CHAPITRE PREMIER
Perturbation produite par la révolution de 1848 dans la politique des diverses puissances de rAliemagne : l'Autriche, isolée au dehors et affaiblie par le réveil des nationalités slaves et magyare, abandonne son attitude d'expectative. — Débilité, inquiétudes et agitations des cours secondaires. — L'opinion publique en Prusse au lendemain do la Révolution. — Otton de Bismarck : sa jeunesse, son programme politique. — Ses débuts à Francfort : ses premières luttes avec Thun et Prokesch-Osten. — La crise orientale. — M. de Buol et François- Joseph. ^- L'alliance austro-prussienne, la triade et la politique du sabot. — Le Congrès de Paris et la situation de l'Allemagne après la guerre de Grimée.
Quand, au mois de mai ISol, les envoyés de la Prusse et des quelques États qui s'étaient jusqu'au bout attachés à sa fortune, eurent repris leur place à la Diète de Francfort, les diplomates affectèrent de croire qu'il ne leur restait plus qu'à reprendre les affaires au point ou ils les avaient laissées au mois de mars 1848. Le délégué autrichien, Frédéric de Thun, qui présida la Diète de 1850 à 1852, ne dépassait pas la moyenne des magnats autrichiens. Son éducation avait été soignée, mais timide, et ses relations qui le rapprochaient des Tchèques, le préparaient mal à comprendre les sentiments de l'Allemagne nouvelle. 11 n'aimait le travail que par boutades et se reposait volontiers sur ses subordonnés du soin d'étudier les affaires; capricieux et nerveux, avec moins de fonds que d'élan, il supportait mal les luttes prolongées et il passait par des alternatives d'oulrecuidance et d'abattement qui donnaient à sa politique quelque chose de
ISS LA FONDATION DE L'KMPIRE ALLEMAND
brusque et de décousu. Bismarck qui n'ajamais péché par excès d'indulgence et qui jugeait tous ses collègues avec une amertume caustique, l'accusait de mauvaise foi et de grossièreté : il semble au moins qu*il ait quelquefois manqué de tact et d'esprit. Il présidait les séances avec le sans-gêne d'un grand seigneur, sans gilet, la cravate flottante, faisait faire antichambre h ses collègues, les accueillait sans se lever de son fauteuil et continuait en les écoutant à fumer son cigare. Les mœurs à Vienne présentent un singulier mélange de hauteur et de laisser-aller, et Thun n'y entendait peut-être pas malice ; ses hôtes, très formalistes, étaient choqués par cette fatuité, volontaire ou naïve. Ils y voyaient le symbole d'un changement dans la politique autrichienne, et il est vrai que la Ilofburg nourrissait des ambitions plus hautes et surtout plus hâtives qu'à l'époque de Mette rnich.
On a rejeté sur Schwarzenberg la responsabilité de ce changement et on lui reproche d'avoir engagé son souverain dans une voie semée de chausse-trapes qui aboutissait par Olmutz et Gastein à Kœniggrœlz. Le prince de Schwarzenberg ne mérite certes aucune sympathie : ce joueur blasé qui ne cherchait dans la politique qu'une suprême distraction, ce fier-h-bras qui ne connaissait ni son pays ni l'Europe et qui ne comprenait d'autre moyen de gouvernement que l'état de siège, était bien le plus détestable ministre qu'il fût possible d'imaginer pour un pays aussi troublé que l'Autriche et qui exigeait une main délicate et souple. On ne saurait cependant sans injustice flagrante méconnaître les causes profondes qui dictèrent sa conduite ; et, qu'elle ne s'explique pas uniquement par son caractère, nous en trouvons une présomption assez forte dans la persévérance avec laquelle ses successeurs soutinrent la même politique, bien que leur tempérament les inclinât aux concessions et aux atermoiements.
Tant que l'Autriche n'avait eu en face d'elle que des gouvernements très maniables et que l'opinion publique n'avait eu aucune influence sur la marche des événements, Metternichavaitjugé inutile de tendre les ressorts du pouvoir, puisque la manière douce suffisait. Suffisamment protégée contre les complications possibles par l'étroite alliance des cours du Nord qui semblait inébranlable, la cour de Vienne, conservatrice par tradition et par intérêt, avait aisément borné son ambition au maintien du statu quo. La Révolution de février modifia radicalement la situation, en remettant en quelque sorte en mouvement le monde arrêté dans sa marche par Metternich et Guizot. La Sainte-Alliance, sérieusement compromise parles excentricités de la Prusse, ne parut plus désormais qu'un expédient temporaire, et en effet, depuis lors, l'entente cordiale des puissances septentrionales.
sur laquelle avait été fondée la politique européenne de 1800 à 1848, ne s'est jamais rétablie pour longtemps. Entre le tsar Nicolas et le prince Louis-Napoléon, l'avenir était gros de tempêtes, et les Habsbourgs, menacés à l'Orient et à l'Occident, étaient condamnés à chercher en Allemagne l'appui qu'ils ne trouvaient plus dans la condition générale du monde.
Les diplomates de la Hofburg étaient trop bons catholiques, de plus, pour ne pas savoir que, si l'homme peut longtemps conserver son innocence, une fois qu'il a touché au fruit défendu, il est entraîné de chute en chute. Ils en concluaient que les ambitions prussiennes ne désarmeraient plus, après avoir été éveillées. Peut-être sur ce point péchèrent-ils par excès de prévoyance, et rendirent-ils le mal plus aigu en voulant le prévenir. L'attitude du gouvernement de Berlin cependant et l'élection du 28 mars 1849 justifiaient largement leurs inquiétudes, et si, en face des prétentions nouvelles, ils n'avaient pas revendiqué leurs droits plus énergiquement que jadis, leur réserve eût été considérée comme une abdication.
François-Joseph était d'autant moins disposé à renoncer à l'hégémonie de l'Allemagne que le despotisme de Schwarzenberg le condamnait à chercher hors de ses États héréditaires le centre de son pouvoir. Au lieu de réveiller par des concessions modérées le loyalisme des diverses races qui, à l'exception des Italiens, désiraient relâcher, non briser, le lien qui les unissait à la monarchie, le Prince et ses complices, Stadion, Bach, Schmerling, avaient exagéré jusqu'à l'absurde le régime de centralisation bureaucratique. Un semblable essai, sous Joseph II, avait abouti à la guerre civile ; cinquante ans plus tard, en face de groupes beaucoup moins dociles, plus instruits et mieux organisés, le succès paraissait singulièrement problématique. 11 était clair au moins que les populations germaniques de l'Autriche étaient trop faibles à elles seules pour absorber les Magyars et les Slaves. Le prince Schwarzenberg obéissait ainsi aune nécessité inéluctable quand, dans les conférences de Dresde (déc. 1850-mars 1851), il demandait que la monarchie entière fût comprise dans la Confédération.
Manteuffel, soutenu par les protestations de la Russie et de la France, sans combattre ouvertement les projets du Prince, s'attacha à leur enlever toute substance : les petits souverains, qui redoutaient une médiatisation, se groupèrent autour de lui, et Schwarzenberg dut se contenter d'un traité par lequel l'Autriche et la Prusse se garantissaient mutuellement leurs possessions pour une période de trois ans. (16 mai 1851).
Schwarzenberg se porta aussitôt sur un autre terrain. Il voulut pro-
Qter des dissentiments qui mettaient aux prises les États du Sud protectionnistes et la Prusse libre-échangiste pour briser l'Union douanière; il réussit un moment à grouper autour de lui un nombreux cortège de dissidents. — La Prusse, très froidement, répondit par un ultimatum : — « Libre à ceux à qui cela convient, de nous quitter, écrivait le prince Guillaume de Prusse ; ils reviendront ! » — Manteuffel leur avait ouvert la porte toute grande : personne n'osa la franchir. Penauds, ils firent amende honorable, acceptèrent les conditions de la cour de Berlin (avril 1853).
Ce nouvel échec, survenu si près du premier, infligé à l'Autriche par des adversaires aussi peu belliqueux, aurait dû être pour elle un avertissement salutaire, attirer son attention sur les difficultés presque insurmontables qui s'opposaient au succès de ses desseins. Comme elle sortait h peine du régime prohibitif, ses ministres n'avaient pas osé promettre qu'elle adhérerait immédiatement au ZoUverein, ce qui eût en effet causé sa ruine industrielle et porté le dernier coup à ses finances. Mais l'opposition des intérêts moraux et intellectuels creusait entre les deux pays voisins un abîme encore bien plus infranchissable ! Quelque désorientée qu'on la supposât, jamais l'opinion libérale ne se serait réconciliée avec un protectorat viennois qui n'aurait pas été autre chose qu'une conquête étrangère. Un succès momentané eût provoqué une résistance aussi indomptable que la victoire de Charles-Quint à Schmalkalde ou les entreprises de Ferdinand II. Le succès de Benedek à Kœniggraetz aurait sans doute obligé la Prusse à acheter le concours de la France, ou peut-être assuré pour quelque temps encore le maintien du statu quo ; quelque décisive qu'elle eût été, elle n'aurait dans aucun cas permis aux Habsbourgs d'établir solidement leur autorité sur la Confédération.
Malgré tout, après la mort de Schwarzenberg (5 avril 1852), ses successeurs furent hors d'état de rompre avec des projets qui se rattachaient aux plus anciens souvenirs et aux besoins les plus intimes de la maison Impériale. Ils les ajournèrent ou les dissimulèrent, mais ils ne cessèrent de travailler sournoisement à faire de la Diète de Franclort l'instrument de leur autorité. Leurtort essentiel fut de vivre dans le passé et de ne pas se rendre compte du changement qui s'était produit depuis un siècle dans les conditions générales de la politique. Ils se trompèrent ainsi radicalement sur les dispositions et sur les forces des cours secondaires, et, en même temps qu'ils se préparaient à euxmêmes les plus amères déconvenues, ils compromirent dans une série d'agitations et de vaines intrigues leur clientèle, les petits souve-
rains, qui n*auraient eu quelque chance de conserver leur indépendance qu'en se faisant oublier.
Pendant la guerre de Trente ans, un margrave de Bade ou un landgrave de Hesse étaient encore des personnages : mais en 4850, quelle influence réelle pouvaient bien exercer sur les événements un roi de Hanovre ou de Wurtemberg, pour ne rien dire des principicules de Thuringe ou de Saxel Aussi, en général, s'acquittaient-ils de leurs fonctions souveraines sans beaucoup de conviction. Leurs armées étaient des plus médiocres, parce que dans aucun cas elles n'auraient suflî à assurer la victoire et qu'elles ne combattraient jamais que comme auxiliaires. Les plus intelligents sentaient qu'ils ne vivaient plus que par convention diplomatique et qu'ils avaient cessé d'être les facteurs. de la partie pour ne plus en être que l'enjeu. Ils acceptaient sans plaisir leur effacement, mais ils ne se dissimulaient guère qu'il était inévitable, ce qui est déjà une forme de résignation. Ils vivaient de régime, et ils avaient utilement servi la politique de Metternich, parce qu'il ne demandait à leur faiblesse que ce qu'elle était en mesure de lui offrir, mais la turbulence de ses continuateurs les effarait. Quel avantageauraient-ils trouvé à encourager une mégalomanie dont ils devaient faire les frais ? Surtout, ils avaient peur des responsabilités, lisse groupaient volontiers autour du président de la Diète, à condition qu'il n'exigeât d'eux aucun dévouement réel, et ils suivaient ses indications pourvu que leurs votes ne les engageassent à rien. Ils entouraient ainsi l'Autriche d'une ceinture flottante d'affections superficielles; ils redoutaient sa défaite, mais la prévoyaient et songeaient avant tout à une retraite prudente qui leur pei'mît d'obtenir sans trop de peine le pardon du vainqueur.
Au milieu des périls ^ui les guettaient, ils trompaient leur désœuvrement par des calculs compliqués et des combinaisons fugitives. L'instinct le plus naturel de conservation les poussait à chercher la caution de la France, protectrice traditionnelle « des libertés germaniques ». On les accusait de vouloir recommencer la Confédération du Rhin, et quelques-uns d'entre eux, le roi Guillaume de Wurtemberg par exemple ou le grand-duc de Hesse, pensaient, en effet, si nous en croyons Bismarck, que sous Napoléon P"" les princes allemands, à la condition de fournir leurs contingents, avaient mené une existence assez douce. L'alliance de son héritier n'était pourtant, même pour les moins entichés de préjugés, qu'une carte dernière qu'ils se réservaient de jouer en cas d'extrême péril.
L'indignation qu'affichent à ce propos les historiens prussiens est puérile. Les Hohenzollern ne doivent pas moins de reconnaissance à
la France que les Wiltelsbach, et s'ils ont tiré de leurs relations un meilleur parti, cela ne change rien sans doute à la moralité de leur diplomatie. Prétendre, d'autre part, ainsi que Treitschke et ses disciples, que les princes secondaires et les Allemands du Sud n'avaient aucun patriotisme national, c'est fausser complètement la vérité. Jamais ils n'ont sollicité Tintervention de l'étranger que sous le coup d'une contrainte impérieuse, et ils ont toujours alors débattu avec une parcimonie acharnée les conditions qu'il mettait à son appui. Que de persévérance et d'habileté ne fallut-il pas à Richelieu pour grouper autour de lui les adversaires de Ferdinand II ! Avec quel entêtement, ceux mêmes qui lui devaient leur affranchissement. ne disputèrent-ils pas à Mazarin le juste prix de ses victoires ! Au congrès de llastadt, ce n'étaient pas les petits princes qui s'étaient le plus vite et le plus facilement résignés à céder à la France les provinces rhénanes, et après la chute de Napoléon, ils n'avaient pas été les moins âpres à réclamer Strasbourg. Depuis lors, la passion nationale était devenue si intense et si générale qu'elle avait envahi les esprits les plus secs. Les souverains qui mettaient leurs intérêts dynastiques au-dessus de l'intégrité du territoire fédéral, reculaient du moins devant la répulsion et le dégoût qu'aurait soulevés leur défection. En face de la réprobation unanime de leurs sujets, ils ne se seraient maintenus ensuite que par l'intervention permanente de la France, — et serait-elle en état de les protéger longtemps contre de terribles représailles ! — Ils n'avaient pas plus confiance pour cela dans la constance de Napoléon III que dans la solidité de son trône. Il ne leur restait plus dès lors d'autre ressource que de chercher à se rapprocher et à grouper leurs forces dans une alliance défensive. En face de l'Autriche et de la Prusse, à demi barbares, ne représentaient- ils pas l'Allemagne véritable, pure de tout mélange, illustre par son antique civilisation î Pourquoi ne pas essayer de constituer une Confédération du Rhin, indemne de cette ingérence de l'étranger qui avait ruiné et avili l'œuvre de Napoléon ? Garantis par leur étroite entente contre toute menace d'usurpation, les Etats du Sud et de l'Ouest formeraient le trait d'union entre la Prusse et l'Autriche ; l'Allemagne, divisée ainsi en trois groupes autonomes et solidaires en face des ennemis du dehors, opposerait une insurmontable barrière aux amoitions aventureuses, en assurant à ses propres peuples le& conditions de progrès matériel qu'ils désiraient. La conception de cette Triade ne mérite pas les railleries qu'elle a attirées à Beust, à Dalwigk et à Pfordten qui en furent les parrains plus ou moins convaincus. Elle s'était déjà souvent offerte à l'esprit des diplomates et il n'est
L'ALLEMAGNE PENDANT LA GUERRE DE GRIMÉ lil 143
pas sûr qu'elle n'eût pas été la meilleure solution Se la question germanique. Elle avait seulement un inconvénient capital : elle était absolument chimérique. Une semblable combinaison eût été tentée encore avec quelque chance de succès au début du siècle; en 1850, il était trop tard, et l'histoire avait dès lors prononcé. La Prusse avait pris trop solidement pied dans les régions westphaliennes et rhénanes qui auraient dû être rattachées à la troisième Allemagne, et trop de gens s'étaient accoutumés à voir en elle la gardienne naturelle des frontières. Surtout, les princes qu'il s'agissait de réunir songeaient plus aux griefs réciproques qui les divisaient entre eux qu'au péril commun qui les menaçait : dans les congrès qu'ils rassemblaient à grand fracas, des ministres infatués échangeaient des plans grandioses et des regards jaloux; puis on se séparait avec d'hypocrites congratulations en se promettant solennellement de conclure — la prochaine fois — cette assurance mutuelle que tout le monde avouait indispensable mais dont personne ne consentait à payer les frais. Ces assemblées stériles et ces aeclarations creuses avaient de graves inconvénients : elles entretenaient les petits souverains dans une fausse sécurité et elles agaçaient la Prusse qui s'offusquait de ces conciliabules, bien qu'elle en connût la vanité.
Depuis 1815, elle avait étonné le monde par sa modération, et Schmoller a pu dire que son histoire pendant la première moitié du XIX® siècle était surtout faite d'occasions manquées. Seulement cet esprit de sacrifice n'admettait que des complaisances momentanées et des abdications conditionnelles, et quand Schwarzenberg, brutalement, exigea un renoncement définitif, l'orgueil national se cabra. L'insolence de l'Autriche au moment des négociations d'Olmutz avait ulcéré les plus paisibles. Depuis le Prince royal qui éclatait en sanglots en apprenant que l'armée allait être ramenée au pied de paix, jusqu'aux officiers qui, dans la forteresse fédérale de Mayence, à la grande indignation du roi, crachaient devant les bottes des officiers impériaux, depuis les libéraux qui voulaient que la Prusse se fondît dans l'Allemagne, jusqu'aux adversaires de Francfort, un même sentiment de rancune et de haine soulevait les cœurs, d'autant plus, farouche qu'on s'exagérait beaucoup la portée de la victoire autrichienne et qu'on connaissait mal les péripéties qui excusaient dans une certaine mesure l'attitude de la Hofburg. Une légende se créait qui, oubliant les tergiversations au moins bizarres de Frédéric-Guillaume IV, le dépeignait comme le plus fidèle vassal des Habsbourgs, respectueux de leurs droits jusqu'à l'oubli de ses devoirs envers son propre pays. Et quelle avait été la récompense de ses sacrifices ?.
L'agression la plus odieuâe et la plus noire trahison ! — La leçon devait servir; il fallait rompre à jamais avec une tactique d'effacement et de déférence qui n'avait abouti qu*à de lamentables déboires, revenir à la véritable tradition nationale, celle de Frédéric II
Le courant était si violent qu'à certaines heures il emportait même les chefs de la réaction, et la mauvaise volonté des ministres viennois finissait par arracher un cri de colère au général de Gerlach, qui voyait cependant dans le rétablissement de la Sainte Alliance l'unique garantie contre la Révolution. Dévoué aux Ilabsbourgs qui représentaient à ses yeux la tradition et la légitimité, il n'en était pas moins convaincu « que la Prusse avait une situation particulière en Allemagne et, par conséquent, un droit particulier à un principat ». Naturellement, ces sentiments d'orgueil national, contenus chez les chefs de l'extrême droite, éclataient avec une bien autre vivacité chez les hommes qui étaient moins engagés dans les luttes politiques, ^'ambassadeur Prokesch-Osten constatait ainsi que ses échecs réitérés n'avaient en rien diminué l'outrecuidance de la Prusse, qui était toujours prête « à se gonfler comme un sous-lieutenant et à nier les traités et le droit», et Rothan, attaché à la légation française, avertissait son ministre que la rancune était le ressort essentiel de la politique berlinoise. Le seul parti qui ne partageât par ces sentiments, le parti catholique, ne représentait qu'une minorité relativement faible, et surtout, bien qu'il fût déjà assez solidement organisé, il était loin d'avoir encore imposé à ses adhérents une discipline rigoureuse.
Cet orgueil indomptable, cette confiance inébranlable dans l'avenir, cette volonté de puissance ne se conciliaient pas aisément avec les tendances de la philanthropie moderne, mais elles révélaient un tempérament singulièrement vigoureux et une constitution solidement trempée. — Les féodaux et les progressistes oubliaient volontiers leurs querelles intestines quand il s'agissait d'attaquer la bureaucratie : ils lui reprochaient ses lenteurs et ses paperasses, son infatuation et son esprit de routine, sa morgue et ses tracasseries. Beaucoup de leurs griefs étaient justifiés, et les mémoires de Harkort ou de von Unruhe nous prouvent que les bureaux en Prusse n'avaient pas échappé aux vices professionnels, l'étroitesse d'esprit, l'égoïsme et l'inertie; ils apportaient souvent dans leurs rapports avec le public une sorte de mauvaise humeur sournoise et méchante, comme pour se venger d'être troublés dans leur quiétude. Même les employés qui avaient une idée plus haute de leuis devoirs, montraient dans leurs rapports avec le peuple une hauteur intolérable et ils affectaient des allures despotiques
et un dédain des formes le'gales qui provoquaient chez les habitants une sorte d'exaspération. Il faudrait cependant se garder de tirer de ces plaintes des conclusions trop pessimistes : il y avait toujours eu dans l'administration prussienne des hommes d'un talent supérieur; la mémoire des Motz, des Maassen, des Eichhorn, des Kunth, pour ne citer que les plus illustres, n'y était pas oubliée, et leurs traditions se maintenaient au moins en partie. Les fonctionnaires, qui jouissaient en général d'une réelle indépendance, avaient au plus haut degré le sentiment de leur devoir envers la patrie, et avec l'orgueil de leur mission, l'esprit de sacrifice, d'ordre et d'application : ils confondaient volontiers leur propre puissance avec le bien de l'État, mais ils veillaient scrupuleusement aux intérêts qui leur étaient confiés.
Le mot allemand drillen qui signifie dresser les recrues, veut dire aussi tracasser et tourmenter; il traduirait assez bien la discipline rude, quelquefois brutale, vigilante aussi et bien combinée, à laquelle la population prussienne était soumise. Grâce à cet entraînement, le peuple dans son ensemble était devenu comme une armée, où tout le monde se sentait les coudes, si habitué à la règle que l'obéissance était devenue un besoin et une joie. Cet esprit de soumission hiérarchique, cette subordination de la fantaisie individuelle à l'intérêt général ont si bien modelé les âmes qu'on les retrouve également dans toutes les classes et dans tous les partis, même dans les groupes d'opposition radicale; rien n'a plus contribué ainsi à favoriser la propagande des socialistes et à accroître leur force d'action que la docilité des ouvriers et leur esprit de solidarité. Les agents du roi ont livré aux chefs de la Démocratie une nation assouplie par des exercices séculaires et rompue à la soumission passive. Sans doute l'influence de la bureaucratie n'a été si puissante que parce qu'elle s'exerçait dans le sens des instincts primordiaux de la race, mais il n'est pas douteux qu'elle a contribué à les déterminer et qu'elle a ainsi donné à la nation son type caractéristique actuel.
Les Allemands du Sud, habitués à un régime plus nonchalant, chez lesquels aussi les influences celtiques sont encore visibles, très épris de liberté individuelle, éprouvaient une sorte de gêne et presque d'effroi en présence de ce peuple qui semblait se plaire à la férule des sergents qui le menaient à la parade. Gerlach avait un jour demandé à Bismarck des renseignements sur la solidité d'un régiment badois : — (( Je le crois tout aussi sûr que n'importe quel régiment rhénan, lui répondit Bismarck; c'est-à-dire que je ne crois pas à une pensée •de révolte, mais cela ne veut pas dire qu'ils ont l'esprit militaire de
nos régiments. Ces gens-là ne se redresseront pas, comme les nôtres, si, après leur libération, ils reprennent le casque; s'ils se mettent en colère, ils ne crieront pas avec une fierté provocante : j'ai été soldat; Tesprit militaire ne va pas chez eux plus loin que l'uniforme, ne pénètre pas dans la chair et dans le sang. » — Les Prussiens au contraire ne se libéraient jamais de l'empreinte qu'ils avaient reçue à la caserne; ils demeuraient soldats leur vie durant : « Stramm und straff », comme ils disaient avec orgueil et comme le répétaient leurs voisins avec une ironie haineuse. « Stramm und strafî», cela rappelait la raideur gourmée et cassante des ofTiciers, la hauteur aristocratique de l'esprit de caste, l'absence de souplesse et la tension continue de la volonté, l'allure brusque et pesante, tout ce qui se traduit dans ce dur pas prussien, martelé et saccadé, qui, à chaque foulée, s'imprime sur le sol comme pour en prendre possession. Rien de plus opposé à l'aimable nonchalance autrichienne, à la bonne grâce souriante des Rhénans, à la paresse placide des Bavarois.
Cet instinct de domination et de commandement, ce besoin de primauté, cet appétit de pouvoir étaient si éloignés de leurs propres instincts que les voisins de la Prusse ne les comprenaient que fort imparfaitement. Leur mollesse d'ailleurs se payait volontiers de mots, et, pour ne pas être obligés de se mettre en frais, ils s'exagéraient la gravité des événements qui venaient de s'accomplir à Berlin. Us avaient cru apercevoir dans la révolution de 1848 une preuve de la désorganisation de l'État, alors qu'elle avait essentiellement pour cause l'exaspération provoquée par la longue inertie des souverains. Ils ne se doutaient pas surtout que l'échec de 1850 n'avait eu pour résultat que de donner un but précis aux ambitions encore confuses. A part quelques ultras sans crédit réel, les hommes qui dirigaient l'opinion étaient désormais d'accord sur le point essentiel : la mission historique des HohenzoUern est de grouper l'Allemagne sous leur sceptre et ils ne sauraient sans trahison l'ajourner davantage.
Sans doute la réaction nobiliaire aurait à la longue affaibli l'État et compromis le succès; mais la machine gouvernementale était assez solide pour résister quelque temps aux sottises des féodaux et à l'incohérence ministérielle.
Les affaires étaient expédiées régulièrement et les dossiers étudiés avec soin; les impôts étaient modérés, et les budgets, ménagés par la parcimonie des souverains, se soldaient en excédent; le crédit public était assez peu développé, mais surtout parce qu'on ne le sollicitait guère, et que les capitalistes, plutôt que d'obtenir du Trésor un maigre revenu, réservaient leur argent aux entreprises industrielles et com«
merciales. Si les provinces orientales de la monarchie, gêne'es dans leur développement économique par les tracasseries de la douane russe^ ne renfermaient qu'une population assez clairsemée et pauvre, les régions occidentales s'enrichissaient rapidement. Par un effet assez imprévu, la réaction même, loin d'abattre les courages, les poussait aux résolutions extrêmes. L'on sentait en effet que le moyen le plus efficace d'arracher le gouvernement à l'influence des hobereaux rétrogrades était un rapprochement plus intime de la Prusse avec l'Allemagne du Sud et de l'Ouest, et la haine contre l'Autriche s'accroissait de l'irritation que causaient les empiétements de la noblesse et de l'Église.
Le délégué de la Prusse à la Diète fédérale, M. de Bismarck*, avait été désigné pour ce poste par l'extrême droite, dont il avait été jusque-là un des membres les plus intransigeants. Personne n'avait affecté plus de dédain pour les offres du Parlement de Francfort, et Radowitz n'avait pas eu d'adversaire plus acharné et plus mordant. Au lendemain d'Olmutz, il avait défendu la politique de Manteuffel dans un discours retentissant qui avait causé un véritable scandale parmi les libéraux, et il n'avait pas craint de saluer dans l'xVutriche « l'héritière d'une antique puissance germanique, qui avait souvent et glorieusement tenu l'épée germanique ». Ce jour-là, il avait vraiment parlé selon le cœur du roi, et, quelques mois plus tard, sur la proposition de Gerlach, Frédéric-Guillaume IV n'avait pas hésité longtemps à confier le poste de Francfort, qui passait pour un des plus importants de la diplomatie, à un homme qui manquait sans doute d'expérience professionnelle et dont les boutades étaient parfois inquiétantes, mais qui était animé d'intentions si pures et qui traduisait si fidèlement les secrètes pensées de son souverain.
Frédéric-Guillaume avait trop d'imagination pour bien juger les hommes, et il parlait trop pour être capable de lire avec soin les discours d'un autre, même d'un de ses favoris. La majorité de la Diète de son côté, qui avait son opinion faite sur Bismarck, s'était uniquement arrêtée aux conclusions, sans s'occuper des considérants, et — ce qui est plus extraordinaire, — on s'appuie souvent encore aujourd'hui sur ce fameux discours du 3 décembre 1850, pour soutenir
4 . Bismarck fut envoyé à Francfort le 8 mai 1851 ; il était adjoint au baron de Rochov, avec promesse tacite de succession, Rocliov fut nommé bientôt après ambassadeur en Russie et Bismarck lui succéda officiellement le 15 juillet 185L
que Bismarck était alors absolument hostile îi une politique d'extension et qu'il combattait les projets qu'il devait réaliser lui-même plus tard. — Rien n'est moins exact. Dès la première heure, ce qui !e sépare en réalité des libéraux, c'est une simple question de tactique et de procédé. Comme eux, avec une intensité de passion plus absolue, il croit à la mission des Hohenzollern, et s'il est disposé à offrir son concours à la cour de Vienne, c'est à la condition qu'elle se contentera d'une situation modeste et presque subordonnée; dès lors, le rôle qu'il lui réserve dans l'alliance qu'il désire avec elle, est au fond assez analogue à celui qu'elle occupe aujourd'hui dans la Triplice. Comme d'ailleurs les lïabsbourgs ne lui inspirent aucun sentiment de respect personnel et qu'il est absolument étranger à toute superstitionhistorique, s'ils n'acceptent pas ses propositions, il est parfaitement résolu à les leur imposer par la force. Il ne repousse nullement en principe la pensée d'une lutte fratricide: il entend seulement qu'elle soit engagée dans des conditions favorables et surtout que la question soit nettement posée, de manière que l'enjeu de la lutte en vaille les périls. Entre Bismarck et ses protecteurs de l'extrême droite, dont la politique était dominée par des considérations métaphysiques et sentimentales, apparaît ainsi dès le premier jour une différence fondamentale que les événements vont rapidement agrandir.
Quand il arriva à Francfort, M. de Rochov, qui n'éprouvait pour lui que les sentiments d'affection mitigée qu'inspire d'habitude un coadjuteur, le confina dans la direction de la presse. Le nouveau délégué avait fourni déjà à la Gazelle delà Croix, dont il avait été un des principaux fondateurs, de nombreux articles qui témoignent d'une remarquable souplesse détalent; il révéla aussitôt une maîtrise merveilleuse dans l'art de préparer et de diriger une campagne de presse. Personne, pas même Cavour, n'a eu au môme degré le génie de manier l'opinion. Avec un art souverain, il emploie les procédés les plus divers, insinuations, affirmations tranchantes, démentis captieux, toutes les cordes de la lyre. Et quel tact subtil pour choisir les organes les moins suspects, les traducteurs les plus souples de sa pensée, pour dénicher la feuille de province qui lance discrètement une rumeur lointaine et vague, pour susciter des complices inconscients qui la propagent, pour se servir des journaux étrangers, pour ménager les effets, pour choisir l'heure du tutti qui secoue et emporte les masses!
Nous avons une idée de sa manière dans ses Mémoires. Les écrivains allemands se prosternent avant d'en parler, et il est vrai que
c'est un livre éblouissant; mais s'il nous ouvre les jours les plus curieux sur la psychologie si complexe et si riche de l'auteur, il aveugle plutôt qu'il n'éclaire. Laissons même de côté les erreurs de détail, qui sont innombrables, et qui s'expliquent par la date à laquelle ils ont été composés et les incertitudes d'une mémoire qui commençait à fléchir : ce qui apparaît à chaque ligne, c'est la volonté de créer une légende. Et même la mort du chancelier n'a pas arrêté cet effort continu pour dominer l'opinion publique, pour lui imprimer l'image qu'il voulait lui laisser de lui-même. Son adresse savante et invisible a préparé l'apparition successive et fragmentaire de documents variés, lettres, discours, confidences, qui tous émanent de lui, dont l'authenticité est incontestable, qui tous renferment une parcelle de vérité, et qui cependant sont souvent contradictoires et autorisent des affirmations opposées. Avec cela, s'il n'est pas un écrivain de génie, comme le prétendent ses panégyristes, il possède quelques-unes des qualités maîtresses qui frappent et dominent l'imagination. Sa phrase est souvent diffuse, pénible et embarrassée; son récit s'attarde, se traîne dans des redites ou des digressions oiseuses; de même, quand il était à la tribune, il débutait avec quelque hésitation, et il n'a jamais été à proprement parler un grand orateur : ses discours sont trop longs, confus, mal composés. Mais, par moments, dans une secousse brutale, la pensée se dégage des entraves qui la gênent et se résume en formules lapidaires. Et quelle verve aussi, quelle variété de tons, depuis l'ironie et le sarcasme jusqu'à la bonhomie souriante et à l'émotion la plus délicate. — Schleiermacher, au moment de sa Confirmation, lui avait dit : « Tout ce que vous faites, faites-le de cœur, et comme pour Dieu, non pour les hommes. » — Bismarck a toujours affirmé que, pendant sa vie entière, il n'avait jamais oublié ces paroles : ce qui est vrai au moins, c'est que tout ce qu'il faisait, il le faisait de tout son cœur, en se livrant tout entier, sans ménagement, sans réserve. Il vivait complètement chaque minute de sa vie. — De là l'irrésistible séduction de ses écrits. Le lecteur a beau être sur ses gardes; sa réserve est fondue par cette flamme. Bismarck a eu cette habileté suprême d'enchaîner même ses ennemis à son char de triomphe : les socialistes français par exemple ne parlent de lui qu'avec une sorte de tendresse; il suffît, pour s'en convaincre, de lire le livre d'Andler, si prompt à l'excuser, si dur pour ses adversaires, si impitoyable pour ceux qui ne comprennent pas assez l'honneur que leur a fait le chancelier en les englobant dans son Empire.
De là l'envahissement d'une gloire qui a tout effacé! Les généraux
sans lesquels cependant sa diplomatie aurait bien pu aboutir h, un désastre; les fonctionnaires qui lui avaient préparé une nation capable de le soutenir, et les patriotes qui lui avaient d'avance tracé son programme; TEmpercur lui-môme, qui a bien eu pourtant quelque mérite à gouverner sous un pareil ministre, tout se perd dans l'auréole de son nom; c'est à lui que l'on ramène tout :« Bismarck und seine Welt», Bismarck et son monde. — Il convient de se mettre en garde contre cette conception idolâtre de l'histoire. — Non pas sans doute que la part prépondérante et décisive qui lui revient dans le triomphe final puisse être contestée ou diminuée. — Il n'a pas seulement couronné l'édifice, il Ta bien construit lui-même, de ses mains robustes, mais il avait les matériaux à portée et il a rencontré d'incomparables collaborateurs. Il ne faut jamais oublier qu'une découverte, quelque prodigieuse qu'elle nous paraisse, n'est en somme que l'aboutissement presque fatal d'une infinité de recherches antérieures. Bismarck souriait volontiers quand on parlait devant lui de la science des généraux et de leurs combinaisons tactiques: il avait assisté à plus d'une bataille et il savait de combien de fautes heureuses, de rencontres imprévues et de négligences se compose le succès définitif; en dernière analyse, la victoire finit toujours par revenir à l'armée qui désire le plus le triomphe et à la nation dont les forces sont le plus solidement trempées. Un chef, si résolu qu'il soit, ne peut rien s'il n'apparaît pas à l'heure propice : pour que l'action de l'homme soit féconde, il faut «qu'elle se rencontre avec celle de Dieu, c'est-à-dire avec les forces du passé et la poussée de l'avenir. Celui-là seul nous apparaît grand qui est porté sur les épaules de la foule. — « Ce n'est pas en vain que l'Allemagne a travaillé et lutté, écrivait Max Duncker en 1866. L'imagination idéaliste de ses étudiants et de ses démagogues, le constitutionalisme à faible dose des souverains du Sud, l'entêtement des doctrinaires des Etats secondaires, l'effort lent et grave de la bureaucratie prussienne, la fondation difficile du ZoUverein, l'élan impétueux de 1848, les luttes pour la conquête, le développement et le maintien de la constitution de 1852, la ténacité indomptable de la petite noblesse du Nord, la vigilance qui, pendant une paix de cinquante ans, a maintenu l'armée en état de combattre, la persévérance avec laquelle la réforme militaire a été accomplie, tant d'eObrts divergents, tant de peines et de désirs, cette complexité inouïe de travaux et de combats avec leurs réactions et leurs luttes, étaient nécessaires pour produire le grand événement par lequel l'Allemagne se prépare aujourd'hui à terminer ses années d'apprentissage. » Les passions qui fermentaient autour de lui, se cristallisèrent dans l'âme de Bis-
marck et se transformèrent en forces de mouvement et d'action. Aucune de ses pensées n'est vraiment originale, en ce sens qu'on en trouve toujours le principe chez quelqu'un de ses contemporains ou de ses prédécesseurs : seulement, il réalisa ce qu'ils avaient conçu. Il avait l'esprit ouvert, l'intelligence éveillée et souple; mais, comme Richelieu, il est surtout grand par le cœur.
Otton de Bismarck était né en 1815 dans la Vieille Marche, à Schœnhausen, sur la rive droite de l'Elbe, sur cette frontière où s'est en quelque sorte forgée la monarchie prussienne et où s'est trempée et endurcie encore la gens robustissùna de la Basse Saxe. La carrure de cette « race de Huns » revivait dans Bismarck, solidement campé, grand mangeur, grand buveur, assez bon nageur pour sauver un de ses tenanciers qui se noyait, chasseur infatigable, cavalier fougueux que cinquante chutes n'avaient pas guéri de sa témérité : « Cela ne devient ennuyeux, disait-il, que quand le cheval s'abat sur vous. »
La famille des Bismarck, anoblie au xiv° siècle, appartenait à la meilleure aristocratie rurale de la province. Sujets loyaux, mais sans tendresse pour des princes dont ils n'avaient pas toujours eu à se louer, ils vivaient loin de la cour, plus épris d'indépendance que d'honneurs, bons soldats, rétifs au mors, ombrageux et capables de sauvages emportements : des hommes, ainsi que le disait Frédéric II de l'un de ces gentillâtres. Le geste prompt, le verbe haut, ils avaient besoin de vastes espaces et ils ne respiraient à l'aise que sur leurs domaines. Bismarck n'a jamais complètement pardonné à sa mère de l'avoir, à six ans, exilé de Kniephoff, pour l'interner dans la pension Plamann h Berlin. Au milieu de ses occupations les plus absorbantes, il lui faudra toujours venir retremper ses forces dans de longues promenades, des chasses, des travaux agricoles. Il a la passion de la nature; mais, bien que l'on aperçoive çà et là dans" ses descriptions un rayon de lune romantique, il la regarde moins en poète qu'en propriétaire. Il surveille de près l'administration de ses domaines, il fixe les coupes, il connaît tous les arbres de ses forêts. Il a l'dme d'un paysan et ses préjugés, sa patience sournoise, son dédain des formules et des théories. — « Dans sa vieillesse, raconte SchmoUer, quand il assistait aux discussions, les raisonnements les plus solides et les déductions les plus brillantes l'ennuyaient et l'agaçaient : venait-t)n au contraire à émettre quelque fait précis, à rappeler un phénomène qu'il avait eu l'occasion d'observer lui-même, il était aussitôt convaincu. » — Ce n'est pas un accident sans portée .que Bismarck et Cavour, — les seuls hommes remarquables, suivant
15t LA FONDATION DE L'KMPIRE ALLEMAND
une parole célèbre, qu'ait produits le règne de Napoléon Ilï, — aient fait leur apprentissage comme gentilshommes campagnards, alors que la France n'a eu pour la gouverner que des avocats et des professeurs.
Bismarck grandit dans un milieu d'esprit assez libre. Son père, bon homme, plutôt médiocre, après avoir servi honorablement sous Frédéric-Guillaume n, laissait la direction des affaires à sa femme, Louise- Wilhelmine-Mencken, fille d'un conseiller intime de Frédéric-Guillaume III. Louise, beaucoup plus jeuneque son mari, assez jolie, agitée, un peu frivole, avait connu le mal du siècle; elle avait de temps en temps du vague à l'dme, mais sa piété était intermittente et son Credo assez court. Les influences, en somme plutôt libérales, que subit Bismarck dans sa famille et qui furent fortifiées par celles de ses professeurs de Gœttingue^ eurent sur son développement intellectuel et moral une action beaucoup plus réelle et durable qu'on ne l'admet généralement. Il fut souvent l'allié des hobereaux et quelquefois leur chef, jamais leur prisonnier; sauf quelques heures, assez courtes, où, dans l'entraînement de la lutte, il développe avec plus de verve que de conviction des théories halleriennes, il nous apparaît beaucoup moins comme un légitimiste que comme un conservateur, et la nuance n*est pas indifférente. Même son dévouement aux Hohenzollern, très sincère, manque évidemment d'onction. — « Le roi est notre seul refuge, écrit Léopold de Gerlach; tout le bien politique qui nous arrive nous vient sinon de lui, du moins par lui. De cette vérité, je suis plus pénétré que jamais depuis 1848, et, que cette conviction, jadis universelle, ait disparu du cœur des hommes, même bien disposés, c'est précisément notre plus grand malheur. » — Cette foi, fides, comme dit Gerlach, n'avait rien de commun avec le royalisme très laïque de Bismarck. Comme il était pessimiste, il méprisait la foule, et il n'avait aucun goût pour les constitutions démocratiques;
4. C'est tout à fait par erreur que l'on a prétendu que l'enseignement que Bismarck reçut à Gœttingue avait eu un caractère romantique et réactionnaire. Il y arriva en mai 1832; or, depuis l'année précédente et à la suite des troubles qui avaient amené l'établissement d'un régime constitutionnel dans le royaume de Hanovre, l'Université avait pris un caractère très nettement libéral et presque révolutionnaire. Le professeur dont Bismarck suivit le plus assidûment les cours, Heeren, était un esprit très ouvert et très large. Les premiers travaux de Bismarck nous prouvent qu'il était absolument imprégné de souvenirs français. La thèse qu'il présenta en 1836 pour obtenir le titre de référendaire à Aix-la- Chapelle, est un pastiche de J.-B. Say. Le choix de ses amitiés aussi, à Gœttingue et à Berlin, prouve qu'il est loin à ce moment-là d'ôtre enfermé dans la coterie féodale. Ce point me semble très important à établir et de nature à modifier sensiblement la physionomie convenue du Chancelier.
mais il se faisait peu d'illusion sur la valeur réelle des monarques, qui sont presque toujours dominés par des favoris et des favorites, et il supportait aisément qu'on prît des précautions contre leurs faiblesses ou leurs erreurs. 11 avait quelque indulgence pour Gromwell; après la défaillance de Frédéric-Guillaume IV en 1848, il avait essayé d'oraraniser une insurrection militaire, en dehors du roi. Ministre de Guillaume, il ne se gêne pas pour violenter par la force ou la ruse la volonté de son maître, et à la fin de sa vie il mène contre l'Empereur une campagne sans merci*On a souvent alors rappelé à propos de lui le nom de AVallenstein, et en effet, s'il conquérait des royaumes à son souverain, c'est qu'il comptait bien le dominer lui-même.
Ses dispositions morales, ses qualités physiques, les traditions de sa famille, semblaient le destiner à l'armée; sa mère, ambitieuse et mondaine, le poussa vers la diplomatie; il n'est pas sûr qu'il ne l'ait pas toujours regretté. Fraîchement accueilli par le ministre Ancillon, il prit un détour, entra dans l'administration (1835) : 11 n'y réussit pas et s'ennuya. Le tran-tran ordinaire des affaires l'impatientait et il se pliait mal aux exigences de la hiérarchie. Il n'eut jamais l'esprit légiste : les formalités juridiques n'étaient à ses yeux que des embarras et il trouvait absurde de trancher par un même texte des cas souvent fort différents; il n'y eut jamais pour lui que des espèces. 11 passa par divers postes, s'amusa beaucoup, s'attira d'assez vertes semonces de ses chefs, et fut enchanté quand une occasion s'offrit de quitter une carrière qui ne lui convenait pas. Les affaires de son père périclitaient et les domaines de la famille étaient dans un état lamentable. Il entreprit avec son frère aîné de relever la situation, se chargea de la direction des propriétés de Poméranie (1838). Très bravement, il se mit à sa nouvelle tâche. Il avait déjà quelques connaissances théoriques et pratiques; surtout, il se trouvait ici dans son élément; au bout de quelques années, la situation était débrouillée, les dégâts réparés. Bismarck a désormais de l'argent et des loisirs : il chasse, il voyage en Allemagne, en Suisse, en Angleterre; il lit énormément, un peu au hasard, poésie, philosophie, histoire surtout, — et il recommence à s'ennuyer. Gomme sa mère qui avait passé sa vie à courir de distractions en distractions, qui bâtissait et démolissait sans arrêt, il a toujours eu l'âme inquiète, le besoin d'émotions violentes et nouvelles : chasseur fougueux, il se lassait vite si on ne lui offrait à tirer que des perdreaux.
Une légende s'est formée, — sans doute fort exagérée, — sur la vie tapageuse et désordonnée que menait alors le « gentilhomme braque », de7' tollo Junker (1840-1846). Bismarck n'a jamais été un
voisin de tout repos, il avait des idées charmantes et des inventions saugrenues; les femmes lui pardonnaient volontiers ses boutades parce qu'il était beau garçon, danseur infatigable^ et surtout parce qu'elles sentaient qu'il les aimait. Les hommes étaient moins en confiance. Ils admiraient sa verve, son entrain, sa vigueur; personne n'était plus brillant convive, hôte plus courtois, meilleur compagnon de chasse; jamais chez lui rien d'aiïccté, de recherché ou de dédaigneux; il s'adaptait avec une extrême facilité aux milieux les plus opposés et aux situations les plus diverses; il entendait raillerie et admettait la discussion, à condition qu'on sût se défendre; même au moment de sa plus grande puissance, il reste parfaitement simple, sans morgue, avec les grandes manières d'un gentilhomme de race; a il avait le besoin purement humain de vivre en communauté avec des invités qu'il regardait comme ses égaux, au moins dans un salon ». Malgré tout, les hobereaux qui fréquentaient chez lui éprouvaient quelque gêne, s'inquiétaient de ses brusqueries, de ^es accès de misanthropie, peut-être aussi de ses curiosités intellectuelles et des audaces de sa pensée; ils n'étaient pas au même niveau et, bien qu'ils eussent des préjugés communs, ils ne faisaient vraiment pas partie du même monde.
Les professeurs, qui ont tant contribué à la gloire de Bismarck, y ont eu quelque mérite, car il ne les aimait guère et les il traitait sans indulgence; il leur reprochait d'avoir l'esprit mesquin, d'être ennuyeux, de toucher des traitements médiocres et de vivre sans faste. « Les cours ne servent à rien, disait-il, on apprend en huit jours dans les cahiers ce qui est nécessaire pour l'examen; les Universités sont l'établissement le plus funeste pour les jeunes gens; ils n'y apprennent qu'à perdre leur santé et h mener une vie inutile. » — Les sarcasmes dont Bismarck accablait les médecins ne l'empêchaient pas à l'occasion de suivre docilement leurs avis. Les notes officielles de l'Université de Berlin prouvent de même qu'il avait été un auditeur au moins assez assidu. Depuis lors, il n'avait pas cessé de s'instruire. Il avait le don des langues, avait appris, en quelques mois, l'anglais qu'il savait très bien, parlait admirablement le français. Il avait un goût très vif pour la poésie, pour Gœthe, pour Shakespeare, dont il était un lecteur assidu. Que de fois n'a-t-on pas raillé M""*' de Staël, qui nous a décrit une Allemagne rêveuse et sentimentale, et peu s'en faut qu'on ne l'ait rendue responsable de nos défaites, pour nous avoir tracé un portrait aussi inexact de nos Toisins. Pourtant, ce portrait n'était pas faux, mais seulement incomplet. Les Allemands unissent souvent des instinots de mélan-
L'ALLEMAGNE PENDANT LA GUERRE DE CRI ME F. loo
colie mystique aux appétits les plus solides et ils embrassent dans un même amour la métaphysique et la choucroute. Comme les héros des légendes primitives, Bismarck joignait à un besoin incessant d'activité et à une redoutable exubérance de force physique le sentiment très vif du néant de notre agitation. Les farces bruyantes, les longues chevauchées et les repas abondants ne lui suffisaient pas; ses compagnons de cercle s'en doutaient et ils lui en gardaient quelque rancune.
Il nous en apparaît plus grand aujourd'hui. Avec une ironie souveraine, il s'élève au-dessus de son œuvre et la juge vaine et frivole; les succès qu'il a si furieusement convoités ne lui laissent aux lèvres qu'un goût de cendre. « Je me sens triste, disait-il plus tard à Koudell; je n'ai jamais rendu personne heureux, ni mes amis, ni ma famille, ni moi-même... J'ai fait du mal, beaucoup de mal. C'est moi qui suis la cause de trois grandes guerres. J'ai fait tuer 80.000 hommes que pleurent encore aujourd'hui leurs mères, leurs sœurs, leurs frères, leurs veuves... Mais tout cela, c'est affaire entre moi seul et Dieu. Je n'^n ai jamais retiré aucune joie, et je me sens aujourd'hui l'âme anxieuse et troublée. » — Remords! disent les pacifistes. Ce qui prouve que leur psychologie est courte. Le sentiment qu'éprouvait Bismarck ce jour-là et qu'il a si souvent traduit avec une éloquence poignante, sa phrase célèbre, — et si caractéristique, en effet, — sur la ressemblance du squelette d'un Prussien avec le squelette d'un Autrichien, bien propre à nous guérir de tout patriotisme spécifique, l'ennui qui le saisit au milieu de sa plus haute puissance, son besoin maladif de chercher sans cesse de nouveaux adversaires et de nouvelles tâches, il ne faut y voir que l'incurable tristesse de l'âme humaine que la victoire remportée laisse éternellement déçue et qui reste inassouvie au milieu des plus folles ivresses. Seulement, chez Bismarck, ces heures de fatigue étaient courtes et il cherchait un divertissement dans une activité plus fébrile.
Il faisait assez peu de cas de la vie humaine et il avait les nerfs assez solides pour que les champs de bataille qu'il avait traversés ne lui laissassent aucun cauchemar; quand, à l'occasion, dans la Diète, il fait allusion aux horreurs de la guerre, ses paroles sonnent creux. On l'a naturellement accusé de férocité, et il n'a certes aucune ressemblance avec Tolstoï. Faut-il en conclure, comme certains historiens, qu'il n'a rien fait pour le progrès de la civilisation ou même que son œuvre a été néfaste? — Comment savoir si ces grands pétrisseurs de peuples, qui cimentent leur œuvre de larmes et de sang, ne rachètent pas les douleurs qu'ils entassent par les vertus qu'ils évo-
quent et les joies quMIs répandent? Illusion, si l'on veut; que de millions de cœurs n'ont pas, grâce à Bismarck, battu plus vite; que de poitrines n'ont pas respiré plus allègrement un air plus fortifiant et plus sain! A défaut de sympathie, il a droit au respect, d'abord parce que sa conception de la destinée humaine, hautaine et dure, était du moins noble et vaillante, et ensuite parce qu'il a toujours payé de sa personne et qu'il n'a jamais écarté de lui l'angoisse des sacrifices qu'il demandait aux autres. Dans la soirée du 16 août 1870, il se trouvait chez le roi avec de Moltke; il attendait des nouvelles de ses fils qui, tous les deux, avaient pris part à la bataille de Mars-la- Tour. Un officier d'ordonnance entre, et, à voix basse, fait à Moltke une communication qui paraît émouvoir le chef de l'état-major général. Bismarck comprend son regard : « Cela m'intéresse-t-il?» Alors, rofficier, h voix haute : « Dans la dernière charge du l^"" dragons, le comte Herbert de Bismarck est tombé; le comte Bill a été mortellement blessé. » Bismarck, très tendre pour les siens, qui adorait ses enfants, sans un mot, fait seller un cheval et s'élance dans la nuit. Bill, dont le cheval avait buté, s'était relevé sain et sauf, et Herbert, en assez mauvais point, se remit cependant. Mais quiconque a prévu de semblables épreuves et les supporte sans faiblir est protégé contre la flétrissure de l'histoire. Il est. possible que ses idées fussent fausses, et il ne s'est jamais dissimulé à lui-même qu'elles n'avaient au plus qu'une valeur fugitive : mais la grandeur de l'homme ne consiste-t-elle pas à se sacrifier pour un idéal chimérique! Savoir que rien n'est rien et combattre avec la fièvre du joueur qui met sa vie sur l'enjeu disputé, être à la fois un poète et un homme d'action, c'est de ce contraste même que sort la prestigieuse puissance que Bismarck a exercée sur ses contemporains et qu'il conserve près de la postérité.
Son inaction, en se prolongeant, lui devenait un intolérable supplice. Il se plaint sans cesse, à cette époque, de sa misère morale, de la sécheresse de son ame, de l'obscurité où il se débat à tâtons; il se plut ensuite à voir dans cette langueur spirituelle un appel de Dieu qui voulait rappeler à lui l'enfant égaré. Ses biographes ont pris au tragique ces inquiétudes et ces langueurs; en réalité, les joies de la terre devaient longtemps conserver pour lui leur saveur. Il avait cependant des instants de mélancolie et il enviait alors la quiète sérénité des chrétiens fervents avec lesquels il avait été mis en relation par son ami Maurice de Blankenbourg. Les spéculations métaphysiques ne l'intéressèrent jamais beaucoup et il n'avait trouvé aucun plaisir à l'étude de Hegel. Il avait du moins, comme tous les Aile-
mands instruits de sa génération, lu les œuvres essentielles de Strauss, de Feuerbach et de Bruno Bauer, et elles avaient sur le moment ruiné chez lui les restes d'une foi qui n'avait jamais été très ardente; « il avait depuis, si nous en croyons Kayserling, qui l'avait vu de près et le connaissait bien, suivi, sans grand scrupule, son instinct dans son amour pour les femmes, et il est probable qu'il avait fait de très sérieuses et douloureuses expériences » ; il en était resté endolori et assez disposé à chercher ailleurs un bonheur qu'il n'avait pas trouvé dans la dissipation. Il songeait à faire une fin. La femme de Maurice, pour laquelle il avait eu quelque tendresse, le mit en relation avec une jeune fille, Jeanne de Puttkamer, dont le père était un des principaux chefs de la chapelle orthodoxe et piétiste, oii se rencontrait la fine fleur de la noblesse poméranienne et qui fournit par la suite à la réaction quelques-uns de ses séides les plus fougueux. Quand Bismarck lui demanda la main de sa fille, ce fut, nous dit le vieux gentilhomme, « comme s'il avait reçu un coup de hache sur la tête ». Il n'aurait jamais consenti au mariage, si son futur gendre n'eût été en ce moment touché par la grâce.
Kayserling, rationaliste impénitent, pense que ce fut « l'amour qui rendit Bismarck croyant; il avait besoin d'un fond de religion pour dominer ses instincts impérieux; avec l'âge, ses passions erotiques se calmèrent, et peut-être aussi ses aspirations vers un Dieu aux sentiments humains. » Ce n'est pas beaucoup plus faux que l'affirmation de Mûsebeck, qui nous le présente comme ayant toujours été un chercheur de Dieu. — « Je ne comprends pas, a dit Bismarck luimême, comment l'homme qui réfléchit sur sa destinée et ne sait rien ou ne veut rien savoir de Dieu, peut supporter longtemps sa vie. » Il était profondément sincère en écrivant ces lignes, mais c'était la sincérité du moment. Sa piété eut souvent des éclipses, non pas peut-être qu'il ait jamais douté, depuis sa conversion, des vérités essentielles du Christianisme; il avait pris son parti et la question ne l'intéressait plus, mais ses sentiments religieux sommeillaient souvent, et sa foi nouvelle ne fut jamais un des mobiles essentiels de son activité ; il adapta ses croyances à ses instincts dirigeants et ils n'en devinrent -que plus impérieux.
Il eut quelque peine à convaincre M. de Puttkamer. La lettre qu'il lui écrivit pour emporter ses dernières hésitations est merveilleuse : nous y apercevons déjà les qualités éminentes du futur diplomate, son adroite franchise, son talent incomparable pour découvrir les arguments qui porteront, sa divination psychologique, sa presti-
gieuse habileté h laisser tout espérer sans rien promettre. La conquête de Jeanne ne fut peut-être pas moins dilTicile : maladive, timide, mélancolique, elle tremblait pour son salut, et la tumultueuse passion de son terrible amoureux l'attirait et l'effrayait à la fois. Bismarck la calma, la rassura, la dompta, comme il dompta plus tard le roi Guillaume, en ne lui faisant que les concessions, indispensables. L'idéal religieux des deux fiancés restait très différent : il n'a aucune sympathie pour le piétisme timoré et ratatiné; il ne veut pas qu'on « transforme la belle nature de Dieu en une prison de Pensylvanie, divisée, par des murailles infranchissables, en mille et mille coteries exclusives »; son Évangile, c'est celui de Luther, celui qui a fait la grandeur de l'xVngleterre et de l'Amérique, en développant les forces actives de l'ùme. et, sur de l'appui céleste, « il chausse les éperons et lance à travers monts et vallées son coursier ardent, prêt à se rompre le cou, sans terreur ».
Jeanne, désespérant d'obtenir davantage de son prétendant, très épris, mais très entêté, se résigna, et l'union fut conclue (1847). Le mariage fut heureux, non sans quelques tiraillements au début. Bismarck était certainement très digne d'être aimé : il venait à peine de dépasser la trentaine, et la vie rurale avait achevé de tremper ses forces sans l'alourdir : avec sa taille de l'^jSS, ses larges épaules, sa forte tête solidement plantée sur un cou vigoureux, il donnait une impression de santé, de courage et de joie. Il portait la barbe entière, et une épaisse couronne de cheveux ombrageait son front élevé et droit; sous des sourcils en broussailles, des yeux profonds et lumineux, d'un bleu perçant, éclairaient la physionomie. Avec cela une parfaite grâce d'allures, la plus charmante courtoisie et la plus naturelle : il était de ceux qui n'ont pas besoin de se surveiller et qui, même dans leur abandon, demeurent grands seigneurs. Il fut un amoureux très passionné, un mari très attentif et très tendre, un père de famille plein de vigilance et de douceur. Jeanne, bonne mère, maîtresse de maison attentive, avait été un peu desséchée et racornie par son éducation et rien ne permet de supposer qu'elle ait été vraiment très intelligente. Son instruction était courte et les conseils, discrets que lui donnait son mari à ce sujet ne semblent pas avoir produit des résultats sérieux. Elle n'aimait pas le monde et se réfugiait volontiers chez ses parents^ au grand ennui de Bismarck. Elle fut longue à s'habituer à ce tempérament « que la vie dévorait et que le repos tuait » ; elle était choquée de ses allures primesautières, de ses saillies, de son irrévérence redoutable qui ne ménageait rien. Plus tard, quand la fougue de la jeunesse fut tombée, surtout quand
Ja gloire arriva, elle l'entoura de soins dévoticux, mais elle n'avait pas pressenti son génie.
A la Diète Réunie (mai 1847), il défendit avec fracas les thèses les plus scabreuses de l'extrême-droite. Il n'avait aucun des dons naturels de l'orateur, une mauvaise voix, le geste sans ampleur, de la peine à se mettre en train, cherchant ses mots, le débit saccadé et précipité. Du moins, il n'était ni terne, ni monotone; comme il ne s'inquiétait pas des convenances traditionnelles et n'étaitjamais arrêté par le respect humain, ses ironies étaient savoureuses et ses traits portaient; il avait des trouvailles imprévues, des images poétiques et, de temps en temps, sa mémoire très sûre lui fournissait à propos un souvenir pittoresque ou une citation ingénieuse qui coloraient et animaient le débat. Très maître de lui et bien qu'il ne laissât jamais rien échapper dont il n'eût calculé la portée, il avait le don très rare de paraître se livrer tout entier. Il aimait à donner à sa pensée une allure paradoxale et il s'amusait à scandaliser ses adversaires, quelquefois même ses amis. Bravement, il s'attaqua aux truismes en vogue, défendit l'État chrétien, la monarchie par la grâce de Dieu, le pouvoir constituant absolu du souverain, les prérogatives des Junker. Sur un seul point, il se distinguait des amis avec lesquels il faisait campagne, — essentiel à vrai dire. Il était patriote avant d'être hobereau, et, avec quelque intransigeance qu'il défendît les privilèges de sa caste, ils lui tenaient moins à cœur que la gloire de la monarchie. La dominante dans ses discours, c'est, dès lors, le canon.
En 1848, il fut choqué avant tout parle caractère romantique du mouvement, les phrases creuses, les déclamations banales, le partipris de ne tenir aucun compte des traditions et des réalités. Ce bric-àbrac de sensiblerie puérile et de nigauderie optimiste, avec son cortège de déclamations grandiloquentes, de manifestations creuses et d'agitations sans but, qui froissait son esprit précis et pratique, lui était moins intolérable encore cependant que le cosmopolitisme qu'affichaient les démocrates. Il aurait eu quelque sympathie pour une Révolution qui eût commencé par planter le drapeau allemand sur la cathédrale de Strasbourg. Des insurgés qui mettaient en liberté les révolutionnaires polonais et qui parlaient de démembrer la Prusse ne méritaient que des coups de fusils. Il écrivait à Frédéric-Guillaume pour lui prêcher le courage, le rabrouait, à l'occasion, avec une franchise brutale qui scandalisait la reine. Le roi s'amusait de ses boutades et prisait fort son robuste dévouement.
Toujours prêt à courir au danger, il n'avait peur ni des coups ni
des responsabilités. Il étalait son drapeau : « Je suis un Junker, disait-il à von Unruhe, et je veux en avoir les avantages. » Il ne songeait pas à désarmer ses adversaires par des concessions, mais entendait les réduire à merci. « Quand j'ai mon ennemi en ma puissance, dira-t-il plus tard à Beust, il faut que je le détruise. » Après son duel avec Vincke, en 1859, il écrit : « Je ne puis le nier, quand la fumée se fut dissipée et que je vis mon adversaire encore debout, j'éprouvai un sentiment de mauvaise humeur. » De môme, quand Wrangela ramené les troupes dans Berlin (nov. 1848), il regrette que les choses se soient passées en douceur : un petit conflit aurait mis le gouvernement en meilleure posture; on aurait d'un seul coup percé cet épouvantail en baudruche de la démocratie « qui cache, sous la peau du lion, un autre animal, bruyant sans doute, mais inofl'ensif ». Pendant ces quelques mois, il se démène si bien, il déploie tant de verve et de courage, il joue un rôle si important dans la constitution du ministère Brandenbourg-Manteufïel, que ses amis pensent à le faire entrer dans la nouvelle combinaison. Le roi refuse cependant, par crainte de braver l'opinion, peut-être aussi parce qu'il ne le juge pas assez souple et redoute de se donner un maître. On l'envoie à Francfort, pour qu'il y jette sa gourme, voie le monde et apprenne les grandes affaires. Les journaux s'exclament : comment confier un poste si important à un intrus, sans expérience, sans connaissance technique; pourquoi ne le nommerait-on pas aussi bien capitaine de vaisseau ? Il ne refuserait pas davantage, comme il se chargerait sans hésitation d'une opération, si on le nommait chirurgien d'un hôpital. « L'opération a été faite, répondra plus tard Bismarck, en rappelant fièrement ces reproches de dilettantisme qui ne lui ont jamais manqué, et je crois à la plus grande satisfaction de la plupart d'entre vous. »
Manteuffel, qui flairait en lui un rival, médiocrement ravi de se voir imposer un tel subordonné, surveilla toujours du coin de l'œil (c ce galopin, ce lieutenant de landwehr », ainsi que disait avec mauvaise humeur le prince Guillaume de Prusse. Bismarck, dans ses Mémoires, joue l'indifférence et le désintéressement; il préfère ses bois à tous les honneurs. Grimaces bien inutiles! En réalité, il était fort ambitieux; il aimait les affaires, la politique, et il aimait aussi la représentation, les honneurs, le décor de la grande vie. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir l'aigreur avec la;iuelle il parle de son chef hiérarchique, M. de Rochov, dès qu'il le soupçonne de vouloir ilemeurer à Francfort.
Ses amis l'avaient chargé avant tout de restaurer les relations cor-
diales avec l'Autriche et d'effacer la mémoire des fréquentations suspectes où s'était récemment égaré le roi; ils comptaient, à l'extérieur comme au dedans, supprimer jusqu'au souvenir de 1848. — Faire que le passé n'ait pas existé, c'est une tache ingrate, et Bismarck y était moins propre qu'un autre. A ses yeux, Radowitz avait eu surtout le tort de ne pas défendre assez âprement les droits des Hohenzollern et de faire trop bon marché de l'hégémonie de la Prusse. « Nous sommes Prussiens, s'écriait-il au moment de la crise, et nous voulons rester Prussiens. Ma patrie est la Prusse..., il ne faut pas fondre la couronne prussienne pour dorer la couronne impériale. Nous voulons tous que l'aigle prussienne étende ses ailes victorieuses et tutélaires de la Meuse au Donnersberg, mais nous la voulons libre, non pas enchaînée par une nouvelle diète de Ratisbonne. » — Pas de compromissions, pas de marchés où l'on jouerait fatalement le rôle de dupes. La puissance doit être, non pas achetée, mais conquise. — Bismarck s'est toujours défendu d'avoir dit que la force primait le droit. Simple querelle de mots. La force ne prime pas le droit, elle le crée : — « On a rappelé ici le souvenir de Frédéric IL Mais ce n'est pas ainsi qu'il eût agi. Je crois plutôt qu'il aurait fait appel à la qualité la plus caractéristique de la nation prussienne, à l'élément guerrier. Il aurait su qu'aujourd'hui encore, comme au temps de nos pères, le son de la trompette qui ordonne le ralliement au drapeau n'a pas perdu son charme pour une oreille humaine, qu'il s'agisse de la défense de nos frontières ou de la gloire et de la grandeur prussiennes, li aurait pu, avec le même droit qu'il avait conquis la Silésie, après avoir repoussé les offres de Francfort, imposer aux Allemands la Constitution qui devait être la leur, au risque de jeter l'épée dans la balance. Voilà ce qui eût été une politique naturelle prussienne. »
Les amis de Bismarck excusaient alors ses boutades par la chaleur de la jeunesse et ils ne lui en tenaient pas rigueur, parce que personne ne combattait avec plus de véhémence la politique de l'Union. Quand il apprit la retraite de Iladowitz (nov. 1850), il eut un accès de joie enfantine, fit, à cheval sur sa chaise, un tour de galop autour de sa chambre et but une bouteille de vin de Champagne. Il n'en était pas plus pacifique pour cela : « Maintenant, laissons venir la guerre, écrivait-il à Wagener, où et avec qui on voudra; toutes les épées prussiennes brilleront claires et joyeuses au soleil » (7 nov.).
Il n'entendait pas supporter « l'impertinence autrichienne » et, au moment d'Olmutz, ses amis ne le calmèrent pas sans peine; il ne soutint la politique de Manteuffel que parce qu'il était convaincu que
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le roi était incapable de pousser les choses «\ fond et que, sous son gouvernement, la victoire même resterait stérile : — il n'aurait pas reculé devant la guerre, disait-il à la Diète; au contraire, il l'aurait conseillée, si on lui avait montré un but qui en valût la peine. La seule base rationnelle d'un grand État, et c'est parla qu'il se distingue essentiellement d'un petit État, c'est l'égoïsme politique, et il est indigne d'un grand État de combattre pour une cause qui n'est pas son propre intérêt; il est facile h un ministre de souffler dans la trompette guerrière et de se chauffer ensuite paisiblement les pieds sur les chenets, tandis que le fantassin là-bas meurt sous la neige; mais malheur à l'homme qui déchaîne de pareilles calamités par point d'honneur ou par romantisme ! — En d'autres termes, la guerre est justifiée dès qu'elle rapporte un « gain légitime », c'est-à-dire suffisant. Toute la politique future de Bismarck est renfermée là; et par là aussi s'explique la fortune des IlohenzoUern qui n'ont guère connu, comme les rois de France, les guerres de magnificence, et ont été toujours plus soucieux de butin que de gloire. « L'honneur de la Prusse ne consiste pas à jouer le Don Quichotte en l'honneur des célébrités parlementaires, mais à ne pas permettre que quelque chose s'accomplisse en Allemagne sans son autorisation. Voulez-vous faire des conquêtes? .\ucun de vous n'y songe. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Je ne m'en occupe pas. Je ne veux pas discuter jusqu'à quel point quelqu'un serait heureux de suivre son prince, si celui-ci lui disait : ce pays me plaît, je veux l'occuper. Mais le discours du trône répudie toute pensée de conquête et votre adresse en remercie le roi. Alors, à quoi rimerait une rupture? Et, d'ailleurs, ne vous inquiétez pas; une guerre est toujours facile à provoquer. »
A Francfort, Bismarck essaya d'abord de vivre en bonne harmonie avec son collègue de Vienne; c'était un devoir de loyauté vis-à-vis de ceux qui l'avaient choisi, mais surtout c'était sa maxime ordinaire. Quand il prit le pouvoir en Prusse, au milieu de la crise constitutionnelle, il commença par tendre un rameau d'olivier aux membres de l'opposition. Seulement, il ne proposait jamais la paix que sous forme d'ultimatum : acceptez mes conditions, et je serai très heureux d'être de vos amis. — Mais. . . — A quoi bon discuter; si mes propositions ne vous plaisent pas, nous nous battrons. — Gerlach entendait autrement les choses : il était assez souvent agacé par les allures insolentes de la Hofburg, mais il faisait au bien public le sacrifice de ses amertumes, tout entier à la pensée de grouper les États conservateurs pour étouffer l'esprjt du mal qui minait l'Europe; il se croyait bon Prussien; mais il était avant tout légiti-
miste. Ces billevesées laissaient Bismarck fort indifférent : il n'avait pas peur de la Révolution, et, comme il estimait, avec raison, que, dans l'union des cours septentrionales, son souverain apportait au moins autant qu'il recevait, il demandait qu'on le traitât en égal. Les diplomates viennois hochaient la tête : ils comparaient la Prusse à un homme qui aurait une fois gagné un gros lot de 100.000 francs et qui aurait arrangé son budget sur cette base, et ils lui conseillaient amicalement de « renoncer à l'héritage de Frédéric II ». Bismarck releva vertement l'injure : Si on contestait à la Prusse le rang qui lui appartenait, « elle serait obligée de mettre de nouveau à la loterie. Gagnerait-elle? C'était l'affaire de Dieu! » — Cette franchise déconcerta les diplomates autrichiens : — quelques froissements ne pouvaient pourtant pas effacer les souvenirs communs et les intérêts semblables; n'étaient-ils pas tous Allemands? Et certes le roi n'oublierait, dans aucun cas, la solidarité des peuples germaniques et ses devoirs envers la Confédération. — « J'ai répondu à Buol, écrivait Bismarck, que, dans les dernières années, la Prusse a pu s'apercevoir combien c'était une tâche ingrate que de remplir ses devoirs vis-àvis de l'Allemagne; aussi s'est-elle résolue à régler d'une manière pratique et bourgeoise ses intérêts financiers et économiques. » — ïhun et Buol jugèrent prudent d'interrompre le dialogue. « Ça va bien, pourvu que ça dure, » écrivait Bismarck à son ministre. 11 savait bien que cela ne durerait pas.
« Bismarck, écrivait Prokesch-Osten, le nouveau délégué autrichien à la Diète, croit que la Prusse forme le centre du monde. » L'envoyé prussien avait l'épiderme chatouilleux et il était prompt à soupçonner les complots. Prokesch, amateur d'art et de lettres plus qu'homme d'état, avait vécu longtemps en Orient et connaissait assez mal l'Europe; il déguisait sa pensée sous une guirlande de phrases fleuries, sans d'ailleurs dépasser les bornes de la dissimulation professionnelle; il n'était ni malveillant ni agressif, et il avait contribué de son mieux, en 1850, à calmer l'impatience de Schwarzenberg. Bismarck, qui avait accueilli son arrivée par des cris de fureur, le regretta quand il quitta Francfort. En attendant, il lui avait rendu la vie dure : à tout propos, il partait en guerre, le harcelait, le laissait sur le terrain, moulu, courbatu/ larmoyant, à demimort. Il avait sur ses adversaires deux avantages décisifs : il ne perdait pas facilement son calme et il n'avait pas besoin de détente. La bataille l'amusait et l'entretenait en belle humeur; aussi toutes les occasions lui paraissaient-elles bonnes pour soulever un conflit; organisation de la chancellerie de la Diète, flotte fédérale, fortifica-
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tions d'Ulm et de Rasladt, garnison de Francfort, et, sur toutes les questions, il s'engageait à fond, qu'il s'agît d'intérêts vitaux, comme le ZoUv^rein, ou de vaines formules d'étiquette.
Il était hargneux, mais clairvoyant. Il eut le mérite de comprendre très rapidement que la bonne harmonie qui avait longtemps régné •entre les deux grandes puissances germaniques avait été h jamais détruite parla Révolution, et que l'Autriche ne renoncerait pas à sa politique d'envahissement, parce qu'elle lui était imposée par les circonstances. A moins que la Prusse ne se résignât à se laisser médiatiser, un choc était inévitable.
La Constitution fédérale, qui accordait en principe les mêmes droits et presque la même influence h des Etats tels que l'Autriche et la Prusse et aux principautés de Thuringe, était absurde, et elle ne s'était maintenue que parce que jusqu'alors on ne l'avait pas prise au sérieux. Du jour où l'on s'avisait d'en faire une réalité et' de s'appuyer sur elle pour imposer à la Prusse une politique qui ne lui convenait pas, on allait à une catastrophe. « Il ne nous resterait alors, <5crivait Bismarck au commencement de 1853, qu'à amener notre drapeau ou bien à constater nettement devant la Diète notre manque d'accord; a)ors, nécessairement, le char fédéral, tiré en avant par le cheval prussien, et en arrière par le cheval autrichien, s'en ira en morceaux. » — La perspective de ce cataclysme épouvantait Gerlach ; il suppliait son ami de ne pas pousser les choses à l'extrême; il n'était pas possible que la cour de Vienne ne finît pas par comprendre son véritable intérêt. « Erreur grave, lui répliquait Bismarck, il ne faut s'attendre, en aucun cas, à ce que l'Autriche reconnaisse de son plein gré la haute importance politique de la Prusse en Allemagne. Par moments, elle peut feindre de se rapprocher de nous, mais uniquement dans un intérêt égoïste : quand elle nous tend sa main fraternelle, j'ai toujours l'impression qu'on a la gale là-bas, et qu'on veut nous la communiquer, parce qu'à deux, ces choses se supportent plus facilement. Une entente définitive est impossible, parce que nous barrons la route à son ambition; nous avons beau nous faire petits, un État de 47.000.000 d'hommes est malgré tout trop grand pour lui laisser la place dont elle a besoin. Notre champ d'action ne peut être que l'Allemagne, et, avec les prétentions de l'Autriche, il n'y a pas de place pour deux; aussi, à la longue, nous ne pouvons pas nous supporter; il faut que l'un de nous plie ou soit plié. Jusque-là, nous sommes nécessairement adversaires; c'est là un fait que je tiens pour incontestable, quelque désagréable qu'il puisse être. » Jadis, les deux puissances dirigeantes possédaient en fait un droit de veto
réciproque, et aucune des deux ne présentait une proposition sans l'assentiment de l'autre : maintenant, on veut gouverner à coups de majorités et exploiter la Constitution contre nous; la Prusse ne peut
pas se sacrifier, — non pas à l'Allemagne, — mais à l'Autriche
Après tout, cette rivalité des deux puissances ne date pas d'aujourd'hui et, presque chaque siècle, elle a donné lieu aune grande guerre; il est visible qu'une nouvelle guerre sera encore nécessaire pour réffler l'horlosje de la Confédération. — Sans doute, un certain nombre de publicistes avaient déjà reconnu dans le dualisme austroprussien le principal obstacle à l'unité germanique ; aucun d'eux n'avait encore sondé le mal avec autant de décision et surtout personne n'avait osé s'avouer que, pour guérir le mai, il n'y avait d'autre remède qu'une opération chirurgicale. « Bismarck était si dominé par la mission de la Prusse, écrit Prokesch, qu'il me parla, à plusieurs reprises, de la nécessité de l'union de l'Allemagne sous la direction des Hohenzollern. Je n'ai jamais rencontré un homme aussi entier dans ses convictions, avec une vue aussi claire de sea volontés et de sa ligne politique. »
(( Si un ange descendait du ciel, écrit-il encore, et qu'il ne portât pas la cocarde prussienne, Bismarck le laisserait à la porte; mais si le diable lui offrait un village pour la Prusse, il le mépriserait, mais lui tendrait la main. » — Le diable, pour le moment, c'était l'empereur Napoléon. Dès le lendemain du coup d'état, Bismarck recommandait à ses amis de ménager le Prince-Président et il blâmait la campagne que la Gazette de la Croix menait contre lui : « Il ne faut pas dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau, et surtout il ne faut pas que les autres s'imaginent que nous nous laisserions mourir de soif, plutôt que de boire à cette source. » Il fut assez peu édifié de la conduite de la cour, quand il s'agit de reconnaître Napoléon III. La Prusse et l'Autriche, par complaisance pour Nicolas, avaient témoigné une mauvaise grâce qui avait laissé quelque rancune à Paris; elles avaient fini par céder cependant. — Alors à quoi bon ces tergiversations et ces réticences?
La guerre de Grimée fournit à Bismarck l'occasion de préciser ses idées. Les années de 1853 à 1856 ont été très importantes pour son développement politique et pour la formation de l'Allemagne. Il achève alors de se débarrasser des scrupules réactionnaires qu'il traînait encore après lui, et il se sépare définitivement du parti de la camarilla ; il s'affermit dans sa conviction qu'une entente durable et loyale est impossible avec l'Autriche, et, en groupant autour de lui la plupart des cours secondaires, il les habitue à l'idée de l'hégémoniô
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prussienne. Il ne faut pas cependant, comme la plupart de ses biographes, exagérer l'importance de son rôle h, cette e'poque et lui attribuer le mérite exclusif de la neutralité dans laquelle se renferma la cour de Berlin, et qui fut en définitive si profitable h la Prusse. Même sans lui, elle n'eût jamais rompu avec la Russie, et d'autre part, il convient de ne pas oublier qu'il n'avait pas la responsabilité directe des afl"aires et qu'il était par conséquent beaucoup plus libre dans ses allures que Manteuffel. Encore nouveau dans la diplomatie, il avait plus de fougue que de prudence; il allait droit devant lui, sans calculer les retentissements lointains de ses résolutions, et il n'est pas démontré que l'attitude, plus ferme et plus nette qu'il prônait, eût produit dès lors des résultats aussi favorables que les hésitations et les timidités apparentes de son ondoyant ministre.
La guerre de Grimée fut avant tout une intrigue, adroitement mise en scène par les auteurs du coup d'état : « Il s'agissait, après avoir fait de Napoléon un Empereur, d'en faire l'arbitre des destinées de l'Europe. » A l'origine, on y rencontre la combinaison d'éléments fort divers, menées de l'émigration polonaise et préoccupations cléricales, manœuvres clandestines de Palmerston qui guette l'occasion de renverser les ministres qui l'ont écarté, besoin de distraire la France par une de ces manifestations belliqueuses qui flattentl'opinion sans créer de sérieux dangers, satisfaction offerte à l'armée, rancune de Napoléon, dont Nicolas avait froissé l'amour-propre, et désir de briser la Sainte-Alliance sans risque grave. Avec une psychologie très avisée, les meneurs de l'affaire exploitèrent les défauts de Nicolas, sa hauteur, sa morgue, encore exaltées par le rôle qu'il venait de jouer en 1848, l'espèce de folie des grandeurs et le détraquement moral dans lequel ont sombré, depuis Paul I", tant de souverains russes. On l'aguicha, on le poussa à la guerre qu'en réalité il ne désirait pas, qu'il ne prévoyait pas, qui ne pouvait aboutir à rien. Tout le monde en Europe, sauf lui, comprit aussitôt le jeu de la France : elle n'avait rien à craindre de la Russie, et jamais en effet guerre ne fut conduite de part et d'autre avec moins d'acharnement personnel et moins de haine. Il ne s'agissait que de rompre le cadre établi par les traités de 1815 et de préparer de nouvelles possibilités diplomatiques.
Pour le moment, Drouyn de Lhuys, le ministre de Napoléon III, catholique, très intelligent, subtil, et qui ne redoutait pas les spécu-
îations à long terme, ne songeait qu'à une alliance conservatrice de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche, qui eût arrêté net toutes les puissances remuantes et « non sature'es ». Il savait les terreurs soulevées par le rétablissement de l'Empire et avec quelle facilité une coalition pouvait se reformer à la moindre imprudence; il se défiait des arrière-pensées de son maître, qui, suivant l'expression de llûbner, avait monté en grade, et, après avoir été longtemps regardé €omme un imbécile, passait maintenant pour un sphinx. Que cachaient ce regard éteint, « ces traits immobiles, qui lui formaient à la fois un masque et «ne cuirasse impénétrables ! » Le ministre était inquiet de ■ses projets, de ses amis, et il espérait le protéger contre ses propres imprudences en l'habituant aux bonnes compagnies. Le plan était •sage, il ne lui manquait que l'approbation de Napoléon IIL Tandis que le ministre s'inspirait de Ghoiseul et de Talleyrand, le souverain poursuivait en Grimée l'alliance russe, c'est-à-dire la liberté d'afîran- -chir l'Italie et de remanier la carte de l'Europe occidentale; le premier songeait au traité de 1756, le second voulait recommencer ïilsit; celui-là représentait la tradition et la carrière, l'autre la fantaisie et l'aventure.
La situation de TAutiiche était des plus délicates. Elle surveillait avec méfiance les progrès de la Russie vers Constantinople et elle n'aurait pu lui abandonner les principautés et le Danube sans une -sorte de suicide. D'autre part, la victoire de Napoléon, c'était le triomphe de la Révolution, le réveil des idées de nationalité; et dans quelle mesure avait-on le droit de compter sur la bonne foi de cet -allié taciturne et fuyant, qui ne parlait jamais et mentait toujours? .Schwarzenberg aurait peut-être risqué l'affaire; il était en 1852 le seul des ministres étrangers qui touchât la France autrement qu'avec des pincettes, et il ne s'effarouchait pas des combinaisons risquées.
M. deBuol, qui l'avait remplacé, a été jugé, comme la plupart des (hommes qui ont dirigé la politique autrichienne au siècle dernier, avec une sévérité excessive. S'il n'avait aucune des qualités supérieures de l'homme d'état, il avait été élevé à bonne école; il avait occupé des postes importants et, quoi qu'en dise Bismarck, il avait .une sérieuse expérience djs affaires.
Mais il était un peu écrasé par la responsabilité qui pesait sur lui ; il ne prenait pas aisément son parti et il donnait ainsi à ses interlocuteurs une impression de déloyauté. 11 dissimulait son embarras par un air de hauteur et il avait retenu de ses succès mondains une certaine fatuité qui prêtait à sa politique une allure d'arrogance
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et de sufRsance. Friedjung, dans son histoire, d'caillcurs admirable^ de la crise de 186&, pense qu'il s'exagéra les forces de l'Autriche, et que son tort essentiel fut de ne pas maintenir avec assez de ménagemeiït et d'attention le jeu d'alliances grâce auxquelles les Ilabsbourgs avaient jusqu'alors dissimulé la faiblesse intrinsèque de leur monarchie. Il me semble plutôt qu'il pécha par pusillanimité; ses démarches, — si l'on fait abstraction du ton des dépêches qui était conforme h la tradition de la Ilofburg, — révèlent l'extrême désarroi d*une volonté qui s'abandonne. Dès le premier jour, il renonça à diriger les événements et se laissa emporter par eux.
Son rôle était infiniment embarrassant et ses fautes tiennent beaucoup moins à son caractère propre qu'cà l'état général de l'Autriche. L'histoire a une tendance naturelle h se transformer en une collection de biographies et elle exagère presque nécessairement l'influence des individus. En réalité, de même que tous les représentants d'une même génération, en dépit de leurs divergences apparentes et de leurs haines furibondes, sont les prisonniers d'un certain nombre d'idées et sont dominés par une conception analogue du monde, les hommes qui dirigent la politique d'un pays déterminé ont tous conime un air de famille qui efface presque leur physionomie propre et qui les difîérencie très nettement des ministres des États voisins.
Il est difficile de supposer des esprits et des tempéraments plus opposés que ceux de Ilardenberg, de BernstorfT, de Manteuffel et de Bismarck; et cependant entre eux que de points communs : la foi dans l'avenir du pays, le dédain des formules convenues, la persévérance; c'est l'empreinte prussienne et elle leur donne un air de fatnille. La politique française, préoccupée de distraire une opinion publique mobile et fantasque, est nerveuse, sentimentale et bruyante, éparpillée et incertaine, éprise de coups de théâtre plus que de résultats solides. En Autriche, les ministres souffrent d'une aboulie qui s'explique à la fois par les traditions catholiques et absolutistes qui ont peu a peu Usé les volontés, et par le contraste entre les ambitions œcuméniques que le passé a léguées aux llabsbourgs et l'nnémie de la monarchie. Us ont peu de convictions arrêtées et elles ne prennent jamais chez eux la forme de préjugés; c'est qu'ils ont derrière eux un payscjui, depuis des siècles, aété fort médiocrement gouverné, que divisent des haines irréconciliables, et où il ne saurait se former une opinion publique commune ; l'État est miné par des maladies chroniques qui rendent la moindre secousse redoutable et excluent, enxîas de revers, la pensée d'une résistance vigoureuse et durable.
f/ALLEMAGNE PET^DANT LA. GUERRE DE CRIMEE 1G9'
Les conseillers de François-Joseph sont ainsi dans la condition d'un joueur qui dès le premier coup, met sur la table sa fortune entière et que ruine la première défection de la chance. Us ne se dissimulent pas les périls qu'ils courent; ils en ont au contraire une vue tropprécise, et ils en perdent la liberté de leurs mouvements et la joie de l'action. Leurs convoitises, qui ne sont pas celles de l'ensemble du' peuple, sont plutôt chez eux un legs du passé qu'un instinct impérieux; elles viennent de la tète, non du cœur, et ne sauraient leur inspirer ni les solutions hardies ni les imprudences héroïques qui forcent la victoire. Plus préoccupés de tomber avec honneur que défaire violence au succès, ils sont des victimes résignées entre les mains de Dieu et de l'Empereur, et leur dévouement est celui de serviteurstimides et passifs, dont la volonté propre s'incline au moindre souffled'en haut. Ce sera l'histoire de Rechberg et de Mensdorff, et c'est déjà celle de Buol.
Son autorité était assez mal établie et l'opinion publique autour de lui était incertaine et partagée. La masse de l'armée qu'avait humiliée l'intervention russe, était assez belliqueuse; mais les officiers supérieurs, Windischgrœtz, Grtinne, le chef du cabinet militaire de l'Empereur, même Hess que l'on représente souvent comme très hostile à la Russie, redoutaient une rupture. Bien que l'on consacrât le plus clair des revenus de la monarchie à l'entretien de l'armée, les régiments étaient incomplets et l'éducation des hommes médiocre. Les Polonais et les Magyars auraient sans doute accueilli la guerre avec joie; il était difficile en revanche d'attendre des Italiens, et surtout des Tchèques et des Croates, autre chose qu'une résignation irritée. Dans ces conditions, les féodaux avaient beau jeu pour représenter les inconvénients d'une alliance avec Napoléon III, et ils n'étaient qu'assez mollement combattus par les catholiques, dont l'influence était prépondérante à la cour et qui étaient partagés entre leur antipathie pour les orthodoxes, leur aversion pour l'Angleterre hérétique et leur défiance pour la France athée et révolutionnaire.
François-Joseph, tiraillé entre ces influences contraires, ne réussit jamais à voir clair dans ses propres opinions. Sévèrement élevé par une mère ambitieuse, sèche et bigote, il avait grandi dans un horizon étroit, où rien n'était de nature à favoriser l'éclosion des passions généreuses et hardies. Arrivé aux afl"airestrop jeune, au milieu d'une crise terrible, il avait eu pour maître Schwarzenberg dont il avait admiré puérilement les façons de fier-à-bras et qui l'avait mis en garde contre les surprises du cœur. Comme il avait cependant
horreur des révolutions et que son imagination avait été vivement •irappée par la haute allure du Tsar, laissé à lui-même, il eût volontiers renoué les traditions de Joseph II et soutenu Nicolas, à condition de recevoir quelques bribes de l'héritage turc. Mais il avait une •conscience très haute de ses devoirs vis-à-vis de l'État, il se défiait de ■ses lumières et il était entouré parles élèves de Metternich qui regardaient comme un dogme la nécessité de défendre l'intégrité de l'Empire ottoman. Son tort, — très réel, — fut de ne pas vouloir s'avouer à lui-même qu'il n'était pas en mesure de payer la dette de reconnaissance qu'il avait contractée; il eut horreur de l'ingratitude à laquelle le condamnaient les circonstances et il en aggrava ainsi les conséquences de la manière la plus fâcheuse. Au lieu d'avertir le ïsar dès la première heure, alors que celui-ci n'était pas irrévocablement compromis, il entretint ses illusions, non certes par mauvaise foi, mais par pusillanimité et par scrupule. Les circulaires ambiguës de Cuol, ses notes cauteleuses maintinrent l'Empereur de Russie dans la conviction qu'au dernier moment l'Autriche ne l'abandonnerai^ pas. Quand il fut enfin en face de la réalité, au commencement de 1854, il était déjà trop engagé pour pouvoir reculer avec honneur. Il accusa François-Joseph de lui avoir tendu un piège, et, dès ce moment, c'est de ce côté que se tournèrent ses plus âpres rancunes; elles étaient en somme fondées, puisque l'Autriche par sa faiblesse lui avait causé plus de mal qu'elle n'aurait pu lui en faire par son hostilité ouverte. François-Joseph cependant, fort de ses bonnes intentions, ne voulait pas prendre au tragique ces colères et il s'efforçait de ne pas pousser les choses à l'extrême. Il persistait à se dissimuler que les circonstances, la force des choses le condamnaient désormais ù l'alliance des puissances occidentales, et, s'il ne les décourageait pas, de peur de rester isolé, il leur marchandait avec tant de parcimonie les satisfactions qu'il leur accordait, qu'il devait bientôt les faire douter à leur tour de sa loyauté.
La Prusse était dans des conditions infiniment plus commodes, parce •qu'elle n'avait pas d'intérêts immédiats engagés dans la question, et que son alliance importait moins aux adversaires de la Russie. Elle ne fut un moment compromise que par la nervosité maladive de son roi que les algarades deBudberg ou de lord Bloomfield, les ambassadeurs deRussie et d'Angleterre,mettaienthorsde lui, etquiéprouvaitle besoin de tomber chaque jour dans les bras de tout le monde. Dans ses élans les plus inconsidérés il ne se livrait jamais complètement et il faisait à sa manière, — qui n'était pas toujours heureuse, — le jeu de Man- .teuffel, qui, par tempérament et par réflexion, était bien résolu
d'avance a ne pas bouger. Le ministre jugeait d'ailleurs inutile d'aiïicher d'avance ses résolutions et il laissait à chacun l'espoir de conquérir ses faveurs. Ses tergiversations, — beaucoup plus apparentes que réelles d'ailleurs, — inquiétaient et agaçaient Bismarck, plus jeune, plus en dehors, et dont l'impatience à ce moment-là ne perdait rien à être contenue.
« J'ai la Prusse dans ma poche », disait l'ambassadeur russe à Berlin; en réalité il avait pour lui deux ou trois ministres : le prince Charles de Prusse et une poignée de hobereaux qui apercevaient partout l'hydre de l'anarchie et qui se réfugiaient sous l'épée du Tsar. — Les chefs de la camarilla, ceux que Kothan nomme, d'une façon assez inexacte, le parti russe, von Grœben, Dohna, Niebulir, Alvensleben, Gerlach surtout, le plus actif et le plus influent, avaient, malgré leurs préventions et leur étroitesse d'esprit, une idée moins simpliste de la politique. Conservateurs et doctrinaires, hantés par les souvenirs de 1815 et désoles par la défection de l'Angleterre et les incartades de Palmerston, ils s'attachaient avec une sorte de désespoir à la volonté de maintenir une entente étroite entre les cours du Nord. Les brusqueries de Nicolas les attristaient et ils s'efforçaient de le mettre en garde contre des coups de tête qui devaient fatalement rejeter les Habsbourgs vers les puissances occidentales; en même temps qu'ils travaillaient à le modérer, ils s'accrochaient à François-Joseph dont ils pressentaient les tentations. Quand ils furent obligés de s'avouer que Buol, plus ou moins franchement, cherchait une entente avec la France, comme la haine de la Révolution était leur idée fixe, ils se rapprochèrent davantage de la Russie, de peur d'être entraînés par l'Autriche dans une politique d'expédients et de compromis, et ils accentuèrent peu à peu leur sympathie pour Nicolas. Bs ne songèrent jamais pourtant à une intervention directe en sa faveur, et celui-ci ne le leur demandait pas.
Bismarck voudrait nous persuader que, dès ce moment, il était en opposition ouverte avec la camarilla et, d'une façon générale, il s'imagine que ses idées avaient dès lors une netteté et une précision qu'elles n'acquirent que peu à peu. B ne comptait pas beaucoup sur la bienveillance personnelle de Manteuffel, et il était trop soucieux de sa fortune pour ne pas ménager les amis qui lui avaient mis le pied à l'étrier et qui pouvaient le pousser plus haut. Sans aucune difficulté il accourait à Berlin, quand Gerlach l'y mandait, pour jouer près de Manteuffel le rôle d'épouvantail et le réduire à résipiscence. Très fidèlement, il se confessait à son vieux patron, et sans lui
cacher l'évolution de ses doctrines et ses doutes naissants, il les lu? présentait sous le jour le plus acceptable, flattait ses préjugés et conservait le Ion d'un disciple qui soumet ses hésitations au maître. Peu h peu cependant, dans la discussion, les différences qui le séparaient de lacamarilla prenaient une forme plus précise, bien qu'elles demeurassent encore théoriques. Il lui reprochait de s'occuper trop des principes et pas assez des réalités, d'oublier les intérêts essentielsde la Prusse et de sacrifier ses ambitions nécessaires h des scrupules de légitimité ou de constitutionalisme allemand et h de vagues sympathies pour les llabsbourgs. « Pourquoi faire des phrases comme Macbeth au roi Duncan? — Nous jouons l'innocence offensée si on nous reproche de manquer de dévouement fédéral. Pourquoi ne pa& dire tout nettement que nous nous soucions de la Diète comme d'un fifrelin, si on ne nous y traite pas avec les égards qui nous sont dus? La monarchie des llabsbourgs est un trois-mâts vermoulu auquel il serait insensé d'attacher la fine corvette prussienne. Sans doute, je ne conseillerai jamais de reculer devant le péril s'il peut rapporter quelque chose. Seulement, au nom du ciel, pas d'alliance sentimentale dans laquelle la conscience de la bonne action accomplie doit servir de récompense au noble sacrifice. Or, il est bien sûr que l'Autriche nous jugera assez heureux d'avoir eu l'honneur de combattre pour elle : elle ne joue pas franc jeu avec nous; elle tirera parti de nous à l'occasion sans nous rien offrir ; elle nous réserve le rôle que Don Juan attribue à Léporello, dans la scène du paysan, et elle ne nous dira même pas merci. Je parierais ma tête qu'elle ne sera jamais notre alliée sincère, pas plus qu'elle ne l'a été dans le passé. » Donc, conserver les mains libres, ce qui est le meilleur moyen de pouvoir les remplir au bon moment, surtout ne pa& se laisser compromettre dans une intrigue contre la Russie dont on n'avait rien à craindre et dont la défaite n'ouvrait aucune perspective de profit. Parti de prémisses presque opposés, Bismarck aboutissait à des conclusions très voisines de celles de Gerlach.
Cette politique avait des avantages évidents : elle ménageait le& forces de la Prusse et favorisait le progrès de son commerce qui profitait de ce que perdaient les puissances belligérantes; elle achetait a bon compte la reconnaissance de Nicolas qui, dans son isolement, enregistrait soigneusement les moindres preuves de sympathie ; enfin,, elle permettait à Frédéric-Guillaume d'acquérir une situation prépondérante en Allemagne. Elle lui donnait en effet le moyen de grouper autour de lui les cours secondaires qui n'avaient qu'un désir, maintenir la paix, et que d'anciennes sympathies rattachaient au Tsar,.
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dans lequel elles voyaient un protecteur naturel. Cependant l'attitude délibérée et tranchante que préconisait Bismarck présentait un danger assez sérieux.
Il était convaincu, — et c'était une opinion alors très répandue en Europe, — que l'alliance anglo-française ne survivrait pas à la guerre et qu'elle serait remplacée dans un délai assez court par une alliance franco-russe. Il ne s'en alarmait pas, parce qu'il était dès lors résolu à entrer dans la nouvelle association qu'il prévoyait. « Sans doute, écrivait-il à Gerlach, une pareille entente était de nature à écœurer les délicats, » et il avouait que les Bonaparte étaient de drôles de partenaires à offrir aux Hohenzollern. Mais puisqu'il le fallait! « Des gens très honorables, et même des princes au moyen âge se sont sauvés par les égoûts plutôt que de se laisser étrangler. » Et d'ailleurs, n'était-ce pas le meilleur moyen d'assurer l'intégrité de l'Allemagne et de détourner de coupables pensées les petits princes qui seraient tentés de renouveler la Confédération du Rhin. Le plus sûr moyen de retenir les hannetons que commençait à attirer la flamme des Tuileries, c'était de leur rappeler que, « ce que pouvait la Bavière, la Prusse le pouvait aussi, et qu'elle pouvait davantage ». Seulement, pour cela, il fallait ne se laisser enchaîner ni par ses propres phrases, ni par les phrases de ses voisins, « mais afficher hautement une politique spécifique prussienne qui se sert des intérêts et des craintes des autres pour faire son chemin, sans souci de sentiments, que tout le monde étale et que personne n'a ». Avec Glinka, l'ambassadeur russe à Francfort, il était plus net encore : « Que nous importe, lui disait-il, en affectant cette brusquerie de gentilhomme campagnard qui surprenait ses interlocuteurs et qui devint plus tard un de ses procédés, que nous importe que vous fassiez des conquêtes en Turquie? Nous ne sommes pas l'Autriche », et il lui parlait ouvertement du rapprochement futur de la Russie avec Napoléon. Glinka faisait des objections; il faudrait donc qu'elle renonçât à ses anciens principes : — La nécessité vous y oblige ! — « C'est aussi triste que vraisemblable, » écrivait Nicolas en marge du rapport de Glinka. Bismarck se faisait fort de décider Frédéric-Guillaume à appuyer la combinaison, en quoi peut-être il s'exagérait son influence.
Encore fallait-il au moins qu'on sollicitât l'adhésion du roi, et pour cela, il était bon que la Prusse n'étalât pas ouvertement ses préférences moscovites, ce qui eût désobligé Napoléon et risqué de provoquer des complications désagréables. Car enfin la réconciliation de la France et de la Russie n'était encore qu'une éventualité assez lointaine, et n'était-il pas à craindre que pour la prévenir et pour punir
Frédéric-Guillaume, l'Angleterre ne laissât h Napoléon carte blanche sur le Rhin? Dans cette hypothèse, de quel côté la Prusse eût-elle trouvé des défenseurs? — La bonne volonté des petites cours allemandes était douteuse et leurs forces étaient nulles. Quant à l'Autriche, elle eût pris aisément son parti de l'écrasement de sa rivale, et si elle avait fait mine de protester, on lui eût facilement fermé la bouche en lui offrant une partie de la Silésie qu'elle n'avait jamais cessé de regretter.
Le rôle de Manteuffel consista à adoucir le mécontentement des puissances occidentales et, sans leur rien accorder, à leur prodiguer les témoignages de bonne volonté. Il ne se dissimulait pas les inconvénients de la Confédération et, pas plus que Bismarck il ne faisait grand fonds sur la reconnaissance de l'Autriche ; mais il était moins impulsif, plus rassis, et surtout il n'était pas en conflit journalier avec Prokesch et Rechberg. îl lui suffisait de ne rien concéder de sérieux à Buol, il jugeait inutile de lui rompre directement en visière. 11 eût été ambitieux aussi bien qu'un autre, mais il avait jugé son maître, et il se dispensait de lui apporter des pigeons tout rôtis, puisqu'il n'ouvrirait pas la bouche pour qu'ils y entrent d'euxmêmes. « Il y a bien des choses que nous pourrions désirer, disaitil mélancoliquement à M. de Moustier, mais le roi ne prendrait même pas ce qu'on lui mettrait dans la main. » Le plus sage, dans ces conditions, était de ménager tout le monde et de peloter en attendant partie. Le ministre à Berlin complétait et corrigeait son délégué de Francfort, c'est-à-dire qu'il jouait vis-à-vis des ambassadeurs de France et d'Angleterre un rôle très analogue à celui de Bismarck visà-vis de l'ambassadeur russe.
Sa tâche était souvent pénible : on le poussait l'épée dans les reins,. M. de Moustier le poursuivait de ses ironies et lord Bloomfied l'accablait de ses colères. Manteuffel jurait ses grands dieux que le ciel n'était pas plus pur que le fond de son cœur et que, si la Prusse ne sa joignait pas aux puissances occidentales, ce n'était pas sa faute; il se donnait les airs de s'accrocher désespérément aux basques de Fré* déric-Guillaume IV toujours prêt à se précipiter dans les bras du Tsar. A plusieurs reprises, il accepta les propositions de l'Autriche signa les conventions qu'elle proposait; malheureusement, il s'y glissa toujours quelque clause qu'il n'avait pas remarquée et qui permit à la camarilla d'annuler ses bonnes intentions. Cette diplomatie manquait d'allure, et les ennemis de Manteuffel avaient beaujeu à l'accuser de mauvaise foi, de platitude et de scepticisme: ils lui reprochaient de ne pas plus tenir à ses idées qu'à ses amis et dff
L'ALLEMAGNE PENDANT LA GUERRE DE GRIMEE rio.
se cramponner au pouvoir; il répondait que c'était pour garantir les intérêts publics et pour éviter les sottises qu'auraient infailliblement commises les doctrinaires, à quelque parti qu'ils appartinssent. Oa lui prophétisait qu'il ne conquerrait aucune gloire; il y était résigné d'avance, satisfait de réserver l'avenir.
Quand la paix fut signée, on s'aperçut que tout le monde avait perdu à la guerre, sauf la puissance qui y était restée le plus étrangère, la Prusse. A certaines heures, les fautes mêmes réussissent. Pour une fois, l'incohérence avait été le plus avisé des systèmes : la lutte des forces opposées et la rivalité des factions avaient protégé la monarchie contre les fautes où l'auraient facilement acculée les passions de chacun des partis qui se disputaient l'influence.
Rester fidèle à l'amitié russe sans se départir de la neutralité^ résister aux sollicitations de la France et aux menaces de l'Angleterre sans encourir leur inimitié, rassurer les cours secondaires en même temps que l'on témoignait à l'Autriche assez d'égards pour qu'elle ne perdît pas l'espoir de séduire la Prusse et ne se décidât pas h quelque mesure irréparable, empêcher la guerre de s'étendre en évitant une mobilisation qui eût compromis les finances, et continuer pendant trois ans cette sorte de danse des œufs, c'était danstous les cas une entreprise des plus délicates. Elle fut singulièrement compliquée par l'agitation fébrile du roi. Les épreuves et les secousses de 1848 avaient achevé de ruiner sa santé : couperosé, les yeux hors de la tête, la démarche vacillante, les progrès de la paralysie générale dans laquelle il sombra quelques années plus tard sa traduisaient chez lui par des alternatives de torpeur et d'effarement. Sa force de travail, qui avait toujours été faible, avait encore diminué; il avait perdu jusqu'à la confiance verbeuse qu'il affectait au début de son règne et il était moins capable que jamais de décision, et de clarté. Au début de la guerre, son amc avait été tiraillée par les considérations les plus diverses : en sa qualité de chrétien, IL approuvait l'intervention de Nicolas en Turquie, mais il blâmait le cynisme avec lequel le Tsar se plaçait au-dessus des traités; sa fol protestante lui inspirait une vive sympathie pour l'Angleterre, mais il se scandalisait de l'alliance a incestueuse » qui la liait à la France; il détestait dans Napoléon l'usurpateur et le révolutionnaire, mais il. admirait en lui le dompteur de l'anarchie, en même temps qu'il était attiré vers le nouveau souverain par certaines affinités de leurs caractères; il conservait un sentiment de déférence respectueuse pour les Habsbourgs, et il était épouvanté à la pensée d'être entraîné par eux dans une guerre contre la Russie. Les traditions de famille et
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les impulsions du cœur étaient plus puissantes chez lui que les calculs •de rintérét, et cependant au fond le plus intime de son être vibraient malgré tout les ambitions ataviques et les regrets de la gloire qu'il n'avait pas su conquérir.
Il ne comptait plus guère sur une revanche de la fortune et, désabusé, il se déchargeait volontiers du soin des affaires sur Manteulïel, •ce qui n'excluait pas de brusques algarades qui bouleversaient les |)lans du ministre. Il lui imposait des ambassadeurs qui agissaient contrairement aux instructions officielles, et il ruinait son crédit en encourageant la fronde d'une série de candidats qui se poussaient sournoisement au pouvoir. Comme chez lui les questions prenaient toujours une forme personnelle, chaque matin on se demandait -Auquel de ses protégés il od'rirait le soin de diriger ses résolutions, •comme un galantin offre un bouquet à une dame.
Il était cependant contenu dans ses oscillations par deux sentiments durables. D'abord la haine de la France. Les amabilités qu'il prodiguait à M. de Moustier ne trompaient pas notre ambassadeur : — « Je 4e dis à regret, écrivait celui-ci ; je ne puis m'ôter de l'esprit l'idée que le roi ne soit un des souverains qui aiment le moins la France » ; Kîependant qui peut dire Valtâ mente repostuyn de ce prince si mobile •et si insaisissable et néanmoins si obstiné dans ses idées, si prodigue de ses paroles et pourtant si dissimulé? — Cette passion fondamentale, où se mêlaient les souvenirs de 1815, l'horreur de la Révolution et une sorte de répulsion native contre les qualités essentielles 4e l'esprit français, la précision et la clarté, éclataient, si on le pressait trop, dans de brusques explosions qui échappaient à sa prudence et ramenaient brusquement à la surface ce qu'il y avait de vraiment caractéristique et de permanent en lui : « Songez-y; nous sommes tous soldats. Comment l'honneur prussien permettrait-il de rompre -des liens de parenté, des liens de quarante ans ' ? — Si on attaque l'Autriche, c'est moi qu'on attaque. — Si les deux puissances incestueuses, prenant la Révolution pour alliée, la déchaînent sur le monde, alors je fais alliance avec la Russie, à la vie, à la mort. » Bien vite après, il s'excusait, trouvait un biais pour excuser ses paroles.
Que ses préférences de cœur le portassent vers le Tsar, sur ce point aucun doute n'est possible, mais il tremblait de se l'avouer à luimême. Il vivait dans une perpétuelle épouvante: il avait peur de tout, peur des événements, peur des responsabilités, peur des mots.
1. Le tsar Nicolas avait épousé, en 1817, la filte du roi Frédéric-Guillaume III, ia sœur, par conséquent, de Frédéric-Guillaume IV, 'Alexandra-Féodorovna.
peur des fantômes. Quand les ambassadeurs anglais et français écrivaient que, si le roi se prononçait pour la Russie, une rév^olution éclaterait à Berlin, ils se moquaient de leurs gouvernements, à moins qu'ils n'espérassent que leurs lettres seraient lues par le cabinet noir et communiquées au roi. Il était vrai du moins qu'une pareille résolution eût vivement irrité les libéraux prussiens : Frédéric-Guillaume le savait et cela suffisait pour le paralyser. — Il se sentait frêle, mal taillé pour la lutte, et il ne demandait qu'une chose, c'est qu'on n'exigeât pas de lui un effort qu'il se sentait incapable de fournir. — Bismarck, à un moment donné, lui conseilla de profiter des négociations avec l'Autriche pour mobiliser : avec ses 400.000 hommes, il offrirait sa médiation aux belligérants et dicterait sa volonté à l'Europe. Il secoua mélancoliquement la tête : « Ce sont là des projets pour un Napoléon, non pas pour moi. »
Les Occidentaux spéculèrent sur ces angoisses maladives pour entraîner le roi dans l'alliance anglo-française; ils comprenaient, à côté du ministre de la guerrre, Bonin, et de l'ambassadeur à Londres, Bunsen, quelques conservateurs modérés : Pourtalès, le comte de Goltz, Bethmann-Hollweg, qui trouvaient que décidément Manteuffel s'éternisait au pouvoir. Riches, disposant à la cour et dans la noblesse de relations étendues, médiocrement intelligents, ils avaient pour eux la masse de l'opinion et les sympathies de l'héritier du trône, le Prince Guillaume. Le Prince, qui avait le goût de l'honnêteté et le sens de l'ordre, était très mécontent de l'incohérence et de l'arbitraire tracassier et hypocrite que les piétistes et les féodaux avaient introduits dans l'administration. De Goblentz, où il vivait dans une sorte d'exil honorable, il se plaignait qu'on ne tînt pas compte de ses avis; il gourmandait durement Manteuffel, lui reprochait de ne pas montrer assez d'énergie et de constance, — à quoi le ministre lui répondait doucement qu'il ne fallait pas oublier « que l'unité de l'action était la condition de la force ».
L'éducation diploniatique du Prince était assez peu avancée, et, quand Bismarck, qui ménageait l'avenir et qui avait de temps en temps des entrevues avec lui, lui laissait pressentir ses projets de derrière la tête, il était moins scandalisé encore que stupéfait par cette politique « de collégien ». Bien qu'il eût été cruellement froissé par l'attitude de Nicolas en 1850, il était en réalité beaucoup moins dégagé de préjugés russes qu'il ne le supposait lui-même. Bismarck, qui accablait Glinka de ses grâces et se félicitait de pouvoir concilier son loyalisme prussien avec son dévouement pour le Tsar, n'était pas autrement fâché de ses échecs ; il ne voulait pas sans doute que
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la Russie fût mise hors de combat, mais il avait besoin qu'elle fût assez humiliée et irritée pour ne pas regarder de trop près aux conditions du traité futur ; le pacte qu'il comptait lui proposer était en effet très désavantageux pour elle, et elle n'y eût jamais souscrit si la passion de la vengeance n'avait complètement aveuglé Gortchakov.
Cette manœuvre tournante, Guillaume ne la comprenait pas, et elle eût choqué sa droiture. Il demandait que Ton s'unit nettement aux puissances occidentales ; de cette façon, la Russie, isolée, serait forcée d'accepter la paix et elle éviterait les catastrophes où on l'acculait par de vaines et turbulentes sympathies ; on mériterait ainsi sa reconnaissance en s'assurant en même temps l'appui de l'xVngleterre. — Le Prince n'ajoutait pas que, par la même occasion, on ruinait l'influence de la camarilla, rnais il est permis de supposer que cette conséquence indirecte d'une nouvelle orientation de la politique étrangère ne lui déplaisait pas. C'était aussi le seul avantage qu'elle eût pu produire, car de supposer que Nicolas remercierait sincèrement l'arbitre sans mandat qui l'aurait réduit k se rendre à merci, il fallait quelque naïveté pour le supposer.
Un moment, les «Occidentaux» parurent sur le point d'entraîner le roi en lui traçant un tableau terrible des périls qu'il courait en s'aliénant la France et l'Angleterre : l'Autriche se joindrait certainement aux coalisés et la Prusse serait au ban de l'Europe. Cette perspective laissaitBismarck très indifférent : « Nur Muth, der Tabak raucht sich gut ». — La pensée de cet ostracisme provoquait au contraire chez Frédéric-Guillaume IV une consternation analogue à celle que causait aux souverains du moyen âge la menace d'une excommunication. Pour échapper à ce péril imaginaire, par un reste aussi de vieille déférence pour l'Autriche, il signa avec elle le traité d'alliance du 20 avril 1854. Les deux souverains se garantissaient leurs territoires et un article additionnel stipulait que l'Autriche exigerait de Nicolas l'évacuation des principautés danubiennes; dans le cas où cette demande l'engagerait dans une guerre avec la Russie et où ses frontières seraient envahies, elle serait soutenue par la Prusse; si le Tsar incorporait à ses États la Moldavie et la Valachie ou si ses armées franchissaient les Balkans, les deux puissances allemandes s'y opposeraient.
Ainsi, malgré les efforts désespérés de Gerlach et l'étroite surveillance de la reine S le roi échappait à la camarilla. Bismarck eut un
l. Les Souvetiirs de lord Bloomfield donnent sur ce point d'amusants détails. Elle refusait de paraître à un bal donné par l'ambassadeur, et, forcée d'y venir, elle aflfectait de ne pas voir l'ambassadrice pendant toute la soirée et elle emme-
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mouvement de bile. — Il se remit vite. — « Vous êtes fermes, disait finement à Gerlach un Russe qui connaissait bien la situation, et l'on ne doit se laisser ébranler dans la confiance que l'on a en vous ni par vos discours, ni par vos actes. Votre fermeté consiste dans vos sentiments. » — Fréde'ric-Guillaume IV, en même temps qu'il était poussé par sa propre faiblesse à des actes qu'il était difficile d'accorder avec ses convictions durables, s'amusait à faire peur à ses amis, qui étaient aussi un peu ses tyrans. Il avait le goût du vertige et se plaisait à marcher au bord des précipices : il savait qu'on le retiendrait, et s'il avait signé le traité du 20 avril, il entendait laisser à Gerlach et à Bismarck le droit de l'interpréter. Il avait clairement indiqué ses intentions par la disgrâce de son vieux confident Bunsen et du ministre de la guerre, Bonin. Ce dernier avait dit à la Chambre que, de même que Solon s'était refusé à prévoir le régicide, il était impossible de prévoir une alliance de la Prusse avec la Russie (avril 1854); le roi, qui goûtait les souvenirs de l'antiquité, l'invita à dîner, le serra dans ses bras, puis lui annonça sa destitution
Bismarck avait dès lors un rare talent pour commenter les textes. La Prusse ne s'était obligée à intervenir que si la Russie prenait l'offensive dans les principautés, et elle savait déjà que Nicolas était résigné à les abandonner ; le traité n'était donc pour l'Autriche qu' « une noix creuse, un pactum de contrahendo, pour la Prusse au contraire un moyen utile d'intervenir si on le saisissait résolument » — Seulement, pas de faiblesse. — « Sa Majesté doit absolument exiger que les ministres boivent plus de Champagne ; je voudrais qu'aucun de ces messieurs ne vînt au Conseil sans en avoir bu une demibouteille ; alors notre politique prendrait une couleur plus respectable ».
Quant à lui, pour le moment, il s'abrita derrière les cours secondaires : le traité du 20 avril stipulait qu'elles seraient invitées à y accéder. Elles se démenaient fort, un peu par sympathie pour la Russie, beaucoup parce qu'elles éprouvaient le besoin de faire
nait d'autorité, avant le souper, le pauvre Frédéric-Guillaume. Une autre fois, le roi, suivant une tradition constante à la cour, offre un dîner à Potsdam en l'honneur de la reine d'Angleterre; pendant tout le repas, la reine donne des signes d'impatience, puis, quand lo repas est fini, le roi sort sur la terrasse avec Bloomfield. Aussitôt, la reine demande à l'ambassadrice : « Quel train comptezvous prendre pour rentrer à Berlin? « — « Mais, repond son invitée interloquée, n'y a-t-il pas un train vers 5 heures? » — « Vers 5 heures ! Parfaitement. Vite, vous n'avez que le temps. » Elle rappelle l'ambassadeur, avec lequel le roi avait à peine pu échanger quelques paroles, et littéralement le pousse à la porte par les épaules. On comprend que la situation de l'ambassadeur anglais lui ait paru désagréable et qu'il ait songé souvent à abandonner son poste.
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parler d'elles. Elles avaient chacune un ministre des affaires étrangères, et que ferait un ministre des affaires étrangères s'il ne rédigeait pas des circulaires et ne combinait pas des plans! Leurs délégués réunis à Bamberg (mai 1854) étalèrent un zèle ardent pour les intérêts germaniques : ils exigèrent pour la Diète le droit d'intervenir dans les négociations, et recommandèrent en attendant une neutralité absolue. Pendant de longues semaines, on ergota sur le sens du traité. Quand après trois mois de cette politique du sabot, l'Autriche eut enfin obtenu l'adhésion de l'Assemblée de Francfort, elle risqua timidement un pas en avant et accepta la « Note des Quatre Points » (8 août 1854). — Aussitôt la Prusse jeta les hauts cris, accusa la cour de Vienne de la compromettre et de ne pas respecter ses engagements : sans doute, elle ne blâmait pas les propositions des puissances occidentales en elles-mêmes, et elle conseilla à Nicolas de les accepter, mais jamais elle ne consentirait à des mesures coercitives pour les 1-ui imposer. Pendant ce temps, les semaines et les mois s'écoulaient, l'armée autrichienne s'énervait, le trésor viennois, assez mal pourvu, s'épuisait, et Buol sentait monter l'irrilation de Drouyn de Lhuys et de Clarendon. Prokesch à Francfort jetait feu et flammes. « Il a agoni de sottises beaucoup de ses collègues, écrivait Bismarck, déclaré la Confédération inutile; il a fallu le fuir comme on fuit les morsures d'un chat en colère. » — Ces accès de dépit n'arrangeaient rien, et « Bamberg demeurait la boîte de Pandore d'où sortaient pour l'Autriche toutes les déceptions ».
Les nouvelles de Grimée rendirent un peu de nerf à Buol. Les Russes étaient battus à l'Aima (20 septembre), à Inkermann (5 novembre 1854): on croyait la chute de Sébastopol imminente; il signa avec la France et l'Angleterre la convention du 2 décembre 1854 qui semblait annoncer une prochaine entrée en campagne. Devant cette attitude plus résolue, Frédéric-Guillaume IV se sentit de nouveau « mal à l'aise dans sa peau » ; il avait déjà accepté une convention (26 novembre) qui étendait les engagements du 20 avril. — Bismarck n'était pas satisfait : « l'orgueil ne permet pas à l'Autriche de reconnaître loyalement qu'elle a besoin de nous et de nous traiter d'égal à égal ; elle préfère nous enlacer de ses filets... (Elle oublie) que les alliances entre grands Etats n'ont de valeur que si elles sont l'expression solennelle d'intérêts réels communs aux contractants ; toutes les clauses du monde ne peuvent suppléer au manque de bonne volonté si l'une des deux parties se sent sacrifiée et traitée mala fide ».
En réalité, la tactique de la cour de Berlin était toujours la même, en dépit de ses concessions apparentes, et ses complaisances étaient
purement verbales. Quand Prokesch parla de mobilisation, la Prusse fit la sourde oreille, accepta seulement quelques mesures préliminaires qui ne tiraient pas à conséquence. Bismarck, renchérissant sur ses instructions, donnait clairement à entendre que les armements de l'Allemagne ne visaient pas spécialement la Russie. Il parla si haut que M. de Moustier se plaignit et que Manteufïel lui lava la tête, l'invita à (( être plus prudent dans son langage et plus réservé dans ses actes». Il n'accepta pas la semonce, obtint l'approbation du roi, et, fort de cet appui, continua plus vivement sa campagne contre l'Autriche. Il se moquait de Buol qui « ressentait toutes les angoisses d'un rat dans une maison près de s'écrouler» et qui « donnait le bras à deux ivrognes qui l'entraînaient au gré de leurs passions ». « La politique de Vienne, écrivait-il avec une merveilleuse perspicacité, vaudra au cabinet impérial un rude mal aux cheveux quand l'ivresse sera dissipée... Après la paix, nos relations avec la Russie seront meilleures qu'avant la guerre. Le jour du règlement des comptes viendra, fallût-il l'attendre des années. L'Autriche s'est mise en travers de la route de la Russie comme une barrière pour le moment insurmontable; la politique des Tsars tendra naturellement à renverser cet obstacle. Grâce à ce changement dans la situation nous ne pouvons que gagner en prestige et en liberté d'action, et l'un des grands avantages de notre système d'hésitation, c'est que l'antagonisme de Vienne et de Pétersbourg a pu s'accentuer. » Il sifflait déjà le hallali : — Si la France prenait mal la neutralité armée... et se risquait à des mesures imprudentes que l'on pût exploiter comme des menaces, la Prusse serait enchantée d'aller plus loin. Le parti de la Croix, qui veut la guerre, l'emporterait sur le roi. Manteufïel, à qui tous les souliers sont bons, le droit fédéral dans une main et l'honneur prussien dans l'autre, enverrait une armée sur le Rhin et appellerait la Diète à le soutenir contre la France. La Confédération irait au diable, la confusion serait au comble, et en eau trouble on pêche facilement. — En attendant, les cours secondaires, convaincues désormais que la co7nplaisance de la Prusse n'était pas inépuisable, cherchaient auprès d'elle une protection contre les entreprises de Buol, et leurs délégués faisaient leurs confidences à Bismarck; ils ne demandaient pas mieux que de se ranger sous son drapeau, à condition que le roi ne les abandonnât pas. La faveur de l'opinion revenait aux HohenzoUern; « le parti de Gotha relevait la tête », et l'Autriche paraissait mise au ban de l'Allemagne.
Buol recula piteusement, ne tint aucune des promesses qu'il avait faites aux puissances occidentales. Drouyn de Lhuys accourut
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(avril 1855) pour relever son courage : discrètement, mais nettement, il rappela à François-Joseph les ambitions du Piémont en Italie et de la Pnisse en Allemagne ; il ne fallait pas condamner Napoléon à des liaisons dangereuses; déjà les lenteurs de la diplomatie viennoise avaient amené l'alliance des puissances occidentales et de Victor- Kmmanuel (10 janvier 1855). — Buol était capable de comprendre ce langage, mais son autorité à la cour avait diminué; les affaires diplomatiques étaient réparties entre cinq ou six conseillers, Kletzel, Meysenbourg, Biegeleben, etc., qui s'accordaient assez mal. Drouyn ne recueillait que des réponses embarrassées et des promesses problématiques. Le traité qu'il remporta, obscur et alambiqué, ne plut guère à Napoléon qui tenait assez peu à une entente cordiale avec l'Autriche ; par paresse et par complaisance, il l'accepta cependant, mais l'Angleterre le repoussa. Drouyn de Lhuys donna sa démission. La France était d'autant plus irritée que le succès de la campagne semblait compromis ; Sébastopol tenait toujours : « Ce qu'on me dit, écrivait de Moustier, ressemble à une oraison funèbre; on ne se préoccupe que de l'éventualité de nos défaites. » Napoléon ne pardonna pas à l'allié félon qui, après lui avoir promis son concours, le lui avait retiré quand la fortune faisait mine de nous trahir
Il ne restait à Buol qu'à désarmer en essayant tant bien que mal de sauver la face. Le bilan de la campagne était désastreux. — « Nous avons trouvé le moyen de ne plaire à personne», notait de Hiibner dans son journal. — « L'Autriche, écrivait de son côté un observateur pénétrant, est tachée contre elle-même, contre Dieu, contre le monde, et elle a grandement raison, car avec sa politique ambiguë, elle s'est mis tout le monde à dos. » — Les diplomates prussiens, sans paraître y prendre garde, envenimaient les rancunes : — Oui, oui, vous êtes furieux contre nous, disait Manteufïel à l'ambassadeur anglais, etjele comprends ; mais du moins vous ne pouvez pas nous reprocher de ne pas avoir tenu nos engagements . Nous avons toujours été loyaux envers vous. — La raison sociale Manteuffel était décidément en progrès sur la maison Buol. — Bismarck partait pour Paris faire sa paix avec Napoléon et il rencontrait un accueil très aimable. Sans embarras il reniait ses anciens dieux, faisait discrètement sa cour aux dieux nouveaux. Il était présenté à la reine Victoria, lui confessait qu'il trouvait Paris admirable. — Plus beau que Saint-Pétersbourg. Mais il n'avait jamais beaucoup compté sur l'Angleterre et ce n'était pas de ce côté qu'il dressait ses batteries (septembre 18ooj.
Il suffisait maintenant, pour conserver le& avantages si facilement conquis, de ne pas retomber à la première occasion dans les frayeurs
coutiimières. L'année 1855 ne mit pas à de trop rudes épreuves les nerfs de Frédéric-Guillaume.
L'Autriche, contristée et confuse, travaillait tant bien que mal à amadouer la Russie et à rassembler ses partisans débandés. La France, déjà lasse dune guerre qui ne pouvait lui apporter que la liberté d'en entreprendre de nouvelles, attendait avec impatience la chute de Sébastopol (10 septembre 1855), pour entamer des négociations de paix. L'Angleterre, que l'ouverture des hostilités avait surprise et qui venait seulement d'achever ses préparatifs, était plus belliqueuse, et elle continuait à Berlin ses sommations impératives. Manteuffel les subissait sans émotion : il jugeait Palmerston capable de tout, même de lancer Napoléon sur les provinces rhénanes, mais il comptait pour l'arrêter sur ses collègues du ministère, moins emballés, sur la reine surtout et sur le prince Albert, tous les deux très allemands et fort opposés aux coups de tête.
Sa politique d'abstentionetdeneutralitébienveillantepour la Russie était pour le moment franchement soutenue par le roi, très secoué par la.mortdeNicolas(2marsl855).Satristesse, sincère, profonde, avaitunc fois de plus prouvé la force du lien qui unissait les deux familles souveraines D'après le Moniteur prussien, les derniers mots de Nicolas avaient été : « Dites à Fritz de. rester toujours le même pour la Russie et de ne pas oublier les dernières paroles de papa. » — Le roi avait éclaté en sanglots, la reine était noj^ée dans les pleurs. — «Nous saluons notre sœur chérie au milieu de milliers de chaudes larmes, télégraphiait le roi à Alexandra Féodorowna, et nous invoquons les paroles du Seigneur : Bienheureux les pacifiques parce qu'on les nommera les enfants de Dieu. Embrasse Alexandre; nous conserverons comme une sainte relique les dernières paroles duTsar.» — Après de semblables effusions, les diplomates les plus aventureux s'étaient tenus pour avertis. Une tradition, généralement acceptée, veut pourtant que, quand les négociations parlementaires s'ouvrirent, Frédéric- Guillaume ait menacé son neveu de rappeler son ambassadeur de Saint-Pétersbourg s'il n'acceptait pas les conditions des vainqueurs, et on attribue à cette démarche le consentement d'Alexandre et la soumission de la Russie. Cette conjecture est si invraisemblable qu'il faudrait pour l'admettre les documents les plus formels : or, d'après Martens, les archives de Pétersbourg ne contiennent aucune allusion à cette pression m extremis de la Prusse; il convient donc de l'écarter absolument.
Jusqu'à la fin, très loyalement, elle était demeurée fidèle à ses amitiés moscovites; par là, en apparence, elle se trouvait du côté des
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vaincus. Manteuffel en était hiiiniliiî et gêné. De son origine et de son éducation il avait gardé certaines faiblesses bourgeoises, la peur du qu'en dira-t-on, le goût des belles relations, le souci des apparences. A la pensée qu'une quinzaine de diplomates iraient entériner à Paris des résolutions déjà arrêtées, et qu'il n'y serait pas, il se sentait disqualifié, comme le parvenu qui se voit consigné à la porte du salon influent de sa « localité ». Frédéric-Guillaume partageait ces faiblesses. Par une insigne maladresse, ils cachaient mal leurs transes puériles, sollicitaient des protections, accablaient leurs voisins de leurs ofi'res de service, prenaient au sérieux les promesses les plus gasconnes. Naturellement ilss'étaient tout d'abord adressés à laRussie, et le comte Orlov se donnait beaucoup de mal pour obtenir l'entrée de la Prusse au Congrès. — Du moins, il raffirmait. 11 se serait sans doute aisément consolé d'un échec : la Russie avait un intérêt trop manifesté à ce que le roi isolé et ulcéré en fût réduit à se jeter dans ses bras sans conditions.
Manteufl'el, qui devinait ce double jeu, cherchait à reconquérir les bonnes grâces de l'Autriche, se mettait humblement à sa remorque, appuyait ses propositions à Francfort; Bismarck comprenait mal que, par crainte d'être oubliés dans la formalité de la signature, on se donnât l'air de capituler.
« Je connaissais une femme de Poméranie qui n'était pas cruelle, et, quand son mari se fâchait, elle disait : laissez donc, il se résignera. C'est le langage des Autrichiens, et comme les autres croient que la Prusse se résignera, notre situation est compromise.» La perspective de ne pas assister à l'ouverture des conférences et de ne pas exprimer « en qualité d'amateur » son opinion sur les préliminaires, ne le désolait pas autrement; quand son chef l'obligea à a battre la chamade », il en fit presque une maladie, eut un accès de fièvre et un vomissement de bile.
Buol, qui gagnait le terrain que perdait la Prusse, jouait la mouche du coche, se donnait pour le dispensateur des destinées europénnesct prenait le ton de protection qui convenait « sinon à la plus puissante, du moins à la plus haute cour de l'Europe ». Quand il passa à Francfort en se rendant à Paris, il fit prévenir les délégués qu'il serait heureux de les recevoir, et ils se pressèrent en foule dans son antichambre : « tout le troupeau fédéral était rangé dans la rue sous la conduite de M. de Rechberg. » Bismarck n'était pas venu : il n'entendait pas se confondre avec la masse des Deorum minorum gentium. — Buol, galamment, déposa une carte à la légation. Quand la chance le favorisait^ il qe manquait pas d'esprit : « Vous pouvez compter^
dit-il à Bismarck, qu'à Paris je ne négligerai rien pour vous faire admettre au Congrès. » — Il tint parole, insista auprès de Napoléon pour que la Prusse ne fût pas exclue. — L'Empereur ne demandait pas mieux, et ce n'était pas de lui que venaient les obstacles, mais de Palmerston. Comme à Olmutz, il était bien difficile de «repousser une demande si modestement formulée ». — La Prusse obtint son billet d'invitation. Bismarckne décolérait pas : « Je ne voudrais, écrivait-il, être qu'une heure dans ma vie le grand homme que le comte de Buol croi t être tous les jours, et ma gloire serait assurée devant Dieu et devant les hommes. » II ne se consolait pas que son chef eût pris au tragique les mines de ce poltron qui jouait les matamores, « de ce couteau acéré, mais qui ne tranchait pas ».
Dans les séances du Congrès et plus encore dans les réunions qui rassemblaient autourde Walewski la plus brillante société de l'Europe, ManteufTel parut d'abord emprunté et maladroit. — « Il est si piteux, écrivait la comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, que von der Pfordten aurait l'air d'un prince à côté de lui. Il a bien l'air d'un homme invité au dernier moment.» — «De tous les plénipotentiaires, écrivait un autre contemporain, c'est assurément celui qui salue le mieux, le plus souvent, le plus complètement. Il se confond en salutations, il n'est que saints. » — Il finit par trouver pénible le rôle qu'il avait si vivement sollicité et, à plusieurs reprises, devant la morgue des ambassadeurs anglais ou la dédaigneuse condescendance de Buol, il songea à quitter Paris avant la signature du traité. Ces éclats n'étaient guère dans son tempérament et, à la longue, sa modestie lui gagna de précieuses sympathies : ses lunettes d'or, ses allures de professeur, sa réserve^plurent à l'Empereur qui s'attacha à faire sa conquête et y parvint assez vite. Gerlach s'en aperçut aussitôt : dans ses lettres, écrivait-il avec mauvaise humeur, « il se défend de sympathies bonapartistes, mais ces sympathies percent partout ».
Le ministre avait assez de finesse pour remarquer que la situation de la Prusse avait été fortifiée par ses dernières campagnes diplomatiques. « Soyez persuadé, écrivait à son oncle Alexandre II au lendemain de son avènement, que je vous serai éternellement reconnaissant pour la position si belle que vous avez su faire garder à la Prusse pendant cette crise et qui nous a été si utile. Que Dieu vous en récompense! » A certaines heures troublées, ces souvenirs parurent bien s'obscurcir dans l'esprit d'Alexandre; en dernière analyse, ils l'emportèrent toujours sur les considérations générales, et l'amitié de la Russie, adroitement entretenue par une politique attentive et prudente, allait être désormais la base solide sur laquelle la.
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Prusse édifia sa grandeur. Sans la reconnaissance obstinée d'Alexandre II, ni 1866 ni 1870 n'auraient été possibles.
L'altitude de Buol au Congrès au contraire et son intransigeance dans les longues négociations qui suivirent avaient porté jusqu'à la fureur la haine que la cour de Vienne inspirait à Pétersbourg. — «. C'est François-Joseph qui a tué Nicolas, disait à Bernhardi son beau-frère, officier de l'armée russe. L'Autriche n'en crèvera pas moins. Elle crèvera ! Et avec quel plaisir nous regarderons alors sa ruine, l'arme au bras ! Nous ne ferons plus le métier que nous avons fait jusqu'ici; nous ne jouerons plus les gendarmes de l'Europe ! » — Sous une forme à peine moins brutale, on retrouve les mêmes •colères chez les représentants officiels de la diplomatie moscovite. Le successeurdeNesselrode,M. de Gortchakov, avaitété choisi (avril 1856) parce qu'on savait combien étaient profonds les ressentiments que lui avaient laissés les négociations qu'il avait été chargé de conduire à Vienne pendant l'été de 1854. Quand il passa à Berlin au mois de juin 1856 et que Gerlach, poursuivant sa chimère, essaya de lui prouver les dangers de l'alliance française et les avantages d'un rapprochement avec François-Joseph, il ne lui dissimula pas qu'il était impossible à la Russie de renoncer à ses griefs. — On vante souvent la diplomatie russe, et elle a dans le détail des affaires de grandes qualités, une adresse que les scrupules n'embarrassent guère, beaucoup de persévérance, l'art d'exploiter les alliances et de faire payer très cher de très modestes services; elle est enjôleuse et tenace, mais il lui manque trop souvent la vertu cardinale des hommes d'état : le souci exclusif des intérêts primordiaux du pays. Elle est trop dominée par ses nerfs, elle ne sait ni pardonner ni oublier et elle ne se demande jamais si elle n'aura pas à payer par de trops cruels regrets les joies passagères de la vengeance. Ici aussi les traditions permanentes et les institutions ont marqué de leur empreinte indélébile tes hommes politiques. On sent toujours chez eux les serviteurs de l'autocrate habitué à tout subordonner à ses passions.
L'Autriche avait brûlé ses vaisseau et elle déployait un grand zèle pour maintenir l'alliance franco-anglaise, dans laquelle elle espérait s'insinuer. Elle avait décidé la France et l'Angleterre à signer avec elle le traité secret du 15 avril 1856, par lequel les trois puissances s'engageaient à maintenir l'intégrité de l'Empire Ottoman et à regarder comme un castes belli toute infraction au traité de Paris. Ses intentions avaient été aussitôt devinées aux Tuileries : ce On a pensé à Londres et à Vienne, que nous allions être en butte aux cajoleries de la Russie et on a trouvé bon de resserrer l'ancienne
alliance pour nous contenir. » On avait feint d'être dupe, parce qu'il ne convenait pas de précipiter les choses et que d'ailleurs la Russie se montrerait d'autant plus amène que nous serions mieux entourés. Mais on faisait des gorges chaudes de ces diplomates qui mettaient tant d'empressement à courir au secours du vainqueur, et personne ne croyait à la durée de l'intimité nouvelle. « Je crois, -écrivait M™® de Damrémont à Thouvenel, qu'on est fort édifié sur la faiblesse militaire de l'Autriche et sur sa conduite cauteleuse depuis deux ans... Je crois donc qu'avant dix-huit mois la guerre éclatera en Italie. » — Sur la date, les pronostics variaient, mais sur le fond ■des choses l'opinion était unanime. Napoléon, dont la discrétion était la moindre vertu, ne dissimulait guère ses intentions. Il savait qu'il n'obtiendrait pas aisément l'appui de la Prusse, mais il préférait encore briguer les faveurs de la femme qui lé haïssait plutôt que de se contenter de celle qui l'avait déjà trahi. — Il était d'ailleurs disposé à faire largement les choses.
Ainsi s'accomplissaient point par point les prophéties du délégué de Francfort. La guerre de Grimée avait bouleversé les alliances et créé en Europe une situation absolument nouvelle : la Prusse avait les mains libres, et, si elle savait profiter des circonstances, elle devait aisément rencontrer l'occasion de quelque marché lucratif à condition de ne pas demeurer empêtrée dans des préjugés vieillis ou des répugnances d'ancien régime. Pour le moment, Napoléon menait le monde. « Mon voisin, disait Léopold de Belgique, a le droit de se glorifier de son bonheur pendant les dernières années, et son étoile brille plus haut que jamais. Il peut tout pour le bien et pour le mal. Nous verrons ce qu'il en fera. » a La France, écrivait de son côté au duc Ernest de Saxe-Cobourg le prince de Ghimay, trouve une magnifique compensation à ses projets intimes dans la position qui lui est
moralement faite; mais enfin, je crois que Votre Altesse pensera
comme moi qu'elle espérait peut-être autre chose...; (dans ces conditions), il me paraît bien difficile de conclure à un long repos en Europe.)) — Personne n'ignorait que, de 1854 à 1856, on avait agité autour de Napoléon les plus vastes desseins, affranchissement de l'Italie, restauration de la Pologne, union Scandinave, remaniement de l'Allemagne. L'Angleterre, qui aurait désiré une défaite plus complète de la Russie, avait renoncé à son projet plutôt que de suivre son allié dans des combinaisons dont elle prévoyait mal les retentissements. Napoléon s'était incliné : l'heure n'était pas venue; mais il était entêté et patient, et maintenant quels faisceau des haines qui avaient accueilli son avènement était brisé, il allait pouvoir reprendre ses plans.