‹ La FontaineChapitre 10 sur 18 · NOUVELLES FABLES · texte numérisé non relu

NOUVELLES FABLES

Sommaire. — Le second recueil parait en 1678. — Supérieur au premier. — En quoi. — Une page de Lamennais. — Observations de Sainte-Beuve. — On a exagéré l'infériorité de la Fonlaine dans la conversation. — Conclusion de Joubert. — Analyse de détail des beautés accumulées dans le second recueil des fables. — L'animal extérieur observé. — Emploi de la mythologie. — Le point faible. — Ce qu'est la moralité des fables. — Sa langue est merveilleuse. — Grâce naïve. — Les tours brefs et heureux. — Les périphrases. — Incomparable variété de ton. — Le vers de la Fontaine. — 11 revient aux coupes de Ronsard, malgré Boileau. — Conclusion de Taine. — Travail assidu.

EPENDANT, de nouvcllcs fables circulaient, manuscrites, que la Fontaine livrait insouciamment à son public, de plus en plus curieux de ces petits chefs-d'œuvre.

^me jg Se'vigné en était friande. Ses lettres nous la montrent courant, dès 1672, après le Curé et le Mort^ la Laitière et le Pot au

- i37laity fables qui ne furent imprimées que dans le second recueil publié en 1678 et 1679.

Ce recueil, où la Fontaine avoue lui-même avoir changé sa première manière, en donnant moirj.s de traits familiers et plus d'étendue aux circonstances des récits. Son originalité s'y affirme plus nette et plus forte, et on comprend l'enthousiasme de la grande épistolière, écrivant à Bussy, le 20 juillet 1679 :

« Faites-vous envoyer promptement les Fables de !a Fontaine : elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes, et, à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. »

C'est surtout de ce second recueil, contenant les livres 7 à 1 1, que Lamennais a pu écrire :

« La France, à cette époque, produisit un poète auquel les autres nations, soit anciennes, soit modernes, n'en ont aucun à comparer; nous parlons de la Fontaine, cette fleur des Gaules (i), qui, dans l'arrière-saison, sem-

(i) Sainte-Beuve appelle quelque part la Fontaine l'Homère de la vieille race gauloise. Il distingue chez nous deux races d'esprits : d'une part nos vieux gaulois, positifs, malins, moqueurs, nos auteurs de contes et de fabliaux, Villon, Rabelais et Re'gnier, et

ble avoir recueilli tous les parfums du sol natal. Ailleurs il eût langui sans se de'velopper jamais. Il lui fallait pour s'épanouir l'air et le soleil de la terre féconde où naquirent Joinville, Marot et Rabelais. Pour la correction, la pureté de la forme, il appartient au siècle poli dont il reçut l'influence directe : par l'esprit, la pensée, il procède des siècles antérieurs, et en cela Molière se rapproche de lui. Ses fables sont autant de petits drames où se révèle une merveilleuse connaissance de rhomme ; car c'est l'homme qui agit, con-

tous ceux dont l'esprit se résume et se personnifie en la Fontaine, comme en un héritier qui les couronne et les rajeunit, le dernier, le plus grand des vieux poètes français ; d'autre part, les représentants d'une poésie élevée, romanesque, sentimentale, qui essaient de prévaloir avec r^s^ree d'Honoré d'Urfé et les grands romans si chers à l'hôtel de Rambouillet. J.-J. Rousseau renouvelle cette tentative ; grâce à sa plume ardente et à son talent supérieur, le sentimental, aidé -de l'éloquence et secondé du pittoresque, fait invasion dans notre littérature. M^^ de Staël et Chateaubriand ravivent ensuite le sentiment du christianisme dans les âmes, éveillent le goût du mystérieux ou de l'infini. Enfin, Lamartine trouve des accents nouveaux, dote la France d'une poésie sentimentale, religieuse et humaine, prenant les affections au sérieux et ne souriant pas. Rien d'étonnant qu'il n'ait pas aimé la Fontaine. C'est sous une forme assez naturelle le combat des dieux nouveaux contre les dieux anciens. (Causeries du lundiy t. VII, p. 532, passim.)

— i39 ■— verse, sous le voile symbolique des êtres inférieurs, des animaux et des plantes mêmes. Le poète vous le montre sous toutes ses faces, avec ses vices et ses vertus, ses touchantes sympathies, ses ridicules et ses instincts de bonté douce et compatissante. Du gracieux enjouement, du comique malin, dont une apparente bonhomie aiguise encore le trait, il s'élève jusqu'au pathétique, vous remuant à son gré, et en quelques vers vous associant à ses impressions diverses. Le sourire éclôt sur les lèvres, et l'instant d'après les yeux se mouillent de larmes. Qui a peint comme lui Tamitié, la tendresse naïve, la pitié secourable, le mouvement naturel d'un cœur qui se penche sur un autre cœur ? C'est proprement un charme. Il ne retrace pas seulement les caractères, les passions, les mœurs, mais aussi les misères sociales, les injustices auxquelles l'habitude rend presque indifférent; il les fait détester, il proteste en faveur du faible contre l'abus de la force, en faveur de l'humanité contre ses oppresseurs. Héritier des vieilles traditions de liberté religieuse, lorsque tout ploie, il résiste encore, il conserve religieusement le sentiment du droit et le réveille de mille manières : il est vraiment le poète du

peuple. La nature également l'attire. Qui l'a mieux observée, mieux sentie ? Qui l'a revêtue de couleurs plus vraies, plus brillantes, plus suaves ? C'est en lui qu'il faut admirer les ressources infinies, la variété inépuisable, le rythme flexible, la richesse harmonique d'une langue qui se transforme pour tout exprimer, pour tout peindre avec une égale perfection. Il n'est pas un seul genre, ni presque une seule nuance de style, dont il n'offre un modèle achevé ; tout s'y trouve : majesté, grandeur, énergie, élégance, délicatesse, ingénuité, beauté noble et décente,

Et la grâce plus belle encor que la beauté,

et je ne sais quoi d'onduleux dans son mouvement volage, de contours indécis, d'aérienne transparence, qui prête un corps à ce qui n'en a point. »

Sainte-Beuve a fort sagacement déduit les caractères du progrès affirmé par le second recueil paru en 1678.

La seconde manière de la Fontaine, dit-il, commence plus distinctement et se déclare, ce me semble, avec son recueil, au VIP livre

qui s'ouvre par les Animaux malades de la peste. Quand on prend le volume des fablesà ce VIP livre et qu'on se met à le relire de suite, on est ravi ; « c'est proprement un charme, » comme le dit le poète dans la Dédicace ; ce ne sont presque que petits chefs-d'œuvre qui se succèdent, le Coche et la Mouche ; la Laitih^e elle Pot au lait^ le Curé et le Mort, et toutes celles qui suivent; à peine s'il s'en glisse parmi quelqu'une de médiocre, telle que la Tête et la Queue du serpent, La fable qui clôt le livre VIP, un Aninial dans la Lune, nous révèle chez la Fontaine une faculté philosophique que son ingénuité ne laisserait pas soupçonner : cet homme si mple, qu'on croirait crédule quand on raisonne avec lui (i), parce qu'il a l'air d'écouter vos raisons plutôt que de son-

(i) On a exagéré l'infériorité de la Fontaine dans la conversation. M. Aubertin nous semble avoir mis les choses au point, quand il écrit : « Toujours plongé dans quelque méditation, où il était comme absorbé, on le voyait dans une distraction prodigieuse, ne sachant souvent ni ce qu'on disait dans une conversation ni de ce qu'il y disait lui-même, à moins qu'il ne se trouvât familièrement à table avec des personnes de sa connaissance, et qu'on n'y traitât quelque sujet agréable et de son goût. Alors sa contenance et les traits de sa physionomie se paraient des grâces de son génie ; ses yeux s'animaient, parlaient le langage de ses idées ; il disait tout ce qu'il voulait, et le disait

ger à vous donner les siennes, est un émule de Lucrèce, et de cette élite de grands poètes qui ont pensé. Il traite des choses de la nature avec élévation et fermeté. Dans le monde physique pas plus que dans le monde moral, l'apparence ne le déçoit. A-t-il à parler du soleil,

si bien qu'il enchantait les oreilles les plus délicates. Mais il ne donnait pas partout la même satisfaction ni le même plaisir. Témoin l'aventure rapportée par Vigneul de Marville :

« Trois de complot, dit-il, par le moyen d'un quatrième qui avait quelque habitude auprès de cet homme rare, nous l'attirâmes, dans un petit coin de la ville, à une maison sacrée aux muses, où nous lui donnâmes un repas, pour avoir le plaisir de jouir de son agréable entretien. Il ne se fit point prier ; il vint à point nommé sur le midi. La compagnie était bonne, la table propre et délicate, et le buffet bien garni. La Fontaine garda un profond silence; on ne s'en étonna point, parce qu'il avait autre chose à faire qu'à parler. Il mangea comme quatre et but de même. Le repas fini, on commença à souhaiter qu'il parlât ; mais il s'endormit. Après trois quarts d'heure de sommeil, il revint à lui. Il voulait s'excuser sur ce qu'il avait fatigué. On lui dit que cela ne demandait point d'excuse, que tout ce qu'il faisait était bien fait. On s'approcha de lui, on voulut le mettre en humeur et l'obliger à laisser voir son esprit, mais son esprit ne parut point, il était allé je ne sais où, et peut-être alors animait-il ou une grenouille dans les marais, ou une cigale dans les prés, ou un renard dans sa tanière ; car, durant tout le temps que la Fontaine demeura avec nous, il ne nous sembla qu'une machine sans âme. On le jeta dans un carrosse, où nous lui dîmes adieu pour toujours. »

il dira en un langage que Copernic et Galilée ne désavoueraient pas :

J'aperçois le soleil : quelle en est la figure ? ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour ; Mais, si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature ? Sa distance me fait juger de sa grandeur; Sur l'angle et les côtés ma main le de'termine. L'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur, Je le rends immobile, et la terre chemine.

En voilà plus que Pascal n'osait dire sur le mouvement de la terre, tout géomètre qu'il était. Ainsi, dans sa fable de Démocrite et les- Abdéi^itaînSy il placera sa pensée plus haut que les préjugés du vulgaire.

Que j'ai toujours haï les pensées du vulgaire ! Qu'il me semble profane, injuste et téméraire, Mettant de faux milieux entre la chose et lui, Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui! Le maître d'Epicure en fit l'apprentissage. Son pays le crut fou. Petits esprits 1 Mais quoil

Aucun n'est prophète chez soi.

Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.

Nul en son temps n'a plus spirituellement que lui réfuté Descartes et les cartésiens sur l'âme des bêtes, et sur ces prétendues machines que ce philosophe altierne connaissait pas mieux que l'homme qu'il se flattait d'ex-

pliquer aussi. Dans la fable les Deux Rats y le Renard et VŒiif, adressée à M"^^ de la Sablière, la Fontaine discute, il raisonne sur ces matières subtiles, il propose même son explication, et, en sage qu'il est, il se garde d'oser conclure. Dans les Souris et le Chat-Huant, il revient sur ce même sujet philosophique ; dans les Lapins^ adressés à M. de la Rochefoucauld, il y revient et en raisonne encore; mais il égaie vite son raisonnement selon son usage, et fait passer au travers comme un parfum de bruyère et de thym.

Je n'ai pas ici la prétention de classer les fables de La Fontaine ; ce serait en méconnaître l'esprit et attenter à leur diversité. Mais, au premier rang, dans l'ordre de la beauté, il faut placer les grandes fables morales, le Berger et le Roîy le Paysan du Danube^ où il entre un sentiment éloquent de l'histoire et presque de la politique; puis, ces autres fables, qui, dans leur ensemble, sont un tableau complet, d'un ton plus terminé, et pleines également de philosophie, le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes, le Savetier et le Financier, cette dernière parfaite en soi comme une grande scène, comme une comédie remuée de Molière. Il y a des élégies proprement dites.

Tirets et Amarante, et d'autres élégies sous forme moins directe et plus enchanteresse, telle que des Deux Pigeons. Si la nature humaine a paru souvent traitée avec sévérité par la Fontaine, s'il ne flatte en rien l'espèce, s'il a dit que l'enfance est « sans pitié » et que la vieillesse est « impitoyable » — l'âge mûr s'en tirant chez lui comme il peut — , il suffit, pour qu'il n'ait point calomnié l'homme et qu'il reste un de nos grands consolateurs, que l'amitié ait trouvé en lui un interprète si habituel et si touchant. Les Deux Amis sont le chef-d'œuvre en ce genre ; mais, toutes les autres fois qu'il a à parler de l'amitié, son cœur s'entr'ouvre, son observation railleuse expire; il a des mots sentis, des accents ou tendres ou généreux, comme lorsqu'il la célèbre dans une de ses dernières fables à Mme Harvey.

Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens, Avec cent qualite's trop longues à déduire, Une noblesse d'âme, un talent pour conduire

Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre, et le don d'être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux.

C'est quand on a lu ainsi dans une journée cette quantité choisie des meilleures fables de

la Fontaine, qu'on sent son admiration pour lui renouvele'e et rafraîchie, et qu'on se prend à dire avec Joubert :

« Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. »

ni

Sainte-Beuve vient de nous tracer, en quelques coups de pinceau, la physionomie exacte et générale de ce second recueil. 11 ne sera pas sans intérêt d'entrer un peu dans le détail (i).

Dans la première du 7^ livre, les Animaux malades de la peste, cette fable admirable qu'on ne saurait trop étudier et qui vaut à elle seule la plus longue et la plus belle méditation philosophique sur les abus de la force, on reconnaît vite un fond de tristesse mélancolique qui domine à travers l'animation du récit. Tout ce 7^ livre est formé de ces fables qui sont à la fois des leçons, des exemples, des préceptes, des guides pour aider Thomme à

(i) Nous l'empruntons au bon tableau d'ensemble qu'en a fait M. Fréd. Godefroy, loc. cit., p. 290 à 307, passim.

tracer sa voie dans le monde, un peu en égoïste si l'on veut, mais aussi avec cette prudence qui est ne'cessaire dans les temps de civilisation raffinée.

Les fables d'ailleurs ont tous les genres d'attraits. Tous les aspects de la vie y sont reproduits, et la nature entière s'y reflète. Ces esquisses légères comprennent, selon la propre expression du poète,

Un drame à cent actes divers.

Depuis la tragédie jusqu'au simple vaudeville, tous les genres de drames y sont représentés. Les lecteurs sont spectateurs, et la fable, en de moindres proportions, leur communiqueles émotions multiples qu'on éprouve au théâtre. « Et ce théâtre de la Fontaine, comme le remarque M. Nisard, a été plus heureux que celui de Racine, en ce sens que rien n*a passé de mode, rien n'a vieilli, tout est resté, tout est vivant. »

La Fontaine donne une autre existence au monde non pensant, il prête aux êtres qui ne parient point un langage qui semble réellement leur appartenir.

S'il peint les animaux avec tant de ressemblance, c'est qu'il les a vus de très près, dans

dans tous les détails de leur vie, et qu'il les aime. Il y a chez lui un fonds de bienveillance générale qui l'intéresse àtousles êtres vivants,

Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux.

Et ce ne sont pas les animaux seuls qu'il aime. Sa sensibilité s'étend jusqu'aux plantes, dont il parle avec un vif intérêt et sur un ton attendri. Voit-il un cerf brouter la vigne qui Ta sauvé, il s'indigne

Que de si doux ombrages Soient exposés à ces outrages.

Le fabuliste n'est pas un citadin qui se fait campagnard par genre; c'est un véritable amant de la nature, de la pure et simple nature :

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie.

C'est à ce bonheur qu'il consent à réduire sa vie, et il chante avec l'accent et l'émotion de Virgile :

Solitude où je sens une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais? Ohl qui m'arrêtera sous vos sombres asiles?

Il parle comme un ancien de la saison

Où les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie,

Quand tout aime et quand tout pullule dans le monde,

Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Il a retrouvé, à l'occasion, la grandeur et la magnificence de Lucrèce. Il a tout senti, même l'humble beauté d'un potager rustique et l'agrément d'un jardin propret, bien entretenu, plein de plantes utiles,

Avec le clos attenant,

avec la haie vive et verte, avec la bordure de serpolet et les fleurs bourgeoises, qui feront un bouquet à la ménagère. Il suit les émotions de ces êtres, il refait leurs raisonnements, il s'attendrit, il s'égaye, il prend part à leurs sentiments. C'est qu'il a vécu avec eux. Il allait dans les bois, sur la mousse, dans les sentiers, parmi les terriers, et aussi dans les étables, le long de la mare des fermes, dans les poulaillers (i).

Et ce n'est pas uniquement l'animal extérieur qu'il a observé ; « philosophe autant que peintre, il s'est encore occupé des facultés des animaux, et cela avec une pénétra-

(i) Taine, la Fontaine, 2^ part., chap, xi.

tion, une justesse et une indépendance d*esprit qui étonnent, surtout quand on songe aux idées qui régnaient de son temps à ce sujet » (i).

Ce n'est pas non plus exclusivement à la terre, à l'homme, aux animaux, aux plantes et aux fleurs, qu'il emprunte ses images. Il s'élève plus haut, et relie la terre au ciel, la créature au Créateur, le maître au sujet ; mais il cache ce grand enseignement sous la fiction mythologique.

L'emploi ingénieux et original de la mythologie, c'est là un des traits les plus marqués du génie de la Fontaine. Les images mythologiques naissent chez lui d'elles-mêmes. Il n'a pas besoin de les chercher; on voit que sa pensée habite dans ce monde. Il y trouve des figures sublimes, dignes d'Homère, quand il montre « les Parques blêmes dont la main se joue également des jours du vieillard et de ceux du jeune homme ». Il ne peint pas les dieux vaguement, d'après les souvenirs scolaires. Il distingue les détails de leurs mouvements, et voit Atropos à son métier,

Reprendre à plusieurs fois l'heure fatale au monstre, (i) Damas-Hinard, la Fontaine et Buffon.

Il est chez lui dans l'Olympe. Il y prend ses comparaisons comme nous les prenons autour de nous (i).

Ce grand usage de la mythologie dans les fables ne ressemble pas, du moins, comme chez la plupart des auteurs de ce temps, à une mascarade. Le culte de la Fontaine pour les divinités mythologiques est naïf, ses dieux sont poétiques et aimables.

Mais, perçant à travers ce voile de l'apologue, voyons l'objet réel que le poète se propose, et admirons comme il sait peindre l'humanité, en ayant l'air de ne peindre que des animaux ou des végétaux. Ce qu'il met réellement en scène, c'est l'homme, l'homme de toutes les conditions, de tous les temps, de tous les pays. La Fontaine connaît et peint à merveille l'homme générique, toujours le même, partout le même, et, comme Ta remarqué Damas-Hinard, il ne connaît pas moins parfaitement et ne peint pas moins heureusement l'homme des divers pays, tel que l'ont fait la race, le climat, les institutions, les idées, les préjugés, les mœurs. Il promène soigneusement son regard sur la société française de

(i) Taine, op, et loc. cit.i chap. m, § 2.

son temps; il y saisit l'un après l'autre, aux divers degrés de l'échelle, les mille personnages de tout état et de toute condition qui la composent, et les transporte vivants dans sa comédie. Il excelle surtout à rendre Timage de la brillante société française, de cette époque de grandeur et de corruption élégante : lumière et ombre, gloire et honte, vertus et vices, il reproduit tout (i).

Pour peindre tout un caractère, il ne lui faut souvent qu'un trait. Le choix d'une simple appellation lui suffit pour nous montrer un type. Il nous fait voir « le sultan léopard » et son vizir, le singe, « maître es arts )> et bon politique; Sa « Majesté lionne », dans un (c Louvre » qui.est « un vrai charnier, nosseigneurs les loups, messire loup, dom coursier », et, en opposition avec ces grands personnages, l'intéressant « Thibault l'agnelet », le pauvre « Robin mouton », puis « ce pelé, ce galeux, ce baudet », dont « la peccadille fut jugée un cas pendable ».

(i) M. Taine a montré comment la Fontaine a peint la société française au dix-septième siècle, le roi, la cour, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le turcaret, le magistrat, le médecin, le professeur, le marchand, l'artisan, le paysan, le peuple.

Le point faible de ces chefs-d'œuvre, c'est la morale. « Elle s'ajuste à la fin comme elle peut », dit Sainte-Beuve. Mais, chose plus grave, observe Taine, il ne nous propose point de règle bien stricte, ni de but bien haut. « Il nous donne le spectacle du monde réel, sans souhaiter ni louer un monde meilleur aux opprimés, sans leur laisser espoir de secours ni de vengeance. » Il reconnaît que Jupiter a « mis deux tables au monde; que l'adroit, le fort, le vigilant sont assis à la première, et que les petits mangent leur reste à la seconde ». Bien pis, le plus souvent, les petits servent de festin aux autres. Au reste, peu importe <( qui vous mange, homme ou loup; toute panse lui paraît une à cet égard ». Il est résigné, sait ce que vaut le roi lion, quelles sont les vertus des « courtisans mangeurs de gens », mais croit que les choses iront toujours de même, et qu'il faut s'y accommoder. Telle qu'elle est, la vie est « passable ».

Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.

Mais il ne faut pas prendre ses maximes à la lettre; par exemple, quand il dit :

La raison du plus fort est toujours la meilleure,

OU encore, lorsqu'il paraît prêcher la duplicité, en disant :

Le sage dit, selon les gens :

Vive le roi 1 vive la Ligue 1

Il n'est pas indiffèrent à la morale publique, mais il semble croire à l'inutilité de crier : vive la vertu ! vive la vérité ! Par amour de la tranquillité, il crierait volontiers du bout des lèvres tout ce qu'on voudrait. Ses maximes les plus dures sont elles-mêmes plutôt l'expression de l'ironie amère du penseur que du sentiment vrai du poète. Dira-t-on que, dans la fable de la Cigale et la Fourmi, il se moque de la charité et de la bienfaisance ? Non, il se moque de la paresse, de l'oisiveté; il dit : «Tant pis pour les oisifs, pour les paresseux, pour les imprévoyants! » Et la justice ne demande certes pas qu'on donne un encouragement à la paresse. Dans la fable le Chêne et le Roseau, il conçoit la vraie morale, et établit magnifiquement la faiblesse des forts.

La Fontaine n'a pas vu le monde en enfant ni en optimiste. Cette naïveté dont on a tant parlé est accompagnée chez lui de beaucoup de pénétration et de malice. Dans les Fables, il se montre plutôt sceptique et railleur que naïf.

La plupart de ses maximes et de ses moralités sont équivoques; toutes cependant ne sont pas sans générosité.

Dans le Lièvre et la Per^drix, nous trouvons cette bonne recommandation :

11 ne se faut jamais moquer des misérables.

Et cette autre dans VAne et le Chien : Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature.

Mais où la Fontaine fait œuvre d'une moralité haute et courageuse, c'est dans la liberté avec laquelle il attaque les abus de son temps :

La Fontaine, du monde éternel précepteur, Poétique Brutus, qui faisait le bonhomme Pour cacher son bon sens, comme celui de Rome, Et, sous l'alle'gorie humblement abrité. Lançait le dard aigu de l'àpre vérité (i).

Ce dard n'épargnait personne ; il était prin-

(i) Barthélémy, le Zodiaque^ à V. Hugo.

cipalement dirigé avec une hardiesse et une sûreté de main étonnantes contre les puissants. Grands seigneurs, princes et rois, tous

sont atteints.

Raton

N'était pas content, ce dit-on.

Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes,

Qui, flattés d'un pareil emploi.

Vont s'échauder en des provinces

Pour le profit de quelque roi.

Oh ! que de grands seigneurs, au léopard semblables.

N'ont que l'habit pour tous talents !

Tous les mangeursdegensnesontpasgrandsseigneurs. Vous, favori! vous, grand! Défiez-vous des rois! Leur faveur est glissante ; on s'y trompe, et le pire C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.

Il n'épargne pas plus que Molière le corps médical, et il a, dans ses apologues, des hardiesses contre le clergé que le grand comique n'aurait pas osées sur le théâtre.

La Fontaine aurait pu emprunter encore plus qu'il ne l'a fait, comme on le lui a un peu reproché, à ses devanciers; il aurait pu être moins bon observateur et moins profond moraliste, il serait toujours placé tout au pre-

mier rang des écrivains français, tant sa langue est merveilleuse, tant elle réunit de qualités et de mérites différents !

Aucun poète français ne brille autant par le naturel que lui. Il n'a pas une forme de convention; il ne cherche pas à faire des phrases symétriques, il laisse couler son vers selon le sujet, selon le moment. Au lieu de recourir aux termes généraux et aux périphrases — qu'il sait aussi, nous le dirons tout à l'heure, employer d'une manière admirable — il nomme chaque chose par son nom, il précise, il montre aux yeux.

La grâce naïve et l'heureux abandon du style, voilà ce qui frappe le plus chez lui au premier abord; mais il nous offre tous les contrastes.

La Fontaine est à la fois le plus naïf et le plus raffiné de tous les grands écrivains du Grand Siècle. Son style, si personnel, si original, est en quelque sorte un style composite. A côté de la meilleure langue de l'ère de Louis XIV, on y rencontre la langue de Marot, de Rabelais, de Bonaventuredes Périers, de Montaigne, et même quelques souvenirs du quinzième siècle. Toutes les anciennes expressions qui lui semblent avoir des nuan-

— i58 — ces plus fines, il les rajeunit pour son usage, et il apprend de nos anciens, en particulier, à débarrasser la langue de cette surcharge d'articles et de verbes auxiliaires qui en rendent si souvent la marche pesante. Nos vieux auteurs ne lui suffisent pas encore pour supple'er à l'indigence de la langue poétique fixée par Malherbe et par Boileau. Il va fouiller jusque dans les dialectes des provinces pour y trouver l'expression la plus propre à peindre sa pensée.

Personne n'a eu comme lui le secret des tours brefs et heureux, des expressions originales et piquantes; personne n'a possédé à un égal degré le talent de peindre d'un seul trait, de résumer un caractère dans une seule expression pittoresque; personne n'a su comme lui manier la périphrase et en tirer de délicieux effets.

Pour faire entendre qu'un ânier menait deux ânes, il dit :

Un ânier, son sceptre à la main, Menait, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles.

La mouche, chez lui, s'appelle « la fille de l'air », ou bien le « parasite ailé » ; les gre-

- i59nouilles, les « citoyennes des e'tangs »; la belette, la « dame au nez pointu », la « dame au long corsage », ou bien « au corps le'ger et fluet», ou r «animal à longue échine»; le rossignol, le « héraut du printemps » ; la poule, une « Hélène au beau plumage »; le chapon, un « citoyen du Mans » ; les souris sont la gent (( trotte-menu » ; la capitale de «rongemaille », le rat s'appelle « Ratopolis »; un charretier est transfiguré en « phaéton d'une voiture à foin ». Un homme qui aime les jardins est un (( prêtre de Flore et de Pomone ». Le peuple est 1' « animal aux têtes frivoles ». Un miroir pour attirer les oiseaux devient « un fantôme brillant». Il ne dira pas qu'un roseau croît sur le bord des rivières, mais qu'il naît le plus souvent

Sur les humides bords des royaumes du vent.

A-t-il à peindre un vent des plus violents qui s'élève tout à coup ;

Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

Quelle plénitude de poésie appliquée aux petites et aux grandes choses ! Quelle habi-

îeté! Quel art de faire prendre à tout une âme, un corps, un visage !

Il possède une variété incomparable, variété qu'on remarque non seulement d'une fable à l'autre, mais dans le détail de chaque fable. 11 sait prendre tous les tons et en changer avec un admirable à-propos. Tantôt c'est la majesté de l'épopée et l'éclat de l'ode :

Tremblez, humains, faites des vœux:

Voilà le maître de la terre !

tantôt la douceur de l'églogue :

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre : L'un d'eux, s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ? Voulez-vous quitter votre frère ?

L'absence est le plus grand des maux :

Ici c'est la plaisanterie gaie et délicate, accompagnée d'une saillie :

Une souris tomba du bec d'un chat-huant :

Je ne l'eusse pas ramassée ; Mais un bramin le fit : je le crois aise'ment ;

Chaque pays a sa pensée.

Ailleurs, c'est une boutade à laquelle on est loin de s'attendre :

Un homme vit une couleuvre :

Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre

Agréable à tout l'univers !

A ces mots l'animal pervers

(C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme ; on pourrait aisément s'y tromper),

Cet observateur si fin est essentiellement critique, satirique et caustique ; ce n'est guère qu'en apparence qu'il est bonhomme. Souvent il n'a pas assez de sentiment, d'imagination attendrie et de délicatesse ; aussi les jeunes filles et les femmes l'aiment-elles peu. Il convient mieux aux railleurs, aux sceptiques, aux adorateurs de la force et du fait accompli. Cependant le cri du cœur lui échappe parfois, et qu'alors il est émouvant!

Quelle touchante plainte que celle de la vache contre l'homme !

Enfin, me voilà vieille : il me laisse en un coin Sans herbe. S'il voulait encor me laisser paître ! Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il pu jamais pousser plus loin L'ingratitude ?...

La sensibilité la plus profonde n'éclatet-elle pas dans le tableau sombre et attendri qu'il nous trace de la misère désespérée de ce bûcheron :

Un pauvre bûcheron, tout couvert de rame'e, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à^^pas pesants. Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur. Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde ? Point de pain quelquefois, et jamais de repos : Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée Lui font d'un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la Mort.

Dans les Deux Amis, six vers condensent ce qui a peut-être jamais e'té dit de plus beau sur l'aniitié :

Qu'un ami véritable est une douce chose !

Il cherche vos besoins au^fond de votre cœur ;

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même :

Un songe, un rien, tout lui fait peur

Quand il s'agit de ce qu'il aime.

C'est ainsi que tous les contrastes se ren,contrent chez ce merveilleux esprit.

Le style de la Fontaine, dans les Fables, s'élève quelquefois jusqu'au sublime. Entendez-le dans r Astrologue qui se laisse tombeî^ dans un puits :

Quant aux volontés souveraines

De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein,

Qui les sait que lui seul? Comment lire en son sein?

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

Quoi de plus fort et de plus hardi que la figure renfermée dans ces vers de la fable du Philosophe scythe^ qui rencontre un sage émondant les arbres de son jardin :

Le scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine : était-il d'homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitants?

Quittez-moi cette serpe, instrument de domm^age ;

Laissez agir la faux du Temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage.

Faire descendre « des arbres au noir rivage », les envoyer « border le noir rivage », l'audace de cette image est grande, étonnante, mais elle est admirablement préparée par ces vers:

Etait-il d'homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?

Avec quelle incomparable facilité il fait prendre aux vers français toutes les formes imaginables! Personne aussi bien que lui ne possède le mécanisme des vers coupés. Son instinct lui a révélé le mètre qui convient à la fable et aux poésies légères. Comme les pen-

sées sérieuses et gaies, tendres et plaisantes, s'y mêlent à chaque instant, il a senti que des vers à mesures différentes et des rimes croisées étaient ce qui leur convenait le mieux. Dans p\us\cursdesQsïeihlQs,Jupiteî^etlesTon?ier''res^ les Vautours et les Pigeons^ le Rat de ville et le Rat des champs^ \\ a fait usage du mètre uniforme : l'esprit et l'imagination sont moins satisfaits. On aime mieux le voir retrouver et reprendre les coupes de Ronsard, proscrites par Boileau, et laisser tomber son vers sans s'inquiéter de la brisure :

Voyez... quelles rencontres dans la vie Le sort cause.

Comme vous êtes roi, vous ne considérez Qui ni quoi.

Et si j'eusse eu pour maître, Un serpent, eût-il pu jamais pousser plus loin L'ingratitude 1 On écorche, on taille, on de'membre Messire loup.

Les derniers traits de l'aube empêchent qu'il ne voie Le filet.

Ces petits vers irréguliers, quelquefois composés seulement d'un mot ou deux, qu'il jette comme sans dessein et au hasard, au milieu des autres vers d'une mesure régulière, produisent un effet merveilleux :

L'homme au trésor arrive et trouve son argent Absent, le me figure un auteur Qui dit : Je chanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre ; C'est promettre beaucoup ; mais qu en sort-il souvent? Du vent.

M.Taine a eu raison de dire que la Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous convient, « toujours divers, toujours nouveau », long puis court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes redoublées, entrecroisées, reculées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson.

Et, quelque forme qu'il adopte, il la maintient avec la même aisance. Toujours ces beautés si nouvelles paraissent couler avec une étonnante facilité de la source intarissable du génie. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, ce naturel exquis était le fruit d'un travail assidu. La Fontaine revoyait et retouchait patiemment ce qu'il avait écrit. « Il fabriquait des vers à force de temps », suivant ses propres expressions. On a trouvé l'un de ses premiers jets, le Renard, les Mouches et le Hérisson : la fable achevée n'avait gardé que deux vers de la fable retouchée.

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