaume de Dieu, et les for- .mules magiques s'étaient trouvées n'être que de vaines incantations. .Sur la ruine des anciens autels, Feucrbach avait proclamé une diviinité nouvelle, l'Humanité; comme les autres, ce n'était qu'une idole -de bois, une de ces entités stériles que crée l'esprit des mortels et qu'ils sont condamnés à briser bientôt, parce qu'elle est sourde il leurs appels et indifférente h leur misère.

Quelques attardés, comme Gutzkow, peut-être parce que leur valeur •intellectuelle était médiocre, persistèrent, et, sans tenir compte de irexpérience, essayèrent de continuer la lutte contre les puissances du passé. On ne les écouta guère. Les Chevaliers de l'Esprit (1850-1852) ^ou le Magicien de Rome (1858-1861) sont de vastes machines, compliquées et creuses, d'une composition flottante, et les lecteurs négligèrent cette éloquence de réunion publique. Les meilleurs d'entre les combattants, ceux qui s'étaient élancés le plus joyeusement vers la bataille et qui en revenaient épuisés et mutilés, feuilletaient dans leur retraite le Romancero (1851), où le plus grand des nouveaux •prophètes exhalait les lamentations d'une des générations les plus nobles et les plus malheureuses qu'ait connues l'Allemagne. « 0 temps admirable, où il me semblait voir les arbres de la forêt s'arrondir

— en arcs de triomphe verdoyants, — Où je marchais couronné comme un vainqueur. — Ce beau temps s'est enfui. Quelle tristesse !

— Tout a changé depuis lors, hélas ! — Et elle m'est ravie cette cou- •^ronne, — que j'ai portée sur ma tête. — Depuis lors, mon âme sem- .h\e avoir perdu son âme. »

A la rigueur, on vit parfaitement sans âme, à la condition de ne pas refléchir sur sa détresse, etlafoule cherchait à s'étourdir dans des cdivertissements vulgaires. Le théâtre, qui n'est pas un mauvais thermomètre de la santé morale d'un peuple, était dominé par des industriels dont la facilité insipide et la cruelle fécondité fournissaient à des spectateurs indifférents et distraits la fade nourriture qu'ils réclamaie^it. On regardait un moment comme de la littérature le Narcisse de Brachvogel (1856), où quelques critiques imaginatifs aperçoivent encore des intentions profondes, et qui est bien le plus bizarre et le plus nauséabond arlequin de mauvais goût, de platitude ampoulée, de sensiblerie niaise et d'inintelligence historique. Mieux valaient encore après tout les drames de cape et d'épée de Laube, dont ie Comte d'Essex (iS^Q) conserve toujours la faveur du parterre et .-qui ne manquent pas de mouvement.

Xes maîtres de la scène à cette époque sont, à côté de Rodolphe

LE MOUVEMENT INTELLECTUEL DE 1850 À 1860 lia

'de Gottschall S Bauernfeld ^ et surtout Benedix ^ et l'excellente et redoutable Charlotte Birch-Pfeiffer*. Il peut y avoir profit encore à lire Bauernfeld et Benedix, et, pour peu qu'on y apporte quelque simplicité d'âme, on n'y éprouve aucun ennui; ils ont de la bonne humeur, un esprit réel bien qu'un peu facile, des inventions ingénieuses, l'entente de la scène ; ils ont bien lu les auteurs français et ils se sont assimilé leur manière, avec moins de dextérité dans le tour de main et bien que leurs imitations les plus réussies sentent encore la camelote d'exportation. Leurs malices sont trop appuyées, leur sentimentalisme est trop continu, et il leur manque surtout ce grain d'observation sincère qui relève souvent les inventions de Scribe ou de Lambert-Thiboust. Ils nous entraînent dans un monde de convention que personne n'a jamais songé à prendre au sérieux; — mais ce qu'on leur demandait, n'était-ce pas justement de détourner les pensées d'une réalité intolérable ? Leur morale est d'une puérilité extravagante et les préjugés écœurants d'une société mesquine et plate s'y étalent avec magnificence. L'esprit du lecteur ne conserve le souvenir d'aucune des marionnettes qu'ils agitent sur les tréteaux, mais du défilé de ces grisailles confuses, il conserve, une impression de dégoût en présence de cette conception bornée et triviale de l'existence, de cette vertu sans panache et de cette sagesse sans dignité. Ces pièces, qui ne renferment ni un mot scabreux ni une situation risquée et que la mère la plus timorée croit pouvoir sans danger laisser lire à sa fille, sont la plus dangereuse des écoles de corruption : avec un cynisme inconscient, elles sacrifient aux plus médiocres

1 . Rodolphe de Gottschall, né à Breslau en 1823. Libéral, le ministre Eichhorn lui avait refusé le droit de faire des cours à l'Université de Berlin. Il composa en 1848 ses rutilants Chants des Barricades. Ses passions politiques se calmèrent bientôt. Il fît représenter, avec des succès divers, un grand nombre de pièces de tous genres; il a la gloire, douteuse, d'avoir acclimaté en Allemagne la comédie historique : Pitt et Fox (1854), les Diplomates, etc. Ses drames et ses tragédies, fort nombreuses, relèvent de la même poétique.

2. Bauernfeld (1802-1890). Fonctionnaire autrichien, il se piqua toute sa vie de raisonner, et sa comeuie : Majeur (1846), où il raillait assez spirituellement le système de Metternich. fit événement. Sa conception du monde demeura toujours celle d'un vaudevilliste, et son optimisme terre à terre résolvait en couplets les plus difficiles pronièmes. Il définissait lui-même assez exactement les limites et la nature de son talent en disant « qu'il était un Viennois des pieds à la tète ».

3. Benedix, 1811-1873, acteur et directeur de-théâtre. Parmi ses pièces les plus goûtées, on peut citer le Docteur Wesper, le Voyage de Noces, Cendrillon, le Cousin^ le Concert, le Trouble-Fête, etc.

4. Charlotte Birch-Pfeiffer (1800-1863). Elle avait, au plus haut degré, le flair de Tactualité et le sens de ce qui plaisait au public; elle a adapté une foule de romans anglais et français.

m LA FOiNOATlON liE LEMPJRE AJ-Ll!;MAND

conventions bourgeoises les droits de la natui'e et de la passion, elles abaissent Tame et affadissent l'esprit.

Quand les spectateurs éprouvaient à la longue le besoin d'échapper à. ces relents de basse cuisine, ils prenaient un volume de Gcibcl'. Goethe dans toute sa gloire n'a jamais été lu avec autant de ferveur, n'a pas troublé d'un si doux émoi autant de jeunes filles en mal de printemps. 11 paye aujourd'hui chèrement sa gloire eui^faite, mais les sévérités de la critique contemporainen'ont pas très sensiblement diminué l'engouement du public et il demeure un des poètes les plus goûtés du vulgaire. De telles renommées, — et si durables, — supposent nécessairement un nombre respectable de qualités secondaires. Geibel était en effet un fort galant homme et un écrivain très distingué; Maximilien de Bavière avait eu la main heureuse quand, pour présider les Symposies royales, il avait choisi ce disciple d'Apollon, consciencieux et bien doué, qui sut toujours, dans une situation délicate, concilier avec grâce une sincérité de bon ton et une adresse sans platitude.

Sa diplomatie ne triompha pas des préventions des Bavarois. Munich était encore une assez petite ville, sans industrie, sans commerce, endormie dans un particularisme soupçonneux; ceux mêmes des habitants qui s'étaient détachés de l'Église catholique, gardaient de leur longue servitude une timidité ombrageuse. Heyse, dans ses amu^ sants souvenirs, raconte qu'il avait une fois passé ses vacances dans un village bavarois : il courait la montagne avec ses enfants et ils usaient pas naal de chaussures; la saison terminée, sa bonne passa chez le cordonnier pour prendre les souliers et lui annoncer leur prochain départ. « Ah ! vous partez, lui répondit ^le savetier; eh bien! vraij je n'en suis pas fâché, car je puis bien dire que jamais personne ne m'adonne autant de travail que votre patron. » Plus ou moins, la population entière éprouvait la même aversion pour ces intrus agités qui troublaient sa quiétude accoutumée. Les hôtes de Maximilien demeuraient ainsi isolés dans leur cénacle, sans contact avec la vie, prisonniers dans leur Académie. Geibel était un bon maître pour ses acolytes, bienveillant, large d'esprit, sans morgue et presque sans

1. Emmanuel Geibel, né ^ Lubeck, 4815, mort e^i 188|. Uu séjour en Grèce, où il rencontra Gurtius, eut une grande influence sur le développement de son talent. Ses Poésies (1840) attirèrent aussitôt l'attenlion sur lui. Maximilien l'appel?, à Munich en 1851 et il y demeura jusqu'en 1868. Ses œuvres dramatiques sont médiocres et n'eurent que peu.de succès. Ses compositions les plus achevées sont, avec les Po^sies,\es Poésies nouvelles (1856), les Poésies el Souvenirs iiSQi). Les Appels du hérauf contiennent les chants politiques pt patriotiques de Geibol,. de 1849 à 1871.

pose, bien qu'il aimât à se montrer de profil et à surmonter d'un fez son visage assez caractéristique. Bodenstedt *, dont le Mirza Schaffy eut un succès prodigieux qu'expliquent suffisamment le vide de la pensée, l'absence absolue d'originalité, le clinquant de la forme et aussi sans doute l'harmonie chantante des vers et la grâce souriante du récit; Paul Heyse, qui est un écrivain d'un autre degré, mais qui doit surtout sa renommée à ses romans et à ses nouvelles en prose, et dont les œuvres supérieures appartiennent à une époque sensiblement postérieure; Lingg^ et Dingelstedt^ formaient le noyau de l'École de Munich. Elle se grossissait de temps en temps de quelques recrues de passage, — il y en avait d'illustres, Scheffel par exemple, — et ses tendances générales étaient partagées par un assez grand nombre d'auteurs dispersés à travers toute l'Allemagne. Les poètes de Maximilien, condamnés par la sournoise malveillance des Munichois à ne pas sortir de leur tour d'ivoire, vivaient ainsi loin de la foule et du monde réel, dont les échos n'arrivaient jusqu'à eux qu'adoucis et comme éteints. Leur talent, danscette retraite forcée, s'anémiait; ils mettaient une sourdine à leurslyres et ils devenaient de plus en plus des écrivains d6 salon et de boudoir.

Très rapprochés les uns des autres, ils prirent peu à peu, en dépit de leurs ditférences profondes, un air lointain de famille ; ils avaient des formules analogues, des procédés pareils, des idées communes et

1. Bodenstedt (1819-1892). Précepteur à Moscou, il étudia les littératures slaves, voyagea dans la Géorgie et l'Arménie et en rapporta des impressions et des souvenirs qui devinrent la matière de ses poésies. A côté des Chants de Mirza Schaffy (1851), qui ont eu une centaine d'éditions, ses autres recueils : Anciennes et nouvelles Poésies. Orient et Occident (1882), furent aussi très bien accueillis. Ses drames et ses récits en prose eurent, en général, peu de succès. Je crois devoir prévenir le lecteur que beaucoup de critiques jugent très favorablement Bodenstedt, et un historien aussi éclairé que Richard Meyer nomme même Mirza Schaffy une des œuvres les plus caraclérisques de la nouvelle école allemande. Tous cependant avouent que son inspiration n'était ni très personnelle, ni très profonde, mais ils vantent la grâce et la fraîcheur de son coloris, l'harmonie de sa langue.

2. Hermann Lingg (1820) fut découvert par Geibel, qui fit publier ses Poésies (1854). Elles sont remarquables par une mélancolie quelquefois assez pénétrante. U se consacra ensuite à de vastes compositions épiques : la Migration des Peuples (1866), où il raconte en 24 livres la chute de l'Empire romain, est une insupportable rapsodie.

3. Dingelstedt (1814-1881) avait débuté par ses Chants d'un veilleur de nuit cosmopolite (1841), qui l'avaient classé parmi les poètes révolutionnaires. U ne renia jamais ses opinions, mais elles ne l'empêchèrent pas d'être directeur des théâtres de Munich et de Berlin, et d'être nommé baron par l'empereur d'Autriche. U y a dans ses vers plus de rhétorique que d'émotion. Ses romans, malgré quelques parties intéressantes, ne dépassent guère la moyenne.

une conception de l'art assez voisine. Au milieu de l'anarchie des doctrines et de la confusion des systèmes, leur coterie représentait une force. D'ailleurs, leurs idées, à défaut d'originalité et de génie, étaient raisonnables et saines. Les critiques les plus sévères pour Geibel ne contestent pas que son influence sur la poésie lyrique contemporaine, qui a été énorme, — égale peut-être à celle de Heine, — a été souvent heureuse. La Jeune Allemagne, continuant trop souvent sur ce point ou même exagérant les pires négligences des romantiques, comptaitvolontierslaprosodieet la grammaire au nombre des bastilles qu'elle prétendait démolir. Geibel rappela la littérature au culte delà forme et il eut toujours le respect de son art. Même quand il n'a rien à dire, se» chevilles sont soignées et le métier dissimule adroitement les lacunes de la pensée: les images sont élégantes, la versification est harmonieuse, les rythmes bien choisis; de pareils vers appellent la musique et beaucoup ont inspiré de charmantes compositions musicales. Les paysages qu'il nousdécrit sont tout à fait bien composés. Le ruisseau gazouille et le nid s'agite, la rose « s'épanouit sous l'instinct de l'azur » ; il ne manque rien à ces tableaux, — rien que le mouvement^ que l'air, que l'âme même de Cybèle. Ce sont des romances abondantes en souvenirs classiques et où domine la convention, mais elles sont faites de main d'ouvrier, — un ouvrier qui s'est appliqué. Il s'en vantait à bon droit : « Si c'est du ciel que le génie descend sur nous en langues de feu, répondait-il à ses détracteurs, c'est à nous qu'appartient l'effort. Je n'ai jamais cessé de lutter et j'ai passé toute ma vie en travaillant et en grandissant. » Par là, à force de labeur, il s'est haussé à un niveau où ses qualités naturelles ne la portaient pas d'elles-mêmes.

N'empêche qu'elles étaient tout de même un peu pauvres. Il n'est peut-être pas indispensable qu'un poète ait des idées très profondes et très originales, et l'histoire littéraire en connaît d'illustres dont la gloire s'est bornée à paraphraser les refrains changeants de l'opinion. Du moins faut-il que les passions contemporaines, en traversant le cœur de l'écrivain, s'y pénètrent d'une vie personnelle et s'exaltent. Chez Geibel, elles se tamisent. Il est, dans l'acception la plus élevée du mot, un poète de circonstances, en ce sens qu'il compose à l'heure dite les vers que réclame la situation ; il chante le Schleswig en 1848 et la conquête de l'Alsace en 1870, et il y montre ses qualités ordinaires de soin et de convenance : il rencontre le mot juste et l'image attendue, sans oublier les souvenirs d'Isaïe. En présence d'une si savante entente des règles de la rhétorique, on rougirait de parler de procédés ou de suspecter la sincérité du poète.

On a le sentiment pourtant que ses colères sont à fleur de peau, et ses tristesses n'ont jamais troublé son sommeil. Ses chants d'amour sont souvent exquis; je ne dirai pas qu'on devine aise'ment qu'ils sont de'diés aux deux femmes qu'il épousa, mais ils gardent de leur honnête inspiration quelque chose de convenu, de traditionnel et d'apaisé. De tous les grands lyriques de l'Allemagne, il n'en est pas de moins personnel et chez qui l'on aperçoive mieux ce qu'il y a, non pas d'éternel, mais de rebattu dans le fonds commun de toute poésie.

Les écrivains de l'École de Munich n'étaient pas des réactionnaires, mais des conservateurs libéraux; ils approuvaient les désirs des parlementaires de Francfort, mais ils blâmaient leurs excès; ils ne comprenaient que les révolutions tempérées et ils ne se décidaient pas à prendre parti dans les débats tumultueux « où partout se trouvaient étroitement confondus la nuit et la lumière, le mensonge et la vérité, le droit et le crime ». — Ils s'en remettaient à Dieu, qui adonné le chant au rossignol et le parfum aux roses. Comme leur enthousiasme était sage, leur désespoir savait se faire une raison : « L'hiver répand autour de nous la glace et la neige, écrivait Geibel, mais il faudra bien que le printemps arrive. Souffle, tempête; ^ souffle avec rage; — sur ses pieds légers, à travers la nuit, s'avance malgré tout l'aube de la jeune année. » — C'est la vieille théorie d'Horace et des Épicuriens : laissons agir le temps; tout passe, même un Frédéric- Guillaume IV. Rien n'est plus commode pour parer les défaillances et justifier les abstentions. Les Wittelsbach n'auraient pas pu désirer mieux que cet écrivain de tout repos, ce poète des commencements de sommeil, dont le chalumeau apaisait les agitations de la fièvre et trompait les fringales populaires.

Sa probité, sa bonne humeur inaltérable, le fonds de confiance qu'il gardait, le mettent malgré tout bien au-dessus de l'autre poète qui, avec lui, domine cette période, — je veux dire qui obtient les plus grand succès de librairie. Scheffel ^ est un des écrivains germaniques qui demeurent le plus complètement inaccessibles aux étrangers, et ses admirateurs, — ils sont légion, — y voient une des preuves de son

1. Joseph- Victor de Scheffel, né à Karisruhe, en 1826, mort en 1886. Il aurait voulu être peintre, et on trouve dans ses œuvres des preuves de ses dispositions artistiques. Le Trompette de Sœc/dngen {1854) fit de lui l'écrivain le plus célèbre de l'Allemagne; en 19U1, on a pubiié la 256» édition. Ekkehard (1856), roman dont la scène se passe au moyen âge, est presque aussi populaire. Frciu Aventiure (1864), au contraire, eut relativement peu de succès, non pas qu'il soit inférieur aux précédents, mais la mode avait changé. Les chansons d'étudiants qui, plus que toutes ses autres productions, ont contribué à la renommée de Scheffel, ont été réunies dans Le Gawc/eamu« (1868).

fis LA/ FONDATION DE L'KMPIRK ALLEMAND

génie. Us rexpJiqjUent par ce qu'il y a en lui d'essentiellement germa^ nique, sa fantaisie, sa conception ironique du monde, par laquelle il rappelle les romantiques, — Ne serait-il pas possible de supposer que, si nous sommes si peu sensibles au talent du Trompette de Sœckingcn, c'est que ce talent est de qualité inférieure et que son succès fut surtout déterminé par des causes extérieures. Scbeffel avait un cœur sec et une âme indigente; la vie l'ennuyait et il se distrayait en faisant du bruit et en changeant de place. Richard Meyer remarque que ses ouvrages ne sont k proprement parler que des récits de voyages. A ce régime, il a développé ses dons naturels, non pas d'observateur, mais de touriste; il croque gentiment un paysage, il esquisse une silhouette amusante, mais il ne voit que les côtés extérieurs des choses et des hommes. A le lire, nous éprouvons vite le même ennui qu'il ressent lui-même; l'attention s'éparpille au milieu de ce brouhaha, et nous n'emportons de cette course au clocher que des souvenirs estompés et une extrême lassitude. C'est un guide très recommandahlc pour voyageurs d'agence Cook. Son triomphe, qui n'est pas vraiment de caractère littéraire, eut un peu la même origine que^ chez nous, la longue popularité de Henri Murger. Les bourgeois se plurent à ce débraillé qu'ils jugeaient pittoresque, et leurs dames ou leurs demoiselles se pâmèrent devant cette friperie romantique. Les gens les plus rangés mettent volontiers à l'occasion leur chapeau sur l'oreille et il y adans le cœur de chaque Philistin un Biirsch qui sommeille. — Bordées sans conséquence et sans danger ! Scheffel, avec ses allures de casse-cou, est un conservateur, il prêche le respect des conventions sociales et le mariage de raison; il nargue les visionnaires et les prophètes de la science. — Il aurait pu sans doute y avoir quelque courage à s.'insurger contre la nouvelle idole et à montrer la vanité des consolations qu'elle offre à nos cœurs inassouvis : mais la révolte chez lui n'est que de la mauvaise humeur et nous ne reconnaissons pas dans ses boutades d'estaminet l'humaine mélancolie de Byron, de Léopardietde Heine.

Ces fanfares de troubadours errants, ces charivaris d'étudiants, ces aventures d'autres siècles, ce bric-à-brac vieillot amusaient si bien la foule qu'elle se détournait des véritables artistes : Keller, qui n'est jamais devenu populaire, était encore dédaigné par la critique, tandis que Hebbel et Otton- Louis disparaissaient presque inaperçus.

L'inquiétude, l'agitation, la fuite incessante a travers le temps et l'espace, le sarcasme et l'ironie, c'était ainsi que se traduisait, chez une nature vulgaire, le désarroi d'une génération» qu'une mauvaise

chance obstinée livrait coup sur coup, après les Gagern et les Radowitz, aux Manteufîel, aux] Bach et aux Dalwigk. Hebbel^ et Otton- Louis souffraient de la même invisible fêlure, mais leurs douleurs étaient plus fécondes parce que leur â^ie était plus haute et leur sensibilité plus aiguë. Il serait évidemment ridicule de soutenir que, si Otton-Louis n'a pas dégagé de ses études sur Shakespeare un drame réaliste et vivant, la faute en est aux incohérences de Frédéric-Guillaume TV, ou d'expliquer par le Concordat de Bach ce qu'il y a de tendu, de violent et d'abstrait dans les tragédies de Hebbel. Comment contester cependant que l'atmosphère morale au milieu de laquelle vit l'écrivain, le façonne peu à peu et favorise ou arrête le développement des tares de son tempérament. Hebbel, qui était un disciple passionné de Hegel, dans quelques conditions extérieures qu'on le suppose placé, serait toujours resté un idéaliste, presqu'un symboliste: « l'art est la philosophie réalisée, de même que le monde est l'art réalisé». — Mais son regard ne se fixerait-il pas plus volontiers sur le monde qui l'entoure, si le tableau était moins lamentable et s'il ne sentait partout autour de lui le même besoin d'échapper au spectacle d'une vie misérable et comme déshonorée. D se renferme alors toujours plus étroitement en lui-même, se nourrit de son unique substance, et sa pensée solitaire se plaît aux décevantes abstractions et aux subtilités de la casuistique passionnelle. Agîtes Bernauei% V Anneau de Gygès qui est presque un chef-d'œuvre, Les Nibelungen^ qui, malgré leurs imperfections, marquent un adniirable effort pour entrer en communication intime avec la vieille légende populaire, ne produisent ainsi sur le spectateur qu'une impression incertaine et obscure : elles provoquent la réflexion plus que l'émotion et elles nous laissent au cœur quelque tristesse, parce que nous assistons à l'agonie d'un homme qui fut toujours supérieur à son œuvre et n'a jamais donné entièrement sa mesure.

4. Hebbel, né &n 1813 à Weselburen, dans l'Allemagne du Nord, mort en 1869. Fils d'un maçon, sa jeunesse fut très dure et il ne se releva jamais du poids qui lavait alors écrasé. 11 trouva un appui dans ces féroces Danois qui traitaient si durement les Allemands du Schleswig. Ses premières pièces, Judith (1840), Geneviève (18i2), une tragédie bourgeoise, Mavie-Madel^ine (1844), qui est une de ses œuvres les plus remarquables, n'obtinrent qu'un succès littéraire, et d'ailleurs son théâtre n'a jamais attiré la foule. Il se fixa à Vienne, où il demeura jusqu'à «a mort et écrivit ses œuvres capitales : Ilérode et Marianne (1850), Agnès Bernauer (1855), l'Anneau de Gy^è5(1856). et la Trilogie des Nibelungen {iBù2). La. critique, longtemps injuste pour lui, tend aujourd'hui à le placer tout i fait au premier rang des auteurs allemands, ce qui est peut-être un peu excessif. La publication de son Journal (1885) et de sa Correspondance (1890) a beaucoup contribué à ce revirement, et nous y apercevons, on effet, une.âme singulièrement élevéç et tourmentée par les plus hautes inquiétudes.

iiÔ LA FONDATION DE L'EMPlRE ALLEMAND

La destinée d'Otton-Louis * ne fut pas plus heureuse. Les critiques s'amusent volontiers à le rapprocher de Hebbel, bien qu'il ait toujours protesté avec quelque mauvaise humeur contre cette assimilation et qu'il se sépare en effet du dramaturge viennois par bien des points essentiels. — Mais il le rappelle par sa très haute conception de l'art, par les inquiétudes de sa conscience esthétique, par son impuissance h se satisfaire ; à ce point de vue, il n'est pas sans analogie avec Flaubert; il convient seulement d'ajouter qu'il fut toujours maladif et que ses dernières années furent torturées par des douleurs d'entrailles presque continuelles. Après son grand roman, Ent7'e ciel et terre^ un des plus beaux de la littérature allemande, écrit dansune langue merveilleuse, tout vibrant de vie et d'émotion, il usa ses forces à essayer de fixer quelques-uns des sujets qui se pressaient en foule dans son cerveau surmené, sans parvenir jamais à en rendre la beauté fugitivement aperçue.

De Geibel à Otton-Louis en passant par Scheffel et Hebbel, les symptômes sont différents, mais ils révèlent tous la même diathèse. morale. Bavardage gracieux ou défaite de la volonté qui s'est attaquée à une tâche trop lourde, tapage puéril ou désillusions d'une âme qui, froissée par le tumulte hostile du dehors, se hausse vers l'idéal et n'en peut communiquer la beauté étincelante ; ce qui apparaît au fond de cette fièvre de distraction ou de cet isolement farouche, c'est la haine et le dégoût de la vie. Le moment est venu du triomphe du pessimisme. A l'hymne de joie et d'affranchissement de Feuerbach répond la malédiction de Schopenhauer. « Nous ne sommespas des savants, disaient des ouvriers à l'auteur des Principes de la Philosophie de Vavenir, et nous sommes incapables d'apprécier la valeur scientifique de vos leçons ; mais, ce que nous savons et ce que nous reconnaissons, c'est que le mensonge des prêtres et de la foi, contre lesquels vous combattez, est le dernier fondement du système actuel d'oppression et d'indignité sous lequel nous souffrons, et que votre doctrine, qui substitue à la foi l'amour, à la religion l'instruction et l'instituteur au prêtre, est la base solide de l'avenir que nous appelons. » — « Quelle sottise ! répond Schopenhauer. Démolissez toutes les barrières, vous n'en demeurerez pas moins esclaves,

1. Otton-Louis (1813-1865) était un Thuringien. Après avoir essayé du commerce et de la musique, il se retira dans un village près de Meissen et y vécut dans un isolement complet, livré tout entier à ses travaux littéraires : le Foy^eslier héréditaire, tragédie bourgeoise (1859). les Macchabées, furent plus appréciés des critiques que goûtés par le public; ses romans aussi, die Heiterethei et même Entre Ciel et Terre (1856), sont plus vantés que lus.

LE MOUVEMENT INTELLECTUEL DE 1850 A 1860 12f«

et VOS souffrances ne diminueront pas. Ce n'est pas la religion qui nous trompe, c'est la nature entière.» « Notre vie aie caractère d'une mystification, pour ne pas dire d'une brimade; c'est un épisode qui» trouble inutilement l'éternelle tranquillité du néant. L'existence n'est qu'un mensonge incessant, dans les petites comme dans les grandes choses. Si elle a promis, elle ne tient pas, si ce n'est pour nous montrer combien ce que nous désirions était peu digne de désir : ainsi nous sommes trompés ou par notre espoir ou par l'objet de cet espoir. » Tout semble avoir pour but de démontrer « que rien ne mérite d'être poursuivi, d'être conquis, d'être appelé, que tous les biens sont vains, que le monde de tous les côtés fait banqueroute et que la vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais ».

Trente ans s'étaient écoulés depuis la publication du Monde comme volonté et comme représentation, et ce livre, une des œuvres maîtresses du xix^ siècle, si varié, si riche d'observation et d'idées, était resté un quart de siècle complètement ignoré. L'auteur attribuait cette indifférence du public à un complot des métaphysiciens dont il avait dénoncé les jongleries. En réalité, qu'avait affaire de cette doctrine ascétique et sombre une génération qui avait vécu les heures inoubliables de 1813 et dont l'enfance avait été bercée par les promesses de Ilerder et de Gœthe! — Après 1848, tout change. La terre n'est plus qu'un dépotoir où gisent pêle-mêle les systèmes des philosophes et les programmes des politiques, chiffons usés, manuels défraîchis de marchands d'orviétans. C'est l'heure où commence le succès des Parerga et des Paralipomera (1851) qui, malgré leur titre rébarbatif, fondèrent la renommée de Schopenhauer. Son influence devait demeurer prépondérante jusque vers 1880, où elle commença à être ébranlée par la vogue de Nietzsche.

Le pessimisme « sans douleur de cet enfant du dimanche » prêt« aisément à l'ironie, et les joies méprisables de la terre ne laissaient pas que de lui paraître savoureuses; il avait quelques défauts et pas mal de ridicules, et l'on se trouvait mieux de lire ses ouvrages que de l'avoir pour voisin. Cet admirable prédicateur de morale n'était pas un pratiquant; il s'excusait en disant que chacun paie son écot avec la monnaie qu'il a.

Il ne manquait pas d'arguments excellents pour détourner les autres des erreurs qu'il n'évitait pas toujours. — Nous voulons vivre; delà tous nos malheurs, il n'y ade salut que dansl'abdication du désir et la mort de la volonté. Ainsi seulement nous nous élèverons au calme absolu de l'âme et au repos serein de l'indifférence. « L'homme qui a su étouffer en lui le vouloir- vivre, n'est plus qu'un être

purement intellectuel et le miroir transparent où se reflète le monde; jrien ne le trouble plus ni ne l'émeut; il regarde en souriant les combinaisons changeantes qui se déroulent devant ses yeux, comme de fugitifs mirages », et il trouve dans cette contemplation esthétique la :seule joie qu'il lui soit donné d'atteindre.

L'action de cette philosophie — très considérable — fut assez •diverse et, dans l'ensemble, assez peu conforme à la pensée essentielle •de l'auteur. Les faits ont leur logique et les livres leurs destins. N'est-ce pas un singulier paradoxe de l'histoire que le fatalisme prolestant ait donné naissance à la libre Angleterre? — Il n'est guère moins étrange que le pessimisme de Schopenhauer ait élé <iestiné à ouvrir l'ère de Bismarck.

La vie est mauvaise. Soit, et Sénèque a raison : nous ne l'accepterions pas si nous ne la recevions sans avoir été consultés. — Mais, une fois qu'on nous l'a octroyée, puisque nous sommes dans tous les •cas obligés d'en subir la loi la plus dure, qui est de la perdre, pourquoi ne pas en épuiser les apparences ? — Le nombre des pessimistes de stricte observance, des sages qui se maintiennent, comme le <lemande le maître, dans une sorte d'équilibre entre la vie et la mort, .«era toujours très restreint. Après tout, le philosophe lui-môme «'admet-il pas les plaisirs esthétiques. Et pourquoi ceux-là plutôt que •d'autres? et d'ailleurs où s'arrêtent les plaisirs esthétiques? Le imonde n'est qu'illusions, mais quelques-unes sont agréables; la nature nous tend des pièges, mais le meilleur tour à lui jouer n'est-il •pas encore de jouir sans raffiner des plaisirs qu'elle nous offre ? L'idéalisme kantien de Schopenhauer contribua ainsi à grossir il'armée matérialiste. — Avec cette circonstance aggravante que Feuerbach, lorsqu'il sapait les anciennes doctrines religieuses, ne laissait pas le temple vide, mais proposait à notre adoration l'Buma- -nité, l'Espèce, au perfectionnement de laquelle nous avons le devoir de travailler, tandis que les disciples désabusés du pessimisme ne se laissaient plus leurrer par ces vaines abstractiofts et réclamaient des satisfactions plus immédiates.

Ceux mêmes qu'une distinction naturelle protégeait contre les Appétits sensuels, étaient attirés au matérialisme par l'insolence de la réaction, et la tentation irrésistible d'opposer aux piétistes les arguments les plus massifs gagnait des milliers de lecteurs au pamphlet de Karl Vogt, Foi de charbonni&i^ et science (1855), qui avait au •moins quelque éloquence, ou au célèbre manifeste de Louis Bûchner, Force et matière (1855) ; un engouement qui serait inexcusable s'il sne s'expliquait par la haine de l'intolérance orthodoxe, fit en effet

pendant plusieurs années d'un des pamphlets les plus pauvres et les plus vides qu'ait produits la littérature du xix*' siècle, le bréviaire des •défenseurs de la liberté d'examen. Buchner fut destitué, et de même Moleschott, le créateur de l'anthropologie, l'auteur du Cercle de la me (4862) dont le matérialisme s'atténuait d'une sorte de piété naturelle. — Étrange méprise des gouvernants, ainsi que le remarquait Feuerbach, qui s'imaginaient, par quelques mesures de police, «. ramener l'humanité à l'enfance » !

En dépit des cruelles souffrances qu'il entraînait, le régime capitaliste améliorait les conditions générales de l'existence, et le besoin de ■consolations supra- terrestres diminuait à mesure que la vie devenait ici-bas moins intolérable. D'autre part, chaque jour était marqué par de nouvelles conquêtes scientifiques, et les barrières derrière lesquelles s'étaient réfugiées les religions révélées s'écroulaient l'une après l'autre. Darwin publiait en 1859 son livre sur VOrigine des espèces dont l'action se manifesta rapidement dans les domaines les plus divers. Bucklc, dans son Histoire de la civilisation (1859-1861), et Taine dans ses premières études, appliquaient aux questions historiques et morales la méthode des sciences naturelles. Karl Marx, dans sa Critique de V Économie politique (1859), substantielle préface de son livre définitif, le Capital, voyait dans l'évolution économique la loi déterminante de l'histoire et dans les conditions de la production la force essentielle qui modèle les sociétés. Rien peut-être ne prouve mieux l'infiltration universelle des doctrines matérialistes que le Microcosme de Lolze (1856). En face de Feuerbach, le philosophe de la Révolution, Lotze est le philosophe de la réaction; il nie le progrès et il ne croit pas à la science ; son Microcosme cependant « qui n'est qu'une description aussi claire et aussi complète que possible de tous les phénomènes susceptibles d'observation réelle », fait en somme de la philosophie une branche de l'histoire naturelle, et le successeur de Fichte et de Herbart compte sur le progrès de rindustrie pour amener une renaissance esthétique.

Feuerbach et Moleschott, Karl VogtetVirchow, dans lesquels l'ignorance et la mauvaise foi de leurs adversaires ne voulaient voir que des disciples de Mammon, étaient les prophètes très purs et très nobles d'une religion nouvelle qui, plus logique d'après eux et plus large que les précédentes, apporterait à la terre, en même temps que plus de bonheur, plus de lumière, de justice et de beauté; ils pensaient que la conscience n'est pas diminuée si on lui donne pour base, non plus l'égoïsme individuel, mais la solidarité sociale . Mais il est vrai que leurs conclusions dernières n'étaient pas la conséquence

évidente de leurs prémisses. Quand Feuerbach écrivait : der Mensch isl îvas er isst, — l'homme est ce qu'il mange, — il voulait prouver l'absurdité d'une organisation sociale qui condamne l'immense majorité de la population h un régime de famine : mais n'était-il pas vraisemblable que la plupart de ses lecteurs se diraient simplement : ce qui importe, c'est de nous bien nourrir? — L'histoire générale, quand elle parle des théories philosophiques, s'occupe moins des livres que du public : ce qui lui importe, ce n'est pas la pensée de l'écrivain, c'est la façon dont elle a été interprétée; à ce point de vue, une doctrine n'existe que par ses disciples, et une religion par ses fidèles. En Allemagne, à cette époque, la religion de l'humanité aboutit en fait souvent à celle du veau d'or et elle contribua à préparer les abdications du parti national-libéral, qui, sans se consoler jamais complètement de la perte de la liberté, ne tint pas rigueur à Bismarck, qui ouvrait libre carrière à ses entreprises financières. La prédication matérialiste, s'adressant à une génération fatiguée et désenchantée, menaçait ainsi, en abaissant l'idéal, d'activer la domestication des âmes, sans compter que les formules brutales de quelques polémistes risquaient de rejeter vers la réaction la masse du peuple qui conservait un fonds résistant de croyances traditionnelles.

Heureusement la philosophie de Schopenhauer, qui avait contribué k favoriser la propagande matérialiste, en limitait aussi les dangers, et ses enseignements, très complexes, fournissaient aux âmes les règles d'actions qu'elles n'auraient peut-être pas dégagées sans peine des livres de Feuerbach. Au milieu des phénomènes inconsistants et irréels, dans lesquels le monde se dissout, Schopenhauer ne reconnaissait qu'une réalité véritable : la volonté consciente. Cette substitution de la volonté à l'intelligence, de l'action à la réflexion, qui marquait un retour direct à Kant, était une manière de révolution. Les agitateurs de 1848 continuaient les chimères romantiques quand ils supposaient qu'ils transformeraient le monde par des proclamations somptueuses. Schopenhauer opposa à cet optimisme nonchalant la nécessité de l'effort, évocatcur et éducateur d'énergie; il apprit à une génération d'improvisateurs et de fantaisistes le danger des ambitions prématurées et des synthèses incohérentes, et il les mit en garde contre les vanités du sens propre ; il leur enseigna avec la fermeté, la patience et la discipline. Que le pessimisme soit ainsi devenu une des causes du relèvement national, il faudrait pour s'en étonner une bien absolue ignorance de l'histoire ; et que beaucoup de contemporains aient interprété de cette façon la doctrine de Scho-

penhauer, il suffit pour le prouver de rappeler le célèbre roman de Spielhagen : Les natures problématiques.

Beaucoup de savants d'ailleurs s'effrayaient des conclusions hâtives des «dilettantes de laboratoires» et, convaincus que la science se compromet sans profit si elle sort de son domaine, ils condamnaient dans le matérialisme une des formes du dogmatisme a priori. Le plus illustre des savants d'alors, Helmholtz, qui avait fait en quelque sorte le tour des connaissances humaines et marqué son passage dans chacun des domaines de la science par un de ces travaux qui font époque, donnait à tous l'exemple de la réserve et de la modération ^

Exerçant en quelque sorte sur la génération nouvelle cette maîtrise générale qu'avait jadis occupée Alexandre deHumboldt, il écartait les turbulents et les fats et substituait définitivement aux enthousiasmes de l'intuition la rigueur méthodique et la conscience scrupuleuse et acharnée.

A côté deHelmholtz, toutes les gloires s'effacent et toutes les découvertes semblent secondaires; et cependant bien peu d'époques pourraient rivaliser avec celle où Glausius attachait son nom au développement de la théorie mécanique de la chaleur; où Guillaume Hofmann (1818-1892), le meilleur élève de Liebig et l'un des expérimentateurs les plus heureux du siècle, inventait les couleurs artificielles et donnait naissance à l'une des industries les plus prospères de l'Allemagne contemporaine; où le génie d'un Kirchhoff (1824-1887) inaugurait vraiment une ère nouvelle dans notre connaissance de l'univers par son livre sur V Émission et V absorption de la lumière et de la chaleur (1859). Fechter fondait la psychophysique, et Virchow transformait l'histologie par ses travaux sur la Pathologie cellulaire (1858). Sous l'impulsion deGuillaume-Louis (1816-1895) la physiologie se transformait. Oscar Peschel (1826-1875), un des plus remarquables continuateurs de Karl Ritter, rattachait solidement la géographie à la science, et Justus Fer thés appelait à Gotha (1854) Auguste Petermann, dont les Mitteilungen devaient vraiment achever de faire connaître à l'homme le monde terrestre.

Si Ton songe à l'excellence de l'organisation de l'enseignement

1. Helmhotz (1821-1894). « Peu d'hommes, suivant les belles paroles du critique allemand, ont ouvert autant de voies nouvelles aux plus hautes curiosités, jeté des lumières aussi vives sur les points les plus obscurs de nos connaissances, réalisé ou suggéré de plus retentissantes découvertes. » Son livre sur la Conservation de la Force (1847), avait fondé sa gloire. Il inventa l'ophtalmoscope (1851), publia son Optique physiologique (1838) ; il devait plus tard « réhabiliter l'acoustique » ; ses théories ont donné presque directement naissance au téléphone et au phonographe.

«« LX FONDATION DE l/EMPIRI-: ALLEMATÎD

supérieur en Allemagne et à l'influence extraordinaire que les Universités ont toujours exercée sur la vie publique, on se rendra compte de la valeur des éléments reconstituants qu'elles répandaient sans cesse dans le pays. En préchant la fécondité du travail quotidien, la dignité de la tâche modeste acceptée sans murmure et acccomplie sans négligence, elles ramenaient les contemporains à la sagesse suprême que Goethe avait déjà enseignée, et leur rendaient la joie et laraison de vivre; elles leur disaient que l'homme n'atteint le bonheur que s'il renonce \ le poursuivre et s'il concentre ses désirs dans l'action créatrice. Sous ces influences, un sourd travail de réparation et d& germination s'accomplissait partout et une jeune génération grandissait, qui n'avait été que superficiellement atteinte parla catastrophede 1848, à un âge où les blessures se cicatrisent vite. Assagie et mûrie par des épreuves précoces, non pas abattue, assez indifférente aux théories, avide de mouvement et de réalité, elle n'accordait plus qu'une attention intermittente aux romances de l'école de Munich et aux pantalonnades de Scheffel; elle voulait des livres plus sincères, d'une observation plus poussée, d'une émotion plus franche et plus simple.

L'école qui, à partir de 1850, a travaillé à dégager de conventions épuisées un idéal littéraire supérieur, avait plus de bonne volonté que de génie et elle n'a laissé aucune de ces œuvres supérieures qui deviennent un des éléments éternels de la pensée nationale. Elle annonce du moins une esthétique nouvelle, plus humaine et plus large. Son action a été peut-être d'autant plus réelle qu'elle avait moins complètement rompu avec les habitudes antérieures.

Parmi ses représentants, quelques-uns, non les moindres, se cantonnent dans les provinces d'où ils sont sortis et dont ils aiment les traditions et les coutumes : à l'idéalisme pangermanique succède chez eux un patriotisme plus étroit, mais aussi plus déterminé et plus concret, et^eS^R^sebilder d'une génération flottante et déracinée font place à des livres tout parfumés d'une odeur de terroir très spéciale. Spielhagen donne pour fond à ses principaux romans Strâlsund et les bords de la Baltique près desquels s'est écoulée sa jeunesse; Freytag doit en partie son succès à la description de la lutte qui met encore aux prises en Silésie les Allemands et les Slaves, et Otton-Louis n'échappe aux obsessions de métaphysique esthétique qui paralysent sa verve productrice que lorsqu'il nous parle de la Thuringe.

L'intime séduction des œuvres de Storm ^ le plus exquis peut-être

1. Théodore Storm (1817-1888). Pendant la période de 1850 à 1860, ses œuvres les plus importantes sont les nouvelles : hnmensee (1852), Une Feuille verte (1855), et surtout les Poésies (1855). Les nouvelles de la deuxième période de la vielitté-

des lyriques allemands contemporains, est imprégnée de la subtile odeur de cette terre duSchleswigqui a été, au xix® siècle, un des points où s'est formée l'âme même de rAllemagnc. 11 était né à Ilusum, à quelques kilomètres de la mer du Nord, et il ne quitta guère son» pays que quand les événements politiques le forcèrent à chercher un< refuge à Berlin ; il ne s'y acclimata jamais et conserva toujours la* nostalgie du sol natal. De là, les limites de son talent et les grâces doses vers, sa mélancolie discrète et presque timide, sa réserve délicate et distante, la pudeur effarouchée avec laquelle il fuit le tapage et. l'éclat. Ses grisailles ne tirent pas les yeux et sa voix alanguie neforce pas l'attention. Même aujourd'hui, ni les éloges unanimes de la= critique, ni les campagnes prolongées de la Deutsche Rundschau qui a mis à son service sa très réelle influence, n'ont réussi à l'imposer à la foule, et il reste plus illustre que connu.

Storm n'a aucune des qualités du poète épique : il n'a pas d'imagination créatrice, et il n'aime pas sortir de lui-même. Son âme, plusdouce qu'énergique, manquait un peu de vigueur et d'élasticité, et,, surprise en pleine fleur par l'échec de l'insurrection des duchés en 1 848, elle a gardé la mélancolie de la défaite, la crainte de la sensation» immédiate et comme un besoin de fuite vers le passé. On l'a souvent comparé aux romantiques, et par bien des points, en effet, il rappelle- Brentano et Eichendorff. Mais ce rapprochement même avec des maîtres qu'il ne reniait pas montre mieux la qualité supérieure de son., talent et le progrès accompli par suite de l'évolution générale desidées et des mœurs. Non seulement la forme chez Storm ne rappelleen rien l'improvisation hâtive des lyriques du début du siècle ; — cette probité artistique et cette maîtrise de la forme ne le distingueraient pas de Geibel ; — mais surtout, — et par là il se sépare aussi; bien de l'école de Munich que de Brentano, — il ne se contente pasde traduire en vers harmonieux les impressions fugaces qui rident la», surface de son âme; ses poésies sont l'écho de longues et durables émotions et elles n'ont quelque chose de lointain que parce qu'elles viennent des profondeurs les plus intimes de son être. 11 n'est guère de poète qui nous permette mieux de comprendre la parole célèbre quun paysage est un état d'âme, et chez qui le monde réel se fonde aussi étroitement avec l'émotion individuelle.

raire de Storm : Psyché (1877), Aquis Suùmersus (1877), Renate (1878), aux contours plus précis, aux traits plus marqués, sont très intéressantes, — en dehors de leur valeur propre, -— parce qu'elles montrent la sensation de libération et d'épanouissement que produisirent en Allemagne les victoires de 1866 et de 1870. Elles sont peut-être moins caractéristiques et personnelles que les^crits antérieurs..

Quelques écrivains poussaient plus avant leur provincialisme et substituaient les dialectes locaux à la langue littéraire ; Klaus Groth^ et Fritz Reuter ont dû ainsi une partie de leur renommée à l'emploi du bas-allemand. La source miye {Quicborn) de Groth n'est, quoi quen oisent aes critiques complaisants, que le médiocre pastiche d'un professeur qui a cbaussé une idée saugrenue et qui s'efforce de prouver par ses exemples la justesse de ses théories esthétiques. 11 reprochait à Reuter de contraindre la muse à garder les vaches, mais mieux vaut la robustesse vigoureuse et saine d'une fille des champs que les mignardises d'une citadine qui joue à la villageoise.

Reuter- ne faisait pas de manières et ne songeait pas à imposer à l'Allemagne une nouvelle langue littéraire ; il n'écrivait que pour ses compatriotes immédiats. Il les connaissait bien, se plaisait au milieu d'eux, aimait leurs qualités, s'amusait de leur défauts. Ses lecteurs étaient aussitôt en familiarité avec lui, se retrouvaient dans ses livres, y respiraient avec joie l'air vivifiant et tonique des landes et des prairies du Mecklembourg. Dès ses premiers essais. Contes et Rimes (18b9), il devint populaire ; ses récils plus développés : De V Époque des Français (1860), Du temps oii fêtais agriculteur surtout (1862-64), son chef-d'œuvre, achevèrent d'établir sa renommée; on

1. Klaus Groth (1819-1899). La première partie de Quichorn est de 1852, la seconde de 1870. Son grand malheur fut d'être avant tout un théoricien. Sa doctrine n'avait d'ailleurs aucune chance de succès; la défaite du parti unitaire n'était pourtant pas assez décisive pour qu'il renonçât, comme le lui demandait Groth dans ses Lettres sur le Haut et le Bas-Allemand (1858), à la langue littéraire traditionnelle, ce qui eût rendu à jamais impossible la réconciliation avec l'Allemagne du Sud. Cet effort n'en est pas moins un symptôme curieu.t du découragement provoqué parles événements de 1848. Si Stahl et Gerlach avaient vraiment été des hommes d'état, ils auraient dû soutenir énergiquement Groth, mais ils ne comprirent pas du tout le sens de ce mouvement.

2. Fri(z Reuter (1810-1874), né à Stavenhagen, dans le Mecklembourg- Schwerin. Il subit plus durement que personne les absurdes rigueurs de la réaction. Condamné à mort en 1833, à Berlin, pour avoir fait partie d'une société secrète, il fut traîné de prison en prison et soumis à de véritables tortures jusciu'à la mort de Frédéric-Guillaume III (1840). Il nous a raconté ses souffrances avec beaucoup de modération et de bonne humeur {Du Temps oU j'étais en prison). Il lui fallut ensuite dix ans pour se refaire tant bien que mal une existence, et il avait dépassé la quarantaine quand il commença à écrire. Qu'il ait conservé son entrain et sa gaieté au milieu de telles épreuves, rien ne montre mieux la solidité de sa constitution morale. Il offre un contraste frappant avec Storm; la résistance à la souffrance prouve sans doute la vigueur, mais aussi, le plus souvent, sinon quelque grossièreté, du moins quelque rudesse. Reuter avait la peau dure, le regard clair, le verbe haut et le geste brusque. Sa psychologie, qu'on loue beaucoup, est surtout extérieure ; il décrit merveilleusement la silhouette de ses personnages, mais leurs sentiments ne sont ni très complexes ni analysés avec beaucoup de pénétration.

les lira longtemps avec plaisir, parce qu'ils sont sincères et vivants, que les sentiments y sont honnêtes et simples, que les personnages, directement observés, ont une allure de vérité et de bonhomie. Peut* être cependant les critiques contemporains qui accablent d'épithètes magnifiques le souvenir de Fritz Reuter, ne rendent-ils pas un très bon service à sa mémoire ; car enfin la verve, l'entrain, la franchise, ne suffisent pas pour placer un auteur tout à fait au premier rang. C'est une force d'être un écrivain provincial, mais aussi une limite. On loue volontiers Reuter de n'avoir pas « de métier » : seulement, si le métier diminue d'habitude l'originalité, il est aussi d'ordinaire la condition du style, sans lequel il ne saurait y avoir de beauté supérieure. Pour ne pas être tenté d'exagérer les mérites de l'écrivain mecklembourgeois, il suffit, ainsi que l'a remarqué M. Albert Sorel, de songer à Hermann et Dorothée. Ne comparons pas Théocrice à Homère, ce qui n'est pas une raison d'ailleurs pour ne pas goûter la saveur du poète sicilien.

■ Reuter fut entouré une fois par une bande de collégiens qui, dans leur enthousiasme juvénile, racontèrent au vieux martyr qu'ils avaient formé une société secrète pour fonder la liberté publique : — « Laissez l'Allemagne aller son train oblique et ne m'imitez pas, » leur répondit-il. — Il s'était retiré de la mêlée, et sa gaîté était faite en grande partie d'abdication et de renoncement. Malgré tout cependant, il croyait encore à la victoire et il souriait à l'aurore future : ^ « Regarde autour de toi, dit le vieux pasteur à l'apprenti qui part pour son tour d'Allemagne ; toute la création est plongée jusqu'au cou dans le péché, et, depuis la chute primitive, elle n'exhale vers le ciel que des puanteurs... Ecoute un peu, n'est-ce-pas le rossignol ? Mais si; c'est lui. Écoute donc ! Quel chant merveilleux !... Oui, la nature est corrompue, et par les splendeurs de cette nature le Diable tente de nous surprendre... Eh! Eh! voilà qu'il chante encore! Comme sa voix pénètre doucement dans nos cœurs ! » — Reuter donnait ici la main à Geibel : la réaction n'arrête pas la marche du temps, elle ne supprime pas la jeunesse.

Ce quiétisme optimiste ne suffisait pas à la génération qui arrivait peu à peu à l'intelligence et abordait le combat avec des forces intactes. En attendant qu'elle trouvât l'écho de ses aspirations politiques dans les Preussische Jahrbûcher (1858), elle se groupait autour des Grenzboten, que dirigeaient Julien Schmidt et Freytag. Schmidt, le théoricien de l'école néo-libérale, ne s'est pas relevé des critiques de Lassalle : il avait une tendance naturelle « à défigurer les bons auteurs et à leur faire dire le contraire de leur pensée » ; cet étrange défenseur des

i30 LA FONDATION DE L'EMPIRE ALLEMAND

classiques les rapetissait à sa taille et les transformait en vulgaires bourgeois. C'est qu'il se défiait de l'idéalisme et qu'il voulait éliminer les dernières traces du venin romantique; si ses procédés trahissaient une lamentable absence de goût, ses conseils étaient sages, et ils avaient des chances sérieuses d'être écoutés, parce qu'ils étaient conformes aux besoins généraux du temps. Il avait l'horreur des entreprises téméraires et le goût des vertus solides qui assurent le bonheur des familles et la richesse des nations. Freytag se chargea d'interpréter et de répandre ses doctrines, qui n'avaient rien d'héroïque, mais qui étaient parfaitement raisonnables.

Il n'y a plus aujourd'hui aucun mérite à dire que Freytag^ est un écrivain de troisième ordre et un artiste sans valeur. Sans parler même des Aïeux qui ne sont qu'une cantate chauvine en nombreux volumes et dont on ne sait s'ils sont plus intolérables par la prétention de la pensée ou la disette de l'imagination — moins résurrection que mascarade, — celles mêmes de ses œuvres qu'on a un moment essayé de présenter comme classiques sont au-dessous du médiocre. Que les Journalistes aient longtemps passé pour une comédie de caractère, cela montre seulement ce qu'était le théâtre allemand vers le milieu du xix** siècle : les Effrontés d'Augier sont en comparaison un modèle de réalisme, pour ne rien dire de l'intérêt de l'action et de l'entente de la scène. Doit et Avoir est un roman d'une lecture fastidieuse, lent, lourd, long; les caractères sont conventionnels et creux, l'observation superficielle; la morale s'étale, envahissante et prosaïque, c'est de la littérature de pasteur méthodiste. La médiocrité fondamentale de Freytag apparaît jusque dans sa carrière politique; il n'a même pas compris la grandeur réelle des fondateurs de cette Unité germanique qui avait été l'unique rêve de sa vie.

Du moins, il avait une volonté tenace, et comme, dans ses élans les plus audacieux, il ne s'éloignait jamais beaucoup du sol, ses lecteurs suivaient son essor sans essoufflement. Les grosses sonorités de ses parades attiraient de loin la foule, et personne n'a autant contribué que lui à entraîner l'opinion de cette bourgeoisie qui, après les premières hésitations du début, devint le principal appui de Bismarck.

1. Gustave Freytag (1816-1895), originaire de Silésie, prend en 1848 la direction des Grenzboten, qui devient le principal organe du parti libéral et du réalisme littéraire; en relations étroites avec le duc Ernesl de Saxe-Gobourg et, plus tard, avec le prince royal Frédéric de Prusse, il sacrifie sans hésiter ses goûts et ses amitiés à la politique de Bismarck. Œuvres principales : les Journalistes, comédie (1854); les romans : Doit et Avoir (1855) et le Manuscrit perdu (1864); les romans historiques : la série des Aïeux (1872-1880) ; enfin des études historiques : Tableaux du Passé allemand (1859-1862), Karl Mathy (1869).

Son action fut ainsi infiniment supérieure à son mérite, et sa vie est plus grande que son œuvre. Il personnifie admirablement le parti national-libéral avec ses timidités, ses contradictions, ses hypocrisies à demi-conscientes, mais aussi avec son acharnement têtu, son esprit de sacrifice et de renoncement, ses ardeurs concentrées, son patriotisme féroce, son orgueil haineux, son instinct de domination œcuménique et sa foi d'une puérilité presque touchante dans la mission providentielle de l'Allemagne et dans la supériorité de sa civilisation et de ses vertus.

Ce parti national-libéral n'était qu'une édition atténuée et corrigée de l'ancien parti de Gotha. Les radicaux impénitents qui, comme Gervinus, maintenaient intact leur programme, avaient perdu tout crédit ; la grande majorité des députés de Francfort et leurs adhérents, convaincus désormais que, pour emporter les obstacles, plus solides qu'il ne l'avaient soupçonné d'abord, qui s'opposaient à Tunité, l'appui des Hohenzollern leur était indispensable, et que la Prusse ne consentirait dans aucun cas à sacrifier son autonomie pour se fondre dans l'Allemagne, se résignaient à subir son hégémonie, puisque c'était le seul moyen d'échapper au morcellement et à l'impuissance. Une école historique, très solidement organisée et très influente, préparait l'opinion publique aux abdications nécessaires et créait peu à peu la légende de la mission germanique des Électeurs de Brandebourg. Ses conclusions paradoxales prenaient aux yeux des lecteurs prévenus une sorte d'autorité religieuse parce qu'elles étaient étayées par un imposant appareil scientifique. Avec une sorte d'hypocrisie inconsciente, fréquente chez les fanatiques, les même érudits qui appliquaient à l'étude des détails une méthode rigoureuse, tiraient de leurs prémisses solidement établies les enseignements les plus fantaisistes. Les préoccupations politiques et l'enthousiasme chauvin étaient si intenses que même Gurtius dans son Histoire grecque (1857-67) ou Mommsen en étaient comme dominés.

Nulle part mieux que chez ce dernier n'apparaît la manière du savant allemand de cette période. Erudit de grande allure, juriste éminent, épigraphiste incomparable, Mommsen jette à pleines mains dans d'innombrables dissertations les résultats définitifs de ses recherches minutieuses ; par ses exemples et ses leçons, il évoque une armée de travailleurs dont quelques-uns sont des maîtres; il consacre les meilleures années de sa vie à l'édition de ce Corpus inscriptionum latinarum qui demeure un des titres d'honneur du xix® siècle. Quand il a ainsi donné satisfaction à sa conscience qui est exigeante, il ouvre une libre carrière à ses colères, qui sont aveugles ; il accable de

ses fureurs la France, qui lui fut toujours hospitalière, et il convie ses compatriotes au massacre des Slaves qui ont l'impudence de ne pas accepter la domination germanique ; il fait de l'histoire romaine un pamphlet et il flétrit dans la personne de Gicéron les idéologues qui n'ont aucun goût pour ce despotisme militaire dont il sentit plus tard lui-même la lourde poigne. Dans l'école tumultueuse des historiens politiques aui encombrent la littérature du xix® siècle, il sera sans doute, avec Treitschk^î, un de ceux dont la postérité conservera les œuvres, parce qu'il fut un artiste supérieur. Sa langue est merveilleuse, — très supérieure à celle de Ranke, beaucoup trop vantée, — plus personnelle, plus imagée, plus sonore, sans cependant la truculence exaspérée et la tension monotone de Treitschke. Puis il a le don de comprendre et de rendre la vie dans sa complexité infinie. Sans doute, depuis longtemps la philologie allemande avait substitué l'étude de la réalité concrète à la dissection des formes vides et vaines, mais à ses travaux l'àme même manquait encore, et Mommsen la lui souffla, et ce qui n'était auparavant qu'un amas de débris incohérents, se leva et marcha devant nous. La Rome qu'il a ainsi créée de nouveau, est-elle vraiment la Rome antique ? — On l'a contesté avec des raisons assez fortes, mais de semblables protestations signifient bien peu de chose contre de telles résurrections qui ne réussissent qu'au génie.

L'inconvénient du genre, c'est qu'il ne convient pas aux médiocres. Des travaux probes et modestes, tels que ceux de Burckhardt ou de Waitz seront consultés longtemps encore après que les hagiographies de Droysen et de ses émules seront tombées dans l'oubli. Déjà l'on ne lirait plus guère les œuvres de Sybel, si l'adroite et ménagère prévoyance de Bismarck ne lui avait permis de jeter un coup d'œil dans des archives rigoureusement fermées pour des écrivains plus perspicaces et moins dévoués. Sybel n'en demeure pas moins, précisément parce que sa valeur personnelle est médiocre, le type le plus représentatif de l'école historico-politique : esclave de partispris qui faussent son regard et rétrécissent son esprit, il n'a d'autre critérium que ses préjugés : il déteste l'Église, parce qu'elle se défie des HohenzoUern, et les Habsbourgs, parce qu'ils n'abdiquent pas d'assez bonne grâce devant leurs jeunes rivaux ; il croit que la Révolution française n'a en rien contribué au progrès de l'humanité, que Bismarck était un pacifiste que n'ont jamais effleuré de mauvais desseins, et que l'Allemagne n'a jamais entrepris que des guerres défensives. C'est le Homais du patriotisme.

Présomptions ridicules, mais redoutables. — Le fanatisme est con-

LE MOITVEMENT INTELLECTUEL DE 1850 A d860 43^

tagieiix. Pour conduire les hommes, il importe peu d'avoir des idées justes et généreuses, pourvu qu'on ait des passions fortes. Les prophètes ne sont pas d'ordinaire très intelligents. Sybel, Freytag et leurs amis nous semblent un peu pauvres d'esprit quans nous lisons leurs livres : il convient seulement de ne pas oublier qu'ils ont été des collaborateurs éminents de Bismarck et de Moltke. Ils combattirent par les excitants les plus énergiques l'anémie qui avait suivi la fièvre de 1848, et ils surent atteindre au fond de l'âme populaire les Qbres intimes du désir. Us débarrassèrent la nation de quelques préjugés qui gênaient sa marche et lui apprirent à faire un choix dans son passé. Ils affectèrent de ne voir dans Lessing que l'adversaire de Molière et dans Gœthe que le juge dédaigneux de la Révolution ; ils s'attachèrent à démontrer que les institutions qui dataient de 1789 n'avaient aucune valeur et que le régime parlementaire émasculaitles peuples ; ils ne reconnurent d'autres vertus que la discipline et la soumission. Ils trouvèrent des excuses à la réaction et n'en combattirent que les exagérations les plus absurdes, telles que l'alliance avec les Junker ou l'anarchie politique ; ils s'ingénièrent à prouver au roi de Prusse qu'ils seraient les plus dociles et les moins exigeants des sujets ; pour le rassurer et le gagner, ils plièrent le genou et courbèrent l'échiné : per angusta ad aiigusta.

Gomme les Jésuites, qu'ils ne détestaient peut-être si fort que parce qu'ils leur ressemblaient étrangement, ils abdiquaient pour conquérir la domination. Peu leur importait que la main d'un maître g'abattît sur la nuque de l'Allemagne s'il la menait à la victoire la servitude leur paraîtrait douce du moment que leur souverain serait le meneur du monde. Bismarck, très vite, comprit les services qu'ils étaient capables de lui rendre. Il avait beaucoup de mépris pour les journalistes, mais il connaissait la puissance de la presse, et il avait le plus rare talent pour organiser et préparer l'opinion. Il encouragea ces volontaires, facilita leur propagande, et, comme leur ardeur était sincère, elle devint vite communicative. Sans doute, tous les Sybel et les Freytag du monde auraient pu pendant fort longtemps sans aucun profit hurler à la lune : il fallait pour la décrocher des mains plus vigoureuses. Mais ils avaient créé dans le peuple une sorte d'attente messianique. Il n'est pas bien sûr que, sans eux, la politique de Bismarck eût été possible ; il est très probable que, sans leur appui, même Sadowa n'eût pas donné des résultats décisifs.

La personnalité du Chancelier risque de nous faire oublier le rôle que joua alors dans les événements la nation allemande elle-même, j'entends naturellement la minorité intelligente qui, dans tous les

temps, conduit les masses. Nous avons quelque peine h comprendre l'intensité de la poussée frénétique qui emportait vers la gloire et la domination la masse des Allemands, parce que, depuis lors, les peuples, repus ou lassés, ont été saisis par de nouveaux courants d'idées. La France en particulier caresse aujourd'hui d'autres fantaisies : elle rêve la fraternité universelle, et elle espère ainsi retrouver sur les âmes l'hégémonie qu'elle n'ose plus essayer de reconquérir les armes à la main. Libre à chacun de voir là l'aurore d'un monde meilleur, et ce ne serait pas la première fois qu'un progrès moral aurait été la conséquence paradoxale du triomphe de la violence. Mais nous n'avons pas le droit pour cela de fausser le passé et de ne pas reconnaître que l'histoire du xix*' siècle a été en grande partie déterminée par les exigences de l'instinct de race, — que cet instinct soit naturel ou non, qu'il réponde à une réalité concrète ou qu'il soit une pure conception de l'esprit. Nulle part cet instinct n'était aussi impérieux qu'en Allemagne, parce qu'il y avait été plus comprimé que partout ailleurs. Radowitz, médiocre politique, mais observateur intelligent, écrivait à Frédéric-Guillaume IV, le 20 novembre 1847 : « On laisse entre les mains des ennemis de l'ordre l'arme la plus puissante du présent, la nationalité : toutes les âmes sont malades de la nostalgie d'une Allemagne plus unie, puissante et honorée au dehors ; c'est la pensée la plus populaire et la plus puissante, la seule qui domine les partis et à laquelle se subordonnent les différences de région, de politique et de religion. » — Depuis 1847, cette boulimie d'ambition était devenue encore plus impérieuse. Ce que l'on reprochait à Frédéric-Guillaume IV, bien plus encore que son flirt avec la noblesse ou l'arbitraire de ses ministres, c'était la timidité de sa politique étrangère. Les transformations économiques et le mouvement des esprits, le progrès des sciences et l'affaiblissement de l'idéalisme, les nouvelles tendances esthétiques et la facilité des communications, les intrigues des cours secondaires et le développement des études historiques, les absurdités de la réaction et les complications diplomatiques, tout aboutissait à une même passion : l'unité de l'Allemagne. Le roi, entre Gerlach et Elisabeth, n'entendait pas les supplications qui montaient vers son trône, mais tous autour de lui n'avaient pas l'oreille aussi fermée aux bruits du dehors. Pendant que les libéraux de Francfort faisaient leur examen de conscience, un des hobereaux qui les avaient combattus avec le plus d'acrimonie, un des favoris du roi féodal, M. de Bismarck, songeait qu'il ne serait pas difficile de tirer parti de cette surexcitation universelle. Il pensait que la Prusse ne pouvait pourtant pas rester indéfini-

ment dans la situation précaire et désagréable que lui avait assignée le congrès de Vienne. Depuis 1815, elle s'était montrée humble, modeste et résignée : cette humilité, peut-être excusable à l'origine, risquait en se prolongeant de devenir dangereuse ; il ne fallait pas que le monde la crût satisfaite ou finie. Dès qu'elle ferait signe de reprendre en Allemagne le rôle qu'elle avait abdiqué depuis un demisiècle, il était sûr que le pays entier se rassemblerait autour d'elle. — Tranquille de ce côté, il s'occupa de créer une constellation diplomatique favorable et de préparer à l'ambition des Hohenzollern les complicités qui lui étaient indispensables à l'étranger. Les écrivains et les savants avaient rendu possible l'unité germanique : le génie de Bismarck fit de cette possibilité une réalité.

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